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Sur Internet, des adolescents confrontés de plus en plus jeunes à des images pornographiques

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Par Laurence Corroy, Université de Lorraine

Si les adolescentes et adolescents se retrouvent confrontés de plus en plus précocement à de la pornographie en ligne, il leur est très difficile d’aborder le sujet avec des adultes. Retour sur une enquête de terrain alors que les éditeurs de sites sont sommés d’instaurer un contrôle d’âge pour l’accès à ces contenus sensibles.


Dès que l’on parle des adolescents et de leurs relations au numérique, les débats se polarisent, sans qu’il y ait nécessairement le réflexe de recueillir leur témoignage. En recherche, il est pourtant extrêmement important de leur donner la parole, ce qui permet de mieux mesurer leur capacité d’analyse et de distance vis-à-vis des messages médiatiques.

Dans le cadre de l’étude Sexteens, menée en Grand Est, nous avons rencontré plus d’une soixantaine d’adolescents pour évoquer avec eux les représentations de la sexualité et de l’amour dans les séries pour ados qu’ils regardent. Ces séries ont la particularité de mettre en scène des personnages principaux du même âge qu’eux, la plupart évoluant dans un cadre qu’ils connaissent bien, celui du lycée.

Au cours de cette enquête, nous avons décidé de les interroger sur leur rapport à la pornographie seulement s’ils abordaient spontanément eux-mêmes le sujet au cours de l’entretien. La question n’était pas au cœur de notre recherche, nous ne voulions néanmoins pas l’éluder si les adolescents la soulevaient.

Nous avons ainsi recueilli les paroles d’une vingtaine de lycéennes et de lycéens sur leur confrontation à la pornographie. Ces témoignages sont précieux pour comprendre le choc ressenti et les ambivalences perçues face à ces images obscènes, alors que de plus en plus de mineurs sont exposés à ce type de contenus et que les éditeurs de sites pornographiques sont sommés de contrôler l’âge des internautes.

Un âge précoce d’exposition

Le premier enseignement de ce terrain concerne l’âge d’exposition à des images pornographiques. Celles et ceux, majoritaires, qui ont été confrontés à de la pornographie sans l’avoir désiré, l’ont été avant l’entrée au collège et l’ont particulièrement mal vécu.

Qu’il s’agisse de pop-ups qui s’ouvrent sur des sites de streaming ou d’images montrées délibérément par des élèves ou des enfants de leur entourage souvent plus âgés, les lycéens racontent leur stupéfaction, proche de l’incompréhension, puis la honte ou l’effroi qu’ils ont ressentis, comme le rappelle Marco :

« Depuis tout petit, je traîne sur Internet, parce que mon père est informaticien. J’ai eu un ordinateur très tôt à la maison. Je me rappelle qu’une fois, je cherchais soit des informations sur un jeu, soit à regarder un film en streaming. Je devais avoir au maximum 10 ans. Et il y a eu une fenêtre pop-up qui s’est ouverte. Je n’ai même pas compris. Ça m’a fait peur. Je ne sais pas comment expliquer… J’étais un petit peu dégoûté, c’était plutôt un sentiment de répulsion, mais en même temps un peu intrigué. »

Pour celles et ceux qui ont désiré consulter volontairement des sites pornographiques, ils étaient collégiens. La pression à la conformité peut jouer, les autres élèves en ayant discuté devant eux. Il faut pouvoir en parler, montrer qu’on a grandi. Ce visionnage s’apparente alors à un rite de passage, pour de jeunes adolescents autour de 13 ans :

Charlotte : « C’était volontaire. Un jour, je sais pas, c’était le matin et j’étais sur mon ordinateur. Je me suis dit, “Bah, je pense que je me sens prête, et c’est le moment de, de voir en fait”, on m’avait déjà proposé de regarder, etc. J’avais dit non. »

Qui te l’avait proposé ?

Charlotte : « Des amis garçons au collège.»

Pour des adolescents avides d’informations sur la sexualité, la pornographie paraît une possibilité plus accessible que d’aborder la question directement avec leurs parents, à une période de bouleversement pubertaire :

Claire : « Ça doit être à 13 ans. Je crois que c’est moi qui avais cherché. Y avait peut-être une scène dans un film ou quelque chose comme ça. Ou moi qui avais cherché. Je vous dis 13 ans, parce c’est l’âge où j’ai eu mes règles et c’était parti. Je pense que c’était sur Internet. On ne va pas dire que ça m’avait choqué, mais en tout cas ça m’avait dégoûtée. Vraiment j’ai vu ça… Et encore, c’était sur un truc connu pour être féministe ! Et vraiment j’ai vu ça et me suis dit : “C’est pas pour moi.” »

La sidération et le dégoût ne provoquent pas chez les enfants, même très jeunes, le réflexe d’en parler à leurs parents. Bien au contraire. L’épreuve est vécue seul, éventuellement entre pairs si le visionnage a été en duo ou en groupe.

Quels que soient les sentiments et les émotions suscitées, aucun d’entre eux n’en a parlé à des adultes. Ces derniers semblent les grands absents, tant les jeunes rapportent craindre leurs réactions. Amélie, qui a visionné de la pornographie de façon accidentelle avec sa cousine, évoque son incapacité à en discuter :

« C’est resté entre nous. Déjà, on avait peur de se faire engueuler. Et puis, on n’avait trop rien à dire dessus. On a vu et on a fait : “Bon.” Et après, il y a eu la curiosité parce qu’on ne savait pas du tout ce que c’était. Du coup, on est restées devant par curiosité. »

Des critiques argumentées

Pour autant, à l’exception d’un seul garçon qui a témoigné de son plaisir à regarder tous les jours « pour se branler », et dont les critiques portaient uniquement sur les performances mises en scène, tous les autres lycéens ont dénoncé des rapports de genre problématiques dans les films pornographiques, estimant qu’ils sont « dégradants » pour les femmes, « déshumanisants » et qu’il s’agit souvent de « représentations violentes de la sexualité ». Ils dénoncent des scripts sexuels et des corps irréalistes qui deviennent vecteurs de complexes.

Enquête sur les jeunes et la pornographie en 2018 (France 3 Grand Est).

Les filles jugent ainsi de manière très négative les rapports sexuels mis en scène, en ce qu’ils peuvent susciter des attentes irréalistes de la part des garçons dans la vraie vie, et critiquent des standards esthétiques très éloignés de leurs propres vécus corporels. Les garçons, quant à eux, évoquent les durées des rapports qui « mettent la pression » et déconnectés du réel.

Enfin, plusieurs adolescents ont rappelé le caractère addictif des images pornographiques, sans qu’ils ne puissent ou ne veuillent en expliquer la raison. Ils déclarent avoir des amis qui en ont besoin « de temps en temps ». Garçons et filles prêtent essentiellement aux garçons une appétence pour la pornographie, comme le résume laconiquement Coralie :

« Mes amis garçons et mon copain, ben eux ils approuvent hein, c’est des garçons hein… Mais moi, je trouve que c’est pas super. »

Ces représentations genrées des usages corroborent en partie des études récentes qui montrent une fréquentation plus assidue et un temps passé sur les sites pornographiques bien plus importants pour les adolescents que pour les adolescentes.

Un dialogue nécessaire

Le dialogue avec les adultes est-il impossible ou souhaité ? Nos enquêtés se sont tous déclarés favorables à l’introduction de cette thématique dans le cadre de l’éducation à la vie affective et relationnelle et à la sexualité.

Si discuter avec ses propres parents de la sexualité paraît difficile, voire impossible ou tabou pour beaucoup d’entre eux, cela ne signifie pas qu’ils ne désirent pas être accompagnés par les adultes. Ils aimeraient que le consentement, le plaisir et la pornographie soient systématiquement abordés à l’école. À l’instar d’Emmanuel, qui a apprécié la discussion sur la pornographie en classe et en a gardé un souvenir très vif :

« On avait comparé ça à une cigarette, parce que la première, elle est bien, parce que c’est la première et tout ça, et puis après, on se sent obligé de recommencer, de recommencer, de recommencer ! Puis en fait, c’est nocif. C’est nocif à mort ! Ça fait baisser la confiance en soi, c’est, c’est du gros cliché ! Puis surtout, les actrices, elles doivent être… elles doivent être exploitées, violées des fois. »

Déconstruire les messages médiatiques, développer son esprit critique, repérer les discours discriminatoires et sexistes, éduquer au consentement font partie d’une éducation aux médias et à l’information au sens large, fondamentale pour pouvoir prendre du pouvoir vis-à-vis d’images qui imposent par leur puissance itérative des scripts sexuels et des rapports de genre qui posent question. Les adolescents ont besoin de leurs aînés pour y parvenir. Soyons au rendez-vous.


