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Sommet sur la souveraineté numérique : quand la panne Cloudflare confirme l’urgence des ambitions européennes

Macron Merz
Friedrich Merz et Emmanuel Macron - Photo Bundesregierung / Jesco Denzel.

Réunis à Berlin pour un sommet sur la souveraineté numérique, la France et l’Allemagne ont scellé une feuille de route commune pour renforcer l’autonomie technologique européenne. Simplification réglementaire, normes de protection des données, investissements massifs et développement d’une IA d’avant-garde structurent cette stratégie, alors que l’Europe tente de combler son retard face aux États-Unis et à la Chine.

Le hasard fat parfois bien les choses. Alors qu’un Sommet sur la souveraineté numérique européenne s’est tenu ce mardi 18 novembre à Berlin, le monde et donc l’Europe faisaient face à de nombreux sites internet en panne. Plusieurs sites, dont le réseau social X et la page d’accès de l’agent conversationnel ChatGPT, ont été perturbés en raison d’un incident technique touchant le fournisseur américain de services Cloudflare, utilisé par 20 % des sites dans le monde. On aurait voulu démontrer la dépendance du web européen qu’on ne s’y serait pas pris autrement.

"Aujourd’hui, l’ANSSI et le BSI (son homologue allemand) préviennent que la dépendance aux technologies non-européennes menace la "fourniture ininterrompue des services". La panne de Cloudflare leur donne immédiatement raison. Nous devons arrêter de subir et commencer à bâtir nos alternatives. La puissance numérique ne se décrète pas, elle s’achète, et nos commandes doivent soutenir nos propres champions pour éviter ce type de paralysie", estime Christophe Lesur, directeur général de Cloud Temple.

Avec la panne de Cloudflare, les engagements pris à Berlin à l’issue du sommet prennent un relief tout particulier. Le Sommet a rassemblé plus de 900 décideurs, industriels, chercheurs et représentants des institutions européennes. Sous la co-présidence franco-allemande, l’événement a servi de plateforme de coordination pour définir des engagements concrets visant à réduire les dépendances technologiques de l’Union européenne et à renforcer sa compétitivité. Les interventions d’Emmanuel Macron et de Friedrich Merz ont donné le ton : l’Europe doit reprendre la maîtrise de son destin numérique et construire des solutions capables de rivaliser avec celles des acteurs américains et chinois.

Simplifier le cadre réglementaire européen

Au cœur des annonces figure la volonté affirmée de simplifier le cadre réglementaire européen. Paris et Berlin appellent à un moratoire de douze mois sur les dispositions relatives aux systèmes d’intelligence artificielle (IA) à haut risque et exhortent la Commission à intégrer une réforme du RGPD (le règlement général sur la protection des données) dans son prochain paquet numérique. Cette démarche s’inscrit dans un diagnostic partagé : les exigences actuelles pèsent sur la capacité d’innovation européenne. Emmanuel Macron a rappelé la nécessité "d’innover avant de réguler", un message également porté par le chancelier allemand, qui voit dans cette simplification un préalable à l’émergence d’acteurs européens crédibles.

Le Sommet a également permis d’avancer sur plusieurs chantiers structurants. Les deux pays soutiennent la création d’un consortium européen de communs numériques avec les Pays-Bas et l’Italie, ainsi que l’essor d’infrastructures publiques s’appuyant sur des outils de source ouverte. Le portefeuille européen d’identité numérique est réaffirmé comme pilier de cette stratégie, aux côtés des suites bureautiques développées conjointement telles que LaSuite/OpenDesk.

Souveraineté des données

La souveraineté des données constitue un autre axe majeur. Les deux gouvernements appellent la Commission à définir des normes extrêmement strictes pour les données sensibles, afin de se prémunir contre les législations extraterritoriales – américaines par exemple – et de renforcer la cybersécurité. Des enquêtes ont d’ailleurs été ouvertes par Bruxelles pour déterminer si Amazon Web Services (AWS) et Microsoft doivent être classés comme contrôleurs d’accès dans l’informatique en nuage, ce qui renforcerait leurs obligations au titre du DMA (le règlement sur les marchés numériques).

L’effort d’investissement occupe une place centrale dans cette séquence. Selon les autorités allemandes, plus de 12 milliards d’euros de promesses d’engagement ont été recueillis auprès d’acteurs européens de premier plan, notamment dans l’IA et les logiciels. Un montant notable, mais jugé insuffisant face aux "centaines de milliards" nécessaires chaque année pour rester dans la course. Les données présentées par l’association Bitkom illustrent l’ampleur du défi : la capacité des centres de données européens plafonne à 16 GW, loin des 48 GW américains et des 38 GW chinois.

Favoriser une IA d’avant-garde européenne

Enfin, la France et l’Allemagne lancent un groupe de travail bilatéral chargé de définir des services numériques européens communs et des indicateurs de souveraineté couvrant le cloud (informatique en nuage), l’IA et la cybersécurité. Ses conclusions seront présentées en 2026 lors du Conseil des ministres franco-allemand. Ce dispositif complète la volonté partagée de favoriser une IA d’avant-garde européenne, appuyée sur un environnement propice aux partenariats public-privé.

Pour les deux capitales, la priorité est claire : éviter que l’Europe ne devienne durablement dépendante de technologies qu’elle ne contrôle pas et créer les conditions d’un rattrapage durable. Le Sommet de Berlin acte une convergence politique rare, mais son succès dépendra de la capacité collective à mobiliser des moyens proportionnés à l’ambition affichée.

L’Europe impose la transparence totale pour assainir la publicité politique

Europe


Face aux ingérences étrangères et à la manipulation numérique des campagnes électorales, l’Union européenne met en œuvre, ce vendredi 10 octobre, une réglementation inédite sur la publicité politique. Le texte impose la transparence intégrale du financement, du ciblage et de la diffusion des messages électoraux.

Depuis plusieurs années, l’Europe subit un feu nourri d’ingérences étrangères sur ses élections ou sa vie politique. L’année 2025 a marqué un tournant : en Moldavie, lors des législatives du 28 septembre, les autorités ont mis au jour une opération numérique d’une ampleur inédite. L’oligarque Ilan Shor, proche du Kremlin, aurait orchestré un dispositif de désinformation utilisant de faux comptes, des contenus pro-russes générés par intelligence artificielle et la diffusion de sondages frauduleux. Objectif : affaiblir les partis pro-européens et délégitimer les résultats du scrutin.

Un an plus tôt, à la veille des élections européennes de 2024, plusieurs États membres avaient déjà signalé des attaques coordonnées : campagnes en ligne visant à décrédibiliser le vote, diffusion de rumeurs sur la validité des bulletins, propagation de messages anti-UE sur les réseaux sociaux. En Allemagne comme dans les États baltes, ces mêmes tactiques ont resurgi, souvent relayées par des canaux Telegram et des fermes de contenus liées à des intérêts russes. Ces séquences successives ont convaincu Bruxelles de la nécessité d’un encadrement renforcé de la communication politique en ligne.

Combler un vide démocratique

C’est ce vide démocratique que la nouvelle réglementation entend combler. Adopté par le Parlement européen en février 2024 et désormais pleinement applicable, le règlement sur la transparence de la publicité politique impose que toute publicité électorale ou de nature politique précise clairement qui la finance, pour quel montant et à quel public elle est destinée. L’objectif est de rétablir un climat de confiance dans le débat électoral et empêcher l’utilisation opaque des données personnelles à des fins de manipulation.

Contrairement à une censure du discours politique, le texte ne réglemente pas le contenu des opinions mais il garantit la lisibilité du financement et du ciblage.

Le 8 octobre 2025, la Commission européenne a publié des lignes directrices pour aider partis, prestataires et plateformes à appliquer ces nouvelles obligations. Ces recommandations seront examinées le 16 octobre par la commission du marché intérieur et de la protection des consommateurs.

Bâtir un espace public numérique sûr

Selon Sandro Gozi, rapporteur du texte, ce dispositif constitue « la réponse européenne au scandale Cambridge Analytica » : il dote l’Union d’un cadre unique, « appelé à servir de modèle mondial ». Le règlement s’inscrit dans la continuité du DSA et du DMA, autres piliers du cadre numérique européen, et vise à bâtir un espace public numérique sûr, transparent et démocratique.

L’entrée en vigueur du texte ne laisse pas les géants du numérique indifférents. Google et Meta ont déjà annoncé la suspension, dans toute l’Union, de la publicité politique, électorale et même sociétale. Une décision que Bruxelles juge « lourde de conséquences » : elle prive les acteurs politiques de canaux transparents de communication, mais traduit aussi, selon Sandro Gozi, une volonté de certaines plateformes « de privilégier la simplicité de leur modèle économique ».

Pour l’Union, la liberté d’expression ne doit jamais devenir une liberté de manipulation. Avec cette entrée en vigueur, l’Europe se dote d’un cadre global pour la publicité politique en ligne, une première mondiale. Elle entend consolider la souveraineté numérique du continent et restaurer la confiance des citoyens dans leurs processus électoraux.

