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Comment nous pouvons reprendre le contrôle face aux algorithmes

 

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Dans "L’intelligence de se transformer. Face aux algorithmes", Michaël Raimon explore les effets profonds du numérique sur l’attention, la liberté individuelle et la capacité de décision. Un essai qui invite à une reconquête de l’autonomie à l’heure où les recommandations automatisées façonnent toujours davantage les comportements.

Les algorithmes ne se contentent plus d’organiser nos recherches, de sélectionner nos contenus ou de hiérarchiser l’information. Pour Michaël Raimon, ancien avocat qui explore l’impact de la technologie, ils participent désormais à une transformation beaucoup plus profonde de nos comportements. C’est la thèse centrale de son ouvrage "L’intelligence de se transformer. Face aux algorithmes", présenté comme une réflexion sur la place de l’individu dans un environnement numérique devenu omniprésent.

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L’auteur s’éloigne d’une approche strictement technique pour s’interroger sur les conséquences humaines de la révolution numérique. Son constat est qu’à mesure que les outils numériques gagnent en efficacité, les utilisateurs sont tentés de déléguer une part croissante de leurs choix. Recommandations personnalisées, automatisation des décisions, sollicitations permanentes de l’attention : autant de mécanismes qui, selon lui, influencent les comportements bien avant que l’individu ait pleinement conscience de ses décisions.

L’essai défend ainsi l’idée que le principal enjeu n’est pas technologique mais intérieur. Derrière les innovations se joue, en effet, une question plus fondamentale : celle de la maîtrise de soi. Michaël Raimon décrit un mouvement progressif par lequel les habitudes numériques peuvent modifier la manière de penser, d’agir et de percevoir le monde. La problématique dépasse donc largement celle du temps passé devant les écrans. Elle touche à la volonté, à l’autonomie et à la capacité de conserver un libre arbitre dans un univers façonné par les calculs prédictifs.

Relier plusieurs champs de réflexion

L’un des intérêts du livre réside dans son ambition de relier plusieurs champs de réflexion. L’auteur mobilise ainsi des références issues des sciences cognitives, de son expérience personnelle et de la philosophie afin de proposer une lecture globale du rapport contemporain aux technologies. Cette approche permet de replacer les débats sur l’économie de l’attention dans une perspective plus large, où la liberté individuelle devient le véritable sujet.

Le livre pose une interrogation simple mais essentielle : que reste-t-il de notre liberté lorsque des systèmes automatisés orientent une partie croissante de nos comportements ? Cette démarche engagée donne de la force au propos, même si l’ampleur du sujet peut parfois laisser ouvertes certaines questions d’analyse.

Accessible et volontairement tourné vers l’action, l’ouvrage se présente finalement comme une invitation à redevenir acteur de ses choix à l’heure où l’intelligence artificielle est omniprésente... Pour prolonger cette démarche, le livre met à disposition l’ensemble des liens internet évoqués sous la forme de QR Codes. Les écrans, décidément, ne sont jamais bien loin.

Philippe Rioux

 

Commodore relance la guerre contre l’addiction numérique avec un téléphone à clapet sans réseaux sociaux

Commodore

La marque historique de l’informatique Commodore fait son retour avec le Callback 8020, un téléphone à clapet conçu pour limiter les distractions numériques. Réseaux sociaux bloqués, navigateur absent et notifications réduites au strict minimum : l’appareil revendique une approche radicale du "digital minimalism".

L’impact des réseaux sociaux sur les mineurs devient un enjeu majeur dans le monde entier et de plus en plus de pays souhaitent les interdire aux moins de 15 ou 16 ans ou l’ont déjà fait, comme l’Australie, la France, les Émirats arabes unis, le Canada, le Royaume-Uni, etc. Réunis à Évian ce mois-ci, les dirigeants du G7 ont d’ailleurs lancé un appel commun pour renforcer la protection des enfants et des adolescents dans l’espace numérique contre les risques croissants auxquels ils sont exposés : contenus inappropriés, atteintes à la santé mentale, mécanismes favorisant l’addiction, cyberharcèlement, exploitation sexuelle ou encore radicalisation.

Le G7 appelle à une coopération renforcée entre les gouvernements, les plateformes numériques, les chercheurs, les systèmes éducatifs et les forces de l’ordre, avec un suivi régulier des progrès réalisés d’ici la fin de l’année. Mais en attendant, des solutions existent et Commodore, l’une des marques historiques de l’informatique grand public avec le Commodore 64, vient d’en proposer une originale : un téléphone à clapet… qui bloque les réseaux sociaux.

Éliminer les mécanismes qui favorisent les usages compulsifs

Baptisé Callback 8020, l’appareil veut répondre à la lutte contre la dépendance numérique, avec un credo simple : conserver les fonctions utiles d’un smartphone moderne tout en éliminant les mécanismes qui favorisent les usages compulsifs.

Le Callback 8020 se présente comme une solution intermédiaire entre le smartphone classique et le "dumbphone", ces téléphones volontairement limités. Au programme : appels, SMS, GPS, musique en streaming, appareil photo, partage de connexion Wi-Fi ou encore applications de messagerie comme WhatsApp, Signal ou Telegram. En revanche, les réseaux sociaux sont bloqués nativement. Les navigateurs web disparaissent également, tout comme les applications de productivité ou les outils professionnels jugés susceptibles de détourner l’utilisateur de l’essentiel.

Commodore affirme que ces restrictions sont intégrées directement au système grâce à une technologie propriétaire. L’objectif est d’empêcher le défilement infini de contenus (le scroll) et les sollicitations permanentes qui caractérisent les grandes plateformes sociales. Même l’écran extérieur du téléphone a été pensé dans cette logique : il n’affiche que l’heure, la date et le niveau de batterie, sans aucune notification.

L'appareil n'est pourtant pas rudimentaire

Le constructeur n’a pourtant pas conçu un appareil rudimentaire. Le Callback 8020 fonctionne sous Sailfish OS, un système d’exploitation Linux développé avec le concours de l’entreprise finlandaise Jolla. Commodore assure qu’il est capable d’exécuter plus de 99 % des applications Android via une couche de compatibilité, tout en restant indépendant des services Google.

La fiche technique comprend 64 Go de stockage extensible par carte microSD, un capteur photo Sony de 48 mégapixels, une radio FM, une prise casque de 3,5 mm ainsi qu’une double carte SIM. Le téléphone se limite toutefois à la 4G LTE.

Avec son format à clapet, son clavier physique T9 et ses coloris inspirés de l’univers Commodore, l’appareil multiplie les références aux années 1980 et au début des années 2000. Sonneries, jeux rétro pré-installés et éditions spéciales viennent renforcer cette dimension nostalgique.

Derrière ce projet se trouve Christian Simpson, connu sur YouTube sous le pseudonyme Peri Fractic. Après avoir repris les actifs restants de Commodore en 2025 et commercialisé une reproduction du Commodore 64, il signe ici le premier produit inédit de la nouvelle ère Commodore. Les précommandes doivent ouvrir le 30 juin à partir de 499,99 dollars, pour des premières livraisons attendues durant l’hiver.

Philippe Rioux

Quand l’IA s’invite dans nos relations, la véritable intimité tend à disparaître


L’intimité suppose de la spontanéité. Alberto Menendez Cervero/Shutterstock
Par Luke Brunning, University of Leeds

À l’heure où les outils d’IA générative sont à portée de clic, il est tentant de les interroger autour de petits et grands problèmes de la vie. Mais les solliciter comme des coachs pour nos interactions sociales et amoureuses est-il sans risques ? Ce qui relève de l’intime ne nécessite-t-il pas justement de la curiosité et du lâcher-prise ?


Le PDG de l’application de rencontres Hinge a récemment laissé entendre que la génération Z, qui « peine à trouver la confiance nécessaire pour se mettre en avant », utilise des outils d’intelligence artificielle (IA) pour l’aider à trouver l’amour. Elle a expliqué que les suggestions de conversation générées par l'IA de Hinge visent à aider les utilisateurs à exprimer qui ils sont.

De l’essor fascinant des applications de rencontre basées sur l’IA et de leur impact social incertain jusqu’au battage médiatique autour des entreprises d’applications de rencontre promettant une révolution dans le domaine des rencontres en ligne, partout où l’intimité peut être encouragée par l’IA, il existe une entreprise qui encourage les gens à en tirer parti.

Des applications d’IA tierces sont utilisées pour rendre nos conversations plus drôles ou nos profils plus séduisants. Les gens utilisent des outils d’IA spécialement conçus pour les entraîner à mieux communiquer avec les autres, ou se contentent d’utiliser des chatbots existants comme ChatGPT pour gérer les conflits dans leurs relations ou gérer leur vie sociale.

Préjugés et failles de confidentialité

Comprendre comment l’IA façonne la vie intime fait partie de mon travail en tant que chercheur spécialiste de l’amour et des relations. Ce qui a commencé comme un exercice théorique, explorant la signification morale d’une utilisation possible de l’IA, a rapidement trouvé un prolongement dans une salle de classe.

