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Ouvrir les modèles d’IA pour qu’ils ne restent pas l’apanage des géants du Web

 

IA

Par Thierry Poibeau, École normale supérieure (ENS) – PSL

Les grands modèles de langue, comme celui derrière ChatGPT, sont « fermés » : on ne sait pas comment ils sont mis au point, sur quelles données et avec quels paramètres. Même les modèles dits ouverts ne le sont que très partiellement, ce qui pose des problèmes de transparence et de souveraineté évidents. Développer des modèles ouverts est une alternative réaliste et souhaitable à moyen terme.


De la traduction automatique à la génération de contenu, les modèles de langue (ou modèles de langage) reposent sur des ensembles massifs de données et des algorithmes complexes. L’une des grandes questions pour la communauté de l’Intelligence artificielle est de savoir si ces modèles doivent rester fermés – contrôlés uniquement par quelques grandes entreprises – ou être ouverts et accessibles au public – en particulier aux chercheurs, développeurs et institutions publiques.

Un modèle ouvert présente plusieurs avantages. Premièrement, il permet une plus grande transparence. Les utilisateurs peuvent voir comment le modèle a été formé, quelles données ont été utilisées et quelles décisions algorithmiques sous-tendent ses prédictions. Cela favorise la confiance dans les résultats produits et permet à la communauté scientifique de vérifier et de corriger les biais qui pourraient être présents. Deuxièmement, un modèle ouvert encourage l’innovation. En permettant à d’autres chercheurs, développeurs et entreprises de travailler avec ces modèles, on peut accélérer le développement de nouvelles applications et résoudre des problèmes complexes de manière plus collaborative.

Les modèles fermés quant à eux posent des problèmes importants. Leur opacité rend difficile l’identification des responsabilités juridiques, car il est presque impossible de déterminer quelles données ont été utilisées lors de l’entraînement ou comment les décisions du système ont été prises. Cette opacité crée donc des risques potentiels de discrimination algorithmique, de désinformation et d’utilisation abusive des données personnelles. En outre, ces modèles fermés renforcent les monopoles technologiques, laissant peu de place à la concurrence et limitant ainsi les possibilités de mise au point de solutions concurrentes.

Si, aujourd’hui, les modèles de langue réellement ouverts (open source) sont encore relativement marginaux, ils restent une option envisageable à moyen terme. Pour qu’ils se développent, il faudra non seulement surmonter des obstacles techniques, mais aussi repenser les modèles de financement et de régulation, afin de garantir que l’innovation ne soit pas réservée à une poignée de géants technologiques. Il en va de l’avenir de l’intelligence artificielle ouverte et de son potentiel à bénéficier à l’ensemble de la société.

Lobbying et stratégies d’entreprises

Un lobbying intensif est mené auprès des gouvernements et des instances de régulation pour avancer l’argument selon lequel l’ouverture complète des LLM pourrait mener à des dérives. La crainte d’un mauvais usage, qu’il s’agisse de diffusion massive de fausses informations ou de cyberattaques – voire le fantasme d’une prise de pouvoir par des machines supra-intelligentes, est mise en avant pour justifier la fermeture de ces modèles.

OpenAI, avec d’autres, proclame qu’ouvrir les modèles serait source de danger pour l’humanité. Le débat est en fait souvent difficile à suivre : certains parlent de danger, voire demandent un moratoire sur ce type de recherche, mais continuent d’investir massivement dans le secteur en parallèle.

Par exemple, Elon Musk a signé en mars 2023 la lettre du Future of Life Institute demandant une pause de six mois des recherches en IA, tout en lançant en juillet 2023 xAI, un concurrent d’OpenAI ; Sam Altman, qui dirige OpenAI, parle aussi fréquemment de danger tout en visant des levées de fonds de plusieurs milliards de dollars pour développer des modèles toujours plus puissants.

Si certains croient sans doute vraiment qu’il y a là un danger (mais il faudrait définir lequel exactement), d’autres semblent manœuvrer en fonction de leurs intérêts et des immenses sommes investies.

Des modèles dits « ouverts » qui ne le sont pas tant que ça

Face à cela, d’autres sociétés, comme Méta avec ses modèles Llama, ou Mistral en France, proposent des modèles dits « ouverts ». Mais ces modèles sont-ils réellement ouverts ?

L’ouverture se limite en effet le plus souvent à l’accès aux « poids » du modèle, c’est-à-dire aux milliards de paramètres qui se voient ajustés lors de son entraînement grâce à des données. Mais le code utilisé pour entraîner ces modèles, et les données d’entraînement (ces masses de données cruciales qui permettent au modèle d’analyser et de produire du texte) restent généralement des secrets bien gardés, hors de portée des utilisateurs et même des chercheurs, limitant ainsi la transparence de ces modèles. À ce titre, peut-on vraiment parler de modèle ouvert si seuls les poids sont disponibles et non les autres composantes essentielles ?

L’ouverture des poids offre toutefois des avantages certains. Les développeurs peuvent adapter le modèle sur des données particulières (à travers le « fine tuning ») et surtout, ces modèles offrent une meilleure maîtrise que des modèles complètement fermés. Ils peuvent être intégrés dans d’autres applications, sans qu’il s’agisse de boîte noire uniquement accessible par « prompt engineering », où la façon de formuler une requête peut influer sur les résultats, sans qu’on sache très bien pourquoi.

L’accès aux poids favorise également l’optimisation des modèles, notamment à travers des techniques comme la « quantisation », qui réduit la taille des modèles tout en préservant leur performance. Cela permet de les exécuter sur des machines plus modestes, des ordinateurs portables voire des téléphones.

En rendant les modèles partiellement ouverts, les sociétés propriétaires bénéficient ainsi de l’intérêt de milliers de développeurs, ce qui permet des progrès potentiellement plus rapides que pour les modèles fermés, mis au point par des équipes forcément plus réduites.

Vers des modèles réellement open source ?

Mais peut-on envisager demain la création de modèles de langage réellement open source, où non seulement les poids, mais aussi les données d’entraînement et les codes d’apprentissage seraient accessibles à tous ? Une telle approche soulève des défis techniques et économiques importants.

Le principal obstacle reste la puissance de calcul nécessaire pour entraîner ces modèles, qui est actuellement l’apanage des entreprises dotées de ressources colossales (Google, Meta, Microsoft, etc.) ; OpenAI, ou Mistral en France, ont recours à de la puissance de calcul proposée par différents acteurs, dont les géants de l’informatique suscités. C’est en partie pour couvrir ces coûts – l’accès la puissance de calcul – que ces entreprises doivent régulièrement lever des fonds importants. Le coût énergétique, matériel, et en ressources humaines est prohibitif pour la plupart des acteurs.

Pourtant, des initiatives existent. Des communautés de chercheurs et des organisations à but non lucratif cherchent à développer des modèles ouverts et éthiques, basés sur des jeux de données accessibles, ou du moins transparents.

Ainsi, Allen AI (centre de recherche privé à but non lucratif, financé à l’origine par Paul Allen, le cofondateur de Microsoft décédé en 2018) a mis au point les modèles Olmo et Molmo (modèle de langue et modèle multimodal), qui sont complètement ouverts.

SiloAI, une entreprise finlandaise, en collaboration avec l’Université de Turku a mis au point un modèle multilingue complètement ouvert, Poro, performant pour les langues scandinaves.

En France, Linagora et d’autres travaillent aussi à mettre au point des systèmes ouverts, dans la continuité de Bloom (un modèle complètement ouvert, mis au point par un collectif de chercheurs sous l’impulsion de la société Hugging Face en 2022).

Le modèle économique de ces initiatives reste à déterminer, de même que le retour sur investissement à terme des sommes colossales actuellement en jeu sur ce thème au niveau international.

En pratique, ces modèles sont souvent entraînés sur des infrastructures publiques (Lumi en Finlande pour Poro, Genci en France pour Bloom) : il s’agit souvent de collaborations entre universitaires et entreprises privées pouvant ensuite commercialiser les solutions développées, puisqu’un modèle ouvert n’est pas synonyme de complètement gratuit, et des services annexes comme l’adaptation des modèles pour des besoins particuliers peuvent contribuer au financement de telles initiatives.

