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Numérique, réseaux sociaux et intelligence artificielle : nos vies sont-elles devenues des capsules ?

 

IA

Dans "Nos vies encapsulées. Quel devenir pour l’humanité ?", Pascal Chabot décrit un monde où la technique n’est plus seulement un outil mais notre milieu de vie. Du smartphone au bureau, ces "capsules" nous protègent et nous connectent, tout en redéfinissant notre autonomie.

On connaissait les algorithmes des réseaux sociaux qui filtrent ce que l’on voit et finissent par nous enfermer dans des bulles de filtre. À l’heure où se développent les agents d’intelligence artificielle personnels, le philosophe Pascal Chabot va plus loin avec l’idée de capsules.

livre

Dans « Nos vies encapsulées. Quel devenir pour l’humanité ? », paru aux PUF, il défend l’idée que nous n’habitons plus simplement le monde, nous habitons des objets. Maison, voiture, bureau, train, avion, smartphone ou application constituent autant d’environnements protecteurs, connectés, conçus pour optimiser notre existence.

Le changement est profond car la technique n’est plus seulement cet ensemble d’outils que l’humain utilise pour agir sur son environnement, elle devient elle-même l’environnement. Pascal Chabot parle de « technonomie » c’est-à-dire les dispositifs techniques qui produisent leurs propres normes, imposant leurs rythmes de disponibilité, de vitesse et d’efficacité.

Le smartphone en offre probablement la forme la plus aboutie : toujours à portée de main, il concentre communications, informations, travail, divertissement et transactions. L’individu devient alors un « hubjet » (contraction de hub et objet), un nœud traversé par des flux incessants. Cette connexion permanente peut déboucher sur ce que Pascal Chabot nomme la « digitose », maladie moderne qui se traduit par une fatigue numérique, la saturation de l’attention et une forte dépendance, voire une addiction.

Mais le philosophe ne propose pas pour autant de casser les capsules car elles protègent, simplifient les existences et sont devenues indispensables. Toute leur ambiguïté est là : elles prennent soin autant qu’elles peuvent enfermer.

Et l’enjeu devient plus aigu encore avec l’intelligence artificielle. Des agents personnels capables de filtrer l’information, d’accomplir des tâches et d’interagir à notre place pourraient constituer une nouvelle couche autour de l’individu. La question posée par Pascal Chabot dépasse dès lors celle du temps d’écran : comment conserver du corps, du vivant, de l’altérité et surtout un monde commun au sein d’environnements techniques toujours plus personnalisés ?

De l’or noir aux jeux vidéo : le pari à plusieurs milliards de Mohammed ben Salmane pour transformer l’Arabie saoudite

 

Esports

Reçu dimanche 23 et lundi 24 août par Emmanuel Macron, Mohammed ben Salmane, prince héritier d'Arabie saoudite, assistera à la clôture de l’Esports World Cup à Paris. Un rendez-vous qui illustre les investissements colossaux engagés par Riyad dans le jeu vidéo, pièce d’une stratégie plus vaste destinée à préparer l’après-pétrole et à transformer l’image du royaume.

Le prince héritier et Premier ministre d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, sera reçu ce dimanche et lundi par Emmanuel Macron. Non pas pour parler pétrole mais… jeux vidéo. Les deux hommes assisteront d’ailleurs à la cérémonie de clôture de l’Esports World Cup, organisée pour la première fois hors d’Arabie saoudite depuis sa création. C’est que le royaume, dans sa volonté de diversifier ses sources de revenus mais aussi de conforter son soft power pour jouer un rôle diplomatique sur la scène internationale, a massivement investi dans le jeu vidéo, au point de participer récemment au rachat du mythique studio Electronic Arts.

Une facette du vaste plan Vision 2030

La présence des deux dirigeants à la clôture de l’Esports World Cup va donner à voir l’une des facettes les plus spectaculaires de Vision 2030, le vaste programme de transformation lancé par Riyad pour réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Tourisme, infrastructures, sport, culture, divertissement et nouvelles technologies sont devenus autant de terrains d’investissement pour le royaume.

MBS

Le jeu vidéo, lui, occupe une place particulière dans cette offensive. En 2022, l’Arabie saoudite a lancé une stratégie nationale consacrée au gaming et à l’esport avec des objectifs précis : créer 250 entreprises, générer 39 000 emplois directs et indirects et porter la contribution du secteur à 50 milliards de riyals, soit environ 13,3 milliards de dollars, d’ici 2030. Le bras armé de cette politique est le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien, notamment à travers sa filiale Savvy Games Group. Studios, plateformes, compétitions, infrastructures : Riyad tente de constituer une filière entière plutôt que d’accumuler les seules participations financières.

Electronic Arts racheté pour 55 milliards de dollars

Le rachat d’Electronic Arts par un consortium mené par le PIF, aux côtés de Silver Lake et d’Affinity Partners, pour 55 milliards de dollars, donne une autre dimension à cette stratégie. Avec EA, ce sont des franchises mondiales comme EA Sports FC, Madden NFL, The Sims, Battlefield ou Apex Legends qui entrent dans le périmètre d’un investissement auquel participe le fonds saoudien. L’enjeu est économique, avec des revenus moins dépendants des cours du brut, mais aussi industriel : attirer des compétences, former des développeurs et installer progressivement en Arabie saoudite un écosystème du divertissement numérique.

Mais l’enjeu est aussi politique. En investissant dans le football, le golf, la boxe ou désormais massivement dans le jeu vidéo, Riyad cherche à toucher un public international et souvent jeune. L’Esports World Cup participe de cette diplomatie d’influence. Sa délocalisation à Paris, associée à une visite officielle au cours de laquelle Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane doivent inaugurer le Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien, donne à cette politique une traduction diplomatique directe. L’Élysée insiste d’ailleurs sur le sport et la culture comme vecteurs du rapprochement entre les deux pays.

Le revers sombre de la modernisation

Cette modernisation affichée conserve pourtant un envers beaucoup plus sombre. Dans son rapport consacré à l’Arabie saoudite, Amnesty International relève un niveau record d’exécutions, y compris pour des infractions liées aux stupéfiants, et indique qu’au moins deux hommes ont été exécutés pour des faits qu’ils auraient commis alors qu’ils étaient mineurs. L’organisation décrit également des restrictions sévères de la liberté d’expression, des procès manifestement iniques, des interdictions de voyager imposées à des opposants et défenseurs des droits humains, ainsi que la persistance des discriminations envers les femmes.

« Les autorités saoudiennes veulent envoyer des messages positifs à destination de la communauté internationale et des investisseurs, à coups de pétrodollars et d’agences de communication, mais la réalité est que les femmes sont toutes soumises à l’autorité masculine et, en matière de justice, leur parole vaut la moitié de celle d’un homme… », expliquait à La Dépêche Clarence Rodriguez, qui a vécu douze ans à Riyad comme correspondante pour plusieurs médias.

Les millions de travailleurs migrants restent, selon Amnesty, exposés aux abus et à l’exploitation dans le cadre du système de parrainage de la kafala. C’est toute l’ambivalence de Vision 2030 : projeter l’image d’un royaume ouvert, connecté, capable d’accueillir les plus grands événements mondiaux et de peser dans les industries du futur, sans que cette ouverture économique et culturelle se traduise, au même rythme, par une amélioration des libertés fondamentales.

Philippe Rioux

Incendies en Gironde : des cartes en ligne pour suivre la progression du feu

 

Flamap

Google Maps, NASA FIRMS, Copernicus ou encore les nouvelles cartes créées par Record.py et Guillaume Rozier permettent de visualiser l’évolution des incendies. Des outils précieux pour comprendre la situation en Gironde, à condition de connaître leurs limites.

Suivre un incendie depuis son téléphone ou son ordinateur est désormais possible. Plusieurs cartes en ligne permettent, en effet, de repérer les foyers actifs, d’observer les surfaces déjà parcourues par les flammes et, dans certains cas, de retracer la progression d’un feu heure après heure. Alors que la Gironde et les Landes sont touchées depuis le 22 juillet par des feux très intenses, ces outils numériques donnent une représentation rapide de la situation, sans toutefois remplacer les informations des secours.

Des données satellites

La plupart de ces services exploitent les observations de satellites. C’est notamment le cas de NASA FIRMS, une plateforme mondiale qui affiche les anomalies thermiques détectées à la surface de la Terre. Son interface permet de consulter les points chauds apparus au cours des dernières heures ou des derniers jours. Les données issues de l’instrument VIIRS offrent une résolution de 375 mètres : un point visible sur la carte correspond donc à une zone observée par le capteur, et non à la position exacte d’une flamme.