Itinérance en Europe : pourquoi votre connexion mobile est souvent plus lente à l’étranger

 
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Il y a quelques années encore, téléphoner depuis un pays de l’Union européenne ou accéder à internet depuis son smartphone pouvait coûter très cher. Et ceux qui n’avaient pas souscrit un complément à leur forfait habituel avaient la désagréable surprise de trouver à leur retour des factures très salées. L’Europe a décidé de mettre un terme à cette situation – qui constituait une rente pour les opérateurs télécoms – et, depuis l’entrée en vigueur du dispositif « Roam Like At Home » en 2017, les Européens peuvent utiliser leur forfait mobile à l’étranger sans surcoût, comme dans leur pays.

Les clients itinérants moins bien servis que les locaux

Mais une étude publiée le 15 septembre par la Commission européenne nuance ce succès. Réalisée dans vingt États membres avec 47 cartes SIM de différents opérateurs, elle conclut que les utilisateurs en itinérance font régulièrement l’expérience d’une qualité de service inférieure à celle dont ils bénéficient chez eux. Dans 76 % des cas, les vitesses de téléchargement en itinérance étaient inférieures à celles enregistrées sur le réseau domestique. Pour l’envoi de données, 63 % des mesures se sont révélées moins performantes. Plus préoccupant encore, la latence s’est dégradée dans 92 % des situations observées. L’étude met aussi en évidence un écart persistant avec les abonnés locaux : dans 80 % des cas, les clients itinérants obtenaient des vitesses de téléchargement moindres que celles des utilisateurs du réseau visité.

Au-delà des chiffres, les tests montrent des inégalités entre utilisateurs itinérants d’un même réseau. Environ 55 % des cartes SIM testées affichaient des performances de téléchargement inférieures à la moyenne de l’itinérance, confirmant que l’expérience dépend non seulement du pays visité, mais aussi des accords entre opérateurs. Cette disparité suggère que les contraintes techniques ne suffisent pas à expliquer la situation : la dégradation constatée pourrait aussi résulter de pratiques commerciales ou de politiques de priorisation du trafic.

L’accès à la 5G limité sans raison

La fluidité des communications transfrontalières reste également un défi. Lors de passages de frontière, certaines cartes SIM ont mis plus de dix minutes à se reconnecter au réseau local, une durée jugée problématique dans une Union qui mise sur la mobilité sans rupture numérique. Environ 20 % des reconnections observées dépassaient ce seuil.

Pourtant, l’étude montre que les infrastructures sont prêtes : 70 % des tests ont été effectués en 5G. Mais dans plusieurs pays, dont la Croatie, la Grèce ou la Hongrie, certains abonnements limitaient l’accès à la 5G en itinérance, contraignant les utilisateurs à la 4G, malgré la disponibilité du réseau.

Ces constats nourrissent la réflexion de la Commission sur l’application du règlement (UE) 2022/612. Celui-ci prolonge le « Roam Like At Home » jusqu’en 2032 et impose aux opérateurs de garantir une qualité de service équivalente, dans la mesure du techniquement possible. Les résultats de l’étude, transmis au Parlement européen et au Conseil, devraient relancer le débat sur la conformité des pratiques et la protection effective des consommateurs. Car derrière la promesse d’une Europe numérique sans frontières, persiste une réalité : voyager reste souvent synonyme de concessions en matière de qualité de connexion.

 

Face à la fracture technologique mondiale, l’Europe doit miser sur l’IA open source

IA

Par Xavier Trigano, VP Product chez Craft AI

L’actualité de l’IA est rythmée par l’annonce de nouveaux modèles toujours plus puissants, plus coûteux, et plus fermés. La course à la performance bat son plein, portée par quelques acteurs technologiques américains et chinois qui concentrent désormais l’essentiel de l’innovation. Face à cette dynamique, l’Europe n’a pas encore trouvé sa voie. Elle oscille entre fascination technologique et dépendance croissante. Pourtant, une alternative crédible et durable existe : l’open source.

Ce choix n’est pas marginal ni naïf. Il s’impose désormais comme un levier stratégique pour construire une intelligence artificielle plus souveraine, plus agile et mieux alignée avec les réalités des entreprises européennes.

Une réponse concrète aux défis de souveraineté et d’agilité

Trop souvent, l’open source est encore perçu comme une solution gratuite ou communautaire. En réalité, il s’agit d’un véritable atout industriel. Adopter des modèles ouverts permet de garder le contrôle sur ses déploiements, d’adapter les modèles à ses besoins métier, et surtout d’assurer une transparence sur leur fonctionnement.

À l’inverse, les modèles propriétaires exposent les organisations à une instabilité permanente : modifications tarifaires, restrictions d’usage, dépendance à des API commerciales, absence de visibilité sur l’évolution des modèles. Une entreprise qui investit massivement sur un seul fournisseur prend le risque de devoir réajuster toute sa stratégie à la moindre modification.

À l’heure où les innovations en IA s’enchaînent, il devient indispensable de développer une véritable autonomie technologique. Cela passe par des plateformes modèle-agnostiques, capables de faciliter la transition entre différents modèles, qu’ils soient ouverts ou propriétaires" n'a pas tout à fait la même puissance et signification que "permettant de facilement passer d'un modèle propriétaire à un modèle ouvert et d'un fournisseur à un autre.

Performance, maîtrise des coûts et confidentialité

Les modèles de langage open source ont progressé à grande vitesse ces derniers mois, au point que leurs performances convergent avec les solutions propriétaires sur de nombreux cas d’usage. Surtout, ils permettent aux entreprises de faire un choix éclairé sur leurs arbitrages techniques : héberger un petit modèle en local ou dans un cloud de confiance, accéder ponctuellement à un modèle plus puissant via API. Cette hybridation ouvre un nouveau champ de possibilités.

Elle permet aussi de répondre à un enjeu central : la protection des données. Construire une application basée sur des modèles open source déployés en interne garantit la confidentialité des données sensibles, sans dépendance à un tiers. Cela répond à la fois aux exigences réglementaires et aux attentes croissantes en matière d’éthique et de cybersécurité.

Autre avantage clé : le pilotage économique. Contrairement aux solutions API qui fonctionnent à la requête ou au token, un modèle open source permet de passer d’un coût variable à un coût fixe maîtrisé, particulièrement avantageux à grande échelle.

L’open source, levier d’une IA frugale et ciblée

Dans un contexte de tension énergétique et de sobriété numérique, il n’est plus envisageable de mobiliser des modèles massifs pour des tâches simples. L’open source favorise le recours à des modèles plus compacts, spécialisés, et bien entraînés sur des jeux de données métiers, réduisant à la fois l’empreinte carbone et la dette technique.

Ces modèles de petites tailles (les SLM - « small language model ») permettent de construire des agents IA plus sobres et plus ciblés permettant d'automatiser de nombreuses tâches : génération d'un document, récupération d'une information dans une base de données, envoi d'un email. Leur faible consommation de ressources facilite leur déploiement sur des environnements diversifiés et permet également une utilisation sur des objets embarqués.

Construire une alternative européenne crédible

L’Europe dispose des talents, des ressources, des régulations et de l’écosystème pour bâtir sa propre voie dans l’IA. Mais encore faut-il faire de l’open source un projet politique et économique prioritaire. Car derrière la souveraineté, c’est aussi la capacité d’innovation à long terme qui est en jeu.

En soutenant les initiatives open source, en investissant dans des plateformes de développement d’agents IA et en misant sur des infrastructures de confiance, l’Europe peut reprendre la main dans la course mondiale à l’IA. Elle peut le faire à ses conditions : avec transparence, maîtrise et engagement éthique.

L’intelligence artificielle de demain ne devra pas être surpuissante. Elle devra être efficace, adaptée, frugale, lisible, modulaire et interopérable, en phase directe avec les besoins concrets des entreprises et des utilisateurs.

Que fait l’Europe face aux géants du numérique ?

UE


Par Valère Ndior, Université de Bretagne occidentale

Pour faire face aux géants du numérique, l’Union européenne s’est dotée d’une législation ambitieuse : le règlement européen sur les services numériques. Plus d’un an après son entrée en vigueur, elle reste complexe dans son application, et peine à s’imposer face à l’arbitraire des plateformes.


Des services tels que Meta ou X se sont arrogé de longue date le pouvoir de remanier les règles affectant la vie privée ou la liberté d’expression, en fonction d’intérêts commerciaux ou d’opportunités politiques. Meta a ainsi annoncé la fin de son programme de fact-checking en matière de désinformation en janvier 2025, peu de temps avant le retour au pouvoir de Donald Trump, qui manifestait une hostilité marquée à cette politique.

