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Liberté de la presse : le classement RSF 2026 alerte sur un recul historique dans le monde

 

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Le Classement mondial 2026 de Reporters sans frontières (RSF) dresse un constat inédit : jamais la liberté de la presse n’avait atteint un niveau aussi bas en 25 ans. Cadres légaux durcis, violences, pressions économiques et inertie politique fragilisent partout le droit à l’information.

Le signal envoyé par Reporters sans frontières (RSF) est d’une gravité rare. Pour la première fois depuis la création de son Classement mondial de la liberté de la presse, il y a vingt-cinq ans, plus de la moitié des pays étudiés se trouvent dans une situation jugée « difficile » ou « très grave ». Le score moyen mondial n’a jamais été aussi bas. Ce recul ne tient pas seulement aux guerres, aux dictatures ou aux violences directes contre les journalistes. Il traduit au contraire une évolution plus profonde : l’installation d’un environnement global où le droit d’informer se trouve progressivement encerclé.

Cinq indicateurs

RSF mesure cette liberté à partir de cinq indicateurs : politique, économique, légal, social et sécuritaire. En 2026, c’est l’indicateur légal qui baisse le plus fortement. Cette donnée est centrale, car elle montre que la pression sur la presse ne passe plus seulement par la censure frontale, l’emprisonnement ou l’intimidation physique. Elle s’exerce aussi par le droit, ou plutôt par son détournement.

 

Des lois de sécurité nationale, de lutte contre le terrorisme, de protection du secret ou contre la « désinformation » sont utilisées pour restreindre la couverture de sujets d’intérêt général, poursuivre des journalistes, affaiblir leurs sources ou décourager les enquêtes.

Cette criminalisation du journalisme touche les régimes autoritaires, mais aussi des démocraties. RSF souligne que le cadre légal s’est dégradé dans 110 pays sur 180 entre 2025 et 2026.

La Russie, le Bélarus, la Birmanie, le Nicaragua ou l’Égypte utilisent ces outils pour neutraliser les rédactions indépendantes. La Turquie recourt aux accusations de terrorisme, d’insulte au président ou de dénigrement des institutions. La Tunisie, avec le décret-loi 54 sur les fausses informations, illustre cette guerre juridique contre les voix critiques.

Mais le phénomène dépasse les espaces autoritaires : le Japon, les Philippines ou Hong Kong montrent combien la sécurité nationale peut devenir un instrument de restriction durable.

La Norvège reste en tête pour la dixième année consécutive

Le classement 2026 confirme aussi la persistance des zones de danger extrême. La Norvège reste en tête pour la dixième année consécutive. À l’autre bout du tableau, l’Érythrée demeure dernière, devant la Corée du Nord, la Chine, l’Iran et la Russie. Dans ces pays, l’exercice indépendant du journalisme relève de la survie ou de l’exil.

 

RSF

Les conflits armés aggravent encore cette situation : Irak, Soudan, Yémen, Palestine ou Soudan du Sud figurent parmi les terrains où l’accès à l’information est écrasé par la guerre. À Gaza, RSF indique que plus de 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne depuis octobre 2023, dont au moins 70 dans l’exercice de leur travail.

Le classement met aussi en évidence des bascules rapides. Le Niger enregistre la plus forte chute de l’année, perdant 37 places, dans un Sahel pris entre violences de groupes armés et répression des juntes. L’Équateur recule fortement après les assassinats de Darwin Baque et Patricio Aguilar. Le Pérou chute également après le meurtre de quatre journalistes en 2025.

À l’inverse, la Syrie connaît la remontée la plus spectaculaire, passant de la 177e à la 141e place après la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024. Cette progression reste toutefois celle d’un pays en transition, non celle d’un espace stabilisé.

Les États-Unis tombent à la 64e place, en recul de sept rangs.

Les Amériques constituent l’un des signaux les plus préoccupants de cette édition. Les États-Unis tombent à la 64e place, en recul de sept rangs. RSF attribue cette baisse au climat politique hostile à la presse sous Donald Trump, aux violences policières, à la détention puis à l’expulsion du journaliste salvadorien Mario Guevara, ainsi qu’à l’affaiblissement de l’audiovisuel extérieur américain.

En Amérique latine, l’Argentine et le Salvador reculent, tandis que le Venezuela, Cuba et le Nicaragua restent plongés dans des contextes de fortes restrictions. La violence du crime organisé et celle du pouvoir politique se combinent pour étouffer les journalistes.

Des inquiétudes aussi en Europe

En Europe, le tableau est moins sombre, mais il n’est pas rassurant. Le règlement européen sur la liberté des médias, entré en application en août 2025, devait protéger l’indépendance des rédactions, les médias publics et le droit à une information fiable. Son application demeure inégale.

L’Estonie perd sa première place dans l’Union européenne au profit des Pays-Bas. L’Allemagne est pointée pour des lois de sécurité nationale jugées insuffisamment protectrices des journalistes et de leurs sources. En Bulgarie, à Malte, en Italie, en Slovaquie, en France, en Lituanie ou en Tchéquie, les garanties d’indépendance des médias publics sont fragilisées par des cadres existants ou des projets de loi.

La Hongrie reste l’un des cas les plus préoccupants de l’Union européenne. Le gouvernement sortant de Viktor Orban a refusé d’appliquer l’EMFA, politisé la régulation des médias et utilisé le bureau pour la protection de la souveraineté comme outil de harcèlement institutionnel. Chypre et la Grèce ferment également la marche européenne, avec des situations marquées par l’oligarchisation des médias et des atteintes à la sécurité des journalistes. L’Europe apparaît ainsi comme un espace de protection relative, mais traversé par des fragilités structurelles.

La France est 25e et beaucoup attendent le projet de loi inspiré des États généraux de l’information

La France, classée 25e, reste dans une situation « plutôt bonne », mais elle n’est pas hors du champ des alertes. Les procédures-bâillons, les pressions sur les sources, l’indépendance des médias publics et l’équilibre économique des rédactions constituent des points de vigilance.

C’est dans ce contexte que le dossier des États généraux de l’information prend une dimension particulière. Le rapport remis en septembre 2024 contenait 15 propositions fortes. Leur traduction législative reste pourtant incomplète.

Le projet de loi inspiré des États généraux devait porter sur la confiance dans les médias, l’indépendance, le pluralisme et le modèle économique. Il a été préparé, relu par le Conseil d’État, puis annoncé en conseil des ministres. Mais au printemps 2026, sa trajectoire demeure incertaine.

La sénatrice Sylvie Robert alerte sur ce risque d’enterrement politique. Selon elle, l’absence de réforme fragilise les médias traditionnels, laisse les plateformes capter une part croissante des recettes publicitaires et maintient l’espace public numérique dans le désordre informationnel.

Philippe Rioux

Orion 26 : Emmanuel Macron et le laboratoire de la guerre moderne

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Conçu autour d’un scénario de conflit en Europe opposant un État expansionniste à un voisin menacé dans sa souveraineté, ORION 26 est le plus vaste exercice militaire conduit par la France depuis la guerre froide. Il s’achève ce jeudi en présence du président de la République, Emmanuel Macron.

Ce jeudi, Emmanuel Macron, se rend à Mailly-le-Camp pour observer la quatrième et ultime phase de l’exercice militaire ORION 26, point d’orgue de la séquence de préparation opérationnelle engagée par les armées françaises depuis l’automne 2025 et qui s’est déroulée dans 15 départements dont l’Aude et le Lot. Pensé dès 2021 puis profondément révisé après l’invasion de l’Ukraine, cet exercice constitue le plus ambitieux conduit par la France depuis la fin de la guerre froide. Il repose sur un scénario fictif, opposant Mercure à Arnland, mais conçu pour refléter les dynamiques actuelles de déstabilisation en Europe et le retour des conflits entre États.

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Organisé en quatre phases, ORION 26 a successivement testé la planification stratégique, le déploiement en coalition, la coordination interministérielle, avant d’entrer, du 18 au 30 avril, dans une phase d’engagement interallié de haute intensité. Celle-ci s’inscrit explicitement dans un cadre de défense collective inspiré de l’OTAN, avec un état-major de niveau corps d’armée et trois divisions multinationales.

Au total, 12 500 militaires sont mobilisés, appuyés par 1 800 véhicules, 30 hélicoptères et 800 drones. L’armée de Terre engage trois brigades, tandis que la Marine assure la supériorité aéro-maritime et la capacité de frappe dans la profondeur. L’armée de l’Air déploie, elle, une bulle de protection sol-air autour des forces engagées.

Vérifier la capacité de la France à entrer en premier sur un théâtre

Au-delà de la démonstration capacitaire, l’exercice vise à éprouver l’ensemble de la chaîne décisionnelle, du politique au tactique. Il s’agit de vérifier la capacité de la France à entrer en premier sur un théâtre, à commander une coalition, puis à s’intégrer dans une manœuvre interalliée. Cette logique de « nation-cadre » est au cœur du positionnement français.

