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Voir mais ne pas croire : l’impact des deepfakes sur notre perception de la réalité

deepfake


Par Stéphanie Gauttier, Grenoble École de Management (GEM) et Sylvie Blanco, Grenoble École de Management (GEM)

Les trucages réalisés grâce aux intelligences artificielles déforment notre vision de la réalité, affectant nos comportements de consommateurs et de citoyens.


En 2022, la télévision ukrainienne, hackée, a diffusé un hypertrucage (ou deepfake) du président ukrainien Zelensky annonçant qu’il rendait les armes, ce qui aurait pu transformer la réalité du champ de bataille. En mai 2023, une image représentant Le Pentagone avec un nuage de fumée a provoqué une chute de 0,29 % des cours de bourse du S&P500, nécessitant un démenti officiel du ministre de la Défense américain. À Hongkong, un employé a transféré 25 millions de dollars en pensant suivre des ordres des directeurs de son entreprise avec qui il avait eu un appel en visioconférence. En réalité, il n’avait jamais eu le moindre humain face à lui.

Ces images sont des deepfakes, c’est-à-dire des contenus ultraréalistes mais qui ne représentent pas la réalité, voire l’altèrent, et qui peuvent donc déformer notre vision du monde.

Ces hypertrucages — images, vidéos et même contenus interactifs — mobilisent notre ouïe, notre vue, notre participation. Ils sont créés en superposant à des images réelles des données qui ne le sont pas grâce à des algorithmes de machine learning combinés à des logiciels de cartographie faciale, et peuvent être rendus encore plus performants grâce à l’intelligence artificielle générative.

Ainsi, certains outils tels que Speechify, démocratisés en ligne, permettent de faire dire n’importe quoi à quelqu’un si l’on dispose d’un enregistrement de 30 secondes de sa voix. Les contenus créés sont si réalistes qu’ils peuvent tromper même ceux qui estiment pouvoir les détecter, rendant difficile la distinction entre le vrai et le faux.

En somme, aujourd’hui, voir n’est plus croire : les images, vidéos et autres contenus fabriqués peuvent être indiscernables des contenus authentiques. Ce phénomène pose de sérieux défis pour la société.

Manipuler les consommateurs : des canons de beauté à l’hégémonie culturelle

Les images de mannequins utilisées dans les campagnes publicitaires de certaines grandes marques sont générées par des systèmes d’intelligence artificielle. Elles véhiculent une certaine idée de la beauté et des normes esthétiques souvent inatteignables dans le monde réel.

Au-delà d’une esthétique qui pourrait simplement caractériser les contenus générés et modifiés par intelligence artificielle, les mannequins et influenceurs articifiels créés par hypertrucages cherchent à s’insérer dans le monde réel comme s’ils étaient des humains. Incognito Influencer, un influenceur virtuel hypertruqué, est apparu sur les images de toutes les fashion weeks en 2023 alors que personne ne l’y a rencontré. Aitana Lopez, mannequin hypertruqué, possède ses propres réseaux sociaux.

Dans ces cas-ci, il ne s’agit pas de générer ponctuellement une image « lisse » pour vendre un produit, mais de mettre en scène une personnalité virtuelle pour qu’elle influence les humains dans le monde physique.

Il n’y a pas de limite à ce que l’on peut faire faire à ces agents hypertruqués, puisqu’ils n’existent pas. En ce sens, les hypertrucages peuvent véhiculer des modèles de vie quotidienne irréalistes, qui peuvent accentuer le mal-être de ceux qui chercheraient les mêmes modes de vie.

En cela, la recherche en marketing considère que les hypertrucages sont différents des mécanismes de publicité traditionnels. Les images hypertruquées peuvent être tellement inspirantes que les individus peuvent y croire directement sans chercher à trop les comprendre. Plus les hypertrucages sont riches (par exemple en véhiculant de l’information au-delà d’une simple photographie mais par l’intermédiaire d’un contenu vidéo), plus les consommateurs sont enclins à vouloir acheter les produits liés. Pour autant, cela ne signifie pas que les marques ne doivent pas y mettre des limites : les consommateurs qui n’ont pas détecté l’hypertrucage mais apprennent qu’ils ont été trompés ont ensuite moins envie d’acheter des produits de cette marque.

Enfin, les outils d’intelligence artificielle utilisés pour générer les hypertrucages reflètent et amplifient les biais de nos sociétés. Par exemple, il y a huit ans, une IA invitée à juger un concours de beauté a discriminé les personnes à la peau noire. Aujourd’hui encore, le moteur de recherche Bing montre presque exclusivement des bébés caucasiens aux yeux bleus lorsqu’on recherche des images de « beautiful babies ». Ceci laisse supposer que les influenceurs virtuels hypertruqués puissent présenter uniquement certaines ethnies et visions de la beauté comme « inspirantes » esthétiquement et socialement.

Les hypertrucages peuvent ébranler la vie politique

Les hommes et femmes politiques peuvent faire l’objet de parodies modernes grâce aux hypertrucages. En 2023, Clad 3815 a fait intervenir sur sa chaîne Twitch les leaders politiques français pour une session interactive sous forme d’hypertrucage, à visée divertissante.

Toutefois, le contenu généré par IA, s’il n’est pas annoncé comme tel, peut être manipulateur, puisqu’il laisse à penser qu’il montre la réalité quand ce n’est pas le cas.

Par exemple, pour le Nouvel An 2024, un membre du parti présidentiel français a diffusé un hypertrucage sur X représentant Marine Le Pen souhaitant la bonne année en russe, sans indiquer qu’il s’agissait d’un montage, ce qui peut affecter la vision que l’on a de Marine Le Pen, et, ou, sembler divertissant eu égard aux débats sur la position de son parti politique vis-à-vis de la Russie.

Les hypertrucages politiques affectent effectivement notre vision du monde : des expérimentations ont montré que les deepfakes peuvent convaincre jusqu’à 50 % du public américain de scandales qui n’ont jamais eu lieu.

Mais nous ne sommes pas tous égaux face à ces manipulations. Par exemple, les individus les plus intéressés par la politique seront mieux à même de détecter ces hypertrucages que d’autres, ce qui pourrait s’expliquer par leur connaissance générale des informations politiques, leur compétence développée à les analyser, et leur exposition accrue à ce type de contenu.

En revanche, ceux qui ne reconnaissent pas ces hypertrucages peuvent voir leurs opinions politiques affectées. En effet, une fois qu’un individu est confronté à un deepfake qui représente un homme ou une femme politique, l’opinion qu’a cet individu du politique en question tend à se détériorer, alors que son opinion du parti politique représenté ne change pas. Si l’hypertrucage est présenté à des individus qui ont déjà une mauvaise opinion du parti politique représenté, leur avis devient plus négatif tant concernant le parti que l’homme ou la femme politique en question après avoir vu l’hypertrucage. Ceci signifie que les hypertrucages peuvent être utilisés pour manipuler les opinions avec des campagnes d’affichage ciblé des hypertrucages.

L’intelligence artificielle générative : vers des usages responsables

Si l’on est optimiste, on peut penser que l’intelligence artificielle générative permet de créer des contenus éducatifs, comme des vidéos de personnages historiques racontant l’histoire de manière captivante ou de reconstituer des événements historiques.

Elle peut également permettre l’émergence de nouveaux services. Certains explorent l’idée de l’utiliser pour accompagner des personnes dans le deuil. La différence entre un hypertrucage et une simple utilisation de l’intelligence artificielle générative est faite en fonction de l’objectif de la génération du contenu : l’hypertrucage est lié à l’idée de tromper et de manipuler. Si des usages responsables de l’intelligence artificielle générative sont possibles, il est important de les promouvoir, et d’encadrer les déviances possibles.

Dans ce sens, la réflexion sur l’encadrement des hypertrucages a été soulevée dès 2019 à l’Assemblée nationale française, et les parties prenantes se responsabilisent : les images générées par IA sur Google sont tatouées depuis 2023, une technique que la firme a appliquée en 2024 à ses contenus vidéos, notamment ceux créés sur Gemini et via ses chatbots. En 2023, Twitch a annoncé l’interdiction de la diffusion de deepfakes à caractère pornographique. En 2024, la Californie s’est dotée d’une loi contre la génération d’hypertrucages dans le cadre des élections.