Du côté des gouvernements, les décisions d’encadrement semblent osciller entre l’intervention sélective et l’inaction stratégique. Sous couvert d’ordre public ou de sécurité nationale, des réseaux sociaux ont été sanctionnés dans plusieurs pays tandis que d’autres ont échappé à la régulation. La récente interdiction aux États-Unis du réseau social chinois TikTok – pour le moment suspendue – en fournit une illustration frappante. En parallèle, Meta, qui procède à une collecte massive de données d’utilisateurs mais qui présente la qualité décisive d’être américaine, n’a pas été inquiétée. Cet encadrement à géométrie variable alimente un sentiment de déséquilibre.

Le Digital Services Act, un modèle de cogestion de l’espace numérique à inventer

L’Union européenne tente de s’imposer comme un rempart avec une nouvelle législation, le règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act en anglais, ou DSA), entré en application en février 2024, qui vise notamment à introduire davantage de transparence dans les actions de modération des contenus et à construire un écosystème de responsabilité partagée.

Désormais, les plateformes doivent, non seulement, justifier leurs décisions de modération, mais aussi remettre aux autorités compétentes des rapports de transparence ayant vocation à être publiés. Ces rapports contiennent – en principe – des données précises sur les actions de modération menées, les techniques employées à cette fin ou les effectifs mobilisés.

Le DSA a également formalisé le rôle des « signaleurs de confiance », souvent des organisations de la société civile désignées pour leur expertise et dont les signalements doivent être traités en priorité. La liste de ces entités s’allonge, signe que ce dispositif est désormais opérationnel : en France, deux associations de protection des jeunes et de l’enfance en font partie (e-Enfance et Point de Contact), avec l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie et l’Association de lutte contre la piraterie audiovisuelle.

Par ailleurs, les utilisateurs disposent de nouvelles voies de recours, incarnées par des organismes de règlement extrajudiciaire des litiges. Des structures comme l’Appeals Centre Europe ou l’User Rights proposent déjà de telles procédures, destinées à contester des décisions de modération des plateformes.

De premières enquêtes en cours contre des géants du numérique

Ces mécanismes sont déjà mobilisés par les utilisateurs de réseaux sociaux et ont déjà produit leurs premières décisions. L’Appeals Centre Europe annonçait en mars 2025 avoir reçu plus d’un millier de recours et adopté une centaine de décisions. Toutefois, compte tenu de leur création toute récente, il conviendra d’attendre la publication de leurs premiers rapports de transparence, dans les prochains mois, pour tirer de premiers bilans.

Sur la base de cette nouvelle réglementation, la Commission européenne a déclenché, depuis la fin de l’année 2023, plusieurs enquêtes visant à déterminer la conformité au DSA des activités d’une variété de services numériques. Compte tenu de la complexité et de la technicité des procédures et investigations (parfois entravées par le défaut de coopération ou les provocations des entités ciblées), plusieurs mois semblent encore nécessaires pour en évaluer l’impact.

De même, l’autorité indépendante chargée d’appliquer le DSA sur le territoire français en tant que coordinateur national, l’Arcom, a mis en œuvre les missions qui lui sont attribuées, notamment sur le fondement de la loi du 21 mai 2024 visant à sécuriser et à réguler l’espace numérique. Celle-ci l’habilite à mener des inspections et des contrôles sur le fondement du droit européen : elle a notamment conduit, en 2025, des enquêtes visant des sites pornographiques n’ayant pas mis en place des procédés adéquats de vérification de l’âge des visiteurs, enquêtes pouvant mener à terme au blocage.

Le DSA, un rempart fragile entravé dans sa mise en œuvre

Toutefois, le dispositif sophistiqué du DSA peine à emporter la conviction de la société civile et de nombre d’acteurs politiques, prompts à exiger l’adoption rapide de mesures de contrôle et de sanction. Ce texte se trouve par ailleurs confronté à plusieurs catégories de défis qui échappent à la seule rationalité du droit.

Premièrement, ce texte doit trouver à s’appliquer dans un contexte de vives tensions politiques et sociétales. De ce point de vue, les élections européennes et nationales de 2024 ont constitué un test notable – parfois peu concluant comme le montre l’annulation du premier tour du scrutin présidentiel en Roumanie en raison d’allégations de manipulation des algorithmes de TikTok.

Les lignes directrices produites par la Commission en mars 2024 avaient pourtant appelé les très grandes plateformes à assumer leurs responsabilités, en se soumettant notamment à des standards accrus en matière de pluralisme et de conformité aux droits fondamentaux. TikTok et Meta, notamment, s’étaient engagés à prendre des mesures pour identifier les contenus politiques générés par intelligence artificielle. Le rapport post-électoral de juin 2025 rédigé par la commission confirme que ces mesures n’ont pas été suffisantes, et que la protection de l’intégrité de l’environnement numérique en période de campagne restera un défi pour les années à venir.

Deuxièmement, le DSA peut être marginalisé par les États membres eux-mêmes, susceptibles d’exercer une forme de soft power contournant les mécanismes formels introduits par cette législation. La neutralisation par TikTok, en juin 2025, du hashtag #SkinnyTok, associé à l’apologie de la maigreur extrême, a été présentée comme résultant d’une action directe du gouvernement français plutôt que d’une mise en œuvre formelle des procédures du DSA. En creux, les déclarations politiques de l’exécutif français laissent à penser que les actions de ce dernier peuvent se substituer à la mise en œuvre du droit européen, voire la court-circuiter.

Troisièmement, enfin, la géopolitique affecte indéniablement la mise en œuvre du droit européen. En effet, le DSA vise à réguler des multinationales principalement basées aux États-Unis, ce qui engendre une friction entre des référentiels juridiques, culturels et politiques différents. En atteste l’invocation du premier amendement de la Constitution des États-Unis relatif à la liberté d’expression pour contester l’application du droit européen, ou les menaces de la Maison-Blanche à l’égard de l’UE visant à la dissuader de sanctionner des entreprises états-uniennes.

Rappelons d’ailleurs l’adoption par Donald Trump d’un décret évoquant la possibilité d’émettre des sanctions à l’encontre des États qui réguleraient les activités d’entreprises américaines dans le secteur numérique, sur le fondement de considérations de « souveraineté » et de « compétitivité ». Ces pressions sont d’autant plus préjudiciables qu’il n’existe pas d’alternatives européennes susceptibles d’attirer des volumes d’utilisateurs comparables à ceux des réseaux sociaux détenus par des entreprises états-uniennes ou chinoises.

Un texte remis en cause avant même sa pleine mise en œuvre

Le DSA fait ainsi l’objet de remises en cause par des acteurs tant extérieurs à l’UE qu’internes. D’aucuns critiquent sa complexité ou sa simple existence, tandis que d’autres réclament une application plus agressive. L’entrée en application de ce texte n’avait pourtant pas vocation à être une solution miracle à tous les problèmes de modération. En outre, dans la mesure où l’UE a entendu substituer à un phénomène opaque d’autorégulation des plateformes un modèle exigeant de corégulation impliquant acteurs publics, entreprises et société civile, le succès du DSA dépend du développement d’un écosystème complexe où les règles contraignantes font l’objet d’une pression politique et citoyenne constante, et sont complétées par des codes de conduite volontaires.

Les actions et déclarations des parties prenantes dans le débat public – par exemple, les régulières allégations de censure émises par certains propriétaires de plateformes – suscitent une confusion certaine dans la compréhension de ce que permet, ou non, la réglementation existante. Des outils d’encadrement des réseaux sociaux existent déjà : il convient d’en évaluer la teneur et la portée avec recul, et de les exploiter efficacement et rigoureusement, avant d’appeler à la création de nouvelles réglementations de circonstance, qui pourraient nuire davantage aux droits des individus en ligne.

Cet article est proposé en partenariat avec le colloque « Les propagations, un nouveau paradigme pour les sciences sociales ? », qui se tiendra à Cerisy (Manche), du 25 juillet au 31 juillet 2025.The Conversation

Valère Ndior, Professeur de droit public, Université de Bretagne occidentale

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cloud, IA et autonomie stratégique : l’Arcep en première ligne pour une régulation européenne proactive

Commission

En matière de cloud et d'intelligence artificielle (IA), la régulation n’est pas un frein : tel est le message que Laure de La Raudière, présidente de l’Arcep, le gendarme français des Télécoms, est allée porter fin juin à Bruxelles devant les parlementaires européens. Alors que la Commission mène une consultation publique sur l’avenir des politiques en matière de cloud et d’IA, le régulateur français des télécoms défend l'idée de doter l’Europe d’un cadre économique pro-investissement, stable et ambitieux, au service de sa souveraineté technologique.

Forte de son expérience dans le secteur des télécoms — où la régulation a permis à la France de devenir le premier pays européen en matière d’abonnements très haut débit —, l’Arcep plaide pour une approche transposable aux infrastructures numériques du futur. Car l’enjeu dépasse de loin le simple déploiement de serveurs ou d’algorithmes car il s’agit d’assurer l’autonomie stratégique de l’Union européenne dans un contexte de dépendance persistante aux géants américains du cloud et de l’IA.