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La séquence qui sera observée par le chef de l’État demain illustre cette montée en intensité : briefing en poste de commandement enterré, manœuvres d’aérocombat, tirs d’artillerie, survol par hélicoptère de tranchées inspirées du retour d’expérience ukrainien et combat combiné en temps réel. L’objectif affiché est de confronter les forces à un environnement contesté, marqué par la généralisation des drones, la dispersion des postes de commandement et la fin du « confort opératif ».

ORION 26 s’inscrit enfin dans une stratégie plus large de réarmement, engagée depuis 2025. Il met en lumière plusieurs points de vigilance, notamment la consommation de munitions en haute intensité et la nécessité d’adapter les moyens aux nouvelles formes de conflictualité.

À travers cet exercice, la France acte ainsi une évolution doctrinale majeure : la préparation à une guerre longue, multi-domaines et collective, au cœur du continent européen.

Philippe Rioux

Drones, robots, IA : la technologie suffit‑elle à préparer la guerre du futur ?

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Par Nicolas Minvielle, Audencia et Marie Roussie, Université Paris Dauphine – PSL

La prospective militaire ne se contente pas de décrire l’avenir, elle contribue à le façonner. Dès lors, une question s’impose : quelles hypothèses guident aujourd’hui nos représentations de la guerre, et que laissent-elles dans l’ombre ?


Les imaginaires contemporains de la guerre sont saturés d’images technologiques : drones autonomes, essaims robotisés, intelligence artificielle, armes hypersoniques, cyberconflits permanents. La conflictualité du futur s’y donne à voir comme un théâtre d’objets, toujours plus rapides, plus intelligents, plus autonomes.

Ces représentations ne sont pas fausses. Mais elles sont incomplètes – et, à bien des égards, trompeuses. En concentrant l’attention sur les innovations visibles, elles produisent un effet de substitution cognitive : la technologie devient le lieu apparent de la transformation, reléguant au second plan les dynamiques structurelles qui conditionnent pourtant son efficacité.

Ce déplacement du regard n’est pas neutre. Il reconduit une forme de fétichisme technologique où les artefacts sont perçus comme des causes, plutôt que comme des expressions de systèmes plus profonds. Or, les guerres ne se gagnent pas uniquement par les objets que l’on voit, mais par les structures que l’on ne voit pas (logistiques, industrielles, organisationnelles, sociales).

Nous continuons à observer la guerre par sa surface, mais beaucoup de choses se jouent ailleurs.

Quelles variables importent le plus ?

L’histoire militaire l’a souvent montré : les conflits sont moins déterminés par une innovation isolée que par la combinaison de facteurs structurels. La logistique, la capacité industrielle, la cohésion sociale, l’organisation des forces ou la résilience économique jouent souvent un rôle déterminant.

L’historien et analyste Stephen Biddle, dans un ouvrage déterminant écrit au début des années 2000, Military Power, démontre ainsi que la performance militaire dépend moins de la sophistication technologique que de l’intégration de cette technologie dans un « système de combat moderne » cohérent, reposant sur la coordination interarmes, la dispersion des unités, la discipline tactique et la capacité d’adaptation. Pour l’auteur, la supériorité américaine lors de la guerre du Golfe en 1991 ne s’explique pas uniquement par la possession de munitions guidées de précision, ou d’autres technologies d’ailleurs, mais par leur insertion dans un ensemble doctrinal et organisationnel plus large, combinant renseignement, commandement, logistique, dimensionnement adéquat des unités et supériorité aérienne. Autrement dit, la technologie n’est performative que lorsqu’elle est absorbée par un système capable de la rendre opérante.

La guerre moderne dépend par exemple de systèmes logistiques complexes, de réseaux énergétiques, de chaînes d’approvisionnement mondialisées et de capacités industrielles capables de soutenir un effort militaire prolongé. Souvent présenté comme l’avion de combat le plus avancé au monde, le F35 américain dépend d’un système informatique qui centralise notamment toutes les données de maintenance et d’opération (initialement le système ALIS remplacé progressivement par ODIN). Comme le montrent plusieurs rapports, cette dépendance crée des vulnérabilités importantes : remontée des données d’usage et de maintenance aux États-Unis avec une potentielle perte de souveraineté induite pour les usagers non américains, dépendance aux infrastructures états-uniennes, difficultés de maintenance, etc. Ainsi, une plateforme technologiquement supérieure peut devenir un point de fragilité systémique si elle s’inscrit dans un écosystème logistique instable ou centralisé.

De même, des variables moins visibles peuvent s’avérer décisives, comme le moral des troupes, la cohésion des sociétés, la culture organisationnelle des armées, la capacité d’adaptation doctrinale ou le lien entre les armées et le politique.

Le cas ukrainien semble en être un excellent exemple : cohésion nationale, commandement décentralisé, capacité d’innovation tactique, intégration rapide de technologies civiles (drones commerciaux, plates-formes de communication comme Telegram ou Starlink). Cette « adaptabilité distribuée » a permis à l’Ukraine de compenser des asymétries initiales majeures en matière de puissance de feu et de ressources.

Dans cette perspective, la question n’est pas que les technologies sont secondaires, mais c’est simplement qu’il faut les appréhender moins comme des ruptures autonomes que comme des multiplicateurs d’effets au sein de systèmes plus larges. Elles n’abolissent ni la friction ni l’incertitude ; elles vont simplement redéfinir les termes dans lesquels ces dernières s’expriment. Les asymétries technologiques n’ont pas permis aux États-Unis de remporter la guerre en Afghanistan, certains critiques expliquant simplement que les Américains n’avaient pas compris la nature sociale, culturelle et politique du conflit. Et aucune technologie n’a semblé capable de pallier cela.

Comprendre les conflits contemporains et à venir implique donc de déplacer le regard : des objets visibles vers les dynamiques invisibles, des capacités affichées vers les structures profondes, des innovations spectaculaires vers les processus d’apprentissage et d’adaptation qui en conditionnent l’efficacité réelle.

Si l’on prend cette idée de multiplicateur, l’intelligence artificielle, par exemple, améliore les capacités de ciblage ou de reconnaissance, mais elle transforme également des dimensions moins visibles : optimisation logistique, gestion sanitaire des forces avec un accompagnement aux décisions de triage médical, anticipation des risques environnementaux ou épidémiologiques, logistique des médicaments. Des travaux récents en défense montrent ainsi que l’IA peut avoir des effets systémiques en modifiant les processus de décision, les structures de commandement et les modes de formation.

Un jeu d’anticipations imbriquées

Même si nous regardions les bonnes variables, un problème fondamental demeurerait : l’adversaire pense aussi. La stratégie n’est pas une science exacte, c’est un jeu d’anticipations imbriquées, chaque acteur tentant d’anticiper les décisions des autres. Mais il doit aussi anticiper ce que les autres pensent qu’il fera lui-même. Cette dynamique produit des chaînes d’anticipation complexes, où les perceptions et les représentations jouent un rôle central.

La guerre devient alors, en partie, une collision d’erreurs anticipées. Les conflits pouvant émerger plus facilement lorsque plusieurs acteurs interprètent mal les intentions de leurs adversaires, surestiment leurs propres capacités ou sous-estiment les risques d’escalade. Les surprises stratégiques pouvant naître ou être aggravées par ces décalages de perception.

Les scénarios, les discours prospectifs et les imaginaires de guerre ne se contentent pas, quant à eux, de décrire des évolutions possibles : ils contribuent à orienter les comportements présents. Les acteurs prennent leurs décisions en fonction de futurs anticipés, même incertains. Ces « attentes fictionnelles » structurent ainsi les investissements, les doctrines et les arbitrages stratégiques.

Cette performativité des visions du futur est aujourd’hui largement documentée. Les technologues et historiens Sheila Jasanoff et Sang-hyun Kim ont ainsi introduit en 2015 la notion « d’imaginaire sociotechnique » pour désigner la manière dont des représentations collectives du futur orientent les politiques publiques et les trajectoires technologiques. Appliquée au domaine militaire, cette approche permet de comprendre comment certaines visions de la guerre – notamment celles centrées sur l’autonomie, la vitesse et la précision algorithmique – structurent déjà les programmes d’armement et les doctrines d’emploi.

Sorti en 2021, le long métrage Zone hostile met en scène un pilote de drone obligé de faire équipe avec un officier androïde dans une zone militarisée.

Les visions du futur circulent aujourd’hui dans les doctrines militaires, les think tanks, les simulations de crise, mais aussi dans la culture populaire, les jeux vidéo ou les représentations médiatiques de la guerre. Et ces récits contribuent à structurer les attentes collectives et les décisions stratégiques. Les États-Unis ont clairement compris à quel point ces récits jouent un rôle stratégique.