Une autre piste se situe dans le développement de modèles de langue spécialisés, moins coûteux en termes de données et d’infrastructure, mais qui pourraient répondre à des besoins spécifiques, ce qui permettrait à des entreprises ou des acteurs plus modestes de tirer leur épingle du jeu.The Conversation

Thierry Poibeau, DR CNRS, École normale supérieure (ENS) – PSL

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’intelligence artificielle démystifiée : un anti-manuel salutaire

 

IA

 À l’heure où l’intelligence artificielle bouleverse notre quotidien et suscite autant d’espoirs que d’inquiétudes, la parution de "Anti-manuel d’intelligence artificielle" aux éditions Eyrolles tombe à point nommé. Vladimir Atani et Victor Storchan, deux experts reconnus du domaine, nous livrent un ouvrage aussi rafraîchissant que nécessaire, préfacé par Jean-Michel Blanquer, ancien ministre de l’Éducation nationale.



Les auteurs proposent une approche pédagogique de l’intelligence artificielle, en s’éloignant des termes techniques complexes et des discours promotionnels. Leur objectif est d’offrir une vision claire et objective de cette technologie, en examinant ses possibilités réelles comme ses limitations. L’ouvrage présente ainsi un panorama historique de l’intelligence artificielle et analyse son développement jusqu’à aujourd’hui. Il explore notamment les aspects techniques et les différentes applications de l’IA dans notre société. Les auteurs examinent également les idées reçues qui circulent sur cette technologie, en les confrontant aux réalités scientifiques et techniques.

L’importance d’éduquer les jeunes générations

Une partie importante du livre est consacrée aux implications sociales et économiques de l’IA. Les auteurs étudient les transformations du monde du travail, les évolutions dans le domaine de l’éducation et les changements dans les secteurs créatifs. Ils abordent également les questions éthiques liées aux biais algorithmiques et à l’utilisation des données.

Dans sa préface, Jean-Michel Blanquer souligne l’importance d’éduquer les jeunes générations aux enjeux de l’intelligence artificielle. Il insiste sur la nécessité d’adopter une approche équilibrée dans l’enseignement de ces technologies. Les auteurs ont choisi une présentation accessible, permettant aux lecteurs de comprendre les concepts fondamentaux de l’IA sans nécessiter de connaissances techniques préalables.

Vladimir Atani et Victor Storchan examinent enfin les perspectives d’avenir de l’intelligence artificielle. Ils analysent les développements possibles de cette technologie et ses implications futures pour la société. Le livre aborde aussi les questions de régulation et de gouvernance de l’IA.

 

De la démocratie en politique et sur les réseaux sociaux


L'espace de discussion en ligne auquel vous participez est-il féodal ou démocratique ? John Trumbull's painting, Declaration of Independence, plus emoticons
Par Nathan Schneider, University of Colorado Boulder

Les espaces de dialogue sur réseaux sociaux jouent désormais un rôle important de formation des citoyens à la vie en collectivité. Alors qu’une forme de « féodalisme » s’impose dans le monde des entreprises et en politique, ces espaces en ligne représentent un enjeu pour notre culture démocratique.


Quand ma mère a été élue présidente de son club de jardinage, il y a quelques années, je me suis inquiété de l’état de la démocratie.

Les conditions de son élection ne m’inquiétaient pas du tout mais, à l’époque, j’essayais de résoudre un conflit dans le grand groupe de messagerie par mail que j’avais créé, et où il y avait constamment des gens qui se comportaient mal. Je pouvais toujours les virer du groupe, mais en avais-je le droit ? Je me suis rendu compte qu’il y avait dans les statuts du club de jardinage de ma mère quelque chose que je n’avais jamais vu dans la plupart des communautés en ligne dont j’avais fait partie : des procédures simples pour contraindre les administrateurs à agir de manière transparente.

Je crains qu’Internet ait encore du chemin à faire avant d’être au niveau de ce club de jardinage.

Quand Alexis de Tocqueville s’est rendu aux États-Unis au début des années 1830, il a observé ce que les sociologues ont depuis constaté à maintes reprises : que ce soit au niveau fédéral ou national, la démocratie états-unienne repose sur de petites organisations, comme ce club de jardinage. Il les a qualifiées de « grandes écoles gratuites » où l’on apprenait « la théorie générale des associations ». Les membres de ces « minidémocraties » apprenaient à se comporter comme les citoyens d’un pays démocratique.

On peut se demander combien de nos contemporains ont fréquenté ce genre d’école.

De nos jours, les gens interagissent davantage en ligne que de visu. Au lieu de pratiquer la démocratie, ils se retrouvent un jour suspendus, sans raison ni possibilité de faire appel, d’un groupe Facebook auquel ils s’étaient inscrits. Ou bien ils font partie d’un groupe d’amis qui a créé un groupe de discussion commun, mais avec un seul administrateur. Ou alors ils voient les messages d’Elon Musk s’afficher dans leurs mentions sur X, plate-forme dont il est propriétaire. Toutes ces situations sont des exemples de ce que j’appelle le « féodalisme implicite ».

Le féodalisme implicite

Le « féodalisme » est un terme qui désigne ce que le Moyen-Âge n’a jamais vraiment été : un système rigide de fiefs dans lequel le seigneur exerce un pouvoir absolu. Mais, comme je l’écris dans mon livre, Governable Spaces, il s’applique assez bien à la vie sur Internet. Les administrateurs, les modérateurs et les influenceurs dirigent leurs communautés grâce aux pouvoirs que leur donne le logiciel. Ils mettent fin aux conflits par l’équivalent numérique de la censure et de l’exclusion. Les grandes entreprises et leurs PDG sont l’équivalent des rois et des papes mais, pour la plupart des gens, le féodalisme s’exerce le plus directement par le biais d’autres internautes qui occupent des fonctions de modérateur.

L’auteur parle de son nouveau livre, Governable Spaces : Democratic Design for Online Life.

Je qualifie ce féodalisme « d’implicite » dans la mesure où les gens le pratiquent inconsciemment. Ils se servent de leurs espaces en ligne pour parler de politique dans les régimes démocratiques, et les entreprises du secteur numérique disent souvent qu’elles « démocratisent » telle ou telle chose, qu’il s’agisse de la liberté d’expression ou de la livraison de nourriture. Mais, concrètement, la démocratie est généralement absente de ces espaces.

Je pense que le féodalisme implicite est en train de devenir un modèle politique au sens large. Le pouvoir des administrateurs est un pouvoir politique et, dans la conscience collective, ces deux notions sont interchangeables. Après les élections présidentielles états-uniennes de 2016, certains observateurs ont pensé que Mark Zuckerberg se présenterait quatre ans plus tard.

Donald Trump est arrivé au pouvoir non pas parce qu’il avait été précédemment élu à un poste quelconque, mais en tant qu’influenceur viral. À l’issue de son mandat, il s’est consolé en créant son propre fief, Truth Social. Le contrôle qu’il exerce sur son réseau social lui permet d’édicter ses propres règles en matière de bienséance, et de bénéficier du prestige lié aux propriétaires de telles plates-formes. Le dirigeant type n’est plus un fonctionnaire élu, qui se comporte de manière responsable parce qu’il est obligé de rendre des comptes, mais un PDG du secteur des nouvelles technologies, non élu, et peu soumis aux règles.

Diverses pathologies de la vie en ligne deviennent aussi plus faciles à cerner sous le prisme du féodalisme implicite. Prenons le phénomène de la « cancel culture », la culture de l’effacement. On critique souvent les meutes qui s’en prennent sur Internet aux personnalités publiques avec lesquelles elles sont en désaccord. Mais, du fait de ce féodalisme implicite, les gens ont-ils vraiment d’autres solutions ? Ils n’ont pas la possibilité d’élire un nouvel administrateur. S’ils signalent le comportement d’une personne, leur message est traité sans transparence aucune, et certainement pas dans un jury composé de leurs pairs ou selon tout autre processus clairement défini.

Dans We Will Not Cancel Us, l’écrivaine et militante Adrienne Maree Brown observe que beaucoup d’internautes n’ont pas de meilleure solution que de faire un signalement ou d’exiger l’exclusion de telle ou telle personne, alors qu’en tant que conseillère dans des groupes hors ligne, elle aide les gens à résoudre leurs conflits. Or les plates-formes en ligne ne sont pas conçues pour cela. Avec elles, les problèmes disparaissent ou se propagent à la vitesse de l’éclair.

La démocratie numérique

Comme j’espère que la vie sur Internet pourra un jour rattraper son retard sur le club de jardinage de ma mère, j’ai cherché des espaces où les gens étudient les possibilités de démocratie sur, et grâce à, Internet.

Passé relativement inaperçu du fait des arnaques, l’avènement des blockchains a permis l’émergence d’un nouveau secteur, celui de la création d’outils de gestion en ligne, afin d’aider les utilisateurs à diriger de manière collégiale des systèmes détenant des milliards de dollars d’actifs numériques. Certains expérimentent ainsi le transfert de vote, le vote continu le vote fondé sur la réputation, les crypto-jurys et les crypto-confréries.

