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La France peut interdire les réseaux aux moins de 15 ans selon Bruxelles

 

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Votée en première lecture à l’Assemblée nationale lundi, la proposition de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans a reçu l’aval de Bruxelles. Inspiré par l’exemple australien, le texte ouvre toutefois un chantier technique et politique complexe, entre promesses de protection et limites concrètes de la vérification d’âge. L’Australie fait figure de laboratoire.

La France peut légalement instaurer une « majorité numérique » interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans. La confirmation est venue de la Commission européenne, au lendemain de l’adoption en première lecture, dans la nuit de lundi à mardi, d’une proposition de loi soutenue par le gouvernement et le chef de l’État. Pour Bruxelles, le principe est clair : les États membres peuvent légiférer, à condition de rester dans le cadre du droit européen. Il reviendra ensuite à la Commission de veiller à ce que les grandes plateformes appliquent effectivement la règle.

À Paris, l’exécutif veut avancer vite. Le texte, porté par la majorité et appuyé par Emmanuel Macron, doit encore être examiné au Sénat « dans les semaines à venir », selon la ministre chargée du Numérique Anne Le Hénanff. Le calendrier envisagé prévoit une entrée en vigueur dès la rentrée 2026 pour les nouveaux comptes, puis une généralisation de la vérification d’âge à l’ensemble des utilisateurs au 1er janvier 2027. Une expérimentation européenne d’outil de contrôle est d’ailleurs en cours, avec des résultats attendus d’ici la fin de l’année.

Si la France va au bout du processus, elle deviendra le deuxième pays à adopter une telle interdiction, après l’Australie.

Premier bilan encourageant en Australie

Canberra a franchi le pas le 10 décembre dernier, en bannissant les réseaux sociaux pour les moins de 16 ans. Un mois après, les autorités australiennes dressent un premier bilan encourageant : près de 4,7 millions de comptes d’adolescents supprimés, sous la pression de sanctions financières pouvant atteindre 49,5 millions de dollars australiens. Des groupes comme Meta ou TikTok ont, selon le régulateur, globalement joué le jeu.

Pour la commissaire australienne à la sécurité en ligne Julie Inman Grant, ces débuts « relativement sans heurts » constituent un signal positif, même si l’impact réel sur le harcèlement ou l’addiction ne pourra être évalué qu’à long terme. Les autorités reconnaissent toutefois les limites du dispositif : usage de VPN, faux âges déclarés, recours à des comptes parentaux ou à des applications alternatives. Autant de contournements qui illustrent la difficulté d’une mise en œuvre strictement étanche.

C’est précisément sur ce terrain que la France est attendue. Entre ambition politique et réalité technique, la majorité numérique promet une protection accrue des adolescents, mais impose aussi un bras de fer durable avec les plateformes et une adaptation des usages qui ne se décrète pas.


L'IA accélère et remet en question les limites humaines : quelles perspectives anticiper ?


IZA



Par Morey Haber, Chief Security Advisor chez l’éditeur BeyondTrust

L'intelligence artificielle, au cœur des transformations contemporaines, ne se contente plus d'être une simple technologie innovante : elle remet en question nos limites humaines, bouleversant nos paradigmes sociaux, économiques et éthiques. Alors que l'IA agentique s'apprête à devenir l'intermédiaire universel dans nos dispositifs quotidiens et professionnels, ses avancées rapides soulèvent des enjeux primordiaux en matière de sécurité, de gouvernance et de responsabilité.

L'IA agentique devient le vecteur d'attaque ultime

L'année prochaine, la quasi-totalité des technologies que nous utilisons (grand public et entreprises) seront connectées à une IA agentielle. Cette fusion créera de la valeur, tout en augmentant considérablement la surface d'attaque. En résumé, l'IA deviendra le nouvel intergiciel dans la plupart des organisations.

L'adoption des technologies de l'Internet des objets (IoT) dans nos foyers – des caméras intelligentes aux thermostats – et des technologies opérationnelles (OT) dans nos entreprises s'est faite en quelques jours, et non en années ou en décennies comme pour l'électricité, la télévision, la radio et Internet. Dans la même veine, l'intelligence artificielle (IA) devrait dominer nos vies d'ici 2026. Cette technologie promet des avantages allant de la réservation de voyages à l'optimisation de la température de nos logements. Si certaines applications de l'IA peuvent s'avérer très utiles, d'autres se révéleront être de vaines promesses, voire aggraveront la situation.


De plus, le déploiement précipité de l'IA agentielle à tous les niveaux entraînera une multiplication des vecteurs d'attaque, des violations de données et de nouvelles failles de sécurité dues à des privilèges excessifs, à des problèmes de délégation de pouvoirs et à une absence générale de garde-fous mis en place lors des processus de sécurité intégrés. Cette course à la commercialisation de l'IA agentielle reléguera la cybersécurité au second plan et obligera les utilisateurs à faire face à une adoption rapide et à des menaces de sécurité croissantes.

Réaction éthique : l'essor du véganisme de l'IA

En 2026, la révolution de l'IA se heurtera à sa première vague de résistance culturelle. De nombreuses organisations verront apparaître des poches de « véganisme de l'IA », où employés ou clients souhaiteront s'abstenir par principe d'utiliser l'intelligence artificielle. Ce mouvement sera motivé par une combinaison de préoccupations éthiques liées à la provenance des données, à la propriété intellectuelle, aux biais algorithmiques, à la dévalorisation de la créativité humaine et aux coûts environnementaux de la puissance de calcul de l'IA. Il s'efforcera de remettre en question l'idée reçue selon laquelle l'adoption de l'IA est inévitable.

Certaines entreprises contourneront cette résistance en proposant une gouvernance transparente, des mécanismes de désactivation et des alternatives privilégiant l'humain dans leurs produits et processus. Il pourrait s'agir, par exemple, de moteurs de recherche intégrant des filtres pour signaler ou supprimer les contenus susceptibles d'être générés par l'IA (comme la possibilité de paramétrer un filtre pour autoriser les résultats contenant jusqu'à 15 % de contenu généré par l'IA), ou affichant un pourcentage clair de contenu généré par l'IA à côté de chaque résultat de recherche.

À mesure que l'IA s'intègre à presque tous les aspects de notre vie, le respect d'une approche éthique de l'IA deviendra un créneau que certaines marques adopteront en s'abstenant totalement de son utilisation. La plupart des marques ne s'engageront pas dans une abstinence complète d'IA, mais devront intégrer son utilisation dans leurs évaluations environnementales, sociales et de gouvernance (ESG). Cela déclenchera une vague d'écoblanchiment et soulèvera des inquiétudes quant au véritable coût environnemental de cette technologie.

‎En cybersécurité, l'utilisation de l'IA deviendra moins optionnelle. Cela créera des difficultés pour les utilisateurs et les clients qui tenteront de s'en désinscrire, car leurs outils actuels atteindront leurs limites. Dans les cas les plus extrêmes, le refus de l'IA pourrait même transférer la responsabilité du fournisseur de services à l'utilisateur.

Remaniement du marché du travail : l'IA favorise l'essor des activités annexes

À mesure que l'IA poursuit sa révolution mondiale, pour le meilleur et pour le pire, nous assisterons à une monétisation rapide : utilisateurs et entreprises diversifieront rapidement leurs activités et leurs sources de revenus grâce à elle.

Que ce soit par le biais de contenus générés par l'IA sur les réseaux sociaux ou de nouveaux modèles d'IA conçus pour des objectifs précis, le potentiel de croissance est indéniable. Nous avons déjà constaté une expansion considérable de l'IA, désormais optimisée pour exceller dans certaines tâches telles que la rédaction, la planification stratégique, la création de contenu, l'analyse de données, la programmation, la traduction, etc. – autant de services désormais proposés sur abonnement. À terme, l'utilisation de ces outils d'IA entraînera la mise à disposition de milliers de nouvelles applications téléchargeables en ligne, via l'App Store d'Apple ou Google Play, la saturation du marché faisant baisser leur prix. La facilité d'accès, de personnalisation et de paramétrage de ces applications d'IA permettra aux utilisateurs et aux entreprises de continuer à tirer profit de leur commercialisation à grande échelle.

Avec le remplacement progressif des emplois par l'IA, les entreprises devront trouver un équilibre entre productivité et efficacité de leurs employés. Cela incitera les individus à diversifier leurs compétences pour rester compétitifs sur le marché du travail, tout en consolidant un marché florissant pour les activités complémentaires.

À l'aube de 2026, la révolution de l’IA suscite autant de promesses que de défis…

Internet : la baisse des prix se confirme sur les box, tandis que les forfaits mobiles repartent à la hausse

 

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Le marché télécom évolue à deux vitesses. Les prix des box internet continuent de baisser, avec un abonnement fibre moyen à 25,37 euros en 2025. En revanche, les forfaits mobiles voient leurs tarifs augmenter, atteignant 19,38 euros mensuels.

