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Avec les agents d'IA, la bataille du numérique change de nature et bouleverse la concurrence

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L'Autorité de la concurrence publie un avis consacré aux agents d'intelligence artificielle. Derrière cette nouvelle génération d'assistants capables d'agir à la place de leurs utilisateurs, elle voit émerger un bouleversement profond de l'économie numérique. Après les moteurs de recherche et les réseaux sociaux, les agents pourraient devenir la nouvelle porte d'entrée vers Internet, avec à la clé un risque de concentration inédit entre les mains de quelques géants technologiques.

« Vous êtes le troisième client qui si qu'il m'a trouvé grâce à ChatGPT. » La remarque de ce plombier toulousain, en refermant sa caisse à outils après avoir débouché une canalisation, pourrait passer pour une simple anecdote. Elle raconte pourtant déjà le monde qui se dessine.

Pendant près de trente ans, lorsqu'un particulier cherchait un artisan, un restaurant ou un hôtel, il ouvrait un moteur de recherche, comparait plusieurs résultats, consultait quelques avis avant de faire son choix. Désormais, de plus en plus d'utilisateurs demandent directement à une intelligence artificielle : « Trouve-moi un plombier fiable », « Réserve-moi un hôtel » ou « Achète-moi le meilleur ordinateur pour mon budget ».

Ce glissement est loin d'être anodin. Il signifie que la décision n'est plus prise après avoir consulté une liste de résultats, mais de plus en plus sur la recommandation d'un assistant numérique. Et demain, celui-ci pourra même effectuer la réservation ou l'achat sans intervention humaine.

C'est précisément cette révolution silencieuse qu'analyse l'Autorité de la concurrence dans un avis consacré aux agents d'intelligence artificielle. Derrière cette évolution technologique, elle identifie un changement beaucoup plus profond : le déplacement du pouvoir économique vers ceux qui contrôleront ces nouveaux intermédiaires.

Les nouveaux gardiens de l'accès au marché

Réserver un billet d'avion, acheter un ordinateur, organiser un déplacement ou répondre à des courriels. Les agents d'intelligence artificielle ne se contentent plus de produire du texte ou de répondre à une question. Ils exécutent des tâches, naviguent entre plusieurs services et prennent progressivement des décisions à la place de leurs utilisateurs.

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Pour l'Autorité de la concurrence, cette évolution constitue bien davantage qu'un simple progrès technologique. Elle pourrait modifier en profondeur le fonctionnement des marchés numériques en faisant des agents les nouveaux intermédiaires entre les consommateurs et les entreprises.

Jusqu'à présent, l'internaute choisissait lui-même un moteur de recherche, comparait plusieurs offres puis sélectionnait un produit ou un service. Demain, il pourrait simplement demander à son agent de trouver « le meilleur vol » ou « l'assurance la plus adaptée ». C'est alors l'agent qui arbitrera entre les différentes offres.

Le pouvoir se déplace vers les fournisseurs d'agents

Ce changement de paradigme déplace le centre de gravité de la concurrence. Hier, les entreprises cherchaient à convaincre directement les consommateurs. Demain, elles devront convaincre... leur assistant numérique.

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L'Autorité y voit un risque majeur. Les acteurs les mieux placés pour développer ces agents sont précisément ceux qui contrôlent déjà les principaux maillons de l'économie numérique : modèles de langage, infrastructures cloud, moteurs de recherche, navigateurs, systèmes d'exploitation, boutiques d'applications ou encore immenses volumes de données.

Autrement dit, les avantages accumulés depuis vingt ans dans le numérique pourraient se renforcer mutuellement et rendre encore plus difficile l'émergence de nouveaux concurrents.

Le risque d'une économie pilotée par quelques plateformes

L'avis met également en lumière un risque d'auto-préférence. Un agent développé par un grand acteur pourrait privilégier les produits ou services de son propre écosystème plutôt que ceux de concurrents, sans que l'utilisateur en ait nécessairement conscience.

Cette évolution pose également la question de la transparence. Contrairement à un moteur de recherche qui affiche plusieurs résultats, un agent fournit souvent une recommandation unique, voire exécute directement une action. Les critères de sélection deviennent beaucoup moins visibles.

Pour les entreprises, l'enjeu est tout aussi important. Leur visibilité dépendra de plus en plus de leur capacité à être choisies par les agents plutôt que directement par les internautes. Certaines estimations évoquées dans l'avis anticipent que ces derniers pourraient orienter jusqu'à un quart du trafic Internet à l'horizon 2030.

Après le cloud et l'IA générative, une troisième étape

Cet avis s'inscrit dans une réflexion plus large engagée depuis plusieurs années par l'Autorité de la concurrence. Après avoir analysé les infrastructures cloud puis l'essor de l'intelligence artificielle générative, elle s'intéresse ainsi à l'interface qui reliera demain les utilisateurs aux services numériques.

L'institution ne demande pas, à ce stade, une nouvelle réglementation spécifique mais elle recommande une surveillance étroite du secteur, une vigilance particulière lors des opérations de concentration, davantage de transparence sur les critères utilisés par les agents et le maintien de standards ouverts favorisant l'interopérabilité.

Au-delà de ces recommandations techniques, l'avis dessine surtout une nouvelle lecture de la concurrence numérique. Pendant trois décennies, les géants du web se sont affrontés pour capter l'attention des internautes. La prochaine bataille pourrait se jouer ailleurs : celui qui contrôlera l'agent d'intelligence artificielle contrôlera aussi l'accès aux consommateurs, la visibilité des entreprises et, à terme, une partie croissante des décisions économiques.

C'est sans doute le principal message de l'Autorité. L'enjeu ne consiste plus seulement à maîtriser l'accès à l'information, comme à l'époque des moteurs de recherche. Il devient celui du contrôle de l'intention même de l'utilisateur, au moment où une intelligence artificielle choisit, compare et agit en son nom.

Philippe Rioux

Désinformation : le Sénat, les zones grises de l'information et l’angle mort des "ingérences intérieures"

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À moins d’un an de la présidentielle, un rapport sénatorial propose de ne plus considérer les plateformes et les intelligences artificielles comme de simples intermédiaires techniques. Il veut responsabiliser ces nouveaux « éditeurs invisibles » et créer un observatoire indépendant chargé de détecter les manipulations de l’information venues de l’intérieur. Une proposition qui suscite une vive polémique à droite et à l’extrême droite.

Il y a encore quelques années, lutter contre la désinformation consistait surtout à identifier une fausse nouvelle, à la démentir puis, lorsqu’elle était manifestement illicite, à tenter de la faire retirer. Le rapport "Les zones grises de l'information", publié par la commission de la culture du Sénat, le 8 juillet 2026, opère un changement de perspective beaucoup plus profond. Son sujet n’est plus seulement la véracité des contenus, mais l’architecture qui décide de leur visibilité.

