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Qu’est‑ce que l’« IA agentique » ? Comprendre son histoire pour dépasser l’effet de mode

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Par Maxime Morge, Université Claude Bernard Lyon 1

Réserver un voyage en comparant des centaines d’offres, rédiger un rapport à partir de plusieurs documents, analyser des données médicales ou corriger automatiquement un programme informatique : ces tâches exigent de la réflexion, de la méthode et des compétences variées. L’« IA agentique » promet désormais de les accomplir de manière autonome, en orchestrant les opérations nécessaires, en utilisant des outils et en corrigeant ses propres erreurs… Toutefois, l’IA agentique actuelle ne recouvre pas encore toute la richesse du concept d’« agent autonome » tel qu’il a été élaboré dans les décennies précédentes.


Le cabinet Gartner a présenté 2026 comme l’année des « agents IA ». Ces systèmes dépassent la simple amélioration des assistants conversationnels. Les agents IA d’OpenClaw sont d’ores et déjà capables de dialoguer entre eux et d’exécuter des tâches complexes avec une supervision humaine limitée. Pour les entreprises, que ce soit dans l’industrie, l’administration ou la santé, la promesse est celle d’une automatisation plus souple qu’avec les logiciels traditionnels, capable de s’adapter à des situations variées plutôt que d’appliquer des règles prédéfinies.

Pourtant, derrière l’apparente nouveauté se cache une histoire plus ancienne. L’IA agentique s’inscrit dans la continuité de plusieurs décennies de recherche sur les agents autonomes et les systèmes multi-agents. Ce qui change aujourd’hui, ce sont les outils, notamment les grands modèles de langage et leur capacité à interagir plus naturellement avec les humains.

De la génération de texte à l’action

Les modèles conversationnels, comme ChatGPT, Gemini ou Claude, impressionnent par leur aptitude à résumer ou à rédiger des textes complexes. Pris isolément, ils restent toutefois essentiellement réactifs : ils produisent une réponse en fonction d’une requête. Un agent autonome va plus loin. Il peut analyser une demande, planifier une séquence d’opérations, utiliser des outils externes (moteur de recherche, base de données, logiciel), évaluer le résultat obtenu et ajuster sa stratégie si nécessaire.

Là où un modèle de langue se limite à écrire un programme informatique, un agent peut l’exécuter dans un environnement sécurisé, observer les erreurs éventuelles, corriger le code, puis le tester à nouveau. En somme, les agents IA ne font pas que parler, ils agissent.

Le passage de la génération de texte à l’action transforme la nature même du logiciel. Alors qu’un programme suit des instructions précisément définies à l’avance, un agent autonome peut, lui, adapter dynamiquement ses décisions en fonction du contexte, des résultats obtenus et des objectifs fixés. Il ne remplace pas nécessairement l’humain, mais modifie la répartition des tâches entre supervision et exécution.

Promesses et risques

Cette évolution ouvre des perspectives considérables. Dans les organisations, des agents peuvent automatiser des processus métiers laborieux. Dans l’industrie, ils peuvent coordonner des systèmes logiciels complexes. Dans le domaine médical, ils peuvent analyser des dossiers, rechercher des publications pertinentes et proposer des synthèses pour assister les médecins. Mais ces promesses s’accompagnent de risques.

En effet, les modèles actuels peuvent produire des informations inexactes, les fameuses hallucinations, et sont susceptibles de reproduire des biais présents dans leurs données d’entraînement. Si les agents sont cantonnés à un rôle d’assistant, ces limites sont déjà problématiques ; elles deviennent critiques lorsqu’elles concernent des systèmes capables d’agir sur des infrastructures techniques, notamment en exécutant des commandes système, en manipulant des fichiers ou en envoyant des requêtes réseau.

La question des agents d’IA n’est donc pas seulement technique : elle est aussi juridique, économique et sociétale. Elle touche à la transformation du travail qualifié et à la gouvernance des systèmes informatiques.

Une filiation historique

L’idée d’un agent autonome n’est pas née avec les modèles de langue. Elle remonte aux origines mêmes de l’intelligence artificielle. En 1956, lors de la conférence fondatrice de Dartmouth (au nord-est des États-Unis), l’un de ses organisateurs, Marvin Minsky, définissait déjà l’IA comme la conception de programmes capables d’accomplir des tâches mobilisant des capacités dites intelligentes telles que comprendre, apprendre, raisonner ou décider.