Le comparateur MonPetitForfait vient de publier son baromètre 2026 des prix moyens des forfaits mobiles et des box internet. Fondée sur l’analyse des offres commercialisées tout au long de l’année 2025, cette étude met en lumière un marché télécom à deux vitesses : la baisse se confirme sur le fixe, tandis que le mobile amorce un mouvement inverse.

Une méthodologie centrée sur le coût réel

Contrairement aux comparaisons basées sur des prix d’appel souvent trompeurs, le baromètre de MonPetitForfait repose sur une approche différente : mesurer ce que les abonnés paient réellement sur la durée. Sont ainsi intégrés le tarif mensuel hors promotion, les frais de mise en service, le coût des cartes SIM ou eSIM et les remises temporaires.

Cette méthode permet d’éliminer les effets d’aubaine liés aux offres limitées dans le temps et de comparer les opérateurs sur une base homogène, aussi bien pour le mobile que pour l’internet fixe, précise la société.

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Box internet : la baisse se poursuit

Côté box internet, la tendance à la baisse se confirme. En 2025, le prix moyen mensuel d’un abonnement fibre s’établit à 25,37 euros, en recul de 4,16 % par rapport à 2024. À prestations comparables, l’écart entre deux offres peut toutefois dépasser 11 euros par mois, preuve d’une segmentation du marché de plus en plus marquée.

Cette évolution s’explique par la maturité du marché de la fibre, désormais largement déployée sur le territoire, et par une concurrence toujours vive.

Les opérateurs misent sur des offres d’entrée de gamme attractives pour capter ou retenir les clients, tout en réservant les débits renforcés, les services TV enrichis ou l’assistance premium à des formules plus onéreuses.

Forfaits mobiles : la fin de l’érosion des prix

À l’inverse, le marché du mobile marque un tournant. Après plusieurs années de baisse continue, les prix moyens repartent légèrement à la hausse sur les forfaits correspondant aux usages courants, selon le comparateur. En 2025, un forfait incluant au moins 15 Go de data coûte ainsi en moyenne 19,38 euros par mois, soit une progression de 1,41 % sur un an. Selon l’opérateur, l’écart de prix pour un volume de data comparable peut dépasser 30 euros par mois !

Cette évolution reflète l’explosion des usages mobiles : streaming vidéo, télétravail, cloud ou partage de connexion font bondir la consommation de données. Dans ce contexte, les opérateurs cherchent à restaurer leurs marges après une longue période de guerre des prix.

Un marché plus complexe pour les consommateurs

La coexistence de ces dynamiques opposées rend le marché télécom de plus en plus difficile à lire. Box internet en baisse, forfaits mobiles plus chers, promotions temporaires et options facturées en supplément brouillent la perception du coût réel.

Au-delà des chiffres, l’édition 2026 illustre une transformation structurelle : le fixe, arrivé à maturité, continue de tirer les prix vers le bas, tandis que le mobile entre dans une phase de rationalisation.

Faut-il interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ?

 


Avec une proposition de loi visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, la France veut devenir l’un des tout premiers pays occidentaux à instaurer une telle restriction. Le texte s’appuie sur des alertes sanitaires convergentes mais soulève de lourdes questions de mise en œuvre, de compatibilité européenne et de réaction des grandes plateformes numériques.

En adoptant hier une proposition de loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, l’Assemblée nationale a engagé la France sur une voie jusqu’ici quasi inexplorée par les démocraties occidentales. À ce stade de la procédure parlementaire, le pays se placerait en position de devenir le deuxième État au monde, après l’Australie, à instaurer une interdiction légale de cette ampleur.

Le texte, porté par des députés du groupe Renaissance et soutenu par le gouvernement, a toutefois suscité de vifs débats hier autour de son bien-fondé et son efficacité – LFI ayant unanimement voté contre. Il doit encore être examiné par le Sénat, avec un objectif d’entrée en vigueur pour la rentrée scolaire de septembre.

Un impact réel sur le développement des jeunes

Si le débat a suscité des divergences, tout le monde s’accorde en revanche sur le constat : ces dernières années, des données scientifiques, des rapports publics et des signaux d’alerte convergent sur les effets délétères des réseaux sociaux sur les mineurs. Longtemps cantonnée à la sphère éducative ou familiale, la question est désormais traitée comme un enjeu de santé publique et de souveraineté informationnelle.

Les alertes émises par les autorités sanitaires ont, d’évidence, joué un rôle déterminant. En France comme au niveau européen, les études pointent une dégradation du bien-être psychique chez les adolescents exposés de manière intensive aux plateformes sociales : augmentation des troubles anxieux et dépressifs, perturbation du sommeil, fragilisation de l’estime de soi, exposition accrue au cyberharcèlement et aux contenus violents. Les mécanismes de captation de l’attention, reposant sur la recommandation algorithmique et le défilement infini, sont régulièrement mis en cause pour leur impact sur le développement cognitif et émotionnel de publics encore immatures.

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Ces constats ont été largement relayés dans le débat parlementaire. Ils ont également été consolidés par les travaux de plusieurs missions d’information, dont le rapport Delaporte-Vojetta sur « Influence et réseaux sociaux », remis au gouvernement en janvier. Ce document, consacré à l’économie de l’influence et aux dérives observées sur certaines plateformes – dont TikTok – a souligné les failles persistantes de la protection des mineurs, en particulier sur les formats les plus addictifs et les plus lucratifs, comme les vidéos courtes et les diffusions en direct monétisées. Sans prôner une interdiction généralisée, le rapport plaidait pour un renforcement rapide des outils de régulation et de vérification de l’âge, devenus centraux dans les discussions actuelles.

Le texte adopté hier prévoit un principe clair : l’accès aux services de réseaux sociaux en ligne sera interdit aux mineurs de moins de 15 ans, à l’exception de certains services à vocation encyclopédique ou éducative. Dans sa version actuelle, la loi repose sur un mécanisme hybride : certains réseaux seraient purement interdits, d’autres accessibles sous réserve d’une autorisation parentale, la liste devant être arrêtée par décret après avis de l’Arcom, le régulateur du numérique. Cette architecture juridique vise à répondre aux critiques formulées par le Conseil d’État, soucieux de la compatibilité du dispositif avec le droit européen, et en particulier avec le règlement sur les services numériques, le DSA.

La difficulté de mise en œuvre

Reste la question centrale de l’effectivité de cette interdiction. Sa mise en œuvre suppose un système de vérification de l’âge robuste, respectueux des libertés publiques et techniquement fiable. Le gouvernement évoque le recours à un « tiers de confiance », distinct à la fois de l’État et des plateformes, pouvant s’appuyer sur la reconnaissance faciale ou la transmission de documents d’identité. Des travaux sont en cours au niveau européen, mais aucun dispositif pleinement opérationnel n’a, à ce stade, fait la preuve de son efficacité à grande échelle.

Cette incertitude technique nourrit les réserves, y compris au sommet de l’exécutif, quant à la capacité réelle des plateformes à désactiver les comptes existants et à empêcher les contournements, inéluctables. Une précédente loi, adoptée en 2023, fixant une majorité numérique à 15 ans, n’avait, de fait, jamais pu être appliquée faute de solutions concrètes. Le risque d’un nouveau texte symbolique, difficilement exécutable, est régulièrement pointé par les opposants les plus prudents.

Comment vont réagir les géants du web ?

Enfin, la réaction des géants du web constitue l’autre grande inconnue. Les grandes plateformes américaines, mais aussi les acteurs chinois du secteur, ont jusqu’ici adopté une stratégie mêlant lobbying juridique, adaptation minimale et communication offensive sur la « sécurité des jeunes ».

Si elles se conforment aux obligations générales du DSA, elles contestent les interdictions nationales jugées disproportionnées, au nom de la liberté d’expression et de la sécurité juridique. Des recours contentieux ne sont pas à exclure, tout comme une tentative de déplacer la responsabilité vers les parents ou les États plutôt que d’assumer une obligation stricte de blocage.


L’État généralise "Visio", sa solution souveraine de visioconférence pour l’administration

 

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Face à sa dépendance aux outils de visioconférence des Gafam, l’État engage la généralisation de "Visio", solution souveraine de visioconférence développée par la direction interministérielle du numérique, à l’ensemble des services de l’État d’ici 2027.

Dans un contexte de tensions géopolitiques et de dépendance de l’administration française aux solutions numériques extra-européennes et notamment américaines – les logiciels et services des Gafam –, l’État accélère sur la souveraineté. David Amiel, ministre délégué chargé de la Fonction publique et de la Réforme de l’État, a annoncé ce lundi la généralisation de "Visio", outil de visioconférence développé par la direction interministérielle du numérique, à l’ensemble des services de l’État d’ici 2027.

Cette annonce a été faite lors d’un déplacement au laboratoire I2BC du Centre national de la recherche scientifique à Gif-sur-Yvette, en présence de Stéphanie Schaer, directrice interministérielle du numérique, et d’Alain Schuhl, directeur général délégué à la science du CNRS. Le ministre y a détaillé la stratégie visant à faire de "Visio" l’outil unique de visioconférence des agents publics.