Un étudiant en commerce m’a raconté un jour comment il avait utilisé un modèle d’IA pour l’aider à résoudre un désaccord avec sa petite amie. « C’était comme un ami », m’a-t-il dit, « et ça m’a aidé à mieux comprendre le point de vue de ma petite amie ». L’IA l’a aidé à exprimer ses propres sentiments avec plus de clarté et à s’entraîner à mener une conversation difficile. Qui ne serait pas tenté d’utiliser ces outils pour bénéficier d’un soutien lorsqu’il s’agit de sortir avec quelqu’un, de se faire des amis, de gérer des tensions familiales ou de prendre soin de sa santé mentale ?

Il existe des raisons évidentes d’inviter à la prudence face à ces tentations, du moins jusqu’à ce que nous ayons une meilleure compréhension de leurs effets à long terme. Les experts s’inquiètent de la précision de l’IA lorsqu’elle émet des conseils, ainsi que du fait que ces outils et modèles sont entraînés sur des données qui reflètent toute une série de préjugés sur les êtres humains, leurs interactions et ce à quoi ressemble une bonne intimité. Il existe également des préoccupations de longue date en matière de confidentialité concernant les risques liés au partage de nos vies les plus intimes avec des entreprises technologiques.

Une compréhension simpliste de l’intimité

Il existe des raisons moins évidentes, mais d’autant plus importantes, d’être prudent. Celles-ci sont liées à la nature même de l’intimité.

La normalisation du recours à l’IA pour servir d’intermédiaire et façonner l’intimité sape la curiosité de soi. Les tentatives visant à anticiper la vie intime, à modeler et à affiner les interactions, ainsi qu’à éviter les désaccords ou les frictions émotionnelles, risquent de remplacer le désir de découvrir ce que nous pensons, ressentons et voulons sur le moment.

L’attrait du contrôle prend le pas sur les bienfaits et le plaisir de la curiosité. Des recherches empiriques suggèrent que les personnes curieuses sont apparemment moins hostiles, plus ouvertes à l’inconnu et plus disposées à laisser les autres s’exprimer, et que la curiosité nous aide à éviter les excès liés aux déséquilibres de pouvoir – autant de facteurs importants dans l’intimité.

La facilité d’accès aux outils d’IA destinés à favoriser l’intimité peut conduire à se laisser tenter par une compréhension simpliste de la vie intime elle-même. Les rencontres amoureuses, par exemple, risquent d’être perçues comme un défi à relever, la conversation comme un domaine dans lequel il faut exceller, et les disputes comme des batailles à gagner. L’intimité est bien plus qu’un jeu dans lequel on échange des propos jusqu’à atteindre une satisfaction mutuelle. L’intimité est désordonnée, dynamique, incarnée et imprévisible. La véritable intimité, c’est l’improvisation, pas un récit scénarisé.

Lâcher prise et prendre des risques

Certains peuvent avancer que les outils d’IA nous aident à acquérir les compétences nécessaires pour tirer son épingle du jeu dans cette improvisation chaotique. Mais, de mon point de vue, c’est plutôt faux. Tout comme il a été démontré que l’IA pouvait nous appauvrir en compétences professionnelles, ou rendre les gens moins aptes à raisonner de manière critique, nous devrions craindre qu’elle n’entraîne une déqualification intime : l’érosion des capacités nécessaires pour imaginer, rechercher et entretenir l’intimité que nous désirons.

Ces compétences – que j’appelle « l’autonomie amoureuse » – se développent et se maintiennent dans la pratique. Aucun conseil ni aucun modèle de phrases de drague ne peuvent remplacer le pouvoir d’action que nous procure le fait de nous découvrir, en situation, en menant des conversations difficiles, en prenant des risques, en faisant le premier pas et en exprimant nos sentiments.

Il y a là aussi des considérations esthétiques. Voulons-nous vraiment que notre vie intime prenne ce ton homogène, fade et dépourvu de nuances culturelles que privilégie l’IA générative ? Les choses sont meilleures et plus riches lorsque nous embrassons ce que le philosophe libéral John Stuart Mill appelait les « expériences de vie ». L’exploration, l’incohérence, l’esprit ludique et le plaisir de s’exprimer doivent être célébrés. L’humanité et l’attention se manifestent autant dans la manière dont nous communiquons que dans ce que nous communiquons.

Les entreprises qui cherchent à s’immiscer dans notre vie intime à l’aide de leurs outils d’IA nous promettent de nous rendre plus performants et de nous aider à réussir sur le « marché des rencontres ». Mais nous devrions refuser ce discours. On a un jour demandé à Daniel Arnold, photographe de rue influent, pourquoi il préférait encore photographier sur pellicule plutôt que d’utiliser des appareils numériques, plus faciles et plus immédiats. Sa réponse : « La photographie numérique est un dialogue avec le succès, tandis que la photographie argentique est un dialogue avec l’échec. » Photographier en argentique signifie ne pas « être précieux, calculateur », mais vivre l’instant présent, agir et voir comment les choses se déroulent.

C’est pour cette même raison que nous devrions embrasser l’intimité « à l’ancienne », sans l’intervention de l’IA. C’est en lâchant prise et en renonçant à la possibilité de s’entraîner, d’ajuster et de peaufiner notre approche avant d’aller vers quelqu’un que la véritable aventure de l’intimité peut commencer.The Conversation

Luke Brunning, Lecturer in Applied Ethics, University of Leeds

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Si l’IA générative favorise l’addiction, qui doit rendre des comptes ?

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Par Bernd Stahl, University of Nottingham

Les appels à la modération individuelle ne suffiront peut-être pas. Face aux risques d’usage compulsif de l’IA générative, chercheurs, régulateurs, entreprises et société civile pourraient devoir agir de concert.


Lorsque je discute avec mon fils, élève ingénieur, et qu’une question ou un désaccord surgit, son premier réflexe est de se tourner vers ChatGPT pour obtenir une information ou confirmer ce qu’il pense.

Il est loin d’être le seul. L’usage des outils d’IA générative s’est généralisé dans de nombreux groupes de population. Pour beaucoup, ces outils sont divertissants, instructifs et utiles. Mais ils ont aussi leur face sombre.

À ce jour, l’IA générative n’est pas officiellement reconnue comme une addiction : les preuves médicales sont encore en cours d’évaluation. Mais un nombre important d’études montre qu’un usage intensif des chatbots et d’autres systèmes capables de produire du texte, des images ou des vidéos entraîne des modifications de l’activité cérébrale et des comportements associés aux mécanismes de l’addiction.

À la lumière de la condamnation récente de Meta et de YouTube dans un procès historique portant sur l’addiction aux réseaux sociaux, il est légitime de se demander si un raisonnement similaire ne devrait pas s’appliquer à l’IA générative – et comment y répondre. La première étape consiste à déterminer qui porte la responsabilité de son usage excessif.

Le débat scientifique est loin d’être tranché et certains appellent à la prudence avant d’employer le terme d’« addiction ». Ils préfèrent parler d’« usage problématique ». Toutefois, dans un récent article scientifique, notre équipe de recherche montre que de nombreux éléments indiquent que l’IA générative possède des propriétés susceptibles de favoriser des comportements addictifs.

Parmi les exemples les plus souvent cités figurent la dépendance affective envers des compagnons conversationnels, l’engagement compulsif dans les échanges avec ces outils, ainsi que l’affaiblissement des relations et des amitiés dans le monde réel.

Un élément essentiel est que, comme pour toute addiction, ce comportement entraîne des conséquences négatives pour la personne concernée, susceptibles d’affecter aussi bien sa vie personnelle que sa vie professionnelle.

Si l’on considère que l’IA générative est susceptible de provoquer des comportements addictifs, il faut alors s’interroger sur les responsabilités. Face à un phénomène préjudiciable, les sociétés cherchent généralement à identifier les personnes ou les organisations chargées d’y répondre. Les acteurs susceptibles d’être tenus responsables sont notamment les législateurs, les autorités de régulation, les entreprises du secteur et les systèmes de santé.

Des précédents historiques

Des précédents historiques, comme celui du tabagisme, peuvent éclairer la manière dont la question de l’addiction à l’IA générative pourrait évoluer.

Les lecteurs les plus âgés se souviennent peut-être de l’époque où le cow-boy Marlboro apparaissait à l’écran avant les séances de cinéma. On a fini par découvrir que non seulement le tabac était addictif et nocif pour la santé, mais aussi que les fabricants de cigarettes en avaient connaissance. Pourtant, ils l’ont publiquement nié.

Cette situation a donné lieu à des procédures judiciaires longues et très médiatisées, qui se sont soldées par d’importantes indemnisations financières ainsi que par de profondes réformes du secteur. Parmi elles figurent l’introduction des paquets de cigarettes neutres et l’apposition de messages d’avertissement particulièrement explicites sur les produits du tabac.

Les jeux d’argent semblent aujourd’hui suivre une trajectoire comparable. Quant aux réseaux sociaux, ils pourraient être en train d’entrer, eux aussi, dans une phase similaire.

