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Liberté de la presse : le classement RSF 2026 alerte sur un recul historique dans le monde

 

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Le Classement mondial 2026 de Reporters sans frontières (RSF) dresse un constat inédit : jamais la liberté de la presse n’avait atteint un niveau aussi bas en 25 ans. Cadres légaux durcis, violences, pressions économiques et inertie politique fragilisent partout le droit à l’information.

Le signal envoyé par Reporters sans frontières (RSF) est d’une gravité rare. Pour la première fois depuis la création de son Classement mondial de la liberté de la presse, il y a vingt-cinq ans, plus de la moitié des pays étudiés se trouvent dans une situation jugée « difficile » ou « très grave ». Le score moyen mondial n’a jamais été aussi bas. Ce recul ne tient pas seulement aux guerres, aux dictatures ou aux violences directes contre les journalistes. Il traduit au contraire une évolution plus profonde : l’installation d’un environnement global où le droit d’informer se trouve progressivement encerclé.

Cinq indicateurs

RSF mesure cette liberté à partir de cinq indicateurs : politique, économique, légal, social et sécuritaire. En 2026, c’est l’indicateur légal qui baisse le plus fortement. Cette donnée est centrale, car elle montre que la pression sur la presse ne passe plus seulement par la censure frontale, l’emprisonnement ou l’intimidation physique. Elle s’exerce aussi par le droit, ou plutôt par son détournement.

 

Des lois de sécurité nationale, de lutte contre le terrorisme, de protection du secret ou contre la « désinformation » sont utilisées pour restreindre la couverture de sujets d’intérêt général, poursuivre des journalistes, affaiblir leurs sources ou décourager les enquêtes.

Cette criminalisation du journalisme touche les régimes autoritaires, mais aussi des démocraties. RSF souligne que le cadre légal s’est dégradé dans 110 pays sur 180 entre 2025 et 2026.

La Russie, le Bélarus, la Birmanie, le Nicaragua ou l’Égypte utilisent ces outils pour neutraliser les rédactions indépendantes. La Turquie recourt aux accusations de terrorisme, d’insulte au président ou de dénigrement des institutions. La Tunisie, avec le décret-loi 54 sur les fausses informations, illustre cette guerre juridique contre les voix critiques.

Mais le phénomène dépasse les espaces autoritaires : le Japon, les Philippines ou Hong Kong montrent combien la sécurité nationale peut devenir un instrument de restriction durable.

La Norvège reste en tête pour la dixième année consécutive

Le classement 2026 confirme aussi la persistance des zones de danger extrême. La Norvège reste en tête pour la dixième année consécutive. À l’autre bout du tableau, l’Érythrée demeure dernière, devant la Corée du Nord, la Chine, l’Iran et la Russie. Dans ces pays, l’exercice indépendant du journalisme relève de la survie ou de l’exil.

 

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Les conflits armés aggravent encore cette situation : Irak, Soudan, Yémen, Palestine ou Soudan du Sud figurent parmi les terrains où l’accès à l’information est écrasé par la guerre. À Gaza, RSF indique que plus de 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne depuis octobre 2023, dont au moins 70 dans l’exercice de leur travail.

Le classement met aussi en évidence des bascules rapides. Le Niger enregistre la plus forte chute de l’année, perdant 37 places, dans un Sahel pris entre violences de groupes armés et répression des juntes. L’Équateur recule fortement après les assassinats de Darwin Baque et Patricio Aguilar. Le Pérou chute également après le meurtre de quatre journalistes en 2025.

À l’inverse, la Syrie connaît la remontée la plus spectaculaire, passant de la 177e à la 141e place après la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024. Cette progression reste toutefois celle d’un pays en transition, non celle d’un espace stabilisé.

Les États-Unis tombent à la 64e place, en recul de sept rangs.

Les Amériques constituent l’un des signaux les plus préoccupants de cette édition. Les États-Unis tombent à la 64e place, en recul de sept rangs. RSF attribue cette baisse au climat politique hostile à la presse sous Donald Trump, aux violences policières, à la détention puis à l’expulsion du journaliste salvadorien Mario Guevara, ainsi qu’à l’affaiblissement de l’audiovisuel extérieur américain.

En Amérique latine, l’Argentine et le Salvador reculent, tandis que le Venezuela, Cuba et le Nicaragua restent plongés dans des contextes de fortes restrictions. La violence du crime organisé et celle du pouvoir politique se combinent pour étouffer les journalistes.

Des inquiétudes aussi en Europe

En Europe, le tableau est moins sombre, mais il n’est pas rassurant. Le règlement européen sur la liberté des médias, entré en application en août 2025, devait protéger l’indépendance des rédactions, les médias publics et le droit à une information fiable. Son application demeure inégale.

L’Estonie perd sa première place dans l’Union européenne au profit des Pays-Bas. L’Allemagne est pointée pour des lois de sécurité nationale jugées insuffisamment protectrices des journalistes et de leurs sources. En Bulgarie, à Malte, en Italie, en Slovaquie, en France, en Lituanie ou en Tchéquie, les garanties d’indépendance des médias publics sont fragilisées par des cadres existants ou des projets de loi.

La Hongrie reste l’un des cas les plus préoccupants de l’Union européenne. Le gouvernement sortant de Viktor Orban a refusé d’appliquer l’EMFA, politisé la régulation des médias et utilisé le bureau pour la protection de la souveraineté comme outil de harcèlement institutionnel. Chypre et la Grèce ferment également la marche européenne, avec des situations marquées par l’oligarchisation des médias et des atteintes à la sécurité des journalistes. L’Europe apparaît ainsi comme un espace de protection relative, mais traversé par des fragilités structurelles.

La France est 25e et beaucoup attendent le projet de loi inspiré des États généraux de l’information

La France, classée 25e, reste dans une situation « plutôt bonne », mais elle n’est pas hors du champ des alertes. Les procédures-bâillons, les pressions sur les sources, l’indépendance des médias publics et l’équilibre économique des rédactions constituent des points de vigilance.

C’est dans ce contexte que le dossier des États généraux de l’information prend une dimension particulière. Le rapport remis en septembre 2024 contenait 15 propositions fortes. Leur traduction législative reste pourtant incomplète.

Le projet de loi inspiré des États généraux devait porter sur la confiance dans les médias, l’indépendance, le pluralisme et le modèle économique. Il a été préparé, relu par le Conseil d’État, puis annoncé en conseil des ministres. Mais au printemps 2026, sa trajectoire demeure incertaine.

La sénatrice Sylvie Robert alerte sur ce risque d’enterrement politique. Selon elle, l’absence de réforme fragilise les médias traditionnels, laisse les plateformes capter une part croissante des recettes publicitaires et maintient l’espace public numérique dans le désordre informationnel.

Philippe Rioux

Audiences de la presse : le mobile consacre la bascule numérique, sans effacer le papier

 

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Portée par une audience toujours massive, la presse française poursuit sa transformation selon la dernière étude de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM). Le numérique, tiré par le smartphone, s’impose désormais comme le principal canal de lecture, redéfinissant en profondeur les usages sans faire disparaître le papier.

Le paysage médiatique français confirme sa mue. Selon les résultats de l’étude OneNext Global S1 2026 publiés ce jeudi 16 avril par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), la presse conserve une puissance d’audience remarquable : 94 % des Français lisent ainsi chaque mois au moins une marque. Une stabilité apparente, mais une transformation profonde dans les usages.

Car derrière ce socle massif, le centre de gravité s’est déplacé. Désormais, les deux tiers des lectures s’effectuent sur des supports digitaux (67 %), avec une domination nette du smartphone (53 %) ; 9 % pour les ordinateurs et 5 % pour les tablettes. Le papier, encore lu par près de huit Français sur dix (79 %, 82 % chez les femmes de plus de 35 ans), ne disparaît donc pas ; il recule, certes, mais reste un pilier d’équilibre, notamment pour certaines catégories de lecteurs.

