Accéder au contenu principal

Pourquoi prenons-nous parfois les robots pour des humains ?

 robot

Les robots « Spot » de Boston Dynamics et « Nao » de SoftBank Robotics sont très différents: l'un humanoïde, l'autre non. JJxFile et Xavier Caré, Wikimedia Commons, CC BY-SA
Par Nicolas Spatola, Sciences Po

Regardez ces deux images. Quel est le robot qui vous paraît le plus intelligent ? Le plus sociable ? Le plus chaleureux ? Le plus conscient de son environnement ?

Dans la majorité des cas, les gens choisissent le second robot. Pourtant, dans les deux cas, nous évaluons un ensemble de composants électroniques et mécaniques. Alors, pourquoi distinguons-nous ces deux robots ?

Parce que, dans certaines conditions, nous avons tendance à attribuer des caractéristiques humaines à des non-humains, comme la sociabilité ou l’intelligence. C’est l’anthropomorphisme.

Anthropomorphiser des robots peut produire des comportements surprenants. Par exemple, lors d’un essai d’un robot militaire américain conçu pour marcher sur des mines terrestres, le colonel en charge de l’exercice rapporta un certain malaise en observant le robot se traîner sur le champ de mines après une détonation, et qualifia l’exercice d’« inhumain ». Il n’est pas forcément nécessaire que le robot soit doté d’un « corps » physique pour que nous le considérions comme conscient. Ainsi, l’algorithme de chatbot de Google, LaMDA (reposant sur des modèles très développés), a montré que par le « seul » langage, un agent artificiel pouvait être considéré comme « sentient » par un employé.

L’anthropomorphisme nous est bien connu et est présent à travers le monde. Il nous pousse à nous attacher ou avoir envie d’interagir, avec les animaux par exemple – ce qui peut produire des effets structurants pour notre société puisque des chercheurs ont montré, par exemple, que nous étions beaucoup plus enclins à protéger des espèces animales qu’il nous est facile d’anthropomorphiser, comme les mammifères par exemple.

Dans le cadre des interactions humains-robots, l’anthropomorphisme permet aux humains d’amorcer des comportements sociaux envers leurs acolytes robots, de développer des sentiments pour eux ou de l’inquiétude quant à leur sort, ou de considérer leur présence comme similaire à celle d’un humain. Cependant, la raison de cet anthropomorphisme s’explique de manière très différente d’une culture à l’autre.

D’où vient l’anthropomorphisme ?

L’anthropomorphisme peut être catalysé par la présence de caractéristiques physiques humaines, comme la présence d’un visage sur un robot. Mais il peut également apparaître dans notre tendance, à percevoir des capacités cognitives ou émotionnelles à des non-humains (tendance différente pour chaque individu). Plusieurs variables contextuelles peuvent faciliter ou inhiber ce processus, mais, de manière générale, quand un humain doit expliquer le comportement d’un non-humain, il utilise des connaissances qu’il possède pour expliquer le comportement qu’il observe – surtout si ce comportement est inattendu. Pour cela il va se baser sur la base d’interprétation qu’il connait le mieux : le comportement humain.

[Plus de 80 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui]

Dans le contexte des interactions humain-robot, l’essor des recherches sur l’anthropomorphisme est lié au développement de la robotique sociale, et de ses questionnements : « comment percevons-nous et considérons-nous les robots avec lesquels nous interagissons ? » Cette question, bien plus profonde qu’il n’y paraît, interroge notre rapport à ce que nous considérons comme vivant ou « sentient », c’est-à-dire capable d’expérimenter subjectivement le monde et de le ressentir.

De nombreuses études, modèles et outils de mesure allant du questionnaire à la mesure de l’activité cérébrale ont été proposés pour qualifier et quantifier l’anthropomorphisme envers les « robots sociaux » – ceux conçus pour interagir avec nous en reproduisant nos comportements d’interactions sociales. Et même si l’anthropomorphisme semble commun à l’ensemble des humains, nos études (source) montrent que, si une Française et une Japonaise peuvent être d’accord sur le caractère plus « humain » – chaleureux, social, intelligent par exemple – qu’un autre, cette appréciation relève de processus très différents dans les deux cultures.

L’anthropomorphisme est-il culturel ?

Un stéréotype culturel occidental est de considérer le Japon comme un pays de robots, un pays où ces agents artificiels sont intégrés, appréciés et considérés d’une manière qui laisse songeur l’occident. Il a été défendu que la relation entre le Japon et les robots serait une conséquence de la philosophie shinto qui imprègne la culture japonaise, où tout objet physique serait imprégné d’une essence spirituelle. On dit qu’il partage une « quiddité ». Cela signifie que vous, moi ou l’écran sur lequel vous lisez ce texte sont imprégnés de cette essence.