À partir des années 1980, la notion d’« agent intelligent » devient centrale. Un « agent » est alors défini comme un programme capable de percevoir son environnement, de prendre des décisions et d’agir pour atteindre des objectifs. Très tôt, les chercheurs développent le champ des systèmes multi-agents : des ensembles organisés de programmes autonomes qui interagissent dans un même environnement numérique. L’objectif est de comprendre comment ces entités peuvent se coordonner, coopérer ou entrer en compétition afin de résoudre des problèmes complexes.

Plusieurs travaux emblématiques illustrent concrètement cette approche. Le système HEARSAY-II repose sur un modèle de « tableau noir ». Plusieurs modules spécialisés pour la reconnaissance, l’analyse et l’interprétation du langage contribuent à la compréhension de la parole en partageant leurs hypothèses dans un espace commun structuré. Le Contract Net Protocol propose un mécanisme inspiré des appels d’offres : pour réaliser une tâche, un agent émet un appel à proposition, d’autres agents proposent leurs services, et les plus compétents se voient attribuer le contrat. Autrement dit la coordination entre agents est au cœur de l’IA depuis plusieurs décennies.

Un réservoir d’idées encore sous-exploité

Mais si l’idée d’agent n’est pas nouvelle, l’« IA agentique » s’impose aujourd’hui auprès des non-spécialistes en raison du rôle central joué par les grands modèles de langue. Bien que dénués de compréhension causale et de compréhension du monde physique, ceux-ci fournissent aux agents une capacité linguistique et une forme de « sens commun » statistique qui facilitent l’interaction avec les humains et l’interprétation d’instructions complexes en langage naturel.

Toutefois, l’IA agentique actuelle ne recouvre pas encore toute la richesse du concept d’agent autonome tel qu’il a été élaboré dans les décennies précédentes. Dans la pratique, elle repose encore le plus souvent sur une séquence d’actions où chaque étape est prévue et ordonnée à l’avance. Les travaux menés depuis les années 1990 sur les systèmes multi-agents qui portent sur la coopération, la négociation, l’allocation de tâches et l’adaptation collective offrent un réservoir d’idées encore largement sous-exploitées.

L’intégration de ces mécanismes avec les capacités des grands modèles ouvre pour demain des perspectives nouvelles : des agents capables non seulement d’exécuter un plan mais de s’organiser collectivement, de se spécialiser et de s’adapter à des environnements complexes.

L’IA agentique constitue ainsi une nouvelle étape plutôt qu’une rupture. Elle associe l’héritage théorique des systèmes multi-agents à la puissance récente des modèles génératifs. Comprendre cette filiation historique permet de dépasser l’effet de mode. L’IA agentique représente une tentative de transformer des modèles prédictifs en systèmes capables d’agir, de planifier et, peut-être demain, de s’organiser collectivement dans des environnements complexes.The Conversation

Maxime Morge, Professeur d'Informatique, Université Claude Bernard Lyon 1

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Sanctuary on the Moon : une capsule d’humanité envoyée sur la Lune


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Alors que la mission Artemis relance les ambitions lunaires, le projet Sanctuary on the Moon prévoit d’y déposer, d’ici 2030, une archive composée de disques de saphir, destinée à conserver les traces scientifiques, biologiques et culturelles de l’humanité sur le temps long.

Le retour annoncé des missions lunaires habitées avec Artemis – dont la seconde doit être lancée la semaine prochaine par la NASA – ne se limite pas à l’exploration. Il ouvre aussi un champ d’initiatives où la Lune devient aussi un espace de conservation. Le projet « Sanctuary on the Moon » (sanctuaire sur la Lune) s’inscrit dans cette dynamique avec l’ambition de déposer sur la surface lunaire une archive matérielle de l’humanité.

À l’horizon 2030, une capsule devrait ainsi être acheminée vers la Lune. Elle contiendra 24 disques de saphir gravés au laser, représentant plus de 100 milliards de pixels d’information. Chaque disque, d’un diamètre de 100 mm et d’une épaisseur de 1 mm, est conçu dans un matériau dont la dureté atteint 9 sur l’échelle de Mohs. Ce choix vise à garantir la résistance aux conditions extrêmes de la surface lunaire et la stabilité des données dans le temps. Les informations sont micro-gravées sans codage numérique, rendant leur lecture possible sans dépendance technologique.

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Les disques sont organisés selon plusieurs thématiques, de la matière et des atomes à l’espace et à l’univers, de l’eau et de la biologie au temps et à la société. Le génome humain y occupe une place centrale, réparti sur plusieurs supports. L’ensemble doit être intégré dans un container en aluminium sécurisé, destiné à être fixé à un atterrisseur lunaire fourni par la NASA.