Réguler pour investir : l’exemple des télécoms comme matrice

Le raisonnement de l’Arcep s’appuie sur le constat éprouvé qu'un cadre réglementaire clair et prévisible permet de mobiliser des capitaux de long terme. En France, le co-investissement dans la fibre optique ou les mécanismes d’obligations d’accès ont ainsi permis un déploiement massif, sur l’ensemble du territoire. À l’échelle européenne, ces outils ont généré chaque année quelque 50 milliards d’euros d’investissement dans les télécoms.

Appliquée au cloud et à l’IA, cette philosophie suppose plusieurs évolutions comme un suivi précis des investissements, une transparence sur l’accès aux infrastructures critiques, une ouverture aux acteurs émergents. Autrement dit il s'agit d'éviter que les « gatekeepers » du numérique ne verrouillent les marchés, en imposant leur modèle intégré, fermé et hégémonique.

La régulation doit donc s’exercer en amont pour empêcher l’émergence de monopoles de fait. L’Arcep appelle ainsi à une application rapide et agile des nouveaux instruments européens, comme le Data Act et le Digital Markets Act, afin de prévenir les effets de verrouillage, faciliter la portabilité des données et garantir un accès équitable aux ressources (calcul, énergie, licences, API…).

Ouverture, interopérabilité, souveraineté

L’accélération des modèles d’IA générative, et en particulier des systèmes dits “agentiques”, renforce l’urgence d’une intervention coordonnée. Sans portabilité des modèles, sans interopérabilité des services cloud, sans documentation publique des API, les acteurs européens risquent d’être réduits à de simples sous-traitants technologiques.

En ce sens, l’Arcep voit dans les « communs numériques » une alternative crédible aux solutions dominantes : des infrastructures ouvertes, résilientes, soutenues par la puissance publique, au service d’un écosystème diversifié. Ces communs, conjugués à des exigences d’accès “FRAND” (fair, reasonable and non discriminatory), permettraient de rééquilibrer les forces au sein de chaînes de valeur de plus en plus concentrées.

C’est là que la régulation prend une dimension géopolitique. Car l’autonomie stratégique de l’Europe ne se décrète pas mais se construit par des choix économiques, juridiques et industriels cohérents. Doter l’UE d’un cadre économique clair pour le cloud et l’IA, c’est lui donner les moyens de peser dans le concert des puissances technologiques.

Durabilité numérique : un impératif compétitif

Mais l’Arcep ne s’arrête pas là et dans sa contribution, elle insiste également sur l’enjeu environnemental, souvent relégué au second plan. Or les infrastructures numériques sont énergivores. En France, 10 % de l’électricité est ainsi déjà consommée par le numérique, et les émissions des datacenters progressent de 10 % par an.

Pour y répondre, l’Autorité promeut une approche d’écoconception des services numériques, fondée sur un référentiel qu’elle a elle-même développé. Celui-ci encourage l’usage de standards ouverts, la sobriété des interfaces (limitation du scroll infini, encodage optimisé) et la lutte contre l’obsolescence logicielle. L’objectif est de faire de la soutenabilité un levier de compétitivité et non un handicap réglementaire.

Elle appelle à harmoniser à l’échelle européenne les outils de mesure des impacts environnementaux du numérique (eau, énergie, matières premières), afin d’intégrer ces paramètres dans les politiques de déploiement — notamment pour les datacenters, dont l’empreinte carbone dépend directement du mix énergétique local.

Vers une gouvernance mondiale de l’IA : la France à l’initiative

Cette ambition régulatrice, l’Arcep l’inscrit dans une dynamique plus large portée par la diplomatie française. En juin 2023, à l’issue du Sommet pour un nouveau pacte financier mondial, Emmanuel Macron annonçait une initiative conjointe avec l’Inde pour instaurer une gouvernance mondiale de l’intelligence artificielle. Avec pour objectif de définir des standards éthiques, environnementaux et industriels partagés dans un monde technologique de plus en plus polarisé.

Cette démarche a abouti à la création de l’AI Global Partnership, un forum multilatéral réunissant États, chercheurs et entreprises, où la France défend une vision humaniste et ouverte de l’IA, à rebours des logiques extractivistes ou sécuritaires qui prévalent ailleurs.

Dans ce contexte, la contribution de l’Arcep s’inscrit pleinement dans une stratégie de projection normative européenne. Elle participe de ce que certains appellent déjà une « diplomatie de la régulation », dans laquelle l’Europe, faute d’être un géant technologique, entend devenir une puissance normative — capable d’imposer ses règles, non ses machines. À condition que l'Europe tienne bon sur ces appuis ; les récentes rumeurs d'un accord douanier avec les Etats-Unis qui se ferait au détriment des législations régulatrices européennes a de quoi inquiéter. 

Élections européennes 2024 : un scrutin ciblé comme jamais par la désinformation

 

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Rarement une élection aura à ce point été ciblée par des ingérences étrangères et des tentatives de désinformation. « Des institutions, autorités, acteurs de la société civile et vérificateurs de faits tels que l’Observatoire européen des médias numériques, le Réseau européen des normes de vérification des faits et EUvsDisinfo ont détecté et révélé de nombreuses tentatives de tromper les électeurs avec des informations manipulées ces derniers mois », assurait mercredi le Parlement européen.

« Les acteurs de la désinformation ont diffusé de fausses informations sur la façon de voter, cherché à décourager les citoyens de voter ou encore cherché à semer la division et la polarisation avant le vote en détournant des sujets de grande envergure ou controversés. Parfois, ces tentatives de tromper consistent à inonder l’espace informationnel avec une abondance d’informations fausses et trompeuses, dans le but de détourner le débat public. Souvent, des dirigeants et leaders politiques sont ciblés par des campagnes de manipulation de l’information. Plusieurs politiques européennes sont souvent ciblées par la désinformation : le soutien à l’Ukraine, le Pacte vert pour l’Europe et la migration », détaille le Parlement.

Une boîte à outils dédiée pour contrer la manipulation de l’information et l’ingérence étrangère

« Bien que les menaces soient présentes, les réponses collectives de l’UE sont réelles » veut rassurer l’institution. « Pour renforcer la résilience face aux tentatives d’ingérence externe, l’UE a développé une boîte à outils dédiée pour contrer la manipulation de l’information et l’ingérence étrangère. » Une boîte qui comprend plusieurs dispositifs allant de la sensibilisation situationnelle et du renforcement de la résilience à la législation et aux leviers diplomatiques en passant par l’éducation aux médias ou la vérification des faits.

Outre la loi sur les services numériques (DSA) qui encadre les réseaux sociaux, la loi sur l’IA et la loi sur la transparence et le ciblage de la publicité politique, du côté préventif, la Commission a adopté en mars des directives électorales, rappelant les mesures que les plateformes doivent adopter pour assurer la conformité. En avril, la Commission a aussi organisé un test de résistance volontaire avec ces plateformes désignées, la société civile et les autorités nationales.

TikTok a d’ailleurs échoué à ce test. La plateforme a autorisé la mise en ligne de publicités contenant de la désinformation liée aux élections européennes, selon un rapport publié mardi, contrevenant ainsi à ses propres conditions d’utilisation et mettant en doute sa capacité à détecter les fausses informations à quelques jours du scrutin.

(Article publié dans La Dépêche du Dimanche 9 juin 2024)

Européennes 2024 : les réseaux sociaux luttent-ils contre l’abstention ?

 

Europe

Par Marie Neihouser, Institut catholique de Lille (ICL) et Anastasia Magat, Université Grenoble Alpes (UGA)

À la veille des élections européennes du 9 juin, la participation électorale est un enjeu majeur. Un électeur français sur deux s’était abstenu lors des élections européennes de 2019. En 2024, ce chiffre diminuerait très légèrement d’après un sondage (optimiste) d’Eurobaromètre.

Ainsi, 67 % des Français déclarent qu’ils iront probablement voter ce dimanche 9 juin. Les moins de 25 ans et les classes populaires forment les catégories sociales s’abstenant le plus. Face à ce manque d’engouement, les candidats tentent de mobiliser par tous les moyens, et notamment par les réseaux sociaux. C’est par exemple le cas de Jordan Bardella, tête de liste du Rassemblement national pour ces élections. Le candidat mise sur ses bonnes performances sur TikTok notamment pour mobiliser les franges de la population les plus éloignées de la politique, et en particulier les jeunes. Mais les réseaux sociaux sont-ils vraiment en mesure de ramener aux urnes les publics les plus éloignés de la politique ? À la lumière des conclusions d’un chapitre « Les votes se jouent-ils sur les réseaux sociaux ? » co-écrit dans l’ouvrage collectif Citoyens et partis après 2022. Éloignement, Fragmentation, paru en mai 2024, nous proposons ici quelques éléments de réponse.