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La recomposition est aussi générationnelle. Les jeunes publics, souvent décrits comme éloignés de la presse, continuent de la fréquenter, mais selon des modalités différentes, plus fragmentées, plus mobiles. À l’inverse, les femmes de plus de 35 ans apparaissent comme un socle de fidélité, avec des niveaux de lecture supérieurs à la moyenne et une appétence marquée pour tous les supports.

Le Groupe Dépêche dans les 30 premières marques

Dans ce contexte, les grandes marques d’information confirment leur résilience. Leur capacité à articuler édition imprimée et déploiement numérique leur permet de conserver une place centrale dans l’écosystème médiatique, au moment où l’attention se disperse. Trois titres du Groupe La Dépêche figurent dans les 30 premières marques sur les 149 du panel : La Dépêche est 15e, Midi Libre 18e et L’Indépendant 29e.

L’étude OneNext Global a toutefois fait évoluer sa méthodologique, qui améliore la représentativité, notamment des jeunes, mais rend toute comparaison avec les vagues précédentes plus délicate.

Si l’étude montre que la presse est devenue un média de flux, porté par le mobile – là où désormais se joue l’essentiel de son avenir – elle reste surtout un média de masse, incontournable et utile à la vie démocratique du pays.

Médias : les atteintes à la liberté de la presse de plus en plus fréquentes en région

 

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Par Pauline Amiel, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse

Les menaces, les violences ou les entraves d’accès à l’information sont en hausse, empêchant parfois les journalistes de presse locale de couvrir correctement la campagne pour les élections municipales.


« On vire la presse et on évite de la lire ; comme ça, on vivra mieux ! » Ces propos, prononcés par Christian Poiret, président du conseil départemental du Nord, le 10 janvier 2026, à l’occasion des vœux du maire de Féchain, est un exemple des nombreuses atteintes à la liberté de la presse locale relevées ces derniers mois.

Procédures-bâillons, entraves d’accès à l’information, intimidations verbales ou menaces judiciaires, cyberharcèlements, dénonciations publiques, agressions au cours d’une manifestation, vols ou casses de matériel, violences physiques, retrait ou conditionnement des financements publics, pressions politiques… En 2024, l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse recensait 91 atteintes au niveau national. Entre 2018 et 2023, plus de 220 incidents liés à la sécurité des journalistes locaux ont été recensés par le Mapping Media Freedom.

Cette tendance est à la hausse, selon le rapport de Reporters sans frontières qui dénonce en outre des menaces de mort, des prises de position publique hostiles estimant que « l’information locale est de plus en plus cadenassée avec des interdictions d’accès à des événements d’intérêt général ou des restrictions d’accès par les forces de l’ordre ». Cette hausse n’est, pour l’heure, pas encore chiffrée précisément.

Des atteintes provenant de personnes ou de groupes détenteurs de l’autorité publique ou de mandats représentatifs

Les agressions récentes sont particulièrement marquantes, notamment parce qu’elles proviennent parfois de personnes détentrices de mandat représentatif ou de l’autorité publique. En octobre 2025, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Fabrice Pannekoucke traitait Médiacités de « torchon » en plein hémicycle du conseil régional, car le média d’investigation locale avait révélé que son test d’un portail électronique à l’entrée des lycées était illégal.

Le 5 janvier, une cinquantaine d’ostréiculteurs, dont des représentants syndicaux, encagoulés, ont brûlé des pneus, bloqué le portail d’accès aux locaux et insulté des journalistes de Midi libre pendant plusieurs heures, manifestant leur mécontentement à la suite des articles qu’ils jugeaient à charge. Quelques semaines avant, des agriculteurs avaient pris pour cible ce média et ces journalistes dans le cadre d’une manifestation.

Plusieurs élus choisissent délibérément de ne plus communiquer avec les journalistes et préfèrent utiliser les réseaux sociaux ou les outils de communication de leurs institutions. Reporters sans frontières assure qu’« empêcher les journalistes d’avoir accès à des événements ou à des documents d’intérêt public est désormais chose courante en France : une atteinte caractérisée à la liberté de la presse et in fine au droit du public à l’information ».

L’ONG pointe également l’augmentation des procédures-bâillons. Ces poursuites judiciaires disproportionnées, excessives ou déraisonnables, qui visent à faire taire des personnes physiques ou morales, touchent particulièrement les médias d’investigation locale indépendants, tels que Médiacités, Marsactu ou encore Splann !. Elles jouent alors sur le déséquilibre de pouvoir, financier ou politique, pour faire pression sur le média.

Une couverture locale des élections municipales entravée

Cette situation est particulièrement préoccupante dans le contexte des élections municipales où la presse locale demeure un vecteur d’information de premier plan. Alors que la défiance envers les médias progresse, la presse locale est toujours un repère : 63 % des sondés du baromètre de la Croix font confiance aux médias locaux. C’est notamment le rôle d’animateur de débats publics qui est utile en temps de municipales.

Ainsi, l’Est éclair a lancé une consultation citoyenne pour mettre en avant les souhaits des habitants et les faire valoir auprès des candidats. De son côté, le Télégramme a créé une plateforme pour aider le public à se repérer dans les propositions. La Provence, quant à elle, a envoyé une équipe spéciale de journalistes pendant deux mois sur les marchés pour « demander aux habitants ce qu’ils attendent de cette élection municipale ».

Les médias locaux, à l’image de la Provence toujours, travaillent à renforcer le dialogue entre les candidats et les habitants, notamment dans l’espoir de lutter contre l’abstention. Dans le Vaucluse, les Alpes-de-Haute-Provence et les Bouches-du-Rhône, le quotidien régional organise 30 débats pour permettre ce dialogue.

Par ailleurs, les médias indépendants ne cessent d’innover pour lutter contre la désinformation, proposer du « fact-checking » des annonces des candidats et autres formats de vulgarisation des fonctions des mairies, comme le montre un partenariat de Médiacités, Marsactu, le Poulpe, Splann ! et Rue89 Strasbourg.

Maillage du territoire qui s’amenuise : vers des déserts informationnels en France ?

En France, 7 000 journalistes produisent l’information locale (presse quotidienne régionale ou départementale et presse hebdomadaire régionale, télévision locale) alors que les effectifs de la presse départementale ont été réduits de 20 % et ceux de la presse quotidienne régionale (PQR) de 9 % entre 2013 et 2023, selon les chiffres du ministère de la culture et de l’Arcom de janvier 2026.

La presse locale est menacée par la diminution des abonnements, des revenus issus de la publicité, par la non-rémunération des droits voisins par les Gafam, alors que les coûts d’impression et de distribution ne cessent d’augmenter. La bascule numérique et la diversification des activités engagées depuis longtemps, avec plus ou moins de succès, par les médias locaux traditionnels, ne parviennent pas à compenser cette érosion.

La question des déserts informationnels, qui désignent des territoires dans lesquels l’accès à une information fiable et de qualité est insuffisant, commence aussi à se poser en France. Ces deux dernières années, les deux rapports du Centre pour le pluralisme et la liberté dans les médias et de la Fondation Jean-Jaurès sur le sujet ont été clairs : la situation des territoires est fragile mais, pour le moment, aucun désert médiatique n’est recensé.

Pour autant, le maillage territorial s’érode : depuis dix ans, une centaine d’agences locales a disparu, la plupart dans des zones rurales. Ces fermetures, qui se couplent à la diminution du nombre de journalistes ou à la disparition de médias locaux d’investigation, satiriques ou indépendants, sont liées à la forte concentration du secteur.