Le système européen EFFIS, intégré au programme Copernicus, utilise lui aussi des relevés satellitaires pour suivre les incendies importants et estimer les surfaces brûlées. Ces données alimentent plusieurs cartes destinées au grand public. Elles permettent de replacer un sinistre local dans une vision plus large de l’activité des feux en France et en Europe.

Des images analysées par intelligence artificielle

Google affiche également les incendies actifs dans son moteur de recherche et dans Google Maps. Des zones colorées représentent les contours approximatifs des feux. Elles sont produites à partir d’images satellites analysées par des modèles d’intelligence artificielle. La fonction facilite l’accès à l’information, notamment depuis un smartphone, mais Google prévient que la position réelle d’un incendie peut différer de sa représentation cartographique.

Pour le feu de Gironde, Record.py a conçu une carte retraçant son évolution depuis son déclenchement. Le jaune vif y signale les détections les plus récentes. Les zones deviennent ensuite orange, rouges, puis brunes à mesure que le temps passe. Cette succession de couleurs permet de visualiser les positions occupées par le front et les secteurs refroidis depuis plusieurs jours. La mise à jour dépend toutefois des passages des satellites, annoncés deux fois par jour, tôt le matin et dans l’après-midi.

Le créateur de Covidtracker lance Flamap

Conseiller numérique d'Emmanuel Macron à l'Élysée, Guillaume Rozier, data engineer connu pour avoir créé CovidTracker et Vite Ma Dose, a également annoncé ce mercredi 29 juillet le lancement de Flamap.

Flamap

Cet outil open source exploite les données de Copernicus EFFIS et de NASA FIRMS pour représenter l’évolution des incendies en Gironde et dans les Landes. Sa démarche consiste à rendre des données techniques plus lisibles, comme il l’avait fait pendant la pandémie de Covid-19. Avec une échelle de temps, on peut mesurer la progression des flammes depuis le déclenchement de l'incendie.

Ces cartes ne répondent cependant pas toutes au même besoin. NASA FIRMS et EFFIS servent à observer les foyers et les surfaces touchées. Google Maps simplifie leur consultation. La Météo des forêts de Météo-France, elle, ne suit pas les flammes mais indique le danger de départ et de propagation à l’échelle départementale. D’autres plateformes peuvent ajouter le vent ou les fumées afin d’aider à comprendre la dynamique probable du feu.

À noter qu'une détection satellitaire peut arriver avec retard, être masquée par les nuages ou signaler une anomalie thermique qui demande confirmation. Elle ne permet pas non plus de connaître une route ouverte, une évacuation ou une reprise très récente. En situation de danger, les cartes doivent donc rester un outil de compréhension. Les décisions doivent être fondées sur les messages de la préfecture, des pompiers, des communes et de FR-Alert.

Philippe Rioux

Le totalitarisme numérique est‑il inéluctable ?

numérique


Par Iurii Trusov, Université Bordeaux Montaigne

L’essor de l’intelligence artificielle, des Big Tech et des technologies de surveillance bouleverse les rapports entre États, entreprises et citoyens. La convergence entre capitalisme de surveillance et dérives autoritaires pourrait conduire à un technofascisme ou à un totalitarisme numérique, comme l’illustrent les exemples de la Chine, des États-Unis et de la Russie. Face à ces risques, un encadrement démocratique des technologies apparaît indispensable pour préserver les libertés publiques et le pluralisme.


L’année 2026 regorge d’actualités sur le renforcement des mesures de contrôle numérique de la population. D’un côté, la Chine continue de moderniser son réseau de vidéosurveillance en intégrant l’IA pour faciliter la recherche et l’analyse des données par la police et développe des systèmes de prédiction du comportement des citoyens afin d’identifier des futurs criminels et opposants au régime, à l’instar du film Minority Report, adaptation d’une nouvelle de Philip K. Dick.

D’un autre côté, l’entreprise américaine Palantir, spécialisée dans le développement de logiciels pour l’armée et la police de certains pays, a publié sur le réseau social X un résumé du livre The Technological Republic : Hard Power, Soft Belief, and the Future of the West, écrit par son PDG Alexander C. Karp. Il s’agit d’une sorte de manifeste de la future société numérique, telle que la conçoit un développeur de logiciels pour structures militaires : utilisation de la « force brute » (hard power) pour maintenir l’ordre dans le pays et dans le monde ; conscription universelle ; développement de robots militaires et d’armements basés sur l’IA par la Silicon Valley pour l’État ; hégémonie des États-Unis sur les autres pays, en particulier sur les civilisations qualifiées de « médiocres, régressives et nuisibles » ; et lutte contre le pluralisme.

S’agit-il d’une description crédible de notre avenir numérique, déjà en train d’être façonné par les grandes corporations technologiques avec le soutien des États, tant à l’Ouest qu’à l’Est ?

Utopisme et capitalisme de surveillance

Un certain nombre de transhumanistes influents, tels que Nick Bostrom et Ray Kurzweil, dépeignent un paradis terrestre futuriste, contribuant ainsi à promouvoir les narratifs des entreprises de la Big Tech. Le philosophe Nick Bostrom, tout en mettant en garde contre les risques existentiels liés au développement des technologies, a déjà imaginé ce qu’il ferait dans un monde futur entièrement résolu (solved world).

Dans ce monde, l’intelligence artificielle surpasserait l’homme dans tous les domaines, tant physiques qu’intellectuels, et les robots, la réalité virtuelle ainsi que d’autres technologies atteindraient un tel niveau de développement que l’être humain n’aurait plus du tout besoin de travailler pour produire les objets du quotidien. Un monde semblable à celui des vieux contes de fées, où la nourriture vous saute presque directement dans la bouche et où les cochons se promènent déjà tout cuits. Ce fameux Âge d’or de l’humanité, dont Hésiode parlait dans l’Antiquité : « Les humains vivaient alors comme les dieux, le cœur libre de soucis, loin du travail et de la douleur ».

Pendant que Nick Bostrom dresse la liste de ce que l’on peut faire quand il n’y a plus rien à faire, d’autres philosophes s’inquiètent vivement qu’un tel avenir nous mène vers un panoptique numérique, transformant cette utopie post-travail en une dystopie de contrôle et de surveillance totale

Nous ne nous séparons plus de nos portables, ordinateurs et tablettes. Certains vont plus loin en se créant une maison connectée truffée d’objets connectés : des ampoules, des bouilloires, des télés, des aspirateurs, des climatiseurs, et bien plus encore. Сes données sont collectées et traitées par quelques grandes corporations technologiques, ce qui rend les propriétaires de celles-ci fabuleusement riches. Ils peuvent nous surveiller, analyser les données et même influencer notre comportement, qu’il s’agisse de nos choix de consommation ou de nos votes.

Google, Facebook, Amazon, Apple, Microsoft et d’autres géants transforment une multitude de clics et de requêtes d’utilisateurs en argent. Depuis mai 2026, le grand réseau social Instagram (Meta) a désactivé le chiffrement de bout en bout de la correspondance privée, ce qui la rend accessible à la multinationale elle-même et aux services secrets. Les informations personnelles des utilisateurs pourraient à l’avenir être utilisées « à des fins publicitaires et pour l’entraînement des chatbots ». C’est ce que la philosophe américaine Shoshana Zuboff a appelé « le capitalisme de surveillance ». Un tel système soumet les individus par le biais du confort, des divertissements et de services utiles, et non par la peur et l’intimidation, comme le faisaient les dictateurs du passé pour prendre le contrôle de leur population.

Entre les mains d’un petit groupe de multinationales se trouvent concentrés le contrôle de la production et de la diffusion de l’information, ainsi que des sommes d’argent colossales, ce qui permet d’influencer le pouvoir politique et la démocratie, de faire du lobbying, d’exercer une influence à travers les médias et de soutenir financièrement les politiciens souhaités. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’UE modifie progressivement sa législation, en introduisant certaines restrictions à l’aide des règlements sur les marchés numériques (DMA), sur les services numériques (DSA) et de l’AI Act.

Piège du confort et technofascisme

La situation s’aggrave lorsque les technologies numériques convergent avec des tendances autoritaires, détruisant le pluralisme et rétrécissant l’espace de liberté. Le culte de l’efficacité et de la commodité peut supplanter les « longs » débats démocratiques et normaliser la surveillance de la population sous couvert de services pratiques.

Depuis le début de son second mandat présidentiel, Donald Trump a montré comment les capacités technologiques d’Elon Musk peuvent être utilisées pour diffuser des discours favorables au pouvoir. Cela a également révélé à quel point les entreprises technologiques sont faibles face au pouvoir réel de l’État, même dans les pays occidentaux. En effet, après l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021, Trump avait été banni de Facebook, Instagram, Twitter et YouTube ; mais après sa victoire électorale de 2024, les « capitalistes de surveillance », terrifiés par la menace de représailles, lui ont apporté leur argent et leur loyauté.

