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Utiliser l’IA au travail… mais en secret : pourquoi tant de salariés se taisent‑ils ?

 

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Par George Kassar, Ascencia Business School et Mohamad Fadl Harake, Université de Poitiers

Beaucoup d’utilisateurs de l’IA en entreprise préfèrent ne rien dire à leur hiérarchie ni à leurs collègues. Crainte de perdre son emploi, de travailler trois fois plus, peur du syndrome de l’imposteur, les raisons de ce silence sont légion. Ce silence reste un révélateur de la santé des entreprises ; ces dernières disposent de leviers pour sortir de ce no man’s land de la dissimulation.

Un consultant qui rédige ses notes de synthèse avec l’aide de Claude, un juriste qui soumet ses premières ébauches à Gemini, un enseignant qui prépare le support de son cours avec Perplexity ou une chargée de marketing qui finalise ses communiqués grâce à ChatGPT… ces scènes sont désormais très banales. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’elles ont souvent en commun : elles se déroulent dans la discrétion, voire dans le secret.

Les chiffres sont éloquents. Près d’un tiers des salariés utilisant des outils d’intelligence artificielle (IA) au travail gardent cette pratique secrète vis-à-vis de leur employeur. En outre, à l’échelle mondiale, une étude conjointe de l’Université de Melbourne (Australie) et du cabinet KPMG portant sur 48 000 personnes dans 47 pays confirme que 57 % des salariés évitent de révéler leur usage de l’IA et présentent des contenus générés par ces outils comme s’il s’agissait de leur propre travail.

Ce constat survient dans un contexte d’adoption explosive : la part des salariés déclarant utiliser l’IA au travail est passée de 26 % en 2024 à 42 % en 2025, rien qu’aux États-Unis, 62 % des adultes interagissent désormais avec l’IA plusieurs fois par semaine.

Ce paradoxe – adopter massivement une technologie tout en en dissimulant l’usage – mérite d’être examiné avec soin. Il ne relève pas d’une simple peur irrationnelle, mais de logiques organisationnelles, sociales et identitaires bien documentées par la recherche en comportement organisationnel.

Pour analyser ce nouveau phénomène, nous nous appuyons sur notre étude « Santé mentale au travail et intelligence artificielle : entre soutien psychologique et risque de dépendance » ainsi que sur les travaux majeurs de grands sociologues, psychologues et chercheurs en gestion.

Aveu de faiblesse ?

L’une des raisons le plus fréquemment citées pour expliquer ce silence tient à la manière dont les salariés gèrent leur image professionnelle. Les travaux fondateurs du sociologue et linguiste Erving Goffman sur la présentation de soi dans la vie sociale montrent que les individus gèrent en permanence les impressions qu’ils donnent à leurs interlocuteurs. Dans un contexte professionnel, cette gestion est particulièrement intense : on cherche à apparaître compétent, rigoureux et irremplaçable.

Recourir à une IA peut être interprété, à tort, comme une confession de limitation (traduction littérale de confession of limitation). Ce raisonnement, même implicite, alimente ce que les psychologues du travail nomment le « syndrome de l’imposteur ». Des sondages soulignent que 27 % des salariés qui cachent leur usage de l’IA le font précisément parce qu’ils « ne veulent pas que les autres remettent en question leurs capacités ». L’expression même d’« AI-fueled imposter syndrome » est désormais apparue dans le vocabulaire professionnel anglo-saxon pour désigner ce phénomène spécifique.

La recherche en management de la performance montre que les salariés sont très sensibles aux signaux d’évaluation envoyés de la part de leurs responsables et de leurs entreprises. Dès lors qu’ils perçoivent que recourir à un outil extérieur peut être interprété comme un déficit de capacités, le réflexe de dissimulation s’installe.

« Avantage secret » sur ses collègues

Une deuxième motivation, moins avouable mais bien réelle, est davantage compétitive. Les salariés gardent leur usage de l’IA secret parce qu’ils y voient un « avantage secret » sur leurs collègues. Dans des environnements professionnels compétitifs, la maîtrise d’un outil que les autres ignorent, ou du moins sous-utilisent, constitue une ressource rare que de nombreux collaborateurs ne voient souvent aucun intérêt de partager avec leurs collègues.

Cette logique trouve un solide ancrage dans la théorie de la « conservation des ressources » du professeur en psychologie Stevan Hobfoll. Selon ce cadre, les individus cherchent à accumuler et préserver leurs ressources (compétences, statut, emploi, etc.). La connaissance constitue une ressource professionnelle centrale.

En outre, une étude récente met en évidence que la conscience de la menace induite par l’IA est positivement corrélée au comportement de dissimulation du savoir. Dit autrement, plus un salarié perçoit l’IA comme une menace pour son emploi ou sa valeur professionnelle, plus il est enclin à cacher ses connaissances et, par extension, ses pratiques à ses collègues ou sa hiérarchie.

Cette dissimulation prend trois formes typiques :

  • le mensonge évasif, en promettant de partager ses connaissances plus tard ;
  • la fausse ignorance, à savoir prétendre ne pas savoir ;
  • le refus rationalisé, en invoquant la confidentialité.

L’IA secrète apparaît comme une déclinaison particulière de ce comportement de knowledge hiding, ou dissimulation de ses connaissances, qui peut affecter la performance collective des équipes.

Crainte de perdre son emploi

Une dimension plus existentielle explique également cette discrétion. Si je montre à mon employeur que l’IA peut faire en dix minutes ce qui me prenait une journée, est-ce que je ne signe pas moi-même mon propre arrêt de travail ?

Les salariés cachent leur usage de l’IA précisément par crainte que leur employeur réalise que l’IA peut effectuer une partie de leur travail et, éventuellement, pourrait remplacer des emplois dans leur secteur.

Garder l’IA secrète, c’est alors une stratégie de protection identitaire et professionnelle.

Produire trois fois plus vite avec trois fois plus de travail

Un autre ressort psychologique mérite l’attention : la crainte de voir les attentes de la hiérarchie s’emballer.

Si je révèle que je produis trois fois plus vite grâce à l’IA, vais-je me retrouver avec trois fois plus de travail, pour le même salaire ? Cette mécanique crée une structure d’incitation perverse : les gains de productivité, loin d’être récompensés, sont réappropriés par l’organisation sans contrepartie pour le salarié.

Cette logique est particulièrement bien documentée et s’inscrit dans la théorie classique de la « restriction volontaire des efforts ». Historiquement, cette théorie démontre que les travailleurs s’organisent de manière informelle pour limiter leur productivité apparente. Le but est d’éviter que le management n’augmente les cadences ou ne baisse les tarifs payés à la tâche s’il s’aperçoit qu’un travail peut être fait plus vite.

Que peuvent faire les managers ?

Comprendre ces mécanismes ne suffit pas : il faut agir. Plusieurs leviers permettent aux organisations de sortir de ce no man’s land de la dissimulation.

Définir des règles lisibles La première condition d’un usage transparent est l’existence de règles lisibles. Créer un cadre clair et bienveillant révèle la position de la direction concernant l’utilisation de l’IA. L’absence de règle ne signifie pas la liberté : elle signifie l’anxiété.

Reconnaître l’IA comme un outil légitime La deuxième condition est de reconnaître publiquement l’IA comme un outil légitime. Le signal le plus puissant vient du sommet : les managers qui mentionnent eux-mêmes qu’ils utilisent des outils d’IA dans leur propre travail déstigmatisent la pratique et ouvrent un espace de dialogue. À l’inverse, le silence des managers sur le sujet est souvent interprété comme une désapprobation implicite.

Partager les bénéfices de l’IA La crainte de voir ses gains de temps retournés contre soi ne peut être levée que par une gestion claire des attentes. Les entreprises peuvent s’engager à ce que les bénéfices de l’IA soient partagés sous forme de missions enrichies, de temps de formation ou de meilleure qualité de vie au travail.

Former à l’usage critique de l’IA La diffusion de compétences réelles sur les limites des IA (hallucinations, biais, risques de confidentialité) rassure les salariés et leur donne des arguments pour discuter sereinement de leurs pratiques. Un salarié formé est un salarié qui n’a pas honte de dire ce qu’il sait et ce qu’il fait. Former à l’usage critique des outils d’IA est l’un des soutiens les plus efficaces que les entreprises puissent apporter à leurs collaborateurs.

Révélateur de la santé des entreprises

Ce recours discret à l’IA au travail n’est pas une anecdote technologique mais un révélateur de la santé organisationnelle des entreprises : de leur capacité à créer de la confiance, à gérer l’incertitude, à reconnaître les pratiques réelles de leurs collaborateurs plutôt que de n’évaluer que les pratiques déclarées.

À l’heure où les organisations cherchent à tirer parti du potentiel de l’IA générative, il ne s’agit plus de savoir comment intégrer l’IA, mais de quelle manière créer les conditions pour que les gens aient envie d’en parler. Car une IA utilisée en secret est une IA partiellement gaspillée : ses usages ne sont ni partagés, ni régulés, ni améliorés collectivement.

Le silence n’est jamais neutre. Il dit quelque chose sur nous, sur nos peurs et, surtout, sur les organisations que nous avons construites.The Conversation

George Kassar, Full-time Faculty, Research Associate, Ascencia Business School et Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Intelligence artificielle : un collectif réclame une convention citoyenne sur l'IA

 

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Alors que patrons, entrepreneurs et investisseurs se retrouveront jeudi à Paris pour le grand rendez-vous Big de Bpifrance, plusieurs collectifs appellent à manifester devant l'Accor Arena. Leur revendication : organiser rapidement une Convention citoyenne sur l'intelligence artificielle afin que les choix technologiques ne soient pas abandonnés aux seuls industriels et experts.