Une question centrale est de savoir si les fabricants d’un produit (qu’il s’agisse du tabac, des jeux d’argent ou des réseaux sociaux) ont connaissance de son potentiel addictif. Une autre interrogation importante est de déterminer si certaines entreprises exploitent délibérément les propriétés potentiellement addictives de leurs produits pour en tirer un avantage commercial. L’IA n’est évidemment pas le tabac, mais ces précédents offrent des parallèles qui méritent d’être étudiés.

Dans nos travaux, nous avons identifié quatre catégories d’acteurs aujourd’hui appelées à répondre aux défis que pose la possibilité d’une addiction à l’IA générative. Le premier groupe est celui des gouvernements et des autorités de régulation. Ils ont un rôle essentiel à jouer pour mettre en lumière les problèmes, définir les règles du jeu et créer des incitations afin que les autres acteurs s’emparent eux aussi de cette question.

Ils disposent pour cela de nombreux leviers : imposer un étiquetage, encadrer la publicité, engager la responsabilité juridique des entreprises, financer la recherche, ainsi que de nombreuses autres mesures. Mais les acteurs les plus déterminants pour répondre aux comportements potentiellement addictifs liés à l’IA générative sont sans doute les grandes entreprises technologiques qui développent et possèdent ces technologies – et qui en tirent des bénéfices financiers.

Ces entreprises détiennent et ont accès aux données des utilisateurs, indispensables pour identifier les fonctionnalités qui favorisent ou, au contraire, limitent les comportements addictifs. Ce sont également elles qui peuvent tirer un avantage financier d’une éventuelle addiction, en augmentant le nombre d’utilisateurs et le temps qu’ils consacrent à leurs services, deux ressources essentielles de l’économie numérique.

Aux côtés de ces deux premiers groupes, les chercheurs ont un rôle crucial à jouer. Ils sont chargés de recueillir et d’interpréter les données, ainsi que de produire les preuves scientifiques nécessaires pour identifier les phénomènes d’addiction et les caractéristiques qui les favorisent, afin d’alimenter un débat politique et juridique fondé sur des éléments factuels.

Enfin, les organisations de la société civile, comme les associations d’usagers ou de patients, peuvent contribuer en apportant un soutien aux personnes concernées, en défendant leurs intérêts et en mettant en place des dispositifs d’alerte précoce. L’enjeu est que nul ne peut relever ce défi seul. Tous ces acteurs devront travailler ensemble.

Le problème, c’est toujours celui des autres

Aujourd’hui, l’un des principaux obstacles est l’absence d’un véritable débat structuré sur les responsabilités : chacun considère que le problème relève de quelqu’un d’autre. Pourtant, de nombreux précédents montrent qu’il est possible d’obtenir une mobilisation plus forte de l’ensemble des acteurs concernés.

Dans le cas du tabac, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis en place la Convention-cadre pour la lutte antitabac, un traité international réunissant gouvernements, autorités de santé publique, chercheurs et organisations de la société civile afin d’évaluer les preuves scientifiques et d’élaborer des règles communes. De la même manière, l’International AI Safety Report montre que des initiatives internationales visant à construire un consensus existent déjà sur d’autres enjeux liés à l’IA.

Une part de responsabilité incombe également aux utilisateurs de l’IA, qui doivent s’efforcer d’éviter ou de maîtriser les comportements susceptibles de leur être préjudiciables. Mais l’expérience acquise avec d’autres formes d’addiction montre que les appels à la modération ou à la vigilance individuelle ne suffisent pas.

Si les effets nocifs du tabac ou de l’abus d’alcool sont aujourd’hui bien connus, nos sociétés continuent de s’appuyer sur des limites d’âge, des règles d’étiquetage et des restrictions publicitaires. L’IA générative est en train de s’intégrer au tissu même de notre quotidien. Les décisions que nous prenons aujourd’hui façonneront ce qui sera considéré comme un usage acceptable pour les années à venir.The Conversation

Bernd Stahl, Professor of Critical Research in Technology, School of Computer Science, University of Nottingham

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

IA, Google, TikTok… la recherche en ligne entre dans une nouvelle ère

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Les Français ne cherchent plus seulement sur Google. Sans détrôner le moteur de recherche, les intelligences artificielles génératives, les réseaux sociaux, les plateformes vidéo ou les marketplaces s'imposent progressivement comme de nouvelles portes d'entrée vers l'information. L'Observatoire 2026 des usages de la recherche en ligne d'Ipsos et Eskimoz décrit une profonde recomposition des habitudes numériques, où la visibilité ne suffit plus : c'est désormais la crédibilité qui devient le principal enjeu.

Google est-il en train de perdre son monopole sur la recherche en ligne ? Depuis l'irruption de ChatGPT à la fin de 2022, la question nourrit les débats du secteur numérique. L'Observatoire 2026 des usages de la recherche en ligne, publié par Ipsos et Eskimoz, invite pourtant à dépasser cette opposition devenue trop simpliste. Les moteurs de recherche demeurent ultra-dominants, mais ils ne sont plus les seuls points d'entrée vers l'information. La recherche sur Internet se fragmente et devient multiforme.

Les chiffres illustrent ce basculement. L'utilisation hebdomadaire des intelligences artificielles génératives bondit de 29 % à 52 % en un an, la plus forte progression observée par l'étude. Dans le même temps, les moteurs de recherche conservent une stabilité remarquable, avec 96 % d'utilisation hebdomadaire. Autrement dit, les IA ne remplacent pas Google ; elles s'ajoutent aux pratiques existantes.

Une spécialisation progressive des usages et un nouveau parcours numérique

Cette coexistence s'explique par une spécialisation progressive des usages. Les moteurs de recherche restent le réflexe privilégié pour trouver une information, rechercher un service ou localiser un lieu. Les plateformes vidéo, à commencer par YouTube, dominent toujours les tutoriels. Les marketplaces demeurent incontournables lorsqu'il s'agit d'acheter un produit. Les IA génératives, elles, occupent un autre espace : celui de la synthèse, de la comparaison, de la recommandation et de l'aide à la décision.

Un nouveau parcours numérique se dessine. L'utilisateur interroge une IA pour comprendre un sujet, comparer plusieurs offres ou obtenir une recommandation, avant de poursuivre ses recherches sur Google ou directement sur une plateforme d'achat. « L'IA oriente, les plateformes convertissent », résument les auteurs. Une évolution qui bouleverse les stratégies des entreprises : il ne suffit plus d'apparaître parmi les premiers résultats d'un moteur de recherche, encore faut-il être cité et recommandé par les assistants conversationnels.

Un Français sur deux utilise désormais régulièrement une IA générative

Cette révolution reste toutefois incomplète. Les usages progressent beaucoup plus vite que la confiance. Si un Français sur deux utilise désormais régulièrement une IA générative, seuls 20 % déclarent lui faire confiance pour la protection de leurs données. Les moteurs de recherche continuent, eux, de bénéficier d'une crédibilité nettement supérieure à celle des IA ou des réseaux sociaux. La légitimité reste donc un avantage concurrentiel décisif.

L'étude met également en lumière une double fracture. La première est générationnelle. Les 18-34 ans adoptent massivement les nouvelles formes de recherche, qu'il s'agisse des IA conversationnelles, de la recherche visuelle ou des réseaux sociaux. Les plus de 55 ans demeurent très attachés aux moteurs traditionnels. La seconde est territoriale. Si Google est utilisé partout, les habitants des grandes métropoles – et plus encore les Parisiens – expérimentent bien davantage les usages liés à l'intelligence artificielle que ceux des communes de moins de 20 000 habitants. Il ne s'agit plus d'une fracture d'accès au numérique, mais d'une fracture dans la vitesse d'adoption des innovations.

Au fond, la principale leçon de cette étude est que depuis vingt ans, la visibilité sur Google constituait la clé de l'économie du Web, mais demain, elle ne sera plus suffisante. À mesure que les réponses seront synthétisées par les IA, la bataille se jouera moins sur la capacité à être trouvé que sur celle d'être reconnu comme une source fiable. Dans cette nouvelle économie de l'information, la réputation pourrait bien devenir le nouveau référencement.


Désinformation : la démocratie à l’épreuve des informations toxiques, alerte un rapport de l’Académie des technologies

 

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Manipulations étrangères, théories complotistes, deepfakes, contenus générés par l’intelligence artificielle... Dans un rapport de référence publié en juin, l’Académie des technologies alerte sur la prolifération des "informations toxiques" qui fragilisent le débat public et alimentent la défiance envers les institutions. Face à une menace devenue structurelle, les auteurs appellent à bâtir une véritable stratégie de "résilience démocratique" fondée sur l’éducation, le pluralisme et une régulation renforcée des plateformes numériques.

Il fut un temps où la propagande nécessitait des imprimeries, des radios clandestines ou des appareils d'État. Aujourd'hui, quelques clics, une armée de faux comptes et des algorithmes bien réglés suffisent à diffuser une rumeur à l'échelle mondiale - on l'a vu avec le pizzagate aux États-Unis ou la rumeur ciblant Brigitte Macron. Dans un rapport publié ce mois-ci, l'Académie des technologies tire la sonnette d'alarme : les « informations toxiques » sont devenues une menace structurelle pour les démocraties contemporaines.