Si l’on revient un peu sur Terre, les gouvernements ont commencé à encourager les technologies qui encouragent la démocratie en ligne. La ville de Barcelone, par exemple, a soutenu la mise en œuvre de Decidim, une plateforme de gestion désormais utilisée par d’autres villes et associations citoyennes. Les gens y créent des modules pour gérer les versions numériques d’un large éventail de démarches démocratiques, des débats aux assemblées, en passant par les pétitions et les budgets participatifs.

La ville de Barcelone utilise des logiciels open source pour faciliter la participation des citoyens au gouvernement.

De mon point de vue, le sort des démocraties dépend d’expériences comme celles-ci.

Dans le monde entier, de plus en plus de gens pensent que la démocratie n’est plus en mesure de répondre à leurs besoins. Comme l’estime le technologue Bruce Schneier, « la démocratie représentative moderne était la meilleure forme de gouvernement dont la technologie du milieu du XVIIIe siècle était capable. Le XXIe siècle est radicalement différent, sur le plan scientifique, technique et social. »

Les communautés en ligne peuvent travailler à cette refondation de leur propre chef, en adoptant des textes qui encadrent la fonction d’administrateur. Les fondateurs peuvent planifier le transfert de leurs prérogatives à d’autres membres du groupe, ce que j’appelle « la sortie vers la communauté ». Différentes communautés peuvent avoir des règles communes, et apprendre les unes des autres.

La pratique de la démocratie

Cependant, les groupes d’utilisateurs ne peuvent pas vaincre à eux seuls le féodalisme implicite.

Le législateur a un rôle à jouer. Il peut simplifier la création de communautés en ligne d’intérêt public gérées par les utilisateurs. Il y a plusieurs dizaines d’années, le Congrès américain a comblé les lacunes de l’électrification rurale en autorisant le financement des coopératives détenues par les utilisateurs. Des succès comme celui-ci peuvent servir d’exemple pour l’avenir.

À mesure que les systèmes d’intelligence artificielle se généralisent, la démocratie peut contribuer à les rendre utiles et sécurisés. Le Collective Intelligence Project, un incubateur technologique destiné à orienter l’innovation au service du bien commun, a ainsi montré que les assemblées de citoyens ordinaires font parfois des suggestions utiles sur la gestion de l’IA auxquelles les experts n’avaient pas pensé. Quand le législateur réglemente ces nouvelles technologies, il peut d’abord écouter le point de vue de ceux qui ont le plus à perdre au niveau de l’emploi.

Dans son traité historique magistral sur les conséquences de la guerre de Sécession, Black Reconstruction in America, William Edward Burghardt Du Bois utilise une formule choc, celle d’« abolition de la démocratie ». L’idée est que l’abolition de l’esclavage et du racisme n’est pas un événement ponctuel : pour une société équitable, nous devons tous faire preuve de vigilance en matière de participation démocratique, où que nous soyons.

C’est pourquoi il s’est consacré non seulement à la défense juridique, par le biais de la National Association for the Advancement of Colored People (« L’Association nationale pour l’amélioration des conditions de vie des personnes de couleur »), mais aussi à l’accompagnement des coopératives dirigées par des Noirs, où la propriété et la gouvernance démocratiques étaient mises en œuvre au quotidien par les travailleurs.

Les espaces en ligne sont devenus les nouvelles « grandes écoles gratuites » du collectif. Si la démocratie en est absente, elle est en péril partout.


Traduit de l’anglais par Fast ForWord.The Conversation

Nathan Schneider, Assistant Professor of Media Studies, University of Colorado Boulder

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’enquête-choc sur la face sombre de notre monde connecté

  

Goma

Il y a les guerres qui occupent le devant de la scène en Ukraine, à Gaza ou au Sud Liban. Il y a toutes ces guerres, en cours ou dont les braises restent vives, et dont on parle moins : du Yémen à l’Éthiopie, du Myanmar à la Syrie en passant par l’Afghanistan. Et puis il y a les guerres souterraines, méconnues et qui pourtant nous concernent, comme celles pour l’extraction des minerais sans lesquels nos smartphones, nos ordinateurs, nos voitures électriques ne fonctionneraient pas.

C’est à ces guerres-là que s’intéresse le sociologue Fabien Lebrun qui publie aux excellentes éditions L’échappée « Barbarie numérique. Une autre histoire du monde connecté », une enquête-choc qui ébranle nos certitudes sur le progrès numérique en s’intéressant à la guerre des métaux technologique en République démocratique du Congo.

Exit les discours dithyrambiques sur la révolution numérique, l’auteur nous plonge dans les entrailles d’un système dont la violence sociale et environnementale n’a d’égal que notre dépendance collective. Dès les premières pages, le ton est donné. Fabien Lebrun démonte méthodiquement le mythe d’une technologie « propre » et « dématérialisée ». Derrière nos écrans rutilants se cache une réalité brutale : exploitation minière (cobalt, coltan…), pollution massive, conditions de travail déshumanisantes. Le constat est implacable : notre soif insatiable de connexion numérique engendre une nouvelle forme de barbarie moderne.

« Esclaves numériques »

L’originalité de l’analyse dans cette enquête fouillée qui s’étale sur presque 400 pages, réside dans sa dimension systémique. Fabien Lebrun tisse habilement les liens entre consumérisme numérique, destruction environnementale et inégalités sociales croissantes. Il inscrit également cette « barbarie » dans le temps long, comme le prolongement de l’exploitation des ressources des pays des Grands Lacs africains. Ce que souligne le Dr Denis Mukwege, prix Nobel de la Paix 2008, qui signe l’avant-propos du livre, et qui évoque « le continuum macabre qui réifie les Congolais depuis l’esclavage jusqu’aujourd’hui, en passant par les crimes du roi Léopold II et les affres de la colonisation. »

Barbarie numérique

Particulièrement saisissant est le chapitre consacré aux « esclaves numériques » du XXIe siècle. Des mines de cobalt congolaises aux usines d’assemblage asiatiques, Fabien Lebrun dévoile l’envers du décor. Une plongée glaçante dans un système où l’innovation technologique se nourrit de l’exploitation humaine.

Enfin, l’ouvrage ne se contente pas de dresser un réquisitoire. Il interroge notre rapport collectif à la technologie et propose des pistes de réflexion pour une utilisation plus éthique et raisonnée du numérique. Sans tomber dans un discours technophobe, l’auteur plaide pour une prise de conscience urgente des enjeux sociaux et environnementaux, à l’heure où les besoins de l’industrie numérique et particulièrement les acteurs de l’intelligence artificielle sont colossaux.

« Chaque citoyenne et chaque citoyen de notre monde a la responsabilité de préserver notre humanité, en commençant par défendre l’intégrité et les droits de tous les humains. Cet acte de foi n’est pas une douce utopie », estime le Dr Mukwege qui appelle chacun à « faire sa part de révolution humaniste » pour changer le monde et en finir avec les nouvelles barbaries.

 

Les deepfakes au cœur de la guerre informationnelle russo-ukrainienne

deepfake

Par Christine Dugoin-Clément, IAE Paris – Sorbonne Business School

Vladimir Poutine annonçant le retour de la Crimée à l’Ukraine et sa propre démission, ou Volodymyr Zelensky déclarant la reddition intégrale de son pays : ces vidéos totalement fabriquées, et d’autres du même type, ont été visionnées pour certaines des millions de fois sur les réseaux sociaux. Si la Russie a, dans ce domaine comme sur le terrain militaire, lancé les hostilités dès 2014, l’Ukraine a désormais appris à employer ces méthodes – et d’autres outils de la guerre informationelle –, dont l’objectif est toujours de semer la confusion au sein de l’opinion publique du pays ennemi.


Depuis son invasion massive de l’Ukraine, la Russie a lancé de nombreuses attaques informationnelles visant aussi bien différentes sphères de la société ukrainienne que des pays soutenant Kiev – à travers des opérations comme Döppelganger ou Portal Kombat – ainsi que des pays africains, moyen-orientaux ou asiatiques où Moscou a cherché à diffuser des narratifs pro-russes.

Moins évoquées, plusieurs actions du même type, mêlant cyberattaques et usage d’IA pour générer des deepfakes ont été conduites par les Ukrainiens dans l’espace informationnel russe, notamment afin de montrer à la population russe la réalité d’une guerre qui n’a rapidement plus rien eu à voir avec la prétendue simple « opération militaire spéciale » annoncée par le Kremlin.