Une solution unifiée, maîtrisée par l’État et fondée sur des technologies françaises

Aujourd’hui, de nombreuses administrations utilisent des solutions hétérogènes telles que Teams, Zoom, Webex ou GoTo Meeting. Cette dispersion fragilise la sécurité des données, crée des dépendances stratégiques vis-à-vis d’acteurs non européens, génère des coûts récurrents et complique les coopérations interministérielles. La généralisation d’une solution unifiée, maîtrisée par l’État et fondée sur des technologies françaises, est présentée comme un levier central de résilience numérique.

Expérimenté depuis un an, "Visio" compte déjà 40 000 utilisateurs réguliers et fait l’objet d’un déploiement auprès de 200 000 agents. Le CNRS, l’Assurance Maladie, la Direction générale des finances publiques et le ministère des Armées figurent parmi les premières administrations à généraliser l’outil au premier trimestre 2026. Le CNRS prévoit ainsi de remplacer, d’ici fin mars, l’ensemble de ses licences Zoom pour ses 34 000 agents et 120 000 chercheurs associés.

Un gain financier à la clé

Conçu avec l’appui de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi), "Visio" repose sur un hébergement souverain labellisé SecNumCloud chez Outscale. La solution intègre des fonctionnalités de transcription automatique fondées sur les technologies de la startup française Pyannote et prévoit, à l’été 2026, un sous-titrage en temps réel basé sur les travaux du laboratoire Kyutai.

Au-delà des enjeux de sécurité, l’État met en avant un gain financier estimé à un million d’euros par an pour chaque tranche de 100 000 utilisateurs quittant des solutions sous licence. Pour le ministre, "Visio" illustre la volonté gouvernementale de reconquérir une indépendance numérique jugée stratégique.

L’accélération du déploiement de "Visio" intervient dans un contexte ou de plus en plus de voix s’élèvent pour demander à l’Europe, très dépendante des services des Gafam, d’agir pour assurer sa souveraineté numérique et se prémunir d’éventuelles représailles de Donald Trump.

En 2026, à quoi vont ressembler les nouveaux deepfakes qui vont déferler sur nos écrans


La barrière technologique à l’entrée a sauté : générer des deepfakes est désormais plus accessible via les outils IA grand public. Image générée par Siwei Lyu/IA Google Gemini 3
Par Siwei Lyu, University at Buffalo

En 2025, la génération de deepfakes a explosé : visages, voix et mouvements du corps créés par des systèmes d’intelligence artificielle deviennent presque indiscernables des humains, bouleversant la perception et la sécurité des contenus en ligne.

Au cours de l’année 2025, les techniques de génération de deepfakes ont connu une évolution spectaculaire. Les visuels de visages, de voix et de corps entiers générés des systèmes d’IA ont gagné en qualité – bien au-delà de ce que beaucoup d’experts imaginaient encore il y a quelques années. Ces vidéos sont aussi davantage utilisées pour tromper ceux qui les regardent.

Dans de nombreuses situations du quotidien – en particulier les appels vidéo de faible résolution et les contenus diffusés sur les réseaux sociaux –, leur réalisme est désormais suffisant pour berner à coup sûr des publics non spécialistes. Concrètement, les médias synthétiques sont devenus indiscernables d’enregistrements authentiques pour le grand public et, dans certains cas, même pour des institutions.

Et cette flambée ne se limite pas à la qualité. Le volume de deepfakes générés a lui aussi explosé : l’entreprise de cybersécurité DeepStrike estime qu’on est passé d’environ 500 000 vidéos de ce type présentes en ligne en 2023 à près de 8 millions en 2025, avec une croissance annuelle proche de 900 %.

Je suis informaticien et je mène des recherches sur les deepfakes et d’autres médias synthétiques. De mon point de vue, la situation risque encore de s’aggraver en 2026, à mesure que les deepfakes évolueront vers des entités synthétiques capables d’interagir en temps réel avec des humains.

Des améliorations spectaculaires

Plusieurs évolutions techniques expliquent cette escalade. Tout d’abord, le réalisme a franchi un cap grâce à des modèles de génération de vidéos conçus spécifiquement pour maintenir la cohérence temporelle. Ces modèles produisent des vidéos aux mouvements cohérents, avec des identités stables pour les personnes représentées et un contenu logique d’une image à l’autre. Ils dissocient les informations liées à la représentation de l’identité d’une personne de celles relatives au mouvement, ce qui permet d’appliquer un même mouvement à différentes identités ou, inversement, d’associer une même identité à plusieurs types de mouvements.

Ces modèles génèrent des visages stables et cohérents, sans les scintillements, déformations ou anomalies structurelles autour des yeux et de la mâchoire qui constituaient des signes techniques fiables de deepfakes auparavant.

Deuxièmement, le clonage vocal a franchi ce que j’appellerais le « seuil d’indiscernabilité ». Quelques secondes d’audio suffisent désormais pour générer un clone convaincant – avec une intonation, un rythme, des accents, des émotions, des pauses et même des bruits de respiration naturels. Cette capacité alimente déjà des fraudes à grande échelle. De grands distributeurs indiquent recevoir plus de 1 000 appels frauduleux générés par l’IA chaque jour. Les indices perceptifs qui permettaient autrefois d’identifier des voix synthétiques ont en grande partie disparu.

Troisièmement, les outils grand public ont fait chuter la barrière technique à un niveau proche de zéro. Les évolutions d’OpenAI avec Sora 2, de Google avec Veo 3 et l’émergence d’une vague de start-up font qu’il suffit aujourd’hui de décrire une idée et de laisser un grand modèle de langage comme ChatGPT d’OpenAI ou Gemini de Google rédiger un script, pour générer en quelques minutes des contenus audiovisuels aboutis. Des agents d’IA peuvent automatiser l’ensemble du processus. La capacité à produire à grande échelle des deepfakes cohérents et construits autour d’un récit s’est ainsi largement démocratisée.

Cette combinaison d’une explosion des volumes et de figures synthétiques devenues presque indiscernables d’êtres humains réels pose de sérieux défis pour la détection des deepfakes, en particulier dans un environnement médiatique où l’attention est fragmentée et où les contenus circulent plus vite qu’ils ne peuvent être vérifiés. Des dommages bien réels ont déjà été constatés – de la désinformation au harcèlement ciblé et aux arnaques financières – facilités par des deepfakes qui se propagent avant que le public n’ait le temps de comprendre ce qui se passe.

Le temps réel, nouvelle frontière

Pour l’année à venir, la trajectoire est claire : les deepfakes se dirigent vers une synthèse en temps réel capable de produire des vidéos reproduisant fidèlement les subtilités de l’apparence humaine, ce qui facilitera le contournement des systèmes de détection. La frontière évolue du réalisme visuel statique vers la cohérence temporelle et comportementale : des modèles qui génèrent du contenu en direct ou quasi direct plutôt que des séquences préenregistrées.

La modélisation de l’identité converge vers des systèmes unifiés qui capturent non seulement l’apparence d’une personne, mais aussi sa façon de bouger et de parler selon les contextes. Le résultat dépasse le simple « cela ressemble à la personne X » pour devenir « cela se comporte comme la personne X sur la durée ». Je m'attends à ce que des participants à des appels vidéo soient synthétisés en temps réel ; à voir des acteurs de synthèse pilotés par l’IA dont le visage, la voix et les gestes s’adaptent instantanément à une consigne ; et à ce que des arnaqueurs déploient des avatars réactifs plutôt que des vidéos fixes.

À mesure que ces capacités se développent, l’écart perceptuel entre humains authentiques et synthétiques continuera de se réduire. La véritable ligne de défense ne reposera plus sur le jugement humain, mais sur des protections au niveau des infrastructures. Cela inclut des mécanismes de traçabilité sécurisée, comme la signature cryptographique des médias et l’adoption par les outils de génération IA des spécifications de la Coalition for Content Provenance and Authenticity. Cela dépendra également d’outils d’analyse multimodaux, comme le Deepfake-o-Meter que je développe avec mes équipes dans mon laboratoire.

Se contenter d’examiner les pixels attentivement ne suffira plus.The Conversation

Siwei Lyu, Professor of Computer Science and Engineering; Director, UB Media Forensic Lab, University at Buffalo

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Perte de la parole : comment l’IA et les dispositifs portables transforment la vie des patients

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De l’IA vocale open source pour les patients atteints de SLA (maladie de Charcot) à un collier intelligent pour victimes d’AVC, deux innovations récentes illustrent une nouvelle génération de technologies capables de redonner la voix à des patients en restaurant une communication fluide, expressive et digne.

Perdre la voix ne signifie pas seulement perdre un organe fonctionnel. C’est souvent perdre un accès direct aux autres, à la spontanéité du dialogue, à une part de son identité sociale. Depuis plusieurs décennies, la médecine et l’ingénierie ont tenté de répondre à cette rupture par une série de dispositifs aux logiques très différentes, allant de la simple substitution mécanique à des interfaces cerveau-machine de haute complexité.

