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Désinformation : le Sénat, les zones grises de l'information et l’angle mort des "ingérences intérieures"

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À moins d’un an de la présidentielle, un rapport sénatorial propose de ne plus considérer les plateformes et les intelligences artificielles comme de simples intermédiaires techniques. Il veut responsabiliser ces nouveaux « éditeurs invisibles » et créer un observatoire indépendant chargé de détecter les manipulations de l’information venues de l’intérieur. Une proposition qui suscite une vive polémique à droite et à l’extrême droite.

Il y a encore quelques années, lutter contre la désinformation consistait surtout à identifier une fausse nouvelle, à la démentir puis, lorsqu’elle était manifestement illicite, à tenter de la faire retirer. Le rapport "Les zones grises de l'information", publié par la commission de la culture du Sénat, le 8 juillet 2026, opère un changement de perspective beaucoup plus profond. Son sujet n’est plus seulement la véracité des contenus, mais l’architecture qui décide de leur visibilité.

Dans l’espace numérique, les médias, en effet, ne maîtrisent plus seuls la rencontre entre une information et son public. Entre les deux se sont installés les algorithmes de X, Facebook, TikTok, Instagram ou YouTube, bientôt rejoints par les intelligences artificielles conversationnelles. Ils classent, recommandent, amplifient ou invisibilisent les contenus, tout en continuant à bénéficier pour l’essentiel du statut juridique protecteur d’hébergeur.

C’est cette contradiction que les sénateurs veulent lever. Lorsqu’un algorithme choisit ce qui sera vu par des millions de citoyens, il exerce, de fait, une fonction éditoriale. Le rapport recommande donc que les plateformes et les fournisseurs de modèles d’IA puissent être considérés comme détenteurs d’une responsabilité éditoriale liée à la configuration de leurs systèmes de recommandation. 

Les nouveaux éditeurs invisibles

Cette mutation est aussi économique. Les plateformes captent les audiences et l’essentiel de la croissance publicitaire, tandis que les rédactions continuent d’assumer le coût de la production d’une information vérifiée. La mauvaise information, elle, est rapide, peu coûteuse et souvent plus rentable parce qu’elle provoque davantage de réactions. L’intelligence artificielle (IA) générative réduit encore son coût de fabrication et permet de produire à la chaîne des articles, des images, des vidéos ou des sites d’apparence journalistique.

Le rapport ne propose donc pas seulement de réprimer les fausses informations. Il veut modifier les règles du jeu : renforcer l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), imposer davantage de transparence publicitaire, contraindre les plateformes vidéo à mettre en avant les contenus d’intérêt général, mieux rémunérer les éditeurs et encadrer les productions de presse utilisant massivement l’IA.

Mais sa proposition la plus explosive concerne la présidentielle de 2027. La France dispose avec Viginum d’un service chargé de détecter les opérations numériques conduites depuis l’étranger. Son champ est strictement défini : l’opération doit notamment impliquer une entité étrangère, recourir à une diffusion artificielle, massive et délibérée et menacer les intérêts fondamentaux de la nation. Viginum ne traite donc pas des manipulations d’origine française. 

Or le rapport voit là un « angle mort considérable ». Il évoque le financement opaque de réseaux de think tanks ou de groupes militants, les stratégies de communication coordonnées à des fins politiques et les effets amplificateurs liés à la concentration de moyens financiers ou médiatiques. Le projet Périclès du milliardaire d'extrême droite Pierre-Edouard Stérin, exilé fiscal en Belgique, n'est pas cité mais transparait clairement entre les lignes. 

Aucune institution n’est aujourd’hui chargée de détecter ces opérations lorsqu’elles proviennent du territoire national.  Pour combler ce vide, les sénateurs proposent un observatoire indépendant de la désinformation, constitué autour de chercheurs, d’associations et d’organismes de recherche. Il pourrait dialoguer avec les plateformes et saisir l’Arcom ou la Commission nationale de contrôle de la campagne présidentielle en cas de menace grave.

Une « ingérence intérieure » très contestée

L’expression d’« ingérence intérieure », employée par Laurent Lafon lors de la présentation du rapport mais qui ne figure pas telle quelle dans le texte, a immédiatement enflammé le débat. Marine Le Pen dénonce une « ligne rouge » et accuse les sénateurs d’assimiler des citoyens, des associations ou de simples participants au débat public à des puissances hostiles. À droite, la corapporteure LR Agnès Evren a elle-même pris ses distances avec cette formulation, tout en défendant la nécessité de surveiller les procédés de manipulation, quelle que soit leur origine.

La difficulté est évidemment réelle. Où finit une campagne politique efficace et où commence une opération inauthentique ? À partir de quand le financement d’influenceurs, de médias, de militants ou de think tanks devient-il une manipulation ? Le risque d’un contrôle politique de la parole publique ne peut être balayé. C’est précisément pour l’éviter que Laurent Lafon exclut la création d’une agence gouvernementale et défend une structure indépendante, qui ne jugerait pas les opinions mais les procédés : faux comptes, automatisation, anonymat organisé, diffusion coordonnée et massive de contenus trompeurs.

Le précédent Musk

La polémique sur ces ingérences intervient au moment où Elon Musk vient d’apporter un soutien explicite à Marine Le Pen, présentée par le propriétaire de X comme « le dernier espoir de la France ». Ce soutien prolonge ceux qu’il a déjà accordés à plusieurs figures et formations d’extrême droite européennes, notamment à l’AfD allemande. 

La question dépasse les opinions personnelles du milliardaire. X fait l’objet de soupçons et d’enquêtes portant sur une possible manipulation de son algorithme au profit de Musk et de ses positions politiques. Une étude publiée dans *Nature*, fondée sur une expérimentation auprès d’utilisateurs, a conclu que le fil algorithmique de X promouvait davantage les contenus conservateurs et réduisait la visibilité des médias traditionnels. 

« Le propriétaire de X soutient désormais officiellement une candidate à l’élection présidentielle », souligne Laurent Lafon. Le sénateur pose alors une question simple : que se passerait-il si, pendant la campagne, une opération massive de désinformation cherchait à influencer le vote ? La France sait répondre lorsqu’un État étranger se trouve derrière l’opération. Mais quels sont ses moyens lorsque la plateforme, son propriétaire, des acteurs privés fortunés ou des réseaux organisés sont impliqués ?

C’est le véritable changement de paradigme du rapport. La menace démocratique ne réside plus seulement dans le message mensonger. Elle se trouve aussi dans le pouvoir de celui qui contrôle sa diffusion. La liberté d’expression protège le droit de parler. Elle ne saurait pour autant conférer à quelques propriétaires de plateformes le droit opaque de décider seuls qui sera entendu.

Philippe Rioux