Les réseaux sociaux démocratisent la politique

Lors de l’élection présidentielle de 2022, presque un tiers des moins de 35 ans déclaraient, selon l’enquête PEOPLE 2022, avoir consulté, partagé ou commenté du contenu en lien avec l’élection sur les réseaux sociaux. Ainsi, chez les jeunes, les réseaux sociaux pourraient favoriser la participation politique en permettant une mobilisation plus épisodique et flexible, correspondant à un nouveau rapport au politique.

Toujours d’après l’enquête People 2022, parmi celles et ceux qui adoptent ces pratiques politiques en ligne, 36 % appartiennent aux classes populaires (ouvriers et employés) et 15 % à des professions intermédiaires (par exemple infirmiers, professeurs des écoles et techniciens). Le fait de ne pas arriver à boucler ses fins de mois apparaît également comme une caractéristique sociale favorable aux pratiques politiques en ligne, sans que l’on ne comprenne encore vraiment pourquoi.

Les réseaux sociaux semblent donc démocratiser la politique pour des catégories de population traditionnellement plus éloignées, en réduisant les contraintes en termes de temps ou encore de compétences spécifiques habituellement rattachées aux activités politiques. Les individus peuvent s’informer n’importe où, n’importe quand et de manière moins formelle sur les réseaux sociaux, même si ces derniers peuvent être décriés pour leur manque de fiabilité quant aux informations qu’ils diffusent.

Conscients de cet état de fait, les candidats intègrent de plus en plus intensément les réseaux sociaux dans leur stratégie de communication politique. Ils multiplient leurs présences en ligne, tant sur Twitter, Facebook ou YouTube, que, désormais, sur Instagram, TikTok ou encore Twitch.

Jordan Bardella illustre parfaitement cet usage intensif des réseaux sociaux avec 1,3 million d’abonnés sur TikTok et 500 000 abonnés et 1 323 posts sur Instagram. En effet, chaque plate-forme attire des publics relativement différenciés, Facebook étant plutôt représentative de la population française en termes d’âge et de catégories socioprofessionnelles quand TikTok, Instagram ou Twitch attirent les plus jeunes et X les plus intéressés par la politique. En étant présents sur un maximum de plates-formes, les candidats espèrent donc toucher un maximum de population.

Continuité en ligne et hors ligne de la politisation

Pourtant, si l’usage des réseaux sociaux est en croissance constante dans la population française – 47 % des Français déclarent s’être informés sur la campagne présidentielle de 2022 au moins une fois via les réseaux sociaux publics (Instagram, Twitter, etc.) –, seulement 8,9 % le font régulièrement.

Surtout, les usages politiques actifs (like, commentaire ou partage de contenu en lien avec la campagne) des réseaux sociaux restent moins fréquents que les usages dits passifs (consommation d’information). Parmi toutes les pratiques politiques, ce sont celles qui demandent le moins d’engagement qui sont les plus fréquentes dans la population française. Ainsi, d’après l’enquête PEOPLE 2022 : si 47,1 % des Français déclarent avoir consulté du contenu en lien avec la campagne de 2022 sur les réseaux sociaux, les chiffres tombent à 28,2 % pour celles et ceux qui déclarent avoir commenté de tels contenus et à 26,3 % concernant le partage.

En miroir, 86,6 % des personnes interrogées déclarent avoir parlé de la campagne hors ligne et 69,5 % avoir lu des tracts de campagne. 19,2 % ont par ailleurs assisté à un événement politique (meeting, etc.) et 18,6 % ont rencontré des militants.

Ces chiffres démontrent donc que l’adoption de pratiques politiques en ligne – et même hors ligne – reste encore largement discriminante. Elle est en effet largement déterminée par le niveau d’intérêt pour la politique des individus. De plus, les pratiques politiques en ligne ont tendance à se cumuler : un individu qui commente du contenu en lien avec la campagne aura aussi tendance à en partager et à en liker, et ce, sur plusieurs plates-formes.

Elles viennent par ailleurs bien souvent compléter une participation politique hors ligne. En effet, les pratiques politiques en ligne sont fonction de l’intensité de l’engagement militant des personnes. Les plus militants sont donc non seulement actifs sur les réseaux sociaux mais ils sont aussi – et surtout ! – ceux qui se rendent le plus régulièrement jusqu’aux urnes. Ainsi, huit personnes sur 10 qui déclarent trois pratiques en ligne ont voté aux deux tours de l’élection présidentielle de 2022. Plutôt qu’une politisation uniquement en ligne, les réseaux sociaux participent donc davantage à une continuité de la politisation, tant pour s’informer que pour participer. En conséquence, ce sont bien les pratiques politiques hors ligne qui continuent à déterminer la participation électorale.

Les réseaux sociaux seuls ne favorisent pas le vote

Une plus grande information ou familiarité avec la politique ne conduit pas nécessairement au vote. En effet, la participation électorale et le choix du candidat sont multi-déterminés et la politisation sur les réseaux sociaux ne suffit pas. Le fait d’aller voter reste avant tout motivé par le fait d’avoir déjà voté aux élections précédentes et par l’adoption de pratiques politiques hors ligne, comme la lecture de tracts ou la discussion avec des militants. Les partis politiques n’auraient donc pas intérêt à délaisser les techniques plus « traditionnelles » pour mobiliser leur électorat.

D’autant plus que les réseaux sociaux ne sont pas les seuls canaux d’accès à l’information. La télévision reste d’ailleurs le canal prioritaire pour s’informer lors des campagnes électorales – notamment chez les plus âgés. Un Français sur deux s’est informé via la télévision lors de la campagne présidentielle de 2022.

Certes, il est loin le temps des 30 millions de téléspectateurs pour le débat d’entre-deux-tours entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. Cependant, même pour des élections moins populaires comme les européennes, le débat des têtes de liste du 27 mai 2024 organisé par BFMTV a tout de même réuni 4,8 % de l’audience. Plutôt qu’une opposition entre médias traditionnels et réseaux sociaux, nous constatons d’ailleurs une convergence informationnelle avec des individus plus actifs dans leur information mêlant divers canaux. De même, la production médiatique s’articule entre les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Ainsi, les débats télévisés entre candidats sont commentés par la presse comme le Live du journal Le Monde, ou sur Twitter.

Au final, et pour répondre à notre question initiale, nous constatons que les réseaux sociaux ne permettent pas, à eux seuls, de lutter contre l’abstention. Ainsi, même si la nouvelle application TenTen, très en vogue chez les jeunes, appelle directement tous les citoyens à aller voter, la participation électorale risque de rester « en mode avion » dimanche 9 juin.The Conversation

Marie Neihouser, Chercheuse en science politique, Université de Toulouse, chercheuse associée au CERTOP et à ESPOL-Lab, Institut catholique de Lille (ICL) et Anastasia Magat, Doctorante en sociologie, Sciences Po Grenoble, Université Grenoble Alpes (UGA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’Europe veut s’armer contre la cybercriminalité avec le Cyber Resilience Act

 

cybersecurity

Par Patricia Mouy, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et Sébastien Bardin, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Assez des cyberattaques ? La loi sur la cyberrésilience, ou Cyber Resilience Act a été adoptée par les députés européens le 12 mars dernier et arrive en application dans les mois à venir, avec l’ambition de changer la donne en termes de sécurité des systèmes numériques en Europe.

Alors que les systèmes numériques sont littéralement au cœur des sociétés modernes, leurs potentielles faiblesses face aux attaques informatiques deviennent des sources de risques majeurs – vol de données privées, espionnage entre états ou encore guerre économique. Citons par exemple le cas de Mirai, attaque à grande échelle en 2016, utilisant le détournement de dispositifs grand public comme des caméras connectées pour surcharger des domaines Internet d’entreprise, attaque de type DDoS (déni de service distribué). Mirai a entrainé entre autres l’arrêt ou des difficultés majeures dans les accès à de grands sites comme GitHub, Netflix ou Reddit. Les dispositifs connectés grand public sont la cible privilégiée de ce genre d’attaque.

Pour les systèmes informatiques critiques (dispositifs de santé connectés, cartes à puce, transports autonomes) le besoin de sécurité est donc toujours plus élevé. Une régulation stricte en matière de cybersécurité a été rendue obligatoire et concerne des milliers d’entités appartenant à plus de dix-huit secteurs jugés sensibles (banques et infrastructures financières, transports, santé, infrastructures et fournisseurs de services numériques, etc.). Cependant, la cybermenace ne s’arrête pas à ces secteurs sensibles et critiques. Les attaques visent aussi de multiples secteurs et les particuliers non concernés par ces précédentes directives de cybersécurité.