Historiquement, les premières réponses ont été mécaniques. L’électrolarynx, appliqué sous le menton, fournit une source sonore externe que la bouche module, au prix d’un timbre métallique et monotone. Les prothèses trachéo-œsophagiennes, implantées après certaines chirurgies ORL, offrent une voix plus naturelle mais nécessitent un geste invasif et un suivi régulier. À côté de ces dispositifs, la parole œsophagienne repose sur une rééducation exigeante, sans appareillage, souvent limitée en intensité et en endurance vocale.

Pour les patients dont l’appareil phonatoire est intact mais dont la commande neurologique est atteinte, d’autres approches se sont imposées. Les interfaces cerveau-ordinateur cherchent à décoder l’intention de parole directement au niveau cortical, puis à la transformer en texte ou en voix de synthèse. Plus largement diffusées en clinique, les aides à la communication assistée par ordinateur — claviers virtuels, suivi oculaire, synthèse vocale — permettent de s’exprimer sans restaurer la voix au sens strict, au prix d’une communication souvent lente et fragmentée.

Une voix plus naturelle avec l’IA

C’est dans cet espace intermédiaire, entre haute technologie et usage réel, que s’inscrivent deux innovations récentes. La première est portée par Kyutai, avec le projet « Invincible Voice », conçu pour des personnes atteintes de sclérose latérale amyotrophique (maladie de Charcot).

L’approche ne cherche pas à décoder le cerveau ni à reconstruire l’appareil vocal, mais à restaurer une interaction fluide. Le système transcrit en temps réel la parole de l’interlocuteur, propose des réponses générées par un modèle de langage, puis restitue vocalement la réponse choisie par le patient. La voix de sortie conserve le timbre et les intonations de la personne grâce à quelques enregistrements réalisés avant la perte de la parole.

Compatible avec des dispositifs d’eye-tracking, l’ensemble peut être utilisé par des patients à mobilité extrêmement réduite. Le projet se distingue aussi par son choix de l’open source. L’architecture est modulaire et chaque brique — transcription, génération, synthèse — peut être améliorée ou remplacée. L’objectif est de permettre à des acteurs médicaux ou industriels de bâtir des outils certifiés à partir d’une base librement accessible.

Un collier pour les patients victimes d’AVC

La seconde innovation, développée à l’Université de Cambridge, s’adresse à des patients victimes d’AVC souffrant de dysarthrie. Baptisé Revoice, le dispositif prend la forme d’un collier souple porté autour du cou. Il capte les micro-vibrations des muscles de la gorge et des données physiologiques comme la fréquence cardiaque, puis les interprète grâce à deux systèmes d’IA. L’un reconstitue les mots à partir d’une articulation silencieuse, l’autre évalue l’état émotionnel et le contexte pour enrichir le message.

Contrairement aux aides lettre par lettre, Revoice génère des phrases complètes et expressives à partir de fragments de parole. Lors d’essais préliminaires menés sur un petit groupe de patients, le système a montré de faibles taux d’erreur et une nette augmentation de la satisfaction des utilisateurs. Les chercheurs soulignent toutefois la nécessité d’essais cliniques plus larges avant toute diffusion, avec l’ambition d’élargir ensuite la technologie à d’autres pathologies neurologiques.

Ces deux approches montrent que redonner une voix ne consiste plus seulement à produire un son, mais à restaurer une interaction humaine crédible, contextualisée et émotionnelle. Une évolution qui, pour de nombreux patients, changera radicalement le quotidien.

En 2025, les Français ont passé plus de quatre heures à regarder des contenus vidéo chaque jour

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Entre montée en puissance des usages digitaux, explosion de la vidéo à la demande et fragmentation des écrans, l’étude annuelle publiée par Médiamétrie dresse le portrait d’un paysage vidéo profondément transformé. Si les Français consomment toujours davantage de contenus, la télévision reste, en 2025, le premier point de contact quotidien.

En 2025, les Français ont consacré en moyenne 4 h 14 par jour au visionnage de contenus vidéo. Un niveau élevé, révélateur d’un marché arrivé à maturité, mais surtout d’un univers en recomposition permanente. Télévision, plateformes de SVoD, vidéo en ligne et écrans connectés s’entremêlent désormais dans les usages quotidiens, sans pour autant remettre en cause la place centrale du média télévisuel.

La télévision en position de force

Dans ce contexte de convergence accrue des acteurs et de multiplication des offres, la télévision demeure le premier contact vidéo quotidien. Elle capte encore 61 % du temps vidéo journalier des Français lorsqu’on additionne le direct, le différé personnel et l’enregistrement. Une domination qui s’inscrit toutefois dans un environnement plus ouvert, marqué par l’essor des usages digitaux et de la consommation délinéarisée.

La dynamique est d’abord portée par l’équipement des foyers. En 2025, 94 % des ménages sont dotés d’un smartphone et 72 % d’une télévision connectée, des niveaux en progression continue par rapport à 2023. Cette diffusion massive des écrans connectés favorise une hybridation des pratiques : 16 % des Français regardent désormais chaque jour un programme télévisé sur un écran digital à domicile, tandis que 10 % des abonnés à un service de vidéo à la demande consomment leurs contenus de SVoD sur écran digital, quel que soit le lieu.

L’essor des abonnements aux plateformes de vidéo

Cette évolution accompagne la montée en puissance des offres payantes. Six foyers sur dix sont aujourd’hui abonnés à au moins un service de SVoD ou à des chaînes payantes, soit une hausse de huit points par rapport à 2021. L’abondance des catalogues joue un rôle clé : en trois ans, l’offre de contenus des plateformes de SVoD a progressé de 31 %, tandis que celle des plateformes de rattrapage des chaînes de télévision a doublé en un an.

La vidéo "à la carte" s’impose ainsi comme un pilier des usages. En 2025, elle représente 39 % du temps vidéo quotidien, contre 36 % un an plus tôt. La progression est particulièrement marquée chez les 35-49 ans et les plus de 50 ans, segments où cette pratique connaît une accélération notable. La fiction en constitue le moteur principal : elle représente l’écrasante majorité des titres les plus consommés en SVoD et domine largement les usages en preview et en replay.

Le sport fédère les publics

Dans cet univers fragmenté, certains contenus conservent une capacité intacte à fédérer. Le sport reste un rendez-vous majeur, aussi bien à la télévision que sur les plateformes. La finale de la Ligue des champions opposant le PSG à l’Inter Milan, diffusée sur M6 et Canal +, s’est imposée comme la meilleure audience de l’année avec 11,8 millions de téléspectateurs. L’année 2025 confirme également l’attractivité du sport féminin, suivi par près de 49 millions de Français au moins une fois sur l’ensemble des compétitions estivales.

Enfin, les thématiques sociétales s’installent durablement au cœur des consommations vidéo. Information, actualité politique, violences faites aux femmes ou santé mentale trouvent un large écho, aussi bien dans les audiences que dans les offres éditoriales. Sur les plateformes internationales, des séries comme Adolescence sur Netflix illustrent cette capacité des contenus vidéo à dépasser le seul divertissement pour s’inscrire dans le débat public.

Taxe Gafam : le Conseil constitutionnel consacre un régime fiscal spécifique pour les plateformes numériques

 

Le Conseil constitutionnel français admet qu’une activité numérique relève du champ de l’impôt taxé dans la juridiction des utilisateurs. ToninT/Shutterstock
Par Grégoire Rota-Graziosi, Université Clermont Auvergne (UCA)

Le 12 septembre 2025, le Conseil constitutionnel français approuve une taxe sur les services numériques (TSN). Il assume l’existence d’un régime fiscal distinct applicable aux grandes plateformes numériques, sans rupture d’égalité devant l’impôt. Une révolution copernicienne ? Oui, car l’impôt n’est plus fondé sur la localisation des entreprises, mais sur celle de ses utilisateurs. En l’occurrence, en France et non aux États-Unis.


Un clic à Paris. Une réservation à Milan. Une vidéo à Londres. Trois gestes anodins, trois fractions de seconde offertes aux plateformes. Pour les marchés financiers, ces actes valent des milliards. Pour les administrations fiscales, ils ne valaient presque rien, les entreprises concernées évitant l’imposition de leurs bénéfices respectifs par des pratiques d’optimisation fiscale.

Pour y remédier, les autorités françaises ont introduit une taxe sur les services numériques (TSN) en 2019 comme une mesure transitoire pour appréhender les bénéfices réalisés en France par les entreprises multinationales dites du « numérique ». Elle rapporterait environ 700 millions d’euros en 2024.

Cette taxe initialement de 3 % s’applique sur le chiffre d’affaires des plateformes de services numériques – intermédiation, publicité ciblée, vente de données, etc.

Comment fonctionne concrètement cette taxe Gafam ? Quelles implications sur notre économie ? Pourquoi

Seule la juridiction des utilisateurs compte

Le 12 septembre 2025, le Conseil constitutionnel admet qu’une activité purement numérique – l’interaction entre une plateforme et ses utilisateurs situés en France – relève du champ de l’impôt. L’absence d’un établissement stable – usine, bureau ou filiale – ne fait plus obstacle à l’imposition des revenus issus d’utilisateurs localisés en France. Cette décision consacre une évolution majeure : une activité immatérielle est localisée par ses utilisateurs justifiant son imposition par la juridiction (pays) de ces derniers.