Hackers ukrainiens et tentatives de percée de la bulle informationnelle russe

Dès mars 2022, le groupe Anonymous et la section Squad 303 ont envoyé plus de 5 millions de textos sur des numéros de téléphone portable russes pour relayer des informations sur ce qui se passait réellement en Ukraine et que les médias russes ne montraient pas. Cette action continue à ce jour sous la forme du mouvement « Call Russia » qui fait appel à des volontaires prêts à donner de leur temps pour informer la population russe, coincée dans la bulle informationnelle entretenue par le Kremlin.

Rapidement, l’effort ukrainien a également porté sur les médias russes, dans l’objectif de bénéficier de leur large audience pour porter des messages au plus grand nombre de spectateurs possible. Ainsi, et là encore dès le début du conflit, les sites de streaming Wink et Ivi, très utilisés en Russie, ainsi que des chaînes comme Russia 24, La Première Chaîne ou encore Moscou 24 ont été piratés. De nombreux Russes ont vu des images de guerre en provenance d’Ukraine en lieu et place de leur demande initiale.

Parallèlement, un deepfake a été diffusé par les Ukrainiens pour faire prendre conscience aux Occidentaux de la gravité de la situation en Ukraine. Ce dernier simulait des scènes de guerre touchant la ville de Paris. Si le but de sensibilisation pouvait être atteint grâce au réalisme de la scène, un effet pervers a été observé en Russie, où la vidéo faisait l’objet d’une réutilisation détournée. Cette diffusion permettait à plusieurs voix russes d’appuyer leur négation de la réalité du conflit ukrainien auprès de la population en prônant que puisqu’on pouvait produire des faux aussi réalistes, nombre d’images attestant des bombardements russes sur les villes d’Ukraine et de leurs dégâts effroyables pour la population civile étaient également des faux générés par IA.

Les actions mobilisant des deepfakes se sont poursuivies au cours des mois de guerre. À titre d’exemple, en 2023, un piratage a permis la diffusion sur plusieurs chaînes, notamment à Ekaterinbourg et dans des villes situées dans la région de Krasnoïarsk, d’un clip où des militaires ukrainiens se préparaient au combat ou détruisaient des chars et véhicules de transport russes pendant qu’apparaissait l’inscription « L’heure des comptes a sonné » en ukrainien.

Parallèlement, d’autres chaînes comme STS, Zvezda, Questions et réponses ou encore REN TV ont vu leurs programmes interrompus par des images du ballet « Le Lac des cygnes », suivies d’une vidéo montrant des militaires ukrainiens.

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Pour bien comprendre la logique de la diffusion de l’œuvre de Tchaïkovski, il faut savoir que « Le Lac des cygnes » est devenu un symbole de la censure soviétique d’abord, et russe ensuite. L’origine de cette symbolique se lit dans l’histoire, où la diffusion du « Le Lac des cygnes » à la télévision était associée à un événement tragique (comme la mort des dirigeants Brejnev, Andropov et Tchernenko). Cette symbolique a été renforcée quand en août 1991, pendant le putsch visant Mikhaïl Gorbatchev, la danse des petits cygnes, moment phare du ballet, avait été diffusée en lieu et place d’un reportage en direct portant sur les événements en cours.

Intensification de l’usage de deepfakes

Un premier deepfake russe avait été diffusé dès début mars 2022. On voyait dans ce contenu synthétique Volodymyr Zelensky annoncer sa reddition aux forces russes. De piètre facture, ce faux réalisé à l’aide de l’IA, en annonçait d’autres à venir.

Sur le territoire russe, au mois de juin, faisant suite au message « l’heure des comptes a sonné », plusieurs chaînes ont diffusé, du fait d’un piratage, un deepfake montrant Vladimir Poutine et accompagné de la légende « Appel d’urgence du président ». Dans ce contenu d’environ une minute, Poutine annonçait que l’armée ukrainienne avait pénétré dans trois régions frontalières, où il déclarait la loi martiale et dont il exhortait les habitants à « évacuer en profondeur » vers la Russie tout en instaurant une mobilisation générale, sujet sensible dans la population.

Le porte-parole du président russe, Dmitri Peskov, dut faire un démenti.

Nous ne citerons pas ici l’ensemble des intrusions réciproques, mais évoquons néanmoins une opération russe particulièrement marquante, celle du 9 mai 2024. Rappelons d’abord que, de son indépendance en 1991 jusqu’en 2003, l’Ukraine commémorait la fin de la Seconde Guerre mondiale le 9 mai, comme la Russie, et non le 8 mai comme les Occidentaux. Après le déclenchement de l’invasion de 2022, l’Ukraine, désireuse de marquer son choix pour le modèle de société occidental et son découplage d’avec la Russie, a opéré un changement de date et s’est alignée dès 2023 sur le calendrier occidental des célébrations, ce qui représentait un symbole fort. Et le 9 mai 2024, quelque 15 chaînes de télévision ukrainiennes ont vu leurs programmes être remplacés par des images du défilé russe. Un piratage qui a également concerné la chaîne lettonne Baltcom.

Si on n’observe pas ici de deepfake, on notera la technique employée qui a ciblé les satellites de communications Astra, détenus et exploités par SES, une société basée au Luxembourg très active dans le déploiement de constellations satellitaires. SES a alors fait savoir que ce piratage était loin d’être un cas isolé.

Un étrange anniversaire

C’est dans ce contexte qu’une action très remarquée s’est produite le 7 octobre dernier, jour du 72e anniversaire de Vladimir Poutine. Cette attaque a ciblé VGTRK, le fournisseur des principaux médias d’État russes, après avoir été annoncée par le groupe Sudo rm-RF sur son compte Twitter.

Sur Krym24 TV, une chaîne diffusée en Crimée annexée, les hackers ont réussi à faire passer un deepfake simulant un flash info où le président russe annonçait la fin des opérations militaires en Ukraine ainsi que sa démission.

L’intrusion dans le réseau de VGTRK, acteur majeur de la télévision d’État russe qui possède entre autres Rossiya-1 et Rossiya-24, mettait en évidence une faille alors que Moscou n’a de cesse de sécuriser sa sphère informationnelle. En outre, les hackers ont aussi détruit les archives et sauvegardes des vidéos et bandes audio de la structure.

L’ampleur de cette attaque faisait déclarer à Dmitri Peskov que « notre média d’État, l’un des plus importants, a été confronté à une attaque sans précédent de pirates informatiques contre son infrastructure numérique ». Sudo rm-Rf n’en est pas à son coup d’essai, le groupe ayant notamment été pointé du doigt en 2022 pour une attaque visant RuTube, le YouTube russe, où des messages antiguerre avaient remplacé les programmes de chaînes de télévision russes, et pour une autre opération, en 2023, ciblant MosgorBTI, le site web du bureau d’enregistrement des biens immobiliers de Moscou.

Les médias comme cible privilégiée ?

Les médias, outils centraux de l’information, sont de fait devenus des cibles privilégiées dans le cadre de guerre informationnelle. Même si l’effet réel de ces intrusions, particulièrement quand elles sont démasquées rapidement, reste à mesurer, l’usage de plus en plus accessible de réseaux antagonistes génératifs (GANs), qui permettent de réaliser des deepfakes, facilite la production et la diffusion de ces vidéos. En outre, les développements techniques permettent de rendre ces contenus de plus en plus crédibles et donc de moins en moins aisément identifiables sans faire usage de méthodes algorithmiques.

Enfin, à l’heure ou une large partie de la population cherche des informations sur les réseaux sociaux, on peut s’interroger sur l’impact des actions menées sur ces supports, notamment s’ils utilisent des deepfakes pouvant, selon le soin apporté à leur réalisation, être particulièrement réalistes et donc crédibles pour un œil humain non assisté de solution algorithmique de détection.The Conversation

Christine Dugoin-Clément, Analyste en géopolitique, membre associé au Laboratoire de Recherche IAE Paris - Sorbonne Business School, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, chaire « normes et risques », IAE Paris – Sorbonne Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Depuis Garry Kasparov contre Deep Blue, ce que nous apprend l’histoire des échecs sur les risques de l’IA

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Par Frédéric Prost, INSA Lyon – Université de Lyon

En 1997, le champion du monde d’échecs Garry Kasparov perd pour la première fois de l’histoire un match face à un ordinateur, Deep Blue. Cet événement historique pour le jeu comme pour l’informatique est aujourd’hui porté à l’écran dans une minisérie d’Arte, Remacth. 27 ans plus tard, qu’est-ce que la défaite de l’humain contre la machine nous a appris, et ces leçons peuvent-elles éclairer l’arrivée massive de l’IA dans nos vies ?


