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Face à la montée du niveau des mers, pourra-t-on sauver Venise ?

 

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Une étude publiée dans Scientific Reports alerte : Venise ne pourra pas être préservée indéfiniment sous sa forme actuelle. Derrière ce symbole, c’est l’ensemble des littoraux mondiaux qui se prépare à arbitrer entre protection, adaptation et abandon, alors qu’une publication dans Nature suggère que la montée des eaux a été sous-estimée.

On connaissait l’expression « Voir Venise et mourir » ; elle pourrait bientôt devenir « Voir Venise mourir… » Car l’avenir de la cité des Doges s’obscurcit et inquiète : pourra-t-on sauver Venise ?

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Les différentes solutions pour sauver Venise. DR

Selon une étude publiée le 17 avril dans Scientific Reports, la ville lagunaire approche, en effet, de limites physiques et économiques face à la montée du niveau de la mer. Le système de protection actuel, fondé sur une lagune ouverte, des barrières mobiles et des mesures d’adaptation progressives, pourrait ne pas suffire d’ici la fin du siècle.

À mesure que le niveau de la mer s’élève, l’espace des solutions se réduit et les arbitrages deviennent plus brutaux.

Déplacer les monuments ou abandonner la cité des Doges ?

Les chercheurs décrivent une trajectoire en plusieurs étapes. À court terme, Venise peut encore composer avec des protections existantes. Mais à plus long terme, deux scénarios dominent : isoler la ville par des digues annulaires ou fermer la lagune par des barrages permanents. Dans les deux cas, les conséquences sont majeures, qu’elles soient écologiques, sociales ou patrimoniales. À l’extrême, si la hausse du niveau marin se poursuit, notamment en cas de déstabilisation de la calotte antarctique, le déplacement de monuments – comme le temple d’Assouan – ou l’abandon pur et simple pourraient devenir inévitables au XXIIe siècle.

Mais derrière le cas vénitien, c’est une question globale qui se pose. Partout, les villes côtières hésitent entre deux impératifs : ralentir la montée des eaux en réduisant les émissions de gaz à effet de serre et s’adapter à une hausse déjà engagée.

Le projet Dryline à New York Dryline

Certaines métropoles renforcent leurs défenses avec des digues, des murs anti-inondation ou des barrières mobiles, à l’image de New York. D’autres expérimentent des approches plus souples, combinant urbanisme résilient, infrastructures « vertes » et restauration d’écosystèmes comme les mangroves ou les zones humides.

L’option du retrait gagne du terrain

Mais une autre option gagne du terrain : le retrait. Dans plusieurs régions, notamment aux États-Unis ou en Europe, des territoires choisissent de déplacer des habitations ou de renoncer à reconstruire après les catastrophes. Une logique qui rompt avec des décennies de lutte systématique contre la mer.

Cette réflexion intervient alors qu’une étude publiée en mars dans la revue Nature remet en cause les bases mêmes des projections. Selon ses auteurs, plus de 99 % des évaluations d’impact auraient mal intégré les données de niveau marin et d’altitude des terres ! Résultat : la montée des eaux serait sous-estimée.

Les mesures réelles indiquent un niveau moyen plus élevé que celui retenu dans la majorité des modèles. À l’échelle mondiale, cela pourrait exposer 31 à 37 % de terres supplémentaires et jusqu’à 132 millions de personnes de plus que prévu à un risque de submersion pour une élévation d’un mètre.

La France mobilisée pour ses littoraux

En France aussi, la prise de conscience s’accélère. Plusieurs communes expérimentent des solutions concrètes. À Sète ou Villeneuve-lès-Maguelone, le rechargement en sable permet de ralentir l’érosion et de reconstituer les dunes. Au Grau-du-Roi, la restauration des zones humides contribue à absorber les chocs des tempêtes. Ailleurs, comme à Miquelon ou au Prêcheur, des infrastructures entières sont déplacées pour anticiper les risques.

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La côte de Soulac-sur-mer en 1957 (à gauche) et aujourd’hui. IGN

Ces initiatives illustrent un basculement : il ne s’agit plus seulement de protéger coûte que coûte, mais de composer avec la dynamique du littoral, avec la nature. Une évolution inscrite dans notre stratégie nationale, qui privilégie désormais la gestion intégrée du trait de côte et, dans certains cas, le recul planifié.n

De Venise aux rivages français, la montée des eaux n’est ainsi plus une menace abstraite, mais bien un processus en cours, qui oblige à hiérarchiser les priorités. Préserver un patrimoine, maintenir une activité économique ou garantir la sécurité des populations : ces objectifs ne pourront pas toujours être conciliés. Et plus la hausse du niveau marin sera rapide, plus les choix seront irréversibles…

Philippe Rioux