Le projet se déploie en trois phases. « What We Are » (qui nous sommes) est consacré au génome humain. « What We Know » (ce que nous savons) rassemble les connaissances scientifiques fondamentales de l’humanité. Le troisième volet, « What We Make » (ce que nous faisons), se concentre sur les productions artistiques et culturelles. Il s’accompagne du concours « Les Enfants de la planète Terre », mené avec la Commission nationale française pour l’UNESCO, invitant des élèves à proposer des créations destinées à être gravées sur les disques.

Deux ambassadeurs de renom

Le projet est soutenu par deux ambassadeurs : Jean-François Clervoy, astronaute ayant participé à trois missions spatiales à bord des navettes Atlantis et Discovery, et Allan Petre, ingénieur aérospatial et doctorant. « Sanctuary On The Moon incarne la capacité de notre humanité à se projeter bien au-delà de sa propre existence. Un témoignage de notre volonté de transmettre l’essentiel, même lorsque nous ne serons plus là », assure Jean-François Clervoy tandis qu’Allan Petre voit dans la capsule « pas une machine, mais bien une mémoire ».

À l’origine du projet, son fondateur, Benoît Faiveley, explique s’être inspiré de l’ouvrage « Murmurs of Earth : The Voyager Interstellar Record », consacré au Golden Record des sondes Voyager. Cette filiation inscrit ainsi Sanctuary dans une histoire plus ancienne. Dès les années 1970, en effet, les sondes Pioneer embarquaient des plaques destinées à situer l’humanité dans l’espace. En 1977, Voyager 1 et 2 emportaient un disque en cuivre plaqué or réunissant sons, images et messages en 55 langues. Plus récemment, les missions Lucy et Europa Clipper ont intégré des plaques associant contenus scientifiques et culturels. Pour Europa Clipper, le disque en tantale présente des gravures d’ondes sonores traduisant le mot « eau » prononcé dans 103 langues différentes

« Sanctuary on the Moon » prolonge ainsi cette histoire en la déplaçant vers la Lune, un environnement stable à l’échelle des temps longs. Cette trace matérielle silencieuse de l’humanité posée dans la poussière lunaire, sera une réponse anticipée à une question encore sans destinataire.

Guerre des drones : la révolution low cost qui défie la puissance américaine

 

Lancement, en décembre dernier, depuis la frégate USS Santa Barbara d’un drone LUCAS (Low-cost Unmanned Combat Attack System – Système d’attaque de combat sans pilote à faible coût), la version américaine issue de la rétro-ingénierie du drone d’attaque à usage unique iranien Shahed. Les États-Unis tentent de combler leur retard en matière de drones de combat. Cpl. Kayla Mc Guire
Par Elizabeth Sheppard Sellam, Université de Tours

Les États-Unis, pionniers de la guerre des drones, voient leur avance remise en cause par l’essor de drones bon marché et produits en masse. La « guerre de saturation » en cours en Iran change les rapports de force : le nombre et l’adaptabilité deviennent aussi importants que la possession de systèmes technologiques très avancés et très coûteux. Washington accuse un retard stratégique plus que technologique et peine à adapter son modèle militaire.


Les États-Unis ont longtemps incarné la pointe de la guerre des drones. Dès les années 2000, avec les Predator puis les Reaper, Washington met en place une doctrine reposant sur la surveillance permanente et la frappe ciblée à distance, notamment en Afghanistan, au Pakistan ou en Irak. Ces opérations ont suscité d’intenses débats sur leur légalité, leur efficacité et leurs conséquences politiques. L’approche reposait sur une promesse centrale : frapper à distance avec précision tout en limitant l’exposition des forces américaines.

Les conflits récents, en Ukraine comme au Moyen-Orient, marquent un changement de paradigme. Cette avance historique ne protège plus Washington. Une nouvelle génération de menaces s’impose, plus simple, plus accessible et surtout beaucoup moins coûteuse. Des drones iraniens de type Shahed, utilisés massivement par la Russie, aux drones navals improvisés en mer Noire, en passant par les drones FPV (pour « First Person View », vue à la première personne), aussi appelés drones kamikazes, transformés en armes de précision à bas coût, la guerre des drones s’est démocratisée, au point de fragiliser les fondements mêmes de la supériorité américaine.

La fin d’un modèle technologique

La guerre des drones n’est plus seulement une guerre de précision, mais une guerre de saturation. Des drones produits en série, parfois rudimentaires, submergent désormais des systèmes sophistiqués en jouant sur le nombre, la répétition et la saturation des défenses, comme on l’a vu en Ukraine avec les Shahed utilisés par la Russie, mais aussi au Moyen-Orient, où ces mêmes systèmes, employés directement par l’Iran ou via ses proxies, ont visé Israël ou des infrastructures dans le Golfe.