Des recherches soulignent l’imbrication étroite de Hollywood, du Pentagone et de l’industrie de défense dans la production d’images de guerre. Ces représentations ne se limitent pas à la sphère culturelle : elles participent à la légitimation des choix stratégiques et à la diffusion internationale d’un imaginaire technologique de la conflictualité. Leur diffusion est telle qu’elles ont d’ailleurs un impact sur les visions européennes, affectant notre capacité à envisager de manière originale et alternative les conflits à venir.

Ne pas rétrécir le futur

La prospective militaire ne vise pas à prédire avec exactitude ce que sera la guerre en 2040 ou en 2050. Elle consiste plutôt à éviter certaines formes de surprise stratégique et à se préparer aux conflits de demain, en élargissant le champ des futurs envisagés et en identifiant les dynamiques susceptibles de transformer des tensions en ruptures.

Penser le futur est un acte pleinement stratégique. Les scénarios produits aujourd’hui orientent déjà les investissements, les doctrines et les alliances de demain. À ce titre, ils contribuent à structurer les conflits futurs autant qu’ils prétendent les anticiper. Dès lors, la question centrale pourrait d’ailleurs ne pas être de savoir quel sera le futur de la guerre, mais de comprendre dans quelle mesure nos représentations actuelles contribuent, sans que nous en ayons toujours conscience, à en réduire la diversité et à en orienter les formes.The Conversation

Nicolas Minvielle, Docteur en économie, spécialiste des questions d’innovation et de défense, Audencia et Marie Roussie, Docteur en science de gestion, spécialisée en prospective, Université Paris Dauphine – PSL

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Piratages, fuites de données : pourquoi la France est autant ciblée

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Fuites de données en cascade, attaques de plus en plus discrètes et industrialisation du cybercrime : la France apparaît comme l’un des pays les plus exposés au monde. Derrière la multiplication des incidents touchant l’État comme les entreprises, se dessine une menace durable, à la fois criminelle et géopolitique, à laquelle les pouvoirs publics tentent d’apporter une réponse.

L’incident de sécurité chez France Titres, l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), survenu le 15 mars dernier, avec lequel 11,7 millions de comptes se sont trouvés exposés, est-il l’incident de trop ? En tout cas, il intervient après de nombreuses intrusions et fuites de données concernant des services publics dont on aurait pu penser qu’ils étaient beaucoup mieux protégés que les bases de données d’entreprises privées. Ce nouvel épisode montre en tout cas combien la France est une cible de choix pour les cyberpirates de tout poil.

Car l’ANTS s’inscrit dans une série d’incidents récents touchant directement l’appareil d’État. La compromission d’ÉduConnect, via l’usurpation d’identité d’un agent, a exposé des données d’élèves. La police nationale a également été touchée, avec 170 000 agents concernés par une fuite. En amont, la plateforme HubEE, utilisée par plusieurs services publics, avait vu l’exfiltration de dizaines de milliers de dossiers et documents. L’Office français de l’immigration et de l’intégration a, de son côté, confirmé la mise en vente de millions de données sur des forums spécialisés. À cela s’ajoute un accès frauduleux prolongé à des fichiers sensibles du ministère de l’Intérieur. Ces attaques, souvent liées à des comptes compromis, à l’absence d’authentification renforcée ou à des prestataires fragilisés, révèlent des failles structurelles persistantes.

La France au deuxième rang mondial des pays les plus touchés

Cette accumulation s’inscrit aussi dans une exposition plus large du pays. Selon le baromètre Surfshark, la France se classe au deuxième rang mondial des pays les plus touchés par les fuites de données, avec plus de 40 millions de comptes compromis en 2025. Sur la durée, ce sont plus de 700 millions de comptes qui ont été exposés, soit une moyenne de onze incidents par utilisateur. Rapportée à la population, cette intensité place la France parmi les territoires les plus vulnérables, avec des volumes pouvant dépasser largement la moyenne mondiale. Cette situation traduit une surface d’attaque particulièrement étendue, liée à la numérisation massive des services publics et privés, ainsi qu’à l’interconnexion croissante des systèmes.

Dans le même temps, la nature des attaques évolue. Le rapport « Panorama de la cybermenace 2025 » de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI) souligne une hausse marquée des incidents d’exfiltration de données, au nombre de 196 en 2025. Les attaquants privilégient désormais le vol discret d’informations, ensuite exploitées pour le chantage, la revente ou des opérations de déstabilisation. Le recours aux rançongiciels demeure, mais il tend à évoluer vers des modèles sans chiffrement, centrés sur la seule captation de données. Cette mutation traduit une recherche accrue de rentabilité et de discrétion.

Un véritable marché noir de la donnée

Le service de l’État Cybermalveillance.gouv.fr met en évidence l’industrialisation de ces pratiques. Les violations de données ont ainsi entraîné une forte hausse des demandes d’assistance, tandis que les campagnes d’hameçonnage se multiplient, alimentées par les informations dérobées. Un véritable marché de la donnée s’est structuré, avec des plateformes d’échange, des kits d’attaque et des services spécialisés. Cette organisation favorise la diffusion rapide des données volées et facilite leur exploitation à grande échelle.

À cette dynamique criminelle s’ajoute une dimension géopolitique. Le cyberespace constitue désormais un champ de confrontation où se croisent espionnage, sabotage et déstabilisation informationnelle. Des acteurs étatiques exploitent ces vulnérabilités pour accéder à des informations sensibles, cartographier des infrastructures ou préparer des actions futures, dans un contexte international marqué par une instabilité croissante et l’émergence de nouvelles technologies.

L’État déploie une stratégie nationale de cybersécurité

Face à cette pression, l’État a engagé une réponse structurée. La stratégie nationale de cybersécurité 2026-2030 fixe un cadre d’action visant à renforcer la résilience, développer les compétences et mieux coordonner la réponse aux menaces.

En parallèle, la feuille de route 2026-2027 prévoit des mesures opérationnelles, telles que la généralisation de l’authentification multi-facteur, le renforcement de la gestion des accès, le contrôle accru des prestataires et le déploiement d’outils de détection avancés. Elle insiste également sur la nécessité d’améliorer la supervision des systèmes et la réponse aux incidents.

Cette montée en puissance reste toutefois confrontée à plusieurs défis. La complexité des systèmes d’information, souvent hétérogènes, les contraintes budgétaires et la pénurie de profils qualifiés ralentissent la mise en œuvre. Surtout, la répétition des incidents souligne que la cybersécurité s’inscrit désormais dans une logique durable, où la prévention, la détection et la capacité de réaction deviennent des enjeux centraux de souveraineté qui doivent tous nous concerner.

Cybersécurité : Mythos, l’intelligence artificielle d’Anthropic qui protège… et inquiète

IA


Avec Mythos, Anthropic dévoile une intelligence artificielle capable de détecter des failles inédites à grande échelle. Testée par Mozilla et surveillée de près par ses concurrents comme OpenAI, elle pose une question centrale : comment utiliser un outil aussi puissant sans en perdre le contrôle ?

Tout commence par une erreur. En mars 2026, un document interne d’Anthropic est rendu public par accident. Il présente Mythos, un modèle d’intelligence artificielle décrit comme le plus puissant jamais conçu par l’entreprise — mais aussi comme l’un des plus sensibles en matière de cybersécurité. Peu après, Anthropic décide d’en retarder la sortie.

Pourquoi une telle prudence ? Parce que Mythos change profondément la manière de détecter les failles informatiques. Concrètement, il est capable d’analyser du code, de repérer des vulnérabilités complexes et de comprendre comment elles peuvent être exploitées. Lors de tests internes, il a identifié « des milliers » de failles dites zero-day, c’est-à-dire inconnues jusque-là.

Ce niveau de performance marque une rupture. Jusqu’ici, la recherche de failles demandait du temps et des experts. Avec Mythos, elle peut devenir plus rapide, plus large, presque continue. L’intelligence artificielle permet ainsi de passer d’une analyse ponctuelle à une surveillance permanente des systèmes.

Un outil formidable pour les responsables informatiques… et pour les cybercriminels

Mais cette avancée pose un problème évident. Le même outil peut servir à protéger… ou à attaquer. Mythos ne se contente pas de signaler des failles : il peut aussi montrer comment les combiner pour pénétrer un système. Cette capacité, appelée « multi-step », correspond à des méthodes utilisées dans de vraies cyberattaques.

Face à ce risque, Anthropic a choisi de limiter fortement l’accès à son modèle. Seuls quelques partenaires (Microsoft, la Fondation Linux, Apple, Cisco…) y ont accès via un programme intitulé Projet Glasswing. L’objectif est clair : utiliser Mythos pour corriger les failles avant qu’il ne soit diffusé plus largement.