Cette concentration n’est pas nouvelle, mais elle s’est renforcée ces dix dernières années. À tel point que le Centre pour le pluralisme et la liberté des médias indique dans son rapport de 2024 que le paysage médiatique français est considéré à « risque haut » pour son insuffisance d’infrastructures de médias locaux, la faiblesse de l’indépendance éditoriale et l’insuffisance de son inclusivité sociale. Là encore, les effets de cette concentration sont clairement identifiés : fragilisation de la crédibilité de l’information, biais idéologiques, risques d’autocensure, perte d’indépendance des journalistes et des rédactions, fragilisation économique, renforcement de la crise de confiance des publics.The Conversation

Pauline Amiel, Head of school EJCAM, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

IA générative, droit d’auteur, presse : Qwant teste un partage de la valeur à rebours des grandes plateformes

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Alors que les eurodéputés veulent renforcer la protection des œuvres utilisées par l’IA générative, Qwant lance avec des médias français une expérimentation de neuf mois pour mesurer l’usage des contenus de presse dans ses réponses instantanées et tester un partage publicitaire à parts égales avec les éditeurs.

Au moment où le Parlement européen cherche à resserrer l’encadrement de l’intelligence artificielle générative, Qwant tente d’occuper un espace politique et économique laissé vacant par les grandes plateformes. Le moteur de recherche français a lancé en janvier une expérimentation de neuf mois avec des médias et éditeurs de presse afin de mesurer la valeur créée par l’IA générative dans la recherche en ligne, et d’en tester les modalités de partage.

Maintenir un lien vers les médias

L’initiative s’inscrit dans un débat devenu central pour les éditeurs : celui de la captation de valeur par les moteurs de recherche, les plateformes et, désormais, les interfaces conversationnelles dopées à l’IA. Depuis plusieurs années, la presse réclame un meilleur équilibre économique face aux intermédiaires numériques qui distribuent, indexent, résument ou agrègent ses contenus. Avec l’essor des réponses générées automatiquement, l’enjeu s’est déplacé : il ne s’agit plus seulement de renvoyer vers un article, mais de produire directement une synthèse qui peut détourner une part du trafic, donc des revenus associés.

C’est précisément sur ce terrain que Qwant veut se distinguer. Sa fonctionnalité de « Réponse Flash », intégrée à ses moteurs ainsi qu’à ceux de Lilo dans le cadre de l’expérimentation, doit fournir un élément de contexte ou de compréhension tout en maintenant un lien explicite avec les sources d’information. L’entreprise présente cette approche comme transparente, mesurable et construite avec les ayants droit. Concrètement, les informations liées à l’usage de la fonctionnalité sont partagées avec les éditeurs participants, de même qu’un modèle de partage des revenus publicitaires générés dans cet espace. Selon la source fournie, ces revenus sont répartis à égalité entre Qwant et les éditeurs, tandis que plusieurs formats publicitaires sont testés.

Test grandeur nature

L’enjeu dépasse le seul cas d’un acteur français. Les députés européens de la commission des affaires juridiques ont justement adopté des propositions visant à imposer davantage de transparence sur les contenus protégés utilisés pour former les systèmes d’IA générative, à permettre aux titulaires de droits de refuser certains usages, et à garantir une rémunération équitable. Dans leur logique, l’accès à des données de haute qualité ne peut être dissocié d’une compensation pour les secteurs créatif, culturel et médiatique. Le rapport souligne aussi le risque, pour le pluralisme, de systèmes capables d’agréger l’information de manière sélective tout en captant l’audience et les recettes.

Dans ce contexte, l’expérimentation de Qwant prend valeur de test grandeur nature. Elle ne règle pas la question structurelle du rapport de force entre éditeurs et géants du numérique. Mais elle propose une méthode : documenter les usages réels, objectiver la contribution des contenus de presse à la réponse générée, puis poser les bases d’un modèle négocié. Pour les représentants des éditeurs cités dans vos sources, c’est là son intérêt principal : la transparence comme préalable à la rémunération.

Reste à savoir si cette voie peut peser au-delà d’un cadre expérimental de neuf mois. Car la bataille qui s’ouvre est celle de la redistribution de la valeur dans un internet où la réponse synthétique, et non plus seulement le lien, devient le produit central.

États généraux de l’information : « Bolloré peut dormir tranquille »

 

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Par Alexis Lévrier, Sorbonne Université

Grand chantier voulu par Emmanuel Macron, les États généraux de l’information ont mobilisé 22 assemblées citoyennes, 174 auditions, des dizaines de contributions écrites, et ce, pendant 9 mois de travaux. Leurs préconisations ont été remises au président de la République, jeudi 12 septembre. Répondent-elles à « l’urgence démocratique », alors que le journalisme et le droit à l’information sont menacés ? Entretien avec le chercheur Alexis Lévrier.


Comment avez-vous reçu les conclusions de ces États généraux de l’information voulus par Emmanuel Macron ?

Il s’agit d’une immense déception. Concernant les médias, la seule promesse de campagne du candidat Macron, c’était ces États généraux de l’information (EGI). Ils ont été lancés d’une manière très solennelle, puis de nombreux intervenants de qualité ont participé aux groupes de travail. Le rapport pointe justement une urgence démocratique à protéger et à développer le droit à l’information. Or les solutions proposées ne sont pas à la hauteur. L’extrême droite est aux portes du pouvoir et elle a des projets très précis pour les médias : faire taire l’audiovisuel public et s’en prendre au contre-pouvoir journalistique. Regardons ce qu’a fait l’extrême droite en Hongrie, dans l’Amérique de Trump, en Italie avec Meloni. La France est sur le point de basculer. Il fallait des solutions fortes pour réguler les médias, renforcer l’audiovisuel public, lutter contre la concentration des groupes, rendre du pouvoir aux journalistes face à leurs actionnaires. Là, malheureusement, on a le sentiment que la recherche du consensus, la volonté de ne pas déplaire au pouvoir politique ont conduit à des propositions en demi-teinte.

Relevez-vous tout de même des préconisations positives ?

Les propositions qui portent sur l’éducation aux médias – même si c’est peu original – sont bonnes. Il faut bien sûr accroître cette éducation à l’école, à l’université ou dans les entreprises. Je salue également la proposition de créer un statut juridique de « société à mission d’information » qui implique une participation des lecteurs ou abonnés, de même qu’un ratio important de journalistes formés dans des écoles reconnues et titulaires de cartes de presse. Il y a des idées pour mieux défendre les modèles économiques de la presse, pour améliorer la protection du secret des sources, pour renforcer l’indépendance des rédactions, pour généraliser les comités d’éthique. Mais en l’état, l’ensemble reste vague et peu contraignant pour les actionnaires…

Que pensez-vous des propositions concernant les plates-formes et les GAFAM ?

Il est question ici (c’est la proposition n°8) d’une contribution obligatoire des plates-formes numériques sur la publicité digitale, c’est une bonne chose. C’est l’une des grandes raisons de la crise des médias aujourd’hui : le passage au numérique n’a pas bien pris en compte la question de la viabilité économique. La gratuité des médias fut une erreur terrible au début de l’ère d’Internet et désormais, les ressources publicitaires sont captées par les fournisseurs de services au détriment de ceux qui produisent les contenus. L’idée d’une contribution obligatoire est donc positive, mais le pouvoir politique aura-t-il réellement la volonté de la mettre en place, c’est la question.

Que pensez-vous des réponses apportées face à l’offensive de Vincent Bolloré et autres magnats des médias ?

C’est là que le bât blesse : le rapport ne touche pas au pouvoir des actionnaires. Or le principal problème en France, c’est la concentration des médias aux mains de milliardaires qui ont un projet directement politique. Contrairement à ce qu’affirme Bruno Patino, il n’y a pas vraiment de « polarisation » des médias. Ce terme est en tout cas peu satisfaisant, car il ne rend pas compte de la profonde dissymétrie qui caractérise notre paysage médiatique : il n’y a pas de Bolloré de gauche, mais plutôt un nouveau milliardaire (Pierre-Edouard Stérin) qui rêve de construire un second empire médiatique au service d’une même croisade religieuse et raciste. Ces deux milliardaires sont explicitement au service du Rassemblement national et plus généralement de l’extrême droite. Et un autre magnat des médias, Daniel Kretinsky, était prêt à céder Marianne à Stérin pour le laisser construire cet empire, en dépit de l’opposition farouche de la rédaction.