D'un côté, les entrepreneurs, investisseurs et patrons réunis autour des promesses de l'intelligence artificielle (IA). De l'autre, des citoyens qui demandent simplement à pouvoir décider de la société dans laquelle cette même IA est en train de les faire entrer. L'image est évidemment soigneusement choisie. Ce jeudi 8 octobre, alors que Bpifrance, la Banque publique d'investissement qui accompagne les entreprises, organise à l'Accor Arena son grand rassemblement annuel Big, le collectif "IA : Réveillons-nous" installera son propre rendez-vous quelques mètres plus loin, sur l'esplanade Johnny-Hallyday, de 17 heures à 20 heures.

Big revendique plus de 1 000 intervenants et 500 ateliers ou conférences et consacre cette année encore une place importante à l'intelligence artificielle. Les manifestants veulent justement profiter de cette concentration de décideurs économiques pour faire entendre une autre question : au-delà de ce que l'IA permet de faire, qui décide de ce que nous voulons en faire ?

Une pétition sur le site du Conseil économique, social et environnemental (CESE)

Depuis mars, le collectif porte sur la plateforme du Conseil économique, social et environnemental (CESE) une pétition réclamant l'organisation d'une Convention citoyenne consacrée à l'IA, suivie, souhaite-t-il, d'un référendum. Au 7 octobre, elle approchait les 4 000 signatures. Elle reste donc très loin des 150 000 soutiens nécessaires pour déclencher la procédure formelle de saisine du CESE. Le rassemblement de ce jeudi espère donc donner un nouvel élan à cette démarche.

Pour ses initiateurs, l'urgence vient de la vitesse même à laquelle progresse l'intelligence artificielle, reconnue d'ailleurs par les géants américains de l'IA eux-mêmes. Dans leur pétition, les membres du collectif énumèrent les bouleversements qu'ils redoutent : destruction ou transformation d'emplois, désinformation, cyberattaques, usages militaires ou de surveillance, consommation énergétique des centres de données et, à plus long terme, perte de contrôle sur des systèmes toujours plus autonomes. Autant de sujets qui alimentent déjà le débat scientifique et politique mais que les militants estiment encore trop souvent traités séparément.

D'où leur idée de reproduire, pour l'IA, le principe des conventions citoyennes déjà expérimenté en France sur le climat ou la fin de vie : réunir des citoyens tirés au sort, les informer, auditionner chercheurs, industriels, salariés, artistes ou associations puis leur demander de formuler des propositions.

Le choix du CESE n'est pas anodin. Depuis la réforme de 2021, une pétition réunissant 150 000 signatures de personnes âgées d'au moins 16 ans peut conduire à sa saisine. Le seuil atteint, le Bureau du Conseil dispose d'un mois pour juger la pétition recevable ; s'il l'accepte, le CESE doit ensuite se prononcer dans les six mois. Même sans atteindre les 150 000 signatures, son Bureau peut également décider de s'autosaisir d'un sujet soulevé par une pétition.

Élargir le mouvement au-delà des seuls militants

Jeudi, le collectif veut surtout montrer que cette préoccupation dépasse désormais les seuls militants traditionnellement critiques envers la technologie. Médecins, artistes, écrivains, comédiens de doublage, syndicats et collectifs environnementaux doivent prendre la parole. Sont notamment annoncés le médecin urgentiste Patrick Pelloux, l'écrivain Gaspard Koenig ou encore plusieurs professionnels du doublage, une profession directement confrontée aux capacités croissantes des IA génératives.

Cette diversité constitue le message que veulent envoyer les organisateurs : l'intelligence artificielle n'est plus seulement une affaire d'informaticiens et touche désormais au travail, à la culture, à l'information, à l'éducation, à la médecine, à l'environnement et, finalement, au fonctionnement même de la démocratie.

Philippe Rioux

IA et data centers : le scénario qui met le réseau électrique français sous tension

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Une analyse commandée par Montel estime qu’un scénario extrême pourrait faire apparaître jusqu’à 9,5 GW de déficit électrique pendant une canicule. Un chiffre spectaculaire qui décrit un stress test, pas une pénurie annoncée.

La ruée vers les data centers dopés à l’intelligence artificielle pourrait-elle fragiliser le système électrique français au cœur de l’été ? Une analyse commandée par Montel, spécialiste des marchés de l’énergie, pose la question en chiffres. Son scénario le plus sévère estime qu’en cas de canicule extrême, la France pourrait connaître un déficit d’approvisionnement allant jusqu’à 9,5 gigawatts si les 15 GW de capacité alors réservés pour des centres de données étaient effectivement consommés.

Stress test

Le chiffre est spectaculaire : 9,5 GW représentent grosso modo la puissance de huit à neuf réacteurs nucléaires. Mais il faut immédiatement préciser ce qu’il signifie : il ne s’agit pas d’une prévision de pénurie, encore moins de la situation actuelle. Alex de Vries Gao, chercheur à la Vrije Universiteit d’Amsterdam, a réalisé pour Montel un stress test à partir des épisodes de chaleur observés entre 2024 et 2026. La modélisation ajoute 15 GW de demande constante liée aux data centers et examine, heure par heure, ce qui se serait produit.

Résultat : dans cette hypothèse maximale, la France serait devenue importatrice nette pendant 1 338 heures, soit environ 70 % des heures de canicule étudiées. Pendant 61 heures, les capacités d’importation auraient atteint leur plafond et le déficit théorique aurait culminé à 9,5 GW. Le mécanisme est assez simple. Les fortes chaleurs augmentent la consommation, notamment pour la climatisation, tout en pouvant réduire simultanément plusieurs moyens de production : baisse de l’hydraulique en période de sécheresse, faible vent, mais aussi limitations de certains réacteurs nucléaires lorsque la température des cours d’eau compromet leur refroidissement. Et les data centers eux-mêmes consomment davantage d’électricité pour refroidir leurs serveurs.

80 projets de centres données

L’analyse intervient au moment où la France accélère fortement l’accueil de ces infrastructures, indispensables au cloud et surtout à l’essor de l’IA générative. RTE indique qu’en mai 2026 près de 18 GW de capacité avaient été réservés pour environ 80 projets, contre environ 5 GW fin 2024. Le gestionnaire du réseau rappelle cependant qu’une réservation de puissance n’est pas une consommation réelle : les centres raccordés depuis deux à trois ans n’utilisent pour l’instant qu’environ 20 % de la puissance demandée. Les opérateurs estiment qu’il faut dix à quinze ans pour atteindre leur régime de croisière.

C’est là toute la nuance du débat. Montel met en évidence un risque de pointe, lorsque plusieurs contraintes se cumulent au pire moment ; RTE raisonne, lui, sur la trajectoire globale du système électrique et estime que la France dispose d’une production bas-carbone suffisante pour absorber cette croissance. Selon ses projections, la consommation des data centers atteindrait en tout cas 23 à 28 TWh en 2035, soit environ 4 % de la consommation nationale.

À l’école, la génération Z voit l’intelligence artificielle s’installer à grande vitesse

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Une étude de Kaspersky montre que 68 % des jeunes de la génération Z ont constaté une accélération du numérique au cours de leurs cinq dernières années d’études. Tuteurs personnalisés, classes immersives, assistants IA : l’école change vite, au point de poser une nouvelle question centrale, celle de la préservation de l’esprit critique.

Pour la génération Z, l’intelligence artificielle n’est déjà plus vraiment une nouveauté. Elle est en train de devenir un élément ordinaire du paysage scolaire, au même titre que les plateformes numériques, les ressources en ligne ou les outils collaboratifs. Une étude publiée par Kaspersky à l’occasion de la Journée mondiale des enseignants montre à quel point cette transformation est désormais perceptible par les premiers concernés.

Selon cette enquête réalisée en mars 2026 auprès de 7 200 personnes dans 18 pays, 68 % des membres de la génération Z disent avoir constaté une accélération de l’usage des technologies numériques au cours de leurs cinq dernières années d’études. C’est nettement plus que la moyenne de l’ensemble des générations interrogées, qui s’établit à 55 %.

Des attentes très précises

Cette familiarité avec le numérique nourrit aussi des attentes très précises. Parmi les jeunes de la génération Z, 18 % considèrent les tuteurs personnalisés fonctionnant grâce à l’intelligence artificielle comme l’une des technologies d’avenir les plus importantes, contre 16 % dans l’ensemble de la population interrogée. Ils sont également 14 % à miser sur des salles de classe en réalité virtuelle ou augmentée intégrant des assistants IA, contre 12 % en moyenne.

Derrière ces chiffres se dessine une évolution profonde de la manière d’apprendre. L’intelligence artificielle promet en effet de proposer à chaque élève des explications adaptées à son niveau, de lui permettre d’avancer à son propre rythme ou de revenir instantanément sur une notion mal comprise. Associée à la réalité virtuelle ou augmentée, elle pourrait également transformer des enseignements encore très abstraits en expériences immersives.

Utiliser l’IA pour mieux comprendre ou l’utiliser pour ne plus avoir à comprendre

Mais cette école augmentée par l’IA comporte aussi son revers. Car plus ces outils deviennent performants et accessibles, plus grandit le risque que l’élève leur délègue une partie de son propre travail intellectuel. Résumer un texte, résoudre un problème, rechercher une information ou rédiger une dissertation peut désormais être confié en quelques secondes à un chatbot. La frontière est parfois ténue entre utiliser l’IA pour mieux comprendre et l’utiliser pour ne plus avoir à comprendre.

C’est pourquoi l’enjeu se déplace progressivement de la simple maîtrise des outils numériques vers ce que les spécialistes appellent désormais la « culture de l’IA ». Autrement dit, apprendre non seulement à utiliser ces systèmes, mais aussi à connaître leurs limites. Une réponse générée par une intelligence artificielle peut être fausse, approximative, obsolète ou dépourvue de contexte. Elle doit donc être vérifiée et confrontée à des sources fiables.

