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Neutralité du Net : l’UE est-elle en train d’opérer un revirement ?

internet

Par Patrick Maillé, IMT Atlantique – Institut Mines-Télécom; Annie Blandin-Obernesser, IMT Atlantique – Institut Mines-Télécom et Bruno Tuffin, Inria

À la fin de ce premier trimestre de 2022, la Commission européenne, via son commissaire chargé du marché intérieur Thierry Breton (également ancien PDG de France Télécom de 2002 à 2005 et de Atos, leader européen du cloud, de 2009 à 2019) annonce d’ici la fin de l’année une initiative pour que les grandes plates-formes de contenu numérique participent au coût de l’infrastructure des réseaux de communication.

Sont visées en particulier les quelques plates-formes qui occupent cumulativement plus de 50 % de la bande passante mondiale. Il est même question de faire de ce projet un des principaux chantiers de l’espace numérique, à la suite du Digital Markets Act (DMA) et du Digital Services Act.

Sous couvert d’équité en matière de financement des investissements, cette déclaration semble en tout cas remettre en cause les principes de neutralité du Net, jusqu’ici pourtant chers aux autorités européennes.

La neutralité du Net, un principe immuable ?

Pour rappel, un vif débat se déroule donc depuis les années 2000 autour de la notion de réseau « ouvert » et de neutralité du Net. Le débat a été provoqué par le blocage ou le ralentissement de certains flux par des opérateurs, qui a suscité de fortes réactions et par la suite une promulgation de principes de neutralité pour réguler les comportements.

Il existe plusieurs définitions plus ou moins similaires de la neutralité du Net, et leurs applications varient grandement selon les pays (et au cours du temps, avec notamment sous l’administration Trump aux États-Unis une remise en cause des principes précédemment actés).

Dans l’Union européenne, conformément aux dispositions du règlement de 2015 relatif à l’accès à un Internet ouvert, les utilisateurs ont le droit « d’accéder aux informations et aux contenus et de les diffuser, d’utiliser et de fournir des applications et des services et d’utiliser les équipements terminaux de leur choix, quel que soit le lieu où se trouve l’utilisateur final ou le fournisseur, et quels que soient le lieu, l’origine ou la destination de l’information, du contenu, de l’application ou du service, par l’intermédiaire de leur service d’accès à l’Internet ».

Les fournisseurs d’accès ont par conséquent le devoir de traiter « tout le trafic de façon égale et sans discrimination, restriction ou interférence, quels que soient l’expéditeur et le destinataire, les contenus consultés ou diffusés, les applications ou les services utilisés ou fournis ou les équipements terminaux utilisés », même si des exceptions restent autorisées dans des cadres précis. Des considérations commerciales ne peuvent donc pas justifier un traitement différencié, comme l’a confirmé l’arrêt Telenor de la Cour de justice de l’Union européenne en novembre 2020.

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Ces principes de neutralité semblent ou tout du moins semblaient inamovibles pour les autorités européennes, d’où une certaine surprise face à la récente déclaration de Thierry Breton. En effet, si certaines plates-formes de contenu devaient participer au financement de l’infrastructure, cela ne signifierait-il pas que la transmission de leurs paquets deviendrait payante, contrairement aux autres fournisseurs, ce qui constituerait une discrimination ?

De surcroît, peut-on imaginer que les intéressés paieraient, en échange de rien ? Seraient-ils tentés d’exiger un traitement préférentiel de leurs flux ? À l’inverse, si ces mêmes plates-formes refusaient de payer, seraient-elles bloquées ou leur qualité de service détériorée, avec par conséquent un traitement inégal dans le réseau ?

La reprise des arguments des opérateurs réseau

Cependant, pour Thierry Breton :

« Les règles en place depuis vingt ans s’essoufflent et les opérateurs n’ont plus le bon retour sur leurs investissements. Il est nécessaire de réorganiser la juste rémunération des réseaux. »

On peut remarquer que faire payer certains fournisseurs était très précisément l’argument développé dans les années 2000 par Ed Whitacre, le PDG d’AT&T, fournisseur d’accès majeur aux États-Unis, en déclarant que les fournisseurs de contenu parfois distants et connectés à Internet via un autre fournisseur accédaient gratuitement au réseau d’AT&T pour atteindre les utilisateurs, et devaient donc payer à AT&T une contribution aux investissements nécessaires dans les infrastructures réseau. Mais c’est aussi précisément ce qui a soulevé une série de réactions de la part d’associations d’utilisateurs et des fournisseurs de contenu, craignant que le trafic concerné soit bloqué ou freiné, et a conduit aux définitions de la neutralité du Net et à leur application à travers le monde. Le but principal : empêcher que les fournisseurs de réseaux ne modifient les grands principes de liberté et d’Internet ouvert. La nouveauté aujourd’hui serait alors de se limiter aux « gros » fournisseurs de contenu.

Cet argument lié à l’investissement reprend ceux des opérateurs réseau. Ces derniers affirment en effet que les grands fournisseurs ont une part importante des revenus générés grâce à l’Internet et une capitalisation en bourse croissante, et qu’il y a une asymétrie sur la puissance financière et de négociation entre plates-formes et opérateurs ; il avancent également que ces mêmes fournisseurs ne participent pas à l’infrastructure alors qu’ils en sont les principaux utilisateurs, ou encore que l’utilisation accrue du réseau conduit à une forme de « tragédie du bien commun », phénomène bien connu en économie qui explique les conséquences négatives de la recherche de profit égoïste d’entités sur l’utilisation de ressources communes et gratuites.

On est donc conduit à s’interroger sur les raisons plus politiques qui expliquent ce revirement. L’heure est en effet à une réforme profonde de la régulation du numérique et de ses plates-formes, voire à un changement de paradigme. Lors de la phase de maturation de l’élaboration des nouvelles règles, on ne s’attendait pas à ce que l’on s’attaque de manière si frontale au pouvoir des grandes plates-formes dans un contexte de promotion de la souveraineté numérique européenne.

Tant le Digital Markets Act que le Digital Services Act prévoient en effet des obligations spécifiques pour certaines catégories d’acteurs, les contrôleurs d’accès dans le cas de la régulation des marchés et les très grandes plates-formes dans le cas de la régulation des contenus. Le DMA par exemple apporte une contribution à la neutralité en prévoyant que le comportement des contrôleurs d’accès ne doit pas compromettre les droits des utilisateurs finaux à accéder à un Internet ouvert.

Principe d’équité

Cette régulation est asymétrique, en ce qu’elle distingue différentes catégories d’acteurs. Thierry Breton estime que la réorganisation de l’espace informationnel étant réalisée, il faut désormais se préoccuper des infrastructures. L’asymétrie des règles a-t-elle dès lors sa place ? On peut en douter si l’on fait une application stricte du principe de neutralité du Net, mais on peut nuancer les choses en se rappelant que la régulation des télécommunications repose pour partie sur des règles asymétriques, sous la forme d’obligations renforcées pesant sur les opérateurs exerçant une influence significative sur tel ou tel marché.

En tout état de cause, soit on considère que la neutralité du Net est menacée par le projet de contribution, soit on prend acte du fait qu’elle doit être conciliée avec un principe figurant dans la récente déclaration de droits et principes numériques, celui selon lequel tous les acteurs du marché doivent participer de manière équitable et proportionnée aux coûts de biens, services et infrastructures publics. Sur un sujet connexe, on retrouve ce principe d’équité dans la proposition de loi sur les données de la Commission européenne (Data Act). Ce texte a pour but de « garantir l’équité dans la répartition de la valeur des données entre les acteurs de l’économie fondée sur les données ».

Encore une fois, le but ici n’est pas d’être pro ou contre la neutralité, mais de s’interroger sur les raisons du changement de vision de la Commission européenne, et sur son ambiguïté face aux principes qu’elle avait elle-même instaurés. Les nouveaux principes énoncés, de participation équitable aux coûts des biens, pourraient d’ailleurs être interprétés dans un sens inverse à celui initialement prévu : les opérateurs ne devraient-ils pas participer au financement de la création de contenus, qui leur permettent d’attirer des abonnés ?The Conversation

Patrick Maillé, Professeur, IMT Atlantique – Institut Mines-Télécom; Annie Blandin-Obernesser, Professeur de droit, IMT Atlantique – Institut Mines-Télécom et Bruno Tuffin, Directeur de recherche Inria, Inria

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Pourquoi prenons-nous parfois les robots pour des humains ?