Les entretiens ont eu lieu dans quatre lycées différents, en filières générales et technologiques et professionnelles. Julie Brusq, Mouna El Gaïed, Aurélie Pourrez, chercheuses à l’Université de Lorraine, au Crem (Centre de recherche sur les médiations. Communication – Langue – Art – Culture), ont participé à cette enquête.The Conversation

Laurence Corroy, Professeure des universités, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Les plateformes à l’assaut de l’État : vers un néoféodalisme numérique ?

 

La posture antiétatiste d’un Elon Musk ne se limite pas à la volonté d’affirmer un nouvel ordre institutionnel au sein de la culture politique occidentale. Les fondements mêmes de cette culture définie par le droit et les règlements sont mis à bas. Gerd Altmann
Par Virginie Tournay, Sciences Po et Guy Saez, Sciences Po Grenoble

Les grandes firmes numériques restructurent l’espace politique sous une forme que l’on peut qualifier de néoféodale. Le contrat social fondé sur l’idéal républicain d’une communauté de semblables s’efface, au profit de liens personnels d’individu à individu. Pour les firmes, l’enjeu est le contrôle du cyberespace, notamment l’utilisation des données personnelles, mais aussi la prise en charge de la santé, de la sécurité ou de la mobilité des usagers, jusqu’alors assurées par les États.


La nomination de l’entrepreneur Elon Musk à l’agence de l’efficacité gouvernementale (DOGE) est marquée par une rhétorique libertarienne qui appelle à privatiser la puissance publique en une entreprise dotée d’attributs de souveraineté. L’ambition politique affirmée consiste à démanteler le coûteux édifice de l’État-providence. Mais cette posture antiétatiste ne se limite pas à l’affirmation d’un nouvel ordre institutionnel au sein de la culture politique occidentale. Ce sont en réalité les fondements de cette culture définie par le droit et les règlements qui sont mis à bas.

Comme l’avait théorisé Thomas Hobbes dans son Léviathan, nos modèles d’organisation du pouvoir s’appuient sur une rationalisation légale des rapports entre les individus et de l’État. À l’échelle internationale, cela se traduit par le système westphalien qui institue des relations entre États souverains, réglées surtout par des traités. Sans empêcher l’expression de désaccords publics, cette rationalisation rompt avec l’arbitraire des situations de guerre et avec le despotisme. Le politique constitue un phénomène objectivable, autorisant des mobilisations partisanes et une légitimité acquise par le vote.

Le tournant néoféodal

Avec le tournant numérique s’ouvre une brèche au profit de ce que l’on pourrait qualifier de néoféodalisme. La prudence oblige à reconnaître que des formules telles que le « nouveau Moyen Âge » ou le « retour au Moyen Âge » posent plus de problèmes qu’elles n’éclairent l’actualité. Pour autant, des marqueurs du féodalisme ont des implications politiques et anthropologiques qui justifient de mobiliser cette notion.

Au niveau interne, le néoféodalisme se traduit par la dispersion des centres de pouvoir et l’affirmation de la personnalité des liens. Le contrat social fondé sur l’idéal républicain d’une communauté de semblables s’efface au profit de liens personnels d’individu à individu.

Au plan international, cette organisation du pouvoir se traduit par un état de guerre permanent, larvé ou déclaré par des États-nations qui se considèrent comme des empires. Le président Vladimir Poutine déclarant que la Russie n’a pas de frontières ou la volonté états-unienne d’annexer le Canada et le Groenland sont emblématiques de cette posture.

Tandis que, depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, la question essentielle du système politique porte sur les relations entre citoyens et pouvoirs publics, le néoféodalisme structure l’organisation du pouvoir à partir des condottières des grandes firmes, comme l’a montré Shoshana Zuboff. Derrière une concurrence économique féroce, l’enjeu est le contrôle du cyberespace, notamment l’utilisation des données personnelles au mépris des droits des citoyens.

L’association du féodalisme et du règne de la tech n’est pas nouvelle, mais elle a surtout alimenté une critique des dérives capitalistiques de l’économie numérique. Or, la montée en puissance de cette contre-culture néoféodale n’est pas l’affirmation d’un courant politique auquel on pourrait opposer une autre tendance comme un socialisme de la donnée. Les dynamiques du Web confrontent fondamentalement les sociétés à un changement drastique du paysage civique, c’est-à-dire des relations réciproques du citoyen à la puissance publique.

Des plateformes qui concurrencent les États par leur offre de services

Aux États-Unis, l’autorité fédérale et les oligarques de la tech liés par leurs allégeances, imposent en même temps qu’un système complet d’offre de services, des liens de dépendance à leur population amenant à un usage des écrans pouvant conduire à une addiction. Les plateformes proposent désormais des outils pour faciliter le quotidien des populations et leur donner, à terme, satisfaction dans tous les domaines d’activité avec une offre particulièrement efficiente.

En contrepartie, les contenus et les données de chacun sont soumis aux fameux terms of use (conditions d’utilisation) qui échappent en grande partie au contrôle démocratique des citoyens, voire aux États. Les plateformes numériques obéissent d’ailleurs à une logique propre de constitutionnalisation : elles ont leur propre ordre juridique de régulation. Libres d’adapter leurs algorithmes, les fiefs numériques sont aux antipodes du contrat social républicain fondé sur l’égalité en droits et la construction d’un horizon commun.

Instance de captation massive de l’attention des populations, les outils numériques font désormais partie du quotidien : ils modifient le rapport immédiat à la connaissance et aux institutions. L’attention des individus est concentrée en priorité sur le caractère spectaculaire des contenus en ligne qui privilégient les affects et les thèses complotistes.

Dès lors, la recherche de l’information n’est plus passible d’un discours logique comme dans des États qui légitiment des autorités institutionnelles fondées sur des compétences acquises (organismes de recherche, école, enseignement) et sur l’accumulation de connaissances (bibliothèques, musées) : la connaissance par « moteur de recherche » renvoie au contraire à tous les contenus mis en ligne indépendamment de leur solidité. Quant à la certification sociale, elle ne repose plus sur les organisations productrices de connaissances, mais sur la viralité des contenus.

Un autre effet lié à l’essor des plateformes conversationnelles est le délitement de l’espace public, consubstantiel à la démocratie. En effet, la mise en équivalence des expressions privées et publiques sur les réseaux sociaux transforme la signification de l’espace public. On passe d’une représentation abstraite de l’échange d’arguments (dans un espace public idéal), à un flux continu d’informations et de sensibilités individuelles.

Notons que, par leur capacité à connecter les réseaux amicaux et affinitaires, les médiations numériques suscitent un fort sentiment de proximité. De même, la maîtrise d’un outil interactif va de pair avec un sentiment d’intégration chez les jeunes générations, qui expriment moins d’intérêt pour les médias traditionnels.

Le régime néoféodal, marqué par l’intensification de l’usage d’Internet, ne coupe donc pas l’individu du reste de la société. En revanche, les institutions publiques ne pourraient désormais y constituer qu’une option possible parmi d’autres pour organiser la vie collective et garantir la sécurité des populations.

Dévitalisation de la puissance publique ?

Pourrait-on voir dans ces évolutions un risque majeur de dévitalisation progressive de l’État ? La question mérite attention, car les institutions publiques dépendent de plus en plus de la dynamique des grandes firmes du cyberespace, qui se concentrent principalement aux États-Unis et en Chine.

Les États seront-ils, demain, en mesure d’assurer une mission régalienne de sécurité auprès des populations ? On peut craindre que ces dernières délèguent en priorité la prise en charge de leur santé, de leur sécurité et de leur alimentation aux plateformes – l’enjeu ultime étant le contrôle des imaginaires qui pourraient passer en grande partie sous le contrôle des industries culturelles. Dans ce scénario, on assisterait à une mutabilité plus prononcée de l’attachement institutionnel des citoyens en faveur des plateformes.

Les plateformes seront-elles un jour en mesure de procurer une sécurité comparable à celle que les États ont assurée ces derniers siècles ? Est-on à la veille de voir ces infrastructures évoluer vers des proto-États ?

S’il est trop tôt pour répondre à ces questions, on est en droit de penser que l’usage régulier des plateformes numériques altère certainement l’adhésion au contrat social républicain et les fondements de nos démocraties.The Conversation

Virginie Tournay, Directrice de recherche CNRS au CEVIPOF, Centre de recherches politiques de Sciences Po, Sciences Po et Guy Saez, Directeur honoraire CNRS, Sciences Po Grenoble

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Procès des GAFAM : le droit peut-il encore encadrer la puissance numérique ?

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Tribune d'Alexandre Lazarègue, avocat spécialisé en droit du numérique

Tout a commencé dans la Silicon Valley, berceau des start-up et d’un imaginaire où technologie rimait avec liberté. Google promettait un accès universel à l’information, Facebook de connecter la planète, Apple de rendre l’informatique intime. Ces entreprises – bientôt regroupées sous l’acronyme GAFAM – ont introduit un modèle inédit : celui de la plateforme, un intermédiaire technologique connectant gratuitement des millions d’utilisateurs et d’entreprises.