Cet article fait suite à la publication du livre blanc « IA générative et hypertrucages » pour la région Auvergne Rhône Alpes. Le livre blanc a été coordonné par P. Wieczorek et S. Blanco. Il a reçu les contributions de L. Bisognin, S. Blanco T. Fournel, D. Gal-Regniez, S. Gauttier, S. Guicherd, A. Habrard, E. Heidsieck, E. Jouseau, S. Miguet, I. Tkachenko, K. Wang, et P. Wieczorek.The Conversation

Stéphanie Gauttier, Professeur Associée en Systèmes d'Information, Responsable de l'équipe de recherche 'Systèmes d'Information pour la société' Chaire Digital Organization & Society, Grenoble École de Management (GEM) et Sylvie Blanco, Professeur de Management de la Technologie et de l’Innovation à GEM, Co-directrice Programme Formation de l'Institut de Recherche Technologique Nanoelec, Grenoble École de Management (GEM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Au Brésil, des caméras automatiques révèlent que le peuple isolé des Massacos prospère

Masacos

 

À l’heure des satellites d’observation de la Terre toujours plus perfectionnés, il n’existe plus beaucoup de terra incognita sur notre planète. Et pourtant, il se trouve encore des contrées qui gardent leurs mystères comme l’Arctique et l’Antarctique, des endroits où l’Homme repousse ses limites en organisant de spectaculaires expéditions dont le point départ est parfois le fruit du hasard.

On se rappelle qu’en 2008 des scientifiques britanniques du Royal Botanic Garden de Kew en mettant au jour une forêt jusqu’alors inconnue et recélant des espèces jamais observées sur les contreforts du mont Mabu, au nord du Mozambique… et cela grâce à Google. Son logiciel vedette d’images satellites Google Earth avait permis aux chercheurs de déceler une zone colorée différemment, qui les a conduits à finalement découvrir un vaste domaine forestier de quelque 80 km².

La population des Massacos a au moins doublé depuis le début des années 1990

La technologie est aujourd’hui l’alliée de découvertes ou de confirmations et cette semaine, c’est grâce à elle que l’on a découvert qu’une peuplade de la forêt amazonienne brésilienne, les Massacos, prospérait. Des images d’un groupe d’hommes, prises par des caméras automatiques entre 2019 et 2024 dans la forêt tropicale et publiées par les quotidiens britannique The Guardian et brésilien O Globo, viennent de révéler que cette communauté isolée semble se développer malgré la pression des éleveurs et l’empiètement illégal sur l’Amazonie. En dépit de cette pression incessante exercée par l’industrie agroalimentaire, les bûcherons, les mineurs et les trafiquants de drogue, la population des Massacos a au moins doublé depuis le début des années 1990 – pour atteindre 200 à 250 personnes – selon la Fondation nationale des peuples autochtones du Brésil (Funai). « Aujourd’hui, grâce aux photos détaillées, il est possible de voir la ressemblance avec le peuple Sirionó, qui vit sur la rive opposée du fleuve Guaporé, en Bolivie », explique au Guardian Altair Algayer, un agent de la Funai. « Mais nous ne pouvons toujours pas dire qui ils sont. Il y a encore beaucoup de mystères. ».

Selon un projet de rapport du Groupe de travail international sur les peuples autochtones en situation d’isolement et de premier contact, 61 groupes autochtones vivent dans la région de l’Amazonie et du Gran Chaco, et 128 autres n’ont pas encore été confirmés par les autorités.

Diversité

L’auteur du rapport, Antenor Vaz, l’un des premiers à mettre en place la politique d’isolement et de premier contact des Massacos en 1988, indique que le Pérou et la Colombie disposent d’une législation solide de protection, bien plus que le Brésil.

Il est pourtant important de préserver ces peuples autochtones dont certains ont été décimés après un contact avec la civilisation moderne. « L’humanité est constamment aux prises avec deux processus contradictoires dont l’un tend à instaurer l’unification, tandis que l’autre vise à maintenir ou à rétablir la diversification » disait Clade Lévi-Strauss, l’auteur de Tristes tropiques. Préserver la diversité est plus que jamais essentiel pour l’humanité.

OpenAI obtient des résultats comparables à ceux d’un humain sur un test évaluant l’« intelligence générale »


OLaLa Merkel/Shutterstock
Par Michael Timothy Bennett, Australian National University et Elija Perrier, Stanford University

Un nouveau modèle d’intelligence artificielle (IA) vient d’obtenir des résultats comparables à ceux d’un humain lors d’un test conçu pour mesurer l’« intelligence générale » — des résultats bien meilleurs que les IA précédentes. Que sait-on précisément de cette avancée, et que signifie-t-elle ?


Le 20 décembre 2024, le système o3 d’OpenAI a obtenu 85 % au test de référence ARC-AGI, ce qui est nettement supérieur au meilleur résultat obtenu par l’IA précédente (55 %) et équivalent aux résultats humains moyens. o3 a également obtenu de bons résultats à un test de mathématiques très difficile.

Créer une intelligence artificielle « générale » est l’objectif déclaré de tous les grands laboratoires de recherche sur l’IA. L’annonce récente d’OpenAI semble indiquer que l’entreprise vient d’accomplir une prouesse dans cette direction. (ndlt : L’abréviation francophone d’« intelligence artificielle générale » est « IAG » mais ce sigle est parfois utilisé pour parler d’intelligence artificielle générative, qui est une famille particulière de systèmes d’intelligence artificielle, exploitant notamment l’apprentissage profond, et dont ChatGPT est le membre le plus médiatique.)

Même si un certain scepticisme est de mise, de nombreux chercheurs et développeurs en IA ont le sentiment que les lignes sont en train de bouger : la possibilité d’une intelligence artificielle générale semble plus tangible, plus actuelle qu’ils et elles ne le pensaient jusqu’à présent. Qu’en est-il ? Tentons de décrypter cette annonce.

Généralisation et intelligence artificielle

Pour comprendre ce que signifie le résultat obtenu par o3 d’OpenAI, il faut se pencher sur la nature du test ARC-AGI qu’o3 a passé.

Il s’agit d’un test évaluant la « sample efficiency » d’un système d’IA (ndlt : parfois traduit par « efficacité en données »), c’est-à-dire sa capacité à s’adapter une situation nouvelle, ou, en termes plus techniques, la capacité d’un modèle de machine learning à obtenir des bonnes performances avec un apprentissage basé sur peu de données.

En effet, l’apprentissage de ces modèles est normalement basé sur de très grands ensembles de données, ce qui les rend coûteux à entraîner. Un système d’IA comme ChatGPT (GPT-4) n’est pas très « efficace en données » : il a été entraîné sur des millions d’exemples de textes humains, d’où il a tiré des règles probabilistes qui lui dictent les suites les plus probables de mots. Cette méthode est efficace pour générer des textes généralistes ou d’autres tâches « courantes » ; mais dans le cas de tâches peu courantes ou plus spécialisées, le système est moins performant car il dispose de peu de données pour chacune de ces tâches.

Tant que les systèmes d’IA ne pourront pas apprendre à partir d’un petit nombre d’exemples (d’un petit ensemble de données) — c’est-à-dire démontrer une certaine « efficacité en données » —, ils ne pourront pas s’adapter aux situations plus rares, ils ne seront utilisés que pour les tâches très répétitives et celles pour lesquelles un échec occasionnel est tolérable.

La capacité à résoudre avec précision des problèmes inconnus ou nouveaux à partir de peu de données s’appelle la « capacité de généralisation ». Elle est considérée comme un élément nécessaire, voire fondamental, de l’intelligence.

Grilles et motifs

C’est pour cela que le test de référence ARC-AGI, qui évalue l’intelligence « générale », utilise de petits problèmes de grilles comme celui présenté ci-dessous. À partir d’un nombre très restreint d’exemples, la personne ou l’IA testée doit trouver le modèle qui transforme la grille de gauche en la grille de droite. C’est bien l’« efficacité en données » qui est évaluée ici.

Plusieurs motifs de carrés colorés sur un fond de grille noire
Un exemple de tâche du test de référence ARC-AGI. ARC Prize

Chaque exercice commence par fournir trois exemples, desquels il faut extraire des règles, qui « généralisent » les trois exemples… et permettent de résoudre le quatrième.

Cela ressemble beaucoup à des tests de QI.

Trouver les règles nécessaires et suffisantes pour s’adapter

Nous ne savons pas exactement comment OpenAI a procédé, mais les résultats mêmes du test suggèrent que le modèle o3 est très adaptable : à partir de quelques exemples seulement, il a trouvé des règles généralisables qui lui ont permis de résoudre les exercices.