Le coût de l’attaque s’est effondré. Un drone de type Shahed est estimé entre 20 000 et 50 000 dollars (entre 17 000 et 43 000 euros), tandis que certains drones FPV ne coûtent que quelques centaines d’euros. À l’inverse, le coût de la défense reste extrêmement élevé. Intercepter ces menaces mobilise des systèmes avancés comme les batteries Patriot, dont chaque missile peut coûter entre 3 et 5 millions de dollars (entre 2,5 et 4,3 millions d’euros), ou des avions de chasse dont chaque heure de vol se chiffre en dizaines de milliers de dollars. Détruire un drone à quelques dizaines de milliers de dollars avec un missile coûtant plusieurs millions pose, à terme, un problème de soutenabilité.

Les technologies de pointe incarnent toujours une supériorité réelle, mais elles reposent sur des coûts d’engagement sans commune mesure avec ceux des drones qu’elles doivent contrer. La puissance militaire ne repose plus seulement sur la supériorité qualitative. Elle dépend désormais de la capacité à produire, déployer et remplacer rapidement des systèmes nombreux, peu coûteux et adaptables.

Ce glissement remet en cause un modèle budgétaire. Malgré un budget de défense de plus de 1 100 milliards de dollars (950 milliards d’euros) aux États-Unis, et une demande récente liée à la guerre en Iran qui devrait l’augmenter de 200 milliards supplémentaires, la logique d’accumulation de capacités sophistiquées se heurte à une réalité nouvelle. Dans certains contextes, la quantité, la résilience et la capacité d’adaptation priment sur la sophistication. Cette logique a longtemps été pertinente face à des adversaires étatiques ou dans le cadre de conflits conventionnels. Elle l’est beaucoup moins face à des menaces diffuses, mobiles et peu coûteuses.

Cette évolution concerne aussi les rythmes de production et d’adaptation : là où les systèmes traditionnels nécessitent des années de développement, les drones peuvent être conçus, modifiés et déployés en quelques semaines. Elle est particulièrement visible dans des espaces stratégiques comme le Golfe, y compris face à des acteurs non étatiques ou hybrides. Depuis la « guerre des tankers » des années 1980, le contrôle du détroit d’Ormuz reposait sur la présence navale et la dissuasion. La généralisation des drones, aériens comme navals, bouleverse cet équilibre. Ils permettent de menacer à moindre coût des infrastructures critiques, des navires ou des points de passage stratégiques.

Une guerre asymétrique, diffuse et transnationale

Ce changement profite aussi à des acteurs non étatiques. Des groupes soutenus par l’Iran – du Hezbollah aux Houthis – ont progressivement intégré ces technologies. Ils les utilisent contre des cibles israéliennes, contre les pays voisins ou contre des intérêts occidentaux dans la région. L’accès à des drones bon marché leur permet de contourner les asymétries militaires classiques et de projeter une menace crédible à distance.

En Irak notamment, les bases et représentations diplomatiques occidentales sont devenues des cibles récurrentes. L’ambassade des États-Unis à Bagdad, pourtant située dans la Zone verte et protégée par plusieurs couches de défense anti-aérienne, fait l’objet d’attaques régulières. Ce basculement se traduit par des pertes humaines concrètes. Le 1er mars 2026, six soldats américains ont été tués lors d’une attaque de drone contre un centre opérationnel au Koweït. Quelques jours plus tard, l’adjudant-chef français Arnaud Frion était à son tour tué lors d’une frappe similaire en Irak. Ces attaques révèlent une réalité nouvelle. La menace est diffuse, persistante et adaptable. Elle s’inscrit dans des stratégies de harcèlement à bas coût, qui jouent à la fois sur la saturation et sur le déni plausible.

L’Ukraine a servi de laboratoire à ciel ouvert pour cette transformation. Depuis 2022, le champ de bataille ukrainien a vu l’essor de drones bon marché, notamment les FPV, utilisés massivement sur le front. Il a aussi vu l’usage massif de drones de type Shahed, conçus en Iran, employés par la Russie puis progressivement améliorés sur le terrain. Ces retours d’expérience ont ensuite été réinjectés vers l’Iran, notamment à travers des transferts de technologies, de données et de savoir-faire opérationnel. Cette interaction entre les théâtres de guerre est désormais centrale : ce qui est testé en Ukraine est réutilisé, adapté et amplifié ailleurs. À l’été 2025, des responsables ukrainiens ont proposé aux États-Unis leur expertise en matière de lutte anti-drones. D’abord écartée, cette offre revient aujourd’hui dans le débat, alors que Washington prend progressivement la mesure du basculement.