Le rapport des États généraux ne prend pas la mesure de ce phénomène : l’espace informationnel penche aujourd’hui de plus en plus en faveur de ce camp. De manière plus générale, les oligarques respectent de moins en moins le travail des journalistes. L’offensive de Bolloré agit de ce point de vue comme un révélateur, et produit un effet d’entraînement : les autres grands actionnaires savent désormais que l’on peut trahir l’identité éditoriale d’un titre de presse et vider une rédaction de sa substance sans rencontrer de véritable résistance. Selon toute vraisemblance, les propositions de ce rapport ne permettront pas de rééquilibrer ce rapport de force.

Mais il y a bien une proposition pour lutter contre la concentration des médias…

La proposition numéro neuf est en effet positive dans son intention : celle d’assurer le pluralisme des médias et de limiter leur concentration. Il s’agirait de prendre en compte le « reach » mesurant la capacité de chaque empire médiatique à atteindre de manière globale les lecteurs, auditeurs et spectateurs. On déterminerait ainsi un seuil unique et plurimédia qu’un groupe de presse ne pourrait dépasser. Cette idée est intéressante et part d’un constat pertinent : nos dispositifs anti-concentration datent de 1986 et sont totalement obsolètes en raison de l’évolution du paysage médiatique et notamment d’un basculement massif vers le numérique.

Reste à savoir quelle traduction concrète pourrait en être faite par le pouvoir politique. On peut là encore être dubitatif car le rapport prend explicitement l’exemple du système allemand. Or, en Allemagne, ce seuil est fixé à 30 %. Si le même seuil est appliqué en France, la mesure sera inopérante puisqu’aucun groupe n’atteint pour l’instant un tel seuil dans notre pays. Cela n’empêche pas le groupe Bolloré, grâce à la complémentarité de ses médias, de peser sur l’opinion publique comme aucun autre empire ne l’avait fait avant lui dans l’histoire récente.

Le « droit d’agrément » des journalistes sur les nominations des directeurs de rédaction par les actionnaires fait polémique. Quel est l’enjeu ?

C’est le point essentiel, et celui qui me rend le plus sceptique. On peut même parler de reddition à propos de la version finale de ce rapport, qui a fait le choix d’écarter les propositions permettant de renforcer le pouvoir des rédactions face aux actionnaires. Il faut se rappeler que lorsque Bolloré a choisi d’imposer Geoffroy Lejeune comme directeur de la rédaction du JDD, une proposition de loi transpartisane a vu le jour : elle avait pour but de protéger les rédactions en leur donnant un droit d’agrément ou un droit de veto leur permettant de s’opposer à la nomination d’un directeur de la rédaction choisi par l’actionnaire.

Plusieurs députés de la majorité présidentielle étaient initialement signataires de cette proposition, mais ils ont finalement choisi de lui faire échec en renvoyant à plus tard, au moment de la restitution des États généraux de l’information. Ce droit d’agrément aurait dû être dans les conclusions des EGI or il n’y est pas ! Les groupes de travail l’ont proposé, mais il a été écarté par le comité de pilotage. Ce qu’il en reste, c’est que l’actionnaire sera simplement tenu d’informer la rédaction de son intention pour désigner un nouveau directeur de la rédaction. C’est d’une immense hypocrisie !

On sait bien que la crise des médias français est liée au fait que certains actionnaires ne respectent plus le travail des rédactions, les manipulent et se débarrassent des récalcitrants. C’est ce que fait Vincent Bolloré chaque fois qu’il reprend un média pour mettre à la place des militants d’extrême droite. C’est là qu’on attendait le rapport, mais visiblement, ceux qui l’ont piloté ont préféré ne pas déplaire aux actionnaires.

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Bruno Patino, Président d’Arte, a justement piloté ces États généraux de l’information. Quel rôle a-t-il joué ?

Je rappelle que Christophe Deloire avait d’abord été nommé délégué général des États généraux de l’information. Ce choix m’avait rendu extrêmement enthousiaste parce que l’on connaissait le combat de RSF pour réguler les médias et pour défendre la liberté d’expression. Lui avait osé affronter le groupe Bolloré.

Il en a payé le prix, avec des attaques ad hominem d’une très grande brutalité. Malheureusement son décès prématuré nous a privés de sa voix, de son engagement et de sa force d’incarnation. Bruno Patino, lui, a été nommé en janvier en tant que président du comité de pilotage. Ce que l’on constate, c’est que ses prises de position sont très prudentes. En l’écoutant, on peut avoir le sentiment qu’il a souhaité ménager les grands propriétaires de médias, quels qu’ils soient.

Bruno Patino sur France Inter le 13 septembre 2024.

Peut-on soupçonner le pouvoir politique d’avoir exercé des pressions ?

J’ignore s’il y a eu des pressions, et il ne m’appartient pas de le dire. Mais nous sommes dans un système – celui de la Ve République – où le devenir des médias dépend étroitement du bon vouloir du pouvoir politique, et notamment du pouvoir présidentiel. Cette influence avait été perceptible au moment des États généraux de la presse écrite lancés par Nicolas Sarkozy en 2008. On voit mal pourquoi il en aurait été autrement cette fois-ci, d’autant qu’Emmanuel Macron a toujours assumé une conception du pouvoir très verticale, ce qui transparaît en permanence dans son attitude vis-à-vis des médias.

Au-delà du rapport lui-même, que dire de la relation entre le pouvoir politique et Vincent Bolloré ?

Emmanuel Macron nous avait promis de grandes choses pour la liberté des journalistes. On pouvait avoir des espoirs réels au moment du lancement des États généraux : la crise du JDD avait conduit de nombreux responsables politiques et toute la profession journalistique à une prise de conscience. Nous avions en outre à l’époque une ministre de la Culture, Rima Abdul Malak, déterminée à mieux réguler les médias et à défendre la presse. Elle a eu le courage d’affronter Bolloré, ce qui lui a valu une campagne de presse indigne de la part de ce groupe.

Mais elle a été remplacée au cours des États généraux de l’information, et on a également senti la dynamique changer à ce moment-là. Le premier geste de sa remplaçante, Rachida Dati, fut d’aller dans les médias de Bolloré, le JDD et CNews. Cette dernière y a expliqué que le problème de pluralisme ne se trouvait pas du côté des médias de Bolloré mais au sein de l’audiovisuel public ! Notons que Michel Barnier, premier ministre, a lui-même donné sa première grande interview de presse au JDD. Aujourd’hui, on a le sentiment que le pouvoir a renoncé à réguler les médias et à s’opposer à Vincent Bolloré.


Propos recueillis par David BornsteinThe Conversation

Alexis Lévrier, Historien de la presse, maître de conférences Université Reims Champagne Ardenne, chercheur associé au GRIPIC, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Léna Situations, Squeezie, Hugo Décrypte : comment ces créateurs de contenu bousculent l’information traditionnelle

 

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Par Anne Cordier, Université de Lorraine

Ils et elles s’appellent Squeezie, Mcfly et Carlito, Léna Situations ou encore Mister Geopolitix. Ils cherchent à créer des contenus attractifs pour les communautés qui les suivent et leurs sujets sont variés, du développement personnel à l’actualité. On les appelle des « créateurs de contenu ». Une qualification qui vise à distinguer des « influenceurs » qui, sur les réseaux sociaux cherchent à influencer les habitudes de consommation des individus en accord avec des marques dont ils se font le relais.

La distinction est de taille, car elle incite à analyser avec finesse la diversité du paysage auquel sont confrontés les publics en ligne. Elle est aussi de taille car l’amalgame trop souvent effectué entre ces deux types de figures nuit à la compréhension des représentations et des pratiques informationnelles des jeunes, et donc à une prise en charge éducative tout à fait pertinente.