Pour s’attaquer à ce type d’exercice, il faut trouver les règles nécessaires et suffisantes pour résoudre l’exercice, mais ne pas s’infliger de règles supplémentaires, qui seraient à la fois inutiles et contraignantes. On peut démontrer mathématiquement que ces règles minimales sont la clef pour maximiser sa capacité d’adaptation à de nouvelles situations.

Qu’entendons-nous par « règles minimales » ? La définition technique est compliquée, mais les règles minimales sont généralement celles qui peuvent être décrites dans des énoncés plus simples.

Dans l’exemple ci-dessus, la règle pourrait être exprimée ainsi : « Toute forme comportant une ligne saillante se déplacera jusqu’à l’extrémité de cette ligne et recouvrira toutes les autres formes avec lesquelles elle se chevauchera dans sa nouvelle position ».

Recherche de chaînes de pensée ?

Bien que nous ne sachions pas encore comment OpenAI est parvenu à ce résultat, il semble peu probable que les ingénieurs aient délibérément optimisé le système o3 pour trouver des règles minimales — mais o3 a bien dû trouver ces règles.

Nous savons qu’OpenAI a commencé par leur version générique du modèle o3 (qui diffère de la plupart des autres grands modèles de langage, car il peut passer plus de temps à « réfléchir » à des questions difficiles) et l’a ensuite entraîné spécifiquement pour passer le test ARC-AGI.

Le chercheur français en IA François Chollet, qui a conçu le test de référence (ndlt : et qui travaillait chez Google jusqu’à récemment), estime qu’o3 recherche différentes « chaînes de pensée » décrivant les étapes à suivre pour résoudre la tâche. (ndlt : Une « chaîne de pensée » est une stratégie exploitée en IA, qui mimique une stratégie humaine consistant à décomposer un problème complexe en petites unités plus simples, amenant pas à pas à une solution globale.)

o3 choisirait ensuite la « meilleure » chaîne de pensée en fonction d’une règle définie de façon relativement pragmatique et vague, dans une approche « heuristique ».

Cette stratégie ne serait pas très différente de celle utilisée par le système AlphaGo de Google pour chercher différentes séquences de mouvements possibles à même de battre le champion du monde de go en 2016.

On peut considérer ces chaînes de pensée comme des programmes qui sont adaptés aux exemples et permettent de les résoudre. Bien sûr, si o3 exploite bien une méthode similaire à celle utilisée dans AlphaGo, il a fallu fournir à o3 une heuristique, ou règle souple, pour lui permettre de déterminer quel programme était le meilleur. Car des milliers de programmes différents, apparemment aussi valables les uns que les autres, pourraient être générés pour tenter de résoudre les trois exemples. On pourrait imaginer une heuristique qui « sélectionne le programme minimal » ou bien qui « sélectionne le programme le plus simple ».

Toutefois, s’il s’agit d’un mécanisme similaire à celui d’AlphaGo, il suffit de demander à une IA de créer une heuristique. C’est ce qui s’est passé pour AlphaGo : Google a entraîné un modèle à évaluer différentes séquences de mouvements comme étant meilleures ou pires que d’autres.

Ce que nous ne savons toujours pas

La question qui se pose donc est la suivante : est-on vraiment plus proche de l’intelligence artificielle générale ? Si o3 fonctionne comme on vient de le décrire, le modèle sous-jacent n’est peut-être pas beaucoup plus performant que les modèles précédents.

Les concepts que le modèle apprend de données textuelles (ou plus généralement du langage humain) ne permettent peut-être pas davantage de généralisation qu’auparavant. Au lieu de cela, nous pourrions simplement être en présence d’une « chaîne de pensée » plus généralisable, découverte grâce aux étapes supplémentaires d’entraînement d’une heuristique spécialisée pour le test en question aujourd’hui.

On y verra plus clair, comme toujours, avec davantage de recul et d’expérience autour de o3.

En effet, on ignore presque tout au sujet de ce système : OpenAI a fait des présentations aux médias assez limitées, et les premiers tests ont été réservés à une poignée de chercheurs, de laboratoires et d’institutions spécialisées dans la sécurité de l’IA.

Pour évaluer le véritable potentiel d’o3, il va falloir un travail approfondi, notamment pour déterminer à quelle fréquence il échoue et réussit.

C’est seulement quand o3 sera réellement rendu public que nous saurons s’il est à peu près aussi adaptable qu’un humain moyen.

Si c’est le cas, il pourrait avoir un impact économique énorme et révolutionnaire, et ouvrir la voie à une nouvelle ère d’intelligence artificielle, capable de s’améliorer d’elle-même. Nous aurons besoin de nouveaux critères pour évaluer l’intelligence artificielle générale elle-même, et d’une réflexion sérieuse sur la manière dont elle devrait être gouvernée.

Si ce n’est pas le cas, o3 et son résultat au test ARC-AGI resteront un résultat impressionnant, mais nos vies quotidiennes resteront sensiblement les mêmes.The Conversation

Michael Timothy Bennett, PhD Student, School of Computing, Australian National University et Elija Perrier, Research Fellow, Stanford Center for Responsible Quantum Technology, Stanford University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cyber-ingérence : les leçons de l’épopée du « candidat TikTok » en Roumanie

Georgescu


Par Radu Vranceanu, ESSEC

La possibilité qu’un État malveillant ait cherché à influencer le résultat de la récente présidentielle en Roumanie, finalement invalidée et qui sera organisée de nouveau début 2025, ne peut être écartée. Les pays occidentaux pourraient en tirer des enseignements pour lutter contre la désinformation stratégique à laquelle ils sont exposés depuis quelques années.


La Roumanie avait organisé le premier tour de l’élection présidentielle le dimanche 24 novembre 2024. Inspiré de la Constitution française, il s’agit d’un scrutin uninominal à deux tours : au premier tour, le nombre de candidats n’est pas limité ; au second, seuls les deux premiers à l’issue du premier peuvent concourir.

En Roumanie, cinq partis établis – AUR (droite nationaliste), PNL (centre droit), PSD (sociaux-démocrates), UDMR (parti de la minorité hongroise), USR (centre) – disposent chacun d’une base territoriale solide. À la veille des élections, leurs candidats étaient donnés favoris par tous les instituts de sondage. Or, à la surprise générale, c’est le candidat indépendant Calin Georgescu qui est arrivé en tête avec 22,9 % des suffrages, suivi par Elena Lasconi (USR), qui a obtenu 19,2 %. Georgescu semble avoir attiré tout particulièrement les jeunes, les habitants des campagnes et des petites villes, de niveau d’éducation intermédiaire.

Une campagne électorale atypique

Georgescu n’a pas mené une campagne électorale classique. Tandis que les supporters des autres candidats collaient des affiches et que les candidats eux-mêmes s’affrontaient sur les plateaux de télévision avec des programmes plus ou moins réalistes, accompagnés des invectives « traditionnelles » et d’accusations réciproques de corruption, lui a choisi comme principal canal de communication… TikTok, le réseau social préféré des adolescents.

Créée en 2016 par Zhang Yiming, l’application a été commercialisée et développée à partir de 2017 par la société chinoise Beijing ByteDance Technology, avec l’idée de diffuser de courtes vidéos divertissantes, de 60 secondes tout au plus. À l’origine, celles-ci privilégiaient l’imitation de chanteurs connus. Aujourd’hui, les vidéos publiées incluent des participations à des défis plus ou moins absurdes, des recommandations en tout genre, ou encore des autoportraits plus ou moins narcissiques. Des fonctionnalités comme les « hashtags » ou les « likes » permettent de filtrer la recherche de contenu, et le système intègre une messagerie. L’application offre également la possibilité d’alimenter son compte en monnaie virtuelle et d’effectuer des transferts vers d’autres utilisateurs via des « lives ». Il s’agit, en pratique, d’une forme de cryptomonnaie dont les transactions sont intraçables.

Les États-Unis estiment que la capacité de TikTok, société étrangère, à collecter des informations sur des millions d’utilisateurs américains et à influencer leurs choix constitue une menace à la sécurité nationale, et ont sommé TikTok de transférer le contrôle de l’application à des entreprises américaines ou de quitter le pays. Le réseau social chinois conteste cette décision devant les tribunaux.