À l’inverse, en occident, il existe une distinction philosophique très largement partagée entre l’Humain et le reste du monde, même si elle est discutée. Dés lors, un robot, même s’il peut être anthropomorphisé partout dans le monde, le serait culturellement moins en occident qu’au Japon.

Une récente étude nous avons montré que cette explication simplifie à outrance un procédé ancré dans le champ de la psychologie interculturelle sociale et cognitive. En effet, des participants coréens/japonais et allemands/états-uniens attribuaient le même niveau de capacités cognitives, émotionnelles et intentionnelles à un robot, mais au travers de processus sociocognitifs sensiblement différents.

Pour les participants coréens et japonais, l’important est de constater le partage d’une caractéristique commune avec le robot à juger. La logique est la suivante : puisque nous partageons une essence, une « quiddité », alors nous partageons peut-être des capacités cognitives, émotionnelles ou intentionnelles. Le résultat est un anthropomorphisme du robot basé sur la constatation de ressemblances.

Les participants occidentaux se comparent en fait avec le robot. Plus le robot est considéré comme éloigné de l’observateur, moins il est considéré comme possédant des capacités cognitives, émotionnelles ou intentionnelles. Ici, on serait plus proche d’un « égomorphisme » basé sur la recherche de différences, c’est-à-dire l’attribution au robot des caractéristiques du prototype de ce qui définit un humain… ce prototype étant l’observateur lui-même.

Le prisme occidental, un trompe-l’œil dans nos interactions avec les technologies

Cette différence illustre en fait une problématique plus générale : aujourd’hui, les études de nos interactions avec les robots, et plus généralement les études en sciences cognitives et sociales, procèdent d’études scientifiques majoritairement produites en occident. Un prisme est posé par la science pour universaliser une représentation spécifique du monde, mais cette universalisation oublie l’importance de la culture sur la formation de nos processus sociocognitifs.

Ce que nous savons de la perception des robots et d’autres processus sociocognitifs est souvent présenté comme généralisable, alors que ces connaissances sont issues d’échantillons de participants extrêmement homogènes. Par exemple, en psychologie sociale et cognitive, mon domaine de recherche, la très grande majorité des études découlent d’observations d’une population blanche occidentale étudiante, dans une tranche d’âge réduite et partageant un corpus culturel extrêmement homogène. De ce simple fait, il apparaît évident que la généralisation se limite à une faible fraction de la population mondiale partageant ces caractéristiques.

Ce que nous apprend l’anthropomorphisme culturel, c’est que notre façon de percevoir l’autre, qu’il soit humain ou non, n’est pas nécessairement celle de notre voisin et que cela implique de considérer ces visions alternatives au même titre que les nôtres. Il est bon de garder à l’esprit que notre rapport au monde est par définition subjectif, partial et partiel. En sous-évaluant ces différences, nous ne faisons rien d’autre qu’oublier une partie de l’humanité.The Conversation

Nicolas Spatola, Chercheur à l'Istituto Italiano di Tecnologia de Gênes (Italie) et Chargé de cours, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Posts les plus consultés de ce blog

Le bipeur des années 80 plus efficace que le smartphone ?

Par André Spicer, professeur en comportement organisationnel à la Cass Business School (City University of London) : Vous vous souvenez des bipeurs ? Ces appareils étaient utilisés largement avant l'arrivée massive des téléphones portables et des SMS. Si vous aviez un bipeur, vous pouviez recevoir des messages simples, mais vous ne pouviez pas répondre. Un des rares endroits où on peut encore en trouver aujourd’hui sont les hôpitaux. Le Service National de Santé au Royaume-Uni (National Health Service) en utilise plus de 130 000. Cela représente environ 10 % du nombre total de bipeurs présents dans le monde. Une récente enquête menée au sein des hôpitaux américains a révélé que malgré la disponibilité de nombreuses solutions de rechange, les bipeurs demeurent le moyen de communication le plus couramment utilisée par les médecins américains. La fin du bipeur dans les hôpitaux britanniques ? Néanmoins, les jours du bipeur dans les hôpitaux britanniques pourraient être compté