De fait, en éducation, la focale adoptée est souvent centrée sur les influenceurs et le brouillage entre information et publicité. Or les créateurs de contenu occupent une place de choix dans l’écosystème informationnel des adolescents. Une exploration de leurs pratiques d’information, loin des préjugés et conclusions hâtives, apporte des clés de compréhension et d’action pour développer une éducation aux médias et à l’information (EMI) intégrant ces figures et leurs contenus dans les apprentissages informationnels.

Des figures inscrites dans le quotidien des adolescents

Les adolescents s’informent au quotidien, que ce soit sur l’actualité ou sur des questions liées à leurs centres d’intérêt, à leurs loisirs ou encore aux programmes et activités scolaires. Ces pratiques d’information sont profondément liées à la personnalité et au parcours biographique de chacun. Une grande pluralité de sujets et d’intentions que la diversité des créateurs de contenu présents sur le web reflète, et qui rythme le quotidien des adolescents, de la santé et la sexualité à l’orientation.

Page YouTube de Lena Situations.

Ainsi, leur curiosité à l’égard du sport, des violences sexistes et sexuelles ou encore de la musique et, de façon plus générale, des pratiques culturelles, trouve des réponses grâce aux créateurs de contenu, dont les adolescents apprécient le ton et le fait d’aborder des questions non traitées par « la télévision ou même les adultes », selon les mots de Maëva, 17 ans.

Nombreux sont les adolescents qui expriment leur reconnaissance à l’égard de créateurs de contenu qui ont osé aborder via leurs vidéos des expériences difficiles qui font écho à leurs préoccupations. C’est le cas de Mastu qui, en 2022, s’est exprimé sur sa dépression.

Les collégiens et lycéens rencontrés lors d’enquêtes de terrain insistent sur le sentiment de familiarité développé avec certains de ces créateurs avec qui ils disent avoir grandi et ne cachent pas un attachement vis-à-vis de ces figures qui ont contribué et contribuent encore à la construction de leur identité et au développement de leurs sociabilités tout autant que de leurs goûts culturels.

Des figures d’autorité informationnelle ?

Cet attachement affectif marqué à l’encontre des créateurs de contenu, entretenu par une intensité et une quotidienneté de la pratique informationnelle, entraine-t-il une confiance absolue dans les productions de ces créateurs ?

Entre septembre 2023 et mars 2024, une recherche-action menée auprès de deux classes de terminale, l’une générale spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques (HGGSP), l’autre technologique spécialité sciences et techniques sanitaires et sociales (ST2S), a, entre autres choses, permis de documenter avec précision le rapport entre l’adhésion affective à une source ou figure informationnelle et la confiance attribuée à cette dernière.

Capture d’écran du site de Mister Geopolitix
Capture d’écran du site de Mister Geopolitix. Mistergeopolitix.tv

Contrairement aux discours répandus présentant la jeunesse comme soumise à ses affects et peu capable de rationalité particulièrement sur les réseaux sociaux numériques, cette étude montre qu’apprécier les publications des créateurs de contenu ne signifie pas leur faire confiance.

D’une part, les adolescents distinguent nettement les créateurs de contenu – qu’ils appellent alors souvent « influenceurs » – qui diffusent du divertissement et du témoignage (comme Squeezie, cité par tous comme référence à propos des jeux vidéo, ou Lena Situations, que les jeunes filles apprécient pour ses publications sur la mode) – et ceux qui produisent du contenu informationnel plus sérieux à leurs yeux (comme Mister Géopolitix ou Jemenbatsleclito, compte de la créatrice féministe Camille Aumont Carnel).

Un jour avec Squeezie (reportage de Brut, 2020).

D’autre part, interroger les adolescents sur les modes d’adhésion affective et d’attribution de confiance aux contenus informationnels produits par ces créateurs et créatrices instruit sur les critères de crédibilité qu’ils appliquent pour évaluer ces contenus. Des critères qui témoignent d’une forme certaine de rationalité chez ces acteurs.

Premier critère, unanimement mis en avant : le travail info-documentaire réalisé en amont et visible à travers la production (citation des sources, notamment), et l’adéquation entre le contenu proposé et les éléments de cours. Meg note :

« Je regarde la vidéo et je vérifie dans mon cours. Si il dit comme mon prof, alors je peux faire confiance. […] Pas l’inverse, non. Le professeur il sait mieux qu’un youtubeur quand même ! »

Deuxième critère appliqué également de façon unanime : la pédagogie déployée par le médiateur créateur de contenus, qui constitue conjointement une raison d’attachement : « Sa manière de faire, elle est attractive. Dr Nozman, il part d’un exemple concret, de la vie de tous les jours, ou alors de ce qu’on voit dans un film, et puis il explique comment c’est possible ou pas, c’est quoi les phénomènes physiques en jeu. C’est passionnant, et j’ai toujours envie d’en apprendre plus », explique Simon.

Troisième critère, qui est sujet à de nombreuses discussions entre les adolescents et les divise : la popularité du créateur de contenu, évaluée à son nombre d’abonnés. Est-ce un critère valable ? Quel lien entre popularité, pertinence et fiabilité ? Ce questionnement, loin d’être nouveau, est renouvelé avec la présence massive des créateurs de contenu dans les écosystèmes informationnels juvéniles. Plusieurs adolescents pensent que la popularité implique une exigence de responsabilité dans le contenu diffusé, à l’instar de Tom :

« Le fait qu’il y ait beaucoup de gens qui les suivent, ça les oblige à avoir de la rigueur, parce qu’ils se font vite reprendre, taper sur les doigts en cas de bêtise, ils veulent éviter le bad buzz. »

Au sein de ce paysage foisonnant, une figure d’autorité majeure tire son épingle du jeu : Hugo Décrypte. En février 2024, sur 52 élèves de Terminale, 38 utilisent Hugo Décrypte pour s’informer. C’est la ressource informationnelle qui remporte les suffrages et en termes de plaisir ressenti quand on la consulte et en termes de confiance attribuée (95 % attribuent la note minimale de 8 sur 10 à Hugo Décrypte sur les deux plans). Sa présence en ligne massive – YouTube, TikTok, Instagram, Twitch, WhatsApp… – ainsi que la multiplicité des formats médiatiques mobilisés explique cette puissance d’impact. Mais, là encore, les lycéens identifient dans les productions des critères de crédibilité qui les érigent en ressources informationnelles de référence, comme le raconte Vasco :

« Hugo Décrypte, il est presque un journaliste, non ? […] Il cite ses sources à chaque fois, il explique comment on peut affirmer telle ou telle chose, on voit bien que ses sujets sont travaillés, il se lève pas le matin en mode “Salut la Commu ! J’ai rien à vous dire mais j’vais quand même faire un vidéo !” »

Une nouvelle donne pour l’éducation aux médias

La place occupée par les créateurs de contenu dans l’écosystème informationnel juvénile justifie pleinement que l’on s’en (pré) occupe. Pourtant, les résistances et la défiance envers ces figures d’attachement et figures d’autorité informationnelle semblent importantes chez les adultes. C’est ainsi en tout cas que les adolescents le perçoivent et le racontent. Marie note :

« Les profs, comme ils peuvent ne pas connaître, ils pourraient considérer ça comme une source un peu moins fiable que le reste. Et du coup remettre en question notre travail et notre recherche. »

Reconnaître la légitimité des pratiques juvéniles, c’est s’assurer que les adolescents ne soient pas seuls avec leurs questionnements face à des productions qui recèlent de forts enjeux en éducation aux médias et à l’information. Celle-ci est partage de références et d’émotions, que ce soit en famille ou à l’école, où l’intégration de ces ressources apparait nécessaire pour interroger collectivement la fabrique de l’information, le statut du document, mais aussi la perception d’un discours de vulgarisation. Voilà l’occasion d’affûter le regard critique des élèves et de nourrir leur culture de l’information et des sources.