En novembre 2024, 8,9 millions de Roumains, sur une population de 19 millions de personnes, utilisent régulièrement TikTok. Il s’agit de la proportion d’utilisateurs la plus élevée de l’UE. Le réseau attire essentiellement des personnes âgées de 18 à 35 ans.

Il faut le reconnaître, pour réussir sur les réseaux sociaux, Calin Georgescu, ancien haut fonctionnaire, a la figure de l’emploi. La soixantaine, cheveux gris coupés court, bronzé, il aurait pu faire carrière à Hollywood. Sur son compte TikTok, il a publié plusieurs vidéos au visuel attrayant, qui ressemblent à s’y méprendre aux images de propagande de Vladimir Poutine : le candidat à cheval (blanc !), nageant dans un lac de montagne, pratiquant le judo, à l’église le dimanche… Pour ce qui concerne son message, il a opté pour la concision (et d’ailleurs sur TiKTok, on n’a pas trop le choix) : la corruption, ce n’est pas bien ; plus de pouvoir d’achat, c’est bien ; la patrie, c’est important ; la paix, c’est bien ; la guerre, c’est mal ; que Dieu protège la Roumanie.

Mais le phénomène Georgescu ne se résume pas à un compte TikTok et à des vidéos choc. Il a bien un programme et des opinions qui sont apparues au grand jour après son succès au premier tour.

Le programme derrière le phénomène des réseaux sociaux

Admirateur de Vladimir Poutine, il critique systématiquement le soutien de la Roumanie à l’Ukraine agressée depuis 2022 par la Russie. Il aimerait voir la Roumanie prendre ses distances avec l’OTAN, dont elle est membre depuis 2004. Ses déclarations contenant des opinions favorables sur la Légion de l’Archange Michel, mouvement d’inspiration nazie des années 1930-1940, lui ont valu une enquête pénale en 2022, classée sans suite pour une sorte de vide législatif.

En matière d’économie, il a la nostalgie de la propriété d’État sur les ressources naturelles, probablement une idée inspirée par sa formation d’ingénieur agricole du temps de la planification centralisée.

Par ailleurs, hautement mystique, il se réfère à Dieu dans les phrases les plus banales. Adepte des théories du complot dans tous les sens, il explique sérieusement que les pyramides égyptiennes « n’ont pas encore révélé leur vraie raison d’être » et que, bien sûr, les astronautes de la NASA n’ont jamais touché le sol lunaire.

Comment expliquer le succès populaire d’un candidat si « sulfureux » ? Trois causes principales peuvent être évoquées.

D’abord, le vote en sa faveur est un vote de protestation contre les partis traditionnels, empêtrés depuis des années dans des conflits incessants et des accusations mutuelles de corruption, sur fond d’instabilité politique marquée par de nombreux changements de gouvernement. Georgescu apparaît dès lors comme le candidat du « renouveau », « anti-système », un discours largement relayé par certaines chaînes de télévision. Le candidat du parti nationaliste AUR, George Simion (13,86 % des voix au premier tour de la présidentielle), a probablement bénéficié d’un effet similaire.

Ensuite, la situation économique difficile du pays, marquée par de nombreuses crises – la pandémie de Covid-19, la guerre en Ukraine, la hausse des prix de l’énergie et une inflation persistante depuis 2022 – a contribué à une montée de la pauvreté. Ces mêmes facteurs alimentent la montée du populisme à travers l’ensemble de l’Europe, dans des sociétés de plus en plus polarisées.

Last but not least : Georgescu semble avoir profité d’une ingérence étrangère en sa faveur. C’est cet argument qui a motivé la décision prise par la Cour constitutionnelle d’invalider le résultat du premier tour de la présidentielle. Regardons-y de plus près.

Des suspicions d’ingérence étrangère

Dans les deux semaines précédant le premier tour, une campagne publicitaire massive en faveur de Georgescu a déferlé sur TikTok. Les vidéos mettant en scène le candidat et répétant en boucles ses messages électoraux sont rapidement devenues « virales ».

Son compte TikTok a été créé en 2022. Si en septembre 2024 il comptait 31 800 followers, au jour des élections, ce nombre était monté à 260 000 – beaucoup, certes, mais seulement la moitié de ceux du candidat d’extrême droite George Simion. En revanche, le nombre de visualisations des messages de Gerogescu a explosé. Sur les deux mois précédant le 18 novembre, son compte avait obtenu 92,8 millions vues ; au 22 novembre, il avait enregistré 52 millions de vues supplémentaires, une croissance anormale sans une coordination externe selon les experts roumains en réseaux sociaux.

Georgescu assurait n’avoir pas dépensé un seul euro pour sa campagne, et affirmait que la diffusion massive de ses clips sur TikTok reflétait un engouement spontané pour son projet. Mais les informations publiées par la présidence roumaine entre les deux tours jettent un doute sur ces déclarations. Selon les autorités, l’action a été initiée, lancée et coordonnée par Moscou, suivant un plan désormais bien rodé de guerre hybride de désinformation et manipulation.

Concrètement, des centaines, voire des milliers de comptes TikTok favorables à Georgescu furent ouverts à la veille du premier tour et des influenceurs furent « embauchés » via des sociétés publicitaires (comme « FameUp ») pour promouvoir les hashtags du candidat, afin de rabattre les utilisateurs vers les comptes affiliés à Georgescu, où ils trouvaient les images et messages de campagne. Selon les estimations des autorités roumaines, les sommes engagées pour ces activités approchaient le million d’euros.

En parallèle avec cette campagne éclair, sa cote est passée d’inexistante à la mi-octobre à un maigre 4 % à la mi-novembre… pour atteindre les 22,9 % des suffrages exprimés deux semaines plus tard.

La situation était suffisamment préoccupante pour que le Département d’État américain exprime de forts doutes quant à la qualité de ces élections. Des parlementaires européens ont demandé à TiKTok de collaborer pour faire la lumière sur ce cas de manipulation présumée. Interrogée entre les deux tours, TikTok a affirmé avoir mené toutes les vérifications et ne pas pouvoir confirmer l’hypothèse de la manipulation. Les experts roumains interrogés sur le sujet indiquent toutefois que ce type de contrôle interne est très difficile à mettre en œuvre.

Le jeudi 5 décembre, le Parquet général roumain s’est saisi pour enquêter sur des infractions pénales, notamment la fraude électorale, le blanchiment d’argent et la corruption des électeurs. Cependant, sachant que le temps de la justice est toujours long, cette décision intervenait alors que le second tour de l’élection présidentielle était prévu seulement trois jours plus tard, le 8 décembre. En cas de victoire de Georgescu, il était fort probable que ces enquêtes soient freinées, voire abandonnées. Face à ces soupçons de manipulation, la Cour constitutionnelle roumaine a pris une décision radicale : deux jours avant le second tour, le vendredi 6 décembre, elle a annulé l’élection présidentielle et décidé de la reporter à une date ultérieure.

Quand l’émotion remplace l’information

La démocratie ne peut fonctionner que si les individus sont libres et capables d’exercer un choix éclairé. Mais lorsque l’information ne repose plus sur des études sérieuses, des cours d’histoire ou du journalisme rigoureux, et qu’elle est réduite à des vidéos de 60 secondes, il ne s’agit plus d’information, mais d’une forme de subordination mentale. Comment peut-on sérieusement analyser un sujet – par exemple, la place de la Roumanie dans l’Union européenne – en 60 secondes ? La réponse est évidente : ce n’est pas possible. La plupart des électeurs ne recherchent plus une information approfondie, mais se laissent guider par leurs émotions, leurs stéréotypes et leurs intuitions.

C’est un fait connu, l’algorithme de TiKTok, plus que celui des autres réseaux sociaux, cherche à stimuler la dopamine ou le neurotransmetteur du plaisir, tout comme le font les drogues ou d’autres produits addictifs. Il détecte les préférences émotionnelles de l’utilisateur et les exploite, tout en lui soutirant toujours plus d’informations et en l’asservissant progressivement en s’appuyant sur des avancées en intelligence artificielle. Après qu’un utilisateur a « scrollé » pendant 5 minutes, le logiciel commence à bien comprendre ses préférences. Des chercheurs ont démontré la singularité de TikTok : contrairement à d’autres réseaux sociaux où les individus tirent un bénéfice à interagir avec les autres, sur TikTok les individus interagissent essentiellement avec une version algorithmique d’eux-mêmes. Ce miroir algorithmique leur renvoie du contenu sélectionné sur mesure pour leur provoquer toujours plus de plaisir.