La protection des données personnelles

Kaspersky insiste également sur la protection des données personnelles. Les élèves doivent comprendre que les informations communiquées à une plateforme d’IA peuvent être conservées ou exploitées et qu’il convient donc d’éviter d’y verser des données sensibles.

Cette prudence rejoint les recommandations déjà formulées par l’OCDE et l’Unesco : l’arrivée de l’IA dans l’éducation ne peut se concevoir sans supervision humaine, règles éthiques et maintien des compétences fondamentales. « Une dépendance excessive aux algorithmes menace la pensée critique et la capacité à résoudre des problèmes de manière autonome », prévient Evgeniya Russkikh, responsable des affaires académiques chez Kaspersky.

Le paradoxe est là. Jamais les élèves n’auront disposé d’outils aussi puissants pour apprendre. Mais jamais il n’aura été aussi nécessaire de leur apprendre à ne pas leur faire aveuglément confiance. Dans la classe de demain, la compétence essentielle ne sera peut-être pas de savoir utiliser l’intelligence artificielle, mais de savoir quand il faut s’en passer.

Intelligence artificielle et nouveau fascisme : quand l’IA devient un enjeu de pouvoir

 

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Dans son essai publié chez Agone, le philosophe et mathématicien Rainer Mühlhoff analyse l’intelligence artificielle non pas seulement comme une prouesse technique, mais comme un instrument de pouvoir. Son enquête se concentre notamment sur les passerelles idéologiques qu’il identifie entre une partie de la Silicon Valley et la nouvelle droite américaine.

L’intelligence artificielle bénéficie d’une couverture médiatique colossale tant elle est devenue omniprésente dans la vie des entreprises et dans notre vie quotidienne. Entre polémiques et promesses de nouveaux services, inquiétudes et annonces régulières de modèles toujours plus puissants. Mais qui orchestre son développement, avec quels objectifs et quelles conséquences socio-économiques sur nos sociétés démocratiques ? C’est ce que décortique l’essai de Rainer Mühlhoff, "Intelligence artificielle & nouveau fascisme", qui revient sur l’histoire de l’IA et regarde sous le capot pour en analyser les ressorts.


Philosophe et mathématicien, spécialiste de l’éthique des technologies, Rainer Mühlhoff ne cherche pas à proposer une nouvelle théorie générale du fascisme. Son objectif est plus ciblé : analyser l’IA comme une technologie de pouvoir, construite autour de la collecte de données et de la modélisation des comportements.

L’auteur insiste ainsi sur le décalage entre les récits technologiques et les effets sociaux observables. Selon lui, le terme d’« intelligence artificielle », forgé dans les années 1950, porte une promesse de dépassement de l’humain qui tend à masquer les rapports de pouvoir inscrits dans les infrastructures numériques.

Le cœur politique de l’essai se situe aux États-Unis. Mühlhoff décrit les passerelles entre une partie de la Silicon Valley et la nouvelle droite américaine (alt-right). Il s’attarde sur les courants regroupés sous l’acronyme TESCREAL (transhumanisme, extropianisme, singularitarisme, cosmisme, rationalisme, altruisme efficace, longtermisme), ainsi que sur la néo-réaction associée à Nick Land et Curtis Yarvin (le théoricien des Lumières sombres). Il y voit une critique de l’égalitarisme et de la démocratie, doublée d’une confiance radicale dans la technologie.

Pour caractériser ce qu’il appelle le « nouveau fascisme », Mühlhoff retient trois critères : rejet de la démocratie et de l’égalité, disposition à la violence et usage de la technologie comme instrument de pouvoir. Cette définition resserrée rend sa démonstration lisible, mais constitue aussi une limite : elle laisse de côté la littérature historique sur le fascisme.

L’intérêt du livre tient moins à une définition définitive du phénomène qu’à la question qu’il impose : que devient la démocratie lorsque les infrastructures numériques, les modèles d’IA et les données sont concentrés entre les mains de quelques acteurs privés qui veulent s’affranchir des règles de nos démocraties et sont capables d’influencer l’action publique ?

IA : Donald Trump confie aux géants de la tech le soin de se contrôler eux-mêmes

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À la Maison-Blanche, six poids lourds de l’intelligence artificielle ont signé un accord volontaire censé encadrer leurs modèles les plus puissants. Audits externes et supervision des conseils d’administration sont promis, mais sans obligation légale, sanction ni contrôle public.

À Washington, les géants de l’intelligence artificielle ont accepté quatre étages de contrôle. Mais ils garderont les clés de l’immeuble. Réunis mardi 29 septembre à la Maison-Blanche autour de Donald Trump, les dirigeants de Google, Anthropic, Meta, OpenAI, xAI et Nvidia ont signé un « accord sur la superintelligence » qui fait de l’autorégulation la réponse américaine aux risques croissants de l’IA. Le président des États-Unis l’a présenté comme « moralement contraignant », presque comme une Constitution. En droit, pourtant, ce texte reste un engagement volontaire.

Chaque entreprise déployant des modèles de pointe devra instaurer des contrôles internes sur leurs capacités et leur alignement, notamment face aux risques cyber, biologiques ou chimiques. Une équipe interne vérifiera ces garde-fous ; un auditeur extérieur évaluera le dispositif ; enfin, un comité indépendant du conseil d’administration recevra les rapports et veillera à la correction des failles.

Le problème commence là où le texte s’arrête. Aucun délai n’est fixé, aucun résultat d’audit ne doit être rendu public, aucune sanction n’est prévue et aucune autorité fédérale n’est chargée de vérifier les engagements. L’évaluateur dit indépendant sera, de surcroît, choisi par l’entreprise qu’il examinera.

Un audit privé peut améliorer la sécurité d’un modèle ; il ne devient pas pour autant une régulation. Celle-ci suppose une règle opposable, un contrôleur doté d’un droit d’accès et la possibilité de sanctionner. Ici, les signataires promettent de se réunir pour élaborer normes et bonnes pratiques. Les entreprises les plus puissantes du secteur participeront donc directement à la définition des règles.

Le paradoxe est d’autant plus visible que ces dirigeants alertent eux-mêmes sur les dangers de leurs technologies. Dario Amodei, le patron d’Anthropic, a reconnu à Washington que les risques étaient « très réels ». Mais le dispositif retenu par Donald Trump transforme ces avertissements en responsabilité privée : puisque les industriels connaissent le mieux leurs modèles, à eux de les surveiller. Leur expertise devient l’argument pour leur laisser la main.

Ce choix répond aussi à une priorité économique. Donald Trump présente l’IA comme un moteur de croissance et un terrain de rivalité mondiale où toute contrainte pourrait ralentir les entreprises américaines. Le Congrès, divisé, paraît peu enclin à légiférer rapidement. L’accord permet donc d’afficher une réponse sans ouvrir le chantier d’une police fédérale de l’IA. Il laisse seulement entendre que ces engagements pourront, un jour, être inscrits dans la loi.

Le contraste avec l’Union européenne est net. L’AI Act comporte lui aussi des codes volontaires, mais ils servent à appliquer un cadre juridique opposable. Depuis le 2 août 2026, l’Office européen de l’IA peut demander des documents, faire évaluer des modèles, imposer des mesures correctrices et prononcer des amendes. Aux États-Unis, personne ne dispose encore de pouvoirs comparables.

Reste donc une question de confiance. Les entreprises qui conçoivent les modèles, choisissent leurs auditeurs et décident ce qu’elles publient pourront-elles convaincre le public qu’elles contrôlent réellement des systèmes qu’elles ont intérêt à lancer toujours plus vite ? Les quatre étages existent désormais. Il manque encore la porte par laquelle un véritable régulateur pourrait entrer.


IA à l’école : 87 % des élèves l’utilisent, mais pas comme on l'imagine

 

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L’intelligence artificielle s’est déjà imposée dans les méthodes de travail des élèves. Selon une enquête de Nomad Éducation menée auprès de 3 850 jeunes, 87 % l’utilisent pour apprendre. Mais 90 % disent faire confiance aux IA éducatives reposant sur des contenus validés par des enseignants.

L’intelligence artificielle n’attend plus à la porte des salles de classe et s’est déjà  installée dans les usages des élèves, jusque dans leurs révisions. Selon une enquête de Nomad Éducation menée auprès de 3 850 jeunes de 11 à 22 ans, 87 % déclarent utiliser l’IA pour apprendre. Une pratique encore peu assumée : 55 % disent s’en servir discrètement et 32 % en secret. Cette adoption massive ne vaut pourtant pas blanc-seing. Les élèves interrogés semblent tracer eux-mêmes une frontière entre l’efficacité de l’outil et la confiance qu’ils peuvent lui accorder. Ils sont 71 % à se méfier des IA généralistes et 90 % à déclarer faire confiance aux IA éducatives fondées sur des contenus validés par des enseignants. Derrière l’usage, la question de la source reste donc centrale.

Reformuler une notion ou trouver des idées

Les motifs avancés éloignent également l’IA de la seule logique du raccourci scolaire. D’après l’enquête, 34 % des élèves l’utilisent pour reformuler une notion ou trouver des idées, 29 % pour vérifier leurs réponses et 19 % pour mieux comprendre leurs cours. Le gain de temps n’arrive qu’ensuite, cité par 14 %. Au total, 84 % considèrent que l’IA les aide à comprendre et 30 % déclarent avoir amélioré leurs résultats.

Les usages varient selon les disciplines. L’histoire-géographie arrive en tête, avec 26 %, devant les sciences, à 17 %. Le français et les langues atteignent chacun 12 %. Mais la progression de l’IA ne signifie pas, dans les réponses recueillies, l’effacement du professeur. Pour 46 % des élèves, enseignant et intelligence artificielle sont complémentaires ; 36 % disent préférer les cours de leurs professeurs.