Dans l’espace numérique, les médias, en effet, ne maîtrisent plus seuls la rencontre entre une information et son public. Entre les deux se sont installés les algorithmes de X, Facebook, TikTok, Instagram ou YouTube, bientôt rejoints par les intelligences artificielles conversationnelles. Ils classent, recommandent, amplifient ou invisibilisent les contenus, tout en continuant à bénéficier pour l’essentiel du statut juridique protecteur d’hébergeur.

C’est cette contradiction que les sénateurs veulent lever. Lorsqu’un algorithme choisit ce qui sera vu par des millions de citoyens, il exerce, de fait, une fonction éditoriale. Le rapport recommande donc que les plateformes et les fournisseurs de modèles d’IA puissent être considérés comme détenteurs d’une responsabilité éditoriale liée à la configuration de leurs systèmes de recommandation. 

Les nouveaux éditeurs invisibles

Cette mutation est aussi économique. Les plateformes captent les audiences et l’essentiel de la croissance publicitaire, tandis que les rédactions continuent d’assumer le coût de la production d’une information vérifiée. La mauvaise information, elle, est rapide, peu coûteuse et souvent plus rentable parce qu’elle provoque davantage de réactions. L’intelligence artificielle (IA) générative réduit encore son coût de fabrication et permet de produire à la chaîne des articles, des images, des vidéos ou des sites d’apparence journalistique.

Le rapport ne propose donc pas seulement de réprimer les fausses informations. Il veut modifier les règles du jeu : renforcer l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), imposer davantage de transparence publicitaire, contraindre les plateformes vidéo à mettre en avant les contenus d’intérêt général, mieux rémunérer les éditeurs et encadrer les productions de presse utilisant massivement l’IA.

Mais sa proposition la plus explosive concerne la présidentielle de 2027. La France dispose avec Viginum d’un service chargé de détecter les opérations numériques conduites depuis l’étranger. Son champ est strictement défini : l’opération doit notamment impliquer une entité étrangère, recourir à une diffusion artificielle, massive et délibérée et menacer les intérêts fondamentaux de la nation. Viginum ne traite donc pas des manipulations d’origine française. 

Or le rapport voit là un « angle mort considérable ». Il évoque le financement opaque de réseaux de think tanks ou de groupes militants, les stratégies de communication coordonnées à des fins politiques et les effets amplificateurs liés à la concentration de moyens financiers ou médiatiques. Le projet Périclès du milliardaire d'extrême droite Pierre-Edouard Stérin, exilé fiscal en Belgique, n'est pas cité mais transparait clairement entre les lignes. 

Aucune institution n’est aujourd’hui chargée de détecter ces opérations lorsqu’elles proviennent du territoire national.  Pour combler ce vide, les sénateurs proposent un observatoire indépendant de la désinformation, constitué autour de chercheurs, d’associations et d’organismes de recherche. Il pourrait dialoguer avec les plateformes et saisir l’Arcom ou la Commission nationale de contrôle de la campagne présidentielle en cas de menace grave.

Une « ingérence intérieure » très contestée

L’expression d’« ingérence intérieure », employée par Laurent Lafon lors de la présentation du rapport mais qui ne figure pas telle quelle dans le texte, a immédiatement enflammé le débat. Marine Le Pen dénonce une « ligne rouge » et accuse les sénateurs d’assimiler des citoyens, des associations ou de simples participants au débat public à des puissances hostiles. À droite, la corapporteure LR Agnès Evren a elle-même pris ses distances avec cette formulation, tout en défendant la nécessité de surveiller les procédés de manipulation, quelle que soit leur origine.

La difficulté est évidemment réelle. Où finit une campagne politique efficace et où commence une opération inauthentique ? À partir de quand le financement d’influenceurs, de médias, de militants ou de think tanks devient-il une manipulation ? Le risque d’un contrôle politique de la parole publique ne peut être balayé. C’est précisément pour l’éviter que Laurent Lafon exclut la création d’une agence gouvernementale et défend une structure indépendante, qui ne jugerait pas les opinions mais les procédés : faux comptes, automatisation, anonymat organisé, diffusion coordonnée et massive de contenus trompeurs.

Le précédent Musk

La polémique sur ces ingérences intervient au moment où Elon Musk vient d’apporter un soutien explicite à Marine Le Pen, présentée par le propriétaire de X comme « le dernier espoir de la France ». Ce soutien prolonge ceux qu’il a déjà accordés à plusieurs figures et formations d’extrême droite européennes, notamment à l’AfD allemande. 

La question dépasse les opinions personnelles du milliardaire. X fait l’objet de soupçons et d’enquêtes portant sur une possible manipulation de son algorithme au profit de Musk et de ses positions politiques. Une étude publiée dans *Nature*, fondée sur une expérimentation auprès d’utilisateurs, a conclu que le fil algorithmique de X promouvait davantage les contenus conservateurs et réduisait la visibilité des médias traditionnels. 

« Le propriétaire de X soutient désormais officiellement une candidate à l’élection présidentielle », souligne Laurent Lafon. Le sénateur pose alors une question simple : que se passerait-il si, pendant la campagne, une opération massive de désinformation cherchait à influencer le vote ? La France sait répondre lorsqu’un État étranger se trouve derrière l’opération. Mais quels sont ses moyens lorsque la plateforme, son propriétaire, des acteurs privés fortunés ou des réseaux organisés sont impliqués ?

C’est le véritable changement de paradigme du rapport. La menace démocratique ne réside plus seulement dans le message mensonger. Elle se trouve aussi dans le pouvoir de celui qui contrôle sa diffusion. La liberté d’expression protège le droit de parler. Elle ne saurait pour autant conférer à quelques propriétaires de plateformes le droit opaque de décider seuls qui sera entendu.

Philippe Rioux


L'IA s'impose en entreprise : la confiance et la souveraineté deviennent les nouveaux enjeux

IA


L'intelligence artificielle poursuit son ancrage dans les entreprises françaises. Selon la deuxième étude annuelle de DeepL réalisée par Opinea, près de neuf actifs du tertiaire sur dix utilisent désormais l'IA dans leur activité professionnelle. Si les gains de productivité se confirment, les attentes évoluent : la protection des données, la fiabilité des outils et la souveraineté technologique s'imposent désormais comme des critères de choix.

L'intelligence artificielle n'est plus un outil réservé aux phases d'expérimentation.mais elle s'installe durablement dans les pratiques professionnelles. Tel est le principal enseignement de la deuxième enquête annuelle menée par DeepL avec l'institut Opinea auprès de 1 021 actifs français du secteur tertiaire. En 2026, 87 % des professionnels déclarent utiliser l'IA dans leur travail, contre 82 % un an plus tôt. À l'inverse, seuls 13 % affirment ne jamais y recourir, confirmant une progression continue vers une généralisation des usages.

Fréquence d'utilisation plus élevée

Cette montée en puissance se traduit également par une fréquence d'utilisation plus élevée. Plus d'un actif sur deux (54 %) utilise désormais l'IA au moins une fois par semaine, contre 49 % en 2025. Près d'un professionnel sur cinq y fait appel quotidiennement, une proportion qui atteint 26 % en Île-de-France. L'IA quitte ainsi le statut d'outil ponctuel pour devenir un véritable compagnon de travail intégré aux routines professionnelles.