En reconnaissant ce principe, le Conseil donne un socle constitutionnel à la taxe sur les services numériques (TSN) française et, au-delà, à une fiscalité de l’usage. La présence économique ne se mesure plus en mètres carrés, en nombre de salariés, en valeur des immobilisations corporelles mais en interactions, en données et en attention des utilisateurs.

Cette décision considère l’activité numérique des utilisateurs comme une base fiscale autonome. Elle constitue une rupture discrète, mais historique, dans un débat planétaire portant sur la source de valeur à l’ère numérique.

Les États-Unis vent debout contre cette réforme

Le retrait des États-Unis en janvier 2025 du Global Tax Deal a ravivé la pertinence de solutions unilatérales.

Le 2 décembre 2019, les États-Unis avaient rapidement réagi à l’adoption par la France, en juillet de la même année, de la loi créant la taxe sur les services numériques, en menaçant de rétorsion tarifaire non seulement la France, mais aussi d’autres pays ayant adopté une taxe similaire, comme le Royaume-Uni, l’Espagne, l’Autriche et l’Italie.

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) est alors chargée de trouver une solution multilatérale dans le cadre des règles globales anti-érosion de la base imposable. La solution proposée repose sur deux piliers :

  • La (ré)allocation d’une partie des profits résiduels des grandes multinationales, en particulier numériques, vers les juridictions de marché indépendamment de la présence physique ;

  • L’instauration d’un impôt minimum mondial sur les sociétés, afin de limiter la concurrence fiscale et l’érosion des bases. L’administration de Donald Trump a rejeté en janvier 2025 cette solution et leurs engagements antérieurs dans l’accord de l’OCDE datant de 2021.

Dans ce contexte, la décision du Conseil constitutionnel rapproche la France de la position des Nations unies, sans rompre avec celle de l’OCDE. Dès 2021, l’article 12B du Modèle de Convention fiscale de l’ONU autorise les États à imposer les revenus tirés des « services automatisés fournis à distance », comme le cloud, le streaming, les logiciels, la publicité en ligne, les moteurs de recherche ou les plateformes. Cette approche protège davantage les intérêts des pays du Sud, davantage de consommateurs de services numériques que les « producteurs » de ceux-ci ou les hébergeurs des sièges des entreprises multinationales du numérique.

« Servicisation numérique »

La définition de l’assiette taxable des services numériques est sensiblement plus large dans l’approche des Nations unies que dans les législations fiscales européennes.

L’intérêt de cette définition étendue est d’anticiper les évolutions industrielles actuelles et futures comme la « servicisation numérique ». Cette dernière désigne le passage de la vente de produits physiques à celle de services numériques. Par exemple, la valeur d’un équipement industriel ne repose pas tant sur celle de l’équipement physique que sur les services numériques dédiés à la performance de l’équipement.

La « servicisation numérique » transfère la création de valeur et de profits d’actifs physiques vers des actifs intangibles, comme des droits de propriété intellectuelle ou des services numériques. Le transfert des bénéfices vers des centres étrangers de services numériques localisés dans des pays à faible fiscalité participe à l’érosion des bénéfices imposables.

La taxe sur les services numériques (TSN) devient un moyen de limiter le risque de transfert de profits qui concerne la plupart des secteurs économiques.

Taxation optimale

Par sa forme, la taxe sur les services numériques est simple. Elle repose sur le chiffre d’affaires réalisé dans le pays où habite l’utilisateur. Cette forme évite la renégociation des conventions fiscales bilatérales.

Elle reste critiquée par les partisans de la théorie de la taxation optimale. Pourquoi ? Parce qu’elle réduit l’efficience de la production en taxant chaque transaction, en ignorant les marges bénéficiaires qui varient d’une entreprise à l’autre.

Par exemple, une taxe de 3 % sur le chiffre d’affaires d’une entreprise ayant une marge de 30 % correspond à une taxe de 10 % sur ses bénéfices. La même taxe appliquée à une entreprise moins profitable, ayant une marge de 5 % par exemple, supporterait alors une taxe de 60 % sur ses bénéfices.

Présence économique significative indienne

Son alternative est la présence économique significative (PES) introduite en Inde en 2018, puis au Nigeria notamment.

Ce régime taxe le profit supposé réalisé dans le pays. Si cette forme de taxation respecte davantage l’orthodoxie fiscale en taxant les bénéfices, elle est plus complexe à mettre en œuvre. Elle nécessite d’estimer non seulement le chiffre d’affaires réalisé dans le pays, mais également les coûts associés à l’activité dans le pays concerné.

L’article 12B du Modèle de Convention fiscale de l’ONU laisse le choix aux pays de taxer le chiffre d’affaires ou le profit.

La décision du Conseil constitutionnel a confirmé la compétence fiscale de l’État à taxer la valeur créée par un utilisateur français de services numériques d’entreprises étrangères. Cette décision ne règle pas toutes les difficultés, et de nouveaux défis et oppositions existent concernant la définition ou l’estimation de la valeur taxable.

Elle est pourtant une première étape vers un système fiscal à l’ère du numérique.


Cet article a été co-rédigé avec Abdel-Malek Riad, chercheur associé au CERDI–CNRS et président-directeur général d’AMR IM.The Conversation

Grégoire Rota-Graziosi, Professeur CERDI-UCA-CNRS-IRD, Université Clermont Auvergne (UCA)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Quand les plateformes numériques fragmentent la société pour maximiser leurs profits

réseaux sociaux


Par Sérgio Amadeu da Silveira, Universidade Federal do ABC (UFABC)

La violence, les exagérations, la diffusion de fake news et les mensonges sont les bienvenus sur les plateformes numériques. Il s’agit de maximiser la visibilité des contenus et, ainsi, les profits des Big Tech. Soutenus par Donald Trump, les milliardaires qui détiennent les plateformes refusent tout contrôle au nom de la liberté d’expression.


Jamais dans l’histoire un si petit groupe d’entreprises n’avait réussi à s’immiscer dans les relations des individus à une telle échelle – celle du monde. Les fameuses « Big Tech » sont devenues des médiateurs actifs des relations sociales grâce aux technologies numériques. Or il n’est pas inutile de rappeler que les médiateurs ne sont pas neutres. Les Big Tech influencent les opinions en modulant l’attention et en produisant des réactions chez leurs millions d’utilisateurs.

Au sein des réseaux sociaux et de leurs variantes, leurs contrôleurs opèrent en capturant les données de chaque mouvement, de chaque clic, en somme, des actions qui permettent à leurs algorithmes d’extraire des modèles de comportement, des informations fondamentales pour alimenter les réseaux neuronaux artificiels qui proposeront des contenus dans le but de prévoir nos désirs et nos besoins afin de prédire nos actions. Cela peut se résumer par l’expression « monétisation totale de la vie sociale ».

Fonctionnant de manière invisible pour leurs utilisateurs, ces plateformes ont concentré les budgets publicitaires de presque toutes les sociétés, à partir de la gestion algorithmique des regards et de l’attention. D’où leur logique fondée sur la spectacularisation de tout.

Pour ces plateformes, une bonne information est celle qui génère de l’engagement, celle qui est spectaculaire, celle qui permet de monétiser les interactions. L’engagement que les Big Tech prétendaient avoir envers la qualité de l’information n’était que rhétorique. Le nombre de clics, les réplications, les attaques mutuelles, les exagérations, les mensonges et la diffusion de fake news sont les bienvenus sur les plateformes des Big Tech.

Liberté asymétrique

Récemment, avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, Musk a pris la tête de la lutte contre la réglementation des plateformes. Pour ce faire, il diffuse l’idée que réglementer équivaut à censurer. La notion de liberté de Musk est fondée sur la force.

Alors que la liberté démocratique repose sur la symétrie, c’est-à-dire sur le droit égal de tous et toutes à être libres, la proposition de liberté de l’extrême droite se traduit par des asymétries. Le puissant n’est libre que s’il peut exercer tout son pouvoir. Le milliardaire n’est libre que s’il peut utiliser sans limites tout ce que sa richesse lui permet. Cette conception s’apparente à une légitimation de la violence, loin de l’idée que chacun a le même droit de s’exprimer.

Sur les plateformes, ce n’est pas la liberté d’expression qui prévaut. C’est le pouvoir de l’argent qui règne. La monétisation de toutes les relations dans une architecture informationnelle verticale, limitée et extrêmement surveillée par ses propriétaires. La gestion totalement opaque des réseaux sociaux en ligne est assurée par des systèmes algorithmiques qui appliquent les règles et les lois de leurs propriétaires. Cette exécution est totalement arbitraire, décidée de manière monocratique par la direction de ces entreprises, modifiée sans préavis, sans débat, sans considération pour leurs utilisateurs, en suivant uniquement deux logiques : celle de leur rentabilité et celle de favoriser l’expansion du pouvoir de leur vision du monde.