Où sont les repères

Reste un décalage entre des pratiques déjà largement installées et l’accompagnement proposé dans les établissements. Toujours selon Nomad Éducation, 58 % des élèves estiment que leur établissement parle de l’IA, mais insuffisamment. Trois sur dix disent n’avoir reçu aucune explication sur ses usages responsables. L’enjeu n’est donc plus seulement de savoir si les élèves utilisent ces outils, mais avec quels repères ils apprennent à en mesurer les limites.

Nomad Éducation inscrit son propre outil, Nomad’IA, dans cette logique. L’entreprise indique disposer de plus de 150 000 ressources pédagogiques et met en avant des contenus conçus par des professeurs. Elle présente cette articulation entre technologie et validation pédagogique comme une réponse au besoin de fiabilité exprimé par les élèves.

Caroline Maitrot-Feugeas, fondatrice et PDG de Nomad Éducation, défend une IA qui accompagne l’élève sans travailler à sa place. "Nos chiffres le montrent : les élèves ne demandent pas moins d'IA, ils demandent une IA digne de confiance. Chez Nomad Éducation, nous avons fait un choix clair : mettre la technologie au service de la pédagogie, et non l'inverse. Nomad'IA repose sur des contenus conçus par 350 professeurs, parce qu'on n'apprend bien qu'à partir de savoirs justes. Mais notre ambition va au-delà de la fiabilité : l'IA ne doit pas faire le travail à la place de l'élève. Elle doit l'accompagner, l'encourager, l'aider à comprendre ses erreurs et à progresser. Notre mission reste la même depuis nos débuts : transmettre aux jeunes le plaisir d'apprendre et le goût de l'effort."

Philippe Rioux

Le Pentagone planche sur un nouveau détecteur de mensonges pour traquer les taupes et éviter les fuites

polygraphe

Depuis la nomination de Pete Hegseth comme secrétaire à la Défense en janvier 2025, l'armée américaine est bousculée par les réformes imposées au pas de charge par ce proche de Donald Trump. Une transformation radicale, centrée sur la « létalité », la discipline physique et la suppression des politiques jugées « woke », qui franchit une nouvelle étape avec la généralisation... de détecteurs de mensonges. Le Pentagone veut désormais leur faire faire un bond technologique en les dopant à l'intelligence artificielle.

Le projet a un nom : « Polygraph+ », ou « Polygraph Next ». Selon les documents budgétaires du département américain de la Défense révélés par la MIT Technology Review, Washington veut lui consacrer 30,3 millions de dollars entre 2027 et 2031, dont 6,42 millions dès l'année prochaine. Une enveloppe qui doit encore recevoir le feu vert du Congrès. Aux commandes, la Defense Counterintelligence and Security Agency (DCSA), chargée notamment des enquêtes d'habilitation des personnels ayant accès aux informations sensibles. Sa mission : faire entrer le bon vieux détecteur de mensonge, inventé il y a un siècle, dans l'âge de l'IA.

Un détecteur à distance avec une simple caméra

Le principe du polygraphe n'a en effet guère changé. Pression artérielle, rythme cardiaque, respiration, transpiration : la machine enregistre les réactions physiologiques d'une personne interrogée en comparant ses réponses à différentes questions. Polygraph Next veut aller beaucoup plus loin. Des algorithmes d'intelligence artificielle et de machine learning devront croiser les signaux, les analyser automatiquement et produire une aide à la décision. S'y ajoutera le « standoff sensing », littéralement la détection à distance : plus besoin, à terme, de barder le suspect de capteurs. Une caméra pourrait mesurer son rythme cardiaque ou sa respiration et d'autres dispositifs surveiller les mouvements de sa tête, la température de son visage ou encore l'activité de ses pores.

Le Pentagone prépare le terrain depuis plusieurs années. En 2023, sa Defense Innovation Unit avait lancé un appel à projets auquel plus de 25 entreprises avaient répondu. Deux avaient été retenues pour réaliser des prototypes : Presage Technologies, qui travaille notamment sur la mesure à distance du rythme cardiaque et de la respiration à partir d'une caméra classique, et Altec Research, spécialiste des capteurs médicaux.

Lutter contre les fuites au Pentagone

L'enjeu ne relève pas seulement de la science-fiction militaire. Le polygraphe occupe déjà une place croissante dans la lutte contre les fuites au Pentagone. Début septembre, le New York Times révélait qu'environ 50 membres du Joint Staff, l'état-major interarmées américain, avaient dû passer au détecteur de mensonge après la publication dans la presse d'informations sur l'état des stocks de munitions américains pendant la guerre avec l'Iran. Les enquêteurs cherchaient notamment à identifier la taupe à l'origine de ces fuites. Polygraph Next doit ainsi servir à la sélection des personnels mais aussi, selon le document budgétaire, à la détection des « menaces internes ».

Reste un problème de taille : ajouter de l'intelligence artificielle à un polygraphe ne garantit pas qu'il deviendra intelligent pour autant. Car contrairement à ce que son surnom suggère, un détecteur de mensonge ne détecte pas... le mensonge. Il mesure des manifestations physiologiques censées lui être associées. Or stress, accélération du cœur ou transpiration peuvent avoir bien d'autres causes. 

Une efficacité contestée

Dès 2003, le National Research Council américain jugeait les preuves scientifiques de l'efficacité du polygraphe « faibles au mieux ». Et aucune technologie développée depuis - caméra thermique, suivi des pupilles, analyse de la voix ou scanner cérébral - n'a permis de découvrir le marqueur universel de la tromperie. « Il n'existe toujours pas de nez de Pinocchio », résume auprès de la MIT Technology Review Sophie van der Zee, chercheuse à l'université Erasmus de Rotterdam.

L'IA pourrait certes repérer dans des millions de données des corrélations invisibles à l'œil humain et combiner plusieurs indices pour rendre le système plus difficile à tromper, mais elle se heurte à une question fondamentale : sur quelles vérités entraîner l'algorithme ? Même avec des millions d'anciens tests, impossible de savoir avec certitude si les personnes considérées comme menteuses mentaient réellement. « Vous ne savez pas si ces tests sont corrects ou non », souligne la juriste britannique Marion Oswald.

C'est tout le paradoxe de Polygraph Next. Le Pentagone espère que l'IA permettra de rendre plus objectif et plus fiable un outil vieux d'un siècle, mais si la donnée de départ ne permet pas de distinguer avec certitude le mensonge de la vérité, le risque est de fabriquer non pas un détecteur infaillible, mais un polygraphe beaucoup plus sophistiqué, capable de produire avec une précision informatique... une incertitude toujours aussi humaine. 

Philippe Rioux

Pourquoi les data center soulèvent‑ils tant de débats ?

daztacenter


Par Michel Robert, Université de Montpellier

Les centres de calcul et de données sont des infrastructures critiques dans notre monde numérique. Leurs tailles et leurs capacités de calcul explosent, en lien avec l’essor de l’intelligence artificielle générative. De nombreux projets de constructions sont en cours, en France et à l’étranger. Mais à l’heure où leur rentabilité est questionnée, et où certains peinent à être alimentés avec suffisamment d’électricité, se posent des questions simples et néanmoins cruciales : que sont ces centres de données et de calculs, au juste ? De quoi dépendent-ils ?

Le développement des usages du numérique s’appuie sur des centres de données ou data centers qui constituent le socle physique principal du monde numérique et de l’IA. Ils permettent, par exemple, le stockage sécurisé des transactions et des données des clients des banques, la diffusion de films et de séries en streaming, les jeux en ligne avec les questions de latence des temps de réponse, la gestion des interactions des réseaux sociaux en temps réel, l’archivage de photos ou de vidéos, les services numérisés de l’État et les enjeux de souveraineté, etc.

Le terme data center se traduit en français par « centre de données » ou « centre de traitement des données » ou encore historiquement « centre informatique ». Mais, avec l’essor de l’IA (intelligence artificielle) et des besoins croissants en calcul haute performance, les infrastructures modernes ne se limitent plus au stockage de données : elles peuvent aussi intégrer des capacités massives de traitement et de calculs intensifs.

À strictement parler, il faudrait donc appeler ces infrastructures critiques « centres de données et de calcul » (CDC), ou bien en anglais, Compute and Data Center. Celles-ci sont ancrées dans le réel, ce qui contraste avec une perception quelque peu « éthérée » du numérique, donnée en partie par son ubiquité, et aussi par le vocabulaire utilisés (cloud computing, fog computing).

Visite guidée d’un centre de données et de calcul

Un CDC est une installation industrielle conçue pour des opérations de stockage et de traitement de données qu’on peut décomposer en plusieurs zones :

  • salles des machines abritant des serveurs, c’est-à-dire des machines physiques ou virtuelles qui exécutent des applications et stockent des données, des baies de stockage de données (cartes mémoire, disques) et des équipements de réseaux de communications (routeurs, commutateurs, câbles et équipements pour interconnecter les serveurs et assurer la connectivité externe) ;

  • zones de refroidissement : climatisation, ventilation ou systèmes de refroidissement liquide pour maintenir une température optimale ;

  • infrastructures électriques : pour éviter les coupures et assurer un service sans interruption 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, des systèmes dits « redondants » assurent l’alimentation électrique (onduleurs, générateurs, batteries). La consommation d’énergie électrique s’explique par des serveurs informatiques énergivores, le refroidissement et le fonctionnement sans interruption avec des lignes électriques redondantes pour assurer une qualité de service qui peut être pondérée en fonction des usages ;

  • zones des systèmes d’information, sécurité informatique (cyberattaques, fuites de données, pannes), logiciels (systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring, sauvegardes et archivages…) ;

  • zones logistiques : sécurité physique, contrôle d’accès, caméras, détecteurs d’incendie, etc. (logiciels, systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring…) ;

  • zones de vie et de travail.