Si un État malveillant cherche à manipuler une élection en utilisant TikTok, pourquoi ne pas soutenir un candidat déjà bien installé qui exprime sa sympathie pour l’État en question ? Pourquoi sortir du chapeau un candidat « indépendant », fabriqué de toutes pièces ? C’est une question de stratégie : puisque TikTok joue avant tout sur les émotions, un candidat nouveau ne devrait pas hériter de l’image négative attachée à l’ensemble de la classe politique roumaine. Côté émotions positives, un candidat nouveau peut activer la curiosité, la confiance, le plaisir de regarder ou l’identification à la personne, même si l’incertitude est plus grande.

L’avantage de mener campagne sur TikTok, c’est qu’il suffit de créer un nombre suffisamment élevé de messages à spectre assez large, puis de « rabattre » les utilisateurs vers le compte du candidat. Ensuite, l’intelligence artificielle de la plate-forme prend le relais en sélectionnant, pour chaque utilisateur, le message le plus adapté à son profil identifié. Par exemple, les agriculteurs recevront des messages sur la protection de la nature, les jeunes entendront des promesses d’emploi attractif et bien rémunéré, tandis que les plus défavorisés seront ciblés par des promesses souvent irréalisables, comme une augmentation du smic de 20 % ou un prix de l’essence fixé à 0,20 euro le litre. Une manipulation de ce type, si elle est bien réelle, sera plus difficile à prouver qu’une fraude visible, comme l’utilisation de données dérobées à Facebook par Cambridge Analytica en 2016 pour cibler les électeurs américains et leur envoyer des messages sélectifs.

La lutte contre les ingérences étrangères, des principes à la pratique

Un objectif important de la guerre hybride que des États malveillants mènent contre les pays occidentaux est bien sûr d’exploiter la moindre faiblesse du mécanisme démocratique pour faire élire des dirigeants qui partagent leur vision du monde. Un autre objectif, complémentaire du premier, est la destruction de la confiance des citoyens dans les institutions de la démocratie libérale.

Il appartient aux autorités des pays occidentaux de protéger la démocratie contre ces agressions. La Commission européenne excelle dans la capacité d’établir des règles d’action, des normes et livres blancs. Le Plan d’Action pour la Démocratie européenne, établi en 2022, identifie correctement la menace de désinformation et encourage les pays membres de l’UE à adopter des normes communes dans la lutte contre la désinformation. Un Code pratique de lutte contre la désinformation renforce les exigences sur le fonctionnement des réseaux sociaux, et incite ceux-ci à renforcer l’auto-régulation tout en protégeant la liberté d’expression.

Si ces principes sont incontestables, on peut se demander si cette perspective libérale, bien adaptée une situation de paix, est adaptée au contexte actuel où l’intensité du conflit entre des régimes autocratiques et l’Occident est montée en intensité. La lecture des documents de l’UE laisse comprendre que, pour l’essentiel, la lutte contre la désinformation repose sur les États membres. Certains pays comme la France se sont dotés de moyens pour lutter contre la cyber-criminalité, le cyber-terrorisme et la cyber-ingérence. Le cadre législatif français a été renforcé en 2018, et un organisme pour la protection contre les ingérences numériques étrangères a été créé en 2021. En Roumanie, une Loi sur la sécurité et la défense cybernétique a finalement été adoptée en mars 2023, et couvre les aspects les plus importants de la lutte contre les ingérences étrangères. Il est toutefois possible que la mise en place des règles d’action de cette loi prenne du temps, et que l’ensemble des protections n’étaient pas encore en place lors des élections.The Conversation

Radu Vranceanu, Professeur d'économie, ESSEC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

IRIS² : le projet de nouvelle constellation de satellites européenne est lancé

satellite


Pr Jean-Pierre Diris, Centre national d’études spatiales (CNES)

Le programme IRIS2 (Infrastructure de résilience, d’interconnectivité et de sécurité par satellite) constituera le premier réseau de satellites multi-orbitaux en Europe. Cette constellation sera constituée d’environ 300 satellites et devrait voir le jour en 2030. La commission européenne a validé le lancement du projet ce lundi 16 décembre.


La transition de plus en plus forte vers l’économie numérique a une conséquence déjà observable : une augmentation forte du besoin de connectivité permettant la transmission rapide des données. Sur un marché mondial où les offres de connectivité évoluent rapidement, le satellite atteint désormais aujourd’hui des performances techniques (débit, latence en orbite basse) et économiques proches des solutions terrestres (fibre optique). L’énorme avantage est son coût de déploiement constant, quelle que soit la zone géographique, et notamment pour les zones « blanches » non couvertes par les infrastructures terrestres.

La constellation européenne IRIS2 s’inscrit dans cette transition, qui nécessite de plus en plus d’infrastructures de partage de données, dominées actuellement par des acteurs américains. Une constellation de satellites permet de connecter différents utilisateurs au travers de multiples satellites offrant ainsi une couverture instantanée permanente de la planète.

Les télécommunications : enjeu stratégique pour l’Europe

Dans le contexte actuel de développement et de mise en service de plusieurs initiatives de constellations tant publiques (Chine et États-Unis) que privées (Oneweb, Starlink, Kuiper) répondant aux besoins actuels de traitement de données et de connectivité découlant de la transition numérique, le secteur des télécommunications est plus que jamais stratégique pour la France et l’Europe. Le programme IRIS2 vise à répondre à cet enjeu.

Après des tentatives au début des années 2000, les constellations ont enfin émergé et les projets sont désormais crédibles et largement financés par des fonds publics et privés. Plusieurs facteurs ont permis leur émergence, les progrès en matière de miniaturisation électronique, les performances des composants numériques intégrés, la diminution drastique des coûts de lancement et la capacité industrielle de produire en petite série des satellites à moindre coût.

Face au développement des télécommunications par satellites en orbite basse (zone de l’orbite terrestre allant jusqu’à 2 000 kilomètres d’altitude), l’approche adoptée par la Commission européenne associant le secteur public et le secteur privé a pour objectif de renforcer l’Europe dans la course aux constellations au bénéfice des usages du citoyen européen et de ses institutions.

Une constellation de 300 satellites

Le programme de l’Union européenne (UE) de constellation satellitaire de connectivité sécurisée a été décidé en mars 2023. Ce programme, appelé IRIS2 (Infrastructure de résilience, d’interconnectivité et de sécurité par satellite) constituera le premier réseau de satellites multi-orbitaux en Europe. Cette constellation sera constituée d’environ 300 satellites.

Cette constellation fournira une infrastructure de communication sécurisée aux organismes et agences gouvernementales de l’UE. Les différents liens de communication entre utilisateurs et les liens de commande et contrôle des satellites seront protégés, les infrastructures sol sécurisées.

Le dispositif garantira l’autonomie stratégique de l’UE dans le domaine des communications gouvernementales sécurisées. La constellation devra également fournir des services commerciaux et cherchera à maximiser les synergies entre les infrastructures gouvernementales et commerciales. Enfin, la constellation devra permettre le renforcement du positionnement de l’Europe, de son industrie et de ses opérateurs dans le monde.

IRIS2 est associé au programme existant GOVSATCOM de l’UE qui consiste à fournir des communications gouvernementales sécurisées sur la base de capacités provenant d’opérateurs agréés ou des États membres.

IRIS2 est un programme financé par l’UE à hauteur de 2,4 milliards d’euros sur le Cadre financier pluriannuel (CFP) 2021-2027 ; des financements additionnels sont envisagés sur le CFP suivant 2028-2035. Ce financement est abondé par l’ESA à hauteur de 600M€ (souscription au Conseil ministériel de novembre 2022) et des acteurs privés commerciaux dans le cadre d’un contrat de concession.

Après validation du règlement de l’Union européenne sur l’initiative de constellation de connectivité sécurisée dès mars 2023, la Commission européenne a lancé l’appel d’offres relatif au contrat principal de développement de la constellation IRIS2 en mai 2023. L’appel d’offres a été finalisé avec un consortium de 3 opérateurs (Eutelsat, SES, Hispasat) associé à des partenaires industriels sous-traitants (Airbus, Thales, OHB, Deutsche Telekom, Orange) pour une remise d’offre le 2 septembre 2024. Cette offre est en cours d’examen par la Commission européenne dans l’objectif de signer le contrat de concession IRIS2 d’une durée de 12 ans, avant la fin 2024.