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Les robots « Spot » de Boston Dynamics et « Nao » de SoftBank Robotics sont très différents: l'un humanoïde, l'autre non. JJxFile et Xavier Caré, Wikimedia Commons, CC BY-SA
Par Nicolas Spatola, Sciences Po

Regardez ces deux images. Quel est le robot qui vous paraît le plus intelligent ? Le plus sociable ? Le plus chaleureux ? Le plus conscient de son environnement ?

Dans la majorité des cas, les gens choisissent le second robot. Pourtant, dans les deux cas, nous évaluons un ensemble de composants électroniques et mécaniques. Alors, pourquoi distinguons-nous ces deux robots ?

Parce que, dans certaines conditions, nous avons tendance à attribuer des caractéristiques humaines à des non-humains, comme la sociabilité ou l’intelligence. C’est l’anthropomorphisme.

Anthropomorphiser des robots peut produire des comportements surprenants. Par exemple, lors d’un essai d’un robot militaire américain conçu pour marcher sur des mines terrestres, le colonel en charge de l’exercice rapporta un certain malaise en observant le robot se traîner sur le champ de mines après une détonation, et qualifia l’exercice d’« inhumain ». Il n’est pas forcément nécessaire que le robot soit doté d’un « corps » physique pour que nous le considérions comme conscient. Ainsi, l’algorithme de chatbot de Google, LaMDA (reposant sur des modèles très développés), a montré que par le « seul » langage, un agent artificiel pouvait être considéré comme « sentient » par un employé.

L’anthropomorphisme nous est bien connu et est présent à travers le monde. Il nous pousse à nous attacher ou avoir envie d’interagir, avec les animaux par exemple – ce qui peut produire des effets structurants pour notre société puisque des chercheurs ont montré, par exemple, que nous étions beaucoup plus enclins à protéger des espèces animales qu’il nous est facile d’anthropomorphiser, comme les mammifères par exemple.

Dans le cadre des interactions humains-robots, l’anthropomorphisme permet aux humains d’amorcer des comportements sociaux envers leurs acolytes robots, de développer des sentiments pour eux ou de l’inquiétude quant à leur sort, ou de considérer leur présence comme similaire à celle d’un humain. Cependant, la raison de cet anthropomorphisme s’explique de manière très différente d’une culture à l’autre.

D’où vient l’anthropomorphisme ?

L’anthropomorphisme peut être catalysé par la présence de caractéristiques physiques humaines, comme la présence d’un visage sur un robot. Mais il peut également apparaître dans notre tendance, à percevoir des capacités cognitives ou émotionnelles à des non-humains (tendance différente pour chaque individu). Plusieurs variables contextuelles peuvent faciliter ou inhiber ce processus, mais, de manière générale, quand un humain doit expliquer le comportement d’un non-humain, il utilise des connaissances qu’il possède pour expliquer le comportement qu’il observe – surtout si ce comportement est inattendu. Pour cela il va se baser sur la base d’interprétation qu’il connait le mieux : le comportement humain.

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Dans le contexte des interactions humain-robot, l’essor des recherches sur l’anthropomorphisme est lié au développement de la robotique sociale, et de ses questionnements : « comment percevons-nous et considérons-nous les robots avec lesquels nous interagissons ? » Cette question, bien plus profonde qu’il n’y paraît, interroge notre rapport à ce que nous considérons comme vivant ou « sentient », c’est-à-dire capable d’expérimenter subjectivement le monde et de le ressentir.

De nombreuses études, modèles et outils de mesure allant du questionnaire à la mesure de l’activité cérébrale ont été proposés pour qualifier et quantifier l’anthropomorphisme envers les « robots sociaux » – ceux conçus pour interagir avec nous en reproduisant nos comportements d’interactions sociales. Et même si l’anthropomorphisme semble commun à l’ensemble des humains, nos études (source) montrent que, si une Française et une Japonaise peuvent être d’accord sur le caractère plus « humain » – chaleureux, social, intelligent par exemple – qu’un autre, cette appréciation relève de processus très différents dans les deux cultures.

L’anthropomorphisme est-il culturel ?

Un stéréotype culturel occidental est de considérer le Japon comme un pays de robots, un pays où ces agents artificiels sont intégrés, appréciés et considérés d’une manière qui laisse songeur l’occident. Il a été défendu que la relation entre le Japon et les robots serait une conséquence de la philosophie shinto qui imprègne la culture japonaise, où tout objet physique serait imprégné d’une essence spirituelle. On dit qu’il partage une « quiddité ». Cela signifie que vous, moi ou l’écran sur lequel vous lisez ce texte sont imprégnés de cette essence.

À l’inverse, en occident, il existe une distinction philosophique très largement partagée entre l’Humain et le reste du monde, même si elle est discutée. Dés lors, un robot, même s’il peut être anthropomorphisé partout dans le monde, le serait culturellement moins en occident qu’au Japon.

Une récente étude nous avons montré que cette explication simplifie à outrance un procédé ancré dans le champ de la psychologie interculturelle sociale et cognitive. En effet, des participants coréens/japonais et allemands/états-uniens attribuaient le même niveau de capacités cognitives, émotionnelles et intentionnelles à un robot, mais au travers de processus sociocognitifs sensiblement différents.

Pour les participants coréens et japonais, l’important est de constater le partage d’une caractéristique commune avec le robot à juger. La logique est la suivante : puisque nous partageons une essence, une « quiddité », alors nous partageons peut-être des capacités cognitives, émotionnelles ou intentionnelles. Le résultat est un anthropomorphisme du robot basé sur la constatation de ressemblances.

Les participants occidentaux se comparent en fait avec le robot. Plus le robot est considéré comme éloigné de l’observateur, moins il est considéré comme possédant des capacités cognitives, émotionnelles ou intentionnelles. Ici, on serait plus proche d’un « égomorphisme » basé sur la recherche de différences, c’est-à-dire l’attribution au robot des caractéristiques du prototype de ce qui définit un humain… ce prototype étant l’observateur lui-même.

Le prisme occidental, un trompe-l’œil dans nos interactions avec les technologies

Cette différence illustre en fait une problématique plus générale : aujourd’hui, les études de nos interactions avec les robots, et plus généralement les études en sciences cognitives et sociales, procèdent d’études scientifiques majoritairement produites en occident. Un prisme est posé par la science pour universaliser une représentation spécifique du monde, mais cette universalisation oublie l’importance de la culture sur la formation de nos processus sociocognitifs.

Ce que nous savons de la perception des robots et d’autres processus sociocognitifs est souvent présenté comme généralisable, alors que ces connaissances sont issues d’échantillons de participants extrêmement homogènes. Par exemple, en psychologie sociale et cognitive, mon domaine de recherche, la très grande majorité des études découlent d’observations d’une population blanche occidentale étudiante, dans une tranche d’âge réduite et partageant un corpus culturel extrêmement homogène. De ce simple fait, il apparaît évident que la généralisation se limite à une faible fraction de la population mondiale partageant ces caractéristiques.

Ce que nous apprend l’anthropomorphisme culturel, c’est que notre façon de percevoir l’autre, qu’il soit humain ou non, n’est pas nécessairement celle de notre voisin et que cela implique de considérer ces visions alternatives au même titre que les nôtres. Il est bon de garder à l’esprit que notre rapport au monde est par définition subjectif, partial et partiel. En sous-évaluant ces différences, nous ne faisons rien d’autre qu’oublier une partie de l’humanité.The Conversation

Nicolas Spatola, Chercheur à l'Istituto Italiano di Tecnologia de Gênes (Italie) et Chargé de cours, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Les zones grises de l’exploitation des ressources sur la Lune, et les pistes pour en sortir

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Revendiquer un territoire dans l'espace est illégal selon les lois internationales. NASA/Neil Armstrong
Par Michelle L.D. Hanlon, University of Mississippi

Cela fait 50 ans que l’homme n’est pas allé sur la Lune, et même les robots y vont peu. Mais le satellite naturel de la Terre est sur le point d’être envahi.