Avant de pouvoir installer un CDC quelque part, tous ces sous-ensembles doivent être caractérisés avec précision, en fonction des spécificités des territoires les accueillant, car la nature des équipements, les techniques de calcul et celles de refroidissement auront un impact sur les ressources nécessaires (énergie électrique et eau) et les populations concernées.

Une taille en expansion explosive

Résumons le chemin parcouru. Notre point de départ est en 1946 : le premier ordinateur électronique, l’ENIAC, composé de relais et de tubes électroniques, d’une puissance électrique de 150 kilowatts, en gros l’équivalent de 150 aspirateurs allumés, d’un poids de 30 tonnes, pour une performance de calcul de 5 000 additions par seconde.

Dans les années 1970, les ordinateurs IBM dépassent le million d’opérations par seconde grâce aux progrès technologiques (les transistors, puis les circuits intégrés qui possèdent quelques dizaines puis quelques milliers de transistors sur un substrat de silicium).

Aujourd’hui, les progrès spectaculaires en microélectronique permettent de fabriquer des processeurs intégrant plus de 100 milliards de transistors sur des surfaces de silicium de quelques centimètres carrés, et de produire industriellement des supercalculateurs dont la complexité dépasse aujourd’hui un milliard de milliards (10¹⁸) d’opérations par seconde pour moins de 20 mégawatts de puissance électrique (soit 20 000 aspirateurs !).

Autrement dit, en huit décennies, les performances d’un supercalculateur ont été multipliées par un facteur de l’ordre de 200 000 milliards ! Ceci a permis la miniaturisation des fonctions de calcul (apparition du premier PC, des ordinateurs portables avec batteries intégrées, des tablettes, des smartphones…) et la naissance d’un monde numérique interconnecté.

Les architectures informatiques

Il est à noter que les principes d’architectures des Central Processing Unit (CPU), énoncés au siècle dernier par John von Neumann et inspirés des travaux d’Alan Turing, s’appliquent toujours.

Ils reposent sur une unité arithmétique et logique, une unité de contrôle, une zone mémoire pour stocker les données et les instructions, et enfin les entrées/sorties pour assurer la communication avec le monde extérieur. Bien entendu, les technologies et les fonctionnalités sont aujourd’hui plus performantes et conduisent à cinq niveaux superposés : les circuits intégrés englobant des unités de traitement indépendantes (les « cœurs ») ; les MCM (pour Multi Chips Module ou intégration 3D de puces silicium CPU, GPU, mémoire) ; les calculateurs et serveurs ; et, enfin, les CDC.

Les goulots d’étranglement et les limites physiques sont les mêmes pour ces différents niveaux d’intégration : gestion des espaces mémoire, communications – en particulier calculs et mémoires, parallélisme, performances en vitesse et consommation d’énergie…

Il existe plusieurs modèles de CDC, adaptés aux différents besoins en matière de sécurité, de souveraineté et de sobriété :

  • les CDC gérés en interne pour ses propres besoins ;

  • les CDC externalisés, en louant de l’espace dans un data center tiers pour y installer ses propres équipements ;

  • les CDC cloud d’opérateurs, où les ressources sont virtualisées et accessibles à la demande ;

  • les CDC dits « hyperscale » pour gérer des volumes de données massifs et, plus récemment, des baies de calculs GPU adaptés aux intelligences artificielles génératives.

Le développement massif des IA génératives bouleverse ces organisations

Les accélérateurs GPU distribuent les calculs matriciels sur des milliers d’unités (cœurs), contrairement aux CPU, limités à quelques cœurs plus complexes et aux traitements séquentiels. Dotés de mémoires intégrées très rapides, mais limitées en capacité, ils offrent ainsi un gain de performance pour les apprentissages et les inférences des IA génératives, au prix de puissances électriques de plus en plus élevées de plusieurs centaines de watts.

La dimension des matrices (ou des paramètres) dans les modèles de langage joue un rôle clé dans leurs performances et dans leurs besoins en ressources. Pour un LLM (Large Language Models) conçu pour traiter des tâches complexes de compréhension et de génération de langage, la taille est généralement mesurée en milliards de paramètres sollicitant plusieurs dizaines de milliers de GPU. Pour donner un ordre de grandeur, la multiplication de deux matrices de dimension 4096×4096, nécessite un nombre d’opérations arithmétiques de l’ordre de 68 milliards (sans optimisation).

Cette augmentation rapide du nombre de GPU pour les apprentissages et les inférences, liée à une augmentation de la densité et de la puissance électrique des circuits intégrés a pour conséquence la multiplication de projets de CDC dépassant aujourd’hui un milliard de watts de puissance électrique.

Les impacts environnementaux et sociétaux des centres de données et de calculs

Les CDC s’ajoutent ainsi aux centrales électriques, aux réseaux de transport et de communications, aux chaînes de production, et ils en dépendent.

Leur fonctionnement a des impacts environnementaux et sociétaux : ressources nécessaires pour les équipements et le fonctionnement (énergie électrique, eau), artificialisation des sols, émissions (bruit, îlots de chaleur) et rejets (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants), enfin, gestion de l’obsolescence des matériels…

Les défis sont donc nombreux (sobriété énergétique, sécurité, suivi des impacts) et nécessiteront des efforts d’adaptation, de créativité, de régulation et de transparence.

Cette expansion fulgurante se heurte ainsi à des limites économiques et physiques. Comme le soulignent les actualités récentes, l’infrastructure IA progresse à un rythme que le marché peine à suivre. Selon le PDG d’IBM, équiper plus de 100 gigwatts (GW) de capacité des CDC pourrait coûter entre 6 000 milliards et 8 000 milliards de dollars. Pour rentabiliser un tel investissement, il faudrait générer des revenus à une échelle sans précédent.

À Loughton, à moins de 30 kilomètres de Londres, un autre défi se pose : trouver suffisamment d’électricité pour alimenter le méga data center IA de Nscale, d’une puissance de 90 mégawatts (MW). Le projet, déjà retardé, bute sur une contrainte simple mais critique : l’insuffisance des capacités du réseau électrique local !The Conversation

Michel Robert, Professeur des Universités, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Quand l'intelligence artificielle cible "l’économie de l’inertie"

IA


Commentaire de Lale Akoner, analyste de marchés chez etoro

L’inertie des consommateurs constitue depuis longtemps une source de profits discrète. Les gens laissent leurs abonnements se renouveler, acceptent des primes d’assurance plus élevées et réservent sur le même site de voyage parce que trouver une meilleure offre demande du temps.

Meta a mis ce modèle économique en lumière avec son nouvel agent Muse, et les marchés l’ont remarqué. Son lancement a déclenché une vague de ventes sur un ensemble d’entreprises exposées à l’inertie des consommateurs, parmi lesquelles Planet Fitness, Charles Schwab, Allstate, Booking Holdings et Charter Communications.

Le thème est donc bien plus large que Muse lui-même. Les investisseurs s’interrogent désormais sur ce qui se passera lorsque l’IA pourra comparer les offres, négocier et changer de fournisseur au nom d’un client.

Nous pensons que les agents d’IA pourraient transformer « l’économie de l’inertie » en rendant les comparaisons très faciles et en déplaçant le pouvoir de négociation, et potentiellement les profits, des entreprises vers les consommateurs.

Les intermédiaires font face à une pression sur leurs marges

Les agents d’IA pourraient rendre les changements de fournisseur presque sans friction et faciliter considérablement la comparaison des prix, la résiliation de services/abonnements et le changement de prestataire, sans obliger le client à passer un après-midi entier au téléphone.

Cela pourrait exercer une pression sur :
  • Assurance : Allstate, Progressive et Travelers
  • Télécoms : AT&T, T-Mobile, Charter, BT et Orange
  • Abonnements : Netflix, SiriusXM, The New York Times et Planet Fitness
  • Services fiscaux et financiers : Intuit, H&R Block, Charles Schwab et Ameriprise

Ces entreprises ne sont pas près de disparaître. Mais faciliter les changements de fournisseur pourrait entraîner :
  • Davantage de rotation des clients
  • Un moindre pouvoir de fixation des prix
  • Des dépenses plus élevées pour fidéliser les clients
  • Une pression sur les frais et les options supplémentaires

Les plateformes de voyage pourraient faire face à un défi encore plus important. Si Muse peut comparer et réserver un voyage entier, Booking Holdings, Expedia, Tripadvisor et Airbnb pourraient perdre du trafic client direct.

Elles pourraient toujours fournir les chambres d’hôtel et les vols, mais Meta, ou une autre plateforme d’IA, pourrait détenir la relation avec le client et réclamer une part de la transaction.

Cela dit, les récentes ventes massives provoquées par Muse semblent trop indiscriminées dans certains cas. Une banque comme JPMorgan ne dépend pas de la passivité des consommateurs de la même manière qu’un abonnement à une salle de sport ou qu’un renouvellement d’assurance hors de prix. Ses bénéfices proviennent également des prêts, du trading et de la banque d’investissement. Les investisseurs devraient donc examiner la manière dont chaque entreprise gagne de l’argent plutôt que de vendre tout un secteur sous prétexte qu’il serait un « perdant de l’IA ».