Une éducation aux médias et à l’information qui intègre les ressources produites par les créateurs de contenu, c’est aussi une éducation qui contribue à la distanciation critique lorsqu’il s’agit de faire prendre conscience aux adolescents des intérêts, économiques et/ou politiques, que certains créateurs de contenu défendent. Il s’agit certes d’identifier les créateurs de contenu dont les productions sont problématiques pour le développement de connaissances dans des domaines aussi cruciaux que la santé, le climat ou l’alimentation, mais aussi ceux dont les publications sont dignes de confiance.

Une éducation aux médias et à l’information qui intègre les ressources produites par les créateurs de contenu, c’est enfin une éducation respectueuse des espaces informationnels en général, précise dans son appréhension des sources, et qui évite les généralisations erronées : « C’est pas parce que c’est sur YouTube que c’est pas légitime. Je trouve ça fou qu’on puisse, en tant qu’enseignants ou médiateurs, confondre le canal et la source ! », s’emporte ce professeur documentaliste qui ajoute trouver « aberrant de ne pas proposer ce type de ressources à (ses) élèves en 2023-2024 ».

Car oui, les pratiques informationnelles des adolescents sont riches et éminemment sérieuses. C’est pourquoi nous nous devons de proposer une éducation aux médias et à l’information qui soit, dans toutes ses sphères de déploiement (école, famille, tiers lieux…), digne de cette complexité, attachée à « faire reliance », et les prenne résolument au sérieux.The Conversation

Anne Cordier, Professeure des Universités en Sciences de l’Information et de la Communication, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Les Français s’intéressent toujours à l’information et ils préfèrent les journalistes aux algorithmes

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BVA Xsight a mené pour l’ARCOM, une enquête auprès d’un échantillon représentatif de 3 400 Français âgés de 15 ans et plus, afin de répondre aux questions suivantes :
  • Les Français s’intéressent–ils à l’information ?
  • Comment les Français s’informent–ils ?
  • Quelle connaissance ont–ils des réseaux sociaux ?
  • Quelle image ont-ils des médias et des journalistes ?
Cette enquête menée du 22 novembre au 20 décembre 2023 révèle ainsi que les Français se sentent plutôt bien informés malgré une surcharge informationnelle et une exposition aux fake news qui les poussent parfois à adopter des comportements d’évitement de l’information (changer de chaîne de télévision ou de station de radio, suspension des notifications des applications…). L’expansion rapide des réseaux sociaux et des plateformes de vidéo a facilité et démultiplié l’accès direct des Français à l’information et son appropriation, même si les médias éditorialisés – au premier rang desquels la télévision et la radio – restent aujourd’hui encore les plus fréquentés.

Les Français s’intéressent toujours à l’information !

C’est ce que déclarent en effet 94% des sondés et la même proportion déclare même s’informer quotidiennement.

Leurs centres d’intérêt sont variés et les sujets d’informations ne bénéficient pas tous du même attrait.
Les catégories « Santé, mode de vie, bien-être » (71%); « Environnement, climat, écologie » (70%) et « Culture et divertissement » (70%) sont les sujets qui intéressent le plus les Français.

Ils s’informent à 44% pour « comprendre le monde qui [les] entoure », à 42% pour « [s]‘instruire, [se] cultiver » et à 38% pour « [se] faire [sa] propre opinion », une tendance qui montre que les Français cherchent à s’informer afin d’établir un lien avec la réalité, puis à établir des relations avec les autres.

La tendance générale est à s’informer plus ! 32% des sondés affirment s’informer plus qu’auparavant contre 22% qui affirment le contraire. Malgré cet intérêt, les Français (61%) vont parfois ou souvent « éviter les informations« , montrant ainsi une fréquence des comportements d’évitement de l’information.

La télévision, reine de l’information

La télévision reste le premier mode d’accès à l’information : 80% des Français la regarde au moins 1 fois par semaine et 66% tous les jours. La radio (incluant les podcasts) arrive en deuxième position avec 67% de Français qui l’écoutent a minima 1 fois par semaine, suivi de près par les moteurs de recherche (65%).

On remarque cependant un élargissement des sources d’accès à l’information via les réseaux sociaux (56%) et les plateformes de vidéos en ligne (43%).

Les réseaux sociaux, l’infobésité en continu

Pour les Français, les réseaux sociaux proposent une offre singulière et ajustée à leurs besoins. 34% déclarent y trouver des informations qu’ils ne trouvent pas ailleurs et 24% préfèrent les formats qui y sont proposés.

Cependant les Français ne sont pas dupes des risques associés aux médias algorithmiques (désinformation, manipulation de l’information, haine en ligne), et manifestent à leur égard de fortes craintes (sans pour autant être toujours capables de s’en protéger) : 55% des Français déclarent craindre en premier lieu sur les réseaux sociaux d’être exposés à des fausses informations et 50% de se voir voler leurs identités personnelles.

Les Français préfèrent les journalistes aux algorithmes

L’enquête révèle également la place encore prépondérante des médias et des journalistes dans la formation de l’opinion des Français. 53% des Français préfèrent ainsi que leurs informations soient sélectionnées par des journalistes plutôt que par des algorithmes. De plus, une grande majorité (76%) estime que les informations diffusées par les grands médias (radio, TV, presse) contribuent à façonner leur point de vue sur un sujet, bien plus que les échanges avec leurs proches (72%) et les informations relayées sur les réseaux sociaux (37%).

Cependant, cette confiance n’est pas inébranlable, car près de la moitié des Français (48%) expriment des doutes quant à la fiabilité des informations diffusées par les médias. Les raisons principales de ces doutes pour les Français incluent les pressions politiques (51%), les pressions des propriétaires de médias (47%) et la tendance des médias à privilégier les scoops et le sensationnalisme (45%).

La crise du Journal du dimanche et ce qu’elle dit de l’avenir de la presse française

 

L'équipe du Journal du dimanche s'oppose à l'arrivée comme directeur de la rédaction de Geoffroy Lejeune, connu pour porter une idéologie d'extrême-droite. JDD
Par Alexis Lévrier, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA)

Après plus de cinq semaines de mobilisation contre Arnaud Lagardère (et à travers lui contre Vincent Bolloré), la rédaction du Journal du dimanche (JDD) continue avec acharnement à défendre son indépendance. L’équipe s’oppose en effet de manière presque unanime au recrutement comme directeur de la rédaction de Geoffroy Lejeune, connu pour porter une idéologie d’extrême droite. Mais cela n’empêche pas le groupe Lagardère de se montrer inflexible et d’ignorer toutes les demandes de la rédaction : l’arrivée de l’ancien journaliste de Valeurs actuelles a été confirmée et fixée au 1ʳᵉ août dans un communiqué publié le 24 juillet. Quelle que soit l’issue de cette grève, on aurait tort de penser qu’il s’agit d’un conflit isolé et sans implication pour le reste des médias : dans ce combat si dissymétrique se joue sans doute une partie de l’avenir de la presse française.

Cette mobilisation est en effet exceptionnelle non seulement par sa longévité mais parce qu’elle vise à défendre l’indépendance du journalisme et finalement son existence même. Certes, il y a bien sûr eu d’autres mouvements sociaux importants et durables dans l’histoire récente des médias français. On peut rappeler par exemple la longue grève qui a touché Le Parisien libéré en 1975 et qui s’est prolongée pendant 28 mois. Mais cette crise était très différente de celle que connaît aujourd’hui le JDD puisqu’elle opposait le propriétaire du quotidien au Syndicat du Livre sur des questions touchant à la modernisation de la fabrication du journal.

Le souvenir de la grève de l’ORTF en 1968

Si la presse écrite a connu d’autres conflits liés à la volonté de défendre l’autonomie d’une rédaction, à l’image des Échos encore récemment, ils n’ont jamais atteint une telle durée dans l’histoire récente. L’exemple le plus proche de la mobilisation de la rédaction du JDD est peut-être la longue grève des techniciens et des journalistes de l’ORTF en 1968.