Parmi ces partenaires, la Fondation Mozilla. Elle a utilisé Mythos pour analyser le code de son navigateur Firefox. Résultat : 271 vulnérabilités détectées, contre 22 avec l’outil précédent. Toutes ont été corrigées dans une mise à jour récente. Cet exemple montre que, bien encadrée, cette technologie peut améliorer rapidement la sécurité des logiciels.

OpenAI est aussi sur les rangs

Dans le même temps, la concurrence s’intensifie. OpenAI développe aussi des versions de ChatGPT dédiées à la cybersécurité (ChatGPT (-4 cyber). D’autres grands acteurs technologiques suivent la même voie. Tous cherchent à proposer des outils capables d’aider à détecter les menaces plus efficacement.

Au final, Mythos illustre un tournant. L’intelligence artificielle devient un acteur central de la cybersécurité. Elle permet de mieux défendre les systèmes, mais elle rend aussi certaines attaques plus accessibles.

C’est tout l’enjeu aujourd’hui : trouver un équilibre. Anthropic tente de poser des limites avant une diffusion plus large. Car une chose est déjà certaine : avec ce type d’outil, la cybersécurité entre dans une nouvelle ère.

Piratage, vols de données, ingérences : une menace largement étrangère, mais aux frontières de plus en plus floues

 

cyber

La France fait face à une intensification des cyberattaques, dont une part significative est attribuée à des acteurs étrangers. Mais derrière cette réalité apparente, les lignes de responsabilité se brouillent entre États, hacktivistes et cybercriminels.

La France est aujourd’hui une cible privilégiée des cyberattaques. Selon le panorama de la cybermenace 2025 publié par l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), une part importante de ces offensives trouve son origine hors du territoire national. Une réalité qui confirme la dimension profondément internationale du cyberespace, où la notion même de frontière devient secondaire.

Les attaques les plus sophistiquées sont, en effet, majoritairement attribuées à des acteurs étatiques étrangers comme les groupes russes, en particulier, qui occupent une place centrale. Le collectif APT28, lié au renseignement militaire russe, mène ainsi depuis plusieurs années des opérations d’espionnage ciblant institutions publiques, médias et secteurs stratégiques français. Ces campagnes reposent sur des techniques discrètes, comme l’exploitation de failles logicielles, et visent clairement des objectifs de renseignement et d’influence.

Dans le même temps, des groupes chinois conduisent des opérations d’espionnage de long terme. Ils ciblent prioritairement les télécommunications, l’industrie de défense et les sphères diplomatiques, dans une logique d’accumulation de données stratégiques. L’ANSSI observe à ce titre une intensification des compromissions sur les infrastructures critiques, notamment entre 2023 et 2024.

Une nébuleuse de groupes hacktivistes pro-russes

À ces acteurs étatiques s’ajoute une nébuleuse de groupes hacktivistes pro-russes, dont NoName057 (16), à l’origine de milliers d’attaques par déni de service contre des institutions françaises. Ces actions de déni de service, souvent spectaculaires mais techniquement limitées, participent néanmoins d’une stratégie plus large de déstabilisation informationnelle.

Responsable de 2200 attaques en France, NoName057 (16) a été démantelé en juillet dernier au terme de l’opération Eastwood menée conjointement par la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, la Suisse, la Suède, l’Espagne, l’Italie, les États-Unis avec le soutien d’Eurojust et d’Europol.

Parallèlement, la majorité des attaques dites « courantes » relève de la cybercriminalité. Des groupes comme LockBit ou ALPHV ciblent massivement entreprises et collectivités via des rançongiciels. En 2024, ces attaques ont touché 37 % des PME et ETI françaises et 17 % des collectivités, illustrant l’ampleur d’un phénomène avant tout opportuniste et mondialisé.

L’attribution d’une cyberattaque de plus en plus complexe

Cependant, cette lecture géographique reste incomplète car les infrastructures utilisées par les attaquants sont disséminées à l’échelle mondiale, reposant sur des serveurs compromis, des réseaux anonymisés ou des services cloud. Cette dispersion rend dès lors l’attribution d’une cyberattaque particulièrement complexe et brouille la distinction entre origine réelle et points de passage techniques.

Surtout, la frontière entre États et cybercriminalité tend à s’estomper. Certains États s’appuient sur des groupes criminels, tandis que ces derniers peuvent agir comme prestataires informels d’opérations d’ingérence. Ce chevauchement renforce l’ambiguïté stratégique et complique la réponse des autorités.

Ainsi, si la France est bien majoritairement visée par des acteurs étrangers, la nature même du cyberespace rend cette origine mouvante. Et plus que la provenance, c’est désormais la capacité de circulation et de dissimulation des attaques qui constitue le véritable enjeu.

Comment l’IA apprend le langage secret de l’ADN, et ce que la recherche y gagne

 

ADN

Par Julien Mozziconacci, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Élodie Laine, Sorbonne Université

Plutôt que de produire des mots, le modèle d’intelligence artificielle Evo 2 est capable de prédire une base d’ADN en se fondant sur une séquence donnée. Lancé, il y a un peu plus d’un an, le modèle s’affine et permet aux scientifiques de mieux comprendre le langage de l’ADN. Sa puissance de calcul pose néanmoins des questions de ressources énergétiques.


Si vous avez déjà utilisé un modèle de langage comme ChatGPT ou Mistral, vous vous souvenez sans doute de la première impression : orthographe impeccable, grammaire fluide, phrases qui ont du sens. Pourtant, sous le capot, ces systèmes ne font qu’une chose très simple : prévoir dans une phrase le mot qui va suivre. Ils utilisent des statistiques apprises sur un immense corpus de textes, et c’est ainsi qu’ils « parlent » français, anglais et bien d’autres langues.

Une idée féconde a alors germé chez les généticiens : et si l’on entraînait la même classe de modèles pour apprendre le langage de la vie, la suite de lettres A, T, G, C, inscrite dans nos génomes ? C’est le pari des modèles de langage génomiques : ils apprennent la grammaire cachée de l’ADN et offrent à la recherche un allié précieux pour explorer, proposer et tester plus vite des hypothèses scientifiques.

Que fait un modèle d’IA ?

Un algorithme d’intelligence artificielle (IA) est, au fond, une machine à transformer des nombres. Les données d’entrée, qui peuvent être des images, des sons ou du texte, sont d’abord encodées en chiffres. Puis l’algorithme applique des opérations simples (additions et multiplications par des paramètres internes au réseau et seuillage) et renvoie les résultats (d’autres chiffres) en sortie. À grande échelle, cette mécanique très simple suffit à jouer au go, à conduire une voiture… ou à comprendre les génomes.

L’astuce, ce n’est pas seulement l’encodage : c’est surtout l’apprentissage. Le modèle ajuste ses paramètres internes à chaque exemple (association entre une entrée et une sortie cible), un peu comme on accorde un instrument : à chaque note jouée, on tend ou détend la corde jusqu’à ce que la mélodie sonne juste.

Les applications de ce principe simple sont multiples et variées. Au jeu de go, l’IA regarde la position des pierres (un tableau de chiffres) et propose le prochain coup ; dans une phrase, le modèle suggère le prochain mot. En génomique, il lit A T G C… et prédit la prochaine base. Si ses prédictions sont bonnes, c’est qu’il a appris quelque chose sur la structure cachée du problème qu’il résout.

Les premiers modèles de langages génomiques

C’est en suivant ce principe que les premiers modèles de langage génomiques ont été entraînés en utilisant des génomes à la place des corpus de texte. Une des versions les plus récentes, Evo 2, a été développée par une large équipe autour du centre de recherche Arc Institute, dans la Silicon Valley. Ce modèle a été entraîné sur de nombreux génomes, comptabilisant près de 10 000 milliards de bases (les fameuses lettres A,C,G,T) ce qui représente 3 000 fois la taille de notre génome.

Le modèle lit à chaque étape un million de bases et le calcul revient toujours à la même question très simple : parmi les quatre lettres possibles (A, C, G ou T), laquelle est la plus probable juste après celles que l’on vient de lire ? La taille gigantesque de sa « fenêtre de lecture » lui permet de saisir à la fois des règles locales et des dépendances lointaines (régulations des gènes à distance). Ce saut d’échelle n’est pas qu’une prouesse technique : il change la manière dont on peut poser des questions en biologie, notamment dans ces régions non codantes (celles qui ne sont pas traduites en protéines) qui restent souvent incomprises et constituent la « matière noire » du génome.