Les auteurs ne se limitent pas aux seules « fake news » mais regroupent sous l'expression d'informations toxiques l'ensemble des contenus qui altèrent la capacité des citoyens à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans celui de la collectivité. Cela inclut aussi bien la désinformation délibérée que les erreurs diffusées de bonne foi ou les présentations biaisées de faits réels.

Les technologies ne créent pas à elles seules le problème

Le constat est sévère. Avec les réseaux sociaux, le microciblage publicitaire et désormais l'intelligence artificielle générative, la manipulation de l'information a changé de dimension. Là où les campagnes d'influence reposaient autrefois sur quelques canaux identifiables, elles bénéficient désormais d'une diffusion massive, instantanée et personnalisée. Les deepfakes, les contenus générés automatiquement et les opérations coordonnées menées par des réseaux de faux comptes permettent d'inonder l'espace public de récits concurrents, au point de brouiller la frontière entre le vrai et le faux.

Mais le rapport refuse toute lecture simpliste. Les technologies ne créent pas à elles seules le problème. Elles exploitent des fragilités déjà présentes dans la société. Défiance envers les institutions, sentiment de déclassement, besoin de reconnaissance ou recherche d'appartenance constituent autant de terrains favorables à la circulation des théories complotistes et des récits alternatifs. Lorsque les faits contredisent les convictions profondes d'un individu, le déni peut parfois l'emporter sur l'argumentation rationnelle.

Une fragmentation croissante de l'espace public

Cette dynamique nourrit une fragmentation croissante de l'espace public, largement documentée ces dernières années par le sondeur Jérôme Fourquet et son concept "d'archipellisation". Chacun évolue dans sa bulle informationnelle, alimentée par des algorithmes qui privilégient les contenus suscitant l'émotion, l'indignation ou la colère. Le débat démocratique se trouve alors privé de son socle commun : des faits partagés permettant la confrontation des opinions. Le danger n'est plus seulement la diffusion du mensonge, mais l'érosion progressive de la possibilité même du dialogue.

Les plateformes numériques occupent dans ce processus une place centrale, selon le rapport. Leur modèle économique repose sur la captation de l'attention, or les contenus polarisants, sensationnels ou trompeurs génèrent davantage d'engagement que les informations vérifiées. L'Académie souligne ainsi le paradoxe de ces entreprises qui revendiquent un statut de simples intermédiaires techniques tout en exerçant, à travers leurs algorithmes de recommandation, une influence déterminante sur la circulation des contenus comme on a pu le voir sur Twitter devenu X après son rachat par Elon Musk.

L'illusion d'une solution purement répressive

Pour autant, les auteurs mettent en garde contre l'illusion d'une solution purement répressive. Le fact-checking, la suppression de contenus ou la modération algorithmique demeurent nécessaires, mais ils ne suffiront pas. Une régulation excessive pourrait même renforcer le discours victimaire des acteurs de la désinformation et nourrir de nouvelles formes de défiance.

Le rapport plaide donc pour une stratégie de long terme fondée sur ce qu'il appelle la « résilience démocratique ». Éducation aux médias, développement de l'esprit critique, soutien au pluralisme de la presse, transparence des algorithmes, lutte contre les ingérences étrangères ou encore financement du journalisme d'investigation figurent parmi les pistes avancées.

Au fond, le rapport de l'Académie des technologies pose une question qui dépasse largement le seul univers numérique. Une démocratie peut-elle fonctionner durablement lorsque ses citoyens ne partagent plus une base minimale de réalité commune ? Derrière la lutte contre les infox se joue peut-être l'un des grands combats civiques du XXIe siècle : préserver les conditions mêmes du débat public dans un monde où la vérité est devenue un territoire disputé.

Quand les Mangos dévorent les Gafam et inquiètent l'Europe

 

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Longtemps dominée par les GAFAM, l’industrie technologique mondiale est en train de changer de visage. Portés par l’intelligence artificielle, de nouveaux acteurs s’imposent au sommet de la hiérarchie mondiale. Regroupés sous l’acronyme MANGOS, ils illustrent un déplacement du pouvoir technologique dont la décision de Washington de restreindre l’accès à certains modèles d’IA constitue la démonstration la plus spectaculaire.

Vous vous étiez habitué aux GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft), les géants de la Silicon Valley qui ont bouleversé notre vie et notre économie numériques ? Préparez-vous aux MANGOS, le nouvel acronyme qui réunit les géants de l'intelligence artificielle (IA).

Meta (Facebook, Instagram, WhatsApp), Anthropic (Claude), Nvidia, Google, OpenAI (ChatGPT) et SpaceX : derrière ces six lettres se dessine la nouvelle carte du pouvoir technologique mondial. En quelques jours à peine, l’expression MANGOS s’est imposée dans les réseaux de la tech, des marchés financiers et des investisseurs. Le 8 juin, l’ingénieur Krishna B. publie sur X un visuel accompagné d’un message lapidaire : "It's not FAANG anymore" (Ce n'est plus GAFAM). En quelques heures, le terme devient viral et cristallise une réalité déjà perceptible : la révolution de l’intelligence artificielle a rebattu les cartes.

Un changement d'ère

Les GAFAM représentaient l’ère du smartphone, des réseaux sociaux, du commerce en ligne et du cloud. Les MANGOS incarnent celle des modèles d’IA, des puces spécialisées, des centres de calcul géants et des infrastructures stratégiques. Google et Meta conservent leur place grâce aux dizaines de milliards investis dans l’IA depuis 2023. Mais Apple, Amazon et Microsoft reculent dans l’imaginaire collectif au profit d’Anthropic, de Nvidia et de SpaceX.

Le symbole est puissant. Nvidia est devenu l’acteur incontournable des semi-conducteurs destinés à l’IA. OpenAI et Anthropic se disputent la frontière technologique des grands modèles de langage (LLM). Quant à SpaceX, l’entreprise spatiale d’Elon Musk apparaît désormais comme une composante essentielle des futures infrastructures numériques mondiales.

Un coup de tonnerre pour les Européens...

Cette montée en puissance se traduit désormais sur le terrain géopolitique. Vendredi 12 juin, l’administration Trump a ordonné à Anthropic de suspendre l’accès à ses modèles les plus avancés pour tout ressortissant étranger, y compris les employés non américains de l’entreprise. Washington invoque des raisons de sécurité nationale et la possibilité de contourner certains garde-fous de cybersécurité intégrés aux modèles. Faute de pouvoir distinguer rapidement les utilisateurs concernés, Anthropic a choisi de désactiver l’accès pour l’ensemble de ses clients.

La décision marque un tournant. Jusqu’à présent, les restrictions américaines visaient principalement les semi-conducteurs ou les infrastructures matérielles. Cette fois, c’est directement l’accès à l’intelligence artificielle qui devient un instrument de puissance. Les modèles les plus avancés sont désormais considérés comme des actifs stratégiques comparables à des technologies sensibles.

... et pour les candidats à la présidentielle en France

En Europe, la réaction a été immédiate. La Commission européenne a estimé que cet épisode démontrait une nouvelle fois la nécessité de renforcer la souveraineté technologique du continent. Plusieurs responsables politiques français ont également alerté sur le risque d’une dépendance excessive aux plateformes américaines. Gabriel Attal a évoqué une "guerre de l’IA". Édouard Philippe a souligné que l’Europe ne maîtrisait ni les modèles ni les capacités de calcul. Jordan Bardella, Jean-Luc Mélenchon, Bruno Retailleau ou encore Olivier Faure ont tous appelé, chacun à leur manière, à accélérer les investissements dans des solutions européennes.

Au-delà de la polémique, l’affaire révèle une transformation profonde. Les entreprises qui dominent aujourd’hui l’IA ne sont plus seulement des groupes technologiques. Elles deviennent des instruments de puissance économique, industrielle et diplomatique. Les MANGOS ne remplacent pas seulement les GAFAM dans les classements boursiers ou les rêves des ingénieurs. Ils redéfinissent les rapports de force du XXIe siècle. Et l’Europe découvre que l’accès à l’intelligence artificielle pourrait demain dépendre de décisions prises à Washington.

Philippe Rioux

Et si les États-Unis coupaient nos services numériques ? La grande peur d’un black-out

 

IA

Dans "Black out. Et si les États-Unis coupaient nos services numériques", Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod mêlent fiction d’anticipation et enquête sur la souveraineté numérique européenne. Un ouvrage pédagogique et inquiétant qui transforme une hypothèse jusqu’ici abstraite en un scénario crédible.

Voilà un scénario qui semblait inimaginable il y a encore quelques années, mais qui, ces derniers mois, est devenu crédible : un black-out numérique qui frapperait l’Europe après que les États-Unis ont décidé unilatéralement de couper nos services numériques.