Les récents progrès de l’intelligence artificielle (IA), comme le développement des IA génératives avec l’apparition de ChatGPT en novembre 2022, ont soulevé beaucoup d’interrogations, d’espoirs, et de craintes. Courant printemps 2023, le Congrès américain a auditionné OpenAI, la société ayant développé ChatGPT et l’Union européenne vient d’adopter son premier texte législatif au sujet de l’IA.

Dans les parlements comme sur les réseaux sociaux, les rapides progrès de l’IA animent les discussions. À l’avenir, à quels impacts faut-il s’attendre sur notre société ? Pour tenter de répondre à cette question de manière dépassionnée, nous proposons de regarder ce qui s’est passé dans un secteur qui a déjà connu l’arrivée et la victoire de l’IA sur les capacités humaines : les échecs. La machine y a en effet un niveau supérieur à celui des humains depuis maintenant plus d’un quart de siècle.

Pourquoi le jeu d’échecs comme indicateur ?

Depuis les débuts de l’informatique, les échecs ont été utilisés comme un indicateur des progrès logiciels et matériels. C’est un jeu intéressant à de multiples niveaux pour étudier les impacts des IA sur la société :

  1. C’est une activité intellectuelle qui demande différentes compétences : visualisation spatiale, mémoire, calcul mental, créativité, capacité d’adaptation, etc., compétences sur lesquelles l’IA vient concurrencer l’esprit humain.

  2. Le jeu n’a pas changé depuis des siècles. Les règles sont bien établies et cela donne une base stable pour étudier l’évolution des joueurs.

  3. Il est possible de mesurer la force des machines de manière objective et de comparer ce niveau à celui des humains avec le classement Elo.

  4. Le champ d’études est restreint : il est clair que les échecs ne sont qu’un tout petit aspect de la vie, mais c’est justement le but. Cette étroitesse du sujet permet de mieux cibler les impacts des IA sur la vie courante.

  5. Les IA ont dépassé le niveau des meilleurs joueurs humains depuis plus de 20 ans. Il est donc possible de voir quels ont été les impacts concrets sur le jeu d’échecs et la vie de sa communauté, qui peut être vue comme un microcosme de la société. On peut également étudier ces impacts en regard de la progression des IA au cours du temps.

Explorons quelles ont été les évolutions dans le monde des échecs depuis que Garry Kasparov, alors champion du monde en titre, a perdu une partie contre Deep Blue en 1996, puis le match revanche joué en 1997. Nous allons passer en revue plusieurs thèmes qui reviennent dans la discussion sur les risques liés aux IA et voir ce qu’il en a été de ces spéculations dans le domaine particulier des échecs.

Les performances de l’IA vont-elles continuer à augmenter toujours plus vite ?

Il existe deux grandes écoles pour programmer un logiciel d’échecs : pendant longtemps, seule la force brute fonctionnait. Il s’agissait essentiellement de calculer le plus vite possible pour avoir un arbre de coups plus profonds, c’est-à-dire capable d’anticiper la partie plus loin dans le futur.

Un arbre des coups : une situation initiale, 3 positions possibles au coup d’après, puis pour chaque position encore 3 possibilités
À partir d’une position initiale, l’ordinateur calcule un ensemble de possibilités, à une certaine profondeur, c’est-à-dire un nombre de coups futurs dans la partie. Chris Butner, CC BY-SA

Aujourd’hui, la force brute est mise en concurrence avec des techniques d’IA issues des réseaux de neurones. En 2018, la filiale de Google DeepMind a produit AlphaZero, une IA d’apprentissage profond par réseau de neurones artificiels, qui a appris tout seul en jouant contre lui-même aux échecs. Parmi les logiciels les plus puissants de nos jours, il est remarquable que LC0, qui est une IA par réseau de neurones, et Stockfish, qui est essentiellement un logiciel de calcul par force brute, aient tous les deux des résultats similaires. Dans le dernier classement de l’Association suédoise des échecs sur ordinateur (SSDF), ils ne sont séparés que de 4 points Elo : 3 582 pour LC0 contre 3 586 pour Stockfish. Ces deux manières totalement différentes d’implanter un moteur d’échecs sont virtuellement indistinguables en termes de force.

En termes de points Elo, la progression des machines a été linéaire. Le graphique suivant donne le niveau du meilleur logiciel chaque année selon le classement SSDF qui a commencé depuis le milieu des années 1980. Le meilleur logiciel actuel, LC0, en est à 3586, ce qui prolonge la figure comme on pourrait s’y attendre.

Cette progression linéaire est en fait le reflet d’une progression assez lente des logiciels. En effet, le progrès en puissance de calcul est, lui, exponentiel. C’est la célèbre loi de Moore qui stipule que les puissances de calcul des ordinateurs doublent tous les dix-huit mois.

Cependant, Ken Thompson, informaticien américain ayant travaillé dans les années 80 sur Belle, à l’époque le meilleur programme d’échecs, avait expérimentalement constaté qu’une augmentation exponentielle de puissance de calcul conduisait à une augmentation linéaire de la force des logiciels, telle qu’elle a été observée ces dernières dizaines d’années. En effet, le fait d’ajouter un coup supplémentaire de profondeur de calcul implique de calculer bien plus de nouvelles positions. On voit ainsi que l’arbre des coups possibles est de plus en plus large à chaque étape.

Les progrès des IA en tant que tels semblent donc faibles : même si elles ne progressaient pas, on observerait quand même une progression de la force des logiciels du simple fait de l’amélioration de la puissance de calcul des machines. On ne peut donc pas accorder aux progrès de l’IA tout le crédit de l’amélioration constante des ordinateurs aux échecs.

La réception par la communauté de joueurs d’échecs

Avec l’arrivée de machines puissantes dans le monde des échecs, la communauté a nécessairement évolué. Ce point est moins scientifique mais est peut-être le plus important. Observons quelles ont été ces évolutions.

« Pourquoi les gens continueraient-ils de jouer aux échecs ? » Cette question se posait réellement juste après la défaite de Kasparov, alors que le futur des échecs amateurs et professionnels paraissait sombre. Il se trouve que les humains préfèrent jouer contre d’autres humains et sont toujours intéressés par le spectacle de forts grands maîtres jouant entre eux, et ce même si les machines peuvent déceler leurs erreurs en temps réel. Le prestige des joueurs d’échecs de haut niveau n’a pas été diminué par le fait que les machines soient capables de les battre.

Le style de jeu a quant à lui été impacté à de nombreux niveaux. Essentiellement, les joueurs se sont rendu compte qu’il y avait beaucoup plus d’approches possibles du jeu qu’on le pensait. C’est l’académisme, les règles rigides, qui en ont pris un coup. Encore faut-il réussir à analyser les choix faits par les machines. Les IA sont par ailleurs très fortes pour pointer les erreurs tactiques, c’est-à-dire les erreurs de calcul sur de courtes séquences. En ligne, il est possible d’analyser les parties de manière quasi instantanée. C’est un peu l’équivalent d’avoir un professeur particulier à portée de main. Cela a sûrement contribué à une augmentation du niveau général des joueurs humains et à la démocratisation du jeu ces dernières années. Pour le moment, les IA n’arrivent pas à prodiguer de bons conseils en stratégie, c’est-à-dire des considérations à plus long terme dans la partie. Il est possible que cela change avec les modèles de langage, tel que ChatGPT.

Les IA ont aussi introduit la possibilité de tricher. Il y a eu de nombreux scandales à ce propos, et on se doit de reconnaître qu’il n’a pas à ce jour de « bonne solution » pour gérer ce problème qui rejoint les interrogations des professeurs qui ne savent plus qui, de ChatGPT ou des étudiants, leur rendent les devoirs.

Conclusions temporaires

Cette revue rapide semble indiquer qu’à l’heure actuelle, la plupart des peurs exprimées vis-à-vis des IA ne sont pas expérimentalement justifiées. Le jeu d’échecs est un précédent historique intéressant pour étudier les impacts de ces nouvelles technologies quand leurs capacités se mettent à dépasser celles des humains. Bien sûr, cet exemple est très limité, et il n’est pas possible de le généraliser à l’ensemble de la société sans précaution. En particulier, les modèles d’IA qui jouent aux échecs ne sont pas des IA génératives, comme ChatGPT, qui sont celles qui font le plus parler d’elles récemment. Néanmoins, les échecs sont un exemple concret qui peut être utile pour mettre en perspective les risques associés aux IA et à l’influence notable qu’elles promettent d’avoir sur la société.The Conversation

Frédéric Prost, Maître de conférences en informatique, INSA Lyon – Université de Lyon

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Les cryptomonnaies, un enjeu de la présidentielle aux États-Unis

 

bitcoin

Par Olivier Bossard, HEC Paris Business School

Donald Trump s’affiche en défenseur du bitcoin et des cryptomonnaies. Au-delà de la position du candidat des Républicains, la question des cryptomonnaies irrigue le débat présidentiel aux États-Unis.