Mark Zuckerberg (Meta), Sam Altman (OpenAI), Tim Cook (Apple) et Jeff Bezos (Amazon) ont versé chacun 1 million de dollars au fonds d’investiture de Trump, sans compter une diffusion gratuite de la cérémonie d’investiture du 20 janvier 2025 sur Amazon Prime (équivalant à 1 million de dollars supplémentaire), sans oublier des contributions de Google, Microsoft et Adobe. Au total, Trump a levé la somme record de 239 millions de dollars à l’occasion de cette investiture.

Plus tard, en septembre 2025, les dirigeants des Big Tech ont assisté à un dîner avec Trump, au cours duquel ce dernier a demandé à chacun combien ils comptaient investir aux États-Unis. Résultat de l’accord entre la Maison-Blanche et la Big Tech : désormais, les autorités américaines déploient une surveillance de masse, ciblant non seulement les extrémistes numériques réels qui menacent de violences physiques les dirigeants des entreprises informatiques, mais également des partisans d’un développement technologique prudent. Ainsi, des centres régionaux de renseignement américains surveillent des manifestations portant un regard critique sur les technologies, de simples réunions budgétaires municipales et même des conseils scolaires de district, afin d’identifier les opposants à la construction de centres de données.

Progressivement, l’ordre libéral démocratique pourrait être menacé par l’instauration d’un technofascisme, un danger contre lequel met en garde le philosophe et spécialiste de l’IA Mark Coeckelbergh. Une pensée agressive contre certains « autres » — comme les migrants ou tout autre groupe — pourrait de nouveau dominer, s’accompagnant de contrôle de l’information, de mensonges, de surveillance et de l’imposition d’un cadre idéologique.

Les systèmes d’IA peuvent s’adapter au style de chaque individu, exploitant ses faiblesses et ses malheurs pour lui imposer des idées précises, façonner ses opinions et l’appeler à des actions concrètes. Les fonctionnaires et les structures étatiques intègrent de plus en plus l’IA — il existe même déjà, en Albanie, un premier cas de « ministre-IA », ce qui réduit progressivement l’espace accordé à l’esprit critique.

Dans une telle société, on n’effraie pas les citoyens, on les attrape plutôt dans le piège du confort : assistant personnel IA, publicités sur mesure, sélections personnalisées sur les plates-formes de streaming… et voilà que l’homme se retrouve partout entouré d’algorithmes qui le maintiennent enchaîné. Pour paraphraser Rousseau, « l’homme moderne est né libre, mais partout il est dans les fers algorithmiques », des fers dont un pouvoir autoritaire peut se saisir à tout moment pour asservir définitivement la société.

La dystopie du totalitarisme numérique

À cette gouvernance algorithmique cachée peuvent s’ajouter la violence étatique ouverte et la répression. L’exemple de la Russie a montré la vitesse avec laquelle un régime autoritaire peut, grâce à un système de surveillance étendu, passer d’un contrôle discret à une répression ouverte des opinions et à l’intimidation de la population.

Auparavant, le pouvoir russe réprimait les libertés dans la sphère politique tout en tolérant une certaine liberté d’expression dans le domaine culturel, ce qui correspondait tout à fait à la définition d’un régime autoritaire doté d’un certain niveau de pluralisme sociétal en dehors de la politique, donnée au XXe siècle par le politologue Juan Linz.

Cependant, après le début de la guerre à grande échelle en Ukraine en 2022, l’autoritarisme numérique a progressivement envahi de plus en plus de domaines, avançant sur la voie du totalitarisme numérique. Des chanteurs, des acteurs, des scientifiques et même des philosophes traduisant Aristote auxquels le pouvoir ne touchait pas auparavant, ont été pris pour cibles.

L’État poutinien s’appuie à présent sur une infrastructure technologique de contrôle numérique. Celle-ci prend la forme d’un système d’interception et d’enregistrement continus du trafic (y compris l’enregistrement des appels et des messages) avec un accès à distance direct du FSB aux bases de données des opérateurs (SORM). Elle repose également sur des équipements spéciaux installés sur les réseaux des fournisseurs d’accès, qui permettent au Service de supervision des communications (Roskomnadzor) de bloquer de manière centralisée les ressources Internet (TSPU) ; sur la collecte de données biométriques ; et sur diverses bases de données électroniques, sous prétexte de protéger la sécurité nationale et la souveraineté technologique. Toutes les grandes entreprises technologiques et les créateurs d’IA se sont retrouvés sous le contrôle total du pouvoir. Ils aident à instaurer un monopole d’État sur les médias et, plus largement, sur l’interprétation des événements contemporains et historiques.

Bien entendu, nous parlons aujourd’hui du totalitarisme numérique comme d’une variante négative et hypothétique de l’évolution d’une société numérique. Mais c’est précisément pour cela qu’il faut en parler dès à présent. Le totalitarisme numérique ou le technofascisme ne sont pas des résultats inéluctables du progrès technique. Il est nécessaire de travailler au maintien et à la protection des droits et libertés des citoyens, par opposition au renforcement de la souveraineté numérique de l’État au détriment de la population (comme on le voit en Russie et en Chine). Il faut contrôler le développement des technologies, minimiser les dommages potentiels, interdire des technologies nocives — par exemple, les systèmes de crédit social, les armes autonomes qui tuent sans supervision humaine, l’interception de l’ensemble des messages audio, vidéo et texte des utilisateurs, l’emploi de l’IA pour la création de deepfakes, etc. — et réduire l’influence de l’IA sur les domaines socialement importants que nous voulons préserver, tels que la prise de décision politique, la censure des livres, l’éducation et bien d’autres.The Conversation

Iurii Trusov, chercheur en philosophie, docteur en sciences politiques, Université Bordeaux Montaigne

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Numérique : pourquoi les députés alertent sur une France devenue dépendante des géants américains

Assemblée


Pendant des décennies, la question de la souveraineté numérique est restée cantonnée aux spécialistes de l'informatique, mais le rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les vulnérabilités numériques de la France, présenté mercredi 15 juillet, entend changer de dimension. 

Son message est que les dépendances technologiques de la France ne constituent plus seulement un problème industriel ou économique, mais dans un contexte marqué par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et l'essor fulgurant de l'intelligence artificielle (IA), elles deviennent un enjeu de souveraineté nationale.

Après cinq mois de travaux, 112 personnes auditionnées et 61 contributions écrites, les députés Philippe Latombe (MoDem) et Cyrielle Chatelain (Les Écologistes) dressent un constat sévère : la France s'est progressivement enfermée dans une dépendance profonde vis-à-vis de quelques entreprises américaines qui contrôlent désormais les principaux maillons de la chaîne numérique.

Microsoft, Oracle, VMware : les trois piliers de la dépendance

Le rapport bouscule pourtant une idée reçue : les applications développées spécifiquement pour les ministères sont, dans leur majorité, bien conçues par des acteurs français. Mais les véritables fragilités se situent dans les logiciels qui constituent le socle de tous les systèmes d'information. Microsoft domine largement les systèmes d'exploitation et la bureautique, Oracle les bases de données, VMware la virtualisation. Trois entreprises américaines dont dépendent presque toutes les administrations françaises. La gendarmerie fait figure d'exception après avoir engagé dès le début des années 2000 une migration massive vers les logiciels libres.

dépendance

Cette dépendance se traduit également dans les finances publiques. Les parlementaires estiment que les administrations françaises consacrent chaque année au moins 1,5 milliard d'euros à des logiciels extra-européens. 

Selon leurs calculs, près d'un milliard pourrait être réorienté vers des solutions open source déjà disponibles. À elle seule, la gendarmerie aurait économisé plus de 530 millions d'euros depuis 2004 grâce à cette stratégie.

Les données publiques exposées au cloud américain

Mais l'aspect financier n'est qu'une partie du problème. Les auteurs considèrent que la véritable vulnérabilité concerne désormais les données. Malgré la doctrine « Cloud au centre », qui privilégie les infrastructures souveraines pour les informations sensibles, plusieurs administrations continuent d'utiliser Azure, AWS ou Salesforce pour certaines applications critiques. 

Les entreprises publiques suivent la même trajectoire, avec un recours massif aux hyperscalers américains.

L’intelligence artificielle, nouvelle dépendance en formation

L'intelligence artificielle vient encore renforcer cette dépendance. ChatGPT d'OpenAI, Claude d'Anthropic, Copilot de Microsoft ou Gemini de Google sont déjà utilisés dans plusieurs ministères, à l'AP-HP ou encore à France Travail. 

Les députés redoutent que ces outils deviennent les nouvelles portes d'entrée d'une captation des données publiques. Ils alertent également sur le développement d'un « shadow IA », ces usages informels d'assistants conversationnels par les agents publics en dehors de tout cadre de sécurité.