Récit de Mai 1968, et de la grève à l’ORTF, télévision et Radio France, Marcel Trillat, qui était journaliste de télévision à « 5 colonnes à la une » jusqu’en 1968, raconte le mai 68 de ceux de la télévision, le mai 68 à l’ORTF. Interviewé par Jeanne Menjoulet (Centre d’Histoire sociale des mondes contemporains, CHS).

Ce mouvement social, qui a duré presque deux mois, avait déjà pour but de défendre la liberté de l’information. La différence était bien sûr que les journalistes se battaient contre la mainmise de l’État et non contre les choix d’un industriel devenu propriétaire d’un média.

Le conflit en cours au JDD a aussi pour caractéristique de s’inscrire dans le prolongement de deux autres grèves qui ont déjà mis en évidence la brutalité des méthodes de Vincent Bolloré. Après Itélé en 2016 et Europe 1 en 2021, c’est en effet la troisième rédaction qui se révolte contre cet industriel.

La répétition de ces crises témoigne de la singularité du modèle Bolloré. Cet empire a d’abord pour particularité son extension très importante et le choix de Vivendi de se recentrer sur des activités en lien avec les médias, la publicité ou l’édition. Il est unique également, au moins à l’échelle française, par la radicalité de l’idéologie promue par Vincent Bolloré et par le rapport de force très agressif qu’il institue de manière systématique avec les rédactions.

Une bataille déjà perdue ?

Il est par ailleurs probable, comme en témoignent justement les exemples d’Itélé et d’Europe 1, que la bataille des journalistes du JDD se soldera par une défaite. Les deux grèves précédentes ont en effet connu la même conclusion : les normes éthiques censées encadrer le travail journalistique ont été foulées au pied, et les protections dont bénéficient en principe les rédactions ont été contournées, ou perverties. Les journalistes ont été sommés de se soumettre (et donc d’accepter cette réorientation idéologique) ou de se démettre (et donc de quitter le journal en échange d’une indemnité financière).

Itélé est entré dans sa troisième semaine de grève contre Bolloré et l’arrivée de Jean-Marc Morandini (AFP).

L’attitude inflexible d’Arnaud Lagardère laisse penser qu’il en ira de même pour le JDD. Alors même que la grève a été chaque jour reconduite à plus de 95 % pendant plus d’un mois, la SDJ n’a même pas obtenu l’ajout dans la charte de déontologie d’un paragraphe demandant l’interdiction dans le journal de « propos racistes, sexistes et homophobes ».

À travers le choix de Geoffroy Lejeune, c’est donc bien une profonde réorientation de la ligne éditoriale qui va être imposée à l’ensemble des journalistes qui accepteront de rester.

Des soutiens contrastés

Depuis le début de cette crise, les réactions ont été assez unanimes dans le monde journalistique, en dehors bien sûr des médias détenus par Vincent Bolloré, car la profession voit bien qu’elle est tout entière concernée.

Le soutien du monde politique a cependant été beaucoup plus contrasté. S’il est majoritaire à gauche, il n’est pas pour autant unanime : Jean-Luc Mélenchon a jugé par exemple, dans une note de blog publiée le 15 juillet 2023, que le JDD penchait déjà à l’extrême droite et que les journalistes de l’hebdomadaire sont depuis longtemps habitués à « lécher les pieds du patron ».

De nombreux élus des Républicains se sont eux associés au discours de Reconquête et du Rassemblement national sur la prétendue domination idéologique exercée par la gauche sur les médias. Eric Ciotti s’est ainsi opposé avec virulence à la tribune de soutien à la rédaction du JDD parue dans Le Monde.

Quant à François-Xavier Bellamy, il a ostensiblement défendu la nomination de Geoffroy Lejeune, alors même que ce dernier a été évincé de Valeurs actuelles en raison d’une ligne éditoriale jugée trop marquée à l’extrême droite par l’actionnaire lui-même.

Le plus inquiétant sans doute est que le lectorat semble lui aussi divisé ou simplement indifférent. Ce désintérêt relatif s’explique peut-être par la banalisation du discours de l’extrême droite dans l’espace médiatique, mais elle doit aussi être reliée à l’évolution des ventes du Journal du dimanche. Ces dernières ont en effet fortement baissé au cours des quinze dernières années. D’après les chiffres de l’APCM (Alliance pour les chiffres de la presse et des médias), la diffusion de l’hebdomadaire a même été divisée par deux en un peu plus d’une décennie, passant d’environ 260 000 exemplaires en 2010 à 131 700 exemplaires en 2022. Si cette crise soulève évidemment des questions d’ordre éthique, elle traduit donc aussi l’épuisement d’un modèle économique.

Des dispositifs obsolètes

La situation actuelle montre par ailleurs l’insuffisance des dispositifs dont dispose notre pays en matière de régulation des médias. L’Arcom a encore récemment infligé des sanctions aux chaînes de Vincent Bolloré, et elle pourra se prononcer sur le renouvellement de la fréquence de C8 et CNews en 2025, mais elle n’a pas évidemment vocation à intervenir dans le fonctionnement de la presse écrite.

La loi qui régit la concentration des médias date par ailleurs de 1986 et, même si elle a été aménagée depuis, elle est totalement inadaptée au paysage médiatique qui est le nôtre aujourd’hui. En témoigne par exemple la règle dite des « deux sur trois », qui interdit sous certaines conditions de posséder à la fois un quotidien, une radio et une chaîne de télévision : Vincent Bolloré possède un empire d’une extraordinaire diversité mais il n’a encore racheté aucun quotidien, et n’est donc pas concerné par ce dispositif.

Comme pour mieux nous renvoyer à l’obsolescence de nos règles nationales, les seules limites au rachat de Lagardère par Vincent Bolloré sont venues de l’Europe : la Commission européenne a validé cette OPA, mais elle a lancé une enquête sur une éventuelle prise de contrôle anticipée qui pourrait valoir au groupe Bolloré une amende de presque un milliard d’euros.

Elle a aussi obligé Vivendi à vendre Gala pour acquérir Paris Match afin d’éviter une situation de monopole sur les magazines « people », puisque ce groupe possède également l’hebdomadaire Voici.

Adapter les mécanismes de régulation

La menace représentée par le modèle Bolloré oblige donc de toute évidence à adapter nos mécanismes de régulation. La bonne nouvelle est qu’un consensus semble se dégager sur le sujet au sein d’une partie au moins du monde politique : une proposition de loi transpartisane, réunissant des élus des partis de gauche et de la majorité présidentielle, pourrait être examinée en fin d’année, avec la volonté de renforcer les pouvoirs des collectifs de journalistes face aux actionnaires.

On peut par ailleurs espérer que les États généraux du droit à l’information, qui vont être lancés en septembre, donneront lieu à des initiatives pour renforcer l’indépendance éditoriale des rédactions. Mais dans tous les cas, il sera malheureusement trop tard pour les journalistes du JDD.

Une rédaction face à la tentation réactionnaire

Cette crise pose aussi la question de l’orientation idéologique qu’un nouvel actionnaire peut donner à un journal ayant une histoire et une identité fortes. Ces dernières années – et ce n’est un secret pour personne – la ligne du JDD était dans l’ensemble plutôt favorable à Emmanuel Macron, ce qui n’excluait pas un réel pluralisme interne. De manière plus générale, cet hebdomadaire a toujours cultivé une image de modération qui le situe aux antipodes d’un journal d’opinion tel que Valeurs actuelles.

L’arrivée de Geoffroy Lejeune ne témoigne donc pas seulement de la volonté d’infléchir cette ligne. Elle traduit le choix assumé de l’inverser, en faisant d’un journal traditionnellement proche du pouvoir politique un outil de contestation de ce même pouvoir.

Geoffroy Lejeune incarne en effet mieux qu’aucun autre la tentation réactionnaire à laquelle une partie des médias français ont cédé depuis une dizaine d’années. Ami de jeunesse de Marion Maréchal, il a été un soutien de la première heure d’Eric Zemmour, dont il a imaginé l’élection dès 2015 dans un roman intitulé Une élection ordinaire.