Dans la pratique, l’apprentissage ressemble à une partie de devinettes : à chaque fois que le modèle devine correctement une lettre masquée au sein d’une séquence, il renforce les chemins internes qui l’y ont mené ; lorsqu’il se trompe, il corrige ces chemins. À force, il repère des schémas récurrents : certains motifs précèdent souvent le début d’un gène, d’autres signalent la fin, et certains motifs de la séquence trahissent la façon dont la cellule découpe l’ARN (l’épissage) ou assemble la machinerie de traduction des ARN en protéines.

L’apprentissage se fait d’abord à l’échelle globale. Le modèle lit une grande diversité de génomes et apprend une grammaire générale du vivant. Ensuite, on peut éventuellement l’adapter à une famille d’organismes ou à une question précise (par exemple, en le spécialisant sur un groupe de virus ou de bactéries).

L’IA apprend la grammaire cachée de l’ADN

C’est ici que la recherche s’enthousiasme : en apprenant juste à compléter les séquences, les modèles reconnaissent des signatures biologiques sans qu’on les leur ait pointées du doigt.

Ils retrouvent la périodicité en trois lettres du code génétique : le texte du vivant se lit par triplets (les codons), et les modèles « entendent » ce rythme, comme une mesure en musique. Ils repèrent aussi les départs et arrêts de gènes, avec des contraintes fortes sur les lettres les plus importantes, où l’on s’attend à ce que l’erreur soit rare. Ils détectent des signaux utiles à la machinerie cellulaire : chez les bactéries, les sites de liaison du ribosome ; chez les eucaryotes, les frontières entre exons (conservés) et introns (séquences à retirer), comme si le modèle distinguait les paragraphes et les espaces dans un texte.

Plus étonnant, ils révèlent aussi les éléments mobiles (par exemple, des virus intégrés au génome au cours de l’évolution) et même des empreintes liées aux formes 3D des protéines (hélices α, feuillets β) et des ARN. Le modèle dessine alors les contours de la sculpture finale. Car c’est bien de sculpture qu’il s’agit.

Le génome ne contient pas seulement des instructions – il encode des formes. Une protéine, un ARN, ne sont pas de simples colliers de lettres : ils se replient, se tordent, se nouent dans l’espace pour adopter une architecture précise, dont dépend leur fonction. C’est cette forme qui permet à une molécule de reconnaître une autre, de s’y accrocher, de déclencher une réaction. Les contacts qui stabilisent cette forme se font parfois entre des régions très éloignées dans la séquence – et pourtant, les modèles semblent capables de les capturer, comme s’ils devinaient, à force de lire le texte, quelles lettres se correspondent malgré la distance qui les sépare.

Ce qui peut surprendre, c’est que ces découvertes n’ont pas été enseignées : elles émergent spontanément de l’apprentissage. Et parfois, paradoxalement, quand on essaie d’affiner le modèle en lui montrant des exemples bien connus, il perd une partie de ce qu’il avait trouvé seul. Comme si trop guider l’élève lui faisait oublier ce qu’il avait intuitivement compris.

Pour rendre cette « boîte noire » plus lisible, les chercheurs utilisent des « autoencodeurs clairsemés » qui décomposent les représentations internes du modèle en traits compréhensibles. Chaque trait s’allume comme une lampe au-dessus d’un élément de séquence (exon, motif, élément mobile). Ces traits servent de fil d’Ariane. Ils indiquent où le modèle a vu un signal, de quel type il est et comment il varie d’un organisme à l’autre. On peut même transférer ces traits vers des génomes peu étudiés, ouvrant la voie à des atlas fonctionnels multi‑espèces construits de manière plus rapide et moins coûteuse que par les approches classiques.

Dans nos propres recherches, Evo 2 est surtout un point de comparaison : il montre jusqu’où peut aller un très grand modèle quand on lui donne énormément de données et de puissance de calcul. Il faut aussi voir que cette démonstration a une dimension vitrine pour Nvidia, le plus gros fabricant de processeurs pour l’IA, qui a mis sa puissance de calcul au service de l’Arc Institute pour concevoir Evo 2. L’idée sous-jacente est de montrer qu’il faut des modèles gigantesques et des infrastructures de calcul hors normes pour déchiffrer le secret de la vie. Le résultat est impressionnant, mais ce n’est pas forcément le seul chemin possible pour faire avancer la biologie.

Nous avons justement lancé le projet PLANETOID, financé dans le cadre de France 2030, pour explorer une stratégie complémentaire : construire des modèles beaucoup plus petits, plus rapides, plus faciles à entraîner et à déployer dans des laboratoires académiques. L’objectif est d’exploiter des données de biodiversité riches, produites par nos partenaires – en particulier au Muséum national d’histoire naturelle et dans les stations marines – afin d’annoter des génomes et des métagénomes (des ensembles de génomes) à l’échelle de l’arbre du vivant, y compris pour des espèces dites « non modèles », qui représentent l’immense majorité du vivant, mais restent souvent mal comprises.

PLANETOID vise aussi à produire des ressources et des outils réutilisables, pour que ces approches ne restent pas réservées à quelques acteurs capables de mobiliser des moyens industriels, mais puissent irriguer la recherche publique, puis à terme la santé et l’environnement.

Le futur : estimer l’effet d’une mutation ou écrire de nouveaux génomes

Parce qu’un modèle de langage assigne une vraisemblance à chaque séquence, il devient possible de comparer la version de référence et une version mutée. Si la mutation fait chuter la vraisemblance, elle devient suspecte. Ce score agit comme une carte pour guider les chercheurs : il montre des zones où une variation risque de perturber une fonction et oriente les expériences à prioriser.

Une autre application a le vent en poupe : la génération de séquences « fonctionnelles » in silico. Les chercheurs ont montré qu’on peut composer du texte génétique qui a toutes les caractéristiques de génomes naturels. Toutefois cette pratique soulève d’importantes questions éthiques (risques eugénistes, possibilité de virus synthétiques…) et doit rester strictement encadrée – c’est un sujet de société plus qu’un enjeu immédiat de recherche.The Conversation

Julien Mozziconacci, Professeur en biologie computationelle, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) et Élodie Laine, Professeure en biologie computationnelle, Sorbonne Université

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Fuite ANTS : "l'État doit nous protéger et non nous exposer"

 

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Par Yasmine Douadi - experte en cybersécurité et PDG de RiskIntel Média et du Risk Summit

Jusqu'à 19 millions de Français sont concernés par le piratage de l'Agence Nationale des Titres Sécurisés (ANTS). Bien au-delà du sinistre, cette affaire révèle une contradiction profonde : l'État centralise des données qu'il est structurellement incapable de protéger et prépare pourtant une loi qui en exigera des millions de plus.

Ce dernier piratage compromet les données couvrant l'état civil, les identifiants du site, les adresses électroniques, postales et numéros de téléphone. Tout circule désormais sur le dark web, mis en vente par un pirate dissimulé derrière la photo de Pablo Escobar.

La litanie des fuites de données invite en général le public à une forme d'apathie. Les commentateurs, dont je fais partie, insistent quant à eux sur la nécessaire résilience de la société française et sur les bonnes pratiques à adopter pour se défendre face au tsunami d'arnaques en ligne qui se prépare. Mais cette énième actualité pose une question plus profonde sur le rôle régalien de l'État dans le cyberespace. Car s'il est impossible d'écarter à 100 % tout risque cyber, est-il nécessaire de multiplier les opportunités pour les pirates de capter un grand volume de données en les centralisant aux mêmes endroits?

Le site de l'ANTS n'est pas une création des cybercriminels, pas plus que celui de France Travail ou les fichiers FICOBA. La fuite ayant affecté France Travail a concerné les données de 43 millions de personnes, soit la quasi-totalité de la population active en mars 2024. On nous assurait que FICOBA était une forteresse imprenable, avant qu'un acteur malveillant n'en extraie 1,2 million d'IBAN en usurpant les identifiants d'un simple fonctionnaire. La sécurité des données en France tient donc du discours tandis que les fuites, elles, tiennent des faits.

La vérification d'âge comme jackpot pour pirates

C'est dans ce contexte que le législateur a choisi de bâtir l'un des dispositifs les plus intrusifs jamais imaginés : la vérification généralisée de l'âge pour accéder aux réseaux sociaux. Adoptée en première lecture par l'Assemblée nationale le 26 janvier 2026, la proposition de loi prévoit d'interdire l'accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès septembre. L'intention est louable car qui pourrait décemment s'opposer à la protection des enfants? Le mécanisme est cependant un désastre annoncé.

Car que demande-t-on concrètement aux Français? De scanner leur pièce d'identité et de l'envoyer à un «tiers de confiance», un prestataire privé chargé de vérifier leur âge avant de transmettre une attestation anonymisée au réseau social concerné. On appelle cela le double anonymat», un vocable rassurant qui masque une réalité bien plus triviale : la concentration, chez quelques acteurs privés, de millions de documents d'identité numérisés. Autrement dit, on crée de toutes pièces une île au trésor pour les pirates du monde entier.