Un service de télécommunications toujours accessible

La Commission européenne a lancé à l’été 2023 un appel à candidatures pour l’hébergement d’infrastructures sol de la constellation et a retenu en Avril 2024 pour les centres de contrôle d’IRIS2 la France (Toulouse), l’Italie (Fucino) et le Luxembourg (Bettembourg).

La Première ministre, Elisabeth Borne, a décidé d’établir en France une coordination interministérielle sur IRIS2 et GOVSATCOM, dont il m’a été confié la mission avec la participation des représentants des différents ministères et agences.

Ce point focal national a pour objectifs principaux de coordonner l’ensemble des activités françaises contribuant au développement et à l’exploitation de ces programmes, d’assurer une relation permanente avec les interlocuteurs européens (UE, ESA, EUSPA), d’animer la communauté française des utilisateurs de la connectivité sécurisée fournie par ces programmes.

En termes d’usages l’objectif d’IRIS2 est de fournir un service digital autonome et souverain à chaque État membre de l’Union européenne. De nos jours, la connectivité spatiale est indispensable, celle-ci étant l’option la plus fiable en l’absence de systèmes de télécommunication terrestres (lorsqu’ils n’existent pas ou ont été endommagés par un conflit ou une catastrophe naturelle par exemple).

Le programme fournira une large variété de services aux gouvernements et citoyens européens. Le système permet la surveillance des frontières et des zones reculées. Le programme est indispensable à la protection civile, notamment en cas de crise ou de catastrophe naturelle. Il améliore l’envoi d’aide humanitaire et la gestion des urgences maritimes, que ce soit pour la recherche ou le sauvetage. De nombreux réseaux intelligents connectés – énergie, finance, santé, centres de données, etc. – seront contrôlés grâce à la connectivité fournie par IRIS2.

Le système permettra également de gérer différentes infrastructures : air, rail, route, trafic automobile. À cela s’ajoutent des services de télécommunications institutionnels par exemple pour les ambassades, et de nouveaux services de télémédecine pour l’intervention dans des zones isolées. Enfin IRIS2 améliorera la connectivité de zones d’intérêt stratégique dans le cadre de la politique étrangère de sécurité et de défense : Europe, Moyen-Orient, Afrique, Arctique, Atlantique et les régions de la Baltique, la mer Noire et Méditerranée.

Du côté architecture environ 300 satellites pourraient être conçus, fabriqués et déployés dans un premier temps. Les satellites seront placés sur deux orbites différentes : basse (jusqu’à 2 000 km) et moyenne (entre 2 000 et 35 786 km). En couvrant cette large gamme, la constellation sera en mesure de fournir des services de communication à faible latence – soit une transmission ultra-rapide des informations comparable aux performances des réseaux terrestres – et de compléter les autres programmes spatiaux européens.The Conversation

Jean-Pierre Diris, Coordinateur interministériel IRS ² et GOVSATCOM, Centre national d’études spatiales (CNES)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’IA, pilier d’un futur innovant et humain

IA

Par Charlotte Nizieux, porte-parole Zoom France

L’intelligence artificielle (IA) redessine les contours des activités professionnelles et personnelles. En s’intégrant profondément dans les outils et les processus du quotidien, elle dépasse aujourd’hui le stade de la simple automatisation des tâches pour devenir un moteur d’innovation et d’inclusion. Qu’il s’agisse de réinventer les interactions entre humains et technologies, de transformer les modèles d’entreprise ou de renforcer l’équité dans le travail hybride, l’IA ouvre une nouvelle ère. Voici les tendances qui devraient façonner cette évolution au cours des 12 prochains mois :

Les interfaces IA : des expériences plus intuitives et humaines

Les interfaces utilisateur alimentées par l’intelligence artificielle (AIU) marquent un tournant dans notre manière d’interagir avec la technologie. En combinant les modèles d’IA conversationnelle avec des éléments graphiques, ces interfaces offrent des expériences fluides et personnalisées, qui s’adaptent aux comportements des utilisateurs. Elles ne se contentent plus seulement de répondre à des commandes mais anticipent les besoins et orientent les actions de leurs utilisateurs. Demain, ces outils joueront un rôle clé dans la gestion quotidienne des activités personnelles et professionnelles. Devenant de véritables assistants, ils fourniront un suivi et des conseils avec une intelligence sociale plus développée.

L’avènement des modèles d’IA fédérés

La montée en puissance des modèles fédérés constitue quant à elle une autre avancée majeure. La réduction de l’écart de performance entre les modèles open source et propriétaires donne aux plateformes la possibilité de proposer des approches hybrides combinant plusieurs modèles linguistiques (LLM). Cette stratégie fédérée offre une flexibilité inédite aux entreprises et aux organisations. Elles leur permettent de combiner le meilleur de chaque modèle pour répondre à chaque besoin spécifique. Cette collaboration redéfinit les règles du jeu aussi bien pour les acteurs de l’IA que pour les utilisateurs finaux. Elle rend les avantages des premiers entrants moins significatifs et offre des expériences optimisées à tous les niveaux.

Des agents IA au service de l’action

Au-delà de l’automatisation des tâches, les agents IA jouent un rôle central dans l’orchestration des actions clés au sein des organisations. Ils permettent d’identifier les inefficacités, d'optimiser les processus et de prioriser les actions en temps réel. Cette capacité d’analyse et d’action ouvre la voie à des flux de travail plus agiles et performants. Toutefois, elle exige une évolution des compétences au sein des équipes techniques. Les ingénieurs doivent désormais allier expertise technique et créativité pour collaborer efficacement avec ces outils et compenser leurs éventuelles limites. Dans ce contexte, les entreprises miseront en premier lieu sur le développement des compétences humaines pour tirer pleinement parti de ces nouvelles dynamiques.

Les natifs de l’IA entraînent un leadership plus humain

L’adoption croissante de l’intelligence artificielle, associée à l’arrivée sur le marché du travail des « natifs de l’IA » issus de la génération Z, redéfinit les attentes professionnelles. Ces employés s’attendent à des environnements où la technologie est pleinement intégrée. Pourtant l’IA, aussi performante soit-elle, ne peut se substituer à des qualités humaines essentielles. Les dirigeants doivent cultiver l’empathie, stimuler la créativité et exercer un jugement éthique éclairé. L’objectif est d’instaurer un climat de confiance pour trouver un juste équilibre dans un monde professionnel où l’IA occupe une place croissante.

Un travail hybride plus équitable

L’évolution vers des modèles de travail hybride alliant présentiel et distanciel s’accélère, portée par des investissements dans des technologies fiables et des outils de collaboration basés sur l’IA. D’ici 2025, ces innovations permettront à chacun de travailler où et quand il le souhaite, tout en renforçant la productivité et l’engagement. Mais au-delà de la flexibilité, ces outils renforceront également l’équité, pour que tous les employés, qu’ils soient au bureau ou à distance, se sentent inclus et impliqués dans les projets collectifs.

L’IA et la rétroaction, facteur clé de différenciation

Dans un contexte où les attentes des consommateurs ne cessent de croître, les entreprises capables d’analyser les données en temps réel pour personnaliser leurs offres se distingueront. En combinant l’IA avec les boucles de rétroaction, c'est-à-dire les mécanismes permettant d’ajuster les actions en fonction des résultats obtenus et des retours clients, elles pourront continuellement améliorer leurs services à travers une démarche itérative, mais aussi accroître la fidélité client. En offrant des expériences toujours plus pertinentes, l’intelligence artificielle aidera les entreprises à rester au plus proches des attentes en constante évolution de leurs marchés.

L’IA représente ainsi bien plus qu’un progrès technologique. Elle est le levier d’une transformation globale qui va redéfinir la relation entre l’humain et la machine. En la plaçant au service de l’action, de l’inclusion et de l’expérience, les entreprises comme les utilisateurs ont l’opportunité de construire un futur où innovation et humanité coexistent harmonieusement.

L’Arcep et l’ADEME créent l’observatoire des impacts environnementaux du numérique

smartphone


Dans un contexte où la société française prend de plus en plus conscience de son empreinte numérique, l'Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse (ARCEP) et l'Agence de la transition écologique (ADEME) viennent de franchir un pas décisif. Ces deux institutions ont annoncé ce jeudi 12 décembre la création d'un observatoire des impacts environnementaux du numérique, une initiative qui promet de révolutionner notre compréhension des enjeux écologiques liés aux technologies de l'information.