Qui croit que les systèmes algorithmiques de la plateforme d’Elon Musk seront neutres dans les conflits entre l’extrême droite et les forces démocratiques de certains pays ? Qui pense que les plateformes du groupe Meta ne favoriseront pas les discours des groupes qui partagent des idées de Trump ? Qui croit que ces structures ne sont pas ploutocratiques, que l’argent n’y fait pas la loi ?

Les élites rompent avec la démocratie

L’un des grands leaders d’extrême droite des Big Tech, Peter Thiel, affirmait déjà en 2009 :

« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles. »

Face au manque de perspectives catastrophique du système capitaliste, une grande partie des élites défendant les solutions néolibérales ont rompu avec la démocratie et adhéré au réactionnarisme, c’est-à-dire aux solutions de l’extrême droite. Si nous ne comprenons pas cela, nous ne serons pas en mesure de défendre la démocratie. Le philosophe Michel Foucault nous a suggéré que le pouvoir est aussi une stratégie. Fondamentalement, la destruction du débat rationnel fondé sur les faits est devenue la principale stratégie de l’extrême droite. La lutte contre la réalité, contre l’information factuelle, contre la science, est liée à une stratégie visant à propager de la confusion intellectuelle et à autoriser la violence grâce à une fausse idée de la liberté.

Dans ce contexte, il est bon de rappeler la perspective du sociologue Georg Simmel, qui nous enseignait que le conflit est un élément inhérent et nécessaire à la vie sociale. Le conflit et la coopération sont complémentaires dans la vie sociale. Mais Simmel avertissait qu’il existe des situations dans lesquelles l’absence de formes sociales régulatrices, le rejet absolu de l’autre, la fragmentation de la société sans canaux de médiation sont destructrices et extrêmement dangereuses.

Simmel n’a pas connu le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, où les gens sont constamment exposés à des vagues de désinformation et de discours haineux modulés par des systèmes algorithmiques afin de maximiser l’extraction d’argent et la destruction des droits. Mais en travaillant à partir de ses analyses, nous constatons qu’il est indispensable de réglementer ces oligopoles géants et de garantir la qualité et l’intégrité de l’information.The Conversation

Sérgio Amadeu da Silveira, Professor associado, Universidade Federal do ABC (UFABC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Face à l’IA, les médias ne pourront pas faire l’économie d’une profonde remise en question de leur mode de fonctionnement

media

Par Henri Isaac, Université Paris Dauphine – PSL

L’intelligence artificielle remet profondément en cause la raison d’être des médias et leur modèle d’affaires. Leur survie pourrait passer par une rapide réflexion sur ce qui fait leur cœur de métier, à l’image de la politique suivie par le New York Times. Au risque de sombrer dans des offres très low cost ou de devenir des fournisseurs des géants de l’IA.


Trois ans après l’irruption de ChatGPT, les médias cherchent comment se positionner vis-à-vis de l’intelligence artificielle (IA) générative. Avec les précédentes vagues de numérisation (Web, plateformes sociales), les entreprises de médias ont dû faire face à une baisse d’audience ou à des problèmes de distribution de leurs contenus. L’arrivée de l’IA pose une question beaucoup plus existentielle à ces entreprises : celle de la pérennité à très court terme de leur modèle d’affaires, soit la façon dont l’entreprise opère et crée de la valeur pour ses parties prenantes.

Déstabilisés, les médias abordent cette nouvelle phase dans une position affaiblie. Faiblesse économique avec des pertes massives d’audiences, qui se traduisent pour certains par une chute des recettes publicitaires et d’abonnés. WPP, la principale agence mondiale de publicité, prévoit que les recettes publicitaires sur les plateformes (Instagram, TikTok, YouTube, etc.) de contenus générés par les utilisateurs dépassent en 2025 les recettes des médias historiques. Seuls 11 % des Français sont abonnés à un média en ligne en 2025.

La valeur du journalisme discutée

À cela s’ajoute un affaiblissement du rôle institutionnel des médias historiques. La confiance dans les médias connaît une érosion continue, particulièrement marquée en France. Seuls 29 % des Français ont confiance dans les médias contre 38 % en 2015, ce qui place la France au 41e rang mondial de l’indice de confiance analysé par le Reuters Institute dans son digital report].

Outre la fatigue informationnelle, une partie importante de la population manifeste une volonté d’évitement des médias historiques. Plus ces personnes consomment de contenus sur les plateformes sociales, plus elles remettent en question les règles et normes du journalisme.

Un risque de disparition pure et simple

Dans cette situation difficile, les enjeux de l’IA peuvent apparaître différents pour la radio, la télévision et la presse. Clonage de voix, génération automatisée de vidéo, avatar (présentateur), génération automatique d’articles, chaque famille de médias doit relever ses propres défis. Mais la transformation des médias historiques en plateformes multimédias produisant des contenus dans des formats toujours plus nombreux (vidéo, podcast, article vocalisé, transcription de vidéo, sous-titrage) leur forge un destin commun face à l’IA.

Si, pour l’heure, les médias ont pour la plupart évité de repenser leur modèle d’affaires dans la phase de numérisation précédente, le déploiement des infrastructures cognitives, l’arrivée des moteurs de réponses (answer engine) remplaçant les moteurs de recherche (search engine), leur impose de le repenser entièrement sous peine de disparation.

Choisir un modèle low cost

Comme de nombreux marchés, les médias font face à l’irruption d’un modèle low cost que l’IA générative rend de plus en plus possible en compressant les coûts de plusieurs maillons de la chaîne de valeur. Génération de titres, édition d’articles, production d’images et de vidéos, doublage, traduction multilingue, sous-titrage, indexation automatisée, le champ d’applications de l’IA générative est très large et offre de substantielles sources de réduction de coûts. Dans ce modèle low cost, l’IA est déployée sur les processus internes, sur les fonctions de production de l’information (back-office) sans être utilisée directement dans la relation directe avec l’audience.

Dans le contexte de fragilité financière de bien des médias, succomber à une promesse d’une baisse des coûts est très tentant. Sous pression, les médias ont d’ores et déjà réduit une partie de leurs coûts de production en s’appuyant sur de larges systèmes de sous-traitances. Aller plus loin, au risque de dégrader la qualité des contenus rapprocheraient dangereusement les médias des producteurs de fermes de contenus produits par l’IA. Ces acteurs, qui se multiplient, contribuent à dégrader la qualité de l’espace informationnel, phénomène qualifié d’« _AI slop* » ».

Vendre des licences

Par ailleurs, les usages croissants des outils conversationnels fondés sur l’IA, comme ChatGPT, devraient conduire à modifier profondément la construction des audiences numériques. Le modèle actuel repose très largement sur les flux générés par les grandes plateformes, à commencer par Google. Le passage d’un moteur de recherches (search engine Google) à un moteur de réponses (answer engine, ChatGPT) pourrait réduire fortement le trafic vers les sites des médias, les utilisateurs se contentant de la réponse des outils d’IA. La captation par les producteurs d’IA d’une part substantielle des recettes de médias historiques les affaiblirait à nouveau.

Dans ce monde nouveau du « zéro clic », les acteurs de l’IA réintermédient la relation entre les médias et les audiences. Cette position pourrait les amener à développer une offre publicitaire qui produirait une nouvelle baisse des recettes des médias. Dans un tel environnement, les médias se trouveraient dans la position de fournisseur des acteurs de l’IA. Les médias peuvent proposer des données d’entraînement des modèles d’IA grâce à leurs archives indexées et des données fraîches dont les modèles d’IA sont dépourvus par définition.

L’enjeu pour les entreprises du secteur est alors de négocier au mieux la valeur des contenus fournis. Mais le rapport de force n’est pas forcément en faveur des médias et risque de conduire à des accords de licence peu rémunérateurs, l’information étant vue comme une commodité – une matière première – par les acteurs de l’IA.

Certifier et labelliser l’information

Afin d’augmenter la valeur de ces contenus, les médias pourraient les certifier comme provenant d’un média labellisé JTI (Journalism Trust Initiative) (1), si tant est que traçabilité et certification soient valorisées par les utilisateurs, justifiant une rémunération supérieure. Compte tenu de la faible confiance accordée aux médias, on peut douter de leur capacité à imposer un tel modèle de valeur aux producteurs d’IA.

Dans ce modèle business-to-business-to-consumer (B2B2C) de producteur certifié, dans lequel les médias produiraient des contenus en marque blanche, la valeur de leur marque risque de s’éroder. Ce modèle n’est donc guère souhaitable à long terme. En effet, il est hautement probable qu’il se combine au modèle low cost afin de maintenir des coûts de production d’autant plus faibles que les producteurs d’IA chercheront à obtenir des prix plus bas. Détenant la relation avec le consommateur final, ils pourront aisément mettre en concurrence les différents médias.

Un nouveau modèle ?

Être un des fournisseurs des producteurs d’IA ne pouvant suffire à garantir la pérennité des médias à long terme, repenser la proposition de valeur des médias est donc essentiel. Si le cœur de celle-ci doit rester la fourniture d’une information fiable et/ou d’une expérience de divertissement riche et unique, les médias cherchent depuis plusieurs années à enrichir cette proposition de valeur par des diversifications d’activités, qui n’ont pas abouti pour le moment à des offres distinctes à même d’assurer le développement et la pérennité des médias.