À l’approche de l’élection présidentielle américaine de 2024, les cryptomonnaies s’imposent comme un sujet de débat essentiel. Leur impact va bien au-delà des simples transactions financières ; elles influencent les stratégies de financement de campagne, les discours de Trump et Harris, et la mobilisation de leurs électeurs.

Depuis le lancement de Bitcoin en 2009, les cryptomonnaies ont gagné en notoriété, attirant des millions d’investisseurs. En 2024, une enquête de Pew Research révèle que près de 40 % des jeunes adultes américains détiennent des cryptomonnaies. Cette tendance croissante pousse les candidats à adapter leur message pour séduire cette frange de l’électorat.

De plus en plus de politiciens acceptent des dons en cryptomonnaies pour financer leurs campagnes. Par exemple, en 2020, le candidat libertarien Jo Jorgensen avait ouvert la voie en acceptant des dons en Bitcoin. En 2024, cette pratique s’est intensifiée avec des figures comme le sénateur Rand Paul, qui a fait campagne sur l’acceptation des cryptomonnaies. Les dons en cryptomonnaies permettent aux candidats d’atteindre une base d’électeurs plus jeune, souvent moins représentée dans les systèmes de financement traditionnels. Les transactions rapides et la possibilité de dons anonymes attirent également certains contributeurs.

Les cryptos pour financer les campagnes

Le candidat républicain Vivek Ramaswamy, entrepreneur et investisseur, a été l’un des premiers à accepter des dons en Bitcoin. Il a déclaré que cela faisait partie de sa vision pour une économie plus décentralisée. Son équipe utilise également des NFTs pour collecter des fonds, ce qui lui permet de se positionner comme un innovateur dans le domaine numérique.

Les candidats abordent le sujet des cryptomonnaies avec des perspectives variées, allant de la promotion d’une réglementation favorable à des critiques virulentes. L’ancien président Donald Trump a exprimé des opinions contrastées sur les cryptomonnaies. D’une part, il a qualifié Bitcoin de « fraude » et a critiqué son utilisation, arguant qu’il concurrençait le dollar américain et menaçait la souveraineté monétaire des États-Unis. Cependant, Trump a également montré un intérêt pour les technologies financières et a laissé entendre que, s’il revenait au pouvoir, il pourrait envisager des politiques qui pourraient, au moins indirectement, soutenir l’innovation dans le secteur. Quelle facette de Trump faut-il croire ?

De son côté, la vice-présidente Kamala Harris a adopté une position plus mesurée mais moins girouette. Elle a reconnu le potentiel des cryptomonnaies tout en mettant en avant la nécessité d’une régulation. Harris a exprimé des préoccupations concernant les risques liés à la sécurité et à la protection des consommateurs. En tant que vice-présidente, elle a été impliquée dans des discussions sur la manière de réguler le secteur des cryptomonnaies pour éviter les abus tout en encourageant l’innovation. Harris a plaidé pour un cadre réglementaire qui protège les consommateurs et prévient la criminalité financière.

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Des soutiens partisans

Pour éclairer la différence de positions entre républicains et démocrates, il faut souligner que parmi les soutiens de Trump, on dénombre des pro-cryptomonnaies notoires : Ron DeSantis, le gouverneur (républicain) de Floride a déclaré que les cryptomonnaies sont essentielles pour promouvoir la liberté économique. Il a promis de créer un environnement réglementaire favorable pour encourager l’innovation technologique en Floride, attirant ainsi des entreprises de la blockchain. De même, Ted Cruz, le sénateur (républicain lui aussi) du Texas est un fervent défenseur des cryptomonnaies. Il a récemment proposé des lois pour faciliter les dons en Bitcoin pour les campagnes électorales, arguant que cela renforce la transparence et l’engagement civique.

Quant à Elon Musk, sa position sur les cryptomonnaies est à la fois complexe et fluctuante. En tant que PDG de Tesla et SpaceX, Musk a exprimé un intérêt notable pour le Bitcoin et d’autres cryptomonnaies, influençant de manière significative les marchés avec ses tweets et déclarations. En 2021, Tesla a annoncé avoir acheté 1,5 milliard de dollars de Bitcoin et a temporairement accepté le Bitcoin comme moyen de paiement pour ses véhicules, avant de suspendre cette option en raison de préoccupations environnementales liées à l’impact énergétique du minage de Bitcoin. Musk a également montré un intérêt pour Dogecoin, une cryptomonnaie initialement créée comme une blague, en la promouvant régulièrement sur Twitter et en contribuant à sa volatilité. Cependant, il a souvent insisté sur la nécessité de rendre les cryptomonnaies plus durables et a exprimé des réserves sur leur consommation énergétique.

Du côté démocrate, de nombreux soutiens de Kamala Harras s’affichent comme sceptiques vis-à-vis des cryptos : Elizabeth Warren notamment, la sénatrice (démocrate) du Massachusetts est très critique à l’égard des cryptomonnaies. Elle les qualifie de « systèmes financiers dangereux » qui peuvent alimenter la criminalité et l’évasion fiscale. Warren prône des régulations strictes pour protéger les consommateurs, ce qui pourrait aliéner les électeurs plus jeunes. Quant à Joe Biden, bien que l’actuel président n’ait pas pris de position ferme sur les cryptomonnaies, son administration a mis en place des réglementations plus strictes sur le secteur. Cela a suscité des inquiétudes parmi les défenseurs de la cryptomonnaie, qui craignent une répression plus sévère.

Un outil de mobilisation des électeurs

Les campagnes utilisent les cryptomonnaies comme un outil pour mobiliser les électeurs, en particulier les jeunes. Des événements comme des meetups autour des cryptomonnaies ou des webinaires éducatifs sont organisés pour engager les électeurs.

Parmi les stratégies les plus innovantes, on peut mentionner les initiatives d’Andrew Yang (démocrate) : Yang a été un précurseur dans l’utilisation des cryptomonnaies en politique. Il a proposé d’explorer le potentiel d’un dollar numérique et a utilisé des plates-formes de cryptomonnaie pour financer ses campagnes. On peut également mentionner l’utilisation des réseaux sociaux : les candidats exploitent les plates-formes comme Twitter et TikTok pour atteindre les jeunes électeurs, en parlant de cryptomonnaies et en organisant des sessions de questions-réponses sur leur utilisation et leur potentiel.

BFM.

Quant à l’impact sur le vote, les jeunes électeurs sont souvent plus ouverts aux candidats qui soutiennent les cryptomonnaies. Un sondage récent a montré que 65 % des électeurs de moins de 30 ans soutiennent les candidats qui acceptent des dons en cryptomonnaies. Cette dynamique pourrait avoir un impact significatif dans des États clés.

Des défis et enjeux réglementaires

Le paysage réglementaire des cryptomonnaies est en pleine évolution. Les candidats doivent naviguer dans un environnement complexe où les positions sur la réglementation peuvent influencer leur soutien.

Le Congrès débat actuellement de la nécessité d’un cadre réglementaire clair. Les propositions incluent la création d’une agence dédiée à la régulation des cryptomonnaies, ce qui pourrait avoir des répercussions profondes sur l’innovation dans le secteur.

Les résultats de l’élection de 2024 pourraient redéfinir le cadre réglementaire des cryptomonnaies. Un président favorable aux cryptomonnaies pourrait favoriser des lois libérales, tandis qu’un président plus sceptique pourrait imposer des restrictions plus sévères.