Mais derrière cette vitrine, un autre récit s’est imposé : celui d’un pouvoir économique sans précédent, fondé sur la captation des données, la maîtrise des infrastructures et l’accumulation de positions dominantes dans le secteur du numérique redessinant les équilibres de marché. 

L’illusion de la gratuité : un capitalisme de surveillance

Gratuit, vraiment ? Ce que l’on a pris pour une révolution philanthropique s’est révélé être une mutation radicale du capitalisme. L’utilisateur, en échange de services gratuits, est devenu la matière première d’un modèle fondé sur la collecte, l’analyse et la monétisation de ses données personnelles.

Les GAFAM ont verrouillé des marchés entiers. Google a été condamné pour avoir favorisé ses propres services dans la recherche en ligne. Amazon a exploité les données de ses vendeurs pour lancer ses propres produits. Meta a racheté des services émergents innovants pour écarter toute concurrence. Apple a imposé une commission jusqu’à un tiers du prix des ventes sur l’App Store, tout en interdisant les moyens de paiement alternatifs.

Ce qui devait encourager l’innovation est devenu un système de blocage : les GAFAM ne protègent plus leur avance, ils empêchent les autres d’émerger.

L’aveuglement des régulateurs et le tournant actuel

Pendant des années, les autorités de la concurrence se sont révélées inadaptées face à ces modèles inédits. Le droit antitrust, conçu pour des entreprises traditionnelles fonctionnant en proposant des prix et en mesurant leurs performances via des volumes, a tardé à comprendre la logique de l’économie de l’attention, où la valeur repose sur la captation des données et le temps d’exposition.

Après une série de condamnations marquantes infligées aux GAFAM, et face à l’assurance affichée de certains d’entre eux — comme Meta menaçant de retirer ses services d’Europe — les institutions ont progressivement pris la mesure de la portée systémique de leur pouvoir.

L’adoption du Digital Markets Act en 2023 a marqué un tournant : l’Union européenne a instauré une régulation préventive à l’égard des plateformes en situation de position dominante sur le marché du numérique. Ce texte leur impose des obligations strictes : transparence des algorithmes, interopérabilité, interdiction de l’auto-préférence.

Aux États-Unis, la FTC, sous l’impulsion de Lina Khan, mène une offensive judiciaire contre Google et Meta. Ces actions marquent un basculement idéologique : l’impunité des géants n’est plus une fatalité.

Faut-il aller jusqu’au démantèlement ?

La question, longtemps impensable en Europe, n’est plus taboue. Aux États-Unis, les autorités l’envisagent comme un remède proportionné à la gravité des abus. Et en Europe, le droit le permet également.

En cas d’abus de position dominante, l’article 102 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne autorise la Commission à imposer la cession d’actifs ou la réorganisation d’un groupe, lorsque les mesures comportementales ne suffisent pas à rétablir une concurrence effective.

Des précédents existent : en 2002, le Conseil de la concurrence a exigé la modification d’accords anticoncurrentiels entre la Générale des Eaux et la Lyonnaise des Eaux ; en 2009, la Commission européenne a imposé le décroisement de filiales entre Veolia et Suez pour rétablir la concurrence locale.

Un enjeu démocratique et géopolitique 

Mais la régulation des GAFAM dépasse largement le seul enjeu de concurrence. Ces entreprises structurent l’accès à l’information, influencent les choix individuels, orientent les comportements collectifs et contrôlent des pans entiers de l’économie numérique. Leur pouvoir est aussi politique.

L’affaire Cambridge Analytica (2016) a révélé comment Facebook a laissé exploiter les données de millions d’utilisateurs à des fins électorales, notamment lors du Brexit et de l’élection américaine. En 2021, Apple a imposé sa politique App Tracking Transparency, bouleversant le marché publicitaire sans concertation.

Dans les deux cas, ces décisions montrent que les GAFAM ne se contentent plus d’innover ou de commercer : ils définissent des règles qui s’imposent à tous, en dehors de tout processus démocratique. Ce pouvoir normatif privé, exercé à l’échelle globale, remet en question la capacité des États à fixer les règles du jeu.

GAFAM : Le code contre la démocratie ?

Dès 1999, le juriste Lawrence Lessig alertait : dans l’espace numérique, le code deviendra la loi. Deux décennies plus tard, les géants du numérique ont remplacé les règles démocratiques par leurs algorithmes, imposant silencieusement leurs normes au cœur de la vie sociale, économique et politique.

Ces plateformes ont construit les canaux par lesquels circule l'information, les routes du commerce numérique, les mécanismes de la visibilité sociale. Elles ont modelé nos comportements, canalisé nos libertés, redessiné les paysages économiques. Cette privatisation du pouvoir normatif constitue une mutation radicale de nos systèmes politiques.

La régulation des GAFAM n'est donc plus une simple option politique - c'est un impératif civilisationnel. À défaut d'une réaction ferme, nous assistons à l'émergence d'un nouveau féodalisme numérique où quelques sociétés privées exerceraient une souveraineté concurrente à celle des États-nations.

Les procès historiques contre Google et Meta pourraient marquer le crépuscule de cette impunité. Ils symbolisent cette vérité fondamentale : dans une démocratie digne de ce nom, ce n'est pas au code d'écrire la loi, mais à la loi démocratique d'encadrer le code.

L’État lance une concertation sur l’intelligence artificielle et les droits d’auteur

 

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Le développement de l’intelligence artificielle générative (de textes, d’images…) soulève la question du respect des droits d’auteur par les géants du secteur comme OpenAI ou Grok qui entraînent leurs modèles en pillant des contenus sans demander d’autorisation aux créateurs, qu’ils soient artistes ou journalistes. On l’a encore vu récemment avec la génération de photos dans le style du studio japonais Ghibli, connu dans le monde entier pour avoir produit les films d’animation de Hayao Miyazaki, (Le Voyage de Chihiro, Le Château dans le ciel…) qui n’a évidemment jamais donné son accord pour l’utilisation de ses œuvres.

À l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur célébrée le 23 avril, Rachida Dati, ministre de la Culture, et Clara Chappaz, ministre chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, ont annoncé le lancement d’un cycle de concertation entre des représentants des développeurs de modèles d’IA générative et des représentants d’ayants droit des filières de la culture et des médias. « Initier un cercle vertueux entre innovation et création, en conciliant la protection du droit d’auteur et des droits voisins à l’accès à des données de qualité par les fournisseurs de modèles apparaît, dans ce cadre, essentiel pour permettre le développement de modèles d’IA générative compétitifs et souverains », estiment les deux ministres, alors que l’adoption de l’IA par les Français et les entreprises s’accélère.

Satisfaction à l’Alliance de la presse

Un an après l’entrée en vigueur de l’AI Act, le règlement européen destiné à encadrer juridiquement le développement de l’intelligence artificielle (IA), cette concertation a été bien accueillie par l’Alliance de la presse d’infirmation générale, qui fédère quelque 295 titres dont ceux du Groupe La Dépêche.

« Cette concertation constitue une opportunité unique pour la France et l’Europe de bâtir un modèle différenciant, conjuguant innovation technologique et respect des droits de propriété intellectuelle. La presse d’information, avec ses contenus fiables et pluralistes, doit jouer un rôle dans l’émergence de modèles d’IA responsables et compétitifs. Nous invitons tous les acteurs de l’IA à s’engager sincèrement dans cette démarche collective pour construire un écosystème équilibré, respectueux des droits de chacun », a réagi l’Alliance hier.

L’Alliance espère que cette concertation permettra "d’avancer concrètement sur l’établissement de modèles de licences adaptés à l’utilisation de contenus de presse pour l’entraînement des modèles de langage ; la transparence sur l’utilisation des publications dans les phases d’apprentissage des modèles et le déploiement de mécanismes d’opt-out standardisés et respectés."

La concertation sera pilotée par Marc Bourreau, docteur en économie, professeur d’économie à Télécom-Paris, et Maxime Boutron, maître des requêtes au Conseil d’État.

Open AI accumule les procès

Reste à savoir quelle sera la bonne volonté des géants de l’IA dont certains des patrons ont clairement demandé à la Maison Bolanche de pouvoir s’exonérer de droits d’auteur et se sortir des procès qui leur sont intentés. "Selon le suivi du magazine américain Wired, un total de 27 procès concernant les droits d’auteur sur l’IA a été recensé entre novembre 2022 et février 2025 aux États-Unis. À ce jour, OpenAI est de loin la société la plus visée, avec un total de 9 plaintes en cours, dont 5 avec Microsoft en codéfenseur", indique Statista.

statista

Parmi les plaignants figurent des auteurs, des artistes, des médias comme le New York Times ou encore des géants de l’industrie musicale comme Universal Music.