Le retard américain n’est pas technologique, mais structurel. Les États-Unis restent organisés autour de systèmes complexes, coûteux et produits en quantités limitées, issus de cycles de développement longs – qu’il s’agisse de plates-formes comme l’avion bombardier B-2 ou de munitions spécialisées comme la bombe lourde GBU-57. Leur réponse continue de s’inscrire dans une logique budgétaire, là où le basculement en cours exige une adaptation plus profonde des doctrines, des rythmes de production et des pratiques. Des initiatives émergent néanmoins. L’utilisation récente de drones à bas coût comme les LUCAS témoigne d’une tentative d’adaptation vers des systèmes plus simples, produits en série et plus proches des logiques observées en Ukraine. Mais ces évolutions restent encore ponctuelles et ne traduisent pas, à ce stade, une transformation stratégique d’ensemble.

Face à cette évolution, de nouvelles solutions émergent : brouillage, guerre électronique, systèmes à énergie dirigée. Israël s’appuie déjà sur l’Iron Dome, qui affiche des taux d’interception élevés, et intègre progressivement des systèmes laser comme l’Iron Beam, encore utilisés de manière limitée. Mais ces capacités reposent sur des architectures coûteuses et très intégrées, que peu d’États sont aujourd’hui capables de déployer à une telle échelle, face à une menace qui évolue rapidement, en volume comme en diversité.

La guerre des drones impose une logique différente. Produire vite, en masse, à bas coût, et accepter une forme d’attrition. La guerre redevient, en partie, une guerre d’usure. Cette évolution s’inscrit aussi dans une stratégie plus large, notamment du côté iranien. Face aux limites de ses capacités conventionnelles, Téhéran a investi dans une guerre asymétrique fondée sur la dispersion, les proxies et l’usage massif de drones. Sa capacité de nuisance repose désormais largement sur ces systèmes.

Un retard stratégique

Les États-Unis ne sont pas dépassés technologiquement, mais ils sont stratégiquement en retard. Ils continuent de répondre à une guerre de masse par des solutions de précision, et à une logique de coût par une logique d’investissement.

Ce décalage tient aussi à une forme d’aveuglement stratégique. Convaincus de la supériorité de leur modèle, ils peinent à intégrer pleinement les transformations en cours, comme l’a illustré leur réticence initiale à tirer les leçons de l’expérience ukrainienne. À bien des égards, cette situation rappelle les difficultés rencontrées face à des formes de guerre asymétrique.

La guerre des drones inverse ces équilibres. Elle récompense moins la sophistication que la capacité à produire, saturer et s’adapter. Ce n’est pas la fin de la puissance américaine. C’est la fin du modèle sur lequel elle reposait.The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Lutte contre le piratage : l’Arcom durcit sa stratégie face à l’essor de l’IPTV et des réseaux contournant la régulation

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Dans son rapport 2025, l’Arcom dresse le bilan d’une stratégie globalement efficace contre le piratage des contenus audiovisuels, marquée par une baisse significative des usages illicites. Mais derrière ces résultats, le phénomène se reconfigure autour d’acteurs plus complexes, notamment l’IPTV, obligeant le régulateur à adapter en profondeur ses outils.

Le reflux du piratage numérique se confirme, mais il ne signe pas sa disparition. Tel est l’enseignement du dernier rapport de l’Arcom sur la lutte contre le piratage des contenus culturels et sportifs. Le gendarme de l’audiovisuel note que 7,7 millions d’internautes français consomment encore des contenus illicites mais cela correspond à une baisse de 34 % depuis 2021. Une tendance nette, portée par la progression parallèle de l’offre légale et par l’intensification des dispositifs de lutte contre le piratage.

Le piratage sportif en forte baisse

Le streaming et le téléchargement concentrent toujours l’essentiel des usages frauduleux, à hauteur de 79 %. Mais c’est surtout du côté du sport en direct que le recul est le plus spectaculaire : – 70 % en quatre ans. Une évolution que le régulateur attribue à l’efficacité accrue des blocages en temps réel et à une stratégie judiciaire plus offensive.

Dans ce paysage en recomposition, l’IPTV (TV par internet) apparaît comme un point de résistance. Stable, malgré les efforts engagés, ce mode de diffusion illégal illustre un déplacement du piratage vers des solutions plus techniques, plus structurées et plus difficiles à neutraliser, selon l’Arcom. Loin des sites de streaming classiques, ces offres reposent sur des infrastructures distribuées, souvent adossées à des services tiers comme les VPN ou des DNS alternatifs.