Black out

Le juge Guillou, à la Cour pénale internationale, le vit au quotidien puisque l’administration Trump l’a placé sous sanction et le prive de tout service numérique américain. Et, la semaine dernière, la décision de Donald Trump de fermer aux non-Américains le dernier modèle d’intelligence artificielle d’Anthropic a créé un vent de panique en Europe. Ce scénario-là, Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod l’ont imaginé dans un livre passionnant : "Black out".

Une France brutalement privée des principaux services numériques américains

Le mérite principal de cet ouvrage est donc de rendre concrète une dépendance que beaucoup préfèrent encore considérer comme théorique. Les deux auteurs, cofondateurs d’Oodrive, ne se contentent pas d’aligner statistiques et démonstrations techniques, mais choisissent d’abord la fiction. Une fiction courte, nerveuse, qui décrit une France brutalement privée des principaux services numériques américains. Les hôpitaux perdent l’accès à leurs données, les administrations se retrouvent paralysées, les entreprises voient leurs outils disparaître et les services du quotidien cessent progressivement de fonctionner.

Le procédé est efficace et résonne avec l’actualité. En quelques pages, le lecteur comprend que la question de la souveraineté numérique ne relève plus seulement des débats d’experts ou des colloques spécialisés, mais touche directement le fonctionnement des institutions, de l’économie et des infrastructures critiques. La force du récit est précisément de transformer un sujet technique en expérience presque physique.
La seconde partie du livre adopte un registre plus classique. Les auteurs dissèquent les mécanismes de dépendance qui lient l’Europe aux grandes plateformes américaines. Ils décrivent un continent qui a largement externalisé ses données, ses logiciels et une partie de ses capacités stratégiques, au point que certains experts parlent de l’Europe comme d’une "colonie numérique" des États-Unis.

Une hypothèse extrême qui devient un risque à analyser

L’enquête est pédagogique et accessible, malgré un sujet complexe. Les nombreux exemples concrets permettent d’illustrer des enjeux souvent difficiles à appréhender.

L’ouvrage vaut également pour son actualité. Le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et les tensions géopolitiques récentes donnent une résonance particulière à ce scénario de rupture. Ce qui pouvait apparaître naguère comme une hypothèse extrême est désormais présenté comme un risque qu’il convient au minimum d’évaluer.

Pour autant, "Black out" n’échappe pas à certains défauts. Le ton est parfois alarmiste et plusieurs idées sont répétées au fil des chapitres. Le plaidoyer en faveur des solutions européennes est assumé, au risque de laisser dans l’ombre certaines difficultés de la transition : coûts, inertie des organisations ou capacité réelle des acteurs européens à rivaliser à grande échelle.

Ces réserves ne diminuent toutefois pas l’intérêt du livre. Stanislas de Rémur et Cédric Mermilliod signent un texte court, mais stimulant, qui réussit à faire émerger une question essentielle : que se passerait-il si les services numériques dont dépend notre quotidien n’étaient plus accessibles du jour au lendemain ? À défaut d’apporter toutes les réponses, "Black out" oblige à regarder – et peut-être découvrir – cette vulnérabilité en face. C’est déjà beaucoup.

Philippe Rioux

Souveraineté numérique : l’Europe peut-elle vraiment reprendre la main ?

 

europe

Par Olivier Arous, CEO d’OGO Security

Entre ambitions politiques et dépendances technologiques, la souveraineté numérique européenne oscille encore entre idéal stratégique et réalité fragmentée.

Depuis quelques années, la souveraineté numérique s’impose comme un sujet central dans les discours européens. À mesure que les données deviennent une ressource stratégique et que les infrastructures numériques structurent nos économies, la question du contrôle s’intensifie. Derrière chaque service utilisé au quotidien (du cloud aux réseaux sociaux) se cache un enjeu de pouvoir économique, politique et même culturel. 

Face à la domination des géants américains et à l’essor des puissances technologiques asiatiques, l’Europe tente de tracer sa propre voie. Mais derrière les déclarations d’intention, une interrogation persiste : l’Union européenne a-t-elle réellement les moyens de ses ambitions, ou se contente-t-elle d’encadrer un écosystème qu’elle ne maîtrise pas ?

Une ambition réglementaire assumée

L’Europe s’est d’abord imposée comme une puissance normative. Le RGPD a profondément transformé la manière dont les données personnelles sont collectées, stockées et exploitées. Il est devenu un standard international. Dans cette continuité, le Digital Markets Act (DMA) vise à réguler les grandes plateformes numériques considérées comme des acteurs dominants. Cela inclut par exemple les moteurs de recherche ou les réseaux sociaux. Son objectif est de limiter leurs pratiques anticoncurrentielles. Il cherche aussi à ouvrir davantage le marché à la concurrence.

Le Digital Services Act (DSA), quant à lui, encadre les contenus en ligne. Il impose plus de transparence et de responsabilité aux plateformes. Cela concerne notamment la modération des contenus illégaux, la lutte contre la désinformation et la protection des utilisateurs. Cette capacité à fixer des règles confère à l’Europe un rôle structurant à l’échelle mondiale. Toutefois, cette stratégie reste essentiellement défensive. Elle encadre des acteurs déjà dominants, sans créer de véritable autonomie technologique.

Une dépendance technologique persistante

Malgré ces avancées réglementaires, l’Europe reste fortement dépendante d’acteurs étrangers. Les services cloud, devenus indispensables au fonctionnement des entreprises comme des institutions publiques, sont dominés par Amazon Web Services, Microsoft Azure et Google Cloud. Cette domination s’étend également aux logiciels, aux systèmes d’exploitation et aux infrastructures de données. Des initiatives comme GAIA-X cherchent à structurer une alternative européenne. GAIA-X est un projet lancé par plusieurs pays européens, dont la France et l’Allemagne. Il vise à créer un écosystème de cloud sécurisé, transparent et interopérable. 

L’objectif n’est pas de construire un cloud unique. Il s’agit plutôt de définir des règles communes pour garantir la souveraineté des données et réduire la dépendance aux acteurs non européens. Mais malgré cette ambition, le projet se heurte encore à des difficultés. Il manque de visibilité, de coordination et surtout de compétitivité face aux leaders déjà installés.

Une vision stratégique à construire

La souveraineté numérique ne peut se limiter à une accumulation de réglementations. Elle implique une vision de long terme, articulée autour d’investissements massifs dans la recherche, l’innovation et les infrastructures. Sans une politique industrielle ambitieuse, capable de faire émerger des champions européens, l’écart avec les grandes puissances technologiques risque de se creuser davantage. L’Europe dispose pourtant d’atouts : un vivier de talents, des centres de recherche performants et une sensibilité forte aux enjeux éthiques. En misant sur ces spécificités, notamment dans des domaines comme l’IA responsable, la cybersécurité ou les technologies vertes, elle peut construire un modèle différenciant. Plutôt que de tenter de rattraper un retard sur des terrains déjà saturés.

Une tension entre idéal et réalité

Aujourd’hui, la souveraineté numérique européenne reste marquée par une tension constante. D’un côté, une volonté politique affirmée, des discours ambitieux et une capacité unique à imposer des normes. De l’autre, une dépendance structurelle qui limite concrètement sa marge de manœuvre. Ce décalage se traduit dans les usages quotidiens : administrations, entreprises et citoyens continuent de s’appuyer sur des solutions non européennes. Dès lors, la souveraineté numérique apparaît moins comme un état acquis que comme un objectif en construction, encore fragile et incertain.

La souveraineté numérique européenne avance, mais reste incomplète. Sans un véritable tournant industriel et technologique, elle risque de demeurer une ambition encadrée plutôt qu’une indépendance réelle.

Droits voisins : le Sénat renforce les pouvoirs de l’Arcom face aux plateformes numériques

 

presse

Le Sénat a adopté, le 16 juin 2026, la proposition de loi visant à renforcer l’effectivité des droits voisins des éditeurs et des agences de presse. Le texte entend corriger les limites du dispositif instauré en 2019 en donnant à l’Arcom un rôle central dans les négociations avec les plateformes numériques.

Mardi 16 juin, le Sénat a adopté la proposition de loi visant à renforcer l’effectivité des droits voisins des éditeurs et des agences de presse. Ce texte s’inscrit dans le prolongement de la loi du 24 juillet 2019, qui avait transposé une directive européenne consacrant le droit des éditeurs et agences de presse d’autoriser ou d’interdire la reprise en ligne de leurs contenus par les plateformes numériques et de percevoir, en contrepartie, une rémunération équitable.

Les montants des droits voisins restent insuffisants

Sept ans après l’entrée en vigueur de ce dispositif, le bilan demeure contrasté. Si plusieurs accords ont été conclus entre les acteurs de la presse et les grandes plateformes, les éditeurs et agences considèrent que les montants obtenus restent insuffisants. Ils dénoncent également un manque de transparence concernant les données nécessaires à l’évaluation de la rémunération qui leur est due.

Ces difficultés ont déjà conduit à plusieurs interventions de l’Autorité de la concurrence. Google a ainsi été sanctionné à deux reprises pour non-respect de ses obligations en matière de droits voisins : une première amende de 500 millions d’euros en 2021, puis une seconde de 250 millions d’euros en 2024.