Au moins six pays et une multitude d’entreprises privées ont annoncé publiquement plus de 250 missions vers la Lune, qui auront lieu au cours de la prochaine décennie. Nombre de ces missions prévoient des bases lunaires permanentes et ambitionnent d’évaluer et de commencer à utiliser les ressources naturelles de la Lune. À court terme, les ressources seraient utilisées pour les missions lunaires, mais à long terme, la Lune et ses ressources seront essentielles aux missions vers les autres trésors du système solaire.

Ces nobles ambitions se heurtent à une question juridique imminente. Sur Terre, la possession et la propriété des ressources naturelles sont fondées sur la souveraineté territoriale. À l’inverse, l’article II du Traité sur l’espace extra-atmosphérique – l’accord vieux de 60 ans qui guide l’activité humaine dans l’espace – interdit aux nations de revendiquer un territoire dans l’espace. Cette limitation inclut la Lune, les planètes et les astéroïdes. Comment peut-on alors gérer les ressources spatiales ?

Je suis avocate, et je me concentre sur l’utilisation pacifique et durable de l’espace pour le bénéfice de toute l’humanité. Je pense que les années 2020 seront reconnues comme la décennie au cours de laquelle l’homme est devenu une véritable « espèce spatiale », qui utilise les ressources de l’espace pour survivre et prospérer dans l’espace et sur Terre. Pour construire cet avenir, la communauté internationale travaille, dans différentes instances, à développer un cadre de gestion des ressources spatiales, en commençant par celles de notre plus proche voisine : la Lune.

Deux images côte à côte des pôles nord et sud de la Lune avec des taches bleues représentant l’eau
L’eau est l’une des ressources les plus précieuses sur la Lune et se trouve principalement dans les cratères du pôle sud (gauche) et du pôle nord (droite). Les zones de glace de surface sont en bleu. NASA

Missions lunaires pour ressources lunaires

Le Programme Artemis mené par les États-Unis est une coalition de partenaires commerciaux et internationaux dont le premier but est de ramener des humains sur la Lune d’ici 2024, avec l’objectif à plus long terme d’établir une base lunaire permanente. La Russie et la Chine ont également annoncé un projet de station de recherche lunaire internationale (ILRS) et ont invité à la collaboration internationale. De multiples missions privées sont également en cours de développement par des entreprises comme iSpace, Astrobotic et une poignée d’autres.

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Ces missions visent à déterminer quelles ressources sont réellement disponibles sur la Lune, où elles se trouvent et s’il sera difficile de les extraire. Actuellement, la plus précieuse de ces ressources est l’eau. L’eau se trouve principalement sous forme de glace dans les cratères ombragés des régions polaires. Elle est nécessaire pour boire et cultiver des aliments. Divisée en hydrogène et en oxygène, elle pourrait également être utilisée comme combustible pour les fusées qui retournent sur Terre ou voyageraient au-delà de la Lune.

Parmi les autres ressources précieuses de la Lune figurent des métaux rares comme le néodyme – utilisé dans les aimants – et l’hélium 3, qui peut être utilisé pour produire de l’énergie.

Les recherches actuelles suggèrent que seules quelques petites zones de la Lune contiennent à la fois de l’eau et des éléments de terres rares. Cette concentration de ressources pourrait poser un problème, car de nombreuses missions prévues se dirigeront probablement vers les mêmes zones de la Lune pour prospecter.

Une empreinte de botte dans la surface poussiéreuse de la Lune
Une couche de fine poussière et d’éclats de roche tranchants recouvre la surface de la Lune, comme le montre cette photo prise par Buzz Aldrin en 1969. NASA/Buzz Aldrin

Tout commence avec une poussière lunaire… exaspérante

Le dernier humain sur la Lune, l’astronaute d’Apollo 17 Eugene Cernan, a qualifié la poussière lunaire de « l’une des limitations les plus exaspérantes de la surface lunaire ». En effet, la Lune est recouverte d’une couche de poussière fine et de petits fragments de roche pointus, appelés régolithe. Comme il n’y a pratiquement pas d’atmosphère sur la Lune, le régolithe est facilement soufflé par le vent généré par les engins spatiaux qui atterrissent ou roulent à la surface.

Une partie de la mission Apollo 12 de 1969 consistait à ramener sur Terre des morceaux de Surveyor 3, un vaisseau spatial américain qui s’était posé sur la Lune en 1967 pour étudier sa surface. Le module lunaire Apollo 12 s’est posé à quelque 150 mètres de Surveyor 3, mais après inspection, les ingénieurs ont constaté que des particules soufflées par les gaz d’échappement d’Apollo 12 avaient perforé la surface de Surveyor 3, enfonçant littéralement du régolithe dans l’équipement.

Dans ces conditions, on imagine facilement un atterrisseur ou un rover (un véhicule de surface) d’un pays puisse passer trop près de l’engin spatial d’un autre pays et provoque des dommages importants.

Une personne en combinaison spatiale se tenant à côté d’un engin de sondage sur la surface de la Lune avec un atterrisseur en arrière-plan
La poussière de l’atterrissage d’Apollo 12, vue en arrière-plan sur cette image, a perforé le métal sur le Surveyor 3, à l’avant, à plus de quelques 150 mètres de distance. Alan L. Bean/NASA

Un besoin de règles

Quand les efforts pour retourner sur la Lune ont commencé à s’intensifier dans les années 2000, la NASA était très préoccupée par le potentiel destructeur de la poussière lunaire. À tel point qu’en 2011, elle a émis une série de recommandations à l’intention de toutes les entités spatiales. L’objectif était de protéger Apollo et d’autres objets américains sur la surface lunaire qui ont une valeur historique et scientifique. Les recommandations mettent en œuvre des « zones d’exclusion », définies par la NASA comme des « zones limites dans lesquelles les engins spatiaux en visite ne doivent pas pénétrer ». Ces suggestions ne peuvent pas être mises en œuvre à l’égard d’une entité ou une nation – à moins qu’elle ne soit liée directement à la NASA par contrat.

Le concept même de ces zones viole le sens littéral et l’intention de l’article II du Traité sur l’espace extra-atmosphérique : cet article stipule qu’aucune zone de l’espace n’est sujette à une « appropriation nationale » par « des moyens d’utilisation ou d’occupation ». La création d’une zone d’exclusion autour d’un site d’atterrissage ou d’une exploitation minière pourrait certainement être considérée comme une occupation.

Mais le Traité sur l’espace extra-atmosphérique offre potentiellement une solution.

Actions internationales

En effet, son article IX exige que toutes les activités dans l’espace soient menées « en tenant dûment compte des intérêts correspondants d’autrui ». Suivant cette philosophie, de nombreuses nations travaillent actuellement à l’utilisation collaborative des ressources spatiales.

À ce jour, 21 nations ont accepté les Accords d’Artémis, qui utilisent cette disposition du Traité, relative à la prise en compte des intérêts d’autrui, pour encourager le développement de zones de « notification et de coordination », également appelées « zones de sécurité ». S’il n’est pas négligeable d’avoir 21 signataires, les accords n’incluent pas pour l’instant les grandes nations spatiales que sont la Chine, la Russie et l’Inde.

En juin 2022, le comité des Nations unies sur les utilisations pacifiques de l’espace extra-atmosphérique a créé le Groupe de travail sur les aspects juridiques des activités liées aux ressources spatiales. Le mandat de ce groupe est d’élaborer des recommandations de principes concernant « l’exploration, l’exploitation et l’utilisation des ressources spatiales ». Bien que le groupe n’ait pas encore abordé les questions de fond, au moins un pays non-signataire des accords d’Artémis, le Luxembourg, a déjà exprimé son intérêt pour la promotion des zones de sécurité.