ChatGPT, nouvel oracle pour soulager nos angoisses ?

 

IA et youtubeurs : oracles de l’ère numérique ? Hulki Okan Tabak/Unsplash, CC BY
Par Jocelyn Lachance, Université de Guyane

Et si poser frénétiquement des questions à ChatGPT relevait moins d’une quête de vérité que d’un besoin de conjurer l’angoisse ? À l’ère du numérique, assistons-nous au retour des oracles ?


Les humains confrontés à l’incertitude ont besoin de moyens pour en conjurer les effets potentiellement délétères sur leur vie. Que nous considérions cela comme un simple instinct de survie ou un héritage culturel, un fait demeure : dans de nombreuses sociétés, des rituels spécifiques sont disponibles pour gérer ces incertitudes. L’oracle est l’un de ces rituels les plus connus en Occident du fait de l’importance de la Grèce antique dans notre imaginaire collectif.

Un puissant ou un citoyen lambda se pose des questions sur son avenir, il consulte alors la Pythie, prêtresse de l’oracle, pour qu’elle lise les signes des dieux. Mais attention, contrairement à ce que la croyance populaire propage, il ne s’agit pas de « prédire l’avenir », mais de dire au solliciteur ce qu’il doit penser et faire pour s’assurer d’un destin plus favorable. En d’autres termes, on lui dit comment lire la complexité du monde et comment agir pour infléchir son avenir.

La logique oraculaire se décline d’une société à une autre sous des formes diverses. Mais, que ce soit l’astrologie, la divination, la lecture des entrailles ou du vol des oiseaux, que ce soit dans l’invocation des dieux et même dans la prière, elle se caractérise toujours par le même enchaînement logique et ses résultats attendus sont toujours semblables : il s’agit de se conformer à une manière d’interroger l’avenir, de partager ses inquiétudes avec les autres, afin de déterminer à plusieurs « ce qu’il faut penser » et « ce qu’il faut faire ».

Ainsi s’expriment les rites oraculaires : à partir d’un sentiment d’incertitude, l’individu s’engage auprès d’un « expert », qui l’accompagne pour comprendre ce qui se trame et ce qui peut advenir. Le rituel transforme sa question en une action à commettre : il faut planter un arbre, sacrifier une bête, faire un pèlerinage, etc. Ainsi l’humanité s’est-elle construite en traversant les peurs et les crises, mais surtout en s’appuyant sur ce moyen ancien de gérer collectivement les inquiétudes.

Les sociétés occidentales ont remplacé les rites oraculaires par la science. Et lorsque la science fait défaut pour apaiser les craintes, alors la logique de l’oracle est susceptible de reprendre toute la place. En tant qu’humains, nous courrons alors chacun et chacune le risque d’être séduit par ses avantages, en particulier lorsque l’inquiétude s’impose. Dans ce contexte, ce qui compte le plus, c’est le bénéfice que procure la logique oraculaire. Mettre en forme le questionnement. Partager ses inquiétudes avec un « expert ». Obtenir une réponse aux questions : que dois-je penser ? et que dois-je faire ?

Il ne s’agit pas de « prédire l’avenir », mais de procurer le sentiment d’avoir une prise sur son « destin ».

Malgré le triomphe des Lumières et de la science, dont nous sentons parfois le déclin, la logique oraculaire persiste dans ses formes anciennes. Par exemple, le succès constant de l’astrologie trahit notre tendance collective à nous reposer sur ce moyen de réguler l’angoisse. Plus d’inquiétude et moins de science impliquent toujours le risque plus grand du retour de l’humain vers la logique oraculaire. Il faut bien trouver de l’apaisement dans un contexte anxiogène…

L’IA est un oracle qui ne prédit pas l’avenir

Parmi les nombreux usages de l’intelligence artificielle générative (IA), plusieurs révèlent le retour de la logique oraculaire. L’IA appuie ses analyses sur un ensemble de données. Ce sont les signes contemporains. On consulte Internet. On consulte les moteurs de recherche. Et on consulte l’IA.

On lui pose une question. L’IA lit les signes disponibles et, devant l’immensité de l’information disponible, il redonne à un monde complexe un semblant de cohérence. Il formule une interprétation. Il rend lisible ce qui ne l’était pas aux yeux de l’individu. Ainsi, devant des incertitudes sans doute légitimes, des jeunes nous révèlent consulter l’IA, comme Kelly 17 ans, qui nous raconte dans le cadre d’une enquête que nous menons :

« Nous, les filles en général, on a déjà eu cette appréhension, par exemple pour les premières règles, le premier rapport. J’en n’ai pas forcément parlé à ma mère ou à un médecin donc j’ai cherché sur Google. Et c’est vrai que j’avais des trucs pas cool quoi, qui m’ont pas mal fait cogiter certaines nuits […]. Quand j’ai eu mes toutes premières règles, j’ai demandé [à Google] pourquoi le sang devenait marron, des choses comme ça. Et c’est vrai que les réponses, rapidement, c’était : “Ah, bah ! Vous avez peut-être un cancer.” Je trouve qu’il y a vachement plus de bêtises sur Internet alors que l’IA, une fois qu’on a confiance en elle, on voit que ce n’est pas des bêtises ce qu’elle raconte. C’est bien pour se reposer et arrêter d’avoir peur de tout et de rien, en fait. »

« L’IA, c’est bien pour se reposer. Pour arrêter d’avoir peur. » Non seulement, l’IA remplit, dans cet exemple, la fonction du rite oraculaire, mais elle permet la mise en scène de son processus rituel : une incertitude ressentie, la formulation d’une question, la remise de soi à un « expert », l’attente d’une interprétation qui dit quoi penser et éventuellement quoi faire ainsi que la conjuration provisoire du sentiment d’incertitude.

D’ailleurs, dans cette enquête que nous menons auprès des jeunes sur leurs usages de l’IA, la logique oraculaire se décline de différentes manières. Par exemple, la plupart d’entre eux n’utilisent pas l’IA en permanence pour leurs travaux scolaires, mais plutôt lorsqu’ils ne savent pas quoi répondre, qu’ils ne comprennent pas ou que la pression est trop forte, c’est-à-dire lorsque l’inquiétude face à l’avenir rapproché de l’évaluation devient insupportable. Que l’IA ne formule pas la vérité, mais des réponses plausibles, cela n’est plus toujours le plus important dans ce contexte. Ce qui compte, pour l’individu oraculaire, c’est d’abord l’effet d’apaisement que permet son usage.

Un oracle 2.0 ?

L’activité de la consultation est devenue omniprésente, journalière même. On peut utiliser l’IA pour lui poser des questions. On peut également lui demander de générer des images qui mettent en scène des scénarios apocalyptiques. Il s’agit toujours de passer de l’activité cognitive de la rumination ou du questionnement existentiel à une action rituelle, incluant ici des dispositifs informationnels. Mais il est aussi possible de s’en remettre à des « experts », qui liront la complexité du monde, pour le bénéfice du consultant.

Ainsi, il n’est pas surprenant que YouTube ait vu apparaître en quelques années quantité d’experts de tous horizons, dont l’objectivité et la rigueur d’analyse peuvent souvent être critiquées. Car si les individus qui les suivent écoutent attentivement ce qu’ils ont à dire, ce n’est plus toujours pour bénéficier de contenu partagé, mais pour la possibilité d’accéder à de nouveaux processus rituels.

Ainsi, des amateurs de youtubeurs et de twitcheurs mettent en avant le fait qu’ils abordent les « vrais sujets », qu’il est possible de poser les « vraies questions », d’avoir le sentiment d’une « proximité relationnelle » avec les producteurs de contenu, alors que, dans les faits, l’asymétrie règne. En d’autres termes, les questions individuelles sont ici déléguées à un expert qui déchiffre un monde complexe. Il remplit ainsi la fonction d’apaisement autrefois jouée par les rites oraculaires.

Soyons clairs : tous les amateurs de youtubeurs et de twitcheurs ne se retrouvent pas dans ce cas de figure, loin de là. Mais les individus oraculaires accordent plus d’importance aux bénéfices obtenus en termes d’apaisement des inquiétudes qu’à l’objectivité et à la vérité. Et certains youtubeurs et twitcheurs instrumentalisent clairement le retour de l’oracle à l’ère du numérique. Une lecture socio-anthropologique nous permet alors de désigner certains d’entre eux comme de « nouveaux devins contemporains ». Non pas parce qu’ils prédisent l’avenir, mais parce qu’ils offrent des manières de penser un monde incertain et, souvent, d’agir malgré les craintes, comme en leur temps, les « experts de la divination ».