Les usages demeurent largement orientés vers les tâches de production et d'assistance. La recherche d'information reste la première application, citée par 41 % des répondants. Viennent ensuite l'aide à la création de contenus (35 %, contre 30 % en 2025), l'automatisation des tâches répétitives (27 %), l'amélioration des échanges avec les clients (25 %), l'aide à la décision (23 %) et la génération d'idées créatives (22 %, contre 18 % l'an dernier). Sept utilisateurs sur dix déclarent par ailleurs utiliser des solutions directement mises à disposition par leur entreprise, signe d'une intégration croissante de ces technologies dans les processus internes.

Un impact désormais tangible sur la performance

L'étude met également en évidence un impact désormais tangible sur la performance. Huit utilisateurs sur dix jugent l'IA utile dans leur activité professionnelle et 65 % estiment qu'elle a permis d'améliorer leur productivité personnelle. Cette perception est également partagée par les managers, dont plus de six sur dix observent des gains de productivité au sein de leurs équipes.

Au-delà de l'efficacité opérationnelle, l'intelligence artificielle semble aussi peser sur les trajectoires professionnelles. Plus de la moitié des utilisateurs (56 %) considèrent qu'elle a favorisé leur évolution de carrière ou contribué à une promotion. Cette proportion atteint même 63 % chez les moins de 46 ans, traduisant une appropriation particulièrement forte des outils d'IA par les générations les plus jeunes.

L'étude souligne également la montée des usages liés aux échanges multilingues. Réunions internationales, relation client ou collaboration avec des partenaires étrangers renforcent le besoin d'outils capables de traduire les conversations en temps réel. C'est dans cette logique que DeepL met en avant le développement de DeepL Voice et l'intégration de la technologie Mixhalo afin de proposer des traductions vocales et des sous-titres à très faible latence.

Mais les inquiétudes persistent...

Si l'adoption progresse, les inquiétudes persistent. Chez les non-utilisateurs, l'inexactitude des réponses générées (31 %) et les questions de protection des données (29 %) restent les principaux freins. En revanche, la peur d'une dépendance excessive à l'IA recule nettement, passant de 19 % en 2025 à 10 % cette année.

Une nouvelle préoccupation émerge toutefois : celle de la souveraineté technologique. Douze pour cent des non-utilisateurs expriment une méfiance envers les solutions non européennes. Plus largement, 58 % des personnes interrogées estiment qu'une dépendance excessive aux IA développées hors d'Europe représente un risque. Le débat ne porte donc plus uniquement sur les bénéfices de l'intelligence artificielle, mais aussi sur l'origine des technologies, la maîtrise des données et la confiance accordée aux fournisseurs.

Pour DeepL, cette évolution confirme que les entreprises recherchent désormais des solutions capables de concilier performance, précision et garanties en matière de sécurité et de souveraineté. Après une première phase centrée sur la découverte des usages, le marché semble entrer dans une nouvelle étape où la confiance devient un facteur déterminant dans le choix des outils d'intelligence artificielle.

L'Arcep voit l'IA redessiner l'Internet : ce que révèle son rapport 2026

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Au-delà des chiffres sur le trafic ou l'adoption d'IPv6, le rapport 2026 de l'Arcep, publié ce jeudi 16 juillet, marque un tournant. Pour le régulateur, l'essor des intelligences artificielles génératives transforme en profondeur l'architecture d'Internet. Les nouveaux enjeux ne concernent plus seulement les réseaux, mais aussi le contrôle de l'accès à l'information, la concurrence entre plateformes et l'avenir d'un web ouvert.

À première vue, le rapport annuel de l'Arcep sur l'état de l'Internet ressemble aux éditions précédentes. On y retrouve les indicateurs de trafic, le suivi de l'interconnexion entre opérateurs, l'avancée du protocole IPv6 ou encore les travaux menés sur le cloud et les plateformes numériques. Mais l'édition 2026 marque une rupture : Pour la première fois, le régulateur français place l'intelligence artificielle (IA) générative au cœur de son analyse de l'évolution d'Internet.

Pour l'Arcep, l'enjeu ne consiste plus uniquement à garantir le bon fonctionnement des réseaux. Il s'agit désormais de préserver un Internet ouvert dans un monde où les assistants conversationnels deviennent progressivement les nouveaux intermédiaires entre les internautes et les contenus.

L'IA devient une nouvelle porte d'entrée vers le Web

Pendant des décennies, rappelle l'Arcep, le fonctionnement du web reposait sur une mécanique relativement simple : un utilisateur recherchait une information via un moteur de recherche avant d'accéder directement au site qui l'hébergeait. Avec les IA génératives, cette architecture évolue. Les services comme ChatGPT (OpenAI), Gemini (Google), Claude (Anthropic) ou Copilot (Microsoft) ne se contentent plus d'orienter vers une page web mais sélectionnent, résument, hiérarchisent et reformulent les informations avant de les présenter à l'utilisateur.

Pour l'Arcep, cette évolution constitue un changement majeur. Ces services deviennent, en effet, de véritables « portes d'entrée » vers les contenus et les services en ligne et en influençant les réponses fournies aux internautes, ils acquièrent un pouvoir inédit sur la visibilité des contenus, la circulation de l'information et la capacité des nouveaux acteurs à émerger.

Du SEO au référencement dans les IA

Cette évolution déplace également les débats autour du référencement. Depuis vingt ans, les éditeurs, médias et entreprises optimisent leur présence dans les moteurs de recherche. Demain, l'enjeu pourrait être tout autant d'apparaître dans les réponses produites par les modèles d'IA. Sans employer le terme, le rapport ouvre ainsi la réflexion sur une nouvelle forme de référencement adaptée aux assistants conversationnels, avec des conséquences potentielles pour l'ensemble de l'économie numérique.

L'Arcep met également en garde contre un risque de recentralisation d'Internet. Le web s'est, en effet, historiquement développé autour de standards ouverts permettant à chacun de publier des contenus ou de créer de nouveaux services. Si quelques plateformes d'IA deviennent les principaux points d'accès à l'information, une partie de cette ouverture pourrait progressivement disparaître. C'est pourquoi le régulateur insiste sur l'importance de préserver l'interopérabilité, les protocoles ouverts et un accès équitable aux données.

Cette approche dépasse évidemment le seul cadre français. Le rapport rappelle que ces questions s'inscrivent dans les grands chantiers européens de régulation, qu'il s'agisse du Digital Markets Act (DMA), du Data Act ou encore du futur Digital Networks Act. L'Arcep plaide notamment pour adapter les règles de concurrence aux nouveaux services d'IA intégrés dans les grandes plateformes numériques.