Le spectre d’un « kill switch » américain

Le rapport prend une dimension plus politique lorsqu'il aborde le contexte international. Selon ses auteurs, les dépendances numériques doivent désormais être analysées comme les dépendances énergétiques ou les matières premières stratégiques. Ils évoquent même l'hypothèse d'un « kill switch », c'est-à-dire la possibilité pour les autorités américaines de suspendre certains services numériques dans le cadre de contrôles à l'exportation.

Une perspective jugée peu probable à court terme, mais qui illustrerait la vulnérabilité créée par une concentration extrême des infrastructures numériques. Les députés rappellent également que les lois américaines permettent aux autorités de demander l'accès à certaines données hébergées par les grands fournisseurs de cloud.

Une richesse numérique qui échappe à la France

Au-delà de la géopolitique, la commission dénonce un modèle économique qui profite peu à la France. Les Gafam réalisent, en effet, une part importante de leur chiffre d'affaires sur le territoire... tout en créant relativement peu de valeur ajoutée locale et en acquittant un impôt sur les sociétés limité. 

Les plateformes américaines dominent également le marché publicitaire et réutilisent les données personnelles pour entraîner leurs modèles d'intelligence artificielle.

Lobbying, habitudes et verrouillage technologique

Pour expliquer cette situation, le rapport pointe plusieurs facteurs : une régulation européenne jugée trop lente, un lobbying massif des Big Tech à Bruxelles, un verrouillage technologique qui rend les migrations coûteuses, mais aussi une acculturation précoce aux outils américains dès l'école. 

Les auteurs estiment que le numérique est resté un angle mort des politiques publiques françaises alors même qu'il irrigue désormais l'ensemble de l'économie.

L’open source au cœur de la riposte

Les propositions sont à la hauteur du diagnostic. Les députés souhaitent faire de l'open source le pilier de la stratégie numérique française, avec des marchés publics de l'État entièrement orientés vers les logiciels libres à partir de 2030, un renforcement des compétences numériques internes, un fonds de soutien aux communs numériques et une fondation dédiée.

Ils proposent également de créer un véritable ministère du Numérique, de protéger les entreprises stratégiques comme Mistral AI ou ChapsVision (rivale de Palantir), de conditionner davantage les aides publiques et même d'instaurer un moratoire sur certains projets de data centers profitant essentiellement aux hyperscalers étrangers.

Une question devenue politique

Au fond, la commission ne se contente pas de dénoncer la domination des Gafam. Son message est plus large : l'Europe ne souffrirait pas d'une absence d'alternatives, mais d'un manque de volonté politique pour les privilégier.

La souveraineté numérique, concluent implicitement les rapporteurs, ne relève plus d'un débat entre ingénieurs. Elle devient une condition de l'autonomie économique, de la protection des données et, peut-être demain, de l'indépendance politique des États.

Philippe Rioux

Lentilles intelligentes et connectées : du rêve à la réalité d’ici 2027 ?

xpanceo


Présentée à VivaTech 2026, la dernière génération de lentilles de contact intelligentes de Xpanceo marque une nouvelle étape dans une course technologique engagée depuis plus d’une décennie. Alors que plusieurs projets emblématiques ont été abandonnés, la société affirme avoir réuni les briques technologiques nécessaires à une démonstration publique en 2027.

La lentille de contact intelligente fait partie de ces promesses technologiques qui reviennent régulièrement depuis plus d’une décennie. Affichage d’informations directement dans le champ de vision, surveillance de paramètres biologiques ou encore remplacement partiel des écrans : les ambitions sont considérables. Pourtant, peu d’acteurs sont parvenus à dépasser le stade du prototype.

Lors du dernier salon VivaTech 2026, qui s’est tenu en juin à Paris, Xpanceo a présenté l’état d’avancement de ses travaux avec l’objectif affiché d’une première démonstration publique d’une lentille intégrée au début de l’année 2027. L’entreprise a exposé plusieurs briques technologiques destinées à fonctionner ensemble dans un futur produit.

Parmi elles figure un micro-afficheur associé à un système optique permettant de visualiser une image à très faible distance de l’œil. Xpanceo a également présenté un module de communication reliant la lentille à un appareil compagnon chargé d’une partie du calcul et de la gestion énergétique.

L’alimentation, défi majeur

L’alimentation d’une telle lentille connectée reste évidemment l’un des principaux défis du secteur. La société met en avant une microbatterie intégrée et rechargeable sans fil, conçue pour permettre un fonctionnement autonome lorsque nécessaire.

Une plateforme de surveillance de santé a également été dévoilée. Elle repose sur l’analyse de biomarqueurs présents dans les larmes, avec transmission des données vers un smartphone.
Au-delà de la démonstration technologique, Xpanceo insiste désormais sur les usages. L’un des prototypes vise le suivi de traitements médicaux. Après utilisation, la lentille est placée dans un conteneur capable d’analyser les traces de médicaments présentes dans les larmes afin d’aider au suivi thérapeutique sans prise de sang.


L’entreprise développe également une solution dédiée au glaucome. L’objectif est d’améliorer le dépistage et le suivi de cette maladie grâce à une surveillance plus régulière associée à des outils d’intelligence artificielle.

La réalité augmentée reste toutefois un axe stratégique. Xpanceo présente une lentille destinée à des environnements exigeants comme l’aviation, les missions spatiales ou le sport automobile, où des informations pourraient être affichées directement dans le champ de vision. Un vieux rêve nourri par des années de films de science-fiction et qui se fait toujours attendre…

Plusieurs revers pour de précédents projets

Car ces annonces interviennent dans un secteur marqué par plusieurs revers ces dernières années. Le projet de lentille connectée développé par Google, Verily et Novartis pour mesurer le glucose dans les larmes avait finalement été abandonné après des problèmes de fiabilité. D’autres initiatives, notamment chez Sony ou Samsung, sont restées au stade du concept ou du brevet.


Cette succession d’échecs rappelle les difficultés de la discipline : tous les composants doivent être miniaturisés dans un objet souple et transparent porté directement sur l’œil. Alimentation, connectivité, dissipation thermique, biocompatibilité et fiabilité des mesures restent des défis majeurs.

2027, un moment décisif

Xpanceo estime avoir franchi plusieurs étapes importantes avec plus de vingt-huit prototypes développés. En avril, l’entreprise annonçait également un démonstrateur intégrant une microbatterie à électrolyte solide développée avec ITEN, technologie présentée comme mieux adaptée aux contraintes de sécurité d’une lentille de contact.

La démonstration promise pour 2027 constituera à n’en pas douter un moment décisif. Alors que l’industrie numérique mise massivement sur la voix et l’intelligence artificielle pour communiquer avec des appareils, la lentille connectée continue de défendre une autre vision : celle d’une interface invisible capable de combiner affichage numérique et surveillance de la santé au plus près de l’utilisateur.

Et si les États-Unis coupaient nos services numériques ? La grande peur d’un black-out

 

IA

Dans "Black out. Et si les États-Unis coupaient nos services numériques", Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod mêlent fiction d’anticipation et enquête sur la souveraineté numérique européenne. Un ouvrage pédagogique et inquiétant qui transforme une hypothèse jusqu’ici abstraite en un scénario crédible.

Voilà un scénario qui semblait inimaginable il y a encore quelques années, mais qui, ces derniers mois, est devenu crédible : un black-out numérique qui frapperait l’Europe après que les États-Unis ont décidé unilatéralement de couper nos services numériques.

Black out

Le juge Guillou, à la Cour pénale internationale, le vit au quotidien puisque l’administration Trump l’a placé sous sanction et le prive de tout service numérique américain. Et, la semaine dernière, la décision de Donald Trump de fermer aux non-Américains le dernier modèle d’intelligence artificielle d’Anthropic a créé un vent de panique en Europe. Ce scénario-là, Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod l’ont imaginé dans un livre passionnant : "Black out".

Une France brutalement privée des principaux services numériques américains

Le mérite principal de cet ouvrage est donc de rendre concrète une dépendance que beaucoup préfèrent encore considérer comme théorique. Les deux auteurs, cofondateurs d’Oodrive, ne se contentent pas d’aligner statistiques et démonstrations techniques, mais choisissent d’abord la fiction. Une fiction courte, nerveuse, qui décrit une France brutalement privée des principaux services numériques américains. Les hôpitaux perdent l’accès à leurs données, les administrations se retrouvent paralysées, les entreprises voient leurs outils disparaître et les services du quotidien cessent progressivement de fonctionner.

