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Quand les IA se goinfrent de nos ressources énergétiques : comment faire face à la crise de l’énergie

 

centrale
La centrale de Three Mile Island aux États-Unis, siège d’un accident nucléaire en 1979, va reprendre du service pour alimenter en électricité les centres de données de Microsoft. Ici en 2019. Constellation Energy, Wikipedia, CC BY-SA
Par Thomas Le Goff, Télécom Paris – Institut Mines-Télécom

L’intelligence artificielle se développe plus rapidement que les énergies renouvelables. Alors, tandis que l’on demande aux particuliers de baisser le chauffage, les GAFAM relancent le nucléaire. L’Agence internationale de l’énergie convoque un congrès mondial sur l’intelligence artificielle et l’énergie les 4 et 5 décembre 2024.


La centrale nucléaire américaine « Three Mile Island » est tristement célèbre pour avoir été le théâtre de l’un des plus terribles accidents nucléaires de l’histoire en 1979, et elle va bientôt reprendre du service pour alimenter les systèmes d’intelligence artificielle (IA) de Microsoft. Cette annonce, faite en septembre 2024 et qui concerne un réacteur indépendant de celui ayant causé l’accident de 1979, s’inscrit dans une tendance plus globale d’investissements massifs des géants du numérique dans l’énergie nucléaire.

Ainsi, Google a également annoncé la signature d’un accord avec la start-up Kairos Energy, spécialisée dans la construction de petits réacteurs nucléaires modulaires (dits « SMR »), pour financer son développement et réserver une partie de sa capacité de production à l’horizon 2030. Amazon, suivant le mouvement, a conclu un partenariat similaire avec la start-up X-energy.

La raison de ces investissements est simple : le développement exponentiel de l’IA générative demande d’importantes capacités de calcul, localisées dans des centres de données particulièrement énergivores.

Les études les plus récentes montrent que l’IA représente entre 10 et 20 % de l’électricité consommée par l’ensemble des centres de données dans le monde, laquelle augmente de 20 à 40 % chaque année d’après l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE). Dans certains pays, comme l’Irlande, la consommation liée aux centres de données a même dépassé la quantité d’électricité consommée par les ménages.

La démesure de ces chiffres interroge, qui plus est dans un contexte où l’urgence climatique est dans tous les esprits et alors qu’on demande aux citoyens de limiter leur chauffage à 19 °C, cette course à la capacité de calcul est-elle vraiment soutenable et souhaitable ? Doit-on réellement chercher par tout moyen à construire de nouvelles capacités de production d’électricité pour suivre le rythme de développement des centres de données ?

Les solutions à cette crise ne sont pas évidentes tant il y a d’intérêts divergents et de facteurs à prendre en considération. Pourtant, des pistes pour limiter la consommation énergétique de l’IA et l’explosion du nombre de centres de données, telles que la fiscalité ou la régulation, commencent à émerger dans les discussions internationales.

Pourquoi l’IA a-t-elle besoin de tant d’énergie ?

Chaque fois que nous posons une question à notre système d’IA générative préféré, la demande est envoyée par Internet pour être traitée dans un centre de données qui peut être situé dans différentes régions du monde. Ce dernier consomme de l’électricité pour alimenter les composants informatiques qu’il héberge et son système de refroidissement, sans compter l’énergie requise pour construire le centre et les composants électroniques eux-mêmes.

Ces dernières années, les principaux modèles d’IA ont gagné en complexité et requièrent des capacités de calcul toujours plus importantes pour fonctionner, de 4 à 5 fois plus chaque année depuis 2010 d’après les études les plus récentes. En parallèle, le nombre d’utilisateurs ne cesse d’augmenter, avec plus de 200 millions d’utilisateurs chaque semaine rien que sur ChatGPT.

Ces tendances expliquent pourquoi les fournisseurs d’IA ont besoin de plus en plus d’énergie, investissent massivement dans les énergies renouvelables pour alimenter leurs systèmes et projettent la construction de nouvelles infrastructures partout dans le monde.

Pourquoi la multiplication des centres de données est un problème pour la planète ?

L’accélération de la demande en capacités de calcul liée à la mode de l’IA générative s’accompagne d’importants effets négatifs sur l’environnement.

D’abord, la production de l’électricité consommée par les centres de données génère des émissions de gaz à effet de serre suivant la source utilisée. Ces émissions représentent déjà 1 à 3 % des émissions globales d’après l’AIE et risquent d’augmenter si le nombre de centres augmente.

Ensuite, les centres de données étant particulièrement énergivores, ils peuvent affecter la stabilité du réseau à l’échelle locale. Dans un réseau électrique, la quantité d’électricité produite doit toujours être égale à la quantité d’électricité consommée sinon c’est le black-out (la panne). Ajouter des infrastructures consommant beaucoup d’électricité dans des zones géographiques où l’équilibre production-consommation est déjà fragile aggrave le risque de black-out, notamment lorsque le mix énergétique repose en grande partie sur des énergies renouvelables, par nature intermittentes.

Enfin, le rythme de développement de l’IA dépasse complètement celui des capacités de production d’électricité à partir d’énergies renouvelables comme les panneaux photovoltaïques ou les éoliennes. Pour répondre à leurs besoins, les géants du numérique vont vraisemblablement avoir recours à des sources d’énergie carbonées comme le charbon ou le gaz, disponibles plus rapidement. Cela les conduit à s’éloigner de façon catastrophique de leurs objectifs de neutralité carbone, Microsoft ayant affiché une augmentation de 29 % de ses émissions par rapport à 2020 et Google de 48 % par rapport à 2019. En parallèle, ils communiquent intensément sur leurs investissements dans les énergies renouvelables afin de faire oublier leur mauvaise performance environnementale.

Quelles solutions pour faire face à la crise de l’énergie de l’IA ?

La solution n’est pas forcément d’interdire la construction de nouveaux centres de données, et ce pour trois raisons.

En effet, les nouveaux centres de données construits par les géants du numérique sont globalement plus efficients que les anciennes infrastructures. La construction de nouveaux centres répond également à d’autres enjeux puisqu’ils contribuent au développement économique des territoires (en créant des emplois et de l’activité à l’échelle locale) mais aussi à l’établissement d’une puissance de calcul souveraine (par exemple en Europe), moins sujette aux potentiels effets de différends géopolitiques à l’échelle internationale.

De plus, à moins d’un moratoire global sur la construction de nouvelles infrastructures, interdire localement des projets d’implantation ne conduira qu’à leur délocalisation, potentiellement dans des pays où le mix énergétique est encore plus carboné, ce qui n’est pas souhaitable d’un point de vue écologique…

Comment mieux réguler l’impact environnemental du numérique ? Source : Telecom Paris.

L’urgence d’une réflexion internationale sur la régulation des centres de données

À l’image de la directive européenne sur l’efficacité énergétique et du code de conduite européen applicables aux centres de données, il est essentiel de s’assurer que chaque nouveau projet utilise les meilleures technologies disponibles en termes d’efficacité énergétique, mais aussi pour éviter que la consommation ne croisse à cause de l’effet rebond, et soit alimentée par une électricité bas carbone. Plus les standards seront harmonisés au niveau mondial, moins le risque de délocalisation vers des pays aux normes plus souples, mais potentiellement moins vertueuses d’un point de vue environnemental, sera important.