Ce groupe de travail semble un bon moyen pour obtenir un soutien international unanime à l’idée des zones de sécurité telles que celles décrites dans les accords d’Artémis. For All Moon-kind, une organisation à but non lucratif que j’ai fondée et qui est composée d’experts de l’espace et de vétérans de la NASA, a pour mission de soutenir la création de zones de protection autour des sites d’importance historique dans l’espace, comme première version des zones de sécurité. Bien qu’initialement motivées par cette exaspérante poussière lunaire, les zones de sécurité pourraient constituer un point de départ pour le développement d’un système fonctionnel de gestion des ressources et du territoire dans l’espace. Une telle action permettrait de protéger les sites historiques importants. Elle pourrait également avoir l’avantage de présenter la gestion des ressources comme un outil de conservation, plutôt que d’exploitation.–The Conversation

Michelle L.D. Hanlon, Professor of Air and Space Law, University of Mississippi

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Retour des humains sur la Lune : Artemis, figure de proue d’une compétition globale

Qui compte aller sur la Lune, et pourquoi? NASA
Par Florian Vidal, Université Paris Cité et José Halloy, Université Paris Cité

Dans un exercice d’uchronie, la série produite par Apple For All Mankind (2019) imagine un monde où l’Union soviétique aurait été, pendant la guerre froide, la première puissance au monde à envoyer un homme sur la Lune. S’ensuit l’installation de deux bases lunaires par les deux superpuissances rivales, dans une compétition effrénée. Cette production intervient au moment où plusieurs puissances se sont engagées dans une nouvelle course pour la conquête de la Lune.

En 2019, cinquante ans après la mission Apollo 11 qui vit les premiers hommes se poser sur la Lune, les États-Unis en effet ont annoncé leur intention d’y retourner en 2024. À l’ère du New Space, cette nouvelle ambition spatiale reflète non seulement une compétition géostratégique plus intense, marquée notamment par la montée en puissance de la Chine, mais aussi l’avènement d’une dimension plus économique de la conquête spatiale.

Le programme Artemis mené par les Américains

Emblème de ce renouveau, le programme Artemis constitue un consortium international autour des États-Unis. Au-delà des 21 états actuellement signataires des Accords Artemis, dont la France fait partie, la NASA et l'Agence Spatiale Européenne (ESA) ont signé en juin 2022 un accord de coopération autour d'Artemis. Chaque participant contribue à cette mission en apportant un élément au « puzzle » élaboré par la NASA.

Les états sollicitent aussi largement le secteur privé pour réaliser leurs projets. Les plans initiaux pour le développement d'un atterrisseur lunaire humain (Human Landing System, HLS) impliquaient trois compagnies privées: Blue Origin, Dynetics et SpaceX. Mais à la suite d’une réduction de budget en 2021, la NASA a décidé d’accorder un contrat uniquement à SpaceX pour transformer son véhicule Starship en atterrisseur, et de nouvelles discussions budgétaires sont en cours pour éventuellement choisir une seconde entreprise prestataire.

Au Japon, le groupe Toyota s’est associé à l’Agence d’exploration aérospatiale japonaise (JAXA) pour proposer un prototype de véhicule lunaire, habité et pressurisé, afin de participer aux futures missions du programme international.

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Le programme doit se dérouler en trois phases. Tout d’abord, le lancement en janvier 2022 du vol inhabité Artemis I. Ensuite, la NASA envisage un vol habité, Artemis II, avec pour objectif de positionner le véhicule spatial en orbite autour de la Lune en 2024. Enfin, Artemis III devrait alunir le module lunaire HLS avec deux astronautes à son bord en 2025.

Les programmes sino-russe et indien

Si Artemis fait grand bruit au sein de la communauté spatiale, la Chine propose également, de son côté, un programme très ambitieux. L’alunissage de l’atterrisseur chinois Chang’e-4 sur la face cachée de la Lune en janvier 2019, première mondiale, démontre les progrès spectaculaires de la République populaire dans ce domaine. Durant l’été 2020, l’Administration spatiale nationale chinoise (CNSA) a rappelé l’intention du pays d’établir à partir de 2036 une station scientifique internationale sur la Lune (ILRS). Avant même le déploiement de celle-ci, la Chine entend effectuer des missions humaines sur la Lune au début de la prochaine décennie. Elle souhaite également attirer des partenaires internationaux sur cette station dont l’installation est programmée au pôle Sud.

Ce programme a été rejoint par la Russie en 2021; tandis qu'à la suite de la guerre en Ukraine, les relations entre l’agence russe Roscosmos et la NASA et l’ESA sont remises en cause, en particulier autour de la Station Spatiale Internationale (ISS) et l’exploration de Mars. On ne peut pas dire cependant que toutes les relations sont interrompues.

Enfin, l’Inde apparaît comme un autre candidat sérieux pour accomplir une mission lunaire. Si le programme spatial indien n’envisage pas, pour l’heure, la construction d’une base lunaire, il prépare ses astronautes à une mission sur la Lune. Cependant, d’importants échecs, comme la mission Chandrayaan-2 où la sonde s’est détruite au moment de son alunissage, freinent son développement. Dans le prolongement de son programme Gaganyaan, l’organisation indienne pour la recherche spatiale (Isro) a prévu de développer des fusées suffisamment puissantes pour permettre un voyage vers la Lune. Cependant, celui-ci n’interviendra pas avant la prochaine décennie.

S’installer sur la Lune, pour quoi faire ?

Quels facteurs expliquent cet enthousiasme renouvelé pour la conquête lunaire ?

Tout d’abord, le satellite naturel de la Terre apparaît comme un passage nécessaire dans la perspective d’une future mission habitée pour Mars. Autrement dit, il représente une rampe de lancement permettant de consommer moins de carburant à partir d’un point de départ lunaire ou en orbite. Il faciliterait ainsi des missions habitées vers d’autres points du système solaire. En outre, certains estiment que la Lune pourrait servir de terrain d’entraînement pour les astronautes afin d’établir une présence humaine permanente sur la longue durée, comme en Antarctique avec des hivernages de neuf mois. De même, des missions lunaires conduiraient à effectuer des tests de nombreux équipements, comme des véhicules habités ou ceux liés à une base permanente. Cependant, les différences qui existent entre les environnements planétaires limitent la validité de cette hypothèse. Mars, contrairement à la Lune, possède une atmosphère qui change les conditions d’accès. Pour l’heure, ces projets restent de l’ordre de la science-fiction.

Carte géologique de la Lune.
Les minéraux sur la Lune, étudiées grâce aux missions Apollo et l'imagerie satellite. NASA/GSFC/USGS

Autre argument invoqué : la présence de ressources sur la Lune justifierait l’établissement durable d’une présence humaine. Bien que personne ne connaisse réellement la possibilité et la rentabilité d’hypothétiques activités minières sur le sol lunaire, certains groupes d’intérêt comme Planetary Society avancent la présence significative de ressources qui favorisent une telle entreprise. Les ressources en question sont essentiellement l’eau et l’hélium-3.

D’une part, ces dernières années, des découvertes ont indiqué d’importants dépôts d’eau à l’état solide dans les grands cratères situés de manière permanente aux pôles de la Lune, à l’ombre du Soleil. Ainsi, dans une multitude de microcratères, 60 % des dépôts seraient localisés dans le pôle Sud comme de récentes études l’ont révélé. Bien que personne ne s’aventure à donner des estimations précises, certains avancent un volume d’eau compris entre 100 millions et un milliard de tonnes pour chacun des pôles.

À ce titre, le choix de la NASA d’installer la future base lunaire dans cette région de la Lune accrédite l’hypothèse d’une extraction de cette ressource essentielle pour pérenniser une présence humaine. Pour l’heure, toutefois, au-delà de la confirmation de la présence de la glace d’eau, la détermination de sa morphologie, concentration, distribution et abondance demeure indispensable, car le coût énergétique de son extraction dépend de sa nature. Ces données déterminent la concrétisation d’une présence humaine durable et l’exécution d’un plan d’exploitation de la ressource.