Le procédé est efficace et résonne avec l’actualité. En quelques pages, le lecteur comprend que la question de la souveraineté numérique ne relève plus seulement des débats d’experts ou des colloques spécialisés, mais touche directement le fonctionnement des institutions, de l’économie et des infrastructures critiques. La force du récit est précisément de transformer un sujet technique en expérience presque physique.
La seconde partie du livre adopte un registre plus classique. Les auteurs dissèquent les mécanismes de dépendance qui lient l’Europe aux grandes plateformes américaines. Ils décrivent un continent qui a largement externalisé ses données, ses logiciels et une partie de ses capacités stratégiques, au point que certains experts parlent de l’Europe comme d’une "colonie numérique" des États-Unis.

Une hypothèse extrême qui devient un risque à analyser

L’enquête est pédagogique et accessible, malgré un sujet complexe. Les nombreux exemples concrets permettent d’illustrer des enjeux souvent difficiles à appréhender.

L’ouvrage vaut également pour son actualité. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et les tensions géopolitiques récentes donnent une résonance particulière à ce scénario de rupture. Ce qui pouvait apparaître naguère comme une hypothèse extrême est désormais présenté comme un risque qu’il convient au minimum d’évaluer.

Pour autant, "Black out" n’échappe pas à certains défauts. Le ton est parfois alarmiste et plusieurs idées sont répétées au fil des chapitres. Le plaidoyer en faveur des solutions européennes est assumé, au risque de laisser dans l’ombre certaines difficultés de la transition : coûts, inertie des organisations ou capacité réelle des acteurs européens à rivaliser à grande échelle.

Ces réserves ne diminuent toutefois pas l’intérêt du livre. Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod signent un texte court, mais stimulant, qui réussit à faire émerger une question essentielle : que se passerait-il si les services numériques dont dépend notre quotidien n’étaient plus accessibles du jour au lendemain ? À défaut d’apporter toutes les réponses, "Black out" oblige à regarder – et peut-être découvrir – cette vulnérabilité en face. C’est déjà beaucoup.

Philippe Rioux

Souveraineté numérique : l’Europe peut-elle vraiment reprendre la main ?

 

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Par Olivier Arous, CEO d’OGO Security

Entre ambitions politiques et dépendances technologiques, la souveraineté numérique européenne oscille encore entre idéal stratégique et réalité fragmentée.

Depuis quelques années, la souveraineté numérique s’impose comme un sujet central dans les discours européens. À mesure que les données deviennent une ressource stratégique et que les infrastructures numériques structurent nos économies, la question du contrôle s’intensifie. Derrière chaque service utilisé au quotidien (du cloud aux réseaux sociaux) se cache un enjeu de pouvoir économique, politique et même culturel. 

Face à la domination des géants américains et à l’essor des puissances technologiques asiatiques, l’Europe tente de tracer sa propre voie. Mais derrière les déclarations d’intention, une interrogation persiste : l’Union européenne a-t-elle réellement les moyens de ses ambitions, ou se contente-t-elle d’encadrer un écosystème qu’elle ne maîtrise pas ?

Une ambition réglementaire assumée

L’Europe s’est d’abord imposée comme une puissance normative. Le RGPD a profondément transformé la manière dont les données personnelles sont collectées, stockées et exploitées. Il est devenu un standard international. Dans cette continuité, le Digital Markets Act (DMA) vise à réguler les grandes plateformes numériques considérées comme des acteurs dominants. Cela inclut par exemple les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux. Son objectif est de limiter leurs pratiques anticoncurrentielles. Il cherche aussi à ouvrir davantage le marché à la concurrence.

Le Digital Services Act (DSA), quant à lui, encadre les contenus en ligne. Il impose plus de transparence et de responsabilité aux plateformes. Cela concerne notamment la modération des contenus illégaux, la lutte contre la désinformation et la protection des utilisateurs. Cette capacité à fixer des règles confère à l’Europe un rôle structurant à l’échelle mondiale. Toutefois, cette stratégie reste essentiellement défensive. Elle encadre des acteurs déjà dominants, sans créer de véritable autonomie technologique.

Une dépendance technologique persistante

Malgré ces avancées réglementaires, l’Europe reste fortement dépendante d’acteurs étrangers. Les services cloud, devenus indispensables au fonctionnement des entreprises comme des institutions publiques, sont dominés par Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Cette domination s’étend également aux logiciels, aux systèmes d’exploitation et aux infrastructures de données. Des initiatives comme GAIA-X cherchent à structurer une alternative européenne. GAIA-X est un projet lancé par plusieurs pays européens, dont la France et l’Allemagne. Il vise à créer un écosystème de cloud sécurisé, transparent et interopérable. 

L’objectif n’est pas de construire un cloud unique. Il s’agit plutôt de définir des règles communes pour garantir la souveraineté des données et réduire la dépendance aux acteurs non européens. Mais malgré cette ambition, le projet se heurte encore à des difficultés. Il manque de visibilité, de coordination et surtout de compétitivité face aux leaders déjà installés.

Une vision stratégique à construire

La souveraineté numérique ne peut se limiter à une accumulation de réglementations. Elle implique une vision de long terme, articulée autour d’investissements massifs dans la recherche, l’innovation et les infrastructures. Sans une politique industrielle ambitieuse, capable de faire émerger des champions européens, l’écart avec les grandes puissances technologiques risque de se creuser davantage. L’Europe dispose pourtant d’atouts : un vivier de talents, des centres de recherche performants et une sensibilité forte aux enjeux éthiques. En misant sur ces spécificités, notamment dans des domaines comme l’IA responsable, la cybersécurité ou les technologies vertes, elle peut construire un modèle différenciant. Plutôt que de tenter de rattraper un retard sur des terrains déjà saturés.

Une tension entre idéal et réalité

Aujourd’hui, la souveraineté numérique européenne reste marquée par une tension constante. D’un côté, une volonté politique affirmée, des discours ambitieux et une capacité unique à imposer des normes. De l’autre, une dépendance structurelle qui limite concrètement sa marge de manœuvre. Ce décalage se traduit dans les usages quotidiens : administrations, entreprises et citoyens continuent de s’appuyer sur des solutions non européennes. Dès lors, la souveraineté numérique apparaît moins comme un état acquis que comme un objectif en construction, encore fragile et incertain.

La souveraineté numérique européenne avance, mais reste incomplète. Sans un véritable tournant industriel et technologique, elle risque de demeurer une ambition encadrée plutôt qu’une indépendance réelle.

Lire sur papier permet‑il de mieux assimiler des informations que la lecture sur écran ?

 

Quand nous lisons, nos yeux effectuent une série de mouvements rapides, appelés saccades. Michal Parzuchowski/Unsplash
Par Erik D Reichle, Macquarie University et Lili Yu, Macquarie University

La lecture est l’une des compétences les plus difficiles à acquérir. Les supports numériques rendent-ils ce processus encore plus complexe ? Que nous dit la recherche des différences entre lecture sur écran et lecture sur papier ?


Le gouvernement suédois a récemment annoncé qu’il renonçait à l’utilisation d’appareils numériques en classe pour revenir aux livres papier. Il a évoqué des inquiétudes liées à la baisse des résultats scolaires et à l’augmentation du temps passé devant les écrans.

Ces inquiétudes sont-elles fondées ? Et que dit la science des conséquences possibles des appareils numériques sur la lecture, en comparaison de la lecture sur papier ?

Pour répondre à ces questions, il convient de rappeler que, même si la lecture peut sembler une tâche facile, cette impression est trompeuse. La lecture est sans doute la compétence la plus difficile à acquérir : elle nécessite des années d’éducation formelle et de pratique pour être maîtrisée. Contrairement au langage oral, il s’agit d’une compétence à laquelle nous ne sommes pas biologiquement prédisposés.

Pourquoi lire est-il si difficile ?

Il faut d’abord en comprendre la physiologie de la lecture pour comprendre pourquoi cette tâche est si complexe.

Pendant que vous lisez cette phrase, vos yeux effectuent une série de mouvements rapides, appelés saccades, d’un mot à l’autre. Pendant ces saccades, le traitement de l’information visuelle est suspendu et n’est possible que pendant de brefs intervalles, appelés fixations, lorsque les yeux sont immobiles.

Des expériences visant à mesurer les mouvements oculaires pendant la lecture ont montré que nous fixons la plupart des mots, car notre capacité à extraire des informations visuelles lors de chaque fixation est extrêmement limitée.

Dans les langues, comme l’anglais ou le français, qui se lisent de gauche à droite, notre capacité à percevoir les caractéristiques qui distinguent les lettres est limitée à une petite zone du champ visuel appelée « champ de perception ». Ce champ s’étend de 2 à 3 espaces de lettres à gauche du point de fixation à 8 à 12 espaces de lettres à droite de celui-ci.

L’asymétrie de cette zone reflète le parcours du regard à travers le texte. Elle s’étend vers la gauche dans les langues comme l’arabe, qui se lisent de droite à gauche. La taille de cette zone est plus réduite pour les systèmes d’écriture denses, comme le chinois.