Une croissance du trafic qui ralentit

Cette transformation profonde ne signifie pas pour autant que les réseaux soient déjà bouleversés. Les chiffres publiés cette année montrent au contraire une forme de stabilisation. Le trafic entrant sur les réseaux des principaux fournisseurs d'accès atteint 56 Tbit/s fin 2025, en hausse de 10,4 % sur un an. La progression reste soutenue mais demeure bien inférieure aux rythmes observés durant les années 2010, lorsque les usages vidéo faisaient exploser la consommation de données.

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Autre enseignement, la concentration du trafic reste très élevée. À eux seuls, Akamai, Netflix, Amazon, Google et Meta représentent près de la moitié des flux à destination des internautes français. Malgré la diversification des usages numériques, quelques grands acteurs continuent donc de structurer l'essentiel du trafic mondial.

Contrairement à certaines anticipations, l'IA générative ne provoque pas encore d'explosion visible du trafic sur les réseaux d'accès. Les conversations textuelles échangées avec les assistants représentent des volumes relativement limités. Les principaux échanges de données liés à l'IA se situent aujourd'hui entre centres de données et infrastructures cloud, davantage qu'entre les utilisateurs et leur fournisseur d'accès.

IPv6, un succès français à consolider

Sur le plan technique, le rapport met également en avant une réussite française souvent méconnue. Avec près de 75 % d'utilisation d'IPv6, la France demeure le pays le plus avancé parmi les grands États connectés. Cette transition est essentielle pour préparer l'avenir d'Internet alors que les réserves d'adresses IPv4 sont désormais quasiment épuisées. L'Arcep souligne toutefois que l'effort doit désormais se poursuivre du côté des hébergeurs, des sites web et des services de messagerie afin d'achever cette migration.

L'impact environnemental de l'IA encore mal connu

Enfin, le régulateur insiste sur une autre conséquence de l'essor des IA génératives : leur impact environnemental, sujet à de régulières controverses. Les opérateurs de centres de données voient leur consommation électrique progresser de 12 % tandis que leurs émissions de gaz à effet de serre augmentent de 23 %. 

Pourtant, l'Arcep reconnaît qu'il demeure difficile d'évaluer précisément le coût écologique des modèles d'IA, faute de transparence suffisante de la part de leurs concepteurs. Elle appelle donc à renforcer la mesure des impacts environnementaux et à intégrer davantage de principes d'écoconception.

Un rapport qui dépasse les seules infrastructures

Au final, ce rapport explique moins l'évolution des réseaux que celle des rapports de force qui structurent désormais Internet avec l'émergence de l'IA. L'Arcep ne considère plus seulement les infrastructures comme le cœur du web et elle observe que la maîtrise de l'accès à l'information devient à son tour un enjeu stratégique. 

Après l'ère des moteurs de recherche, celle des assistants conversationnels pourrait ainsi ouvrir un nouveau chapitre de la régulation du numérique.

Philippe Rioux

Santé publique : la souveraineté numérique ne peut plus attendre

santé



Par Olivier Arous, CEO d’OGO Security

Le secteur santé n'a plus le luxe d'attendre pour sécuriser ses données. Entre cyberattaques en hausse et incertitudes sur l'hébergement, les administrations doivent trancher.


Le secteur de la santé est devenu le troisième secteur le plus exposé aux cybermenaces en France. Il concentre 10 % des interventions de l'ANSSI en 2025, derrière l'éducation et la recherche (34 %) et les ministères et collectivités territoriales (24 %), d'après le Panorama de la cybermenace 2025, publié par l'ANSSI. Un classement qui confirme une tendance de fond. Les organisations de santé manient des données parmi les plus sensibles, et restent des cibles de choix pour des attaquants aux motivations variées, du gain financier à la déstabilisation pure.

Des attaques qui touchent directement les patients

Derrière ces chiffres, une réalité concrète. En 2025, 288 signalements ont contraint des établissements de santé à passer en mode dégradé ou à interrompre la prise en charge de leurs patients. Cela représente 38 % des signalements reçus par le CERT Santé, une hausse de 24 % par rapport à 2024, d'après l'Observatoire des signalements d'incidents de sécurité des systèmes d'information, publié par l'Agence du numérique en santé (ANS). Une attaque informatique dans un hôpital n'est donc plus un simple incident technique. Elle a un impact direct sur des soins, avec des conséquences qui peuvent s'étendre sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines pour les établissements les moins préparés.

Une architecture pensée pour ne jamais interrompre le service

Face à cette pression, la disponibilité des plateformes numériques de santé devient un enjeu aussi important que leur sécurité. Un site institutionnel ou une application de suivi patient qui tombe pendant une attaque, c'est un service public qui s'arrête. Les répercussions sont immédiates sur la prise de rendez-vous, la délivrance d'ordonnances ou l'accès à des campagnes de prévention. La continuité de service n'est plus une option technique parmi d'autres. C'est une condition de la mission de soin elle-même, au même titre que la sécurité elle-même.

La souveraineté, un chantier que l'État lui-même reconnaît inachevé

La Cour des comptes a rappelé en octobre 2025 que le caractère souverain des outils numériques de l'État n'a longtemps pas été garanti, notamment pour les applications métier les plus critiques. Elle recommande une stratégie de souveraineté numérique clairement définie, d'après son rapport sur les enjeux de souveraineté des systèmes d'information civils de l'État. Un constat qui vaut particulièrement pour la santé, où la sensibilité des données rend la question de l'hébergement d'autant plus critique.

Le débat n'a rien de théorique. Lors d'une audition au Sénat en juin 2025, un représentant de Microsoft France a confirmé que des données hébergées en France pouvaient être transmises aux autorités américaines si la justice des États-Unis l'exigeait. Cela vaut y compris pour des services utilisés par des administrations et des établissements de santé français, d'après le compte rendu officiel de la commission d'enquête du Sénat. Pour des acteurs publics qui manipulent des données médicales sensibles, cette confirmation montre que la localisation des serveurs en Europe ne suffit pas, à elle seule, à garantir une protection totale. Le choix du prestataire technique compte tout autant que celui du pays d'hébergement.

Un enjeu qui dépasse la seule santé

Les collectivités territoriales, les hôpitaux et les autres agences publiques françaises partagent le même dilemme. Comment moderniser leurs services sans exposer leurs données à des juridictions étrangères, ni sacrifier la disponibilité de leurs plateformes ? Ce choix doit se faire en amont des projets, et non après un incident. Revenir en arrière sur une infrastructure déjà déployée coûte toujours plus cher que de bien la construire dès le départ.

La souveraineté numérique n'est plus un argument secondaire. C'est devenu une condition de la confiance entre le secteur public et les citoyens qu'il sert. Les organisations qui l'intègrent dès la conception de leur architecture prennent une longueur d'avance sur celles qui la découvrent après une crise.

Numérique : pourquoi les députés alertent sur une France devenue dépendante des géants américains

Assemblée


Pendant des décennies, la question de la souveraineté numérique est restée cantonnée aux spécialistes de l'informatique, mais le rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les vulnérabilités numériques de la France, présenté mercredi 15 juillet, entend changer de dimension. 