D’autre part, le sol sélène recèlerait d’importantes réserves d’hélium-3 (3He), dont le volume représenterait près de 2,5 millions de tonnes selon des chercheurs russes. Cet isotope non radioactif, rare sur Terre, pourrait potentiellement servir comme combustible pour des réacteurs à fusion nucléaire. Mais de tels réacteurs n’existent pas encore, et peu de gens se risquent à faire des pronostics sur le moment de leur avènement. Très hypothétique à ce jour, l’utilisation de l’hélium-3 à très long terme nécessiterait de concevoir un mode d’extraction rentable avec une infrastructure adéquate, et de pouvoir effectuer le transport vers la Terre.

Par ailleurs, l’exploitation minière soulève des enjeux juridiques majeurs alors que les États-Unis n’ont pas signé, au même titre que la Chine et la Russie, le traité sur la Lune (1979). Le 6 avril 2020, le président Donald Trump a publié un Executive Order dans lequel les États-Unis ne considèrent pas l’espace extra-atmosphérique comme un « bien commun mondial ». Les États-Unis souhaitent utiliser les ressources présentes, dont celles de la Lune.

Enfin, la NASA a dévoilé dans son programme Artemis l’architecture LunaNet, qui vise à développer un réseau de transferts de données similaire à celui en place sur Terre. Ce dispositif faciliterait le transfert de données entre la Terre et la Lune, ce qui permettrait notamment d’alerter les astronautes en temps réel lors de la survenue d’éruptions solaires par le biais d’instruments de météorologie spatiale. Complétée par des services de positionnement, de navigation et de datation, cette architecture sécuriserait les activités humaines sur la Lune.

Les limites d’un projet pharaonique

Revenir sur la Lune implique des efforts budgétaires significatifs alors que les conséquences de la pandémie de Covid-19 pourraient durablement affaiblir les économies mondiales. Pour le secteur spatial, ses effets à moyen terme demeurent imprévisibles. Le budget 2021-2025 de la NASA pour le programme Artemis est assuré jusqu’en 2024, avec un montant de 28 milliards de dollars, dont 16 milliards exclusivement consacrés au module d’atterrissage lunaire. Chaque année, le budget fera l’objet d’une négociation entre la NASA, le gouvernement fédéral et le Congrès. À cette heure, le budget 2024 a été approuvé par le Congrès américain et confirme le soutien au projet Artemis.

Sur le plan politique, ce programme diffère de celui d’Apollo. Dans les années 1960, les États-Unis cherchaient à affirmer leur statut de superpuissance et le programme, dès son lancement, avait bénéficié d’un soutien politique bipartisan. Le programme actuel initié par la NASA, très coûteux, dépend du soutien du Congrès et des évolutions politiques américaines à long terme. Dès lors, ce programme nécessite pour sa réalisation un ancrage politique durable, ce que la Chine a réussi à établir depuis 2003 avec son programme d’exploration lunaire.

Aux incertitudes financières, s’ajoutent des verrous techniques et logistiques qui freinent la réalisation éventuelle des différents projets envisagés, à commencer par ceux liés à l’exploitation minière. Malgré les ambitions grandioses, l’absence d’infrastructures existantes complique la définition des plans d’action concrets réalisables.

Au début des années 2010, une bulle spéculative s’est formée concernant l’exploitation minière sur les astéroïdes. Cela permit, en 2016, à la société luxembourgeoise Planetary Resources d’obtenir auprès d’investisseurs privés une promesse de 50 millions de dollars après un tour de table pour cet ambitieux projet. Toutefois, l’argent de cette collecte de fonds n’est jamais arrivé, et le modèle économique de cette start-up n’a pas résisté. En 2018, ConsenSys, entreprise spécialisée dans la blockchain, rachète cette société et réduit progressivement les projets sensationnels. Pour la Lune, un appel d’air similaire existe à présent avec la société américaine Moon Express qui a levé 65,5 millions de dollars pour mener des vols commerciaux. La société japonaise Ispace a réuni 122,2 millions de dollars pour y exploiter des ressources.

Ces percées parmi les investisseurs privés représentent-elles une bulle spéculative ou s’inscrivent-elles dans une stratégie de très long terme où leurs contributions deviendraient indispensables pour les agences spatiales ?The Conversation

Florian Vidal, Associate Fellow, Université Paris Cité et José Halloy, Professeur de physique - Physics professor, Université Paris Cité

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Retour de l’Homme sur la Lune : les étonnantes expériences de la mission Artemis

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L’engouement ne sera pas aussi planétaire que lorsque l’Homme posa pour la première fois son pied sur la Lune le 21 juillet 1969, mais ce lundi 29 août, avec le décollage de la fusée surpuissante SLS de la mission Artemis depuis le complexe de lancement 39B du centre spatial Kennedy, en Floride, le monde assistera bien à la première étape pour le retour de l’Homme sur la Lune, prévu en 2025. En attendant, la Nasa va préparer cette échéance avec une première mission de 42 jours à vide, c’est-à-dire sans équipage. Sans équipage mais pas sans rien à bord.

Car à l’intérieur du vaisseau Orion qu’emporte la fusée et qui mettra plusieurs jours à atteindre la Lune, on trouvera de drôles de passagers : un mannequin baptisé Moonikin Campos, installé dans le siège du commandant et vêtu de la nouvelle combinaison de la Nasa. Il enregistrera l’accélération et les vibrations subies.

Également à bord, deux bustes de femmes, nommés Helga et Zohar, et composés de matériaux imitant les os ou même les organes humains. L’un sera vêtu d’une veste anti-radiation, l’autre non. Des capteurs permettront d’évaluer les taux de radiations reçues, notamment dans l’espace lointain, ou elles sont bien plus importantes que lors des voyages entre la Terre et la station spatiale internationale par exemple.

La Nasa pourra suivre tout ce qui se passe, notamment à l’intérieur de la capsule arrimée à Orion. Des caméras au bout des panneaux solaires d’Orion doivent également prendre des selfies du vaisseau avec la Lune et la Terre en arrière-plan. La communication est aussi, on le voit, l’un des enjeux de la mission.

Enfin, la Nasa va mener une expérience baptisée Callisto… et inspirée de l’ordinateur du vaisseau de la série télé Star Trek, qui était capable d’échanger avec l’équipage. Il s’agit d’une version améliorée de l’assistant vocal Alexa d’Amazon, à qui il sera demandé depuis le centre de contrôle de régler la lumière dans la capsule, ou de lire les données de vol. L’idée est de simplifier la vie des astronautes à l’avenir.

Par ailleurs, un ensemble de dix CubeSats, des microsatellites de la taille d’une boîte à chaussures, seront déployés par l’étage supérieur de la fusée. Les expériences sont multiples : étude d’un astéroïde, de l’effet des radiations sur des organismes vivants, recherche d’eau sur la Lune… Autant de projets menés indépendamment par des entreprises ou des chercheurs internationaux, qui profitent de l’occasion rare d’un lancement vers l’espace lointain.

Que signifie la protection des données à l’heure de l’hypercroissance des objets connectés ?

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Par Jean-Pierre Boushira, VP South, Benelux & Nordics, Veritas

La protection de données est un enjeu majeur, que ce soit en Europe ou plus généralement dans le monde. Même si le Conseil de l’Europe créa, en 2017, la journée mondiale dédiée à cette thématique, le monde des données et de l’IT ont largement évolué. Et pour cause ! À cette époque, l'informatique dématérialisée faisait tout juste son apparition et beaucoup ne l’ont d’ailleurs pas remarqué. Nous nous sommes davantage tournés vers les nouveaux iPhone ou BlackBerry, qui venaient remplacer nos technologies PDA devenues obsolètes.

En écho au développement fulgurant de ces nouveaux dispositifs, les données sont devenues de plus en plus centrales, jusqu’à faire partie intégrante de la vie de chaque individu. Les informations personnelles, par exemple, sont celles parmi les plus utilisées, notamment pour permettre d’identifier chacun des utilisateurs. Aujourd'hui, ces appareils connectés sont destinés à de nombreux types d’utilisation, comme la sécurisation des opérations bancaires numériques, la gestion du foyer par le biais de divers appareils intelligents, ou encore le maintien d’un mode de vie sain. Si certains experts ne sont pas encore convaincus des avantages de la reconnaissance faciale et/ou biométrique pour utiliser le réfrigérateur, la nature interconnectée de ces appareils signifie qu'ils en savent probablement plus sur les utilisateurs que leur propre conjoint, leur famille ou leurs amis proches.