L’Arcom pourra intervenir lorsque les discussions n’aboutissent pas

Pour remédier à ces blocages, la proposition de loi confie un rôle central à l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom). Celle-ci pourra être saisie afin de rendre les négociations plus transparentes. Elle disposera notamment de la faculté de mettre en demeure les plateformes de transmettre aux éditeurs et agences de presse les informations nécessaires à l’évaluation de leurs droits.

L’Arcom pourra également intervenir lorsque les discussions n’aboutissent pas. En cas d’échec des négociations, elle sera habilitée à déterminer elle-même le montant de la rémunération due au titre des droits voisins de la presse.

Le texte transmis par l’Assemblée nationale prévoyait déjà plusieurs évolutions. Il clarifie notamment les publications éligibles aux droits voisins en intégrant automatiquement les services de presse en ligne reconnus par la commission paritaire des publications et agences de presse (CPPAP). Les sites non reconnus par cette commission pourront toutefois continuer à prétendre à une rémunération dès lors qu’ils remplissent les critères prévus par le code de la propriété intellectuelle.

Obligation accrue de transparence

Autre évolution notable : une obligation accrue de transparence des éditeurs et agences de presse à l’égard des journalistes et autres auteurs. Les organisations qui les représentent devront être informées des montants versés par les services de communication au public en ligne.

Au Sénat, plusieurs amendements sont venus renforcer le dispositif. Les sénateurs ont précisé les conditions dans lesquelles l’Arcom pourra émettre des injonctions et prononcer des sanctions. Ils ont également prévu que les recours contre le montant de rémunération fixé par le régulateur ne seront pas suspensifs et devront être portés devant la cour d’appel de Paris.

Les pouvoirs d’investigation de l’Arcom ont aussi été étendus. L’autorité pourra collecter des données publiquement accessibles, y compris lorsque leur consultation nécessite la connexion à un compte. Enfin, une présomption d’applicabilité des droits voisins a été introduite pour les publications et services de presse en ligne inscrits à la CPPAP.

Une commission mixte paritaire doit désormais être réunie afin de parvenir à un texte commun entre les deux chambres.

AI Act : le Parlement européen valide la simplification des règles et interdit les applications "nudifiantes"

IA


Le Parlement européen a approuvé ce mardi 16 juin une révision ciblée de la loi sur l’intelligence artificielle (AI Act) dans le cadre du paquet omnibus numérique. Le texte reporte certaines échéances, allège plusieurs obligations pour les entreprises et introduit une interdiction des applications d’IA générant des contenus sexuels non consentis.

Le Parlement européen a adopté définitivement une série de modifications à la loi sur l’intelligence artificielle (AI Act) dans le cadre du paquet omnibus numérique proposé par la Commission européenne. Le texte a été approuvé par 423 voix pour, 57 contre et 174 abstentions. L’objectif affiché est double : simplifier l’application de certaines obligations réglementaires et renforcer les protections contre des usages jugés particulièrement préjudiciables de l’intelligence artificielle.

Report de plusieurs échéances

Parmi les changements les plus significatifs figure le report de plusieurs échéances prévues par la législation européenne. Les obligations applicables aux systèmes d’IA à haut risque entreront désormais en vigueur à compter du 2 décembre 2027 pour les systèmes autonomes à haut risque. Pour les systèmes intégrés comme composants de sécurité et relevant déjà de la législation sectorielle européenne en matière de sécurité et de surveillance du marché, l’application est repoussée au 2 août 2028.

Le texte décale également l’entrée en vigueur des obligations de marquage numérique des contenus générés par l’IA. Ces exigences s’appliqueront à partir du 2 décembre 2026. À cette date, les contenus produits par des systèmes d’intelligence artificielle devront être identifiables grâce à un étiquetage lisible par machine destiné à améliorer la transparence.

Interdiction des applications dites "nudifiantes"

L’autre mesure phare concerne l’interdiction des applications dites "nudifiantes". La nouvelle législation interdit les systèmes d’IA capables de générer des contenus pédopornographiques ou de créer, sans consentement, des images, vidéos ou enregistrements audio représentant les parties intimes d’une personne identifiable ou des activités sexuellement explicites. Les fournisseurs ne pourront pas commercialiser ces systèmes sur le marché européen, sauf s’ils démontrent l’existence de garanties techniques suffisantes empêchant la création de tels contenus. L’interdiction vise également les utilisateurs qui recourent à ces outils à cette fin. Les entreprises disposeront jusqu’au 2 décembre 2026 pour mettre leurs systèmes en conformité.

Le texte prévoit par ailleurs plusieurs mesures de simplification. Il supprime certaines exigences jugées redondantes pour les produits de machines intégrant de l’IA, en précisant que le respect des règles sectorielles de sécurité demeure suffisant dès lors qu’un niveau équivalent de protection est garanti. La définition de "composant de sécurité" est également clarifiée afin d’éviter que des fonctions d’assistance ou d’optimisation des performances soient automatiquement classées comme présentant un risque élevé lorsqu’elles ne créent pas de danger pour la santé ou la sécurité.

Faciliter l’innovation européenne tout en préservant les objectifs de la réglementation

Les nouvelles dispositions autorisent aussi, sous conditions strictes et avec des garanties appropriées, le traitement de données personnelles lorsqu’il est nécessaire à la détection et à la correction des biais dans les systèmes d’IA. Certaines exemptions sont étendues aux petites et moyennes entreprises afin de soutenir leur développement, tandis que l’application de certaines règles relatives aux modèles d’IA à usage général est centralisée au sein du Bureau européen de l’IA.

Lors du débat en séance plénière, la corapporteure Arba Kokalari a défendu un texte destiné à faciliter l’innovation européenne tout en préservant les objectifs de la réglementation. Son homologue Michael McNamara a souligné que la réforme visait à renforcer la sécurité juridique tout en maintenant l’architecture générale de la loi sur l’IA. Il a également mis en avant l’interdiction des applications favorisant la création d’images de nudité non consentie, qu’il considère comme une protection essentielle pour les victimes.

Avant son entrée en vigueur, la législation doit encore être formellement adoptée par le Conseil. La majorité des dispositions de la loi sur l’IA commenceront ensuite à s’appliquer à partir du 2 août 2026.

Google hier, l’IA aujourd’hui : la troisième révolution médiatique montre que la confiance est le dernier capital des médias


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L’intelligence artificielle, les réseaux sociaux et les créateurs de contenu redessinent en profondeur les habitudes d’information des citoyens. Le Digital News Report 2026 du Reuters Institute, publié ce mardi 16 juin, montre que les médias ne sont plus la porte d’entrée privilégiée vers l’actualité. Une transformation qui fragilise leur modèle économique mais renforce paradoxalement la valeur de leur principal atout : la confiance.

Les citoyens se détournent-ils de l'information ? À première vue, les chiffres pourraient le laisser croire. La télévision perd du terrain, la presse papier poursuit son déclin et les sites d'information voient leur audience s'éroder. Pourtant, la dernière édition du Digital News Report du Reuters Institute montre que les citoyens ne renoncent pas à l'actualité... mais changent simplement de porte d'entrée.

Une révolution médiatique : l'IA, après Internet et les réseaux sociaux

Car derrière les statistiques se joue, en effet, une transformation profonde du paysage médiatique mondial. Après la révolution d'Internet puis celle des réseaux sociaux, une troisième vague est en train de déferler sur les rédactions : celle de l'intelligence artificielle conversationnelle.

Pendant des décennies, le rapport entre un média et son lecteur était relativement simple. Le lecteur achetait son journal, ou regardait son journal télévisé ou se rendait sur le site d'une rédaction identifiée. Puis les plateformes sont arrivées. Facebook, Google, YouTube ou Twitter (aujourd'hui X) sont devenus les nouveaux distributeurs de l'information. Aujourd'hui, une nouvelle étape est franchie. De plus en plus d'utilisateurs ne consultent plus directement les médias. Ils demandent à une intelligence artificielle de leur résumer l'actualité.

Le changement est considérable. Hier, l'internaute cherchait l'information. Désormais, l'information vient à lui sous la forme d'une recommandation algorithmique, d'une vidéo courte ou d'une réponse générée par une IA.

La montée en puissance des créateurs de contenus

Cette évolution explique en grande partie la montée en puissance des créateurs de contenus. Podcasteurs, youtubeurs, influenceurs ou journalistes indépendants occupent désormais une place croissante dans l'espace public. Pour les plus jeunes générations, ils constituent parfois une source d'information aussi importante que les médias traditionnels. Non parce qu'ils seraient plus fiables, mais parce qu'ils parlent les codes de leur époque, utilisent les bons formats et maîtrisent les plateformes où se trouvent les audiences.

Le phénomène est particulièrement visible avec la vidéo. Dans de nombreux pays, regarder l'actualité devient plus courant que la lire. Les podcasts eux-mêmes se transforment en émissions filmées diffusées sur YouTube. Le texte n'a pas disparu, mais il n'est plus la forme dominante de consommation de l'information.