Son message est que les dépendances technologiques de la France ne constituent plus seulement un problème industriel ou économique, mais dans un contexte marqué par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et l'essor fulgurant de l'intelligence artificielle (IA), elles deviennent un enjeu de souveraineté nationale.

Après cinq mois de travaux, 112 personnes auditionnées et 61 contributions écrites, les députés Philippe Latombe (MoDem) et Cyrielle Chatelain (Les Écologistes) dressent un constat sévère : la France s'est progressivement enfermée dans une dépendance profonde vis-à-vis de quelques entreprises américaines qui contrôlent désormais les principaux maillons de la chaîne numérique.

Microsoft, Oracle, VMware : les trois piliers de la dépendance

Le rapport bouscule pourtant une idée reçue : les applications développées spécifiquement pour les ministères sont, dans leur majorité, bien conçues par des acteurs français. Mais les véritables fragilités se situent dans les logiciels qui constituent le socle de tous les systèmes d'information. Microsoft domine largement les systèmes d'exploitation et la bureautique, Oracle les bases de données, VMware la virtualisation. Trois entreprises américaines dont dépendent presque toutes les administrations françaises. La gendarmerie fait figure d'exception après avoir engagé dès le début des années 2000 une migration massive vers les logiciels libres.

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Cette dépendance se traduit également dans les finances publiques. Les parlementaires estiment que les administrations françaises consacrent chaque année au moins 1,5 milliard d'euros à des logiciels extra-européens. 

Selon leurs calculs, près d'un milliard pourrait être réorienté vers des solutions open source déjà disponibles. À elle seule, la gendarmerie aurait économisé plus de 530 millions d'euros depuis 2004 grâce à cette stratégie.

Les données publiques exposées au cloud américain

Mais l'aspect financier n'est qu'une partie du problème. Les auteurs considèrent que la véritable vulnérabilité concerne désormais les données. Malgré la doctrine « Cloud au centre », qui privilégie les infrastructures souveraines pour les informations sensibles, plusieurs administrations continuent d'utiliser Azure, AWS ou Salesforce pour certaines applications critiques. 

Les entreprises publiques suivent la même trajectoire, avec un recours massif aux hyperscalers américains.

L’intelligence artificielle, nouvelle dépendance en formation

L'intelligence artificielle vient encore renforcer cette dépendance. ChatGPT d'OpenAI, Claude d'Anthropic, Copilot de Microsoft ou Gemini de Google sont déjà utilisés dans plusieurs ministères, à l'AP-HP ou encore à France Travail. 

Les députés redoutent que ces outils deviennent les nouvelles portes d'entrée d'une captation des données publiques. Ils alertent également sur le développement d'un « shadow IA », ces usages informels d'assistants conversationnels par les agents publics en dehors de tout cadre de sécurité.

Le spectre d’un « kill switch » américain

Le rapport prend une dimension plus politique lorsqu'il aborde le contexte international. Selon ses auteurs, les dépendances numériques doivent désormais être analysées comme les dépendances énergétiques ou les matières premières stratégiques. Ils évoquent même l'hypothèse d'un « kill switch », c'est-à-dire la possibilité pour les autorités américaines de suspendre certains services numériques dans le cadre de contrôles à l'exportation.

Une perspective jugée peu probable à court terme, mais qui illustrerait la vulnérabilité créée par une concentration extrême des infrastructures numériques. Les députés rappellent également que les lois américaines permettent aux autorités de demander l'accès à certaines données hébergées par les grands fournisseurs de cloud.

Une richesse numérique qui échappe à la France

Au-delà de la géopolitique, la commission dénonce un modèle économique qui profite peu à la France. Les Gafam réalisent, en effet, une part importante de leur chiffre d'affaires sur le territoire... tout en créant relativement peu de valeur ajoutée locale et en acquittant un impôt sur les sociétés limité. 

Les plateformes américaines dominent également le marché publicitaire et réutilisent les données personnelles pour entraîner leurs modèles d'intelligence artificielle.

Lobbying, habitudes et verrouillage technologique

Pour expliquer cette situation, le rapport pointe plusieurs facteurs : une régulation européenne jugée trop lente, un lobbying massif des Big Tech à Bruxelles, un verrouillage technologique qui rend les migrations coûteuses, mais aussi une acculturation précoce aux outils américains dès l'école. 

Les auteurs estiment que le numérique est resté un angle mort des politiques publiques françaises alors même qu'il irrigue désormais l'ensemble de l'économie.

L’open source au cœur de la riposte

Les propositions sont à la hauteur du diagnostic. Les députés souhaitent faire de l'open source le pilier de la stratégie numérique française, avec des marchés publics de l'État entièrement orientés vers les logiciels libres à partir de 2030, un renforcement des compétences numériques internes, un fonds de soutien aux communs numériques et une fondation dédiée.

Ils proposent également de créer un véritable ministère du Numérique, de protéger les entreprises stratégiques comme Mistral AI ou ChapsVision (rivale de Palantir), de conditionner davantage les aides publiques et même d'instaurer un moratoire sur certains projets de data centers profitant essentiellement aux hyperscalers étrangers.

Une question devenue politique

Au fond, la commission ne se contente pas de dénoncer la domination des Gafam. Son message est plus large : l'Europe ne souffrirait pas d'une absence d'alternatives, mais d'un manque de volonté politique pour les privilégier.

La souveraineté numérique, concluent implicitement les rapporteurs, ne relève plus d'un débat entre ingénieurs. Elle devient une condition de l'autonomie économique, de la protection des données et, peut-être demain, de l'indépendance politique des États.

Philippe Rioux

Comment « dé‑IA‑iser » nos écrits pour éviter la disparition des particularités des langues ?

IA


Par Maria Mercanti-Guérin, IAE Paris – Sorbonne Business School

Les tics de langage de l’intelligence artificielle colonisent nos écrits. Derrière ces formules creuses se cache l’appauvrissement systématique de la langue. Les Russes parlent d’une IA « канцелярит » (kantselyarit) reprenant le jargon bureaucratique soviétique, les Chinois d’une IA stéréotypée, comme les dissertions impériales « 八股文 » (bāgǔwén), et les Québécois d’un manque de singularité de leur langue par rapport au français de l’Hexagone. Que faire ?


L’intelligence artificielle (IA) générative présente un certain nombre de tics de langage, des mots et tournures qu’elle suremploie par rapport aux rédacteurs humains.

Une étude estime qu’au moins 13,5 % des publications scientifiques de 2024 ont fait intervenir une IA dans leur rédaction, un chiffre qui grimpe à 40 % dans certaines revues.

Claude, ChatGPT ou Deepseek sont nourries des mêmes sources (Web, livres, Wikipédia, code…). Ces grands modèles de langage (LLM) reposent sur la prédiction statistique du prochain token (mot ou fragment de mot) le plus probable dans une séquence donnée.