L'État ne peut pas toutfaire ettout centraliser

La cyber-résilience théorisée depuis longtemps par les experts ne consiste pas uniquement à survivre après une cyberattaque. Elle consiste à adopter des systèmes anti-fragiles, qui tiennent et minimisent les impacts en cas d'intrusion en segmentant un réseau, en divisant les bases de données ou en réduisant les droits d'accès au strict minimum. Face à la cybermenace, c'est la société dans son ensemble qui doit être envisagée comme un système résilient. L'État semble prendre le chemin inverse.

De quel droit l'État peut-il contraindre ses citoyens à divulguer massivement et de façon centralisée des données biométriques qu'il est, par essence, incapable de protéger ?Il ne peut à la fois nous protéger et nous exposer dans le même mouvement quasi schizophrénique. Ce risque n'est pas virtuel. Quand les données des détenteurs de crypto-monnaies fuitent, et elles fuitent, ce ne sont pas des abstractions qui se retrouvent exposées : ce sont des vies et des familles ciblées par des cambrioleurs ou des kidnappeurs. La vraie question n'est donc pas de savoir si le système de vérification d'âge sera piraté. La vraie question est : quand ?

« StravaLeaks » : quand les traces numériques deviennent un enjeu de sécurité

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Par Fabrice Lollia, Université Gustave Eiffel

L’affaire « StravaLeaks » montre que, dans un monde saturé d’objets connectés et de données de localisation, les traces numériques ordinaires sont devenues un enjeu central de sécurité pour les environnements sensibles. De simples données de déplacement issues d’un footing, enregistrées et partagées par une application publique, ont pu être utilisées pour localiser des navires ou des bases militaires.


Un footing, en apparence, n’a rien de sensible. Pourtant, en mars 2026, une activité enregistrée sur Strava par un militaire français a permis de localiser en temps quasi réel le porte‑avions Charles-de-Gaulle en Méditerranée orientale. Dès 2018, la carte de chaleur mondiale de Strava – une visualisation agrégée des activités publiques enregistrées par ses utilisateurs – avait déjà révélé des bases militaires et des sites sensibles, et des enquêtes plus récentes ont montré que les pratiques sportives de gardes du corps pouvaient trahir des habitudes de déplacement de chefs d’État.

Le problème ne vient pas d’un piratage sophistiqué, mais d’un usage banal de montre connectée, compte public et trace GPS accessible en ligne. Ce cas illustre comment la sécurité d’aujourd’hui ne se limite plus à la protection physique, mais inclut aussi la maîtrise des traces numériques produites par nos comportements les plus ordinaires.

Quand une application déborde de son usage initial

Strava est une application conçue pour suivre et partager des performances sportives. Son usage premier relève du loisir, de la sociabilité numérique et du suivi de soi, non de la documentation d’activités sensibles. C’est pourtant là toute l’ambivalence de ce type d’outils car sans avoir été pensés pour la sécurité, ils peuvent produire des effets très concrets sur elle.

À mesure que les technologies de traçabilité s’installent dans les usages quotidiens, elles cessent d’apparaître comme des dispositifs de contrôle. Elles deviennent des outils familiers, associés au confort ou à l’optimisation des pratiques. Dès lors, une course, un itinéraire répété, un point de départ ou d’arrivée ou une activité enregistrée en mer peuvent révéler bien davantage qu’une simple pratique sportive. Une donnée de performance peut devenir un indice sur une routine, une présence ou une habitude de déplacement.

Le cas Strava n’est d’ailleurs pas isolé. À l’aéroport d’Heathrow (Londres), en 2014, des toilettes connectées ont été testées pour mesurer anonymement leur fréquentation, améliorer le nettoyage et mieux répartir les moyens de maintenance. L’exemple peut sembler éloigné, mais il montre que, au-delà des outils explicitement sécuritaires, des dispositifs connectés collectent eux aussi discrètement des traces numériques sur les comportements des usagers. En ce sens, la vulnérabilité ne naît plus seulement d’une attaque ou d’une fuite volontaire, mais aussi d’usages ordinaires dont les effets de visibilité sont souvent sous-estimés.

La sécurité ne se joue plus seulement sur le terrain

Longtemps, la sécurité a été pensée selon un modèle essentiellement physique. Il fallait protéger une personne, sécuriser un déplacement, contrôler un périmètre, anticiper une menace. Cette logique est toujours d’actualité mais, à l’ère numérique, elle ne suffit plus.

Dans un environnement saturé d’objets connectés, de plateformes et de données de localisation, la vulnérabilité peut désormais naître à la périphérie du dispositif de protection. Elle ne résulte plus forcément d’une intrusion ou d’une action malveillante. Elle peut venir d’un usage mal paramétré, d’une routine numérique non interrogée ou d’un outil utilisé sans conscience de ses effets de visibilité.

La sécurité d’un responsable politique, d’un chef d’entreprise, d’un diplomate ou d’un site sensible dépend donc aussi des traces numériques produites par son environnement humain et technique : assistants, chauffeurs, escortes, collaborateurs, militaires, objets connectés, applications de suivi ou réseaux de partage. Protéger une « personne sensible », une personnalité, aujourd’hui, ce n’est plus seulement protéger son corps ou son itinéraire. C’est aussi protéger l’écosystème informationnel qui l’entoure.

Cette évolution renvoie à une sécurité de plus en plus renforcée par la technologie via les capteurs, les données et les outils de suivi. Mais l’ajout de technologie ne supprime pas la vulnérabilité. C’est justement le problème d’une lecture technosolutionniste qui surestime la complémentarité humain-machine. Elle rappelle au contraire qu’une technologie n’est efficace qu’à condition d’être articulée à l’analyse humaine, à l’expérience de terrain et à une compréhension fine du contexte. Certes, la technologie renforce donc la vigilance, mais elle ne remplace ni le jugement, ni la formation, ni la culture du risque.

La vulnérabilité observée est également organisationnelle, culturelle et humaine. Elle naît d’une forme de non-concordance entre la banalité des usages numériques (courir avec une montre connectée, par exemple) et la sensibilité des environnements dans lesquels elles s’inscrivent (être dans un endroit classifié secret-défense). Un même outil peut être perçu comme un outil de confort ou de performance tout en produisant des effets d’exposition importants.

Former devient donc aussi important qu’équiper dans la mesure où il ne s’agit pas seulement d’interdire certains usages, mais plutôt de faire comprendre comment une trace numérique par définition invisible peut, par agrégation et recoupement, devenir une information sensible. La sécurité ne se joue donc plus dans le contrôle des outils, mais dans l’intelligence des pratiques.

Réintégrer l’humain au centre de la doctrine de sécurité

L’un des principaux enseignements de ces affaires est qu’aucune technologie ne protège à elle seule. Une application, une montre connectée ou un dispositif de géolocalisation ne sont ni bons ni mauvais en soi. Comme le montre la recherche, tout dépend du cadre dans lequel ils sont utilisés, des règles qui les entourent et de la capacité des acteurs à en comprendre les effets. Raison pour laquelle la réponse ne peut pas être juste « technique ».

Elle suppose aussi une doctrine d’usage, une formation adaptée et une culture sécuritaire partagée. À l’inverse la traçabilité peut aussi renforcer la protection, mais elle ne remplace ni l’analyse humaine, ni l’appréciation du contexte, ni les méthodes classiques de sécurité.

Autrement dit, la sécurité des environnements sensibles repose sur une complémentarité entre l’outil et l’humain. Il ne suffit pas de déployer des dispositifs ; encore faut-il que les utilisateurs comprennent ce qu’ils produisent, ce qu’ils exposent et les conséquences possibles de leurs usages entre une possible surveillance et une souveillance, c’est-à-dire une forme plus discrète de captation des traces intégrées aux gestes ordinaires et parfois à peine perçue par ceux qui y participent.

Dans le cas Strava, l’enjeu n’est donc pas seulement de mieux paramétrer une application. Il est de construire une culture du risque numérique, capable d’intégrer les gestes les plus ordinaires à la réflexion sécuritaire.

Ce que la recherche nous enseigne en lien avec ces cas est que la vraie leçon de ces affaires est peut-être là : dans un monde connecté, la menace ne réside pas seulement dans ce que l’on cherche à cacher, mais aussi dans ce que l’on produit sans y penser.

Ces affaires dites « StravaLeaks » montrent que la traçabilité numérique, loin d’être un simple confort d’usage, peut devenir un enjeu de sûreté dès lors qu’elle s’inscrit dans un environnement sensible. Protéger, aujourd’hui, ce n’est plus seulement verrouiller un périmètre ou escorter une personnalité. C’est aussi apprendre à gouverner les traces que produisent les usages les plus ordinaires.The Conversation

Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l'information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’IA générative, première révolution cognitive de l’histoire du travail

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Par Hugo Spring-Ragain, Centre d'études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

L’intelligence artificielle ne détruit pas tant des emplois qu’elle modifie profondément les compétences nécessaires pour les accomplir. De cette confusion entre emploi et compétences risquent de naître des erreurs dans les politiques d’accompagnement des mutations en cours.