Nous savons également, grâce à des expériences d’oculométrie et d’imagerie cérébrale, que l’identification des mots prend du temps. Selon nos meilleures estimations, les informations visuelles mettent 60 millisecondes pour se propager des yeux au cerveau, et l’identification des mots nécessite ensuite 100 à 300 millisecondes supplémentaires (une milliseconde équivaut à un millième de seconde).

Ces contraintes limitent la vitesse maximale de lecture à 300-400 mots par minute, selon la difficulté du texte et le niveau de compréhension de chacun.

Le processus de lecture est complexe et suppose un grand niveau de coordination. Jess Morgan/Unsplash, CC BY

Les promoteurs de la lecture rapide, qui promettent à tort des vitesses de lecture plus élevées, vous apprennent à parcourir un texte en diagonale. La compréhension diminue dans une mesure inversement proportionnelle au gain de vitesse.

Il est important de noter que la vitesse de lecture maximale ne s’acquiert qu’au bout de plusieurs années de pratique, car elle exige que les systèmes cérébraux chargés de la vision, de l’attention, de la reconnaissance des mots, du traitement du langage et des mouvements oculaires fonctionnent de manière parfaitement coordonnée. Tout ce qui entrave cette coordination réduit donc la compréhension.

Les conséquences de la lecture sur écran

Quelles sont donc les conséquences probables de la lecture numérique ?

Avec certains appareils, comme les liseuses électroniques, il n’y a guère de raisons de penser que la lecture numérique diffère de la lecture sur papier, car ces deux formats favorisent les processus mentaux nécessaires à une lecture efficace.

Les dispositifs les plus discutables sont ceux qui introduisent des distractions (comme les sites d’actualités parsemés de publicités) ou qui présentent une mise en page peu optimale, comme un texte justifié au centre avec des espaces importants ou inégaux entre les mots. Ce dernier cas est rarement le fait des textes sur papier.

Bien que les conséquences de ces deux facteurs aient été peu étudiées, nos connaissances sur la cognition humaine sont désormais suffisantes pour formuler des prévisions éclairées.

Par exemple, des images et des sons sans rapport avec un texte, comme les publicités intempestives, peuvent capter l’attention. Si la plupart des adultes ont développé un niveau de contrôle exécutif suffisant pour ignorer de telles distractions, ce n’est pas le cas des jeunes enfants.

Les conséquences pour un enfant qui a du mal à saisir le sens d’un texte sont évidentes. Sa compréhension s’en trouvera affectée dans la mesure où il devra fournir un effort supplémentaire pour faire fi des distractions, ou s’il ne dispose pas encore de la coordination mentale nécessaire pour se rendre compte que la lecture du texte a été interrompue.

Des études fondées sur l’oculométrie montrent également que de nombreux environnements numériques, tels que les pages web, peuvent inciter à adopter des stratégies de lecture spécifiques, comme la lecture rapide, pour saisir l’essentiel ou la recherche d’informations.

La lecture sur smartphones est source de distraction. Ra Dragon/Unsplash, CC BY

Même si de telles stratégies peuvent s’avérer adaptées dans certains contextes, elles nuisent à la compréhension globale. Cette situation devrait être particulièrement préoccupante pour les enfants, car il faut des années de pratique pour coordonner les processus mentaux qui permettent d’atteindre un niveau de lecture équivalent à celui des adultes.

Ces préoccupations ont récemment fait l’objet d’une attention accrue, car le début de la pandémie de Covid-19 a entraîné un passage à l’enseignement en ligne et une augmentation sensible de la lecture numérique. Bien que ces changements aient été motivés par des impératifs pratiques, leurs conséquences à long terme restent incertaines.

Jusqu’à présent, les recherches sur l’oculométrie ont été menées sur des écrans d’ordinateur. De nouvelles technologies font leur apparition, qui nous permettront de comparer directement les mouvements oculaires et la compréhension entre les appareils numériques et le papier. Cela devrait nous aider à mieux cerner les avantages et les inconvénients des appareils numériques.

Étant donné que la capacité de lecture est un indicateur prédictif du niveau d’éducation, du statut socioéconomique et du bien-être d’une personne, on ne saurait trop insister sur l’importance d’évaluer les conséquences à long terme de la lecture numérique.The Conversation

Erik D Reichle, Professor of cognitive psychology, Macquarie University et Lili Yu, Senior Lecturer, Cognitive Psychology, Macquarie University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Nous parlons de moins en moins : comment enrayer le grand recul de la parole

 

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Une étude américaine montre que nous prononçons chaque année moins de mots qu’auparavant. À mesure que les échanges du quotidien disparaissent, le langage public se simplifie lui aussi. Mais face à ce "glissement vers le silence", l’éloquence connaît un regain d’intérêt, notamment chez les jeunes.

"Fast-fashion", "manosphère", "narchomicide", "banger" : Le Petit Robert a dévoilé cette semaine 150 nouveaux mots appelés à entrer dans son édition 2027. Une langue qui s’enrichit, donc. Pourtant, dans le même temps, un autre phénomène se dessine : nous parlons de moins en moins. Car la parole se retire sans bruit. Non par disparition de la langue, ni par effondrement soudain du vocabulaire, mais par petites pertes quotidiennes : un mot non échangé à la caisse, une question évitée dans la rue, un voisin salué d’un signe, une commande passée sur une application. C’est ce glissement que décrivent Valeria Pfeifer, chercheuse en psychologie et linguistique à l’université du Missouri-Kansas City, et Matthias Mehl, professeur de psychologie à l’université d’Arizona, dans une étude publiée dans Perspectives on Psychological Science sous le titre "Sliding Into Silence ?"

Leur travail repose sur les données audio de 22 études, menées entre 2005 et 2019 auprès d’environ 2 200 participants âgés de 10 à 94 ans, principalement aux États-Unis, mais aussi en Europe et en Australie. Le constat est net : le volume quotidien de parole a reculé. Le nombre moyen de mots prononcés chaque jour est passé de 16 632 en 2005 à 11 900 en 2019. La tendance retenue par les chercheurs est celle d’une perte moyenne de 338 mots parlés par jour et par an, soit plus de 120 000 mots qui ne sont plus dits sur une année.

Lorsque la parole s’appauvrit, c’est aussi le lien ordinaire qui se fragilise

Ce recul touche tous les âges, mais plus fortement les moins de 25 ans, chez qui la baisse annuelle est estimée autour de 450 mots par jour, contre un peu plus de 300 chez les adultes plus âgés. Le smartphone, les textos, les réseaux sociaux, le télétravail, les caisses automatiques, les bornes de commande ou le GPS n’ont pas seulement modifié nos gestes, ils ont retiré des occasions de parler. Car une partie des mots n’a peut-être pas disparu : elle s’est déplacée vers l’écrit numérique. Or, la parole ne transporte pas seulement du sens mais une présence, un ton, une hésitation, un visage. Bref, une part essentielle de la relation humaine.

C’est là que l’enjeu devient social et cognitif. Parler suppose d’écouter, de répondre, de régler son tour de parole, d’interpréter les intonations et les gestes. La conversation est un exercice de coordination rapide, un apprentissage de l’autre. Lorsqu’elle s’appauvrit, c’est aussi le lien ordinaire qui se fragilise. Les chercheurs s’inquiètent ainsi notamment pour les enfants, dont le vocabulaire et les capacités scolaires se construisent aussi dans les échanges verbaux avec les adultes.

La simplification du langage notamment chez les politiques

Cette raréfaction de la parole s’accompagne d’un autre mouvement : la simplification du langage public. Les travaux de lisibilité appliqués aux discours politiques montrent des phrases plus courtes, un lexique plus fréquent, des slogans plus mémorisables. Donald Trump en est devenu l’exemple le plus commenté : une analyse de Carnegie Mellon, en 2016, plaçait ses discours parmi les plus bas en vocabulaire et en grammaire parmi les candidats étudiés. Mais cette simplicité n’est pas seulement un symptôme de déclin. Elle peut être une stratégie : parler court, répéter, polariser, frapper vite dans une économie de l’attention saturée.

Il faut toutefois distinguer la parole de la langue elle-même. Car celle-ci ne disparaît pas : elle circule autrement, notamment par l’écrit numérique. Mais les mots prononcés conservent une force particulière. Parler devant autrui, improviser, convaincre, nuancer, suppose une présence et une attention réciproque que l’écrit ne remplace pas totalement.

Le regain des concours d’éloquence

C’est sans doute ce qui explique le regain des concours d’éloquence auprès des jeunes. Partout en France, écoles, universités et institutions culturelles remettent en scène l’art oratoire. La Fondation du Groupe Dépêche organise ainsi depuis 2009 un concours régional d’éloquence dont la notoriété ne cesse de croître.