L’IA sélectionne donc systématiquement les formulations les plus accessibles et conventionnelles disponibles dans ses données d’entraînement. Elle écrit en perdant l’originalité des styles humains, leur irrégularité, leur diversité. Elle perd également la causticité, le double sens, voire la faculté critique. Une expérience menée auprès de 293 participants (« writers ») invités à écrire une courte histoire a montré une augmentation de la similarité entre histoires conçues avec l’IA générative et donc une perte de créativité collective. Chacun écrit « mieux », mais tout le monde finit par écrire pareil.

Ces observations sont confirmées par mon dernier terrain de recherche. L’analyse des sites Web de 15 marques cosmétiques montre un décalage avec les 1 575 avis de consommateurs et les 1 611 brevets déposés par ces marques. Le style IA fait perdre la spécificité des positionnements et des singularités technologiques.

Modèles similaires

Au-delà de la génération de tokens, plusieurs éléments peuvent expliquer les tics de langage de l’IA.

La première cause tient à l’étape dite d’« alignement » : une fois entraîné sur des milliards de textes, le modèle est ajusté par des humains qui notent ses réponses, un procédé connu sous le nom de Reinforcement Learning from Human Feedback (RLHF), ou apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine, en français.

Des annotateurs humains évaluent le caractère neutre et inoffensif des réponses du modèle. Ils retiennent les réponses polies, structurées présentant des phrases relativement courtes et des mots de liaison donnant le sentiment d’une pensée logique.

La deuxième tient au terrain d’entraînement des IA. Alimentées de contenus marketing tirés du Web ou de documents institutionnels, les IA sont soit emphatiques, soit terriblement ennuyeuses et reproduisent les tics langagiers présents dans ces corpus. Les recherches montrent une prédominance des domaines commerciaux (.com) largement présents dans l’un des grands jeux de données de référence pour entraîner les modèles de langage, le Colossal Clean Crawled Corpus ou C4. Il existe, également, une forte prévalence de contenus dupliqués, synthétiques ou de basse qualité. C’est ce matériau standardisé issu du Web marchand anglo-saxon que le modèle, statistiquement, apprend à imiter.

Mais que révèlent ces tics de langage ?

Si les tics sont en train de coloniser le Web, ils menacent les IA elles-mêmes par des phénomènes de contamination croisés.

Contaminations IA – humains

Dans une étude, le chercheur Hiromu Yakura a analysé plus de 360 000 vidéos YouTube et 771 000 épisodes de podcasts enregistrés avant et après la sortie de ChatGPT.

L’utilisation des « mots GPT » (comme « delve », « realm », « meticulous ») a connu une augmentation fulgurante dans les conversations spontanées humaines dans les dix-huit mois qui ont suivi son lancement.

C’est en récompensant certaines tournures lors du RLHF que l’on a, sans le vouloir, gravé dans le modèle ces préférences lexicales.

Contaminations IA-IA

Les grands corpus textuels (Common Crawl et ses dérivés) qui servent à la recherche linguistique sont saturés de textes générés par IA, ce qui complique l’observation de l’évolution naturelle de la langue.

À terme se profile le risque de l’ouroboros, le dragon ou le serpent qui se mord la queue : des modèles entraînés sur leurs propres productions, amplifiant leurs tics dans une boucle fermée.

Contaminations IA-humains-IA

Les IA servent aux humains des textes préformatés. Les rédacteurs Web utilisent les IA pour produire à un rythme effréné articles de blog ou fiches produit. Certains auteurs avouent leur utilisation régulière de Claude ou ChatGPT dans la production de leurs romans. Ce matériau semi-humain, semi-artificiel sert à l’entraînement des IA qui souffrent alors de consanguinité stylistique. Elles s’empoisonnent et deviennent de moins en moins performantes.

Meta, avant de reculer face à la fronde de son personnel et à des fuites de données, avait décidé pour pallier le problème de capter les dialogues humains de ses salariés pour nourrir son IA.

Des tics caractéristiques

Les tics de traduction qui sonnent faux viennent de l’anglais – langue de Claude ou de ChatGPT – car les grands modèles – GPT, Claude, Gemini – sont entraînés sur des corpus massivement anglophones.

Voici quelques exemples des tics les plus caractéristiques des IA génératives en français :

  • les formules d’ouverture grandiloquentes comme « dans le monde actuel en constante évolution » ;

  • les adjectifs creux et interchangeables comme « fascinant » ou « crucial » ;

  • les verbes abstraits comme « mettre en œuvre » ou « s’articuler » ;

  • les mots de liaison à chaque phrase comme « en outre » ou « par ailleurs » ;

  • les conclusions marquées comme « en somme » ou « au final ».

Vers la fin des langues régionales ?

À terme se profile la fin des langues régionales inconnues des IA, mais également la fin de l’apprentissage des langues. Au-delà des tics de langage, les IA imposent sur tous les réseaux sociaux des traductions automatisées dans la langue de l’utilisateur. Objectif : lui permettre de lire les contenus du monde entier sans barrières linguistiques, avec le risque de véhiculer une langue traduite pauvre et bourrée de tics.

Des chercheurs canadiens montrent que les modèles spécialisés sont capables de comprendre la grammaire d’une langue. En revanche, les modèles généralistes, comme ChatGPT, sont incapables d’être réellement multilingues et ne transfèrent pas bien les règles grammaticales entre les langues. Connaître l’anglais n’aide pas vraiment une IA à parler le français québécois.

Les chercheurs indiens notent que l’IA efface les particularités de l’anglais indien pour produire un anglais standardisé. Les tics de langage entretiennent également un vaste système de déculturation. Ainsi, une description de Diwali (la fête des lumières) assistée par l’IA se concentre souvent sur des éléments occidentalisés, comme l’échange de cadeaux, tout en omettant les rituels religieux spécifiques et leur vocabulaire particulier.

Les observateurs russes signalent que ChatGPT produit un style qualifié de « канцелярит » (kantselyarit) pour désigner le jargon bureaucratique soviétique pesant. L’IA ressuscite involontairement ce style que les Russes avaient mis des décennies à dépasser. Le projet humanizer-ru a répertorié 44 patterns stylistiques sur lesquels il faut se pencher pour « dé-IA-iser » un texte russe.

En mandarin, les utilisateurs signalent que les textes IA sont reconnaissables à leur style « 八股文 » (bāgǔwén), référence au style des dissertations impériales stéréotypées, très structurées et creuses.

Humanisation du style des IA

Les sociétés d’intelligence artificielle ont pris conscience du problème. Elles cherchent à humaniser le style des IA, ce qui permettrait la disparition des tics mais pourrait bien aggraver le problème.