Sécuriser tous les secteurs, pas seulement les plus critiques

Le Cyber Resilience Act vise désormais la totalité des secteurs sans distinction, avec l’ambition de changer la donne en termes de sécurité des systèmes numériques utilisés en Europe. Comme annoncé par Nicola Danti, député européen, « La loi sur la cyberrésilience renforcera la cybersécurité des produits connectés, en s’attaquant aux vulnérabilités matérielles et logicielles, faisant de l’UE un continent plus sûr et plus résilient ». Par « produits connectés » s’entendent bien sûr les montres connectées, les smartphones, toute domotique connectée, mais également les logiciels de gestion d’identité ou les gestionnaires de mots de passe. Concrètement, cela imposera d’avoir des configurations sécurisées avec mises à jour gratuites mais aussi une totale transparence envers le consommateur sur les vulnérabilités.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le Cyber Resilience Act (CRA). La plupart des produits matériels et logiciels ne sont actuellement couverts par aucune législation européenne traitant de leur cybersécurité et, de plus, ne fournissent qu’un faible niveau de sécurité, souvent peu ou pas documenté. Le but de cette législation est donc à la fois de créer les conditions nécessaires au développement de produits sécurisés dès la conception mais aussi de veiller à ce que les fabricants prennent la sécurité au sérieux tout au long du cycle de vie d’un produit.

La loi européenne sur la cyberrésilience va donc beaucoup plus loin que les directives précédentes, en s’attaquant à tout système numérique connecté directement ou indirectement. Dans le rapport associé, la Commission européenne indique que cette loi provient du constat de vulnérabilités généralisées et d’un manque d’informations auprès des utilisateurs pour choisir des produits dont le niveau de sécurité est satisfaisant. Les cyberattaques sont ainsi de plus en plus fructueuses pour les criminels, avec un coût estimé à 5 500 milliards de dollars dans le monde en 2021.

Garantir la cybersécurité tout au long de la production

En s’adressant à tous les systèmes numériques, les exigences de cybersécurité poussées par le CRA concernent tous les fabricants et développeurs de produits contenant des éléments numériques matériels ou logiciels. Ces exigences s’appliquent dès la conception des produits mais aussi tout au long de leur cycle de vie, dont leur mise à jour. L’enjeu est énorme mais les défis à surmonter sont notables :

  1. être capable d’évaluer tout type de systèmes numériques, afin d’améliorer la qualité générale des écosystèmes numériques ;

  2. s’adapter à la complexité croissante des systèmes numériques et à l’évolution de leurs modes de production ;

  3. s’adapter à la complexité toujours plus croissante des attaques.

Le but étant d’encourager et d’étendre la mise en place des meilleures pratiques en matière de cybersécurité et d’inciter les fabricants à jouer la carte de la prévention, par exemple en affichant les exigences de sécurité sur les produits. On pourrait imaginer que par la suite, d’autres acteurs (marché, assurance…) donnent eux aussi des incitations en ce sens, permettant au final de monter le niveau général de cybersécurité, et ceci aux deux extrémités du spectre, des systèmes très simples aux systèmes sécurisés.

Des défis encore à relever

Cependant, ces avancées souhaitables vont exercer une pression forte à la fois sur les développeurs et sur le besoin en évaluateurs de ces systèmes, des experts en cybersécurité qui représentent une denrée rare. Une partie de la solution peut passer par outiller au maximum les experts et les développeurs, pour rendre les procédures de développement sécurisé et d’évaluation sécuritaire plus efficaces.

D’une part, il est possible d’envisager des analyses de la sécurité des produits quasiment automatiques pour assurer un audit basique de sécurité. D’autre part, la conception d’outils d’analyses avancés et interactifs permettrait à l’expert d’effectuer en un temps raisonnable des analyses de sécurité en profondeur. Ces outils devront être dotés d’une modélisation fine des attaquants afin de permettre de considérer des menaces toujours plus sophistiquées.

La France dispose historiquement d’experts de premier plan en évaluation sécuritaire. Mais face à l’augmentation du nombre de systèmes à évaluer et de leur diversité, ainsi que l’augmentation drastique de la complexité des attaques et des systèmes à évaluer, il est aujourd’hui indispensable de les épauler avec de nouvelles avancées scientifiques et techniques.

Développer de nouvelles techniques pour évaluer la sécurité des produits

Le projet SecurEval a justement pour objectif l’avancement des connaissances et la production d’outils dans le domaine de l’évaluation de la sécurité des systèmes numériques. Il se focalise en particulier sur la sécurisation de systèmes et de composants existants, a contrario d’approches de type « security by design », qui vont intégrer des contraintes de développement sécurisé dès la conception. Le but à terme est de proposer comme preuve de concept une chaîne d’outils provenant des laboratoires de recherche français à la pointe sur ces sujets pour proposer une solution complète pour l’évaluation de différentes propriétés de sécurité, allant de la recherche de vulnérabilités à la preuve formelle du respect de propriétés de sécurité.

Afin de répondre à cet objectif, des travaux de recherche sont menés au sein du projet SecurEval pour refondre les techniques d’analyse de code. L’objectif est de se fonder sur** des modélisations mathématiques fines et non sur des méthodes empiriques et incertaines et de développer des outils pour appliquer automatiquement ces techniques. Il faut ensuite adapter ces outils aux objectifs de l’évaluation de sécurité et au passage à l’échelle de systèmes de plus en plus complexes.

Par exemple, les partenaires du consortium de SecurEval spécialisés en évaluation formelle, sécuritaire et en analyse de programmes travaillent main dans la main pour adapter leurs outils de certification de systèmes critiques au cadre cybersécuritaire plus large imposé par le CRA. Ils proposent des techniques d’analyse automatisées couvrant au maximum les différentes étapes du processus de certification, de la vérification de conformité avec la politique de sécurité choisie jusqu’à l’analyse des vulnérabilités. Il s’agit aussi de prendre en compte les particularités du domaine et du cyberattaquant considéré : quels sont ses objectifs (par exemple, fuite d’informations ou de prise de contrôle du système) ou quels sont ses moyens (types de cyberattaques).

Le Cyber Resilience Act a été voté par le Parlement en mars 2024, pour une entrée en vigueur attendue dans le courant de l’année. Les acteurs concernés (fabricants, importateurs et distributeurs de matériel et de logiciels) auront alors trois ans pour s’adapter à ces nouvelles exigences, ce qui amènera des modifications notables dans leurs pratiques ainsi qu’une cybersécurité accrue dans l’écosystème numérique européen.


Le PEPR Cybersécurité et son projet SecurEval (ANR-22-PECY-0005) sont soutenus par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. Elle a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.The Conversation

Patricia Mouy, Responsable de laboratoire sur la sûreté et sécurité des logiciels et reponsable de l'axe tranverse Cybersécurité du CEA-List, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) et Sébastien Bardin, Chercheur Senior au CEA List, Fellow, Responsable du groupe "Analyse de code binaire pour la sécurité", PhD, Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’Europe peut-elle faire émerger des champions du numérique ?

 

L’Europe dispose aujourd'hui de la réglementation des activités digitales la plus complète au monde. Flickr/Descrier, CC BY-SA
Par Julien Pillot, INSEEC Grande École

Règlement général sur la protection des données (RGPD), législation sur les marchés numériques (DMA), règlement européen sur les services numériques (DSA), AI Act sur l’intelligence artificielle (IA)… Ces dernières années, l’Union européenne (UE) s’est dotée d’un arsenal juridique supposé lui conférer les moyens de mieux contrôler les activités des personnes et des organisations dans la sphère numérique. Quelle peut être la portée de tels outils face aux géants américains et chinois du secteur ? Éléments de réponse avec Julien Pillot, enseignant-chercheur en Économie à l’INSEEC Grande École.


Peut-on dire que l’UE est en pointe en matière de régulation de l’économie numérique ?

Il serait bien présomptueux de penser que les autres grandes puissances sont passives au regard du développement des activités numériques, et que seule l’Europe est consciente des problèmes que celles-ci peuvent engendrer. Les autres juridictions, États-Unis et Chine en tête, font également évoluer leurs règles. En revanche, les approches comme les objectifs peuvent différer. La Chine, par exemple, a pris des décisions particulièrement drastiques pour lutter contre l’addiction des jeunes aux écrans et aux jeux vidéo. Les États-Unis ont, quant à eux, opté pour une approche régulatoire de l’IA différenciée selon les secteurs d’activité, plutôt qu’une démarche à portée générale comme en Europe.

Néanmoins, je crois qu’on peut considérer qu’avec le RGPD, le DSA, le DMA et l’IA Act, l’Europe dispose de l’arsenal le plus complet, mais surtout, a su s’imposer ces dernières années comme une véritable puissance normative en poussant nos partenaires étrangers à se mettre en conformité avec nos réglementations. C’est la grande force du marché européen auquel nulle entreprise étrangère, fût-ce un géant du numérique, ne peut se permettre de tourner le dos.