Dans un monde qui parle moins, ces concours rappellent que la parole n’est pas seulement un outil de communication. Elle demeure une manière d’entrer en relation avec les autres, et, au fond, une manière de faire société.

« StravaLeaks » : quand les traces numériques deviennent un enjeu de sécurité

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Par Fabrice Lollia, Université Gustave Eiffel

L’affaire « StravaLeaks » montre que, dans un monde saturé d’objets connectés et de données de localisation, les traces numériques ordinaires sont devenues un enjeu central de sécurité pour les environnements sensibles. De simples données de déplacement issues d’un footing, enregistrées et partagées par une application publique, ont pu être utilisées pour localiser des navires ou des bases militaires.


Un footing, en apparence, n’a rien de sensible. Pourtant, en mars 2026, une activité enregistrée sur Strava par un militaire français a permis de localiser en temps quasi réel le porte‑avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale. Dès 2018, la carte de chaleur mondiale de Strava – une visualisation agrégée des activités publiques enregistrées par ses utilisateurs – avait déjà révélé des bases militaires et des sites sensibles, et des enquêtes plus récentes ont montré que les pratiques sportives de gardes du corps pouvaient trahir des habitudes de déplacement de chefs d’État.

Le problème ne vient pas d’un piratage sophistiqué, mais d’un usage banal de montre connectée, compte public et trace GPS accessible en ligne. Ce cas illustre comment la sécurité d’aujourd’hui ne se limite plus à la protection physique, mais inclut aussi la maîtrise des traces numériques produites par nos comportements les plus ordinaires.

Quand une application déborde de son usage initial

Strava est une application conçue pour suivre et partager des performances sportives. Son usage premier relève du loisir, de la sociabilité numérique et du suivi de soi, non de la documentation d’activités sensibles. C’est pourtant là toute l’ambivalence de ce type d’outils car sans avoir été pensés pour la sécurité, ils peuvent produire des effets très concrets sur elle.

À mesure que les technologies de traçabilité s’installent dans les usages quotidiens, elles cessent d’apparaître comme des dispositifs de contrôle. Elles deviennent des outils familiers, associés au confort ou à l’optimisation des pratiques. Dès lors, une course, un itinéraire répété, un point de départ ou d’arrivée ou une activité enregistrée en mer peuvent révéler bien davantage qu’une simple pratique sportive. Une donnée de performance peut devenir un indice sur une routine, une présence ou une habitude de déplacement.

Le cas Strava n’est d’ailleurs pas isolé. À l’aéroport d’Heathrow (Londres), en 2014, des toilettes connectées ont été testées pour mesurer anonymement leur fréquentation, améliorer le nettoyage et mieux répartir les moyens de maintenance. L’exemple peut sembler éloigné, mais il montre que, au-delà des outils explicitement sécuritaires, des dispositifs connectés collectent eux aussi discrètement des traces numériques sur les comportements des usagers. En ce sens, la vulnérabilité ne naît plus seulement d’une attaque ou d’une fuite volontaire, mais aussi d’usages ordinaires dont les effets de visibilité sont souvent sous-estimés.

La sécurité ne se joue plus seulement sur le terrain

Longtemps, la sécurité a été pensée selon un modèle essentiellement physique. Il fallait protéger une personne, sécuriser un déplacement, contrôler un périmètre, anticiper une menace. Cette logique est toujours d’actualité mais, à l’ère numérique, elle ne suffit plus.

Dans un environnement saturé d’objets connectés, de plateformes et de données de localisation, la vulnérabilité peut désormais naître à la périphérie du dispositif de protection. Elle ne résulte plus forcément d’une intrusion ou d’une action malveillante. Elle peut venir d’un usage mal paramétré, d’une routine numérique non interrogée ou d’un outil utilisé sans conscience de ses effets de visibilité.

La sécurité d’un responsable politique, d’un chef d’entreprise, d’un diplomate ou d’un site sensible dépend donc aussi des traces numériques produites par son environnement humain et technique : assistants, chauffeurs, escortes, collaborateurs, militaires, objets connectés, applications de suivi ou réseaux de partage. Protéger une « personne sensible », une personnalité, aujourd’hui, ce n’est plus seulement protéger son corps ou son itinéraire. C’est aussi protéger l’écosystème informationnel qui l’entoure.

Cette évolution renvoie à une sécurité de plus en plus renforcée par la technologie via les capteurs, les données et les outils de suivi. Mais l’ajout de technologie ne supprime pas la vulnérabilité. C’est justement le problème d’une lecture technosolutionniste qui surestime la complémentarité humain-machine. Elle rappelle au contraire qu’une technologie n’est efficace qu’à condition d’être articulée à l’analyse humaine, à l’expérience de terrain et à une compréhension fine du contexte. Certes, la technologie renforce donc la vigilance, mais elle ne remplace ni le jugement, ni la formation, ni la culture du risque.

La vulnérabilité observée est également organisationnelle, culturelle et humaine. Elle naît d’une forme de non-concordance entre la banalité des usages numériques (courir avec une montre connectée, par exemple) et la sensibilité des environnements dans lesquels elles s’inscrivent (être dans un endroit classifié secret-défense). Un même outil peut être perçu comme un outil de confort ou de performance tout en produisant des effets d’exposition importants.

Former devient donc aussi important qu’équiper dans la mesure où il ne s’agit pas seulement d’interdire certains usages, mais plutôt de faire comprendre comment une trace numérique par définition invisible peut, par agrégation et recoupement, devenir une information sensible. La sécurité ne se joue donc plus dans le contrôle des outils, mais dans l’intelligence des pratiques.

Réintégrer l’humain au centre de la doctrine de sécurité

L’un des principaux enseignements de ces affaires est qu’aucune technologie ne protège à elle seule. Une application, une montre connectée ou un dispositif de géolocalisation ne sont ni bons ni mauvais en soi. Comme le montre la recherche, tout dépend du cadre dans lequel ils sont utilisés, des règles qui les entourent et de la capacité des acteurs à en comprendre les effets. Raison pour laquelle la réponse ne peut pas être juste « technique ».

Elle suppose aussi une doctrine d’usage, une formation adaptée et une culture sécuritaire partagée. À l’inverse la traçabilité peut aussi renforcer la protection, mais elle ne remplace ni l’analyse humaine, ni l’appréciation du contexte, ni les méthodes classiques de sécurité.

Autrement dit, la sécurité des environnements sensibles repose sur une complémentarité entre l’outil et l’humain. Il ne suffit pas de déployer des dispositifs ; encore faut-il que les utilisateurs comprennent ce qu’ils produisent, ce qu’ils exposent et les conséquences possibles de leurs usages entre une possible surveillance et une souveillance, c’est-à-dire une forme plus discrète de captation des traces intégrées aux gestes ordinaires et parfois à peine perçue par ceux qui y participent.

Dans le cas Strava, l’enjeu n’est donc pas seulement de mieux paramétrer une application. Il est de construire une culture du risque numérique, capable d’intégrer les gestes les plus ordinaires à la réflexion sécuritaire.

Ce que la recherche nous enseigne en lien avec ces cas est que la vraie leçon de ces affaires est peut-être là : dans un monde connecté, la menace ne réside pas seulement dans ce que l’on cherche à cacher, mais aussi dans ce que l’on produit sans y penser.

Ces affaires dites « StravaLeaks » montrent que la traçabilité numérique, loin d’être un simple confort d’usage, peut devenir un enjeu de sûreté dès lors qu’elle s’inscrit dans un environnement sensible. Protéger, aujourd’hui, ce n’est plus seulement verrouiller un périmètre ou escorter une personnalité. C’est aussi apprendre à gouverner les traces que produisent les usages les plus ordinaires.The Conversation

Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l'information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Audiences de la presse : le mobile consacre la bascule numérique, sans effacer le papier

 

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Portée par une audience toujours massive, la presse française poursuit sa transformation selon la dernière étude de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM). Le numérique, tiré par le smartphone, s’impose désormais comme le principal canal de lecture, redéfinissant en profondeur les usages sans faire disparaître le papier.

Le paysage médiatique français confirme sa mue. Selon les résultats de l’étude OneNext Global S1 2026 publiés ce jeudi 16 avril par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), la presse conserve une puissance d’audience remarquable : 94 % des Français lisent ainsi chaque mois au moins une marque. Une stabilité apparente, mais une transformation profonde dans les usages.

Car derrière ce socle massif, le centre de gravité s’est déplacé. Désormais, les deux tiers des lectures s’effectuent sur des supports digitaux (67 %), avec une domination nette du smartphone (53 %) ; 9 % pour les ordinateurs et 5 % pour les tablettes. Le papier, encore lu par près de huit Français sur dix (79 %, 82 % chez les femmes de plus de 35 ans), ne disparaît donc pas ; il recule, certes, mais reste un pilier d’équilibre, notamment pour certaines catégories de lecteurs.