Il sera bientôt impossible de distinguer une production IA d’une production humaine, à travers des techniques comme :

  • l’AntiSlop sampling, littéralement « anti-bouillie », agissent déjà comme un correcteur automatique. Les chercheurs listent les mots et tournures trop typiques de l’IA. Un filtre intégré au modèle (l’échantillonneur) écarte ces tournures à mesure que le texte s’écrit, forçant une reformulation ;

  • le fine-tuning, consistant à spécialiser un modèle d’IA pré-entraîné à l’accomplissement d’une tâche spécifique, va se faire sur des corpus stylistiquement riches ;

  • l’IA constitutionnelle d’Anthropic, méthode qui consiste à aligner les systèmes d’intelligence artificielle sur les valeurs humaines en leur fournissant des principes éthiques de haut niveau à intégrer la façon d’écrire dans ses prérequis ;

  • les entraîneurs humains vont être recrutés différemment. Écrivains, journalistes spécialisés ayant perdu leur travail à cause de l’IA vont en retrouver un grâce à elle. Véritables coachs d’écriture, ils peuvent enseigner à l’IA à s’affranchir des stéréotypes de style ;

  • les modèles vont tenter de s’ancrer dans la réalité des utilisateurs. Cette imprégnation devrait permettre de sortir d’une rédaction convenue pour exprimer de vrais sentiments ou émotions. L’ancrage ou grounding fait sortir l’IA de l’artificiel pour la rapprocher du quotidien humain.

Le choix collectif entre préserver la diversité des langues, ou continuer à alimenter la machine, se heurte à une monétisation croissante de l’écrit. Derrière les tics, la machine infernale du gain pour rentabiliser les géants de l’IA est enclenchée.


Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture.The Conversation

Maria Mercanti-Guérin, Maître de conférences en marketing digital, IAE Paris – Sorbonne Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

La France désigne les services secrets russes comme responsables d'une campagne d'espionnage informatique de longue haleine

 

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Pour la première fois, les autorités françaises attribuent officiellement au 16e Centre du FSB, le service de sécurité russe, une campagne d'espionnage informatique visant des intérêts français depuis plus d'une décennie. Un rapport conjoint des services de l'État détaille les méthodes employées par le groupe Turla et les secteurs touchés, tandis que Paris dénonce une menace durable contre ses intérêts stratégiques.

L'attribution est sans ambiguïté. Dans un rapport conjoint publié le 13 juillet par le Centre de coordination des crises cyber (C4),  les services français de renseignement et de cybersécurité (l’ANSSI, le COMCYBER, la DGA, la DGSE et la DGSI) désignent le 16e Centre du Service fédéral de sécurité russe (FSB) comme l'auteur d'une campagne d'espionnage visant des intérêts français au moyen du mode opératoire d'attaque (MOA) Turla. Une prise de position publique rare, qui s'accompagne d'une déclaration politique du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères condamnant « avec la plus grande fermeté » ces activités.

Le document retrace des opérations menées depuis au moins 2010 contre des administrations, des organismes publics et des entreprises françaises. Les enquêteurs identifient plus particulièrement l'unité militaire 61240, basée près de Saint-Pétersbourg, comme chargée du ciblage de la France en matière de renseignement d'origine électromagnétique et d'opérations cyber offensives.

Le rapport décrit Turla comme un mode opératoire utilisé depuis au moins 2004 pour des missions de collecte de renseignement. Connu dans l'industrie sous plusieurs appellations – Snake, Uroburos, Venomous Bear ou Secret Blizzard –, cet ensemble de techniques s'appuie aussi bien sur des outils accessibles publiquement que sur des logiciels malveillants sophistiqués développés spécifiquement pour infiltrer des environnements Windows, Linux ou macOS, compromettre des serveurs de messagerie et exploiter des vulnérabilités, y compris de type « zero day ». Les opérateurs cherchent avant tout la discrétion et la persistance afin de conserver durablement l'accès aux systèmes compromis.

Un historique inédit des compromissions observées depuis 2014

Les autorités françaises dressent également un historique inédit des compromissions observées. Dès 2014, des entités ministérielles françaises sont ciblées au moyen du malware Uroburos. À partir de 2017, des comptes de messagerie du ministère des Armées sont compromis dans une campagne visant des cadres de l'administration. En 2018, le réseau de l'ambassade de France à Moscou est infiltré afin de procéder à des opérations de reconnaissance et d'exfiltration de données. L'année suivante, un serveur relevant du secteur de la justice est compromis après l'exploitation d'une vulnérabilité de SharePoint. Plus récemment, entre 2021 et 2025, plusieurs victimes intermédiaires françaises sont identifiées, avant qu'en 2025 une entité travaillant sur des technologies avancées ne soit à son tour visée.

Le ministère des Affaires étrangères élargit le constat. Selon lui, ces opérations s'inscrivent dans une stratégie russe plus vaste de déstabilisation, aux côtés des campagnes de désinformation, des actions hybrides et des cyberattaques menées contre l'Ukraine et les États qui la soutiennent. Paris souligne que plusieurs partenaires européens ont également été ciblés et rappelle que l'Union européenne attribue désormais officiellement une série d'attaques au 16e Centre du FSB.

La diplomatie française insiste enfin sur la dimension politique de cette attribution. Elle juge ces activités « inacceptables » pour un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et affirme que la France mobilisera, avec ses partenaires, l'ensemble des moyens disponibles pour anticiper, décourager et répondre aux actions cyber malveillantes, notamment à l'approche des échéances électorales de 2027.

Philippe Rioux

Médias : qui décide de ce que vous lisez ? Dans les coulisses de la « mécanique de la donnée »

 

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Par Cassandre Burnier, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.


Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.

Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».

Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.

Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.

C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.

Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.

La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.

Pendant trois ans, j’ai mené une enquête ethnographique au sein de deux grands groupes de presse belges francophones. J’ai observé les réunions, suivi les professionnels de la donnée dans leur quotidien et écouté les tensions entre ceux qui fabriquent l’information et ceux qui la mettent en chiffres.

Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.

Quand un article reçoit une « note »

Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.

Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.

Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.

Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».

Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.

Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.

L’infolettre de la machine et du journaliste

Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.

L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».

Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.

Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.

Dépossession ou redéfinition des rôles ?

Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.

Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.

Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.

Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :

« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »

Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.

Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.

La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.The Conversation

Cassandre Burnier, Lecturer in Communication, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Lentilles intelligentes et connectées : du rêve à la réalité d’ici 2027 ?

xpanceo


Présentée à VivaTech 2026, la dernière génération de lentilles de contact intelligentes de Xpanceo marque une nouvelle étape dans une course technologique engagée depuis plus d’une décennie. Alors que plusieurs projets emblématiques ont été abandonnés, la société affirme avoir réuni les briques technologiques nécessaires à une démonstration publique en 2027.

La lentille de contact intelligente fait partie de ces promesses technologiques qui reviennent régulièrement depuis plus d’une décennie. Affichage d’informations directement dans le champ de vision, surveillance de paramètres biologiques ou encore remplacement partiel des écrans : les ambitions sont considérables. Pourtant, peu d’acteurs sont parvenus à dépasser le stade du prototype.

Lors du dernier salon VivaTech 2026, qui s’est tenu en juin à Paris, Xpanceo a présenté l’état d’avancement de ses travaux avec l’objectif affiché d’une première démonstration publique d’une lentille intégrée au début de l’année 2027. L’entreprise a exposé plusieurs briques technologiques destinées à fonctionner ensemble dans un futur produit.