Pour les entreprises de presse, le défi est immense

Pour les entreprises de presse, le défi est immense. Leur modèle économique reposait largement sur le trafic généré par les moteurs de recherche et les réseaux sociaux. Or ces intermédiaires deviennent eux-mêmes producteurs de réponses. Les intelligences artificielles résument les articles, les plateformes privilégient les contenus natifs et le lecteur obtient souvent l'information... sans jamais visiter le site qui l'a produite.

Cette situation nourrit une inquiétude croissante dans les rédactions. Comment financer des enquêtes longues et coûteuses si l'audience est captée par des acteurs technologiques qui ne produisent pas eux-mêmes l'information ? Comment maintenir une diversité éditoriale lorsque quelques plateformes concentrent l'essentiel de l'attention mondiale ?

Et pourtant, les marques de presse restent des références

Pour autant, le rapport du Reuters Institute ne se résume pas à un constat pessimiste. Il met également en lumière un paradoxe. Alors que les citoyens sont exposés à une masse inédite d'informations, de rumeurs, de contenus manipulés ou générés artificiellement, les marques journalistiques reconnues demeurent les références auxquelles ils se tournent lorsqu'il s'agit de vérifier un fait ou de comprendre un événement complexe.

Autrement dit, la rareté n'est plus l'information : la rareté devient la confiance.

C'est probablement la leçon la plus importante de cette édition 2026 du rapport. Le journalisme ne disparaît pas, mais sa fonction est en train d'évoluer. Dans un univers saturé de contenus, sa valeur ne réside plus seulement dans la diffusion de l'information, mais dans sa capacité à enquêter, à vérifier, à contextualiser et à donner du sens.

L'âge de la distribution est en train de s'achever, selon le Reuters Institute, et celui de la crédibilité commence. Et dans cette nouvelle économie de l'attention, la confiance pourrait bien devenir la ressource la plus précieuse des médias, comme l'a d'ailleurs montré l'enquête Toluna Harris Interactive publiée à l’occasion du 77e Congrès mondial des médias d’information organisé à Marseille début juin.

Investissement dans l’IA : les Français convaincus du potentiel, mais encore perdus face aux solutions disponibles

 

IA

L’intelligence artificielle s’impose progressivement comme un nouvel horizon d’investissement pour les particuliers. Selon une enquête menée pour Carré Partners, près de sept Français sur dix estiment que l’IA et la tech offrent des opportunités de placement. Pourtant, seuls 9 % affirment savoir concrètement comment investir dans ce secteur. Entre intérêt croissant, déficit de connaissances et besoin d’accompagnement, l’étude met en lumière un marché en pleine maturation.

L’intelligence artificielle ne se contente plus de transformer les usages numériques ou les modèles économiques. Pour une majorité de Français, elle représente désormais un potentiel terrain d’investissement. C’est l’un des principaux enseignements d’une enquête réalisée auprès de 3 101 personnes en France, qui révèle à la fois un fort attrait pour l’innovation technologique et une difficulté persistante à identifier les moyens d’y investir concrètement.

Six Français sur dix déclarent s’intéresser à l’intelligence artificielle, à la tech et à l’innovation

L’intérêt pour les technologies émergentes apparaît désormais largement installé dans l’opinion. Près de six Français sur dix, soit 59 %, déclarent s’intéresser à l’intelligence artificielle, à la tech et à l’innovation. Parmi eux, 18 % affirment s’y intéresser fortement tandis que 41 % se disent assez concernés. Cette diffusion de la culture technologique dépasse désormais le cercle des spécialistes et témoigne d’une familiarisation croissante avec des sujets qui occupent une place de plus en plus importante dans le débat économique et sociétal.

Cette curiosité s’accompagne d’une perception globalement positive. Pour 43 % des personnes interrogées, l’IA constitue une grande opportunité économique pour les prochaines années. Un tiers supplémentaire, soit 31 %, considère la technologie comme prometteuse, tout en jugeant ses effets encore incertains. Les inquiétudes existent néanmoins : 13 % y voient une menace pour certains emplois et secteurs d’activité, tandis que 5 % évoquent le risque d’une bulle spéculative.

69 % des Français estiment que la révolution de l’intelligence artificielle peut créer de grandes opportunités

Cette confiance relative se retrouve lorsqu’il est question d’investissement. Près de sept Français sur dix, soit 69 %, estiment que la révolution de l’intelligence artificielle peut créer de grandes opportunités pour les particuliers. Dans le détail, 36 % en sont convaincus et 33 % jugent cette perspective probable. L’idée d’une création de valeur liée aux technologies innovantes semble donc largement admise.

Pour autant, l’envie ne se traduit pas automatiquement par le passage à l’acte. Le principal enseignement de l’étude réside sans doute dans ce décalage entre intérêt et connaissance. Seuls 9 % des Français déclarent savoir précisément quels placements utiliser pour investir dans l’IA ou la tech. À l’inverse, 38 % affirment s’intéresser au sujet sans savoir comment procéder, tandis que 25 % ne disposent que d’une compréhension générale des mécanismes d’investissement concernés.

Lorsqu’ils évoquent les solutions les plus adaptées, les Français privilégient d’abord les instruments les plus connus. Les actions de grandes entreprises technologiques cotées en Bourse arrivent en tête avec 46 % des réponses, devant les fonds ou ETF spécialisés dans l’IA et l’innovation, cités par 38 % des sondés. Les enveloppes traditionnelles comme le PEA ou le compte-titres recueillent également 29 % des suffrages. Les véhicules permettant d’investir plus directement dans l’économie de l’innovation restent plus confidentiels : 17 % mentionnent les fonds de private equity, 14 % l’investissement direct dans les start-up ou PME innovantes et 11 % les fonds de capital-risque.

Entre 500 et 2 500 euros d'investissements

La prudence demeure toutefois de mise lorsqu’il s’agit d’engager son épargne. Interrogés sur l’affectation éventuelle d’un capital de 10 000 euros, 70 % des répondants se disent prêts à consacrer au moins une partie de cette somme à l’IA, à la tech ou à l’innovation. Mais les montants envisagés restent modérés. La majorité se situe entre 500 et 2 500 euros, signe que ces placements sont encore perçus comme des compléments plutôt que comme le cœur d’une stratégie patrimoniale.

Au-delà de la recherche de rendement, les motivations apparaissent multiples. Pour 38 % des Français, investir dans l’IA vise avant tout à rechercher une performance financière supérieure sur le long terme. La diversification du patrimoine arrive ensuite avec 30 % des réponses. Une dimension plus stratégique émerge également : 28 % considèrent ces investissements comme un moyen de financer l’innovation et 22 % comme un levier pour soutenir la souveraineté technologique française ou européenne.

Participer à la dynamique technologique

Cette aspiration à participer à la dynamique technologique ne signifie pas pour autant une confiance aveugle. Les Français restent partagés quant aux acteurs les mieux placés pour capter la croissance du secteur. Les grandes entreprises américaines de la tech recueillent 31 % des suffrages, mais les entreprises européennes et les start-up françaises ou européennes totalisent ensemble 33 %, illustrant une volonté de voir émerger des champions technologiques locaux capables de rivaliser avec les géants internationaux.

Le principal obstacle identifié n’est cependant ni géographique ni financier. Il est pédagogique. Le manque de connaissances est cité par 36 % des répondants comme premier frein à l’investissement dans l’IA. Viennent ensuite la difficulté à choisir les bons placements, mentionnée par 31 %, et le risque de bulle spéculative, évoqué par 29 %. Ces résultats traduisent moins une défiance qu’un besoin de compréhension et de repères dans un univers encore perçu comme complexe.

C’est précisément sur ce point que l’étude met en évidence un potentiel de développement important. Plus d’un Français sur deux, soit 52 %, se déclare intéressé par une stratégie d’investissement liée à l’IA, à la tech et à l’innovation dès lors qu’elle s’accompagne d’un accompagnement professionnel. En ajoutant les 9 % qui indiquent être déjà exposés à ces thématiques, ce sont 61 % des Français qui se sentent concernés par ce nouveau territoire d’investissement. Une donnée qui suggère que le défi n’est plus tant de susciter l’intérêt que de fournir les outils, l’information et l’accompagnement nécessaires pour transformer cette curiosité en décisions d’investissement concrètes.


Comment les IA génératives grand public influencent le langage des publications académiques

 

L’usage des Large Language Model (LLM) d’IA s’est répandu dans le monde académique. À quel prix ? Hamonazaryan1/Pixabay, CC BY
Par François Rastier, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Le langage des intelligences artificielles, IA, génératives reste encore peu étudié, mais l’on peut déjà observer « à l’œil nu » des conséquences inattendues de l’usage de ces IA sur les discours scientifiques et académiques.