Les cryptomonnaies sont devenues un élément central de la campagne présidentielle américaine de 2024. Que ce soit à travers le financement de campagne, les positions des candidats ou la mobilisation des électeurs, leur impact est indéniable. Alors que les électeurs se préparent à voter en novembre 2024, il sera crucial de suivre l’évolution des positions de Trump et Harris et l’influence croissante des cryptomonnaies sur le paysage politique. Les décisions prises pendant cette campagne pourraient avoir des répercussions durables sur l’avenir de la réglementation des cryptomonnaies aux États-Unis, et par ricochet dans le monde entier.The Conversation

Olivier Bossard, Professeur de Finance, HEC Paris Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Le Machine Learning et l’IA

 

IA

Par Filip Cerny, Product Marketing Manager, Progress

Il est impossible d’échapper au débat sur la façon dont le Machine Learning (ML) et les systèmes d’IA vont révolutionner la façon dont les gens et les industries travaillent. La majeure partie de ce débat doit être revue. En effet, les entreprises sont toujours en train d’évaluer la façon dont les systèmes d’IA (généralement des systèmes de grand modèle de langage (LLM) comme OpenAI, ChatGPT, Google Gemini, Anthropic Claude et autres) améliorent la productivité des travailleurs et favorisent la croissance. 

La cybersécurité est un secteur où l’utilisation intensive de solutions améliorées par l’IA est courante. Mais qu’est-ce que le Machine Learning et l’IA impliquent ? Et comment sont-ils liés aux autres techniques que nous utilisons en matière de cybersécurité ?

Comprendre l’intelligence artificielle

L’IA est un vaste domaine qui se concentre sur la création de systèmes intelligents capables d’effectuer des tâches qui nécessitent généralement une intelligence humaine. Les systèmes d’IA peuvent apprendre à partir de données, s’adapter à de nouvelles informations ou entrées et résoudre des problèmes complexes. Cela en fait des outils précieux pour effectuer de nombreuses tâches complexes. 

Le ML est un composant de l’IA. À la base, le ML aide un système à apprendre et à s’améliorer à partir de l’expérience sans être explicitement programmé. Les réseaux neuronaux, inspirés de l’anatomie du cerveau, sont un composant clé de nombreux systèmes d’IA, leur permettant de reconnaître des modèles et de prendre des décisions. Une application courante de l’IA est la reconnaissance d’images, dans laquelle un modèle ML est formé sur un grand ensemble de données d’images étiquetées pour identifier les modèles et les caractéristiques associés à chaque étiquette. Cela lui permet de classer avec précision de nouvelles images invisibles et fonctionne pour de nombreuses classes d’images, telles que les radiographies médicales. Ce n’est pas seulement utile pour les photos de chats ! 

Les LLM mentionnés ci-dessus, qui se sont développés au cours des 18 derniers mois, utilisent une combinaison de techniques de ML supervisées et non supervisées pendant leur constitution. La plupart du temps de formation pour un modèle LLM (comme ChatGPT) se fait généralement via l’apprentissage auto-supervisé. Dans ce cas, le modèle est entraîné à prédire le mot ou le jeton suivant dans une séquence basée sur les mots précédents sans avoir d’étiquettes explicites. Cela permet aux modèles d’apprendre des modèles et des relations dans le langage. Ceci à partir de grandes quantités de données textuelles non étiquetées telles que des livres, le Web, des archives de journaux et bien plus encore. 

Il est important de souligner que les LLM utilisent des méthodes de ML, mais les LLM ne sont pas le seul moyen de créer des systèmes basés sur l’IA. Même s’ils sont sous le feu des projecteurs en 2024 et occupent une grande partie du paysage des débats liés à l’IA. D’autres techniques, qui utilisent également le ML, qui relèvent de l’IA sont utilisées depuis des années, offrant des avantages dans de nombreuses industries et secteurs, en particulier dans le domaine de la cybersécurité.

Techniques d’IA dans les outils de cybersécurité

En cybersécurité, les techniques de ML améliorent les capacités de divers outils, en particulier les solutions de détection et de réponse au réseau (NDR). 

Les algorithmes de ML peuvent analyser d’énormes quantités de données réseau en temps réel, ce qui améliore la capacité à identifier les anomalies et les menaces potentielles avant qu’elles ne causent des dommages importants. Les techniques d’apprentissage supervisé utilisent des ensembles de données étiquetés de cybermenaces connues pour classer les menaces nouvelles et inconnues. Alternativement, les techniques d’apprentissage non supervisé telles que le clustering et la détection d’anomalies peuvent identifier des modèles ou des comportements inhabituels sans s’appuyer sur des données étiquetées.

Les modèles d’apprentissage profond, tels que les réseaux convolutifs et les réseaux récurrents, peuvent apprendre des modèles et des relations complexes dans les données de réseau. Ces modèles permettent de détecter les menaces sophistiquées en analysant les données de trafic réseau, notamment les en-têtes de paquets, les charges utiles et les informations de flux. Les modèles de ML s’entraînent à l’aide de différentes approches pour reconnaître le comportement normal du réseau, puis signaler les anomalies susceptibles d’indiquer des menaces potentielles telles qu’un accès non autorisé, des infections par des logiciels malveillants ou l’exfiltration de données. En apprenant et en s’adaptant en permanence, les modèles des outils basés sur le ML peuvent détecter les cybermenaces à un stade précoce, souvent avant qu’elles ne causent des dommages importants.

Il existe des solutions qui exploitent la puissance du ML pour détecter et atténuer les cybermenaces en identifiant les anomalies en temps réel. Comme Progress Flowmon par exemple. Ces solutions combinent des techniques d’apprentissage supervisé et non supervisé pour détecter les menaces connues et inconnues. Certains modèles d’IA sont entraînés sur de grandes quantités de données réseau historiques, et ils sont continuellement mis à jour. Ils apprennent au fur et à mesure de leur fonctionnement. Lorsque de nouveaux modèles de menaces apparaissent, l’IA peut apprendre et adopter des pratiques en conséquence.

Les techniques d’IA améliorent d’autres méthodes de détection

Les méthodes de détection basées sur l’IA améliorent les autres techniques traditionnelles qui ont toujours leur place dans la protection de la cybersécurité. Ces autres techniques non basées sur l’IA, telles que l’heuristique et la correspondance de motifs, se combinent avec les méthodes d’IA pour offrir des capacités de sécurité robustes. Cette approche combinée signifie que les modèles d’IA peuvent identifier les comportements suspects du réseau, tels que les transferts de données inhabituels ou l’activité anormale des utilisateurs, tandis que les techniques d’heuristique et de correspondance de modèles peuvent détecter les signatures de menaces et les anomalies connues et inconnues. 

  • L’heuristique et le filtrage sont des techniques fondamentales utilisées dans de nombreux outils de cybersécurité, y compris les solutions NDR. Mais, ils ont toujours leur place dans une posture défensive moderne.
  • Les heuristiques sont des règles pratiques qui utilisent des techniques basées sur l’expérience pour identifier rapidement les menaces. Ces méthodes basées sur des règles permettent une prise de décision rapide basée sur des caractéristiques couramment observées dans les logiciels malveillants ou d’autres types d’attaques. Lorsqu’elles sont intégrées à l’IA, les approches heuristiques réduisent les faux positifs tout en hiérarchisant les menaces réelles et affinent les capacités de détection des solutions de cybersécurité.
  • Le filtrage automatique implique la recherche de séquences spécifiques dans les données. Il est efficace pour identifier les signatures de menace connues trouvées dans de nombreuses variantes de logiciels malveillants et de virus. Cependant, les cybermenaces sont de plus en plus sophistiquées, contournant souvent les techniques traditionnelles de correspondance de motifs. C’est là que l’IA amplifie le filtrage des modèles, car elle peut apprendre et identifier des variations ou des modèles entièrement nouveaux qui indiquent une activité malveillante. Cela améliore ainsi considérablement l’efficacité et la réactivité des défenses de cybersécurité.

Les méthodes de détection basées sur l’IA s’intègrent aux techniques traditionnelles pour fournir une approche multicouche de la détection des menaces. C’est le cas de Progress Flowmon. Ainsi, voici comment l’IA améliore les autres méthodes de détection:

Heuristique - Les modèles d’IA peuvent aider à affiner et à optimiser les règles heuristiques basées sur des données historiques et des renseignements sur les menaces en temps réel. Cela réduit les faux positifs et améliore la précision des heuristiques basées sur le comportement.

Correspondance de modèles - Certaines techniques d’IA améliorent la correspondance de modèles en apprenant à identifier de nouveaux modèles de menaces et des variantes qui peuvent échapper à la détection traditionnelle basée sur les signatures. Les modèles ML apprennent et s’adaptent également en permanence.

Détection d’anomalies - Les algorithmes d’apprentissage fonctionnent avec des méthodes statistiques de détection d’anomalies pour identifier des modèles ou des comportements inhabituels dans le trafic réseau qui peuvent indiquer une attaque ou une menace.

