Wikileaks : le procès des secrets d'Etat

C'est un procès historique qui s'ouvre ce lundi aux États-Unis. Un procès qui fera date et que certains ont déjà qualifié de «procès du siècle» tant il touche de domaines à la fois : politique, diplomatique, social, militaire. Ce procès, c'est celui de Bradley Manning, un soldat accusé d'avoir divulgué des centaines de documents secrets américains qui, publiés sur le site internet WikiLeaks au nom de la transparence et du droit de savoir, ont bouleversé la diplomatie mondiale et montré par la même occasion combien internet est aujourd'hui devenu un sixième continent, numérique, où vont se faire et se défaire les économies, les trafics en tout genre et les guerres du XXIe siècle.

Vingt-deux charges d'accusation

Il y a toutefois fort à parier que le procès du soldat Manning, qui doit durer trois mois sur la base militaire de Fort Meade, dans le Maryland, à quelques miles de la capitale Washington DC, n'aborde pas tous ces thèmes mais se concentre sur les agissements du jeune soldat de 25 ans, féru d'informatique et qui est devenu la plus célèbre des taupes. Un traître ou un héros selon les points de vue.

Arrêté il y a trois ans, Bradley Manning encourt la réclusion criminelle à perpétuité devant le tribunal militaire présidé par la juge Denise Lind, qui aura à examiner rien moins que 22 charges. Il est accusé de «collusion avec l'ennemi» - en l'occurrence Al Qaïda - pour avoir livré au site internet WikiLeaks des milliers de documents militaires américains sur les guerres d'Irak et d'Afghanistan, mais aussi quelque 250 000 câbles diplomatiques du Département d'État que dirigeait alors Hillary Clinton.

Dans les deux cas ont été mises au jour les pratiques peu reluisantes des États-Unis et de certains de ses alliés. La publication des documents militaires (les War Logs) a ainsi porté à la connaissance du grand public les bavures de l'armée américaine.

Le 5 avril 2010, WikiLeaks publie une vidéo de l'armée américaine, transmise par Manning, montrant deux photographes de Reuters et des civils, tués par un hélicoptère Apache, lors d'un raid aérien à Bagdad, le 12 juillet 2007. Cette première publication donne le départ d'une série de révélations très embarrassantes pour les États-Unis. S'associant très intelligemment à de grands journaux dans le monde (The Guardian, The New York Times, Der Spiegel) à qui il fournit ses documents pour commentaires et analyses, WikiLeaks permet ainsi de démontrer le double jeu du Pakistan, révéler que la guerre en Irak a fait environ 110 000 morts dont 66 000 civils, et attester que plusieurs milliers d'Irakiens ont été livrés par des soldats américains à des centres de détention pratiquant la torture…

Sarkozy «susceptible et autoritaire», Berlusconi «incapable»

Le 25 juillet 2012, WikiLeaks lance une nouvelle offensive avec l'opération «Cablegate» qui dévoile quelque 250 000 télégrammes échangés entre les diplomates américains. Ces documents, relayés là aussi par des journaux dans le monde entier, lèvent le voile sur l'appréciation réelle qu'ont les États-Unis de différents pays, leur leader comme leur politique ou leur économie. Nicolas Sarkozy, qualifié de «président le plus pro américain depuis la Seconde Guerre mondiale» y est ainsi dépeint comme «très susceptible et autoritaire», et «brillant tacticien». Berlusconi comme «incapable» et «inefficace», «ayant un goût prononcé pour la fête»… Mais ce coup de projecteur sur la diplomatie mondiale, dont la pratique du secret et du double langage est consubstantielle à son fonctionnement, s'attire les foudres de très nombreux gouvernements.

Dès lors, pas étonnant que le procès de Manning, pour éviter d'autres révélations, se tienne alors à huis clos et que la juge Lind ait annoncé qu'elle interdirait aux plaidoiries d'aller vers un débat général sur la politique étrangère américaine. Un débat qui se tiendra de toutes façons hors du prétoire où des manifestations de soutien au prévenu sont prévues. Car ce procès d'un seul homme est assurément aussi celui de la transparence et des secrets d'États en démocratie.