Si l’intelligence artificielle (IA) générative imite le langage humain, son usage croissant et souvent quotidien conduit à rendre cette imitation réciproque. Ainsi, une étude de chercheurs du Max-Planck Institute; parue en juillet 2025, en analysant un corpus de 740 000 heures d’exposés académiques, de vidéos YouTube et de podcasts a décelé, entre 2017 et 2024, un usage croissant de mots privilégiés par les chatbots, comme « delve », « comprehend », « boast », « swift » et « meticulous » (approfondir, comprendre, se vanter, rapide et méticuleux).

Il reste difficile de démêler influence et substitution : les corpus oraux étudiés peuvent ne s’appuyer qu’en partie sur des textes générés par IA. En tout état de cause, l’apparition croissante de ces mots affecte les discours relevant de la technologie, du business et de l’éducation – mais non ceux qui traitent de religion ou de sport ; il ne s’agit donc pas d’une évolution générale de la langue, car ce processus affecte les domaines où l’IA est la plus utilisée.

Dans le domaine académique, l’influence de l’IA générative peut aller jusqu’à la substitution. Consacré à la détection de la fraude scientifique, le site Academ-AI liste, par centaines, les articles, communications et chapitres de livres qui contiennent des formules caractéristiques des IA génératives, comme « selon ma dernière mise à jour ». En voici quelques-unes :

« Veuillez fournir plus d’informations… »

« Absolument ! Voici quelques points supplémentaires qui peuvent être abordés dans l’article scientifique. »

« Je m’excuse pour la confusion, mais en tant que modèle de langage IA, je n’ai pas accès à des articles spécifiques. »

« À la date de ma dernière mise à jour (septembre 2021), je ne disposais d’aucune information. »

La confiance dans l’IA est telle que les auteurs n’ont pas pris la peine de relire les articles qu’ils ont signés. Peu importe au demeurant, si les rédactions des revues s’en sont aussi dispensées. Cette nonchalance est d’autant moins anecdotique qu’avant publication des éditeurs commencent à réécrire par IA les manuscrits qui leur sont soumis.

Cela n’est pas sans conséquence. Par exemple, quand des chercheurs ont demandé à ChatGPT5 de « polir » (« please polish ») le premier paragraphe de l’article fondateur de Turing « Computing Machinery and Intelligence » (1950). Là où Turing, pour répondre à la question « Can machines think? », rejette comme dangereuse (« dangerous ») l’idée de s’en remettre au sens usuel de « machine » et de « think », le chatbot remplace « dangerous » par un simple « risky » (risqué), passant de l’affirmé et de l’avéré au possible.

Une banalisation du langage

Les algorithmes des IA génératives ne sont pas déterministes, mais probabilistes, et privilégient donc ce qui est le plus fréquent dans leur corpus d’apprentissage.

Ce choix entraîne deux conséquences majeures. D’une part, les mots rares dans ce corpus (mais qui peuvent être endémiques dans des corpus spécialisés) se raréfient encore, voire disparaissent. Et il en résulte une restriction du dicible – voire du pensable, selon le principe énoncé par Winston, le commissaire politique du roman 1984 de George Orwell (« Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. »)

D’autre part, comme la génération de texte s’opère par le calcul des probabilités d’occurrence contextuelle, pour chaque mot, les mots qui voisinent le plus fréquemment dans ses contextes d’emploi se voient privilégiés. Dès lors, les phraséologies, les expressions toutes faites et les clichés envahissent le discours, avec le conformisme qu’elles concrétisent – et radicalisent.

De longue date, les fréquences lexicales ont été étudiées en linguistique de corpus. On ne retient pas les fréquences les plus élevées, car elles intéressent pour l’essentiel les mots grammaticaux, et comme elles restent analogues en tout corpus, elles ne sont pas caractérisantes. Généralement, on s’appuie sur les mots de fréquence moyenne, pour différencier des textes ou des sous-corpus.

Cependant, et bien qu’ils soient le plus souvent négligés faute de poids statistique, les mots de faible fréquence sont très caractérisants et même individualisants : tel hapax, comme « ptyx », renverra uniquement à un sonnet célèbre de Mallarmé. Au-delà, on oublie les mots de fréquence zéro. Or, ces mots absents, que l’on peut inventorier en contrastant des textes ou des sous-corpus, restent hautement révélateurs, car un discours ne signifie pas moins par ce qu’il énonce que par ce qu’il tait, même s’il use d’une langue stéréotypée.

Or, les IA décrivent un monde de ce qui est (ou du moins devrait être) conforme à leurs biais. Ce positivisme paradoxal, qui crée le monde auquel il prétend référer, ne laisse aucune place à l’implicite et reste cependant réputé permettre un discours de connaissance.

La disparition de l’implicite découle d’une loi de moindre effort : l’utilisateur n’a pas à interpréter les discours de son IA, il lui suffit de les écouter ou de les déchiffrer pour les comprendre. Il n’a jamais à établir une distance critique pour en juger, et cette facilité obéit aux principes de la relation client : un langage simplifié et univoque devrait contribuer à son confort et entretenir la connaissance du connu.

De moins en moins de termes spécifiques

Relevons enfin une dernière forme d’adultération (falsficiation) du discours scientifique et technique : la multiplication des termes qui ne sont pas spécifiques au domaine considéré. Or, dans certaines disciplines le rapport entre termes spécifiques et termes généraux s’est soudain inversé, en deux ans à peine.

La proportion des termes non spécifiques diminue drastiquement et ils l’emportent désormais sur les termes pertinents. Cela s’accorde avec le projet d’une IA dite générale, qui pourrait bien favoriser les généralités. Elle multiplie du moins des termes passe-partout et donc fréquemment employés – sauf quand on a quelque chose de précis à dire. Ainsi, des termes favorisés par ChatGPT, comme « delves », « showcasing », ou « underscores » (explore, présentant, souligne), ont vu leur fréquence s’accroître.

En 2023, première année d’usage de ChatGPT, le nombre des mots non spécifiques, jusqu’alors faible, a triplé par rapport à 2022, pour représenter la moitié des occurrences, mais l’année suivante, ils furent multipliés par huit.

Une hypothèse charitable voudrait que ce soit par mimétisme – à moins que ce même logiciel n’ait été un rédacteur clandestin, ce que semble attester la multiplication des « hallucitations », terme maintenant convenu pour désigner les citations « hallucinantes » forgées par les chatbots.

Parallèlement, les évaluations des revues scientifiques ont connu des dérives lexicales analogues, et par exemple des adjectifs comme « commendable », « meticulous », ou « intricate » (louable, méticuleux, complexe), ont vu leur fréquence augmenter dramatiquement, soit respectivement pour la seule année 2024, de 9,8 fois, 34,7 fois, et 11,2 fois.

Un cycle se dessine : certains appels d’offres semblent déjà générés avec l’aide de l’IA ; puis les projets soumis sont évalués de même (ils l’étaient déjà auparavant par la détection automatisée de répétitions de mots-clés). Des articles financés par ces projets de recherche sont ensuite produits, puis évalués par les revues scientifiques au moyen des mêmes logiciels. On peut douter que ces multiples médiations et les biais qu’elles introduisent favorisent les découvertes scientifiques et les innovations techniques.

Standardisation lexicale et tonalité euphorisante

On manque encore d’études comparatives d’ampleur sur l’incidence linguistique de l’IA. Toutefois, en évaluant l’évolution de l’Internet d’août 2022, tel qu’il est consigné alors dans l’Internet Archive, et celui de mai 2025, et en identifiant les textes générés par IA au moyen du logiciel Pangram v3, Jonas Dolezal et ses collègues de Stanford ont montré qu’en 33 mois seulement, 35 % des sites ont été générés automatiquement.

En outre, selon une autre étude, 36 % des sites restants en portent des traces. Si ces chiffres peuvent être relativisés en tenant compte des faux négatifs et positifs, les résultats restent solides et Dolezal et ses collègues ont dégagé deux tendances lourdes.

Ils ont souligné, en premier lieu, la chute de la diversité linguistique et notamment la standardisation lexicale. C’est là sans doute une rançon inévitable de l’industrialisation en cours – et, en persiflant un peu, cela rapprocherait le langage de l’IA de cette critique, formulée voici presque deux siècles, par Alexis de Tocqueville, contre le langage administratif de l’Ancien Régime :

« Le style est également décoloré, coulant, vague et mou. La physionomie particulière de chaque écrivain s’y efface et va se perdant dans une médiocrité commune. »

Ils ont également noté la prévalence d’une tonalité euphorisante, évaluée par des méthodes classiques d’analyse des émotions, qui reflète sans doute les biais algorithmiques qui flattent et retiennent le client roi. Annoncé de longue date par le triomphe américain de la méthode Coué et la positivité prescrite par le secteur du développement personnel, l’optimisme généralisé se trouve à présent prescrit et renouvelé par l’idéologie de la tech – en deçà même de la désinformation.

Un indice ne trompe pas : un ami a fait discuter entre eux quatre chatbots, et au bout de dix minutes, ils se couvraient réciproquement de flagorneries. Un univers de discours dystopique se profile ainsi, avec une standardisation du langage (et donc de la pensée), et un effacement des contradictions de la vie sociale par un optimisme industrialisé.The Conversation

François Rastier, Directeur de recherche, Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.