Conclusion

Ainsi, certaines solutions combinent la puissance de l’IA et du ML avec d’autres méthodes de détection efficaces pour créer une approche approfondie et flexible permettant d’identifier et d’atténuer les cybermenaces en temps réel. En utilisant le ML, l’heuristique, la correspondance de modèles et la détection des anomalies, elles permettent aux entreprises de garder une longueur d’avance sur l’évolution des menaces et de maintenir une posture de sécurité solide.

Alors que les cybermenaces continuent de croître en sophistication et en fréquence, l’adoption de solutions de cybersécurité basées sur l’IA aidera les entreprises à garder une longueur d’avance et à maintenir une sécurité solide.

Le satellite SWOT, la vigie des eaux de la Terre

 

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Par Pascale Ultré-Guérard, Centre national d’études spatiales (CNES)

En regardant la Terre depuis l’espace, nous pouvons mieux comprendre comment elle fonctionne dans son ensemble. Ainsi, le satellite SWOT, lancé en 2022, recueille et transmet de précieuses informations sur les eaux de surface – les océans, mais aussi les lacs et les rivières. Il permet ainsi de retracer le lien entre océans et climat, mais offre aussi de nombreuses applications pour la gestion de l’eau en dehors du champ scientifique.


Les satellites d’observation de la Terre sont des outils irremplaçables pour ausculter notre Planète et comprendre son fonctionnement. Ils permettent aux scientifiques de nombreuses disciplines de mesurer, d’évaluer et de modéliser son évolution, notamment dans le contexte du réchauffement climatique. Ainsi, 36 des 54 variables climatiques essentielles définies par les scientifiques pour observer le changement climatique sont mesurables depuis l’espace.

En décembre 2022, le CNES et la NASA, avec des contributions des agences spatiales britanniques et canadiennes, ont lancé le satellite SWOT qui révolutionne notre connaissance des océans et des surfaces d’eau douce de la planète. Cette mission apporte ainsi des informations précieuses sur l’évolution du climat et les océans.

Les océans, réservoirs de chaleur

Parmi ces variables climatiques essentielles figure le niveau des océans. Les océans sont en effet des réservoirs de chaleur, en absorbant 93 % du surplus d’énergie engendré par le réchauffement climatique. Cela provoque un réchauffement des eaux marines qui se dilatent (l’eau plus chaude prend plus de place que l’eau froide), entraînant une hausse du niveau des océans. La fonte des glaces continentales (glaciers, Groenland et Antarctique) contribue également à hauteur de 56 % à cette hausse depuis 2005.

La hausse du niveau des océans est donc un indicateur clé des conséquences du réchauffement climatique et est suivie depuis 1992 par des satellites d’altimétrie (comme TOPEX/Poseidon puis Jason) qui mesurent au centimètre près la hauteur des mers. Le satellite SWOT est venu compléter cette série historique et présente une caractéristique innovante par rapport à ces prédécesseurs : la large fauchée. Grâce à sa grande antenne, SWOT est ainsi capable de faire la cartographie 3D des océans là où les satellites « classiques » se contentent d’une mesure 2D sur une ligne correspondant à la trace du satellite au sol.

Cet instrument innovant permet notamment de mesurer la topographie des océans avec une résolution horizontale à l’échelle du kilomètre (contre 100 km auparavant). Cette échelle concentre justement une grande partie de la dynamique océanique : l’étudier plus précisément améliore ainsi grandement la compréhension de la dynamique océanique ainsi que sa capacité à stocker la chaleur.

Topographie de la surface des océans mesurée par SWOT en dix jours de novembre 2023. CNES/CLS, Fourni par l'auteur

L’eau, une ressource précieuse

Mais SWOT a plus d’une corde à son arc. La large fauchée permet également de mesurer le niveau des eaux douces continentales (lacs, fleuves et rivières), ce qui est quasi impossible avec l’altimétrie conventionnelle, car le signal se dégrade avec la présence de terres émergées. Les rivières et les lacs sont également un traceur du changement climatique. La ressource en eau douce est de plus indispensable à la vie sur Terre et aux activités humaines.

Grâce à SWOT, il est ainsi possible de mesurer le niveau de plus de 90 % des eaux sur les continents, ouvrant ainsi un nouveau champ scientifique, l’hydrologie spatiale. SWOT est en effet capable de mesurer la hauteur des lacs d’une certaine taille (100 m x 100 m) ainsi que la hauteur, la largeur, la pente et le débit des rivières de plus de 50 m de large. Il permet ainsi un suivi temporel, au cours des saisons ou lors d’évènements extrêmes (sécheresses ou inondations).

Élévation de surface moyenne telle que mesurée par SWOT (altitude en mètre) sur tous les lacs entre Janvier et Mai 2024 – Résultats préliminaires (Crédit). Jida Wang et Safat Sikder/University of Illinois, Fourni par l'auteur

Une mission ultra-performante avec des applications inattendues

Environ 60 % de la population mondiale vit près des côtes. C’est un lieu qui subit de fortes pressions causées ou en lien avec le changement climatique : élévation du niveau des mers, changement de trait de côtes, érosion… La large fauchée présente l’avantage par rapport aux altimètres classiques de fournir des mesures au plus près des côtes. Les estuaires présentent également un grand intérêt et la communauté scientifique travaillant sur SWOT a initié de nombreux projets au Canada (embouchure du fleuve Saint-Laurent), au Sénégal, sur la Seine, la Gironde ou la baie du Mont-Saint-Michel…

Hauteurs de mer mesurées par SWOT dans la baie du Mont-Saint-Michel. Il y a au moins 4 mètres de différence entre les zones en bleu foncé (zones basses) et celles en jaune (zones hautes). La zone entourée correspond au Mont lui-même. CNES, Fourni par l'auteur

Au-delà de ces applications déjà nombreuses et anticipées, d’autres résultats sont plus inattendus et sont rendus possibles grâce à la haute performance de la mission. Ainsi, SWOT est capable de détecter des signaux fins comme la houle ou la signature en surface du relief sous-marin, qui permet de déduire la hauteur des monts et fosses océaniques. Des dizaines de ces monts sous-marins ont déjà pu être répertoriés en une année et l’on s’attend à ce que SWOT permette d’en cartographier 100 000 dans les années à venir.

Sur les zones polaires, SWOT est capable de détecter la glace présente sur la mer : la comparaison avec des images radar de Sentinel-1 est tout à fait étonnante. Sa précision est telle qu’il peut même détecter les mini-tsunamis polaires, ces ondes circulaires générées par la chute de morceaux d’iceberg ou le basculement de ceux-ci. Les caractéristiques de ces ondes permettent d’en déduire des propriétés uniques sur les fragmentations et autres bascules très rarement observées in situ en plein océan austral.

Mesures SWOT de hauteur des glaces de mer en Antarctique comparé à une image radar du satellite européen Sentinel-1. CNES/CLS, Fourni par l'auteur

Vers une utilisation hors de la recherche et des services de gestion de l’eau

La mission SWOT a été proposée par les communautés scientifiques française et américaine comme une mission de recherche. Mais dès le départ, cette mission a également été pensée pour développer des applications et des services basés sur les données de SWOT. Le CNES s’est donc attaché à travailler avec ses partenaires en Europe (ESA et Commission européenne) afin de garantir une continuité de la mission dans le cadre de Copernicus, le programme européen de surveillance de l’environnement. Cela permet d’inscrire les observations et les services associés dans le temps long, ce qui est fondamental notamment dans le contexte de changement climatique et de diminution de la ressource en eau douce de surface.

C’est ce qui est désormais prévu pour la mission Sentinel-3 Next Generation Topography (NG-Topo), la nouvelle génération de satellites qui succèdera à Sentinel-3 et SWOT pour la mesure du niveau des océans et des eaux continentales. Deux satellites sont prévus afin de diminuer encore la durée entre chaque mesure. Le lancement de la première Sentinel-3 NG-Topo est prévu après 2032.

À terme, des constellations de petits satellites moins performants mais assurant une revisite quotidienne, combinés avec la mission SWOT puis Sentinel-3 NG-Topo, permettraient un suivi avec une précision et une revisite inégalées des stocks d’eau. Ces diverses missions offriraient un regard à des échelles à la fois globales et locales, et le développement de services comme le suivi des inondations et des sécheresses, des barrages, des zones humides… L’aventure de l’hydrologie spatiale ne fait que commencer !


Merci à Yannice Faugère et Gérald Dibarboure pour leur relecture.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 4 au 14 octobre 2024), et dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « océan de savoirs ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.The Conversation

Pascale Ultré-Guérard, Directrice adjointe de la Stratégie, Centre national d’études spatiales (CNES)

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