80 000 premiers avertissements envoyés en 2025

Face à cette mutation, la réponse graduée conserve néanmoins un rôle central. En 2025, près de 80 000 premiers avertissements ont ainsi été envoyés, suivis de plus de 16 000 seconds avertissements et de 1 338 transmissions judiciaires. Le dispositif conserve un effet dissuasif notable : 75 % des abonnés ne récidivent pas à chaque étape, et 57 % se tournent vers une offre légale après un signalement. Au total, 17 % des Français ont déjà été concernés.

L’action de l’Arcom s’est également durcie sur le terrain technique. Depuis 2022, plus de 19 000 noms de domaine ont été bloqués, dont près de 9 700 pour la seule année 2025. Le secteur sportif concentre une part croissante de ces mesures, avec un volume de blocages multiplié par huit et une hausse de 71 % sur la période.

Les infrastructures dans le viseur

Mais le tournant majeur réside ailleurs : dans l’élargissement du périmètre des acteurs ciblés. Désormais, les moteurs de recherche, certains fournisseurs de DNS et les services VPN — encore inégalement coopératifs — sont intégrés à la stratégie de régulation. Une évolution qui marque le passage d’une logique de sanction des contenus à une approche systémique des infrastructures.

Cette transformation s’accompagne d’ajustements juridiques. L’Arcom contribue à la mise en place de dispositifs de blocage en temps réel pour les contenus sportifs et prépare l’introduction du blocage IP à partir de 2026. Le cadre s’aligne également sur les décisions européennes récentes, traduisant une volonté de renforcer la rapidité des interventions.

En parallèle, le régulateur continue de soutenir l’offre légale, avec 512 services recensés et un portail dédié. Si son audience reste limitée — environ 2 100 visiteurs mensuels —, cette initiative participe d’une stratégie globale visant à réduire l’attractivité du piratage.

Faire de la pédagogie

Enfin, la dimension pédagogique n’est pas absente. Depuis 2018, 63 000 élèves ont été sensibilisés aux enjeux de la création et du droit d’auteur, dont 8 000 en 2025. Un investissement de long terme, destiné à agir sur les comportements plutôt que sur les seuls usages.

Le bilan dressé par l’Arcom est donc double. D’un côté, une baisse réelle et mesurable du piratage. De l’autre, une recomposition vers des formes plus sophistiquées, dominées par l’IPTV et des outils de contournement. Une évolution qui impose au régulateur de changer d’échelle, en ciblant non plus seulement les contenus, mais l’ensemble de l’écosystème technique qui les rend accessibles.

Interdire les smartphones au lycée, est‑ce une bonne stratégie pour protéger les adolescents ?

 

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Par Jean-François Cerisier, Université de Poitiers

Le projet d’interdire les smartphones au lycée et les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans s’inscrit dans une politique de restrictions engagée depuis 2017. Mais bannir les smartphones peut-il vraiment écarter les dangers auxquels sont confrontés les adolescents ? En quoi cette stratégie ne peut-elle se substituer à l’action éducative ?


Après le déploiement du dispositif « Portables en pause » dans tous les collèges en septembre 2025, le chef de l’État a annoncé lors de ses vœux à la nation, fin décembre, son projet d’interdire l’usage des smartphones au lycée ainsi que l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès la prochaine rentrée scolaire.

Cette initiative présidentielle s’inscrit dans la continuité d’une politique engagée depuis 2017, fondée sur des restrictions d’accès aux services numériques susceptibles de présenter des dangers pour les jeunes.

Cette stratégie, qui témoigne d’un véritable intérêt pour cette question au plus haut niveau de l’État, est fortement questionnée par les acteurs de terrain et les chercheurs. Quels en sont ses atouts et ses limites en termes de faisabilité et d’efficacité ?

Portables à l’école : une continuité politique d’interdictions

L’exposition des plus jeunes aux dangers des mésusages numériques est une préoccupation affichée de manière récurrente par le président de la République. L’interdiction de l’usage des portables à l’école primaire et au collège figurait déjà dans ses promesses de campagne présidentielle en 2017 et s’est concrétisée par une proposition de loi déposée par le gouvernement à l’Assemblée nationale dès le début de son premier quinquennat.

Adopté et intégré au Code de l’éducation, le texte législatif a été promulgué le 3 août 2018. Il repose sur une interdiction de principe de l’utilisation des smartphones à l’école et au collège, mais prévoit différentes exceptions, notamment pour des usages pédagogiques, sous réserve d’en inscrire la nature et les finalités dans le règlement intérieur de l’établissement. De fait, peu d’établissements se sont saisis de cette possibilité et la loi a été peu respectée, car difficile à faire appliquer.