Les gagnants pourraient se trouver derrière le paiement

Les agents d’IA peuvent trouver des produits et passer des commandes, mais ils ont toujours besoin d’un moyen sécurisé pour payer. Cela pourrait profiter aux entreprises qui gèrent les paiements, l’identité et la lutte contre la fraude.
  • Visa et Mastercard : Les agents devraient utiliser les réseaux de cartes existants. Des achats plus rapides et moins d’abandons de panier pourraient accroître le nombre de transactions, tandis que la sécurité devient plus précieuse lorsque des logiciels dépensent de l’argent pour les consommateurs.
  • PayPal et Adyen : Les commerçants ne voudront pas créer un système de paiement distinct pour chaque agent d’IA. Ces prestataires peuvent connecter les commerçants à différentes plateformes et traiter les achats de manière sécurisée.
  • Shopify : Shop Pay pourrait aider les agents à finaliser des achats auprès du réseau de commerçants de Shopify, permettant ainsi à l’entreprise de rester impliquée même lorsque l’achat commence via un assistant d’IA.
  • Meta : Muse pourrait devenir une nouvelle porte d’entrée vers le commerce en ligne. Meta pourrait à terme percevoir des revenus publicitaires, des commissions d’apport ou des frais de transaction, grâce à sa présence sur Facebook, Instagram et WhatsApp. Mais la monétisation ne devrait pas devenir significative avant 2027, tandis que l’utilisation gratuite entraîne des coûts informatiques importants. La décision d’Amazon de bloquer Muse montre également que les plateformes puissantes résisteront à l’idée d’abandonner leurs relations directes avec leurs clients.
  • Stripe : Muse peut utiliser le portefeuille Link de Stripe auprès de plus d’un million d’entreprises. Cela place Stripe au cœur des paiements et des informations d’identification des clients, mais l’entreprise reste détenue par des intérêts privés.

Présidentielle 2027 : l’intelligence artificielle devient déjà un nouveau média politique

IA

Une étude de la Fondation Jean-Jaurès et d’Onclusive décortique les réponses de ChatGPT et Perplexity sur la présidentielle de 2027. Elle révèle le poids considérable des médias et des agrégateurs dans leurs sources, une forte hiérarchie entre les candidats et, derrière une apparente neutralité, une réelle tolérance aux erreurs.

L’intelligence artificielle s’installe dans la campagne présidentielle de 2027. Dans une note publiée ce 28 septembre, la Fondation Jean-Jaurès et Onclusive ont observé la manière dont les agents conversationnnels d'intelligence artificielle ChatGPT et Perplexity répondent à cinquante questions consacrées au scrutin.

Réalisée le 2 septembre, cette enquête porte sur six thèmes, des enjeux généraux au pouvoir d’achat, en passant par le climat, la sécurité, l’emploi et les relations internationales. Plus de 500 000 caractères de réponses ont été analysés.

Les réseaux sociaux pas prioritaires

Premier constat : les deux modèles ne puisent pas prioritairement dans les réseaux sociaux, si prisés des politiques, mais dans les médias traditionnels et une nébuleuse de sites d’agrégation. Les articles de presse représentent 33 % des liens consultés, contre 31 % pour les comparateurs et agrégateurs. Les sites des candidats et partis ne pèsent, eux, que 10 %, et les réseaux sociaux... seulement 7 %. Ces derniers sont mobilisés uniquement par ChatGPT, principalement via YouTube et Reddit. La campagne vue par les IA diffère donc de celle des plateformes (notammetn X) où les candidats parlent directement à leurs électeurs.

L'IA alimente-t-elle l'IA ?

Chez ChatGPT, le quotidien Le Monde concentre 22 % des URL consultées. Perplexity s’appuie sur un panel de médias diversifié, mais fait d’elyseescope.com sa première source, avec 10 % de ses consultations. La Fondation relève que 56 comparateurs et agrégateurs différents alimentent les réponses.

Leur fraîcheur et leur structuration semblent favoriser leur reprise par les modèles, sans que leur identité éditoriale, leurs méthodes ou leurs auteurs soient clairement établis. Une question apparaît dès lors : une IA peut-elle finir par s’alimenter de contenus eux-mêmes produits, au moins partiellement, par d’autres IA ?

Hiérarchisation des candidats

Les modèles hiérarchisent ensuite fortement les personnalités politiques, selon l'étude. Jean-Luc Mélenchon apparaît dans 87 % des réponses, Marine Le Pen dans 86 % et Édouard Philippe dans 84 %. Gabriel Attal suit à 70 %, Raphaël Glucksmann à 68 % et Bruno Retailleau à 61 %.

Cette visibilité varie selon les thèmes : Marine Tondelier monte sur le climat, Gabriel Attal sur les relations internationales, Bruno Retailleau sur le travail et l’emploi. Cette hiérarchie s'explique aussi par le moment de l’expérience menée par la Fondation, quelques jours après le débat organisé par le Medef le 28 août.

Quelle fiabilité ?

La fiabilité reste évidemment le point le plus sensible. Les réponses adoptent une forme prudente, conditionnelle, apparemment pluraliste, mais elles donnent néanmoins une impression d’autorité que les erreurs viennent fragiliser. La Fondation relève notamment que les modèles ont présenté Jordan Bardella ou Gérald Darmanin comme des candidats en lice, sans intégrer certains changements intervenus dans la campagne. Elle souligne aussi l’ancienneté d’une partie des sources : parmi 102 liens du Monde mobilisés par ChatGPT, 28 % dataient de 2024 ou 2025, proportion portée à 38 % en intégrant le premier trimestre 2026.

Derrière l’apparence d’une synthèse neutre se dessine un nouveau média politique, personnalisé et difficile à observer collectivement. La Fondation parle d’une « boîte noire » : chaque utilisateur reçoit une réponse singulière, issue d’un assemblage de sources qu’il consulte rarement lui-même.

À mesure que les usages progressent, la question n’est plus seulement de savoir si l’IA entrera dans la campagne de 2027 car elle est déjà là à sept mois du scrutin. L’enjeu devient désormais de comprendre quelles sources elle privilégie, quelles erreurs elle reproduit et quelle représentation du débat public elle finit par imposer aux utilisateurs.

Philippe Rioux

Mistral AI et TotalEnergies : quand l’intelligence artificielle accélère aussi la course au pétrole

 

forage

TotalEnergies va investir plus de 100 millions d’euros dans un partenariat de trois ans avec Mistral AI pour développer des modèles dédiés à l’exploration pétrolière et gazière. Une alliance emblématique de l'usage croissant de l’intelligence artificielle par les majors, au risque d’accentuer la contradiction entre prouesse technologique et impératifs climatiques.

L’intelligence artificielle est-elle alliée ou adversaire de la lutte contre le réchauffement climatique ? Accusée de consommer beaucoup d’énergie et d’eau pour faire fonctionner ses centres de données, l’IA peut aussi accélérer la recherche sur la modélisation du climat. L’accord signé entre TotalEnergies et le champion tricolore de l’IA Mistral AI illustre cette dualité.

Un siècle de données sur les forages

Annoncé le 15 septembre, ce partenariat de trois ans représente un investissement de plus de 100 millions d’euros. Son objectif est de développer une nouvelle génération de modèles d’intelligence artificielle destinés aux géosciences de TotalEnergies, afin d’améliorer l’exploration, la caractérisation et le développement des réservoirs de pétrole et de gaz. Le groupe veut notamment mobiliser l’IA « agentique » pour traiter d’immenses volumes d’informations, générer plusieurs scénarios de développement et optimiser, voire prolonger, la durée de vie de projets existants.

Pour y parvenir, les deux entreprises vont mettre en commun leurs forces au sein d’un programme scientifique associant les capacités de Mistral AI au patrimoine de données accumulé par TotalEnergies. La compagnie évoque près de 10 pétas de données et presque un siècle de connaissances en géosciences et en ingénierie des réservoirs ! Derrière la sophistication technologique, l’enjeu, très concret, est d’arriver à mieux lire le sous-sol, réduire l’incertitude et sélectionner plus rapidement les opportunités d’exploration susceptibles d’être développées.

Toutes les majors se sont mises à l'IA

TotalEnergies est loin d’être seule à miser sur l’IA pour gagner en efficacité dans les hydrocarbures. ExxonMobil l’utilise pour accélérer l’analyse des données sismiques, notamment au Guyana ; Chevron a développé ses propres outils d’IA générative pour explorer le sous-sol et identifier les zones les plus prometteuses pour de futurs forages ; et Shell, de son côté, travaille depuis plusieurs années avec C3 AI.

L’intelligence artificielle est ainsi devenue un nouvel outil de compétition pour les majors pétrolières, à la fois pour réduire les coûts, limiter les arrêts de production et extraire davantage de valeur de leurs gisements. Cette course à la performance n’est pas marginale : l’IA intervient désormais directement dans la sélection des prospects, la conception des puits et l’optimisation de production.

C’est là que la promesse technologique se heurte à l’équation climatique. Le Production Gap Report 2025 estime que les États prévoient, pour 2030, une production de pétrole supérieure de 31 % et une production de gaz supérieure de 92 % aux niveaux compatibles avec une trajectoire limitant le réchauffement à 1,5 °C. Tous combustibles fossiles confondus, l’écart atteint plus de 120 %.

L’IA peut donc aider les pétroliers à forer de manière plus ciblée, à exploiter plus efficacement les champs existants et à prolonger leur durée de vie, mais cette prouesse industrielle ne répond pas au problème central posé par les trajectoires climatiques. Celles-ci supposent, en effet, une baisse rapide et substantielle de la production d’énergies fossiles. Utilisée pour découvrir de nouveaux gisements ou augmenter la récupération de pétrole et de gaz, l’intelligence artificielle devient alors non plus un outil de transition, mais un moyen de rendre plus performante une activité dont l’expansion va précisément à l’encontre de ces préconisations.

Intelligence artificielle : ce qu'Emmanuel Macron a dit à la tribune de l'ONU

Emmanuel Macron


Face à un monde qu’il juge de plus en plus soumis à la force et à la concentration du pouvoir, Emmanuel Macron a appelé mardi 22 septembre à « ne rien céder ». À la tribune de la 81e Assemblée générale des Nations unies, le chef de l’État a décliné cinq combats : contre la guerre, les « doubles standards », la fracture entre le Nord et le Sud, le renoncement climatique et, enfin, contre une intelligence artificielle abandonnée aux seules mains de quelques puissances et entreprises.