Cette plateforme, fruit d'une collaboration initiée en 2020 à la demande des ministères de la Transition écologique et de l'Économie, vise à devenir une référence incontournable en matière de données fiables sur l'empreinte environnementale du numérique. "L'observatoire a vocation à constituer une plateforme de référence en matière de données fiables et sourcées sur les impacts environnementaux du numérique", précise l'ARCEP dans un communiqué.

L'objectif est clair : quantifier précisément l'impact du numérique sur notre environnement pour mieux le maîtriser. Cette démarche s'inscrit dans le cadre de la loi visant à réduire l'empreinte environnementale du numérique en France, dite "loi REEN". L'ARCEP souligne que "la mesure de ces impacts est un enjeu essentiel pour piloter la transition environnementale du numérique".

Nos appareils numériques domestiques sont de véritables gouffres énergétiques

Mais que nous révèlent les premières données déjà collectées ? Selon l'enquête annuelle "Pour un numérique soutenable" de l'ARCEP, édition 2024 (avec des données 2022), nos appareils numériques domestiques sont de véritables gouffres énergétiques. "Les box et décodeurs TV sont très énergivores : leur consommation annuelle d'électricité représente 0,7 % de la consommation d'électricité en France en 2022 et est trois fois supérieure à celle des réseaux fixes", révèle l'étude.

Plus précisément, en 2022, le parc de box internet et décodeurs TV a englouti 3,3 TWh d'électricité. Un chiffre qui donne le vertige quand on sait que 95% de cette consommation est invariable, que la box soit utilisée ou non. Une marge de progression existe donc pour réduire cette consommation, notamment via l'éco-conception et le développement de fonctions de mise en veille profonde automatique.

Mais le problème ne se limite pas à nos salons. Les opérateurs télécoms voient leurs émissions de gaz à effet de serre progresser de 2% pour la deuxième année consécutive, atteignant 382 000 tonnes équivalent CO2 en 2022. Cette augmentation est principalement due à la croissance exponentielle des usages mobiles et au déploiement des réseaux 5G.

Le paradoxe du reconditionnement

L'enquête met également en lumière le paradoxe du reconditionnement. Alors que les ventes de téléphones reconditionnés progressent sur l'ensemble du marché, elles diminuent de 9% chez les opérateurs télécoms en 2022. "La part des téléphones reconditionnés dans les ventes des opérateurs télécoms reste très faible : elle est de 4%, contre 25% pour les autres canaux de distribution", souligne l'ARCEP.

Autre point d'inquiétude : les centres de données. Leur consommation d'électricité a bondi de 15% en un an, atteignant 2,1 TWh en 2022. Plus alarmant encore, leur consommation d'eau a augmenté de 20% sur la même période, s'élevant à 482 000 m3 en 2022. Une tendance à surveiller de près dans un contexte de changement climatique et de stress hydrique croissant.

Derrière la reconnaissance mondiale de Shenzhen, le succès des villes intelligentes chinoises

Skyline de la ville de Schenzhen composée de gratte-ciels
La skyline de la partie ouest de Shenzhen, février 2021. Wikimedia

 

Par Stéphane Aymard, La Rochelle Université

Des investissements considérables des autorités et des entreprises chinoises ont permis à la RPC de devenir un pays leader dans le domaine des villes intelligentes, avec de très nombreuses applications concrètes qui changent déjà considérablement la vie quotidienne des habitants. Si la Chine, qui exporte largement ses pratiques en la matière, met à profit ces nouveaux outils pour renforcer la surveillance exercée sur ses citoyens, leur impact ne se limite pas aux questions sécuritaires.


Les villes intelligentes, ou smart cities, permettent de gérer au mieux le fonctionnement urbain et de prendre les meilleures décisions structurantes en matière d’aménagement et d’urbanisme. Le but est de piloter la ville au quotidien en intégrant des éléments de qualité de vie, comme l’éducation, le sport, la sécurité, la culture et l’environnement. Le congrès Smart City Expo, organisé à Barcelone depuis 2011, est la référence mondiale de cette nouvelle manière de concevoir l’aménagement du territoire urbain via l’utilisation extensive de nouvelles technologies. En novembre 2024, le titre de smart city de l’année a été décerné à Shenzhen, illustration de la montée en puissance de la Chine dans ce domaine.


La République populaire, fer de lance de l’innovation en termes de smart cities

Ces dernières années, la RPC a en effet fait d’immenses progrès scientifiques et technologiques (train à grande vitesse, 5G, géolocalisation par satellites…) avec des investissements en recherche et développement qui ne cessent d’augmenter. Les grandes villes chinoises sont ainsi devenues des laboratoires pour le déploiement de ces innovations qui visent à les rendre attractives en assurant une meilleure qualité de vie et une réduction des nuisances telles que la pollution, la congestion ou l’insécurité. L’appellation initiale des smart cities en Chine était d’ailleurs « ville sûre et intelligente ».

La population chinoise est ouverte à l’innovation et aux nouvelles technologies, y compris au « monitoring permanent » de la ville avec un « skynet » (nom donné en 2005 par le gouvernement chinois et révélé en 2013) contrôlant aujourd’hui 300 millions de caméras. L’opposition s’exprime faiblement, si ce n’est dans certaines régions comme le Xinjiang des Ouïghours pour certains lieux comme les mosquées par exemple.

Dans ce contexte, les grandes entreprises technologiques chinoises peuvent tester leurs innovations. Baidu (moteur de recherche chinois) a par exemple créé Apollo pour mettre en service des véhicules autonomes. Tencent, spécialisé dans les services Internet et mobile, a développé WeChat Intelligent Healthcare ainsi que Tencent Doctorwork dans le domaine de la santé.

Autre exemple, dans la ville de Hangzhou, le géant de la vente en ligne Alibaba a développé City Brain, un système de capteurs et de logiciels intégrés aux feux de circulation. Ces capteurs permettent de mesurer la qualité de l’air, l’éclairage, le bruit et la météo ou peuvent être utilisés en matière de surveillance et même servir d’émetteurs 5G.

Données géographiques sur une carte de la Chine indiquant les villes où Alibaba Cloud et City Brain ont été installées
Villes où Alibaba Cloud et City Brain ont été installés. Fourni par l'auteur

À Shenzhen, Huawei développe des innovations telles que l’Intelligent Operation Center (IOC) qui donnent des données en temps réel sur les divers moyens de transport de la ville. Ping An, une compagnie d’assurances leader en Chine, y propose en outre un système de supervision de l’hygiène alimentaire dans les restaurants grâce à l’intelligence artificielle (IA) à partir des images captées.

Le logiciel IOC développé par Huawei à Shenzhen. Fourni par l'auteur

Une cartographie des smart cities chinoises

Les autorités chinoises ont défini les normes et les indicateurs liés aux smart cities. Aujourd’hui des centaines de villes sont concernées. Cette multiplication des initiatives favorise l’émulation de nouvelles innovations dans ce domaine, de sorte qu’il est difficile de parler d’un modèle unique.

Des chercheurs ont examiné 70 villes dans le monde et ont mis en évidence l’influence que pouvaient avoir le contexte économique, institutionnel, culturel et géographique – via des approches axées sur l’État et les services, et d’autres sur l’investissement et la technologie.

Plusieurs classifications des smart cities coexistent à l’heure actuelle. Récemment, Jialong Zhu et ses coauteurs ont proposé une typologie des villes intelligentes chinoises en examinant des sources gouvernementales officielles : rapports, contenu des programmes, documents politiques des smart cities, etc. À ce jour, 290 projets pilotes ont été officiellement soutenus par le ministère chinois du Logement et du Développement urbain et rural depuis 2012.

Projets pilotes soutenus par les autorités de la République populaire de Chine. Fourni par l'auteur
Les auteurs ont retenu 49 villes parmi les 290 projets pilotes. Fourni par l'auteur

Shanghai et Hangzhou ont été exclus pour des questions de disponibilité des données. La typologie retenue est la suivante :

Des politiques volontaristes variées

Les indicateurs retenus pour constituer la typologie permettent de mettre l’accent sur les politiques volontaristes de la Chine dans plusieurs domaines.

  • Les ressources humaines, l’esprit d’entreprise : les villes ont mis en place des initiatives visant à attirer des talents et à favoriser un environnement innovant pour les entreprises.