Chaque grande vague technologique a produit son lot de prédictions contradictoires sur l’emploi. L’intelligence artificielle (IA) ne fait pas exception. Mais avant de savoir combien d’emplois l’IA va créer ou détruire, il faudrait s’accorder sur ce qu’elle automatise réellement. La réponse oblige à distinguer trois notions que le débat public confond régulièrement : l’emploi, la compétence et la tâche.

Les grandes vagues d’automatisation ont suivi une logique remarquablement stable en deux siècles : vapeur, électricité, robotique industrielle ont déplacé les tâches physiques répétitives et épargné le travail cognitif non routinier. Cette régularité empirique a été formalisée par Autor, Levy et Murnane dès 2003 sous le nom d’« hypothèse de polarisation des tâches ».

Une illusion persistante

L’automatisation ronge les emplois intermédiaires, ceux des cols bleus qualifiés et employés de bureau exécutant des tâches routinières, mais épargne les deux extrémités. D’un côté, les tâches manuelles non routinières, comme la plomberie ou les soins, de l’autre, les tâches cognitives non routinières, comme l’analyse, le conseil ou la rédaction experte. Ces dernières constituaient le cœur des professions du tertiaire qualifié, et la conviction s’était solidement installée qu’elles resteraient hors d’atteinte.

Cette conviction reposait sur une confusion conceptuelle qu’il faut dissiper avant tout. Ce n’est pas l’emploi de juriste ou d’analyste financier qui était protégé, c’est un ensemble de tâches précises qui composaient cet emploi et qui résistaient jusqu’ici à l’automatisation. La distinction entre ces trois niveaux est fondamentale.

Un emploi désigne un poste occupé dans une organisation, avec un contrat, un salaire, une fiche de poste. Une compétence est une capacité cognitive ou technique mobilisable dans plusieurs contextes professionnels. Une tâche est une action précise, délimitable, dont on peut évaluer si elle est ou non automatisable à un coût donné. C’est à ce troisième niveau que se joue réellement la transformation en cours, et c’est précisément ce niveau que le débat public ignore.

Rupture dans la longue histoire du capitalisme industriel

L’IA générative constitue une rupture dans cette longue histoire. Pour la première fois depuis l’industrialisation, les tâches cognitives qualifiées, rédaction, analyse documentaire, synthèse, production de premiers jets, se retrouvent directement exposées. Eloundou, Manning, Mishkin et Rock estiment qu’environ 80 % de la population active états-unienne pourrait voir au moins 10 % de ses tâches affectées par les grands modèles de langage, et que cette exposition croît avec le niveau de salaire. C’est l’exact inverse du schéma observé lors de toutes les vagues précédentes.

Le cadre analytique développé par Acemoglu et Restrepo permet d’aller plus loin. Leur modèle distingue deux effets opposés produits par toute vague d’automatisation :

  • l’effet de déplacement, d’abord : des travailleurs perdent des tâches au bénéfice de la machine, ce qui réduit mécaniquement la demande de travail et pèse sur les salaires des groupes affectés ;

  • l’effet de réintégration, ensuite : l’automatisation produit de nouvelles tâches où la valeur humaine est décisive, générant une demande compensatrice.

L’histoire longue du capitalisme industriel peut se lire comme une succession de ces deux effets, le second finissant généralement par compenser le premier.

Le cas de la traduction permet de voir très concrètement comment déplacement et réintégration se combinent, l’IA générative peut produire en quelques secondes un premier jet dans une autre langue, ce qui déplace une partie du travail auparavant effectué par des traducteurs humains vers la machine. Mais cette automatisation réintègre simultanément d’autres tâches ou renforce leur importance, telles que la vérification des contresens, l’adaptation au contexte culturel, l’harmonisation de la terminologie, le contrôle de la qualité et la validation finale.

Potentiel déséquilibre

Ce qui est préoccupant avec l’IA générative, c’est le déséquilibre potentiel entre ces deux dynamiques. Le déplacement s’opère à une vitesse que les marchés du travail et les institutions de formation peinent à absorber, tandis que la réintégration reste encore largement à construire.

Cependant, le phénomène le plus important n’est pas sectoriel, mais il est interne aux métiers eux-mêmes. Dans ses « Perspectives de l’emploi », l’OCDE met en évidence que les professions les plus exposées à l’IA générative sont précisément celles à forte densité cognitive : finance, droit, conseil, enseignement supérieur. Contrairement aux vagues précédentes qui frappaient les zones rurales et les bassins industriels, l’exposition est désormais plus forte dans les grandes métropoles et chez les travailleurs hautement qualifiés, un renversement géographique et social inédit.

Redistribuer les tâches

Ce renversement se joue concrètement au niveau de la tâche.

Dans un même poste d’analyste financier ou de juriste, certaines tâches migrent vers l’IA (produire un résumé exécutif, générer une première analyse de contrat, synthétiser une revue de littérature), tandis que d’autres se revalorisent mécaniquement : définir le cadre d’analyse pertinent, évaluer la qualité d’un raisonnement automatisé, détecter une erreur factuelle dans un output, assumer la responsabilité juridique ou éthique d’une décision. Ce ne sont pas des emplois qui disparaissent. Ce sont des bouquets de tâches qui se redistribuent entre humains et machines, transformant de l’intérieur ce qu’un employeur attend d’un salarié qualifié.

Cette redistribution des tâches a une implication directe sur les compétences qui seront réellement valorisées dans les années à venir, et elle renverse une partie des évidences habituelles sur la formation professionnelle.

Former les travailleurs à utiliser l’IA au sens instrumental, maîtriser un outil, rédiger des prompts efficaces, s’approprier une interface, est utile à court terme, mais c’est insuffisant si la compétence réellement demandée demain n’est pas de produire avec l’IA, mais de superviser et de critiquer ce qu’elle produit.

Un enjeu de formation

Or, superviser efficacement un output d’IA requiert exactement ce que les formations courtes et techniques peinent à développer : une culture générale solide permettant de détecter une erreur de fond, une capacité argumentative pour évaluer la cohérence d’un raisonnement, une connaissance des biais cognitifs pour identifier les angles morts d’une analyse automatisée. Ce sont des compétences que les sciences de l’éducation regroupent sous le terme de métacompétences : apprendre à apprendre, à exercer un jugement critique, à mobiliser des savoirs dans des situations inédites.

Arte, 2025.

Le paradoxe devient alors le suivant. À mesure que l’IA automatise les tâches routinières de la connaissance, elle valorise précisément ce que les formations généralistes et les cursus de sciences humaines cultivent de longue date et que les débats sur l’employabilité ont eu tendance à déconsidérer au profit de compétences techniques plus immédiatement mesurables.

Non par nostalgie des humanités, mais par logique économique pure. Si la machine produit le texte, l’analyse et la synthèse, la valeur marginale de l’humain réside dans sa capacité à juger si ce texte dit vrai, si cette analyse est pertinente au regard du contexte réel, si cette synthèse sert l’objectif poursuivi.The Conversation

Hugo Spring-Ragain, Doctorant en économie / économie mathématique, Centre d'études diplomatiques et stratégiques (CEDS)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Robots de trottoirs, véhicules autonomes, drones : la technologie pour résoudre le casse-tête du dernier kilomètre des livraisons

 

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Robots de trottoir, véhicules autonomes compacts, drones : la logistique du dernier kilomètre entre dans une phase d’industrialisation accélérée. Entre stratégies américaines, montée en puissance chinoise et prudence européenne, les acteurs testent un modèle hybride où l’autonomie complète reste encore un horizon plus qu’une réalité.

Le dernier kilomètre des livraisons est devenu un champ d’innovations industrielles pour résoudre ce casse-tête logistique. Longtemps perçue comme un goulet d’étranglement coûteux, cette phase finale de la livraison connaît aujourd’hui une diversification rapide des solutions technologiques, entre robots roulants, véhicules autonomes légers et drones.

Le récent partenariat entre DoorDash et Also illustre ce basculement. L’enjeu n’est plus de démontrer la faisabilité technique, mais d’intégrer ces solutions à grande échelle dans des chaînes logistiques déjà denses. DoorDash investit ainsi dans de petits véhicules électriques autonomes capables d’évoluer à la frontière entre route et piste cyclable, tout en développant en interne son robot Dot, conçu pour circuler, lui, sur plusieurs types d’infrastructures urbaines. Cette logique marque un tournant : l’autonomie devient une brique d’optimisation parmi d’autres, et non plus un service isolé.