Malgré le fait que de nombreux appareils visent à offrir une expérience utilisateur unique basée sur les données personnelles fournies, il semble que de nombreux fabricants aient du mal à respecter la confidentialité des données. Comme principal exemple, la nécessité d'intégrer la protection de la vie privée by design, une méthodologie qui promeut et intègre la protection de la vie privée tout au long du cycle de vie des informations.

Pourtant, il est toujours demandé aux utilisateurs de fournir de nombreuses données personnelles pour activer des appareils, malgré l'émergence de nouvelles lois strictes sur la protection de la vie privée, telles que le RGPD de l'Union européenne et la loi californienne sur la protection des consommateurs (CCPA). À ce jour, rien ne semble avoir changé. Et ce d’autant plus que les régulateurs chargés de la protection de la vie privée exigent que les fabricants intensifient leurs efforts et se conforment à leurs obligations en matière de confidentialité.

À bien des égards, la croissance des appareils connectés et de l'écosystème IoT ont été tributaires de la disponibilité croissante et du caractère abordable du stockage dans le cloud ainsi que de l'accélération des vitesses de réseau. Le déploiement et l'adoption des réseaux 5G devraient porter l'adoption des appareils IoT à de nouveaux niveaux – 75,44 milliards d'appareils IoT connectés seraient en circulation d'ici à 2025. L'une des conséquences de ce phénomène pourrait être que la gestion des informations personnelles secondaires. Si les fabricants se concentrent principalement sur l'attraction et la fidélisation des clients, cela se fait au détriment d'une véritable gestion des ensembles de données personnelles du consommateurs de plus en plus complexes.

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De manière générale, une direction approximative engendre une dégradation et une mauvaise gérance des données. Dans cette situation, les contrôles techniques et organisationnels adéquats, nécessaires pour garantir la conformité des données, sont inefficaces (ou pire : absents), et participent à l’augmentation des risques pour la vie privée. Une compréhension incomplète des entrepôts de données personnelles signifie que les questions de conformité de base - quelles sont les données, la raison de leur possession, leur lieu de stockage, leur sécurisation et leur accès - deviennent de plus en plus difficiles et potentiellement coûteuses à résoudre. Cela est particulièrement vrai dans un monde IoT de plus en plus interconnecté, où la complexité croissante et le nombre d'appareils offrent des opportunités accrues pour un acteur de la menace. Ce dernier souhaitera obtenir un accès non autorisé à l'environnement d'une entreprise et de mettre en place les conditions d'une future violation de données.

Pour résoudre cette problématique, les experts pensent qu’adopter une vision holistique des données - sur site et hors site - permettra aux entreprises de comprendre leurs environnements et de développer les connaissances nécessaires pour mieux aider à gérer les risques associés en matière de confidentialité et de données au sens large. Une vision plus approfondie réduit la complexité. De ce fait, les entreprises peuvent anticiper et atténuer les risques liés aux données avant qu'ils ne se matérialisent en incidents, et prendre des décisions plus rapides et mieux informées sur la manière dont elles gèrent leurs données de manière plus générale. Cela contraste directement avec les entreprises qui ont une vision partielle de leurs données. Leur incapacité à reconnaître les risques créés par des données non gérées entraînera inévitablement la non-conformité et, en fin de compte, la déclaration de violation de la réglementation lorsque les risques se matérialiseront en incidents.

Finalement, les entreprises doivent gérer leurs stocks de données en faisant preuve de perspicacité et de compréhension afin de minimiser les risques. Tout particulièrement à l’heure de la croissance de l’ère des IoT, toutes les données n’ont pas les mêmes valeurs et les mêmes règles de gestion. Si cet aspect n’est pas à prendre à la légère, notamment au regard des périls (en matière de piratage ou de règlementation), les entreprises doivent prendre conscience que la gestion des données (de toutes les données) ne peut plus être parcellaire ou reléguée au second plan. Demain, l’environnement connecté ne fera que croître, les données ne cesseront de pulluler ; avant d’être submergé, il faut anticiper et s’adonner à une gestion des données rigoureuse et ordonnée.  

Facebook lance son métavers Horizons World en France

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Fin octobre 2021, Mark Zuckerberg, PDG et fondateur de Facebook surprenait le monde en décidant de rebaptiser son groupe Meta. Un changement de nom qui intervenait après une succession de scandales sur l’utilisation des données des utilisateurs du réseau social, mais qui surtout marquait les ambitions du groupe dans le métavers, c’est-à-dire un univers numérique dans lequel, via un casque de réalité virtuelle, on peut interagir, acheter un appartement, jouer, commercer, etc. « Internet n’arrête pas d’évoluer. Nous sommes passés des PC fixes aux PC portables puis aux smartphones, du texte aux photos puis aux vidéos. Le métavers est la prochaine frontière », affirmait alors Mark Zuckerberg qui a lancé tout un débat sur le sujet des métavers et avivé les critiques. Puis plus rien… Jusqu’à ce mardi où Zuckerberg a annoncé dans un post Facebook le lancement en France et en Espagne d’Horizon Worlds.

Les métavers : un marché qui vaut des milliards

« J’ai hâte de voir les gens explorer et construire des mondes immersifs, et d’apporter cela à plus de pays bientôt », s’est réjoui le PDG. Huit mois après son lancement aux États-Unis et au Canada, cette plateforme, qui accueille 300 000 membres, est un réseau social immersif dans lequel les utilisateurs évoluent dans des mondes virtuels représentés par leur avatar. Pour accéder à Horizon Worlds, il faut être majeur, titulaire d’un compte Facebook et disposer d’un casque de réalité virtuelle Oculus Quest 2 (449 euros). Dès lors on peut jouer, visiter des musées ou assister à des concertes virtuels.

Reste à savoir si cette révolution sera pérenne ou éphémère. En France, elle sera observée dès septembre par un Observatoire des métavers. Car il n’y a pas que Meta-Facebook qui s’intéresse à ces univers numériques dont le chiffre d’affaires pourrait atteindre 678 milliards de dollars d’ici 2030 selon le cabinet Grand View Research (GVR).

Tests ADN sur internet : un succès qui n'est pas sans risques

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Jusqu’à présent ils étaient réservés aux scientifiques, au monde médical, aux spécialistes de la police ou de la gendarmerie technique et scientifique dans des enquêtes criminelles ou à la justice lorsqu’elle autorise des recherches en paternité. Mais les tests ADN sont aujourd’hui passés de l’exception à la banalisation puisque tout un chacun peut se procurer sur internet un kit de prélèvement auprès de sociétés étrangères qui se chargent de réaliser des tests en quelques semaines.

Une kyrielle de sociétés

Qu’elles s’appellent MyHeritage, EasyDNA, Igenea, FamilyTreeDNA qui peuvent livrer les résultats en France ou encore Ancestry, la très connue 23andme ou LivingDNA, toutes ces sociétés se proposent de réaliser différents types de tests ADN. Test ADN autosomique qui permet de découvrir son appartenance ethnique, test ADN mitochondrial (ADNm) qui permet d’identifier sa lignée matrilinéaire (maternelle) ou de retrouver des parents éloignés, tests ADN-Y qui travaillera sur la lignée paternelle. Certaines de ces sociétés se sont spécialisées dans des domaines particuliers comme la recherche de ses ancêtres pour son arbre généalogique, la comparaison d’ADN pour établir des liens de parentés ou des prestations plus pointues (retrouver ses ancêtres britanniques) ou plus insolites (test ADN pour les chiens).