Une régulation du nombre de centres de données à l’échelle mondiale pourrait aussi être envisagée, via une organisation mondiale, sur le modèle de l’Union Internationale des Télécommunications, qui gère l’attribution des fréquences radioélectriques.

Une réflexion sur la fiscalité des opérateurs de centres de données s’avère également nécessaire afin de déterminer si elle peut être utilisée pour favoriser l’approvisionnement en énergie verte et l’adoption de pratiques plus durables, via des abattements fiscaux ou l’établissement d’une taxe spécifique pour les opérateurs les moins vertueux. Par exemple, la piste a été évoquée dans la mission d’information du Sénat sur l’empreinte environnementale du numérique en 2020, qui a conduit au conditionnement d’une taxe réduite pour les datacenters respectant des critères de performance énergétique, uniquement en France.

Enfin, il est aussi possible d’agir du côté des usages de l’IA. La sensibilisation du public aux enjeux environnementaux de l’IA permettrait d’orienter les usages vers une utilisation plus vertueuse de la technologie en limitant les usages récréatifs par exemple.

Bien souvent, dans les débats sur l’empreinte environnementale de l’IA, il est évoqué la nécessité de mettre en balance les externalités négatives liées à son développement, telles que celles mentionnées dans cet article, avec les potentiels effets positifs que l’IA peut apporter dans différents secteurs, notamment économiques (création de richesse) ou environnementaux (réduction des émissions via une optimisation de l’efficacité énergétique d’autres activités).

Si l’argument est séduisant et semble rationnel, d’hypothétiques effets positifs sur le long terme ne peuvent justifier un développement déraisonné de l’IA à court terme, causant des dommages irréversibles à l’environnement et risquant de compromettre notre capacité à léguer aux générations futures un environnement sain.The Conversation

Thomas Le Goff, Maître de conférences en droit et régulation du numérique, Télécom Paris – Institut Mines-Télécom

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cinq tendances pour le secteur de la cybersécurité en 2025

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Gigamon, un leader de l’observabilité avancée, dévoile les 5 tendances à garder en tête pour cette année à venir dans le secteur de la cybersécurité. L’Intelligence Artificielle (IA), qui a fait beaucoup parler d’elle ces derniers temps, va continuer de rester au cœur des discussions dans le secteur.

1. « L'IA dissimule la principale menace qui pèse aujourd'hui sur la cybersécurité des organisations : le manque de visibilité » (Shane Buckley, CEO de Gigamon)

La visibilité sur les données qui entrent et sortent des modèles et des outils d'IA sera essentielle en 2025. Les infrastructures de cloud hybride récentes offrent une grande agilité qui permet aux équipes de mettre en place (ou de désinstaller) rapidement de nouvelles applications qui favorisent le développement des activités des entreprises. C'est pourquoi aujourd'hui, presque toutes les organisations exploitent le cloud public ou privé. Parallèlement, les entreprises utilisent une multitude d'outils tiers, y compris des outils d'IA plus récents, pour sécuriser, surveiller et gérer leurs infrastructures cloud, ainsi que leurs infrastructures traditionnelles.
 
Cependant, pour que les plateformes open-source et les grands modèles de langage (LLM) fonctionnent efficacement, elles doivent s'appuyer sur de très grandes quantités de données provenant de divers équipements pour prendre des décisions pertinentes. Avec une IA hostile en plein essor, le risque que des acteurs malveillants manipulent les données acheminées par les LLM n'a jamais été aussi élevé. Notamment dans un contexte où l’on constate que les incidents relatifs à la corruption des données et à l'inversion des modèles sont en augmentation.

Les organisations veulent capitaliser sur le potentiel de l'IA pour stimuler la productivité et simplifier les opérations. Mais elles sont confrontées au défi de sécuriser et de gérer leur infrastructure de cloud hybride tout en garantissant l'intégrité des données qui y transitent. Tant que les entreprises n'auront pas une vue d'ensemble du trafic réseau, nord /sud (entrant et sortant) et d'est en ouest (trafic latéral au sein du réseau), elles resteront vulnérables. Sans cette observabilité avancée, il y a un risque de cybersécurité important, mais aussi un risque commercial. En effet, les données sur lesquelles les organisations s'appuient pour prendre leurs décisions pourraient être compromises, et donc pas fiables.

2. « Les attaques de cybersécurité ont évolué, tout comme les investissements en la matière. » (Shane Buckley, CEO de Gigamon)

La cybersécurité est souvent mal comprise. Beaucoup la réduise à un dispositif de protection périmétrique. Une cybersécurité efficace englobe plusieurs dimensions : l’identification, la détection, la protection, la réponse et la récupération tout en partant du principe que des menaces internes sont déjà présentes dans le réseau. Cette situation est exacerbée par l’essor de l’utilisation de l’IA de manière malveillante.

Les outils traditionnels comme les pares-feux, l’authentification multifactorielle (MFA) ou les solutions de détection et réponse pour terminaux (EDR) restent essentiels, mais les cybercriminels sont capables de contourner ces protections, modifiant ainsi le paysage sécuritaire. Cela met davantage de pression sur le trafic latéral – les données circulant au sein du réseau – où près de 100 % des activités malveillantes liées aux ransomwares se cachent dans un trafic chiffré, échappant souvent à la détection.

Dans ce contexte, il est impératif que les entreprises intensifient leurs investissements dans ce domaine. Cela va impacter le marché, avec une augmentation des fournisseurs sur la sécurité du trafic est-ouest et les API, et une recrudescence des fusions et acquisitions pour combler ces lacunes. Il est fort à penser que les RSSI en feront leur priorité, estimant que c’est un enjeu crucial pour la résilience de l’entreprise.

3. « Les menaces internes augmenteront avec l'IA » (Mark Jow, EMEA Technical Evangelist)

La législation à venir (DORA) ainsi que NIS2, vont changer la façon dont les hackers opèrent, car ils seront obligés de déployer de nouvelles techniques pour contourner l'environnement réglementaire très strict.

Les organisations utilisent de plus en plus l'IA, mais cela pourrait entraîner une augmentation des erreurs humaines inconscientes. Les individus pourraient dans certains cas donner involontairement l'accès à des systèmes et exposer des informations sensibles à des sources erronées. Les chatbots d'IA peuvent représenter une menace importante non seulement du point de vue de la confidentialité des données, mais aussi en raison du potentiel d'attaques par intrusion. D'autre part, les tactiques d'ingénierie sociale telles que le whaling - une forme élaborée d'hameçonnage utilisant des membres de la direction - sont plus ciblées et plus dangereuses avec l'IA qui automatise et personnalise les messages sur la base de recherches approfondies en ligne. La sophistication croissante des technologies de l'IA entraînera la prolifération de menaces « inconscientes » émanant de profils internes et facilitera l'exploitation de professionnels peu méfiants qui croient à la crédibilité des demandes formulées sur le réseau.