Qu’ils mobilisent des croyances religieuses ou techno-scientifiques, qu’ils se nourrissent de propositions loufoques, voire de théories du complot, nous pouvons penser que ces oracles numériques trouveront un nombre croissant d’adeptes dans un monde de plus en plus incertain. Car, pour des individus inquiets, la logique oraculaire colmate la détresse et enraye provisoirement la souffrance.

Ainsi des individus courent-ils le risque que la recherche d’apaisement devienne à leurs yeux plus importante que la découverte des faits objectifs. Et que la quête de vérité soit oubliée, et même abandonnée, au profit du soulagement de nos angoisses modernes.The Conversation

Jocelyn Lachance, Chargé de recherche, docteur HDR en sociologie, Université de Guyane

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

De Vichy à Trump : la science sous le feu du « modernisme réactionnaire »

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Nicolas Brisset, Université Côte d’Azur et Raphaël Fèvre, Université Côte d’Azur

Toute comparaison a bien sûr ses limites, mais alors que des parallèles sont effectués de plus en plus souvent entre la politique conduite par l’administration Trump et certains aspects des régimes des années 1930 et 1940, il est intéressant de souligner ce que l’actuelle administration de Washington a en commun avec le régime de Vichy, spécialement dans son rapport aux sciences sociales et dans sa vision de la modernisation technologique.


Cent jours après le début du second mandat de Donald Trump, de nombreux historiens estiment, au vu du comportement de la nouvelle administration et de certains de ses membres les plus influents, que nous assistons à une forme de retour des années 1930. Fait notable, les éminents historiens américains Robert Paxton et Timothy Snyder identifient dans le trumpisme un nouveau fascisme, dont certaines caractéristiques peuvent être autant rapprochées des pratiques de Benito Mussolini et d’Adolf Hitler. Sur ce même site, Johann Chapoutot souligne quant à lui combien le nazisme reste une « référence indépassable » pour les extrêmes droites à travers le monde, au premier titre desquelles figure celle qui gouverne les États-Unis.

À la recherche d’exemples passés susceptibles d’éclairer la situation présente, un autre cas historique – peut-être moins immédiat et moins spectaculaire – est mobilisé de façon croissante par les commentateurs anglophones : celui de la France de Vichy.

Cette analogie nous invite à examiner sérieusement les similitudes idéologiques entre l’administration Trump et le régime dirigé par Philippe Pétain de juillet 1940 à août 1944. Et, de fait, les points de convergence semblent abonder : les deux régimes alimentent le rejet qu’éprouvent des pans entiers de la population vis-à-vis de la démocratie parlementaire et des institutions républicaines ; tous deux désignent volontiers des ennemis intérieurs, définis par des caractéristiques ethniques ou idéologiques, qui mettraient en péril l’ordre social ; et l’un comme l’autre procèdent au renversement d’alliances géostratégiques, les anciens ennemis devenant les nouveaux alliés (l’Allemagne d’Hitler pour Pétain, la Russie de Poutine pour Trump).

À ces éléments vient s’ajouter une double dynamique particulièrement frappante : d’une part, l’hostilité à l’égard du savoir scientifique, notamment des sciences humaines et sociales ; et d’autre part, la tentative d’une alliance idéologique paradoxale entre tradition et modernité.

S’il est certain que les comparaisons historiques ont leurs limites, elles peuvent aussi avoir l’avantage de nous ouvrir les yeux sur des phénomènes à l’œuvre en nous offrant certaines grilles d’analyse à même d’interroger la période contemporaine.

Haro sur les sciences sociales !

Dès son accession au pouvoir, le régime de Vichy prit pour cible certaines disciplines scientifiques. La sociologie, dont la France fut l’un des berceaux, subit les foudres réactionnaires de la nouvelle administration qui l’accusait d’avoir contribué à la décadence morale du pays, ayant ainsi précipité sa défaite face à l’Allemagne nazie.

Cette jeune discipline, intimement liée à l’essor de la IIIe République, laïque et démocratique, avait aux yeux du régime de Vichy participé de la dissolution des fondements naturels de la société, notamment de la famille et de la religion catholique. La sociologie durkheimienne fut par exemple explicitement attaquée par François Perroux, professeur d’économie et idéologue influent sous Vichy, qui lui reprochait de dangereusement relativiser l’ordre social. En lieu et place d’une analyse des déterminations sociales, Perroux défendait une vision essentialiste où corporations professionnelles, famille et nation étaient perçues comme des réalités immuables dictées par un ordre divin.

La défiance de Vichy envers les sciences humaines et sociales s’inscrivait dans un anti-intellectualisme plus large, visant également les mouvements antifascistes, féministes, socialistes et marxistes. C’est à ces mouvements que le régime de Vichy associait alors la discipline sociologique. La dissolution de la Ligue des droits de l’homme, la persécution d’intellectuels antifascistes et l’épuration des universités en furent les conséquences.

En plus d’une censure sévère s’appliquant aux idées de la sociologie durkheimienne, ses lieux d’enseignement furent supprimés (la chaire de Sociologie en Sorbonne et le Centre de documentation sociale disparaissent dès 1940) et ses grandes figures persécutées. Plus fondamentalement encore, c’est à un véritable travail de « rééducation de la sociologie », pour reprendre les mots de l’historienne Francine Muel-Dreyfus, que s’est attaché le régime de Vichy.

Le trumpisme renoue avec cette hostilité envers certaines disciplines scientifiques, en particulier envers les savoirs critiques. Il mène aujourd’hui une attaque féroce contre la communauté académique en édictant des listes de mots interdits et en effectuant des coupes budgétaires massives dans des pans entiers de la recherche américaine.

Les études sur le changement climatique et la santé publique, ainsi que les travaux traitant des questions de diversité, d’égalité et d’inclusion sont clairement en première ligne, entrant dans cette grande catégorie fourre-tout du « wokisme » vilipendée ad nauseam par l’administration Trump.

Cette guerre faite aux sciences sociales est depuis quelques semaines déguisée en procès en antisémitisme. Le cas de l’Université de Columbia, qui a cédé sous la pression du républicain et annoncé une série de mesures destinées à revoir « sa gestion des mouvements étudiants » en embauchant un nouveau service de sécurité interne, est des plus emblématiques.

Mais Columbia, que Trump menace maintenant d’une mise sous surveillance fédérale, n’est pas la seule université attaquée. L’administration a ainsi gelé les subventions et lancé des enquêtes pour « antisémitisme » au sein d’une cinquantaine d’autres établissements d’enseignement supérieur.

Un nouveau modernisme réactionnaire ?

Comme d’autres régimes autoritaires, Vichy ne célébrait pas seulement un passé idéalisé par la tradition (le « retour à la terre ») ; il ambitionnait aussi de réinventer la modernité, jouant sur une alliance paradoxale entre réaction et révolution.

Son programme de « Révolution nationale » mêlait ainsi valeurs traditionalistes et ambitions modernisatrices, comme le met bien en scène cette affiche de propagande de 1942.

Affiche diffusée en France en 1942.

Le régime poursuivait un « modernisme réactionnaire » – terme par lequel l’historien américain Jeffrey Herf (1984) définit le nazisme, mais qui s’applique également à Vichy – qui ne cherchait pas seulement à détruire les savoirs existants, mais entendait restructurer les sciences autour d’une idéologie propre.

On en trouve un exemple paradigmatique avec le cas de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains. Cet équivalent d’un CNRS pour le régime de Vichy – dirigé par le médecin eugéniste Alexis Carrel, appuyé par François Perroux, un temps secrétaire général – œuvrait à réorganiser les disciplines scientifiques (biologie, économie, psychologie et démographie) autour d’un projet eugéniste visant la régénération nationale. Il s’agissait à la fois de fortifier une population amollie par le libéralisme politique et de participer à la construction d’un système économique corporatiste en phase avec les inégalités « naturelles ».

Déjà en 1935 dans son best-seller l’Homme, cet inconnu, Alexis Carrel caressait le rêve de substituer à la démocratie un système fondé sur des qualités biologiques :

« Il faut que chacun occupe sa place naturelle. Les peuples modernes peuvent se sauver par le développement des forts. Non par la protection des faibles. »

Il est alors de la responsabilité des scientifiques du régime – au premier titre desquels les économistes, les statisticiens et les biologistes – de mettre en place ce système fidèle aux fondements de la société : le pouvoir des chefs et les hiérarchies clairement identifiées dans toutes les sphères de la vie sociale. En 1943, Perroux défendait l’idée qu’« avant d’être limité, le pouvoir doit être établi », fustigeant ainsi la « médiocrité » des « cœurs débiles » qui refusaient ces hiérarchies au nom de la lutte contre l’« oppression ».