Son ascension rapide dans le monde journalistique au cours de la dernière décennie avait déjà pour origine la nouvelle impulsion donnée à la ligne éditoriale d’un titre historique de la presse française. Il a bénéficié en effet de l’élan qu’a amené Yves de Kerdrel dès son arrivée à la tête de Valeurs actuelles en 2012 : ce dernier a choisi de faire évoluer un hebdomadaire jusque là assez conservateur vers une idéologie beaucoup plus radicale. Devenu à son tour directeur de la rédaction en 2016, Geoffroy Lejeune a prolongé et accentué ce glissement.

À partir des années 2010, Valeurs actuelles a ainsi multiplié les unes provocatrices sur l’« invasion » musulmane, sur l’« ensauvagement » des banlieues ou sur les « barbares » venus de l’étranger. Autour de Geoffroy Lejeune, une très jeune rédaction s’est constituée et a su investir les plateaux de télévision, à commencer par ceux de CNews. Or, on sait déjà qu’à l’image de Charlotte d’Ornellas, plusieurs de ces journalistes sont destinés à rejoindre Geoffroy Lejeune au sein de la nouvelle rédaction du JDD.

Charlotte d’Ornellas et Geoffroy Lejeune invités par l’ISSEP, institution fondée par Marion Maréchal, 2020.

Le lourd héritage du journalisme d’extrême droite

Les défenseurs de son bilan à la tête de Valeurs actuelles rappellent, à juste titre, la légitimité du journalisme d’opinion. Mais dans le cas de Valeurs actuelles, du moins depuis le virage éditorial opéré ces dernières années, il ne s’agit pas de n’importe quelle opinion : obsédés par la désignation d’un ennemi de l’intérieur qui menacerait la cohésion de la nation, Geoffroy Lejeune et son équipe ont mis à l’honneur un imaginaire raciste et xénophobe qui leur a valu plusieurs condamnations judiciaires, en 2015 et en 2022 notamment. Cet imaginaire ne vient pas de nulle part et il a même déjà connu son heure de gloire dans la presse française : entre la Belle Époque et la Seconde Guerre mondiale, toute une tradition journalistique s’est appuyée sur le recours à des caricatures et à des unes provocatrices pour stigmatiser des minorités prétendument inassimilables.

Bien sûr, la rédaction de Valeurs actuelles ne revendique jamais ouvertement cet héritage encombrant. Mais le candidat qu’elle a soutenu avec ardeur lors de la dernière élection présidentielle apparaît comme un trait d’union assumé entre ces deux périodes de l’histoire de France en général et de l’histoire de la presse en particulier. Éric Zemmour n’a eu de cesse en effet de manifester son admiration pour Charles Maurras et plus encore pour Jacques Bainville, qui a été jusqu’à sa mort l’une des figures les plus en vue de L’Action française.

L’Action française du 14 février 1936, annonçant les funérailles de Bainville. Gallica/BNF

Dans Face à l’info, émission qui lui aura servi de rampe de lancement vers la présidentielle, il s’est en outre ouvertement interrogé à plusieurs reprises sur l’innocence de Dreyfus et sur le rôle joué par Zola dans cette affaire. « C’est trouble cette histoire aussi » a-t-il notamment déclaré le 29 septembre 2020, dans une émission où il a également estimé que le « J’accuse » de Zola et la victoire des dreyfusards ont contribué à la désorganisation de l’armée en 1914. Il est revenu sur le sujet quelques jours plus tard, en affirmant dans l’émission du 15 octobre 2020 : « En plus l’étude graphologique est assez, comment dire, parlante… on ne saura jamais. » En distillant un tel soupçon devant des centaines de milliers de téléspectateurs, Eric Zemmour a renoué avec les mensonges et avec les obsessions de la presse antidreyfusarde.

La Libre Parole illustrée, 15 décembre 1894. Archive, Fourni par l'auteur
Psst… ! 23 juillet 1898. Fourni par l'auteur
La Libre Parole, 10 septembre 1899. Fourni par l'auteur
Planche n°4 de la série Le Musée des Horreurs (1899/1900), par Victor Lenepveu. Victor Lenepveu, Fourni par l'auteur

Depuis la Libération, l’extrême droite médiatique n’avait évidemment pas disparu mais elle était tenue à l’écart de la presse « mainstream ». Elle occupe à nouveau le devant de la scène, et le combat idéologique que mène Vincent Bolloré lui permet de jouer les premiers rôles à la télévision comme dans la presse écrite. Cela explique sans doute la résistance désespérée de la rédaction du Journal du dimanche aujourd’hui : instruite par l’exemple d’Itélé et d’Europe 1, elle sait très bien ce que signifie l’arrivée des signatures venues de Valeurs actuelles.

Les quotidiens nationaux ou la possibilité d’une mue

Le basculement prévisible du JDD vers cette forme de journalisme identitaire ne peut donc qu’inquiéter. D’une manière plus générale, les grands journaux fondés à la Libération ont aujourd’hui perdu une part de leur rayonnement et de leur influence. Leur domination avait déjà été largement battue en brèche par la montée en puissance de la télévision à partir des années 1960, et elle tend à s’estomper encore davantage depuis les débuts de la révolution numérique.

La presse magazine est de loin le secteur le plus touché par cette désaffection. Le cas du JDD est en effet loin d’être isolé : faute d’avoir suffisamment anticipé le passage au digital, les hebdomadaires connaissent une crise profonde de leur modèle économique, ce qui affecte leurs ventes comme leur capacité à influencer l’opinion publique. Cette fragilité a favorisé l’arrivée de nouveaux acteurs, à commencer bien sûr par Vincent Bolloré. Avant de prendre possession du Journal du dimanche et de Paris Match, ce dernier a notamment profité du désengagement de Bertelsmann pour acquérir la vingtaine d’hebdomadaires de Prisma Media.

Vincent Bolloré n’est cependant pas le seul dans ce cas, puisque le groupe Reworld Media s’est fait une spécialité de racheter des magazines en difficulté en les vidant de leur substance : à défaut d’infléchir la ligne éditoriale de ces titres, le nouvel actionnaire les transforme de manière systématique en journaux « low-cost » en ayant recours à des agences extérieures et en multipliant les publicités déguisées. Pour Reworld Media et Vivendi, les journaux sont ainsi avant tout des marques médiatiques, que l’on peut détourner de leur fonction originelle après avoir provoqué le départ de la majeure partie des journalistes.

Il ne faut pas pour autant désespérer de la presse papier car la situation des quotidiens nationaux est heureusement plus encourageante. Le Monde, Le Figaro et dans une moindre mesure Libération ont en effet réussi à négocier la transition numérique : à la fin de l’année 2021, Le Monde a même dépassé pour la première fois le cap des 500000 abonnés, en battant un record de diffusion datant de 1979.

Si l’on peut regretter qu’aucun de ces titres ne soit indépendant d’un point de vue économique, à l’inverse d’un “pureplayer” comme Mediapart, la situation de ces rédactions n’a rien de commun avec les conditions de travail auxquelles les journalistes sont soumis dans les médias détenus par Vincent Bolloré.

La presse écrite dans son ensemble vit donc une situation difficile, et sa faiblesse fait d’elle la proie de prédateurs qui peuvent retourner contre elle son histoire, son éthique et ses valeurs. Il est probable que l’empire de Vincent Bolloré continuera à s’étendre, et que d’autres médias verront leur ligne éditoriale brutalement remise en cause par l’arrivée de figures comme Geoffroy Lejeune. Mais le pire, dans la crise que traverse aujourd’hui le Journal du dimanche, serait de mettre tous les titres de presse sur le même plan.The Conversation

Alexis Lévrier, Historien de la presse, maître de conférences, chercheur associé au GRIPIC, Université de Reims Champagne-Ardenne (URCA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.