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Aux États-Unis, cette approche se traduit par une stratégie dite « multi-modale ». Les plateformes arbitrent en temps réel entre livreurs humains, robots de trottoir, véhicules autonomes ou drones selon des critères opérationnels précis : distance, coût, poids du colis ou niveau de service attendu. Le dernier kilomètre se transforme ainsi en système dynamique piloté par algorithmes.

Le géant de l’e-commerce Amazon – qui a abandonné son robot de livraison Scout – suit une trajectoire complémentaire, mais plus intégrée. Son programme Prime Air vise une extension rapide, avec l’objectif de couvrir des zones représentant 30 millions de clients d’ici fin 2026 et d’atteindre à terme 500 millions de livraisons annuelles. La promesse : des livraisons en moins de 30 minutes. Cette stratégie repose sur une articulation entre centres logistiques de proximité, livraison au sol ultra-rapide et drones pour les segments les plus urgents ou les moins accessibles.

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D’autres acteurs américains misent sur des véhicules routiers sans conducteur embarqué. L’autorisation accordée à Nuro de déployer des milliers de véhicules sans volant ni rétroviseur a ouvert une voie réglementaire spécifique : celle de la livraison autonome sans passager. Ce modèle, distinct de la voiture autonome classique, cible directement les flux logistiques du quotidien.

À l’autre extrémité du spectre, la Chine apparaît comme le laboratoire de l’industrialisation à grande échelle. JD Logistics exploite ainsi déjà des centaines de robots et combine ces dispositifs avec un réseau de drones, notamment pour les zones rurales. L’ambition est d’automatiser l’ensemble de la chaîne, de l’entrepôt à la livraison finale, avec une continuité de données en temps réel. Ici, le dernier kilomètre n’est plus un coût à réduire, mais un maillon intégré d’un écosystème logistique automatisé.

Prudence en Europe

L’Europe, et en particulier la France, avance plus prudemment. Les expérimentations existent, mais restent limitées. Les contraintes sont moins technologiques que réglementaires et urbaines : partage de l’espace public, sécurité des piétons, responsabilité juridique ou encore acceptabilité sociale. Dans les centres urbains denses, les robots de trottoir se heurtent à des infrastructures peu adaptées, tandis que les véhicules autonomes en bande cyclable soulèvent des arbitrages politiques sensibles.

Dans ce contexte, plusieurs typologies de solutions coexistent. Les robots de trottoir s’imposent sur les trajets très courts, notamment pour la livraison alimentaire de proximité. Les véhicules autonomes compacts offrent une capacité supérieure et s’adaptent mieux aux zones résidentielles. Les drones, enfin, trouvent leur pertinence dans les zones peu denses ou pour les livraisons urgentes, malgré des contraintes aériennes importantes.

Aucune de ces technologies ne s’impose pour l’heure. Leur efficacité dépend fortement du contexte urbain, de la densité, des infrastructures et du cadre réglementaire. La tendance dominante n’est donc pas la substitution, mais la combinaison. Les acteurs les plus avancés développent des plateformes capables de coordonner en temps réel plusieurs modes de livraison. Dans ce modèle, le livreur humain ne disparaît pas mais se repositionne sur les cas complexes, les pics d’activité ou les livraisons à forte valeur.

Nos données sont-elles vraiment en sécurité ? L’alerte sur le cloud américain pour les Européens

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Un rapport du Future of Technology Institute alerte sur la vulnérabilité des États européens face aux fournisseurs cloud américains. Une dépendance que l’économiste Jean Tirole juge également préoccupante pour la démocratie.

Selon un rapport publié par le Future of Technology Institute (FOTI), plus des trois quarts des pays européens s’appuient sur des services de cloud américains pour des fonctions liées à leur sécurité nationale. Une dépendance massive qui, au-delà de l’efficacité technologique, pose désormais une question stratégique de premier ordre.

L’étude, fondée sur l’analyse de données publiques issues des ministères de la Défense, des médias et des marchés publics européens, identifie 23 pays sur 28 dont les systèmes de sécurité reposent sur des technologies américaines, notamment celles de Microsoft, Google, Amazon ou Oracle. Parmi eux, 16 présentent un risque élevé face à un potentiel « kill switch », un mécanisme qui permettrait à l’administration américaine de couper à distance l’accès à des services numériques essentiels en cas de tensions politiques.

Ce scénario, longtemps théorique, est désormais envisagé sérieusement. Le rapport intervient dans un contexte de crispation géopolitique, marqué à la fois par la guerre en Ukraine et par les incertitudes liées à la politique américaine. Le précédent ukrainien, où certains services comme des images satellites ont été suspendus après un différend politique, est cité comme un signal d’alerte tangible.

Au-delà du risque de coupure, les chercheurs pointent une dépendance juridique inquiétant. Même les offres de cloud dites « souveraines », proposées par les géants américains, ne suffisent pas à lever les inquiétudes. En vertu du Cloud Act de 2018, les autorités américaines peuvent, en effet, exiger l’accès à des données détenues par des entreprises américaines, y compris lorsqu’elles sont stockées sur des serveurs en Europe. À cela s’ajoute la possibilité de restrictions sur les mises à jour de sécurité en cas de sanctions.

Une vulnérabilité pointée par Jean Tirole

Cette vulnérabilité technique et juridique rejoint les analyses de Jean Tirole, prix Nobel d’économie, qui met en garde contre les conséquences politiques d’un tel partage de données. Dans une interview à La Dépêche mardi, il soulignait que les citoyens européens confient déjà des informations sensibles – santé, opinions, relations personnelles – à des plateformes étrangères. L’accès potentiel à ces données par les autorités américaines pourrait, selon lui, fragiliser les démocraties européennes, en ouvrant la voie à des usages de manipulation ou de pression politique.

Face à ces risques, certains États tentent de développer des alternatives nationales ou européennes. La France met en avant sa stratégie de souveraineté, intégrant des investissements dans les infrastructures numériques, l’espace et les technologies émergentes comme le quantique. Mais la transition reste lente, tant l’écosystème technologique américain domine le marché mondial.

L’enjeu dépasse donc la seule question industrielle. Il s’agit d’un arbitrage entre performance technologique immédiate et autonomie stratégique à long terme. À mesure que les tensions internationales s’intensifient, cette dépendance pourrait se transformer en levier de pression, voire en faille critique pour la sécurité et la stabilité politique du continent.

Audiences de la presse : le mobile consacre la bascule numérique, sans effacer le papier

 

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Portée par une audience toujours massive, la presse française poursuit sa transformation selon la dernière étude de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM). Le numérique, tiré par le smartphone, s’impose désormais comme le principal canal de lecture, redéfinissant en profondeur les usages sans faire disparaître le papier.

Le paysage médiatique français confirme sa mue. Selon les résultats de l’étude OneNext Global S1 2026 publiés ce jeudi 16 avril par l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACPM), la presse conserve une puissance d’audience remarquable : 94 % des Français lisent ainsi chaque mois au moins une marque. Une stabilité apparente, mais une transformation profonde dans les usages.

Car derrière ce socle massif, le centre de gravité s’est déplacé. Désormais, les deux tiers des lectures s’effectuent sur des supports digitaux (67 %), avec une domination nette du smartphone (53 %) ; 9 % pour les ordinateurs et 5 % pour les tablettes. Le papier, encore lu par près de huit Français sur dix (79 %, 82 % chez les femmes de plus de 35 ans), ne disparaît donc pas ; il recule, certes, mais reste un pilier d’équilibre, notamment pour certaines catégories de lecteurs.

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La recomposition est aussi générationnelle. Les jeunes publics, souvent décrits comme éloignés de la presse, continuent de la fréquenter, mais selon des modalités différentes, plus fragmentées, plus mobiles. À l’inverse, les femmes de plus de 35 ans apparaissent comme un socle de fidélité, avec des niveaux de lecture supérieurs à la moyenne et une appétence marquée pour tous les supports.

Le Groupe Dépêche dans les 30 premières marques

Dans ce contexte, les grandes marques d’information confirment leur résilience. Leur capacité à articuler édition imprimée et déploiement numérique leur permet de conserver une place centrale dans l’écosystème médiatique, au moment où l’attention se disperse. Trois titres du Groupe La Dépêche figurent dans les 30 premières marques sur les 149 du panel : La Dépêche est 15e, Midi Libre 18e et L’Indépendant 29e.

L’étude OneNext Global a toutefois fait évoluer sa méthodologique, qui améliore la représentativité, notamment des jeunes, mais rend toute comparaison avec les vagues précédentes plus délicate.

Si l’étude montre que la presse est devenue un média de flux, porté par le mobile – là où désormais se joue l’essentiel de son avenir – elle reste surtout un média de masse, incontournable et utile à la vie démocratique du pays.