Cette refondation de la science au nom d’un idéal réactionnaire trouve un écho troublant dans la figure d’Elon Musk. Sous couvert de champion du progrès technologique, Musk incarne surtout une vision autoritaire et intolérante, voire franchement eugéniste, où l’innovation est mise au service d’une concentration extrême du pouvoir économique et politique. Sur sa plateforme X, Musk a ainsi promu l’idée qu’une « République » fondée sur la liberté de pensée ne pourrait exister qu’à condition d’être dirigée par des « hommes de haut statut », les femmes et les « hommes à faible taux de testostérone » n’y ayant pas leur place.

Cette conception biologisante du pouvoir s’accompagne d’une rhétorique brutale qui voit Musk et Trump user régulièrement du terme « attardé » (retard) pour disqualifier leurs opposants.

De Vichy à Washington, l’objectif de remplacer une bureaucratie supposément indolente et boursouflée par une nouvelle élite dont l’expertise technique s’exercerait au-delà du politique a un goût de déjà-vu. En effet, après l’exemple du vieux maréchal Pétain qui avait placé à la tête de certains ministères de jeunes et brillants ingénieurs civils censés renforcer l’appareil d’État, il y a une forme d’ironie tragique à voir le septuagénaire magnat de l’immobilier Trump accorder une place éminente à Musk et à ses DOGE Kids, une fidèle équipe de très jeunes ingénieurs informatiques chargés officiellement de chasser le gaspillage dans les administrations et les agences fédérales – en réalité, de les affaiblir et de privatiser ce qui peut l’être.

Qu’il s’agisse de Vichy hier, du trumpisme ou du techno-autoritarisme aujourd’hui, les mouvements réactionnaires ne cherchent pas seulement à censurer ou à discréditer les savoirs scientifiques. Leur ambition dépasse la simple suppression puisqu’ils visent à imposer leur propre vision du monde en restructurant la science et l’innovation selon des cadres idéologiques propres, faisant peser une menace inédite sur les institutions et les pratiques démocratiques.

Clairement, l’administration Trump est dans sa phase destructive, mais le précédent Vichy nous invite à suivre avec une grande attention si et comment vont s’amorcer des réagencements dans les programmes de recherches états-uniens. L’appel à une renaissance de la nation autour de valeurs chrétiennes particulièrement rigoristes et dont Trump s’affirme le premier défenseur, dans le cadre d’une véritable « guerre sainte », laisse penser que nous nous dirigeons vers une mise au pas religieuse de la science américaine.

Attentisme, défaitisme ou sursaut ?

Face à cette incroyable percée autoritaire et aux pressions exercées sur les contre-pouvoirs, l’Amérique pourra-t-elle se contenter de faire le dos rond pour les quatre prochaines années (deux, si la majorité bascule lors des prochaines élections du Congrès) ? Certains, à l’image de John Ganz, voient dans ce moment Vichy de l’Amérique un test pour les différentes strates de la société civile, et avant tout pour le personnel politique lui-même, républicain comme démocrate.

Il est d’ailleurs significatif de voir que l’épithète « Vichy » affublé à la situation états-unienne est apparu avant même la première prise de fonctions de Trump. Dès juin 2016, l’historien et documentariste Ken Burns avait parlé de « Vichy Republicans » pour fustiger ceux qui avaient abandonné à Trump le Grand Old Party ; ceux qui, par opportunisme ou par résignation, avaient trahi l’intérêt supérieur de la nation, tout comme trahirent l’écrasante majorité de députés et des sénateurs français lorsqu’ils accordèrent les pleins pouvoirs constituants à Pétain, le 10 juillet 1940.

Il y eut, ne les oublions pas, les Vincent Auriol, les Léon Blum et les Paul Ramadier. Ils furent 80 (contre 569) à dire non à Pétain. Où sont, aujourd’hui, les figures démocrates qui résistent ouvertement à l’administration Trump ? Cette question travaille déjà l’opinion américaine, et c’est au tour du Parti démocrate et de ses représentants de se voir ramenés à la France des années noires : ces « Vichy Democrats » sont accusés d’abandonner trop vite la lutte face aux prises de décisions de la nouvelle administration Trump, offrant la vision lénifiante d’un parti d’opposition qui semble atone et aphone.

Pour autant, certains démocrates tentent de se faire entendre. Le 12 mars dernier, le représentant John Larson s’est vivement emporté contre ses collègues républicains qui étaient intervenus pour bloquer l’audition d’Elon Musk, dispensant ce dernier de devoir rendre des comptes devant la principale Commission fiscale du Congrès. À mesure que les élections de mi-mandat approchent, on peut s’attendre à ce que les prises de parole protestataires se multiplient.

En réalité, alors que le régime de Vichy n’avait suscité qu’une résistance tardive de la population et de ses élites, les États-Unis de Trump voient déjà se structurer d’importants mouvements de contestation. Les coupes budgétaires tous azimuts dans le financement de la recherche universitaire trouvent sur leur chemin des contre-pouvoirs, notamment à l’échelon des États fédéraux tels que la Californie et New York, qui saisissent la justice et assurent des financements d’urgence.

Le 7 mars 2025, de larges manifestations à l’appel du collectif Stand Up For Science ont eu lieu dans une trentaine de villes américaines, trouvant d’ailleurs un réel écho international (en France notamment). À l’inverse de Columbia, Harvard vient d’annoncer qu’elle n’entendait pas se plier aux injonctions de l’administration Trump, renonçant ainsi à quelque 2,2 milliards de dollars de financement.

Ce refus, le tout premier auquel l’administration Trump est confrontée, a provoqué l’ire du président qui engage désormais un véritable bras de fer pour faire plier Harvard. La résistance de la plus ancienne et la plus prestigieuse des universités américaines annonce-t-elle un réveil des institutions académiques dans leur ensemble ? Plus largement, l’opinion publique américaine se rangera-t-elle derrière ses scientifiques ? Se retournera-t-elle contre l’homme qu’elle vient tout juste d’installer une seconde fois à la Maison Blanche ? Les prochains mois diront si la mobilisation du monde académique préfigure un sursaut de l’opinion publique dans le même sens.The Conversation

Nicolas Brisset, Maître de conférences en sciences économiques (HDR), Université Côte d’Azur et Raphaël Fèvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Université Côte d’Azur

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

YouTube a publié 20 000 milliards de vidéos en 20 ans

 

YouTube

Le 23 avril 2005, « Me at the zoo » – un jeune homme se filmant devant des éléphants du zoo de San Diego – ouvrait l’ère YouTube lancée en février. Vingt ans plus tard, la plateforme compte plus de 20 000 milliards de vidéos mises en ligne et s’impose comme une infrastructure mondiale du divertissement, de l’information et de la création. En France, où elle est active depuis 2007, elle a façonné un écosystème inédit, alliant indépendance créative, hybridation des formats et puissance de diffusion.

Hugo Décrypte, Léna Situations, Inoxtag ou Charles Villa ne sont plus de simples vidéastes mais incarnent une génération de créateurs capables de fédérer de fortes communautés. La preuve : Claire Chazal ou Élise Lucet investissent désormais la plateforme, tandis qu’Arte ou Canal + y déploient des stratégies pensées pour le numérique. Shorts, podcasts, live, VOD : YouTube a fait exploser les formats, résisté aux concurrents comme Instagram ou TikTok et brisé les frontières entre médias.

En France, plus de 900 chaînes au million d’abonnés

Mais cette mutation n’est pas qu’esthétique, elle est aussi économique. Depuis 2007, plus de la moitié des revenus publicitaires générés sont reversés aux créateurs. En trois ans, plus de 70 milliards de dollars ont ainsi été redistribués dans le monde. En France, plus de 900 chaînes ont dépassé le million d’abonnés. YouTube soutient 21 000 emplois et contribue à hauteur de 850 millions d’euros au PIB national, selon Oxford Economics. La plateforme est devenue un pilier économique de l’économie créative.

Derrière la success story se profile aussi une redéfinition profonde du rapport à l’écran. Longtemps vue comme une menace, la plateforme est aujourd’hui intégrée aux stratégies des chaînes télé historiques. Leurs talk-shows s’y diffusent dès leur enregistrement, les grands débats s’y jouent à grande échelle. YouTube n’imite plus la télévision et l’a au contraire augmentée et réinventée. La programmation linéaire classique a ainsi cédé devant l’algorithme, l’écran de télévision ne devenant que le support d’un monde plus interactif.

Toutes les générations

Avec une télévision de flux devenue hybride, le public ne consomme plus passivement mais se fait son programme, choisit, commente, partage ; et regarde désormais sur son téléviseur… YouTube. La boucle est bouclée.

Pour plus d’un milliard d’utilisateurs mensuels, la plateforme est aussi un acteur audio majeur, entre cinéma, musique, politique et sport. À l’image d’Aya Nakamura, dont les clips franchissent le milliard de vues, l’exception culturelle française y trouve une scène planétaire.