Face aux inquiétudes relatives aux usages intensifs des réseaux sociaux et des intelligences artificielles génératives par les jeunes, Emmanuel Macron a repris l’initiative il y a deux ans. Le 16 janvier 2024, il a annoncé puis institué la commission dite « des écrans » dont les conclusions lui ont été remises le 30 avril 2024. De ce rapport, intitulé « Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu », l’exécutif n’a retenu qu’une seule mesure opérationnelle : l’interdiction stricte du smartphone au collège.

La « Pause numérique » au collège a alors fait l’objet d’une brève « expérimentation » fin 2024, à petite échelle, sans suivi scientifique ni publication de résultats ; les avis étaient mitigés quant à l’intérêt du dispositif. Celui-ci a pourtant été étendu à tous les collèges à la rentrée scolaire 2025 sous le nom de « Portable en pause », ce qui évite la confusion entre les enjeux de l’usage juvénile personnel des smartphones avec l’intérêt des usages pédagogiques des équipements et services numériques en classe.

Ce nouveau dispositif vient renforcer la loi de 2018. Il repose sur différentes stratégies de mise en œuvre possibles pour les chefs d’établissements : depuis la séquestration des smartphones dans des casiers spécifiques ou des pochettes scellées à l’entrée au collège au simple engagement des élèves à ne pas les utiliser. Bien qu’il n’existe pas d’études robustes à ce jour pour évaluer l’effectivité de cette disposition, différents témoignages soulignent les difficultés de son application.

Les coûts engagés peuvent être importants (acquisition des équipements de rétention, temps nécessaire au contrôle…). L’État, qui a décidé de la mesure, ne la finance pas, et la marge budgétaire des établissements est très limitée. Le report du financement des équipements vers les familles ou les collectivités territoriales n’est souvent pas possible. Nombre d’élèves contournent les mesures prises au moyen de différents stratagèmes. Certains recourent à d’anciens smartphones pour conserver l’usage des « vrais ». D’autres réalisent des incisions dans les pochettes permettant d’extraire les smartphones. Ainsi, les usages subsistent, hors de la vue des adultes (toilettes, recoins divers des établissements).

Différents témoignages d’enseignants et de chefs d’établissements ont pourtant été publiés qui accréditent, au contraire, l’effet positif de cette mesure, notamment sur le climat scolaire. La plupart d’entre eux rendent compte de l’inscription de la mesure d’interdiction dans un projet plus ambitieux d’éducation au numérique.

Au lycée, une interdiction des smartphones assouplie ?

Dans le prolongement de cette politique concernant les écoliers et les collégiens, et dans le contexte de la publication de plusieurs rapports alarmants dont celui de la commission d’enquête parlementaire « sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs » le 4 septembre 2025, le chef de l’État a de nouveau pris l’initiative avec l’annonce, lors de ses vœux du 31 décembre 2025, d’une nouvelle loi sur l’interdiction des smartphones au lycée et de l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Celle-ci a été votée le 29 janvier 2026 par l’Assemblée nationale en première lecture selon une procédure accélérée décidée par l’exécutif.

Le texte, voté avec une majorité très nette, modère les propositions du texte initial. S’agissant des réseaux sociaux, l’interdiction intégrale initialement annoncée a été assouplie. Seul l’usage des réseaux sociaux appartenant à une liste noire qui sera définie à partir d’un avis de l’Arcom sera interdit aux moins de 15 ans. Pour les autres, dont WhatApps, très utilisé pour la communication familiale, l’utilisation sera possible sous réserve d’une autorisation parentale avec l’élaboration d’un cadre explicite (durée, horaires et contenus).

« Faut-il interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? » (France Inter, novembre 2025).

L’utilisation des smartphones, quant à elle, sera interdite pendant les cours et dans les couloirs, mais le règlement intérieur de l’établissement pourra décider de zones et de conditions d’usage. Ainsi voté, le texte de la loi a été transmis pour examen au Sénat et le gouvernement a annoncé qu’il espérait que le processus législatif puisse aboutir à une entrée en vigueur dès la rentrée scolaire de septembre 2026.