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La recomposition est aussi générationnelle. Les jeunes publics, souvent décrits comme éloignés de la presse, continuent de la fréquenter, mais selon des modalités différentes, plus fragmentées, plus mobiles. À l’inverse, les femmes de plus de 35 ans apparaissent comme un socle de fidélité, avec des niveaux de lecture supérieurs à la moyenne et une appétence marquée pour tous les supports.

Le Groupe Dépêche dans les 30 premières marques

Dans ce contexte, les grandes marques d’information confirment leur résilience. Leur capacité à articuler édition imprimée et déploiement numérique leur permet de conserver une place centrale dans l’écosystème médiatique, au moment où l’attention se disperse. Trois titres du Groupe La Dépêche figurent dans les 30 premières marques sur les 149 du panel : La Dépêche est 15e, Midi Libre 18e et L’Indépendant 29e.

L’étude OneNext Global a toutefois fait évoluer sa méthodologique, qui améliore la représentativité, notamment des jeunes, mais rend toute comparaison avec les vagues précédentes plus délicate.

Si l’étude montre que la presse est devenue un média de flux, porté par le mobile – là où désormais se joue l’essentiel de son avenir – elle reste surtout un média de masse, incontournable et utile à la vie démocratique du pays.

La souveraineté des données : un principe clé pour les infrastructures numériques

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Par Mark Pestridge, Vice-Président Exécutif et Directeur Général de Telehouse Europe ; Sami Slim, CEO de Telehouse France ; Takeyuki Yanagisawa, Directeur Général du département Business Planning de Telehouse, KDDI

 mesure que les écosystèmes numériques se développent, la souveraineté des données s’impose comme un facteur critique dans la manière dont les infrastructures sont conçues et gouvernées. Pour les entreprises, le défi consiste à trouver le juste équilibre : les infrastructures doivent permettre une collaboration mondiale tout en respectant les réglementations locales et en garantissant la confidentialité et la sécurité des données.

Cet équilibre devient d’autant plus important que les violations des lois sur la souveraineté des données se multiplient. En Europe, les autorités ont infligé des amendes de plusieurs milliards d’euros au titre du RGPD, et des mesures d’application similaires apparaissent en Amérique du Nord, en Asie-Pacifique, en Amérique latine et au Moyen-Orient. Cette tendance croissante souligne la nécessité de respecter strictement les réglementations locales en matière de résidence et de transfert des données. Des pays comme l’Inde, le Vietnam et le Brésil ont adopté des règles plus strictes, imposant que certains ensembles de données restent à l’intérieur de leurs frontières nationales ou soient transférés selon des conditions définies. Ces réglementations influencent les décisions architecturales et élèvent les attentes vis-à-vis des opérateurs de centres de données. Désormais, la capacité seule ne suffit plus : les clients exigent dès le départ clarté et confiance en matière de souveraineté des données.

Cette complexité croissante a stimulé la demande pour des environnements multi-cloud et neutres vis-à-vis des opérateurs, combinant une connectivité dense et une conformité éprouvée. De tels environnements permettent aux entreprises d’adapter leurs charges de travail aux juridictions, de maintenir le stockage des données dans le pays concerné et de respecter les obligations légales sans devoir repenser entièrement leurs infrastructures. À mesure que les cadres réglementaires évoluent, l’emplacement et la propriété des infrastructures influencent de plus en plus la gouvernance. La juridiction de l’opérateur d’infrastructure détermine les régimes juridiques applicables aux données, façonnant les considérations de confidentialité et la manière dont les revendications extraterritoriales sont traitées. Cela signifie que les centres de données doivent être conçus pour être adaptables, capables d’évoluer au rythme des technologies et des réglementations.

Moteurs réglementaires

Les exigences réglementaires influencent de plus en plus la conception des centres de données, en particulier dans les secteurs fortement régulés comme les services financiers. Par exemple, le règlement sur la résilience opérationnelle numérique (DORA), applicable à partir de janvier 2025, impose aux entités financières réglementées et à leurs partenaires technologiques, tels que les centres de données, de démontrer leur capacité à résister aux perturbations et à signaler rapidement les incidents. 

Cela s’inscrit dans une tendance mondiale plus large : les normes internationales évoluent vers une simplification de la conformité transfrontalière, tout en répondant à des attentes croissantes en matière de cybersécurité et de durabilité. Les certifications ISO/IEC 27001 (sécurité de l’information) et ISO/IEC 27701 (gestion de la protection de la vie privée) sont fréquemment demandées et s’alignent sur les réglementations européennes, notamment NIS2 et DORA. 

De même, le cadre de cybersécurité du NIST offre une approche commune de la gestion des risques, aidant les parties prenantes à maintenir des pratiques cohérentes lorsqu’elles développent leurs opérations à l’international. Si les normes internationales apportent une certaine cohérence, les règles de souveraineté des données restent fragmentées. Par exemple, bien que le RGPD constitue la référence en Europe, certains États membres imposent des dispositions locales plus strictes. Par ailleurs, des pays comme la Chine et le Japon disposent de leurs propres lois sur la souveraineté des données, avec des niveaux variables de contrôle des transferts transfrontaliers.

Perspectives régionales

Chaque région présente des exigences spécifiques en matière de souveraineté des données. En France, l’hébergement de données de santé à caractère personnel requiert la certification Hébergement de Données de Santé (HDS), et le schéma mis à jour impose un hébergement physique au sein de l’EEE avec des contrôles définis. 

Au Royaume-Uni, les centres de données sont désormais désignés comme Infrastructures Nationales Critiques, et le projet de loi sur la cybersécurité et la résilience devrait renforcer les exigences en matière de déclaration des incidents et de gestion de la chaîne d’approvisionnement. Parallèlement, le Japon a renforcé ses lois sur la protection des données, en durcissant les restrictions sur les transferts de données vers des pays tiers. Les amendements à la loi sur la protection des informations personnelles, qui s’inscrivent dans le cadre de l’accord de partenariat économique UE–Japon, garantissent une circulation de données de confiance entre les deux régions.

Stratégies de conception pour l’adaptabilité

À mesure que les cadres réglementaires évoluent, les centres de données doivent gagner en adaptabilité. Les conceptions modulaires, qui permettent une construction par phases et des rénovations progressives, sont de plus en plus courantes. Cette approche permet aux opérateurs de s’adapter aux changements réglementaires et aux exigences des clients sans procéder à des refontes majeures.

Les conceptions modulaires contribuent également aux objectifs de durabilité, avec des zones à haute densité prêtes pour l’IA et le refroidissement liquide, ainsi qu’une réduction du PUE (Power Usage Effectiveness), du CUE (Carbon Usage Effectiveness) et du WUE (Water Usage Effectiveness). Les campus neutres vis-à-vis des opérateurs, qui prennent en charge plusieurs fournisseurs de cloud et de télécommunications, permettent aux entreprises de respecter les exigences réglementaires tout en limitant la dépendance à un fournisseur unique.

Collaboration et partenariats écosystémiques

Si la conception des infrastructures pose les bases, l’atteinte effective de la souveraineté des données nécessite une collaboration entre de multiples partenaires. Aucun opérateur ne peut à lui seul répondre à toutes les exigences réglementaires, d’où l’importance d’un écosystème connecté. Celui-ci inclut la collaboration entre réseaux de télécommunications, fournisseurs de services cloud et partenaires de sécurité afin de garantir résilience, performance et conformité. Des écosystèmes de carriers denses et des points d’échange Internet (IXP) offrent des chemins courts et diversifiés vers les utilisateurs, réduisant la latence et la dépendance à un fournisseur unique. 

Parallèlement, les plateformes cloud hyperscale et les accès dédiés aux clouds privés assurent des performances prévisibles pour les charges de travail réglementées et permettent des transferts de données sécurisés et directs pour des technologies émergentes comme l’IA. Au-delà de ces partenariats techniques, des outils juridiques et de conformité tels que les clauses contractuelles types (SCC) et les accords de traitement des données renforcent la transparence et la responsabilité, garantissant que les données sont traitées conformément aux réglementations.

La voie à suivre

À mesure que la souveraineté des données devient un élément central de la conception des infrastructures, les opérateurs doivent se concentrer sur la flexibilité, la transparence et la conformité. En combinant des conceptions modulaires, une interconnexion neutre vis-à-vis des opérateurs et des normes reconnues, les entreprises peuvent bâtir des infrastructures qui respectent non seulement les lois actuelles, mais s’adaptent également à l’évolution des réglementations. 

Ainsi, la souveraineté des données n’est plus un obstacle à contourner. Elle devient un principe de conception à part entière, garantissant que les infrastructures puissent évoluer avec le paysage géopolitique, tout en soutenant l’innovation et en maintenant les données sécurisées et conformes.