«Le droit à l'oubli ne peut être qu'européen»

Christophe Alcantara, enseignant-chercheur en Sciences de l'information et Communication au sein de l'IDETCOM de l'Université Toulouse 1 Capitole, a réuni les 21 et 22 mars à Toulouse, un colloque international inédit sur l'e-réputation et les traces numériques.


Pourquoi organiser un tel colloque ?

D'abord, c'est un enjeu de société. L'e-réputation dépasse le cadre des professionnels du web. Nous sommes tous confrontés à ces enjeux parce que l'e-réputation, si l'on regarde la partie émergée de l'iceberg, ce sont les contenus que l'on va dire sur un sujet donné. Mais pour le chercheur que je suis, c'est bien plus que cela : ce sont les traces numériques que l'on laisse par notre pratique du web. Par exemple, ce sont toutes les données de géolocalisation qui sont collectées lorsque l'on utilise un smartphone. Ces traces permettent de vous identifier. Aujourd'hui, on a dépassé «1984» de George Orwell. En tant que citoyen, c'est interpellant. J'ai eu aussi envie de faire un tel colloque car il y a derrière cela un véritable gisement, des richesses. De plus en plus d'entreprises utilisent les réseaux sociaux pour optimiser leur communication.

Que pensez-vous du droit à l'oubli numérique que le gouvernement voudrait mettre en œuvre ?

Ce qu'annonce Fleur Pellerin est la même ineptie que ce que déclarait Nathalie Kosciusko-Morizet. Le droit à l'oubli, tout le monde est pour, mais dans la réalité des faits, c'est impossible à mettre en œuvre. Par exemple si le petit ami britannique d'une étudiante française Erasmus à Londres publie des photos compromettantes sur Facebook, il y a quatre droits qui interviennent : l'anglais, le français, l'américain pour Facebook et peut-être même le scandinave si ce pays héberge les serveurs. Faire cohabiter ces quatre droits est impossible sans au moins un accord européen.

Le droit à l'oubli est-il donc utopique ?

Non, il peut se mettre en œuvre au plan communautaire européen. Fin 2013, doit sortir un règlement qui s'appliquera à tous les pays membres de l'Union. A priori ce règlement cherche à être coercitif mais la machine à lobbying est extrêmement forte auprès de l'Europe. Des acteurs comme Facebook, Google n'ont jamais signé ne serait-ce que la charte à l'oubli numérique de Mme Kosciusko-Morizet qui n'était qu'une simple déclaration d'intention. Car aujourd'hui, leur cœur de métier est de constituer la plus grande base de données comportementales au monde. Elle e st là, leur valeur ajoutée.

Face à ces géants du Net, qui dépendent du droit américain, quelle capacité d'action a-t-on ?

On a la possibilité se faire entendre si l'on met en œuvre ce fameux règlement au niveau européen. Quand on représente 500 millions de consommateurs, Google nous regarde différemment que si l'on ne représente que la Belgique. Et au niveau européen, il faut faire du lobbying. Le fait d'organiser un colloque comme celui de Toulouse, permet d'exprimer des opinions d'experts, de chercheurs, pour faire passer des messages.

En attendant que ce droit à l'oubli existe, que conseiller aux citoyens, aux parents qui sont inquiets ?

L'idée est de ne pas être technophobe. Il faut dire aux gens de ne pas aller sur internet d'une façon aussi naïve qu'ils le font. Ils y vont sans aucune considération sur l'effet boomerang qu'il peut y avoir pour eux. Il faut savoir que tout ce que l'on va dire sur internet pourra être exploité en bien comme en mal. Il faut en avoir conscience.

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