Le développement des agents d’IA crée de nouvelles expériences pour les utilisateurs. Davantage conversationnelles, elles nécessitent d’adapter l’offre proposée. Autrement dit, les médias devront franchir le pas de l’utilisation de l’IA dans l’interaction avec les audiences.

Cette véritable mutation devrait être l’occasion de repenser l’offre en termes de services. La transformation numérique est la généralisation d’une tendance plus vaste de transformation des produits en services, dont les médias se sont tenus éloignés jusqu’à aujourd’hui. Ce mouvement déplace le cœur de la création de valeur de l’échange vers l’usage. La valeur n’est plus tant dans la transaction et le transfert vers le client d’un produit (le journal, le film, l’article, etc.) que dans l’usage que le client en fera. Dans l’espace numérique, cet usage peut être approché, géré, développé grâce aux données produites par les dispositifs qui soutiennent ses services.

Le « New York Times », exemplaire ?

Le cas du New York Times illustre bien cette logique servicielle. Après avoir acquis plusieurs acteurs (WireCutter, 2016, The Athletic, Wordle 2022), le New York Times a cessé de promouvoir l’offre dite « news-only » dans ses campagnes marketing et pousse systématiquement l’accès via l’offre groupée News + Games + Cooking + Wirecutter + The Athletic + Audio.

En 2025, la refonte de l’application mobile fait de l’offre groupée la porte d’entrée unique d’un ensemble Read-Play-Swipe où l’on accède indifféremment aux articles, aux rubriques jeux, cuisine et audio. Chaque verticale proposée est conçue autour d’usages concrets : s’informer, se détendre, préparer à manger, choisir un produit, suivre son club, remplir un temps mort.

Cette offre multiservice repose sur plusieurs tâches de la vie quotidienne. La logique n’est plus seulement « le journal du jour », mais une disponibilité permanente de services d’actualités : push personnalisés, dossiers, explications pédagogiques (explainers, chronologies), alertes thématiques. L’abonné à l’offre groupée est en relation quasi permanente avec la marque via des usages variés tout au long de la journée, ce qui augmente son engagement et facilite la rétention des clients.

Dans cette logique de servicisation, le New York Times vend de moins en moins un produit (un PDF, un numéro) et de plus en plus un flux continu d’aides pour comprendre le monde, accessible partout, synchronisé entre web, app et audio. Les jeux servent de porte d’entrée vers l’offre groupée. Les nouveaux abonnés arrivant par ce canal sont ensuite orientés vers les autres services. Les jeux fonctionnent comme un service de fidélisation. Quand l’actualité est déprimante, ils offrent un usage positif et stable, qui protège la relation d’abonnement. On est typiquement dans une logique de valeur d’usage. Le consommateur ne paie pas pour « avoir des grilles de mots croisés ou de sudoku », mais pour un moment quotidien de détente intellectuelle, ritualisé.

Nouveaux liens avec le client

NYT Cooking fonctionne comme une application de service culinaire, pour répondre quotidiennement à la question « Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » Là encore, la valeur n’est plus seulement informative (lire des recettes). Elle est aussi pratique en proposant des outils d’aides à la planification des repas, la gestion du temps, l’inspiration. Surtout, le service s’intègre dans la routine familiale. Le New York Times a même signé un partenariat avec le service de livraison de courses Instacart pour les abonnés du service NYT Cooking.

France Culture, 2025.

Wirecutter est, quant à lui, un service d’aide à la décision (choisir un aspirateur, un smartphone, un matelas), une sorte de « conseiller personnel » plutôt qu’une rubrique consommation classique. Pour le New York Times, c’est une source de revenus diversifiés (affiliation) et un moyen de couvrir une autre dimension de la vie quotidienne, complémentaire de l’information et du divertissement.

The Athletic est un service de suivi sportif, organisé par club, ligue, compétition, avec analyses et podcasts qui captent des abonnés dont le besoin est davantage de « suivre [s]on équipe/[s]on sport » que l’actualité générale. C’est un service pour passionnés. Désormais, le quotidien offre un ensemble de contenus, notifications, podcasts, analyses autour d’une communauté de fans.

Un actif insuffisamment inexploité : les archives

Ce cas de servicisation d’un média se décline pour d’autres, comme la presse locale. Des services centrés sur la ville, le territoire, sont envisageables y compris le suivi fin de la démocratie locale grâce aux données ouvertes.

La presse magazine peut dans la logique de Wirecutter du New York Times bâtir des services de coaching sur de nombreux sujets dont elle a l’expertise nécessaire. Cette logique servicielle permet aux médias d’être un moteur de réponses (answer engine) et de rivaliser grâce à leurs expertises avec des services d’IA.

Dans cette perspective, les actifs accumulés (archives) retrouvent de la valeur. Articulés avec les compétences journalistiques, elles constituent la base d’un avantage concurrentiel face aux IA conversationnels en fournissant des réponses fiables, documentées et articulées. Il n’en demeure pas moins que cette transformation profonde du modèle de média est une source de tensions au sein des médias et appelle à un véritable aggiornamento culturel.

Ne pas répéter les erreurs du passé nécessite de dépasser des logiques de stratégies individuelles qui ne garantissent pas la pérennité à long terme. À cet égard, les tentatives d’actions collectives, comme la mutualisation des inventaires publicitaires, la création d’un identifiant unique pour les médias à des fins publicitaires, les négociations avec les grandes plateformes numériques, montrent bien que les médias n’ont pas réussi jusqu’ici à se coaliser de façon efficace face aux enjeux communs.

La situation appelle à l’abandon de telles postures tant l’avenir apparaît sombre. Il est urgent de dépasser les antagonismes pour bâtir un espace numérique informationnel et faire émerger de nouveaux modèles d’affaires pérennes.


(1) The Conversation France est labellisé JTI depuis 2025 (ndlr).The Conversation

Henri Isaac, Maître de conférences en sciences de gestion, Université Paris Dauphine – PSL

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Marchés prédictifs en ligne : miser sur un résultat sportif… ou sur la guerre en Ukraine

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Par Léo-Paul Barthélémy, Université de Lorraine

Certains parient sur l’issue de tel ou tel événement sportif. D’autres sur l’évolution à court terme d’un indicateur économique largement suivi. D’autres encore – parfois les mêmes – engagent des sommes importantes sur des questions nettement plus discutables d’un point de vue moral, comme la prise d’une ville en Ukraine par l’armée russe. Les sites permettant ce type de paris sont en plein essor.


Un marché prédictif n’est pas tout à fait un site de paris. C’est un dispositif de spéculation collective dans lequel des participants achètent et vendent des contrats indexés sur la réalisation d’un événement futur précisément défini (« X aura lieu avant telle date », « Y gagnera l’élection », etc.). Le prix de ces contrats fluctue en fonction de l’offre et de la demande : plus un événement est jugé probable par les participants, plus le contrat associé est recherché et plus son prix augmente.

À la date fixée – ou une fois l’événement tranché – le marché est résolu : si l’événement s’est bien produit, le contrat correspondant est payé à sa valeur maximale, tandis que les contrats perdants deviennent sans valeur. Les gains ou pertes des participants dépendent donc du prix auquel ils ont acheté ou vendu ces contrats avant la résolution.

Parce qu’ils incitent ceux qui disposent de bribes d’informations utiles à investir, et agrègent donc le savoir d’un maximum d’acteurs sur un événement, ces marchés se révèlent souvent étonnamment précis. Aux États-Unis, des marchés de paris très organisés consacrés à l’issue de l’élection présidentielle ont existé de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, notamment à New York. Paul W. Rhode et Koleman S. Strumpf ont montré que ces marchés ont fait preuve d’une précision remarquable, à une époque pourtant dépourvue de sondages scientifiques. Dans quinze élections présidentielles entre 1884 et 1940, le candidat favori un mois avant le scrutin a presque toujours remporté l’élection, avec une seule véritable exception.

Les versions décentralisées, comme Polymarket et Kalshi, ajoutent un avantage, selon leurs promoteurs : elles fonctionnent sans intermédiaire central, reposent sur la blockchain et permettent des échanges mondialisés, en résistant aux réglementations nationales (ces sites sont par exemple interdits en France). Mais cette décentralisation a un revers fondamental : le système ne peut pas, à lui seul, savoir ce qui se passe dans le monde réel. Il doit donc s’appuyer sur des oracles, c’est-à-dire des sources externes (médias, bases de données, experts, indicateurs publics) chargées de confirmer si un événement s’est effectivement produit. Lorsque la réalité est ambiguë, ces oracles peuvent être contestés. D’où la nécessité de mécanismes d’arbitrage humains, censés trancher les litiges : votes communautaires, comités de résolution ou décisions manuelles. Ces moments, où l’interprétation humaine reprend le dessus, constituent précisément le point de fragilité des marchés prédictifs décentralisés, car ils ouvrent la porte aux erreurs, aux biais… et parfois aux manipulations.