Univers parallèles et mondes virtuels : la guerre des métavers est commencée

  Une partie de poker dans le métavers (capture d'écran de la vidéo “Le métavers et comment nous allons le construire ensemble” sur YouTube) Par  Oihab Allal-Chérif , Neoma Business School Le 17 octobre 2021, Mark Zuckerberg a lancé les hostilités de manière assez théâtrale, comme s’il défiait ses concurrents d’en faire autant. Afin de concrétiser son rêve d’enfant, le métavers, il a décidé de mettre en œuvre des moyens colossaux : 10 000 ingénieurs hautement qualifiés seront recrutés en Europe dans les 5 prochaines années. Cette annonce a été faite quelques jours avant celle du changement de nom du groupe Facebook en Meta , le 28 octobre, démontrant ainsi l’engagement total du fournisseur de réseaux sociaux dans la transition vers le métavers. Le 22 juillet 2021, dans une interview à The Verge , le créateur de Facebook racontait : « Je pense à certains de ces trucs depuis le collège quand je commençais tout juste à coder. […] J’écrivais du code

Sans Sauvegarde, pas de cyber-résilience

Par Alexandra Lemarigny, directrice commercial Europe du Sud Opentext Security Solutions Les études diverses sur les habitudes de sauvegarde des entreprises et leurs collaborateurs sont sans équivoque : très majoritairement, elles ne s’attardent vraiment sur ces questions de sauvegarde ou de récupération qu’en cas d’incidents. Pourtant la sauvegarde est l’élément majeur des dispositifs de cyber-résilience, à savoir la capacité à rester opérationnel, même face aux cyberattaques et à la perte de données. La sauvegarde n’est pas suffisamment considérée Dans les faits, force est de constater que la sauvegarde n’est pas envisagée dans son entièreté par les entreprises qui n’ont pas eu à subir d’accidents et il est fréquent qu’elles ne sauvegardent pas les éléments les plus pertinents. A titre d’exemples une entreprise peut ne sauvegarder qu’un ou deux serveurs, ou un élément qu’elle a identifié comme critique quelques années auparavant. Certaines ne tiennent pas compte de l’évolution de leu

Implants cérébraux : la délicate question de la responsabilité juridique des interfaces homme-machine

Dans le film Transcendance , de Wally Pfister, sorti en 2014, le héros mourant transfère son esprit dans un ordinateur quantique. Wally Pfister, 2014 Par  Elise Roumeau , Université Clermont Auvergne (UCA) Depuis quelques années, Elon Musk ne cesse de faire des annonces relatives à des avancées technologiques. Voitures autonomes , voyages interplanétaires , interface homme-machine , achat du réseau social Twitter… rien ne semble arrêter l’homme d’affaires. Aucun obstacle technique, géographique, physiologique ne lui semble infranchissable. Pourtant, ses projets pourraient, à court terme, poser de véritables difficultés du point de vue juridique. La recherche d’une fusion entre le cerveau et l’intelligence artificielle Avec Neuralink, l’un des objectifs visés par Elon Musk est de créer une interface entre l’humain et la machine . À plus ou moins court terme, le projet porte sur le développement d’implants cérébraux pour pallier des troubles neur

Sondage : quatre Français sur dix craignent le vol d'identité

Selon un sondage représentatif commandé par le fournisseur de messagerie GMX , de nombreux internautes français sont préoccupés (31%), voire très inquiets (9%), d'être victimes d'un vol d'identité. La majorité craint que des inconnus puissent faire des achats (52%) avec leur argent. Dans le cas d'une usurpation d'identité, les criminels accèdent aux comptes en ligne et agissent au nom de leurs victimes. De nombreuses personnes interrogées craignent que des inconnus signent des contrats en leur nom (37 %), que des escrocs utilisent l'identité volée pour ouvrir de nouveaux comptes (36 %) et que des informations les plus privées tombent entre des mains étrangères ou soient rendues publiques (28 %). Besoin de rattrapage en matière de sécurité des mots de passe Il est urgent de rattraper le retard en matière d'utilisation de mots de passe sûrs selon GMX : 34 % des utilisateurs d'Internet en France utilisent dans leurs mots de passe des informations personnell

Sources d’information et orientation politique : ce que nous apprend Twitter

  Par  Laura Hernandez , CY Cergy Paris Université et Rémi Perrier , CY Cergy Paris Université Plusieurs études du discours médiatique ont mis en lumière, par des analyses quantitatives et qualitatives, des soutiens à peine voilés de certains médias envers certains courants politiques . Et si l’on inversait la question ? Bien qu’on ait tendance à considérer, par exemple, qu’un lecteur régulier du Figaro s’oriente politiquement à droite, peut-on établir des corrélations à grande échelle entre choix de sources d’information et orientation politique ? Des études basées sur des enquêtes d’opinion ont montré notamment la part grandissante des réseaux sociaux dans la diffusion de l’information et le rôle qu’ils jouent dans la formation de l’opinion publique depuis une décennie, à l’image des évolutions observées lors de deux dernières élections aux États-Unis (voir ici et ici ). Les médias traditionnels ont intégré cette donnée et utilisent les réseaux sociaux en se faisant l’écho