Enfin, cette réglementation vise également à renforcer la souveraineté de l’UE dans un monde certes toujours plus interconnecté, mais aussi profondément divisé. Car, loin des idéaux initiaux de liberté et de partage sans frontière, l’espace numérique s’est imposé comme un terrain de conquêtes économiques et d’influence géostratégique comme culturelle des plus convoités.

Pouvez-vous donner un exemple ?

TikTok illustre parfaitement la façon dont les services numériques « stars » peuvent devenir des instruments d’influence culturelle et politique. Les puissances occidentales pointent plusieurs problèmes. D’une part, TikTok serait un cheval de Troie qui espionnerait, à leur insu, les utilisateurs, et notamment les dirigeants politiques et économiques. C’est d’ailleurs cet argument de cybersécurité qui a poussé le gouvernement à interdire l’installation de TikTok – mais aussi d’autres applications récréatives telles que Netflix ou Instagram – des téléphones de 2,5 millions d’agents de service public.

Aux États-Unis, l’application a été interdite entre 2020 et 2021, pour être de nouveau autorisée à la condition de localiser l’ensemble des données des utilisateurs américains dans un serveur de l’entreprise Oracle localisé au Texas. En ce début d’année 2024, un projet transpartisan voté à l’écrasante majorité au Congrès, prévoit l’interdiction de TikTok aux États-Unis, à moins que la filiale locale passe sous contrôle capitalistique américain sous 18 mois. Un épisode supplémentaire de la guerre froide que se livrent Pékin et Washington.

D’autre part, l’application serait programmée pour être extrêmement addictive, et pousser du contenu culturel en Chine, et du contenu de divertissement en Occident. Sur ce point, et si ces soupçons sont avérés, on comprend comment une application aussi populaire, placée entre les mains d’un gouvernement impérialiste, peut se muer en un outil d’influence, de désinformation ou de propagande majeur, ou pire encore, une arme visant à abrutir la jeunesse des puissances étrangères. Il ne faut jamais oublier qu’il y a deux façons de remporter une « guerre des cerveaux » : former, et retenir, les meilleurs éléments sur son territoire ; ou affaiblir la capacité des adversaires à y parvenir.

Les plates-formes américaines et chinoises peuvent-elles réellement craindre une véritable limitation de leurs activités en Europe ?

Je rappelle souvent que la qualité d’un règlement ne se juge pas uniquement au texte, mais à la façon dont il sera appliqué avec un degré suffisant de sécurité juridique pour les parties. Ainsi, l’efficacité d’une règle va dépendre étroitement de la nature de la sanction encourue et de la crédibilité que les entreprises accordent tant à la capacité des autorités à détecter une pratique frauduleuse, et à la menace d’une forte sévérité dans l’échelle des sanctions prévues.

Pour ce qui concerne l’économie numérique, après une phase d’observation – voire, osons le terme, de naïveté – on voit de premières sanctions assez significatives tomber, que ce soit sur le fondement du RGPD ou de l’antitrust. Pensons que les autorités européennes ont déjà prononcé pour 4,5 milliards d’euros de sanctions pour défaut de conformité au RGPD depuis son entrée en vigueur en 2017 ! Quant aux règlements les plus récents, DSA et DMA, ils entrent progressivement en vigueur et montreront leur efficacité dans la durée.

De manière générale, les autorités européennes durcissent le ton vis-à-vis des entreprises étrangères, tant et si bien que la Commissaire à la concurrence, Margrethe Vestager, n’a pas hésité à brandir la menace d’un démantèlement à l’endroit d’Alphabet (Google) pour ses pratiques sur le marché de l’AdTech lors d’une conférence de presse en date du 14 juin 2023. Nous verrons si ce durcissement dans le discours se traduira dans les actes.

L’Europe est-elle condamnée à rester une puissance numérique de second rang (notamment quand on considère les écarts en termes d’investissements) ? Dans quelle mesure la réglementation européenne peut-elle se montrer efficiente pour faire émerger des champions mondiaux et réduire notre dépendance économique comme culturelle et géostratégique ?

La tech européenne est nettement plus dynamique qu’il n’y paraît. Pour s’en apercevoir, il faut accepter de ne pas focaliser sur la partie émergée de l’iceberg et analyser l’écosystème dans son ensemble. L’Europe fournit de nombreux talents aux géants étrangers, mais compte aussi de nombreuses entreprises performantes, dans des secteurs aussi divers que l’IA, le gaming, le cloud, les FinTech… En 2023, l’Europe comptait 311 licornes (entreprises valorisées plus d’un milliard de dollars US), dont 19 décacornes.

Photo de Margrethe Vestager
En juin, 2023, la Commissaire européenne à la concurrence, Margrethe Vestager, brandi la menace d’un démantèlement à l’endroit d’Alphabet (Google). Friends Of Europe/Flickr, CC BY-SA

En revanche, il est vrai que cette réglementation européenne ne changera pas la donne sur le plan structurel. Elle ne va pas améliorer notre déficit de compétitivité sur le capital venture, ou sur le hardware. Elle ne dit rien non plus de la vigueur des politiques industrielles ou protectionnistes, que ce soit via des investissements fléchés ou de la commande publique, qui seront menées dans les prochaines décennies.

Enfin, ces règles ne me semblent pas en mesure d’affaiblir suffisamment les leaders étrangers pour permettre à des concurrents européens d’émerger, à plus forte raison que ces règlements, plutôt que de remettre en cause les business models établis (et donc les stratégies gagnantes), a plutôt tendance à les considérer comme acquis et à les figer. Dit autrement, on ne voit pas émerger un vrai contre-modèle économique européen qui aurait pu, par exemple, mieux valoriser la sobriété numérique.

Au-delà, la souveraineté numérique européenne est-elle possible ? À quoi pourrait-elle ressembler ?

Les Vingt-Sept ont fait le choix d’actionner trois leviers : d’abord, celui de la régulation, de façon à limiter l’expression du pouvoir de marché des géants étrangers auxquels elle entend imposer des normes techniques et comportementales, qui viennent s’ajouter aux obligations fiscales introduites avec la « taxe Gafam ».

Ensuite, celui de l’autonomie stratégique en se donnant les moyens, par le jeu des investissements publics, de relocaliser la production de certains biens ou services critiques, pour ne plus se faire imposer les prix et la disponibilité par l’étranger. La volonté de se doter de capacités extractives de métaux critiques, ou de giga factories dédiées à la production de microprocesseurs, participe de cet objectif.

Enfin, celui du leadership technologique pousse l’Europe à investir massivement dans les technologies qui sont porteuses de croissance, d’emploi, et surtout de domination technique sur le long terme. C’est en ce sens que l’Europe entend développer l’informatique quantique ou l’IA générale. Impossible de ne pas penser aux 27 milliards d’euros d’investissements sur 5 ans suggérés par le rapport de la Commission Intelligence artificielle (remis au Président de la République le 14 mars 2024), montant requis pour pouvoir jouer un rôle dans le développement de ce secteur.

Il faut bien comprendre que la nature des enjeux, les forces en présence et les investissements nécessaires sont des éléments qui placent d’emblée la question de la souveraineté numérique à l’échelon européen. Et même si l’Europe ne gagnera probablement pas tous les combats qu’elle a engagés, elle démontre chaque jour qu’elle prend la question de la souveraineté numérique très au sérieux.


Cette contribution est publiée en partenariat avec le Printemps de l’Économie, cycle de conférences-débats qui se tiendront du mardi 2 au vendredi 5 avril au Conseil économique social et environnemental (Cese) à Paris. Retrouvez ici le programme complet de l’édition 2024, intitulée « Quelle Europe dans un monde fragmenté ? »The Conversation

Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Economie (Inseec) / Pr. associé (U. Paris Saclay) / Chercheur associé (CNRS), INSEEC Grande École

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

DSA, DMA, lutte contre la désinformation et les pratiques anticoncurrentielles : les géants du numérique à l’épreuve du cadre réglementaire européen

UE

Par Constantin Pavléas, avocat spécialisé en droit des nouvelles technologies, fondateur et dirigeant du cabinet Constantin Pavléas Avocats

En vertu du Digital Services Act (DSA), applicable aux très grandes plateformes depuis août 2023 et à l’ensemble des plateformes en ligne depuis février 2024, l’Union Européenne lance une action visant à lutter contre la désinformation avec, en point de mire, les élections européennes de juin prochain. La notion de désinformation - à distinguer de la mésinformation - s’applique aux informations manifestement fausses ou trompeuses, créées, présentées et diffusées dans un but lucratif ou pour tromper intentionnellement le public. En tant que telles, elles présentent une menace pour les démocraties européennes et mettent en danger la santé, la sécurité et l’environnement des citoyens de l’UE. Parmi les mesures prises par l’UE pour lutter contre la désinformation sur les réseaux, certaines sont de nature incitative, d’autres de nature plus contraignante, voire répressive. 