Entre vulnérabilités et défis informationnels : parier sur la guerre en Ukraine

Ces marchés de prédiction en ligne, en pleine croissance depuis plusieurs années, donnent à leurs utilisateurs la possibilité d’ouvrir des paris sur n’importe quel thème, y compris sur les sujets géopolitiques les plus sensibles.

Dernièrement, on constate l’existence de très nombreux paris portant sur la guerre en Ukraine, particulièrement documentée et suivie, et donc propice à une multiplicité de paris variés : pertes territoriales, échéances de cessez-le-feu, escalade nucléaire ou rencontres entre dirigeants sont au cœur des questions les plus convoitées. Derrière chaque prévision publiée se joue le sort de milliers de personnes dans la vraie vie. Mais pour les joueurs, les drames vécus par des individus concrets sur le terrain relèvent d’un simple jeu de spéculation. Certains de ces paris brassent des dizaines de millions de dollars.

Polymarket, premier site de marché prédictifs en termes de mises, a été fondé en 2020 par Shayne Coplan, brièvement devenu le plus jeune self-made milliardaire au monde. Simple d’accès, il permet aux internautes de parier en cryptomonnaies sur toutes sortes d’événements : rencontres politiques, compétitions sportives, actualités financières et culturelles. Cette pratique connaît un essor considérable, notamment depuis l’élection présidentielle américaine de 2024, au point que certains suggèrent que les prédictions étaient alors plus fiables que les sondages dans plusieurs États indécis.

Ce succès s’explique aussi par un environnement propice au développement des cryptomonnaies, dont l’usage ne cesse de croître depuis quelques années.

Capture d’écran du site Polymarket montrant la variété des thèmes sur lesquels les parieurs sont invités à parier. Fourni par l'auteur

Plusieurs prédictions sur la guerre en Ukraine ont été fébrilement relayées durant la première moitié de 2025. Le premier exemple est celui de l’accord minier qui devait être signé par Donald Trump sur l’Ukraine au mois de mars. Malgré l’absence d’un tel accord, la plate-forme a été manipulée par une « baleine crypto » (quelqu’un qui détient une quantité massive d’une cryptomonnaie) qui a pu faire pencher la décision en sa faveur, avec en prime un remboursement impossible pour les parieurs lésés. À ce titre, Polymarket a répondu aux demandes des utilisateurs en précisant que le marché avait été résolu conformément au protocole.

Le second exemple porte sur la tenue du président ukrainien : il était question de parier sur le fait que Volodymyr Zelensky porterait un costume avant juillet 2025. Ce qui semble en apparence assez simple à prouver s’est en réalité avéré extrêmement compliqué, le critère de résolution et de validation du pari ayant été mal défini sur le site.

Derek Guy, spécialiste influent de la mode masculine, a indiqué que « la question était mal formulée » puisque la définition d’un costume peut varier, selon l’aspect technique du vêtement ou de l’attente sociale qu’on lui attribue. Alors que plus de 240 millions de dollars ont été échangés sur ce pari, le débat continue dans les commentaires, plusieurs mois après sa clôture. Courant novembre 2025, on dénombrait près de 100 paris possibles sur divers aspects relatifs à la guerre en Ukraine.

Un autre débat a émergé de la carte interactive Polyglobe, fondée par Le Pentagon Pizza Watch (PPW), un tracker qui surveille l’activité des restaurants autour de bâtiments gouvernementaux américains, en vue d’anticiper des actions stratégiques et militaires importantes. La visualisation des paris Polymarket sur une carte interactive est complétée par des données en sources ouvertes (OSINT), comme des tweets.

Capture d’écran d’une carte de Polyglobe (17/12/2025) représentant la ligne de front dans l’est de l’Ukraine. Fourni par l'auteur

Il s’agissait pour les parieurs de prédire si l’armée russe allait réussir à capturer la ville de Myrhorod d’ici le 15 novembre. Les pronostics se basaient sur une carte du think tank Institute for the Study of War (ISW). Juste avant la clôture du pari, cette carte a indiqué une avancée russe à l’intérieur de la ville. La zone est apparue en rouge, donc aux mains de la Russie ; les parieurs ont été payés ; puis la carte a été corrigée peu de temps après. L’ISW a confirmé par la suite que la modification n’avait pas été approuvée en interne, ajoutant un système d’annotation tout en dénonçant l’utilisation de ses cartes par des spéculateurs.

Polyglobe a rapidement choisi de changer d’outil cartographique, et de passer désormais cette fois-ci par la carte interactive et collaborative de DeepStateMap.Live, qui affiche l’évolution quotidienne de la ligne de front en Ukraine. Les représentants de ce dernier site ont à leur tour dénoncé le réemploi non souhaité de leurs données à des fins de spéculation, PPW finissant par s’excuser et par retirer la carte. Ces changements et rétractations rapides illustrent bien la zone grise réglementaire dans laquelle évoluent ces nouveaux outils spéculatifs.

Capture d’écran d’une carte de DeepStateMap.Live (17/12/2025) représentant la ligne de front dans l’est de l’Ukraine. Fourni par l'auteur

Une culture du jeu qui varie, une technologie qui s’en affranchit

La question morale est inévitable : comment est-il possible de parier sur la guerre, de surcroît dans un contexte où les combats s’intensifient et où les civils ukrainiens sont attaqués quotidiennement ?

Une première piste de réflexion est peut-être celle de la culture du jeu, qui varie considérablement d’un pays à un autre. Dans celle anglo-saxonne, dont est issu le fondateur de Polymarket, il n’existe aucun tabou en ce qui concerne les paris. Au Royaume-Uni, c’est même un « sport national », où il est possible, par exemple, de spéculer sur divers détails de la vie de la famille royale.

Cette conception de la prédiction est très différente de celle que nous avons en France, où l’Autorité nationale des jeux (ANJ) régule, entre autres, les sports sur lesquels il est possible de miser. Au niveau de l’Union européenne, il existe des socles juridiques communs et des initiatives de régulation, mais chaque membre fixe ses propres règles. Celles-ci sont d’autant plus disparates qu’elles sont désormais contournables par la décentralisation offerte par la blockchain, laquelle permet de se passer d’intermédiaires financiers soumis aux réglementations nationales. Le recours aux cryptomonnaies permet ainsi à ces plates-formes de contourner les interdictions bancaires, y compris dans les pays où Polymarket est interdit, comme en France, indépendamment des outils de contournement géographique tels que les VPN.

Au-delà des contraintes juridiques et des offres des bookmakers, ce sont aussi nos valeurs qui influencent nos limites philosophiques de ce qui est acceptable. Rappelons que les spéculations sur l’issue des conflits ne datent pas d’aujourd’hui. Entre autres exemples, en 1691, bien longtemps avant notre ère numérique, des paris avaient été pris en Angleterre sur l’issue de la bataille de Limerick en Irlande, qui opposa les partisans de Jacques II à ceux de Guillaume d’Orange.

Quelles limites pour le marché de la prédiction ?

Indéniablement, ces paris qui relèvent de vie et de mort, de guerre et de paix et d’enjeux géopolitiques lourds, posent des questions morales, mais ils nous interrogent aussi quant à toutes ces données du front rapidement diffusées et réinterprétées. Il est également établi que les jeux de hasard favorisent des problèmes psychologiques et émotionnels, sans occulter leur aspect addictif. Une étude de 2023 pointait les biais structurels qu’ils posent, notamment avec le phénomène de paris irrationnels.

Ce marché nous questionne aussi sur la vérification de l’information : les paris prédisent-ils seulement le cours des événements ou ont-ils un impact sur ces derniers ? Qui est légitime pour définir les contours d’un critère de résolution d’une issue ? La manipulation cartographique évoquée précédemment aurait pu poser des soucis de désinformation conséquents, surtout à un moment crucial de la guerre où chaque kilomètre carré capturé par des soldats est commenté en temps réel dans la presse.

L’instrumentalisation de ces données pour la spéculation menace l’intégrité de notre connaissance de la guerre, en mettant une pression supplémentaire sur les analystes qui traitent déjà de grands volumes d’informations, tout en sapant l’image des cartes militaires en ligne. Ceci est d’autant plus dangereux que des paris similaires existent sur à peu près tous les autres théâtres militaires en cours dans le monde.

Enfin, ces exemples nous rappellent les limites de ces plates-formes décentralisées qui font fi de toutes barrières éthiques et techniques. Miser sur le dresscode d’un président n’a évidemment pas la même signification morale que spéculer sur la capture d’un village de l’oblast de Donetsk. Est-il acceptable de parier sur la sécurité de civils et de mettre cela au même niveau que le résultat d’un match de football ? Il est sans doute temps de fixer une limite, a minima celle de l’empathie, pour éviter que la guerre ne soit reléguée à un divertissement, ce qu’elle n’est certainement pas.The Conversation

Léo-Paul Barthélémy, Doctorant en sciences de l'information et de la communication, CREM, Université de Lorraine, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.