Parmi elles figure un micro-afficheur associé à un système optique permettant de visualiser une image à très faible distance de l’œil. Xpanceo a également présenté un module de communication reliant la lentille à un appareil compagnon chargé d’une partie du calcul et de la gestion énergétique.

L’alimentation, défi majeur

L’alimentation d’une telle lentille connectée reste évidemment l’un des principaux défis du secteur. La société met en avant une microbatterie intégrée et rechargeable sans fil, conçue pour permettre un fonctionnement autonome lorsque nécessaire.

Une plateforme de surveillance de santé a également été dévoilée. Elle repose sur l’analyse de biomarqueurs présents dans les larmes, avec transmission des données vers un smartphone.
Au-delà de la démonstration technologique, Xpanceo insiste désormais sur les usages. L’un des prototypes vise le suivi de traitements médicaux. Après utilisation, la lentille est placée dans un conteneur capable d’analyser les traces de médicaments présentes dans les larmes afin d’aider au suivi thérapeutique sans prise de sang.


L’entreprise développe également une solution dédiée au glaucome. L’objectif est d’améliorer le dépistage et le suivi de cette maladie grâce à une surveillance plus régulière associée à des outils d’intelligence artificielle.

La réalité augmentée reste toutefois un axe stratégique. Xpanceo présente une lentille destinée à des environnements exigeants comme l’aviation, les missions spatiales ou le sport automobile, où des informations pourraient être affichées directement dans le champ de vision. Un vieux rêve nourri par des années de films de science-fiction et qui se fait toujours attendre…

Plusieurs revers pour de précédents projets

Car ces annonces interviennent dans un secteur marqué par plusieurs revers ces dernières années. Le projet de lentille connectée développé par Google, Verily et Novartis pour mesurer le glucose dans les larmes avait finalement été abandonné après des problèmes de fiabilité. D’autres initiatives, notamment chez Sony ou Samsung, sont restées au stade du concept ou du brevet.


Cette succession d’échecs rappelle les difficultés de la discipline : tous les composants doivent être miniaturisés dans un objet souple et transparent porté directement sur l’œil. Alimentation, connectivité, dissipation thermique, biocompatibilité et fiabilité des mesures restent des défis majeurs.

2027, un moment décisif

Xpanceo estime avoir franchi plusieurs étapes importantes avec plus de vingt-huit prototypes développés. En avril, l’entreprise annonçait également un démonstrateur intégrant une microbatterie à électrolyte solide développée avec ITEN, technologie présentée comme mieux adaptée aux contraintes de sécurité d’une lentille de contact.

La démonstration promise pour 2027 constituera à n’en pas douter un moment décisif. Alors que l’industrie numérique mise massivement sur la voix et l’intelligence artificielle pour communiquer avec des appareils, la lentille connectée continue de défendre une autre vision : celle d’une interface invisible capable de combiner affichage numérique et surveillance de la santé au plus près de l’utilisateur.

Midjourney crée la surprise avec un scanner capable de cartographier le corps humain entier en 60 secondes

 

scanner

Connu dans le monde entier pour son générateur d’images par intelligence artificielle, Midjourney se lance dans un domaine inattendu : l’imagerie médicale. Le laboratoire américain affirme développer un scanner à ultrasons capable de produire une cartographie complète du corps en une minute. Une annonce spectaculaire qui suscite autant d'enthousiasme que de scepticisme dans la communauté médicale.

Voilà une annonce qu’on n’attendait pas venant d’une société connue pour avoir développé un outil d’intelligence artificielle générative d’images. Mais c’est bien Midjourney, laboratoire de recherche indépendant, qui vient de faire une annonce spectaculaire dans le domaine de l’imagerie médicale.

L’entreprise américaine a dévoilé « Midjourney Medical », un projet ambitieux centré autour d’un scanner corporel capable, selon ses concepteurs, de réaliser une imagerie complète du corps humain en seulement 60 secondes ! Une promesse qui, si elle se concrétisait, pourrait bouleverser certains usages de l’imagerie médicale moderne.

Utilisation massive des ultrasons

Le principe présenté par Midjourney repose sur l’utilisation massive des ultrasons. Le patient prend place sur une plateforme qui descend lentement dans un bassin d’eau. Au cours de cette immersion, son corps traverse un anneau composé d’environ un demi-million de microcapteurs. Chacun de ces éléments agit à la fois comme émetteur et récepteur d’ondes ultrasonores. En analysant les modifications des ondes lorsqu’elles traversent les différents tissus du corps, le système reconstitue progressivement une image tridimensionnelle.

Selon Midjourney, cette technologie pourrait produire une cartographie anatomique avec une résolution inférieure au millimètre et à une vitesse près de cent fois supérieure à celle d’une IRM conventionnelle. Le laboratoire affirme également que son système génère plusieurs téraoctets de données par seconde, traitées par des grappes de milliers d’ordinateurs et analysées à l’aide d’algorithmes d’intelligence artificielle.

Un « Midjourney Spa » doit ouvrir à San Francisco en 2027

Au-delà de la performance technologique annoncée, l’entreprise présente une vision beaucoup plus large. Son premier centre, baptisé « Midjourney Spa », doit ouvrir à San Francisco en 2027. L’idée consiste à intégrer le scanner dans un environnement associant bains chauds, saunas et espaces de détente. Les examens deviendraient ainsi un geste de routine, permettant aux utilisateurs d’accumuler au fil du temps une vaste bibliothèque de données sur leur santé.

Midjourney voit même plus loin. L’entreprise évoque un déploiement mondial de plus de 50 000 scanners d’ici 2031 et estime qu’une généralisation de l’imagerie préventive pourrait contribuer à réduire significativement la mortalité et les dépenses de santé. Des projections qui restent, à ce stade, purement théoriques.

Un accueil prudent du monde médical

Car l’annonce est accueillie avec prudence dans le monde médical. Plusieurs spécialistes soulignent que les ultrasons ne remplacent pas les autres modalités d’imagerie comme l’IRM ou le scanner à rayons X, chacune répondant à des indications spécifiques. Le cardiologue américain Eric Topol juge la technologie potentiellement intéressante mais estime peu probable qu’elle puisse se substituer à l’IRM pour certaines explorations complexes, notamment du cerveau.

D’autres experts alertent également sur le risque de faux positifs. La multiplication de scanners réalisés chez des personnes en bonne santé pourrait conduire à la découverte d’anomalies sans conséquence clinique, générant anxiété et examens complémentaires inutiles. Plusieurs observateurs rappellent aussi que le dispositif ne bénéficie actuellement d’aucune autorisation de la FDA pour un usage diagnostique et que les données présentées n’ont pas encore fait l’objet d’une validation clinique indépendante à grande échelle.

Pour l’heure, Midjourney ne présente donc pas un nouvel outil médical prêt à être utilisé, mais plutôt une vision technologique ambitieuse. Reste désormais à démontrer que cette promesse spectaculaire peut se traduire en bénéfices cliniques réels. C’est sur ce terrain, celui des preuves scientifiques, que se jouera la crédibilité du projet.

Philippe Rioux