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Certaines mettent en place des outils complémentaires comme contacter par messagerie une personne avec laquelle un client obtient une correspondance, par exemple dans une recherche de paternité ou de fraternité, télécharger ses données ADN, créer directement son arbre généalogique avec un logiciel, obtenir un rapport de santé lorsque le test a pour but de détecter le risque de développer un cancer ou une autre maladie. Toutes ces prestations à portée de clic coûtent de 49 à 200 euros en fonction du laboratoire, du type de test choisi et des services annexes. Toutes ces sociétés insistent sur la simplicité voire le côté ludique (on crée son compte comme sur un réseau social)… mais aussi sur la confidentialité et la sécurité.

Confidentialité et sécurité

Car c’est bien là que le bât blesse avec des interrogations qui ne sont pas toutes levées.

Les ADN analysées par ces sociétés alimentent, en effet, d’immenses bases de données (quelque 6 millions d’entrées pour MyHeritage, 18 millions chez Ancestry), des mines d’or qui peuvent susciter la convoitise d’entreprises tierces, notamment pharmaceutiques. Les laboratoires GlaxoSmithKline ont par exemple investi 300 millions de dollars dans 23andme. Mais ces données peuvent aussi intéresser les autorités : Family Tree DNA a ainsi reconnu avoir partagé les données génétiques de ses clients avec le FBI dans le cadre d’enquêtes criminelles.

« Les données concernant l’ADN représentent une valeur inestimable pour certaines entreprises, le risque de vol des données génétiques est toujours présent, et rend possible une traçabilité accrue des individus » rappelle le cabinet HAAS avocat ,qui constate que « ce nouveau mode de commercialisation des tests ADN démontre que cette pratique s’est progressivement soustraite au contrôle de l’État pour tomber dans le domaine privé » qui procède à « des séquençage génétique mais sans aucun encadrement et sans autorisation officielle. » Entre l’Europe et les États-Unis, la vision des données génétiques n’est pas la même comme le rappelle le Centre européen des consommateurs (EEC-Net). « En demandant l’analyse de votre ADN, vous transmettez au laboratoire une information sensible protégée par la loi car elle permet l’identification d’une personne physique.

En Europe, le Règlement Général de Protection des Données, le fameux RGPD entré en vigueur en mai 2018, a expressément introduit les données biométriques et génétiques comme deux nouvelles catégories de données personnelles protégées. Le RGPD vous protège et s’impose aux laboratoires, même basés dans des pays tiers, qui proposent des tests ADN aux consommateurs européens », explique le centre qui conseille, « pour éviter les risques de commercialisation ou de piratage de la base de données génétiques » de demander l’effacement de ses données au laboratoire sitôt les résultats reçus.

Risques

Autres risques pointés par les tests ADN récréatifs, leur mauvaise interprétation, particulièrement lorsqu’il s’agit de tests ADN de santé. « Compte tenu de l’évolution constante de la recherche médicale et génétique, des facteurs personnels du demandeur non pris en compte au moment du test (mode et hygiène de vie, antécédents familiaux, environnement…), les mêmes résultats pourraient tout à fait être interprétés différemment dans quelques années », estime le Centre européen des consommateurs, qui met en garde contre un dernier risque : les conséquences psychologiques des tests ADN. « Face aux résultats d’un test génétique qui révélerait un secret de famille, une non-paternité ou un lien de filiation, les conséquences psychologiques peuvent être graves. »

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Pourquoi les tests ADN sur internet sont officiellement interdits en France

« En France, un test génétique ne peut être réalisé que sur demande du tribunal dans le cadre par exemple d’une recherche de paternité, ou par un médecin à des fins médicales ou de recherche scientifique. Si vous soumettez un échantillon d’ADN, vous encourez une amende de 3 750 € (article 226-28-1 du Code pénal) et les entreprises qui proposent ce service 15 000 € d’amende », explique le Centre européen des consommateurs (EEC-Net), qui précise que « si vous résidez en France, malgré les publicités récurrentes sur Internet et les réseaux sociaux, commander sur Internet un test ADN est interdit même si la société qui le réalise est basée dans un pays européen où cela est autorisé. » Les tests génétiques sont en revanche autorisés partout en Europe sauf en France et en Pologne. Dans les faits les risques de poursuites semblent minimes.

Les sites français de certaines sociétés étrangères qui réalisent les tests n’indiquent d’ailleurs même pas l’illégalité des tests en France…

Cinéma : pourquoi les multiplexes doivent se réinventer

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Par Laurent Aléonard, Pôle Léonard de Vinci

Dans un précédent article, nous avions esquissé deux scénarios pour le futur des salles de cinéma, confrontées en période post-Covid au dilemme de l’innovateur : quelles « innovations de rupture » pourraient faire revenir le public dans les salles sans pour autant dérégler leur modèle économique ? Notre hypothèse consistait à différencier le cas des multiplexes des circuits d’une part, de celui des exploitants indépendants d’autre part.

L’étude que le CNC a présentée lors du dernier festival de Cannes (Pourquoi les Français vont-ils moins souvent au cinéma, 23/05/22) confirme le besoin d’un « cinéma de proximité », lieu de convivialité et d’évènements autour du film. Mais certaines données et observations récentes indiquent que ce scénario, loin d’être spécifique à l’exploitation indépendante, pourrait aussi s’appliquer aux multiplexes.

Un quart du public manque à l’appel

Un quart du public manque à l’appel : c’est le constat de la Fédération Nationale des Cinémas Français. Les aides et prêts garantis par l’État, le succès renouvelé des Fêtes du cinéma, le rebond de la fréquentation pendant les vacances scolaires, enfin le succès de quelques blockbusters ont permis de maintenir quasiment intact le réseau de près de 6200 écrans hexagonaux. Mais ce parc, dimensionné pour 200 millions d’entrées annuelles, n’en a enregistré que 95,5 millions en 2021. Or la fréquentation est en baisse de 28 % par rapport à la moyenne des années de référence 2017-2019, et aucune prévision ne dépasse les 150 millions d’entrées annuelles en 2022-2023.

Le multiplexe à la reconquête du public

La reconversion des multiplexes, désertés par les studios hollywoodiens, en lieux d’expériences hybrides, délaissant le cinéma, ne semble finalement pas pour demain. Alors que le nombre de spectateurs dans les salles a globalement baissé de -51,4 % en 2021 par rapport à 2019, elle n’est que de -10,5 % pour les 15-24 ans. Selon l’enquête commandité par le CNC en mai 2022, parmi les 52 % de répondants qui vont au cinéma autant voire plus depuis le dernier confinement, 60 % sont dans cette même tranche d’âge. Ces chiffres peuvent augurer d’une reconquête possible d’un public particulièrement ciblé par les multiplexes, d’autant que les blockbusters américains ont eux aussi retrouvé le chemin des salles.

Mais de quel public ?

À l’inverse, comme pour l’ensemble de l’exploitation, les multiplexes ont lieu de s’inquiéter particulièrement du recul de fréquentation des 25-34 ans (-18,2 % en 2021 par rapport à 2019). D’autant que l’envie de manger de pop-corn et des confiseries en regardant un film ne rassemble que 10 % des répondants ! Autrement dit, il va bien falloir innover, mais à investissement minimal. En effet, la cherté du billet est le 2e motif, après la perte d’habitude, cité par les 48 % de répondants déclarant aller moins souvent ou plus du tout au cinéma depuis la pandémie. La fréquentation étant devenue plus occasionnelle, l’attractivité des formules d’abonnements des circuits se réduit : la carte UGC Illimité et le CinéPass Gaumont Pathé ne représentent que 6,9 % des entrées en 2021, contre 8,7 % en 2020, et 7,6 % en 2019. À l’inverse, la sortie au multiplexe, sans abonnement et même à tarif réduit, est de plus en plus onéreuse, ce qui ne pourrait que freiner davantage le retour du public.

Une programmation à réinventer ?

Si ce n’est sur la politique tarifaire, sur quelles autres attentes les multiplexes pourraient-ils innover ? En tête des films redonnant l’envie d’aller au cinéma, les réponses des sondés déclarant y aller moins souvent ou pas du tout citent ce qui compose déjà la programmation « traditionnelle » des multiplexes : de la comédie au film américain, en passant par les films de genre, mais aussi du cinéma français. On note au passage que les blockbusters en tant que tels ne sont cités que par seulement 14 % des répondants.