YouTube fête ses 20 ans, mais regarde déjà plus loin et entend bien rester un point de gravité, peut-être l’un des derniers espaces numériques vraiment partagés par toutes les générations.

Google, l’application des lois antitrust et l’avenir de la souveraineté numérique européenne

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Par Anne C. Witt, EDHEC Business School

Google est poursuivi par les justices européenne et états-unienne. Les pratiques du géant numérique sont-elles conformes au droit de la concurrence ? Le débat fait rage alors qu’États-Unis et Union européenne s’opposent sur de multiples dossiers, dont la régulation des activités internet.


Depuis ses débuts de start-up « étudiante », en 1998, Google a connu une ascension fulgurante. En 2025, sa société mère, Alphabet, est devenue un vaste conglomérat technologique multinational et l’une des entreprises les plus rentables au monde. Si l’expansion d’Alphabet s’est faite en grande partie par croissance interne, le groupe a également étendu son empire grâce à des acquisitions judicieuses, notamment celles d’Android, de DoubleClick ou encore de YouTube. Depuis 1998, elle a acquis au moins 267 entreprises.

Alphabet est un acteur clé sur de nombreux marchés numériques, notamment la recherche générale sur Internet, les navigateurs, la publicité en ligne, les systèmes d’exploitation mobiles et l’intermédiation. Google Search, par exemple, est aujourd’hui le moteur de recherche généraliste le plus utilisé au monde. Au niveau mondial, sa part de marché est d’au moins 78 % depuis 10 ans.

Sans surprise, les autorités antitrust, dont la mission est de protéger la concurrence, ont examiné de près le comportement de Google et celui d’autres géants de la technologie. Bien que le fait de détenir un pouvoir de marché ne soit pas illégal s’il résulte d’un produit supérieur, le fait de protéger une telle position par des moyens qui ne sont pas méritoires l’est.

Aux États-Unis, ce printemps 2025 est crucial pour le géant américain : le 17 avril, sur le secteur des technologies publicitaires, Google a été jugé coupable d’avoir maintenu illégalement sa position dominante ; le 21 avril s’est ouvert un autre procès, pour trois semaines, qui vise à déterminer les sanctions appliquées à l’entreprise, reconnue coupable en août dernier d’« abus de position dominante » sur le marché de la recherche en ligne.

Comment l’Union européenne a-t-elle géré jusqu’à présent le cas de la firme californienne ? Comment cela s’articule-t-il avec les décisions outre-Atlantique, et avec les risques associés aux réactions de l’administration Trump ? Entre opportunités et risques d’escalade, l’Europe marche sur un chemin étroit.

La conduite de Google sous surveillance

Ces dernières années, une inquiétude n’a cessé de grandir : que Google puisse utiliser des moyens anticoncurrentiels pour protéger et étendre ses positions dominantes sur les principaux marchés numériques. En 2017, 2018 et 2019, la Commission européenne a infligé à Google des amendes successives, se chiffrant au total à plus de 8 milliards d’euros, pour abus de position dominante sur des marchés clés, soit plus que toute autre grande entreprise technologique à ce jour.

Une quatrième enquête sur les agissements de Google sur le marché des technologies publicitaires, dans le cadre de laquelle la Commission européenne est susceptible de demander des changements structurels dans les activités publicitaires de Google, est en train de se terminer. Les autorités nationales de la concurrence des États membres de l’UE ont également activement appliqué les règles européennes et nationales en matière d’abus de position dominante. Des actions collectives privées, en matière d’antitrust pour dommages et intérêts, s’ajoutent aux malheurs de Google.

En 2022, l’UE a promulgué la loi sur les marchés numériques (DMA pour « Digital Markets Act ») afin de créer – contre les pouvoirs de marché dominants – un outil supplémentaire pour intervenir sur les marchés des plateformes. La DMA réglemente le comportement des entreprises dites « contrôleuses d’accès », dans le but de rendre les marchés plus contestables pour les concurrents et plus équitables pour les utilisateurs. En septembre 2023, la Commission européenne a désigné Alphabet comme contrôleur d’accès sur pas moins de huit marchés de plateformes pour les services suivants : Google Search, Google Maps, Google Play, Google Shopping, Google Ads, Chrome, YouTube et Google Android.

Quelques jours après que les règles du DMA sont devenues contraignantes pour Alphabet en mars 2024, la Commission européenne a ouvert la première enquête de non-conformité pour déterminer si Google Search continuait de traiter les services d’Alphabet plus favorablement que ceux de ses concurrents, et si Google Play empêchait les développeurs d’applications d’orienter les consommateurs vers d’autres canaux pour de meilleures offres.

Colère à la Maison Blanche

Le champ d’application territorial de ces règles est limité aux services proposés dans les pays de l’Union européenne. Elles ne réglementent pas le fonctionnement de Google aux États-Unis, qui est soumis à la législation antitrust américaine. Néanmoins, les mesures d’application de la Commission européenne ont provoqué la colère de l’administration Trump.

En février 2025, la Maison Blanche a publié un mémorandum intitulé « Defending American Companies and Innovators From Overseas Extortion and Unfair Fines and Penalties » qui conteste les mesures antitrust et réglementaires européennes à l’encontre des entreprises américaines. Selon l’administration Trump, les règles de l’UE s’apparentent à des restrictions non tarifaires et à un traitement inéquitable des entreprises américaines, et elles interfèrent avec la souveraineté américaine. Le mémorandum souligne que Washington n’hésitera pas à imposer des droits de douane et d’autres mesures nécessaires pour atténuer le préjudice causé aux États-Unis.

Selon l’Union européenne, de telles actions reviendraient à une coercition économique et porteraient atteinte à sa souveraineté législative pour décider dans quelles conditions les services sont offerts sur le sol européen. En 2022, probablement en prévision d’une éventuelle deuxième présidence Trump, elle a promulgué l’instrument dit « anti-coercition », qui permet à la Commission européenne d’imposer un large éventail de « mesures de riposte », notamment des droits de douane et des restrictions sur les importations, sur les exportations, sur les droits de propriété intellectuelle, sur les investissements directs étrangers et sur l’accès aux marchés publics. De telles mesures de rétorsion pourraient être imposées aux services numériques américains.

Risque d’escalade

La situation risque d’accroître encore le risque d’une guerre commerciale entre l’Europe et les États-Unis. Cependant, le différend sur la réglementation technologique ne semble pas porter sur des principes antitrust fondamentaux en soi.

En 2020, la Chambre des représentants des États-Unis a publié un rapport bipartite soulignant la nécessité pour les États-Unis de remédier au manque de concurrence sur les marchés numériques et au pouvoir de monopole de plateformes dominantes telles qu’Amazon, Apple, Facebook et Google. La Commission fédérale du commerce (Federal Trade Commission ou FTC) et le ministère de la justice ont par la suite intenté des poursuites antitrust contre ces quatre entreprises, dont la plupart sont toujours en cours.

France 24 – 2024.

De son côté, le ministère de la justice a intenté deux poursuites antitrust distinctes contre Google en 2020 et en 2023. Dans la première affaire, un tribunal de district de Washington DC a reconnu Google coupable en août 2024 de violation de la section 2 de la loi antitrust Sherman, et a établi que Google avait tenté de protéger son pouvoir de monopole sur le marché de la recherche générale par des moyens anticoncurrentiels. Le juge Amit P. Mehta détermine actuellement les mesures correctives appropriées, et le ministère de la justice, qui a récemment réitéré sa demande au juge de démanteler Google, joue un rôle central dans le procès qui vient de démarrer, pour trois semaines, et qui vise à déterminer les sanctions appliquées au géant américain (puisque l’entreprise avait été reconnue coupable en août d’avoir maintenu illégalement sa position dominante) – sanctions pouvant aller jusqu’à l’obligation de vendre son navigateur Chrome, ou jusqu’à de possibles restrictions sur l’IA.

La deuxième affaire américaine contre Google, sur le secteur des technologies publicitaires en ligne, a également connu une accélération ce printemps : un tribunal de district de Virginie vient en effet de rendre un verdict positif sur l’implication de l’entreprise dans des actions anticoncurrentielles. Les accusations formulées sont similaires à celles qui sous-tendent l’enquête en cours de la Commission européenne sur le comportement de Google sur le marché des technologies publicitaires. Le nouveau directeur de la Federal Trade Commission a souligné récemment que les Big Tech sont une priorité majeure de son agence. Il semble y avoir des inquiétudes des deux côtés de l’Atlantique quant au fait que Google restreigne la concurrence. Le nœud du problème, très probablement, est que les régulateurs européens disent aux entreprises américaines ce qu’elles doivent faire, puisqu’elles « opèrent » sur le territoire européen à travers les services numériques proposés à des millions d’utilisateurs européens.