C’est sur ce dernier terrain qu’Emmanuel Macron a livré la partie la plus prospective de son discours. Son constat est simple : l’IA ne peut pas devenir un face-à-face entre les États-Unis et la Chine, arbitré par une poignée de géants privés capables de décider seuls du rythme de l’innovation et, demain, d’une partie du fonctionnement de nos sociétés. « Quelques acteurs économiques » ne peuvent, selon lui, décider de tout, alors que les modèles d’intelligence artificielle peuvent aussi toucher directement la sécurité des États, de leurs banques à leurs hôpitaux.

La réponse française tient d’abord dans un mot : souveraineté. Macron veut que chaque grande région du monde puisse disposer de ses propres capacités de calcul, de ses modèles de langage et de son écosystème d’IA. Il revendique aussi la possibilité pour les États d’auditer ces modèles plutôt que de dépendre totalement de sociétés privées. L’Europe, souligne-t-il, a déjà ouvert cette voie avec l’AI Act.

Réguler ne suffit pas  : vers une troisième voie 

Mais réguler ne suffit pas. Il faut aussi rester dans la course. Le président assume ainsi très clairement la compétition mondiale autour des modèles les plus avancés. Et cite Mistral AI, le champion tricolore que la France entend continuer à soutenir afin de disposer d’un acteur capable de rivaliser dans cette bataille technologique. L’objectif n’est donc pas de ralentir l’intelligence artificielle mais d’éviter que l’Europe n’en devienne un simple marché de consommateurs.

Emmanuel Macron va surtout plus loin en proposant ce qui ressemble à l’ébauche d’une troisième voie mondiale. Il appelle les Européens, Canadiens, Brésiliens, Indiens, Indonésiens, Africains, États du Golfe ou encore Singapour à former une « coalition des indépendants », c’est-à-dire des pays qui ne veulent pas devenir, selon son expression, les « vassaux » de Washington ou Pékin. Ensemble, ils pourraient mutualiser capacités de calcul et investissements pour bâtir un grand modèle d’intelligence artificielle frontière en open source, partagé entre les participants.

Une idée qui prolonge en matière numérique le vieux rêve macronien d’autonomie stratégique : disposer de sa technologie plutôt que dépendre de celle des autres.

Autre priorité : les enfants  

Autre priorité : les enfants. Emmanuel Macron estime que les États ont réagi trop tard face aux effets des réseaux sociaux et ne doivent pas reproduire la même erreur avec les chatbots et l’intelligence artificielle. La France, l’Espagne, le Kenya et l’Australie coprésident désormais une coalition internationale consacrée à la protection des mineurs à l’ère de l’IA. Elle rassemble 23 États et huit entités du système des Nations unies et doit travailler notamment sur la sécurité des systèmes, les deepfakes, les contenus pédopornographiques générés par IA ou encore l’éducation à ces nouveaux outils.

Enfin, Emmanuel Macron veut ouvrir un autre chantier : celui de l’IA militaire et stratégique. Spatial, défense, cybersécurité : ces technologies peuvent désormais toucher directement à la sécurité nationale. Le président français plaide donc pour de nouvelles règles internationales, comme les États avaient su en construire autrefois face à d’autres risques majeurs.

Derrière l’intelligence artificielle se dessine ainsi la même idée que dans l’ensemble du discours du président français à l’ONU : empêcher que le XXIe siècle ne soit organisé par quelques empires, quelques grandes puissances et quelques géants technologiques. Et tenter de remettre entre leurs mains… celles des États.

Philippe Rioux

Les victimes de discrimination choisissent les recommandations basées sur l’IA plutôt que les conseils humains

IA

Par Arash Talebi, EDHEC Business School et Sylvain Riffe-Stern

Une étude souligne que les consommateurs discriminés sont plus enclins à se tourner vers des recommandations basées sur l’IA plutôt que vers des conseils humains. La peur d’être jugé ou de vivre un sentiment de gêne peut conduire à utiliser l’IA Si les systèmes d’IA sont eux-mêmes biaisés, ils risquent d’amplifier la discrimination à laquelle les consommateurs tentaient d’échapper.

Que préparer pour le dîner avec un budget de 20 euros et un invité intolérant au gluten ? Un consommateur peut demander conseil à un employé de magasin ou interroger, par exemple, Hopla, l’assistant d’achat basé sur l’intelligence artificielle lancé par Carrefour. Derrière ce choix très quotidien se pose une question plus large : face à une recommandation, faisons-nous davantage confiance à un être humain ou à une IA ?

Des travaux récents – sur les processus de décision, l’impact des erreurs, etc. – ont mis en évidence une tendance claire et bien établie : les individus ont tendance à préférer les êtres humains. Ce phénomène, connu sous le nom d’« aversion pour les algorithmes », a été largement documenté, même lorsque les algorithmes affichent objectivement de meilleures performances.

Cependant, cette préférence n’est pas universelle. Nos recherches soulignent qu’elle peut s’inverser dans un contexte répandu : la discrimination sur les plateformes et marchés, c’est-à-dire lors d’un acte de consommation d’un produit ou d’un service. Plus précisément, les consommateurs victimes de discrimination – en particulier dans des lieux publics – sont nettement plus enclins à se tourner vers des recommandations basées sur l’IA plutôt que vers des conseils humains.

Le mécanisme émotionnel à l’origine de ce changement ? La gêne. Lorsque les personnes se sentent jugées socialement ou traitées injustement en raison d’un attribut personnel non pertinent, elles cherchent refuge dans des systèmes perçus comme neutres et exempts de préjugés.

Comment ce mécanisme fonctionne-t-il ? Qu’est-ce que cela signifie pour les organisations concernées ? Et que révèle-t-il sur les moteurs cachés de l’adoption de l’IA ?

La discrimination implicite

La discrimination dans les contextes de consommation est loin d’être rare. Des études montrent que certains groupes bénéficient de conditions moins favorables que d’autres pour des services similaires, par exemple en matière d’accès au crédit ou à l’assurance. Au-delà de leurs conséquences économiques, ces expériences ont de fortes répercussions psychologiques. Elles augmentent le stress, sapent le sentiment d’équité et influencent les comportements futurs.

Il est important de clarifier ce que signifie la discrimination dans un contexte de marché. Un marché, au sens large, désigne tout espace où les consommateurs interagissent avec des prestataires de services, qu’il s’agisse d’un concessionnaire automobile, d’un restaurant, d’une banque ou d’une plateforme de santé. Au sein de ces espaces, un traitement différencié n’est pas intrinsèquement discriminatoire. Par exemple, un client VIP bénéficiant d’un service haut de gamme est traité différemment sur la base d’un critère commercial pertinent.

La discrimination survient lorsque le facteur de différenciation est non pertinent et illégitime, comme la couleur de peau, l’origine ethnique ou le genre. Ce qui la rend particulièrement insidieuse, c’est qu’elle peut être cachée, implicite, voire involontaire, tout en causant un préjudice psychologique réel à ceux qui en sont victimes.

Un système d’IA dépourvu d’émotions

Dans le cadre d’une étude de terrain que nous avons menée en conditions réelles, des « agents » – en réalité des personnes impliquées dans le dispositif de recherche – ont évalué des demandes de prêt sur un campus universitaire à l’aide de questionnaires quasi identiques, dont l’un comportait une question supplémentaire sur l’auto-évaluation de la couleur de peau.

Tous les candidats ont ensuite été refusés ; ceux qui avaient été confrontés à la question sur la couleur de peau ont déclaré s’être sentis victimes de discrimination (phase 1). Lors de la collecte de données de suivi, réalisée ultérieurement, tous les participants se sont vu proposer le choix entre un évaluateur humain et un évaluateur IA (phase 2).

Une proportion significativement plus élevée de ceux ayant eu l’impression d’avoir subi une discrimination lors de la première phase (par rapport à ceux n’ayant pas eu l’impression d’avoir subi de discrimination lors de cette même phase) a choisi, lors de la deuxième phase, d’être évaluée par le système d’IA décrit comme « dépourvu d’émotions ».

Sentiment de gêne

Les consommateurs discriminés semblent nettement plus enclins à se fier à des recommandations basées sur l’IA plutôt qu’à des conseils humains. En d’autres termes, l’aversion pour les algorithmes peut se transformer en préférence pour les algorithmes, également appelée « appréciation des algorithmes ».

Ce revirement s’explique par un mécanisme psychologique spécifique : la gêne. Cette émotion sociale survient lorsque les individus se sentent jugés négativement par les autres. Dans nos expériences, les participants exposés à des situations discriminatoires font état de niveaux de gêne plus élevés, et cette émotion influence directement leurs choix ultérieurs. Plus ils se sentent gênés, plus ils cherchent à limiter les interactions humaines.

Dans ce contexte, l’IA apparaît comme une alternative plus sûre.

L’IA perçue comme plus neutre

Par rapport aux êtres humains, les systèmes algorithmiques sont perçus comme plus neutres, plus objectifs et moins enclins aux biais ou aux préjugés.

La réalité est plus complexe. Les algorithmes peuvent être biaisés, en fonction des données et de l’entraînement dont ils bénéficient. Pourtant, nombreux sont ceux qui continuent à les considérer comme neutres et objectifs. Dans ce contexte, ce sont ces perceptions qui importent le plus. Opter pour l’IA permet aux consommateurs de réduire le risque d’avoir l’impression d’être à nouveau jugés ou traités de manière injuste.

Cet effet dépend du contexte dans lequel les décisions sont prises. Nous constatons qu’il est particulièrement marqué dans les situations publiques, lorsque les choix sont visibles par les autres. En revanche, lorsque les décisions sont privées, cet effet s’affaiblit considérablement.