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À l’inverse, juste voir un film, qui plus est dans des conditions optimales de confort, passer un moment entre amis et sortir de chez soi et de son quotidien sont les principales raisons de l’assiduité des spectateurs déclarant aller autant voire plus souvent au cinéma.

L’offre actuelle des multiplexes répond à l’ensemble de ces attentes. Pour innover, il faudra donc créer de nouvelles attentes. On peut imaginer que la programmation d’évènements « non film » va s’intensifier, se diversifier et se sophistiquer, tout particulièrement à destination des 25-34 ans qu’il faut reconquérir, voire des 35-49 ans. UGC n’annonce-t-il pas une diffusion évènementielle des concerts du groupe Indochine à l’automne 2022 ? De même, la Ligue Française League of Legend « fait son cinéma » dans les circuits CGR et Gaumont-Pathé. Mais cette programmation n’a qu’un périmètre limité par les attentes du public, dont moins de 10 % citent la retransmission de spectacle vivant, l’e-gaming ou encore les retransmissions sportives, comme raisons de retourner en salle.

De nouveaux publics à conquérir ?

C’est peut-être sur un tout autre terrain que se joue, en partie, le futur des multiplexes. Le relatif rebond de fréquentation des 60 ans et plus, et leur moindre sensibilité à la cherté du billet, pourraient inciter les circuits à une programmation alternative. Les films d’art & essai « porteurs » y sont déjà très présents depuis de nombreuses années.

Mais la programmation de films de patrimoine, c’est-à-dire datant de 20 ans et plus, restaurés, y est très récente. Après le relatif insuccès du premier « miniplexe » flambant neuf et entièrement consacré au film de patrimoine ouvert en 2015 à Paris par Gaumont, ce même cinéma, sous l’enseigne Pathé Les Fauvettes, a repris depuis la réouverture des salles une programmation patrimoine soutenue par de nombreux évènements (séances cultes, présentation du film avec quiz, etc.) Mais plus intéressant encore, cette programmation, parfois exigeante, gagne des circuits dont elle était totalement absente, tandis que UGC semble relancer ses programmations « UGC Culte ».

Le multiplexe à l’heure du data management et du développement durable

Est-ce à dire que les multiplexes, du moins ceux d’entre eux implantés en milieu urbain, vont jouer la carte du « cinéma de proximité » que nous avions dévolu aux salles indépendantes dans notre précédente tribune ? L’hypothèse reste à confirmer. Mais l’enjeu est clairement annoncé lorsque Aurélien Bosc, PDG de Cinéma Pathé Gaumont, déclare à Cannes que le futur réside dans la performance du marketing digital des circuits : la priorité, c’est la gestion et le partage de la data collectée à la billetterie des salles, pour réellement individualiser le rapport de la salle avec chaque spectateur potentiel. Entre-temps, Pathé peaufine sa marque employeur et annonce sur son site mis à jour ce mois-ci vouloir « construire ensemble le cinéma de demain », et met à disposition du public son rapport RSE 2021. En attendant l’ouverture, en 2024, de son nouveau siège et vaisseau amiral boulevard des Capucines à Paris, qui proposera une offre hybride de cinéma, de restauration et de coworking pour les particuliers et les entreprises…

L’innovation de rupture sera donc peut-être là où on ne l’attendait pas, dans l’expérience collective, la low-tech et le développement durable, toutes tendances vers lesquelles convergent les aspirations sociétales actuelles. Peut-être verrons-nous un jour d’autres initiatives plus immersives encore quoi que d’inspirations plus « foraines » comme le fut le cinéma des origines, à l’instar de cette salle végétalisée « Cinéma et forêt » ouverte dans un multiplexes de Séoul ! Décidément, dans sa tentative de réinventer l’expérience hybride des premiers temps, celle réunissant l’artiste, l’industriel et le forain, le cinéma n’a jamais été aussi moderne !The Conversation

Laurent Aléonard, Directeur académique de l'EMLV, Pôle Léonard de Vinci

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Plateformes de vidéo à la demande : l'embarras du choix vire au casse-tête

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La télévision a été l’un des médias qui aura connu le plus de révolutions depuis sa création. L’arrivée de la couleur dans les années 70, celle de nouvelles chaînes privées ou à péage dans les années 80-90, la multiplication des chaînes avec la télévision numérique terrestre (TNT) dans les années 2000 et, désormais, l’envolée des plateformes de vidéo à la demande, gratuites ou payantes avec la généralisation des box internet, des téléviseurs connectés et de l’internet à haut débit.

En quelques décennies, on est passé du téléspectateur passif, qui recevait un programme, à un téléspectateur actif, qui se fait son propre programme entre des émissions de chaînes traditionnelles disponibles en replay, des séries ou des films proposés par des plateformes comme Netflix, Salto, Disney+ ou Apple TV + qui, à coups d’algorithmes, sont capables de faire des recommandations personnalisées en fonction des goûts de l’utilisateur – chaque membre de la famille ayant son propre profil. Mieux, ce programme individualisé et délinéarisé est accessible sur le poste de télévision, mais aussi sur son smartphone ou sa tablette, à domicile ou en vacances, en France voire depuis l’étranger.

Le coup d’accélérateur des confinements

L’engouement pour les plateformes légales n’a cessé de se conforter au fil des ans au détriment du piratage. « La conformité avec la loi (46 %), le respect des droits des auteurs (38 %) et la peur des virus (36 %) constituent les motivations des Français pour lesquelles ils adhèrent désormais massivement aux offres légales », selon le baromètre de la consommation de biens culturels dématérialisés de la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur internet (Hadopi), publié en septembre 2021. Les confinements et les couvre-feux imposés par l’épidémie de Covid-19 ont parachevé cette adhésion de fond, qui a basculé dès le premier confinement. En avril 2020, la Hadopi notait ainsi que parmi les offres de biens culturels, les plateformes de vidéos à la demande tiraient particulièrement leur épingle du jeu avec une utilisation de +38 % la première semaine, +37 % la deuxième et + 55 % la semaine du 4 avril.

Selon une étude de l’Association française des cinémas d’art et d’essai (AFCAE), 32 % des Français abonnés ont réalisé leurs souscriptions pendant les périodes de fermeture des salles de cinéma, qui apparaissent comme les perdantes.

Au final, « en 2021, le marché de la vidéo à la demande [a été] en croissance de 11,9 % à 1,75 milliard d’euros par rapport à 2020. L’abonnement progresse de 17,5 %. La vidéo à la demande par abonnement représente 87,6 % du marché », observait, en décembre dernier, le Baromètre de la vidéo à la demande du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), qui soulignait que le nombre d’utilisateurs quotidiens de vidéo à la demande par abonnement en décembre 2021 [était] de 8,7 millions contre 8,1 millions en décembre 2020.

Netflix loin devant

Avec un trio de tête parmi la vingtaine de plateformes généralistes : Netflix (52,1 % de taux d’abonnement par foyer), suivi d’Amazon Prime vidéo (34,7 %) et de Disney + (23,8 %).

55 % des Français sont désormais abonnés à au moins une offre payante de vidéo à la demande, 15 % à deux offres, 11 % à trois et 8 % à quatre offres ou plus, selon l’AFCAE. Car le revers de l’embarras du choix entre toutes ces plateformes est que les utilisateurs sont parfois obligés de s’abonner à plusieurs d’entre elles, pour pouvoir suivre sa série préférée ou, dans le domaine sportif, pour pouvoir suivre 100 % d’un sport. Les fans de football, par exemple, doivent ainsi jongler entre Canal +, BeINSports et Amazon. Ce qui fait gonfler la facture...

Avec le retour de l’inflation, beaucoup de foyers vont devoir faire des arbitrages dans leur budget loisirs et donc regarder attentivement le catalogue de films et de séries pour qu’il satisfasse toute la famille et plonger dans la jungle des tarifs (au mois ou à l’année). D’autant que certaines plateformes ont augmenté leur abonnement comme Amazon (+43 %)… Pas de quoi inquiéter les géants du streaming car la vidéo à la demande est devenue incontournable et indétrônable.