Un manque d’équivalents européens aux Big Tech

La Commission européenne semble déterminée à continuer d’appliquer ses règles antitrust et le DMA. Le 19 mars 2025, elle a informé Alphabet que son évaluation préliminaire avait montré que le comportement de Google dans le domaine de la recherche et dans le Google Play Store était incompatible avec le DMA. De plus, les premières décisions de non-conformité à l’encontre d’Apple et de Meta, en vertu de la DMA, sont attendues sous peu, même si les amendes pourraient bien rester inférieures au maximum de 10 % du chiffre d’affaires annuel mondial d’une entreprise, autorisé par la loi, compte tenu de sa nouveauté.

L’Europe n’est pas un marché négligeable pour Google et les autres entreprises technologiques américaines. En 2024, Google aurait généré 29 % de son chiffre d’affaires mondial, soit 100 milliards de dollars, en Europe, au Moyen-Orient et en Afrique.

L’Europe n’a pas d’équivalents à Google ou à d’autres grandes entreprises technologiques, et l’UE importe aujourd’hui 80 % de ses technologies numériques. En septembre 2024, le rapport Draghi a lancé un avertissement sévère aux dirigeants de l’Union européenne, soulignant la diminution de la stabilité géopolitique et la nécessité pour l’Europe de se concentrer sur la réduction de l’écart d’innovation avec les États-Unis et la Chine dans les technologies de pointe. Moins de cinq mois plus tard, la Commission européenne a publié le Compas de la compétitivité, une feuille de route visant à restaurer le dynamisme de l’UE et à stimuler la croissance économique.

Les mesures potentielles à ce stade, agitées par la Maison Blanche en possibles représailles à l’application des directives antitrust et réglementaires européennes, pourraient bien donner un élan supplémentaire à ce processus. Le président Trump ne peut pas rendre à la technologie européenne sa grandeur d’antan (« great again »), car cela n’a jamais été le cas. Mais ses politiques pourraient involontairement contribuer à y parvenir.The Conversation

Anne C. Witt, Professor of Law, Augmented Law Institute, EDHEC Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Un an après l’AI Act, l’Europe face à ses disparités en matière d’intelligence artificielle

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Un an après l’entrée en vigueur de l’AI Act, le règlement européen destiné à encadrer juridiquement le développement de l’intelligence artificielle (IA), une première photographie des perceptions et usages se dessine sur le Vieux Continent. Menée par Norstat et Strategir, une enquête comparative auprès des citoyens français, italiens, allemands et danois met en lumière une réalité contrastée : si l’IA se diffuse, elle ne le fait ni au même rythme, ni de la même manière, ni avec les mêmes acceptations selon les pays.

Familiarité inégale, maturité contrastée

Le niveau de familiarité avec l’IA constitue le premier révélateur d’un clivage européen. Alors que 56 % des Danois se disent familiers de ces technologies, seuls 39 % des Français partagent cette affirmation. L’Italie (46 %) et l’Allemagne (46 %) s’inscrivent dans une moyenne intermédiaire. L’écart est d’autant plus significatif que 27 % des Français déclarent avoir entendu parler de l’IA pour la première fois il y a moins de six mois — contre seulement 4 % des Danois.

Les canaux de découverte varient eux aussi. En France, 55 % des répondants identifient les médias comme leur principale source de connaissance, loin devant le travail (10 %). Le Danemark, tout en plaçant également les médias en tête (41 %), présente une pénétration plus forte dans le monde professionnel (15 %). En Italie, ce sont les réseaux sociaux qui prédominent (32 %), un chiffre bien plus élevé qu’en Allemagne ou en France (23 % chacune).

Lente démocratisation de l’IA générative

Plus spécifique, l’IA générative reste encore mal comprise à travers l’Europe. Seuls 15 % des sondés — tous pays confondus — affirment pouvoir expliquer de quoi il s’agit. Pourtant, 50 % des Français en ont déjà entendu parler, contre 60 % des Danois. Là encore, l’ancrage culturel et social joue un rôle clé : au Danemark, 19 % l’ont découverte par le bouche-à-oreille, contre 12 % en France, signe que la technologie s’est davantage diffusée dans la sphère quotidienne.

Le déclencheur de l’usage diverge : en Allemagne, 39 % évoquent la curiosité technologique, alors qu’en France, c’est un contenu médiatique ou numérique (article, vidéo, réseaux sociaux) qui pousse 23 % des répondants à expérimenter l’IA. En Italie, 13 % y voient une solution pour gagner du temps, contre 9 % en France.

Des usages privés, masculins, et liés au texte

L’usage régulier de l’IA générative reste modeste mais significatif. En France, 30 % des citoyens l’ont déjà utilisée dans un cadre personnel — un chiffre proche de l’Italie (32 %), du Danemark (35 %) et de l’Allemagne (37 %). Les utilisateurs sont majoritairement des hommes (54 %), âgés en moyenne de 40 ans.

La fréquence d’utilisation est plus soutenue en Italie et en France : 45 % des Italiens et 44 % des Français déclarent s’en servir plusieurs fois par semaine voire quotidiennement. Sans surprise, ce sont les générateurs de texte qui dominent : utilisés par 91 % des Français93 % des Italiens90 % des Danois, et 89 % des Allemands. L’Allemagne explore davantage les générateurs d’images (37 %, contre 27 % en France) et de musique (13 %, contre 6 % au Danemark).

Des fonctions pratiques et ludiques selon les pays

Les usages de l’IA générative révèlent des tendances culturelles. En France, elle est perçue comme un assistant du quotidien : 50 % des utilisateurs s’en servent pour corriger des documents ou aider à la rédaction, 38 % pour cuisiner, 27 % pour des conseils d’achat. En Italie, elle devient un outil d’apprentissage : 68 % l’utilisent en support informatique, 64 % pour leurs études, 51 % pour se tenir informés. En Allemagne, l’usage est majoritairement rédactionnel (81 %) et parfois intime (16 % l’emploient comme compagnon virtuel). Le Danemark se distingue par un usage plus professionnel, tout en montrant des pratiques originales : 24 % y utilisent l’IA pour la planification de cadeaux.

Réactions ambivalentes, défiance française

Si les usages se précisent, les perceptions restent partagées. 25 % des Français ont une opinion négative sur l’IA en général, contre 12 % au Danemark. L’opinion positive ne dépasse pas 36 % en France, quand elle grimpe à 51 % au Danemark. Sur l’IA générative, les Français sont équilibrés entre opinions favorables (30 %) et critiques (32 %). Les Italiens se montrent plus enthousiastes (38 % positifs21 % négatifs). Une fois utilisée, l’IA générative inspire toutefois une opinion plutôt positive : 84 % des Français ont apprécié les générateurs d’images, contre 66 % des Danois, plus réservés.

L’IA séduit par son utilité, inquiète par ses dérives

Le gain de temps reste l’avantage principal : 42 % des Italiens le citent, contre 35 % des Français, 34 % des Allemands, et 33 % des Danois. Mais chaque pays y projette un bénéfice particulier : créativité et loisirs en France, automatisation en Allemagne, développement des compétences en Italie. Pourtant, la moitié des Européens considèrent l’IA générative encore limitée dans ses capacités : 55 % des Français64 % des Allemands51 % des Italiens et des Danois.

Des peurs bien ancrées

Les craintes sont aussi révélatrices des cultures nationales : en France et en Italie, on redoute un appauvrissement de la créativité (62 % et 58 %) et une dépendance accrue (44 % et 48 %). En Allemagne, les inquiétudes portent sur la protection des données (53 %) et le contrôle exercé sur l’IA (50 %). Le Danemark, plus confiant, s’inquiète de la qualité des résultats (32 %). Pourtant, 78 % des Français redoutent une trop grande dépendance, et 77 % réclament une régulation renforcée, un record européen.

Une révolution perçue… mais pas univoque

Malgré ces réservesla moitié des Européens estiment que l’IA générative aura un impact supérieur à celui des smartphones ou d’internet. Mais entre fascination et prudence, la révolution est accueillie sans euphorie. « Les Français se distinguent par une méfiance plus marquée, souhaitant une régulation accrue. Malgré ces réserves, la moitié des Européens voient l’IA comme une révolution technologique majeure. », observent Léa Dupush et Tesha Klotz, directrices d’études chez Strategir.

Regards croisés : une Europe lucide sur ses écarts

Enfin, l’étude offre un miroir original : celui du regard que les Européens portent sur les autres en matière de maturité IA. Les Suédois sont perçus comme les plus avancés (78 % chez les Français), suivis des Allemands, Danois, Norvégiens. Les Français s’estiment eux-mêmes plus matures (58 %) que les autres ne les perçoivent (42 % chez les Danois). Les méditerranéens, eux, sont vus comme les moins avancés, y compris par eux-mêmes.