4. La montée en puissance du RSSI « stratège » (Mark Jow, EMEA Technical Evangelist)

À l’horizon 2025, les responsables de la sécurité des systèmes d’information (RSSI) adopteront de plus en plus un rôle de « business strategist ». Ils devront combiner une expertise avancée en sécurité avec une capacité à traduire les enjeux et bénéfices pour l’entreprise dans un langage compréhensible par la direction et le conseil d’administration. Cela permettra de prioriser les investissements axés sur la sécurité.

60 % des RSSI déclarent qu'ils se sentiraient davantage en mesure d'agir si le risque cyber devenait une priorité pour le conseil d'administration, et leur capacité à impliquer ce dernier sera cruciale pour obtenir les ressources et moyens nécessaires à la protection de l'entreprise.

5. « Le cloud public et les environnements IoT/OT constitueront les surfaces d'attaque les plus importantes pour les cybercriminels en 2025.» (Mark Jow, EMEA Technical Evangelist)

Le taux de prolifération des équipements IoT connaît une accélération significative, avec des dépenses mondiales prévues en technologies IoT passant de 280 milliards de dollars en 2024 à 721 milliards de dollars d’ici 2030. Cette expansion, combinée à l’augmentation des capacités de traitement décentralisé et au déploiement de réseaux 5G, crée des conditions particulièrement propices aux cyberattaques.

Beaucoup d’équipements en périphérie (tels que des équipements industriels, des serveurs ou de dispositifs de contrôle des processus, restent vulnérables car il est impossible d’y appliquer des mécanismes de défense traditionnels tels que les solutions NDR (Network Detection and Response) ou EDR (Endpoint Detection and Response). Et pourtant, seulement 36 % des RSSI considèrent la sécurité IoT comme l'une de leurs top 3 priorités. C’est un domaine de la cybersécurité largement sous-estimé.

Avec l’augmentation du trafic réseau et l’entrée en vigueur de nouvelles normes de cyber-résilience liées à l’IoT, les décideurs IT devront impérativement capturer, analyser et assurer une visibilité complète sur leur trafic réseau. Cette démarche sera essentielle pour répondre aux exigences réglementaires et réduire les surfaces d’attaque de plus en plus importantes. Sans cette visibilité globale, les organisations risquent de jouer à la roulette russe avec le trafic chiffé et les angles morts de leur infrastructure informatique.

Musées et réalité virtuelle : une nouvelle ère pour la culture ?

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Par Laurence Dessart, Université de Liège; Alena Kostyk, EDHEC Business School; Kirsten Cowan, University of Edinburgh et Michaël Schyns, Université de Liège

Propulsée par le Covid-19 pour pallier l’impossibilité de visiter des lieux, la réalité virtuelle s’est aujourd’hui fait une place de choix dans les musées et promet de renforcer leur attrait de façon pérenne. Comment s’est imposée cette technologie innovante, et quels sont ses avantages et ses limites ?


La réalité virtuelle est une technologie qui transporte les utilisateurs dans un environnement artificiel où ils naviguent et interagissent. De plus en plus de musées l’utilisent pour attirer les visiteurs ou augmenter l’expérience sur place. Le marché global du tourisme virtuel a décollé durant la pandémie de Covid-19. Il s’élevait à près de 8 milliards de dollars US en 2023. D’ici 2032, ce chiffre d’affaires devrait être multiplié par onze.

Aujourd’hui, l’intérêt des institutions culturelles pour la technologie immersive est plus élevé que jamais. Ce constat s’explique par plusieurs facteurs, notamment une volonté de rendre les expériences de visite plus mémorables, et d’autre part, le désir de démocratiser l’accès au patrimoine. Pourquoi le secteur des musées a-t-il été un pionnier dans l’utilisation de cette technologie ? Quels sont les bénéfices pour les utilisateurs ? Quels défis et perspectives d’avenir se profilent ? Le point la réalité virtuelle au sein des musées.

Commençons d’abord par définir cette technologie. Stricto sensu, la réalité virtuelle n’est accessible que via un équipement spécialisé, comme un casque ou un CAVE (espace dans lequel les murs, le sol et le plafond agissent comme des surfaces de projection géantes pour créer un environnement virtuel hautement immersif). Les musées s’équipent souvent de casques, comme l’a fait le musée d’Orsay avec « Un soir avec les impressionnistes au musée d’Orsay », mais ces casques sont également commercialisés au grand public pour usage privé. Par ailleurs, on peut considérer que les vidéos en 360 degrés (ou panoramiques), accessibles sur un simple écran d’ordinateur ou de smartphone, constituent aussi des environnements virtuels immersifs. Cette approche est plus démocratique, car elle ne nécessite pas de matériel spécialisé, qui est encore souvent assez cher.

Initialement, les musées ont utilisé la réalité virtuelle pour maintenir l’accès à l’art pendant la pandémie. Le Musée du Louvre fût un des précurseurs de ce mouvement, avec la mise en place en 2020 de « En tête à tête avec la Joconde », une expérience virtuelle permettant d’examiner l’œuvre de Léonard de Vinci en détail, directement sur son smartphone en période de confinement, puis via un casque de réalité virtuelle au musée.

La réalité virtuelle a donc permis de maintenir l’accessibilité aux lieux, mais aussi de voir cette œuvre emblématique dans de bonnes conditions, plutôt qu’au milieu d’une foule. Cela est particulièrement vrai pour les sites du patrimoine mondialement connus, comme La chapelle Sixtine au Musée du Vatican.

Des expériences de visite marquantes

Une des grandes forces de la réalité virtuelle est de permettre à l’utilisateur d’interagir avec l’environnement en temps réel, quel que soit son profil : la réalité virtuelle est hautement personnalisable en fonction de l’âge, des niveaux d’éducation ou d’habiletés motrices. Une visite relativement passive devient donc une expérience active, qui stimule l’engagement, la curiosité et permet de mémoriser des informations de façon plus dynamique.

Dans une étude récemment menée avec un musée de sciences naturelles en Belgique, le fort potentiel de la réalité virtuelle de générer des souvenirs durables a été démontré. L’installation immergeait le visiteur dans des interactions avec des créatures marines, et racontait leur histoire tout en permettant d’interagir avec elles (ex. : attraper des crabes sur la plage, donner à manger à des marsouins en pleine mer). Ce projet a démontré que les expériences touristiques en réalité virtuelle forment des souvenirs forts, qu’ils soient épisodiques (liés aux événements autobiographiques, l’expérience personnelle et sa séquence) ou sémantiques (liés au contenu de l’information présentée).

Une visite incorporant une expérience de réalité virtuelle crée aussi des souvenirs plus précis qu’une visite classique. À mesure que le temps passe (les chercheurs ont attendu 4 semaines), les visiteurs ayant vu la réalité virtuelle sont également plus certains de leurs souvenirs épisodiques. Cette étude démontre l’intérêt de la réalité virtuelle dans le cadre direct de la visite, mais aussi au-delà, grâce à la formation de souvenirs durables.