Les mesures incitatives prennent la forme de lignes directrices émises par la Commission européenne à l’intention des plateformes hébergeant les réseaux sociaux, les incitant à se conformer aux règles instituées par le DSA. Par exemple: identifier certains contenus générés par de l'intelligence artificielle (à noter que cette identification deviendra obligatoire pour les « deep fakes » conformément au nouveau règlement sur l’intelligence artificielle, dont la publication est attendue dans les prochains mois) ; permettre aux utilisateurs de signaler des contenus truqués; ou encore accorder au régulateur un accès à leurs algorithmes (à noter que selon le DSA, cet accès est obligatoire sur demande justifiée notifiée par la Commission européenne aux Très Grandes Plateformes, soit les fournisseurs de services en ligne qui atteignent 45 millions d’utilisateurs mensuels ou 10% de la population européenne). 

D’autres mesures sont plus contraignantes et visent à établir et sanctionner des manquements aux règles européennes en matière de modération des contenus et de transparence des données. Des enquêtes préliminaires avaient déjà été ouvertes contre les grands opérateurs de réseaux sociaux, tous américains à l’exception de TikTok, en vue de déterminer si le respect d'une série d’obligations - comme celle d'agir "promptement" pour retirer tout contenu illicite ou d'en rendre l'accès impossible dès que la plateforme en a connaissance - avaient bien été respectées. 

Aujourd’hui, une nouvelle étape est franchie avec l’ouverture d’une enquête « formelle » à l’encontre de X (anciennement Twitter) visant à établir si la plateforme a effectivement contribué à diffuser des contenus illégaux et de désinformation au sein de l’UE. Dès septembre 2023, la Commission européenne s'était émue du taux de désinformation présent sur X, épinglant les résultats particulièrement mauvais obtenus lors de tests effectués sur plusieurs plateformes. 

A deux mois des élections européennes, on peut comprendre que Bruxelles s'inquiète de l'impact sur la campagne électorale des sons, photos et vidéos, notamment ceux créés avec l’assistance de l'intelligence artificielle générative, qui pourraient s’apparenter à une manipulation d’une opinion publique exposée à l’influence d’Etats ou d’organisations malveillants. Liberté d’expression vs lutte contre la désinformation. Le cadre légal européen est en place et les grandes plateformes numériques le connaissent. Va-t-on vers un bras de fer ou la tendance sera-t-elle à la conciliation ? La période à venir, sensible sur le plan politique, présentera une opportunité intéressante de tester l’efficacité des outils mis au service du droit… 

D’autant que ce cadre européen de régulation des plateformes numériques va bien au-delà du DSA. Le Digital Market Act (DMA), entré en vigueur en mars 2024, vise pour sa part à lutter contre les pratiques anticoncurrentielles des géants de l’Internet. La Commission européenne préparerait des procédures d’infraction contre Apple, Google et Meta, malgré les efforts que ces groupes prétendent avoir entrepris pour respecter les nouvelles règles. Selon Thierry Breton, Commissaire européen, «Apple a fait plus de changements en dix jours grâce au DMA qu’en dix ans de politique antitrust ». De quoi encourager Bruxelles à maintenir le cap et mettre les géants du numérique au pied du mur. Tout en attendant l’entrée en vigueur de l’IA Act, première réglementation mondiale de l’intelligence artificielle.

Le succès de Mistral AI exaspère l’UE !

MistralAI

Par Eric Braune, INSEEC Grande École

En signant un accord de distribution avec Microsoft fin février, la pépite française de l’intelligence artificielle générative, Mistral AI n’imaginait pas être aussi critiquée. Concrètement, l’entreprise française, soutenue notamment par Xavier Niel, Rodolphe Saadé et Eric Schmidt, a décidé d’autoriser la distribution d’un de ses modèles de langage, Mistral Large sur la plate-forme Microsoft Azure.

Commentant ce rapprochement, le député allemand, Kai Zenner, s’est dit extrêmement furieux d’un prétendu « double jeu des Français ». La France avait en effet obtenu des concessions importantes lors des débats précédant l’adoption de l’AI act, la loi européenne qui vise à réglementer l’utilisation de l’intelligence artificielle. Les représentants français avaient souligné qu’un texte trop restrictif obligerait les start-up européennes, dont Mistral AI, à coopérer avec des sociétés américaines.

Les propos très critiques à l’égard de la stratégie de la start-up française Mistral AI posent la question de la compréhension par les instances européennes de la dynamique de développement de l’industrie de l’IA. Or, la lutte concurrentielle qui s’engage opposera des écosystèmes et non des entreprises isolées. S’attaquer à cet accord pourrait ainsi à terme nuire surtout à la pépite française et, par ricochet, à l’économie de l’Union européenne.

Un accord avantageux pour Mistral AI

Mistral AI a signé à la fin du mois de février un accord de distribution de son modèle de langage le plus complexe, Mistral Large, sur la plate-forme Miscrosoft Azure. Pour rappel, Azure est une plate-forme de cloud computing (informatique « dans les nuages ») permettant aux organisations d’accéder à des ressources informatiques sans avoir à investir dans des data centres ou à gérer les serveurs.

Le développement de l’IA conduit Microsoft à intégrer des services de deep learning dans Azure. Toutefois, la firme de Redmond semble peu confiante dans sa capacité à développer en interne le meilleur modèle de langage. Il est possible que les revers passés de sa R&D interne (Windows phone ou Bing) conduisent Microsoft à privilégier des partenariats technologiques avec d’autres entreprises. Microsoft opère donc des prises de participation dans des entreprises prometteuses comme OpenAI ou Mistral AI.

Microsoft Azure est aujourd’hui la deuxième plate-forme de cloud computing derrière celle d’Amazon mais loin devant les plates-formes de Google ou Alibaba. L’accord récent permet à Mistral AI de s’insérer dans un écosystème performant et pérenne. Il lui ouvre le marché global du service aux entreprises et étend également le réseau des développeurs exploitant les performances de Mistral Large dans leurs propositions de solutions aux entreprises.

Cette constitution d’écosystèmes montre la modification de la lutte concurrentielle dans l’industrie de l’IA. En 2023, la compétition opposait les performances des différents modèles de langage disponibles. L’IA générative est aujourd’hui stabilisée et Yi du chinois 01.AI peut rivaliser avec GPT-4 alors que le premier modèle cité utilise deux fois moins de paramètres que le second. L’année qui commence devrait voir s’opposer les écosystèmes formés autour des différents modèles de langage disponibles.

Un champion européen

À défaut d’une grande plate-forme de cloud computing européenne, il faut donc se réjouir de l’arrivée de Mistral AI dans l’écosystème créé par Microsoft. L’accord signé début mars avec Snowflake, une autre entreprise de l’informatique dans les nuages, montre que la start-up française ne compte pas se contenter d’un accord avec Microsoft. La jeune pousse entend bien insérer son modèle Mistral Large dans un grand nombre d’écosystèmes dédiés à des usages professionnels.

Mistral AI est désormais valorisée 2 milliards de dollars. Depuis sa dernière levée de fonds, elle est principalement détenue par deux sociétés de capital-risque américaines. Les 15 millions de dollars investis sous forme d’obligations convertibles par Microsoft sont loin de ressembler à une prise de contrôle qui enfermerait la start-up française dans une relation exclusive avec cette entreprise.

L’accord signé avec Snowflake montre que Mistral AI n’entend pas être pieds et poings liés avec Microsoft qui est un partenaire parmi d’autres. De la même façon, Microsoft n’entretiendra pas une relation exclusive avec Mistral AI, mais multiplie les relations avec des sociétés spécialisées. Dans ce contexte concurrentiel renouvelé, lié notamment aux caractéristiques intrinsèques de l’IA, quel sens pourrait revêtir la notion de champion européen dans ce domaine ?

Explosions des capitalisations boursières

L’intelligence artificielle constitue une technologie fondamentalement disruptive qui portera la croissance économique des années futures. Aux États-Unis, l’explosion des capitalisations boursières de Nvidia ou de Supermicro, deux fournisseurs de hardwares indispensables aux avancées de l’IA, indique l’intérêt des investisseurs pour ces technologies prometteuses.

Dans ce contexte, il est désespérant de constater que les start-up européennes, tous secteurs confondus, n’auront collecté que 51 milliards de dollars en 2023, contre 83 milliards en 2022 et 106 milliards en 2021. En d’autres termes, nous nous montrons incapable de construire le réseau d’entreprises susceptible de soutenir le développement de cette industrie sur notre continent et ce handicap influencera notre compétitivité internationale future. Depuis le succès du premier système d’exploitation de Microsoft, nous savons qu’un géant de l’informatique se construit sur un écosystème d’entreprises et de partenaires qui exploitent son logiciel. Sans cet écosystème, Mistral AI tout comme l’initiative Kyutai d’un autre groupe français, Iliad, ne pourront rien contre leur concurrents américains ou chinois.The Conversation

Eric Braune, Professeur associé, INSEEC Grande École

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.