Les expériences sociales antérieures

Ces résultats apportent un nouvel éclairage sur l’adoption de l’IA. Ils suggèrent que l’utilisation de systèmes automatisés n’est pas uniquement motivée par des considérations d’efficacité ou de performance, mais également par des besoins psychologiques façonnés par des expériences sociales antérieures.

Pour les entreprises, les implications sont considérables. Dans les secteurs où les interactions peuvent être perçues comme sensibles, telles que la banque, la santé ou les services client en général, proposer des alternatives basées sur l’IA peut aider certains consommateurs à se sentir plus à l’aise. Pour ces personnes, l’IA n’est pas seulement un outil technologique ; elle devient un moyen d’échapper au jugement social et de reprendre le contrôle après des expériences négatives.

Dans le même temps, ces résultats s’accompagnent d’une mise en garde importante : si les systèmes d’IA sont eux-mêmes biaisés – entraînés sur des données biaisées ou conçus sans tenir compte de l’équité –, ils risquent de reproduire, voire d’amplifier, la discrimination même à laquelle les consommateurs tentaient d’échapper. Plus grave encore, ce type de discrimination passe souvent inaperçu car il est caché et difficile à détecter. Le déploiement de l’IA en tant qu’alternative « sûre » n’a de sens que si cette sécurité est réelle, et non simplement perçue.

À mesure que l’IA s’intègre de plus en plus dans la vie quotidienne, la compréhension de ces mécanismes sera essentielle pour concevoir des expériences client plus inclusives et adaptatives.The Conversation

Arash Talebi, Professeur assistant, EDHEC Business School et Sylvain Riffe-Stern

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Les publicités utilisant des visages générés par IA sont contre‑productives lorsqu’elles vous ressemblent trop

IA

Par Arno De Caigny, IÉSEG School of Management et Gudrun Roose, Ghent University

Les visages générés par IA offrent aux publicitaires un moyen de créer une impression de proximité avec le consommateur.Une étude souligne que, au-delà de 57 % de similarité faciale, de telles publicités seraient contre-productives. Jusqu’où personnaliser la publicité grâce à l’IA ?

En apparence, l’intelligence artificielle générative offre aux publicitaires un outil idéal : créer une annonce qui ressemble à chaque consommateur. Plus une publicité paraît personnelle, plus elle devrait convaincre.

La réalité est plus nuancée. Notre étude souligne que les visages générés par IA peuvent augmenter l’efficacité d’une publicité. Mais seulement jusqu’à un certain point. Lorsque le visage présenté ressemble trop à la personne qui regarde l’annonce, l’intention d’achat diminue.

Le résultat principal est simple : la ressemblance aide tant qu’elle reste modérée. Dans notre échantillon, l’effet positif est maximal autour de 57 % de similarité faciale. Au-delà, la publicité devient moins persuasive.

La personnalisation par IA fonctionne comme une arme à double tranchant : elle peut à la fois créer de la proximité et donner l’impression d’une intrusion.

Promesse d’une publicité sur mesure

Depuis l’essor de l’IA générative, les marques testent de nouvelles formes de personnalisation. Ces outils ne servent plus seulement à produire des textes ou des images plus vite. Ils adaptent également un contenu à une personne précise.

Dans la publicité, ce changement est important. Pendant longtemps, la personnalisation consistait surtout à cibler des groupes : jeunes parents, amateurs de sport, voyageurs fréquents ou cadres urbains. L’IA générative permet désormais d’aller plus loin. Elle peut modifier une image, un décor, un produit ou un visage pour un particulier. Cette évolution s’inscrit dans l’émergence de la « publicité synthétique », pour laquelle proposent un cadre théorique destiné à comprendre les réactions des consommateurs aux contenus publicitaires créés ou manipulés par l’IA.

Les entreprises Samsung et Glance ont par exemple annoncé une expérience où des publicités sur écran verrouillé peuvent intégrer la ressemblance de l’utilisateur. Concrètement, l’utilisateur peut volontairement fournir un selfie à partir duquel l’IA génère des images hyperréalistes de lui portant différentes tenues, qui peuvent ensuite être affichées sur son écran verrouillé. Dans le secteur de la mode, une publicité Guess utilisant des mannequins générés par IA dans Vogue a suscité un débat sur l’authenticité et les standards de beauté.

Ces exemples illustrent une évolution plus large. La publicité ne cherche plus seulement à parler à une cible. Elle cherche à se rapprocher du consommateur lui-même. Le visage rend cette évolution particulièrement sensible.

Tester la limite de la ressemblance

La question n’est pas seulement de savoir si la ressemblance fonctionne. Elle est de savoir jusqu’où elle peut aller.

Pour étudier cette question, nous avons d’abord mesuré automatiquement la similarité entre deux visages. Leur méthode utilise une technologie issue de la reconnaissance faciale. Chaque visage est transformé en représentation numérique. L’algorithme compare ensuite deux représentations et attribue un score compris entre 0 et 1.

Un score proche de 0 indique deux visages très différents. Un score proche de 1 indique deux visages très similaires.

Exemple d’un visage généré par l’IA utilisé dans notre première étude. Pour chaque participant, nous avons modifié ce visage afin qu’il ressemble plus ou moins à son propre visage, sur la base d’une photo provenant de ses réseaux sociaux. Le texte et la présentation de la publicité restaient identiques ; seule la ressemblance du visage changeait. Fourni par l'auteur

Dans une étude de validation, l’algorithme et les participants sont parvenus à des conclusions très similaires. Pour cent comparaisons, les participants devaient indiquer lequel de deux visages ressemblait le plus à un visage de référence. L’algorithme a ensuite effectué la même tâche. L’accord entre ses choix et ceux des participants était élevé (kappa de Cohen = 0,88).

L’algorithme peut donc évaluer la ressemblance faciale d’une manière largement comparable à la perception humaine, sans devoir solliciter de nouveaux participants pour chaque image.

Point optimal : 57,6 % de similarité faciale

Nous avons ensuite mené deux expériences.

Dans la première, les participants voyaient une publicité pour une assurance automobile. Cette publicité contenait un visage généré par IA. Ce visage était plus ou moins proche de la photo de profil du participant sur un réseau social, utilisée avec son accord.

Conclusion : la relation entre la similarité faciale et l’intention d’achat n’est pas linéaire. Lorsque la similarité part d’un niveau faible et augmente, l’intention d’achat progresse. Toutefois, lorsqu’elle devient très élevée, l’intention d’achat diminue.

Une seconde expérience, portant sur dix niveaux de ressemblance allant d’une similarité très faible à une similarité très élevée, confirme cette relation en forme de « U inversé ». Comme l’illustre le graphique ci-dessus, une ressemblance modérée améliore l’efficacité de la publicité, tandis qu’une ressemblance excessive la pénalise. Cela veut dire, lorsque le visage ne ressemble presque pas au consommateur, l’intention d’achat est relativement faible.

Cette ressemblance excessive peut paraître étrange, intrusive ou donner l’impression que la publicité cherche trop manifestement à manipuler le consommateur.

Le point optimal estimé est de 57,6 % de similarité faciale. L’intervalle de confiance se situe entre environ 52 % et 63 %.

Pourquoi un visage familier peut convaincre

La ressemblance joue un rôle connu dans la persuasion. Les individus sont souvent plus réceptifs aux personnes qu’ils perçoivent comme proches d’eux. En publicité, ce mécanisme est décrit comme un effet de similarité. Celui-ci s’inscrit notamment dans la théorie de la comparaison sociale du psychologue Leon Festinger, selon laquelle les individus tendent à se comparer à des personnes qu’ils perçoivent comme similaires.

Cette proximité peut venir de l’âge, du style, du genre ou du langage. Elle peut aussi venir du visage. Des travaux antérieurs montrent que la ressemblance faciale peut influencer la confiance ou l’attitude envers une marque.

L’IA générative change l’échelle de ce mécanisme. Il ne s’agit plus seulement de choisir un mannequin proche d’une catégorie de consommateurs. Il devient possible de générer un visage qui ressemble à une personne donnée.

Quand la proximité devient intrusion

Pourquoi une publicité trop ressemblante convainc-t-elle moins ? Une première explication tient au sentiment d’intrusion. Une publicité très personnalisée peut donner l’impression que la marque en sait trop sur le consommateur. Des recherches montrent que l’utilisation d’éléments personnels, comme le nom ou la photographie peut renforcer cette impression et réduire l’intention d’achat.

Une deuxième explication renvoie à la « vallée de l’étrange ». Cette théorie suggère qu’un visage presque humain, mais pas totalement naturel, peut provoquer un malaise. Dans une publicité, un visage qui ressemble beaucoup au consommateur sans le représenter exactement peut produire un effet similaire.

Une troisième explication concerne la persuasion elle-même. Lorsqu’un consommateur comprend trop clairement qu’une marque cherche à l’influencer, il peut devenir plus méfiant. Une personnalisation trop visible peut donc rendre la stratégie publicitaire trop évidente.

La vraie limite de l’IA publicitaire

Notre étude ne conclut pas que les visages générés par IA doivent être évités. Elle montre qu’ils doivent être calibrés.

Pour les annonceurs, l’objectif ne devrait pas être de créer le visage le plus ressemblant possible. Il devrait être de créer une impression de proximité sans franchir le seuil où cette proximité devient gênante.

La technologie permet d’aller très loin dans la personnalisation. Mais l’efficacité publicitaire dépend aussi de ce que les consommateurs acceptent.

La bonne question n’est donc pas seulement : jusqu’où peut-on personnaliser une publicité ? Elle est plutôt : à partir de quand la personnalisation cesse-t-elle d’être utile et commence-t-elle à devenir intrusive ?The Conversation

Arno De Caigny, Full Professor of Marketing Analytics, IÉSEG School of Management et Gudrun Roose, Assistant Professor in Marketing Communication and Digital Marketing, Ghent University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.