Une étude belge a montré que les expériences en réalité virtuelle pouvaient générer des souvenirs forts.

Préservation du patrimoine et accès des publics

La réalité virtuelle permet aussi de créer des archives digitales qui seront accessibles aux générations futures et maintiennent intact l’héritage culturel. En digitalisant des espaces qui risquent d’être détériorés ou de disparaître, des objets difficilement transportables, ou simplement en recréant des sites anciens datant d’époques révolues, la réalité virtuelle donne accès à un monde peu connu de façon plus immersive, personnelle et émotionnelle.

Par exemple, suite à l’incendie de 2019 qui a ravagé Notre-Dame de Paris, l’expérience Éternelle Notre Dame a été réalisée, permettant de visiter Notre-Dame avec une perspective à la fois historique, puisque l’utilisateur est plongé dans le passé, et moderne. Éternelle Notre-Dame a rendu « accessible » ce haut lieu du patrimoine français pendant les travaux de reconstruction.

Par ailleurs, la réalité virtuelle permet d’atteindre des audiences qui ne pourraient pas visiter les lieux en personne, que ce soit pour des raisons de mobilité, de santé ou de contraintes de voyages. À cet effet, Éternelle Notre Dame peut aussi bien se réaliser sur le parvis de Notre-Dame dans un lieu dédié à l’expérience en RV, que via un casque de RV personnel, chez soi.

Un autre exemple concerne le Smithsonian American Art Museum aux États-Unis qui a créé une visite virtuelle du festival Burning Man. Les visiteurs peuvent découvrir Burning Man, ce festival d’art contemporain très populaire aux États-Unis, et s’immerger dans son univers.

Les limites de la réalité virtuelle

Si la réalité virtuelle a bien des vertus pour le secteur culturel, elle a aussi quelques limites. Tout d’abord, la RV est plus immersive avec un casque spécialisé (de type Meta Quest ou Apple Vision Pro). Or, musées et individus ne peuvent pas aisément s’en équiper, à cause de leur prix encore élevé.

La réalité virtuelle peut aussi paraître complexe à utiliser pour les néophytes. Les casques ne sont pas toujours intuitifs à utiliser ou mettre en place, et nécessitent souvent l’aide d’une tierce personne lors de la première utilisation.

Dans certains cas, les visites virtuelles peuvent se réaliser sans équipement complexe, sur ordinateur ou smartphone. Ces formes de réalité virtuelle sont particulièrement adaptées aux petites organisations à but non lucratif, comme la visite virtuelle du Musée de l’exploitation minière du plomb de Wanlockhead en Écosse. C’est aussi ce que propose Google Museum Views. Ces visites virtuelles en 360 degrés, moins immersives et interactives, permettent quand même de se projeter dans une visite réelle.

Un horizon d’innovations prometteuses

Si la réalité virtuelle a déjà permis à de nombreux musées de se positionner comme avant-gardistes et accessibles dans un monde en pleine mutation digitale, les opportunités qu’offre la réalité virtuelle demeurent encore nombreuses.

Les musées peuvent capitaliser sur ces expériences pour mieux comprendre le comportement des consommateurs, récolter des données et adapter leurs expositions aux préférences des utilisateurs. Des échanges d’environnements immersifs peuvent se faire entre musées à travers le monde. Enfin, ceux-ci peuvent aussi collaborer avec les écoles et universités pour proposer ces environnements aux élèves, dans leurs cours d’art, d’histoire ou d’innovation, comme cela se fait déjà dans certaines institutions. Le potentiel de la réalité virtuelle reste riche et prometteur pour le secteur de la culture et du tourisme.The Conversation

Laurence Dessart, Professeur de marketing, Université de Liège; Alena Kostyk, Associate Professor of Marketing, EDHEC Business School; Kirsten Cowan, Senior Lecturer in marketing, University of Edinburgh et Michaël Schyns, Professeur en Digital Business, Université de Liège

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

5G à Paris et au Havre : deux approches distinctes pour arbitrer entre potentiel économique et incertitudes sanitaires

5G

Par Laura Recuero Virto, Pôle Léonard de Vinci et Froidevaux Jérémy, Université de Franche-Comté – UBFC

Certaines collectivités locales favorisent le déploiement de la 5G en misant sur les promesses faites autour de cette technologie en termes de solutions industrielles. À l’inverse, d’autres limitent son développement du fait des interrogations sur les enjeux sanitaires, voire environnementaux et sociétaux autour de la 5G. Illustrations avec le port du Havre et la ville de Paris.


Les mouvements de contestation sociale qui ont éclaté dans les années 2000, au début du déploiement de la technologie mobile, ont été relativement comparables en Belgique, en France, en Espagne, en Suisse et au Royaume-Uni. Ce malaise social trouvait son origine, au niveau local, en raison de l’émergence de ces réseaux dans l’environnement quotidien des individus, ce qui provoquait des désagréments et soulevait des préoccupations esthétiques, avec un impact possible sur la valeur des terrains ou des maisons.

Cette inquiétude n’a jamais été vraiment résolue à l’époque, étant donné que les autorités locales n’avaient généralement pas le droit de mettre en œuvre des mesures contre le déploiement et que les administrations centrales suivaient les directives internationales.

Mais une vingtaine d’années plus tard, le contexte est-il le même avec l’arrivée de la 5G ?

Droit de regard des administrations locales

D’abord, malgré des mouvements de contestation contre la 5G qui ont pu aller jusqu’à des dommages physiques sur les stations du réseau mobile, le processus d’autorisation pour l’installation de ces stations a évolué depuis les années 2000 avec une participation plus active de l’administration locale qui a un droit de regard.

En même temps, contrairement aux déploiements initiaux de réseaux mobiles dans les années 2000, la demande au niveau du trafic de données mobiles pourrait être limitée dans les pays et régions où les limites d’exposition sont plus restrictives. C’est notamment le cas de la Belgique, la Bulgarie, la Croatie, la Grèce, l’Italie, et la Suisse.

Mais surtout, la 5G permet de déployer des solutions industrielles qui permettent d’envisager un développement économique local. Désormais, les administrations locales sont ainsi plus favorables à la 5G qu’elles ne l’étaient à la téléphonie mobile des années 2000, si on en croit les conclusions d’une analyse récente menée par des chercheurs du Pôle Universitaire Léonard de Vinci, et des universités de Poznan et Stirling.

État de lieux de la 5G « industrielle »

Dans son plan d’action 5G de 2016, la Commission européenne a présenté l’objectif d’assurer une couverture 5G ininterrompue dans les zones urbaines et le long des principaux axes de transport d’ici 2025. En mars 2021, elle a étendu cet objectif pour inclure une couverture 5G de toutes les zones peuplées d’ici 2030.

Source : Agence nationale des fréquences.

La Commission avait notamment fixé la fin 2020 comme date limite pour octroyer les bandes 3,4-3,8 GHz et 26 GHz (Directive (UE) 2018/1972, point 135). La 5G est en effet considérée comme un atout stratégique pour l’innovation dans un cadre concurrentiel dans la scène internationale, notamment avec des pays tels que les États-Unis, la Chine mais aussi l’Inde.