Julian Assange, le reclus de Londres
Le fondateur et rédacteur en chef du site WikiLeaks est toujours reclus à Londres, accueilli à l'ambassade d'Équateur. Il s'était réfugié le 19 juin 2012 dans cette représentation diplomatique afin d'échapper à une extradition vers la Suède pour une affaire de viol, dans laquelle il clame son innocence. La justice suédoise, qui a émis un mandat d'arrêt, espère bien que Londres va l'appliquer. Le cybermilitant, qui avait tenu une rocambolesque conférence de presse depuis le balcon de l'ambassade, craint, si cela se réalisait, d'être à terme transféré vers les États-Unis, où il pourrait encourir la peine de mort ou la prison à vie pour la publication des documents secrets.
Si Julian Assange est comme privé de sa liberté de déplacement, sa liberté de parole reste, elle, intacte. L'Australien, aujourd'hui âgé de 41 ans et qui fit la couverture du magazine Time, entend bien continuer son combat, à la fois dans la publication de nouveaux documents confidentiels, et dans la défense des libertés individuelles. Car pour lui les deux sont liés, comme il l'explique dans «Menaces sur nos libertés. Comment internet nous espionne. Comment résister» dont le credo final est «vie privée pour les faibles, transparence pour les puissants.»
Mi-mai, à quelques jours du procès de Manning, Assange assurait que WikiLeaks est «plus fort aujourd'hui qu'il y a deux ans»

Quand WikiLeaks fait des petits dans le monde
La divulgation de documents secrets au nom du droit de savoir et de la transparence démocratique a fait la puissance de WikiLeaks, qui s'est fait connaître avec la publication de documents militaires et diplomatiques confidentiels. Le site de Julian Assange a d'ailleurs dévoilé depuis bien d'autres documents gênants sur les accidents nucléaires de Fukushima, sur les conditions de vie des détenus du camp de Guantanamo ou sur la Syrie. Dernièrement le site a annoncé la publication des «Kissinger Cables», soit un ensemble de 1,3 million de câbles diplomatiques dont 320 000 documents classés secrets.
Mais la force de WikiLeaks est que le site a fait école et des «petits» WikiLeaks sont apparus partout dans le monde.
Parmi ceux-ci, OpenLeaks, né d'une dissidence de WikiLeaks mais qui n'a encore rien publié. La chaîne d'informations continue arabe Al Jazeera a lancé en janvier 2011 Al Jazeera Transparency Unit (AJTU) qui a sorti des documents sur la Jordanie ou la mort de Yasser Arafat. Et au Québec, QuébecLeaks lancé en mars 2011.
Décrypter et analyser des documents confidentiels a aussi donné des idées aux médias qui ouvrent eux aussi des plateformes similaires. Le Wall Street Journal a lancé, le 6 mai 2011 une section Safe House (coffre-fort) ; le New York Times veut pour sa part fédérer des lanceurs d'alerte parmi ses lecteurs. En France, le site Mediapart d'Edwy Plénel, a lancé le 10 mars 2011 un FrenchLeaks. Le Monde et d'autres journaux ont publié il y a deux mois des documents relatifs aux paradis fiscaux fournis par le consortium d'investigation américain ICIJ pour une «Opération Offshore Leaks
Enfin, il y a eu le VatiLeaks. Même si l'appellation a été un peu détournée des initiatives de type WikiLeaks, il s'agit de la publication dans la presse italienne de documents confidentiels sur les luttes d'influence au sein de la Curie romaine. Des documents transmis par le majordome de Benoît XVI, Paolo Gabriele.

Vos données personnelles sont-elles à l'abri ?
De prime abord rien de commun entre des secrets d'États et des documents militaires qui fuitent et nos données personnelles, photos de familles ou commentaires sur les réseaux sociaux. Et pourtant… Dans son livre «Menace sur nos libertés. Comment Internet nous espionne. Comment résister», Julian Assange démontre que toute notre activité électronique, des SMS aux recherches sur Google, est scrutée par «des systèmes de surveillance globaux» à la fois pour mieux contrôler ce qui circule sur Internet, quitte à censurer tel ou tel contenu sous un vernis juridique, et pour «tirer profit du nouvel or noir du XXIe siècle : les données personnelles»
Vie privée et droit à l'oubli. Pour Assange, le respect de la vie privée, donc des données, qui doit aller de pair avec la transparence des États, est capital. Un constat partagé d'ailleurs par les participants du récent colloque international sur l'e-réputation et les traces numériques qui s'est tenu à Toulouse. «L'e-réputation, c'est un enjeu de société. Les traces numériques qu'on laisse par notre pratique du web permettent de vous identifier. On a dépassé «1984» de George Orwell», confiait à La Dépêche Christophe Alcantara, enseignant-chercheur en Sciences de l'information et communication au sein de l'IDETCOM de l'Université Toulouse I Capitole. Quelle solution pour nos données ? «La cryptographie» proclame Assange dans son livre. Mais aussi, tout simplement, comme le dit Alcantara «savoir que tout ce que l'on va dire sur internet pourra être exploité... en bien comme en mal.»

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