  • La construction d’infrastructures de technologies de l’information et de la communication (TIC) : les villes mettent particulièrement l’accent sur la fibre optique à haut débit et la 5G. La moitié des villes a développé des plates-formes intégrées de l’Internet des objets.

  • La coordination : les villes ont mis en place un groupe de travail composé du maire, de l’adjoint et des chefs de service. Il joue un rôle crucial dans l’organisation, la direction et la promotion des initiatives locales et permet de coordonner la participation du secteur privé.

  • La gestion des connaissances et le transfert de connaissances : les villes ont créé des instituts et des centres de recherche spécialisés.

  • La gestion et le partage des données : les villes ont créé des systèmes de sécurité des données et de protection de la vie privée. (Ex : « Règlement sur les données de la zone » de Shenzhen, plates-formes de données ouvertes).

  • La mobilité intelligente : des installations IoT (Internet of things, Internet des objets) ont été déployées dans les villes pour collecter des données sur le trafic en temps réel afin d’agir sur le stationnement, le guidage du trafic, le contrôle de la circulation et les interventions d’urgence. En ce qui concerne la conduite autonome, Wuhan, Pékin et Jinan sont les principaux exemples.

  • La logistique intelligente : les villes centrales comme Nanning, Zhengzhou et Chengdu, qui servent de centres de transport et de logistique, ont mis en place les systèmes les plus performants.

  • La sécurité intelligente : les villes ont déployé des systèmes de reconnaissance faciale dans les espaces publics.

  • Les soins de santé intelligents : les villes ont développé des applications complètes qui intègrent des informations personnelles (cartes numériques d’assurance maladie) et des informations sur les soins médicaux, l’éducation, les services administratifs, les transports, les finances…

  • L’environnement intelligent : les villes ont développé la surveillance de la pollution avec des plates-formes permettant la collecte de données (qualité de l’air, de l’eau, etc.).

  • La gestion intelligente des déchets : quelques villes ont fait état d’initiatives (dont Weihai, Tianjin et Shenzhen) en suivant le programme national « villes pilotes zéro déchet ».

  • L’économie intelligente : les villes ont favorisé le développement des industries de haute technologie et la transformation numérique des processus de fabrication (fabrication intelligente) ou les services financiers numériques.

  • La gouvernance intelligente : les villes ont instauré des plates-formes de services administratifs et d’information avec des hotlines, des comptes WeChat…

  • L’énergie intelligente : quelques villes ont développé des programmes d’énergies renouvelables et des bâtiments écologiques (Pékin, Hohhot et Tianjin).

Un atout à l’international

La comparaison entre les smart cities chinoises et celles d’autres régions du monde révèle à la fois des similitudes et des différences. Parmi les similitudes, les smart cities impliquent souvent des universités et des instituts de recherche, et un rapprochement formation/recherche/innovation très poussé. Parmi les différences, on note la moindre place laissée à l’humain (implication des citoyens) ou une approche plus descendante en Chine. Néanmoins, ces succès permettent aux entreprises chinoises de proposer leurs technologies et dispositifs « clés en main » à des villes candidates ailleurs dans le monde. L’expérience accumulée donne de nouvelles ambitions à la Chine pour développer conjointement des villes en utilisant aussi les technologies des deux pays.

Ces partenariats concernent aussi bien les pays développés que les pays en développement. Ainsi, Huawei s’est implanté dans une quarantaine de pays en Afrique et y fournit plus de la moitié des réseaux 4G, mais aussi 200 000 km de fibre optique, équipant plus de 200 villes avec des systèmes de surveillance par intelligence artificielle. Aujourd’hui, d’après le Center for Strategic and International Studies, les accords de Huawei sont à 59 % en Asie ou Afrique et dans 71 % dans des pays à faibles revenus. Or, après avoir adopté les équipements de Huawei, ces pays risquent d’être « verrouillés » par des coûts de remplacement élevés :

Fourni par l'auteur

Par ailleurs, les fournisseurs chinois de solutions pour les smart cities sont également présents, avec aussi un soft power qui se déploie à travers des programmes de formation des cadres et ingénieurs africains.

L’Asie centrale est également l’une des régions où le soft power chinois se développe (Huawei a conclu des contrats au Kazakhstan, en Ouzbekistan et au Tadjikistan). Ces partenariats pour les smart cities sont un élément de la politique plus générale de la Chine basée sur les relations économiques et diplomatiques avec les différents pays, spécialement dans le cadre des « nouvelles routes de la soie ».

Les tensions autour de la 5G et de Huawei, aux États-Unis ou en France, montrent qu’une guerre technologique autour du numérique est en cours avec des enjeux de sécurité, de souveraineté et de défense nationale. L’exemple de la ville de Valenciennes, qui a reçu 240 caméras de surveillance comme don de Huawei il y a quelques années, avant de se faire réprimander par la CNIL, en témoigne. Les études de l’IFRI en 2019 et du Conseil allemand des relations extérieures 2023 ou de la London School of Economics en 2023, recensent des projets chinois de construction de smart cities en dehors de la Chine avec leurs implications géopolitiques.

Au-delà du cas Huawei, d’autres sociétés chinoises proposent des « solutions » pour les smart cities, comme Inspur qui a créé un « cerveau urbain » reliant municipalités, districts, comtés et rues, ainsi que des services intégrés de « données + événements + applications », des applications intelligentes (d’éclairage public, de stationnement, d’ascenseur, de surveillance de fumée et du bruit…).

Des chercheurs russes ont recensé les exportations de technologies chinoises pour les smart cities :

Les coopérations d’entreprises se développent également. Ainsi, le 25 avril 2024, Nissan et Baidu ont signé un protocole d’accord dans les domaines de l’intelligence artificielle pour les véhicules et deux jours plus tard, Hyundai Motor et Baidu ont signé un accord-cadre de coopération stratégique.

Conclusion : vers une guerre technologique

Le reproche que l’on peut faire aux smart cities chinoises est leur manque de débat public comparable à ceux en place dans les pays occidentaux où ils constituent un préalable incontournable à toute mise en œuvre de « ville intelligente », ainsi qu’un lien fort entre les dispositifs de sécurité et les autorités (lien prévu dans le cadre de la loi de 2017 sur le renseignement national). Certaines pratiques vont également assez loin dans le « name and shame » (montrer du doigt un contrevenant en affichant son visage et son nom sur un écran géant).

La Chine dispose depuis 2020 d’un ensemble de 35 satellites appelé « Beidou ». Il permet la géolocalisation et ouvre la porte à de nombreuses possibilités, notamment en matière de surveillance de la population. Et les géants chinois viennent de développer leurs propres systèmes d’exploitation pour smartphones, indépendants d’Android et Apple. À terme, il pourrait y avoir deux modèles de smart cities en fonction des technologies, infrastructures et normes utilisées : chinoises ou occidentales.

Dans cette course, les Américains ont dressé une liste de plusieurs dizaines d’entreprises technologiques chinoises « blacklistées » pour les coopérations technologiques et la Chine en a fait de même. Le récent rapport de l’U.S.-China Economic and Security Review Commission, intitulé « China’s Smart Cities Development », reconnaît que la Chine est devenue un leader mondial et qu’il est crucial de protéger les intérêts américains sur le territoire national et à l’étranger.

Il souligne aussi que les technologies qui capturent et synthétisent des quantités massives de données, en temps réel, sur la vie quotidienne des gens peuvent menacer la vie privée ou même la sécurité nationale. Et il pointe les risques et les vulnérabilités des infrastructures américaines utilisant les technologies de l’information et de la communication (TIC). Il recommande de mobiliser sur ce sujet l’Agence pour la cybersécurité et la sécurité des infrastructures (CISA) qui devrait travailler conjointement avec les États et les collectivités locales et créer un groupe de travail incluant des représentants du monde universitaire et de l’industrie.

Il préconise enfin des investissements dans le domaine, des incitations fiscales, des alliances avec le Japon et la Corée du Sud et la participation des États-Unis à la définition des normes au niveau international via l’Union internationale des télécommunications (UIT), le Forum sur la gouvernance de l’Internet (FGI) et l’Organisation internationale de normalisation (ISO). À ce jour, d’après l’indicateur du Carnegie Endowment for International Peace le rapport de force reste en faveur de la Chine dans cette guerre technologique, comme on le constate ci-dessous :The Conversation

Stéphane Aymard, Ingénieur de Recherche, La Rochelle Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.