La 5G dite « industrielle » a la capacité de transformer de nombreux secteurs tels que la mobilité connectée, la santé, l’industrie 4.0, et la logistique. Pour faciliter ces développements, parallèlement aux déploiements en cours de la 5G sur les réseaux nationaux, l’Autorité de Régulation des Communications Électroniques, des Postes et de la distribution de la Presse (ARCEP) permet à l’ensemble des professionnels industriels de procéder à des expérimentations afin s’approprier les innovations et les usages liés à la 5G.

Alors que les solutions industrielles tardent à se concrétiser, le président de la mission 5G industrielle, Philippe Herbert, soulève l’intérêt d’avoir des entreprises « prêtes à se lancer dans un déploiement pour avoir un effet boule de neige sur toute une filière par la suite ».

Cette mission a notamment identifié les freins les plus importants pour le déploiement de la 5G industrielle, en particulier, l’insuffisante disponibilité d’équipements et de services adaptés, la difficulté à trouver les bonnes compétences mais aussi les interrogations sanitaires, environnementales et sociétales.

Manque de données sur les potentiels effets sur la santé

Les valeurs limites d’exposition fixées par la Commission internationale de protection contre les rayonnements non ionisants (ICNIRP) pour se protéger des champs électromagnétiques ont été largement adoptées dans le droit national par de nombreux pays à travers le monde.

Ces valeurs ont été récemment actualisées pour tenir compte de la 5G. Néanmoins, certains pays ont choisi de mettre en œuvre des limites d’exposition plus strictes depuis les années 2000.

Jusqu’à présent, indépendamment du pays, de l’année et du type de technologie mobile, l’exposition aux ondes est bien en dessous des limites définies pour le public par l’ICNIRP. Ceci est aussi vrai avec la 5G. En effet, quelques études ont été menées sur les niveaux d’exposition attendus pour la technologie 5G sur la base des données issues de simulations, d’expérimentations et de déploiements commerciaux.

Néanmoins, d’un point de vue scientifique, d’après l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), il existe de l’incertitude concernant les éventuels effets sur la santé liés notamment à l’intermittence du signal associé à certaines technologies sans fil utilisées par la 5G et à l’utilisation des bandes de fréquences à 26 GHz. Davantage d’études spécifiques à la technologie 5G doivent être menées, en particulier sur ces deux aspects, conclut en substance l’Anses.

À noter que, dans ce rapport, l’Agence évoque aussi brièvement les interrogations que soulève aussi le déploiement de la 5G sur le plan environnemental.

Le Havre et Paris : deux approches bien distinctes

Compte tenu de l’ensemble de ces élements – incertitudes sanitaires versus promesses économiques –, les collectivités locales se positionnent différemment quand elles doivent arbitrer au sujet du déploiement de la 5G sur leur territoire.

Prenons le cas du Havre (Seine-Maritime). Le port maritime Haropa a lancé en 2019 une expérimentation 5G sur les fréquences de 2,6 et 26 GHz en lien avec Le Havre Seine Métropole, Siemens, EDF et Nokia. Le but est d’améliorer la compétitivité du port grâce aux données.

Cela devrait permettre, par exemple, d’améliorer la sécurité sur le complexe et l’efficacité des opérations telles que le chargement et déchargement des conteneurs ou le dédouanement, expliquent les acteurs du projet.

Autre exemple : la ville de Paris qui, elle, privilégie une approche axée sur les aspects sanitaires. En 2020, la capitale a ainsi organisé une conférence citoyenne métropolitaine sur les enjeux de la 5G qui a donné lieu à une nouvelle charte en 2021 entre la ville et les opérateurs de téléphonie mobile.

Cette charte intègre de nouveaux engagements sociaux et environnementaux. Elle renforce aussi les actions d’information du public et de surveillance des niveaux d’exposition sur Paris avec la création d’un Observatoire parisien de la téléphonie mobile. Paris devient ainsi la ville européenne la plus protectrice avec un niveau maximal d’exposition de 5 V/m toutes technologies confondues en tout lieu de vie intérieur et fermé.

Et ailleurs en Europe ?

Le contexte en Europe est assez similaire. On observe les mêmes typologies concernant les atouts et les freins au déploiement de la 5G industrielle. On relève aussi une grande disparité d’approches en fonction des territoires : certains souhaitent bénéficier des atouts potentiels de la 5G, d’autres sont plus concernés par les questions sanitaires.

La Commission européenne a bien enclenché une dynamique pour impulser la technologie 5G comme un réseau critique pour permettre l’innovation et la transformation numérique. Mais elle n’a pas anticipé l’étendu des besoins pour le déploiement d’un tel écosystème

De plus, des technologies critiques de la 5G en Europe proviennent d’entreprises extérieures à la région. Enfin, le manque de capacité d’innovation et de main-d’œuvre qualifiée dans ce domaine semble être l’un des plus grands défis de la politique européenne.The Conversation

Laura Recuero Virto, , Pôle Léonard de Vinci et Froidevaux Jérémy, Dr en Biologie de la Conservation, Université de Franche-Comté – UBFC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

La Symphonie de l’Ancien Monde à l’écoute des géants des mers arctiques

  

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Dans les eaux glacées du Grand Nord norvégien, une équipe de scientifiques français mène actuellement une mission extraordinaire. À bord du navire Persévérance, le célèbre médecin-explorateur Jean-Louis Étienne et une dizaine d’experts scrutent les profondeurs des fjords pour percer les mystères des communications entre les géants des mers.

200 kg d’instruments

L’expédition baptisée « Symphonie de l’Ancien Monde » (SAM), initiée par Hervé Glotin, professeur en informatique et bioacoustique à l’Université de Toulon (laboratoire LIS), a quitté le port de Tromsø pour une aventure scientifique sans précédent. Les chercheurs étudient les interactions vocales entre les quatre super-prédateurs des mers arctiques : orques, cachalots, baleines à bosse et rorquals. Le retour de ces cétacés dans les fjords marque un tournant historique. Après un siècle d’absence due à l’industrie baleinière, ces mammifères marins, dont certains sont très âgés, retrouvent leurs zones de chasse ancestrales. Le navire, transformé en véritable laboratoire flottant, embarque 200 kg d’instruments d’intelligence artificielle acoustique, développés par l’Université de Toulon et le Smiot.


Dans les eaux du fjord de Skervøy, les scientifiques observent un ballet aquatique captivant. « Depuis hier [mardi 19 novembre], les orques nous entourent et chantent, les baleines à bosses volent les boules de harengs que les orques ont patiemment rassemblées. Jeux de chasses sous-marines sous pression du changement climatique. Elles s’accélèrent et se concentrent, les habitats se rétrécissent. Les chants des orques se superposent aux chants des autres cétacés. Nous qualifions les propagations acoustiques de leurs communications, comment chaque espèce pourrait cacher aux autres espèces ses communications et stratégies de chasse, en se plaçant et parlant dans différentes strates, canaux acoustiques. Il y a en effet 2 ou 3 mondes différents, à des étages différents, au-dessus et en dessous de la langue d’eau chaude du GulfStream qui rentre de plus en plus loin dans ce fjord arctique de Skervoy… », expliquent les scientifiques de l’expédition.

Le Persévérance, navire choisi pour cette mission, n’est pas un bateau ordinaire. Cette goélette de 47 mètres construite au Vietnam fait partie du projet plus vaste PolarPod, une initiative ambitieuse de Jean-Louis Étienne.

En attendant PolarPod

Le PolarPod, actuellement en construction, sera une station océanographique verticale de 100 mètres de haut, destinée à étudier l’océan Austral. La station est conçue pour dériver dans le courant circumpolaire antarctique, portée par les « cinquantièmes hurlants », ces vents violents qui soufflent entre 50° et 55° de latitude Sud. Le Persévérance servira de navire support à cette future station scientifique, tout en menant ses propres missions de recherche comme celle-ci ou des croisières pour financer ce vaste projet scientifique.


Cette expédition marque une étape cruciale dans notre compréhension des écosystèmes marins arctiques et leur adaptation au changement climatique. Elle nous rappelle que sous la surface des océans se joue une partition complexe, où chaque espèce doit trouver sa place dans un environnement en mutation rapide.

 

Géoconscience : quand la géographie réinvente notre rapport au monde

  

Assises

Enseignant la cosmographie à Sciences Po et à l’École des Mines, Maxime Blondeau incarne cette nouvelle génération d’intellectuels capables de vulgariser des concepts complexes auprès du grand public, en utilisant notamment les réseaux sociaux.

Star du réseau professionnel LinkedIn – où il a réalisé 60 millions de vues et est suivi par quelque 165 000 abonnés – Maxime Blondeau nous régale avec des publications passionnantes qui nous font découvrir le monde et nous amènent toujours à repenser notre rapport à notre si fragile planète. Les posts sur LinkedIn, dont la viralité a maintes fois surpris l’auteur, l’ont convaincu que la question du territoire concerne tout le monde. Le projet d’en faire un livre s’est naturellement imposé, avec les encouragements enthousiastes de sa communauté. « Géosconscience. Un nouveau regard sur le territoire » vient de paraître aux éditions Allary*.

Géosconscience. Un nouveau regard sur le territoire

Géosconscience. Un nouveau regard sur le territoire

L’ouvrage, qui représente le monde selon trois échelles – le monde, le territoire, le milieu – n’est pas un atlas, ni un livre traditionnel, mais un quasi-manifeste cartographique qui dynamite nos certitudes. Et qui nous invite à revoir notre rapport à la Terre, en appréhendant la beauté du monde à travers des histoires souvent surprenantes. Imaginez un instant : le point le plus haut de notre planète n’est pas là où vous le pensiez : le mont Chimborazo, niché dans les Andes équatoriennes, détrône l’Everest, bouleversant notre vision géométrique du globe. Cette simple anecdote illustre parfaitement la philosophie de Maxime Blondeau : déconstruire nos représentations établies pour mieux comprendre la complexité de notre habitat.

Regarder la Terre autrement

Le géographe déploie une écriture à la fois scientifique et poétique, transformant des données froides en récits captivants. Qui se doutait que l’humanité s’était agrégée, comme par un instinct grégaire, à moins de cent kilomètres des côtes ? Que le béton et le ciment ont désormais supplanté la biomasse vivante ? Ou encore que soixante-six départements français portent le nom d’une rivière ? Au fil des pages, les chiffres nous confrontent aussi à notre empreinte écologique, sans nous culpabiliser, mais plutôt en nous éveillant.

Géosconscience. Un nouveau regard sur le territoire

Géosconscience. Un nouveau regard sur le territoire

Géosconscience. Un nouveau regard sur le territoire

Cette « géoconscience » est ainsi un appel à la lucidité, un manifeste géographique qui replace l’humain comme un acteur de son environnement. À l’heure où la COP patine, où les climatosceptiques multiplient les fake news ou vont devenir ministres aux États-Unis, et où les scientifiques sont attaqués sur les réseaux sociaux, ce beau livre nous invite à regarder la Terre différemment pour mieux la protéger.

 

Photos, IA et désinformation historique : l’enseignement de l’histoire face à de nouveaux défis

 

IA

Par Mathieu Marly, Sorbonne Université et Gaël Lejeune, Sorbonne Université

À l’heure où l’intelligence artificielle accélère la propagation de fausses images et de photos sorties de leur contexte, apprendre aux élèves à sourcer leurs informations est plus important que jamais. Et les cours d’histoire se doivent d’intégrer aujourd’hui une formation à l’histoire numérique que peuvent faciliter des outils comme le projet VIRAPIC qui aide à repérer des photos virales.


Chaque jour, des images en lien avec des évènements historiques sont mises en ligne sans être référencées – avec leur auteur, leur date, leur localisation, leur lieu de conservation – et encore moins contextualisées par un commentaire historique. C’est le cas, par exemple, de cette photographie, la plus souvent publiée pour représenter les exactions des « mains coupées » dans le Congo de Léopold II, au tournant du XIXe au XXe siècle. En 2024, on la retrouve sur des milliers de pages web sans que l’auteur de cette photographie soit toujours mentionné et sans faire l’objet d’un commentaire historique approprié.

Cette photographie semble illustrer de manière saisissante les exactions commises par les compagnies de caoutchouc au Congo. Mais que peut-on voir de cette photographie sans connaître son histoire ? Le spectateur est ici contraint d’interpréter le message photographique au filtre de ses propres représentations, saisi par le contraste entre les victimes et les Européens habillés de blanc jusqu’au casque colonial, lesquels semblent justifier les châtiments corporels par leur pose hiératique.

En réalité, cette photographie a été prise en 1904 par une missionnaire protestante, Alice Seeley Harris, pour dénoncer ces violences et les deux hommes sur la photographie participent à cet acte de résistance photographique qui contribuera à mobiliser l’opinion publique européenne contre les crimes commis dans l’État indépendant du Congo. L’identité et les intentions du photographe ne sont pas ici un détail : ils rendent compte d’une réalité historique plus complexe, celle d’une « polyphonie morale » des sociétés européennes à la fin du XIXe siècle, divisées sur le bien-fondé et les dérives de la colonisation.

Un brouillard numérique d’images décontextualisées

Des exemples comme celui-ci, il en existe des milliers sur le web, les publications et partages d’images générant un brouillard de photographies décontextualisées, rendues virales par les algorithmes des moteurs de recherche et des réseaux sociaux numériques.

Prenons l’exemple de ce tweet d’Eric Ciotti posté le 16 juillet 2024 en commémoration de la rafle du Vel d’Hiv :

Capture d’écran.

La photographie postée n’a pas grand-chose à voir avec les rafles des 16 et 17 juillet 1942 : il s’agit en réalité d’un cliché montrant des Français soupçonnés de collaboration enfermés au Vel d’Hiv après le Libération. Ce compte Twitter n’est pas le seul à reproduire cette erreur ; il faut noter que les algorithmes de Google images ont longtemps placé cette photographie dans les premiers résultats de recherche à la suite des mots clefs « Rafle du Vel d’Hiv ».

La rectification de cette erreur est-elle seulement l’affaire des historiens préoccupés par l’identification des sources ? En réalité, cette erreur participe à la méconnaissance historique de la rafle du Vel d’Hiv. Comme le montre l’historien Laurent Joly, il existe une seule photographie de la rafle, prise le 16 juillet 1942 à des fins de propagande et pourtant jamais publiée dans la presse. Ce détail n’est pas anodin, il révèle que les autorités allemandes ont interdit la publication des photographies de la rafle, alertées par la désapprobation de la population parisienne.

Un défi pour les enseignants

Ces quelques exemples doivent nous alerter sur l’usage illustratif de la photographie encore trop présent dans l’édition scolaire. Faute de place, les manuels se contentent, le plus souvent, d’une simple légende sans commentaire pour éclairer ou confirmer le cours de l’enseignant.

L’usage des photographies par les historiens a pourtant évolué ces dernières années, considérant désormais celle-ci comme de véritables archives auxquelles doivent s’appliquer les règles élémentaires de la critique des sources. Un tel usage gagnerait certainement à être généralisé dans l’enseignement de l’histoire pour sensibiliser les élèves à la critique documentaire – le plus souvent résumée par la méthode SANDI (Source, Auteur, Nature, Date, Intention). Car, si cette méthode est parfois jugée artificielle par les élèves, elle trouve une justification, pour ainsi dire immédiate, dans la critique de l’archive photographique.

En effet, le regard porté par les élèves sur l’image photographique change radicalement une fois connue son histoire.

Cette approche documentaire est d’autant plus nécessaire que les élèves et les étudiants s’informent aujourd’hui de plus en plus sur les réseaux sociaux, des réseaux où les photographies sont relayées par des armées de comptes sans scrupules méthodologiques et parfois orientées par des lectures complotistes du passé.

Il faut encore ajouter une autre donnée pour comprendre l’enjeu pédagogique qui attend les enseignants d’histoire dans les années à venir : d’ici 2026, selon un rapport d’Europol, la majorité du contenu disponible sur le web sera généré par l’IA. Cela impliquera probablement la publication de fausses photographies de plus en plus crédibles et sophistiquées, lesquelles tiendront lieu de preuve à des fictions déguisées en histoire.

La prolifération des IA génératives, l’accélération des échanges de photographies inventées, détournées ou décontextualisées constituent un véritable défi pédagogique. Comment enseigner l’histoire aux élèves sans leur transmettre les outils pour affronter la désinformation historique en ligne ? Comment expliquer aux élèves l’environnement numérique dans lequel ils sont immergés (IA, algorithmes, vitalités des images) sans proposer un cours d’histoire qui soit aussi un cours d’histoire numérique ?

Un projet pour lutter contre la viralité de la désinformation historique

Pour répondre à ces défis, l’Encyclopédie d’histoire numérique de l’Europe (EHNE-Sorbonne Université) et les équipes d’informaticiens du CERES-Sorbonne Université élaborent un nouvel outil qui vise autant un public d’enseignants que d’éditeurs et les journalistes : le projet VIRAPIC, une plate-forme numérique dont l’objectif est de repérer les photographies virales (reproduites en ligne à une très grande échelle et/ou sur un laps de temps réduit) lorsque celles-ci sont inventées, détournées ou décontextualisées des évènements historiques qu’elles prétendent illustrer.

VIRAPIC, un nouvel outil pour éduquer le regard des élèves aux archives photographiques (novembre 2024).

L’objectif est double. Il s’agit d’injecter du contenu historique autour des photographies virales (source, légende, commentaire historiques) et d’analyser les viralités numériques des photographiques (Qui les publie ? Sur quels supports ? Avec quelle temporalité ?). Le projet VIRAPIC aborde surtout le problème de la désinformation historique par une approche pragmatique : lutter contre la viralité de la désinformation par le référencement du travail historien sur les moteurs de recherche.

L’originalité de cet outil tient en effet à la possibilité d’agir directement sur les pratiques des internautes grâce au référencement de l’Encyclopédie EHNE dont les pages web apparaissent dans les premiers résultats des moteurs de recherche. Ainsi, les internautes recherchant des photographies pour illustrer les évènements historiques verront apparaître les pages web EHNE/VIRAPIC dans les premiers résultats de recherche comme Google Images.

En constituant une base de référencement des photographies virales, détournées, décontextualisées ou inventées autour d’évènement historiques, le projet VIRAPIC permettra d’accéder rapidement à un contenu historique solide et critique sur les images que les élèves, enseignants ou éditeurs souhaitent publier en ligne ou utiliser en cours.


Science et Société se nourrissent mutuellement et gagnent à converser. La recherche peut s’appuyer sur la participation des citoyens, améliorer leur quotidien ou bien encore éclairer la décision publique. C’est ce que montrent les articles publiés dans notre série « Science et société, un nouveau dialogue », publiée avec le soutien du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.The Conversation

Mathieu Marly, Responsable éditorial de l'Encyclopédie d'histoire numérique de l'Europe (Sorbonne Université - Éducation nationale), agrégé, docteur en histoire contemporaine et chercheur associé au laboratoire SIRICE, Sorbonne Université et Gaël Lejeune, Enseignant-chercheur, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Assassinat de Samuel Paty et haine en ligne : ce qui a changé dans la loi depuis 2020

 

samuelpaty

Par Nathalie Devillier, Auteurs historiques The Conversation France

Le procès de l’assassinat de Samuel Paty se poursuit devant la cours d’assise spéciale de Paris. Un certain nombre d’accusés comparaissent pour avoir mené une campagne de haine sur les réseaux sociaux avant le meurtre. Depuis 2020, de nouvelles lois – européennes et françaises – sont entrées en vigueur pour lutter contre les violences en ligne. Que retenir de ces législations ? Sont-elles efficaces ?


Le procès de l’assassinat de Samuel Paty a débuté lundi 4 novembre. Sur le banc des accusés se trouvent notamment ceux qui ont créé la polémique et intentionnellement faussé la réalité d’un des cours de l’enseignant portant sur la liberté d’expression. Dans une vidéo, le père d’une élève qui sera jugé durant le procès avait appelé à écrire à la direction de l’établissement « pour virer ce malade » et livrait publiquement le nom du professeur, son numéro de téléphone portable et l’adresse du collège.

Les insultes, menaces et commentaires haineux contre l’enseignant et la directrice du collège inondèrent les réseaux sociaux Facebook, WhatsApp, Instagram, Twitter, Snapchat, YouTube, TikTok, Google… devenus de véritables tribunaux virtuels.

Suite à l’émoi suscité par ces événements, la France a adopté en 2021 plusieurs lois pour contrer la haine en ligne, notamment l’article surnommé « Samuel Paty » de la loi sur le respect des principes de la République qui criminalise les actes d’intimidation et d’entrave au travail des enseignants par la diffusion de messages haineux.

Plus largement, ces dernières années, de multiples initiatives législatives, à l’échelle française et européenne ont cherché à responsabiliser les plates-formes de contenus, les réseaux sociaux mais aussi les utilisateurs pour limiter les impacts de la violence en ligne.

Des mesures pour obliger les plates-formes à plus de transparence

Entré en vigueur en 2023, le Règlement européen sur les services numériques (Digital Services Act, DSA) a notamment pour objectif d’endiguer la viralité de contenus violents pour éviter d’y exposer les utilisateurs. Il exige aussi la publication de rapports de transparence par les réseaux sociaux et plates-formes de partage tels que Facebook, Google Search, Instagram, LinkedIn, Pinterest, Snapchat, TikTok, X (anciennement Twitter) et YouTube.

En vertu de ce texte, les réseaux sociaux doivent aussi donner des informations sur leurs équipes de modération de contenu, mettre en place des mécanismes de signalement des contenus illicites et fournir des informations sur le fonctionnement de leurs algorithmes de recommandation.

Ce partage d’informations sur le fonctionnement des algorithmes devrait permettre aux utilisateurs de mieux comprendre et contrôler ce qu’ils voient en ligne. Il est surtout utile pour le Centre européen pour la transparence algorithmique qui contrôle l’application du règlement.

Les plates-formes doivent également évaluer et réduire les risques systémiques pour la sécurité publique et les droits fondamentaux liés à leurs algorithmes comme la propagation de la haine en ligne. Ces éléments doivent figurer dans les rapports émis à la disposition de la Commission européenne. Dans le cas contraire, ou si les actions des plates-formes ne reflètent pas suffisamment les attentes du DSA, c’est la Commission européenne qui prendra l’attache de l’entreprise et procédera en cas d’inertie de celle-ci à un rappel à la loi public. C’est précisément ce qu’a fait Thierry Breton en août dernier en s’adressant à Elon Musk.

Un outil de dénonciation permettant aux employés ou autres lanceurs d’alerte de signaler les pratiques nuisibles des très grandes plates-formes en ligne et des moteurs de recherche a été mis en place.

Avant ces nouvelles mesures, ces entreprises n’étaient soumises qu’à un code de conduite non juridiquement contraignant et dont les résultats avaient atteints leurs limites.

Comment évaluer l’efficacité de ces mesures ? Nous le saurons bientôt, la Commission européenne a ouvert, le 18 décembre 2023 une procédure contre X (ex-Twitter) après avoir mené une enquête préliminaire pour non respect de l’obligation de transparence et des défaillances dans la modération de contenus. X interdit aussi aux chercheurs éligibles d’accéder de manière indépendante à ses données conformément au règlement. La société encourt une amende pouvant aller jusqu’à 6 % de son chiffre d’affaires mondial et, en cas de manquements répétés, elle peut voire l’accès à son service restreint dans l’Union européenne.

Aujourd’hui, l’épée de Damoclès des sanctions financières et surtout le blocage du service sur le territoire européen font peser un risque économique et réputationnel que les plates-formes souhaitent éviter. Plusieurs procédures formelles ont été lancées par la Commission européenne contre le réseau social X en 2023, TikTok, AliExpress et Meta cette année.

Des mesures pour lutter contre le cyberharcèlement

En France, la loi « Sécuriser et Réguler l’Espace Numérique » (SREN) promulguée en mai 2024 sanctionne les plates-formes qui échouent à retirer les contenus illicites dans un délai rapide (75 000 euros d’amende) et met aussi en place des mécanismes pour mieux sensibiliser et protéger les utilisateurs contre les dangers en ligne.

Cela se traduit par l’information des collégiens en milieu scolaire et des parents en début d’année. Une réserve citoyenne du numérique (rattachée à la réserve civique) est également instaurée avec pour but lutter contre la haine dans l’espace numérique et à des missions d’éducation, d’inclusion et d’amélioration de l’information en ligne. Ce dispositif qui constitue un moyen officiel d’alerte auprès du procureur de la République aurait été le bienvenu il y a 4 ans, au moment de l’affaire Paty. À l’époque, seuls la médiation scolaire et le référent laïcité du rectorat avaient été actionnés, sans effet.

Les plates-formes en ligne ont des obligations légales croissantes issues du règlement européen et de la loi SREN pour prévenir et réagir au cyberharcèlement et aux contenus illicites, avec une responsabilité à plusieurs niveaux.

L’obligation de modération proactive signifie que les plates-formes doivent mettre en place des systèmes pour détecter, signaler et retirer rapidement les contenus haineux, violents, ou incitant au cyberharcèlement. C’est l’ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique) qui veille à ce que les éditeurs et fournisseurs de services d’hébergement de sites retirent effectivement ces contenus et conduit des audits pour vérifier la conformité aux règles. Cette obligation, issue du règlement européen sur les services numériques et de la loi SREN, sera mise en œuvre grâce à la publication d’un rapport annuel le nombre de signalements effectués. À ce jour, le premier rapport n’a pas été publié.

Les hébergeurs qui ont connaissance du caractère illicite du contenu et qui n’informent pas les autorités compétentes, par exemple, le procureur de la République, ni bloqué l’accès à cette publication, encourent des sanctions allant jusqu’à 250 000 euros d’amende et un an d’emprisonnement pour le dirigeant.

Les plates-formes doivent également sensibiliser leurs utilisateurs aux risques de cyberharcèlement et fournir des outils pour signaler facilement les contenus et comportements nuisibles. C’est le cas par exemple sur X, Facebook, Instagram.

En France, le cyberharcèlement est un délit sévèrement puni par des lois visant à lutter contre le harcèlement moral et les actes répétés de violence en ligne, notamment sur les réseaux sociaux. Une personne coupable de harcèlement moral encourt jusqu’à deux ans d’emprisonnement et 30 000 € d’amende. Si la victime est mineure, ces peines sont alourdies à trois ans de prison et 45 000 € d’amende. Des peines plus graves peuvent s’appliquer en cas d’incapacité de travail de la victime ou si les actes conduisent au suicide ou à la tentative de suicide, avec une sanction maximale de dix ans d’emprisonnement et 150 000 € d’amende.

Pour protéger les victimes de harcèlement groupé, en 2018 la loi Schiappa avait introduit un délit de « harcèlement en meute » ou raid numérique, visant à pénaliser les attaques concertées de multiples internautes contre une victime, même si chaque participant n’a pas agi de façon répétée.

La loi SREN prévoit également que les personnes reconnues coupables de cyberharcèlement peuvent se voir interdites de réseaux sociaux pendant six mois ou un an en cas de récidive. Ce bannissement inclut la création de nouveaux comptes durant la période d’interdiction. Les plates-formes risquent des amendes allant jusqu’à 75 000 € si elles ne bannissent pas les utilisateurs condamnés pour cyberharcèlement ou ne bloquent pas la création de nouveaux comptes pour les récidivistes.The Conversation

Nathalie Devillier, Docteur en droit international, Auteurs historiques The Conversation France

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.