Enjeux et réalités de l’interdiction

L’observation des usages réels que les jeunes font du numérique dessine un paysage contrasté et peu visible des adultes. Bien réels, les dangers auxquels ils s’exposent sont documentés : sédentarité excessive ; isolement social, captation de l’attention limitant ou excluant l’engagement dans des activités éducatives ou culturelles ; confrontation à la violence, à la pornographie, à la désinformation, à la propagande, à la manipulation, au harcèlement ; délégation à la machine d’activités pourtant nécessaires aux apprentissages, triche scolaire…

A contrario, les usages émancipateurs et formateurs du numérique restent assez peu connus et souvent minorés. Pourtant, des travaux de recherche montrent l’importance et l’intérêt des pratiques numériques informelles des jeunes. Utiles pour leur développement personnel comme pour leur réussite scolaire, elles s’appuient beaucoup sur l’utilisation de réseaux sociaux, mais pas uniquement. Elles sont diversifiées avec des activités de communication, mais aussi un grand intérêt pour la recherche d’informations, les activités créatives ou ludiques.

L’enjeu de l’action éducative consiste donc à prémunir les jeunes de certains dangers tout en leur permettant de se construire par l’expérience numérique. Pour ce faire, la voie choisie par l’État au cours de ces huit ans privilégie l’interdiction pour répondre à ses obligations de protection des mineurs. Si ce choix politique peut rassurer certains publics, il n’a pas fait la preuve de son efficacité à ce jour.

Les difficultés d’application de la loi de 2018 puis du dispositif « Portables en pause » n’ont pas fait disparaître les risques parfois excessifs pris par les collégiens. Le cyberharcèlement, pour ne prendre que cet exemple, continue de se développer comme le montrent les signalements collectés par le dispositif « Phare de lutte contre le harcèlement à l’école ».

En revanche, ce cadrage institutionnel interdit ou rend très difficile la scolarisation des smartphones, c’est-à-dire l’utilisation à caractère pédagogique, au moment où le budget de l’État et ceux des collectivités territoriales ne laissent guère espérer le renouvellement du matériel obsolète des établissements et l’équipement individuel des élèves. Les proviseurs ne cessent de le répéter, l’extension de ce régime d’interdiction aux lycéens, dont une partie est majeure, semble encore plus difficile à appliquer.

Penser autrement la protection des mineurs

Cette politique d’interdiction pourra-t-elle, à elle seule, régler l’ensemble des problèmes ? De facto, elle ne pourra pas se substituer à d’autres stratégies, faiblement ou insuffisamment activées à ce jour, et dont l’articulation est nécessaire à la fois pour la protection des mineurs et leur émancipation personnelle et citoyenne. Citons-en quatre, sans qu’il soit possible de les hiérarchiser.

La première est celle de la régulation de l’activité de grands acteurs du numérique (Gafam et BATX) : réguler davantage afin de ne pas reporter sur les jeunes la responsabilité qui incombe à ces entreprises. Mais comment réguler alors que la tendance mondiale actuelle est plutôt à la dérégulation, comme l’illustre l’affaiblissement des procédures de modération de la plupart des plateformes de réseaux sociaux ?

La deuxième stratégie consiste à renforcer l’éducation au numérique à l’école, dans une perspective de co-éducation avec les parents. Les activités d’éducation aux médias et à l’information (EMI) organisées en établissement, le plus souvent avec l’appui du CLEMI et de son réseau, y contribuent déjà, mais les moyens qu’y alloue l’État ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Par ailleurs, de la même façon que l’on n’apprend pas à nager depuis le bord du bassin, cette éducation au numérique ne saurait se concevoir sans que les jeunes aient une véritable expérience du numérique et de la citoyenneté numérique.

Le troisième levier est celui de l’offre. Interdire les réseaux sociaux invite à proposer des activités numériques alternatives, avec des formats et des contenus convaincants. C’est la question du soutien à l’édition jeunesse au format numérique qui est soulevée.

Enfin, la quatrième stratégie consiste à reconnaître la légitimité des pratiques numériques juvéniles, à les valoriser autant que possible et à éviter de projeter sur les jeunes des normes d’utilité, de qualité et de bienséance qui correspondent aux attentes des adultes.The Conversation

Jean-François Cerisier, Professeur de sciences de l'information et de la communication, Université de Poitiers

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Comment s’explique le succès des théories complotistes ?

 

terre plate

Par Pascal Lardellier, Université Bourgogne Europe

Le complotisme fait un étonnant retour dans l’actualité depuis plusieurs années, tout à la fois objet de débat public et catégorie d’accusation. Pas une polémique, pas une affaire dans l’actualité sans que l’assignation ne surgisse, comme explication du problème et ostracisme disqualifiant. Car le terme « complotiste » fonctionne comme une disqualification, qui exclut du champ de la parole légitime. Comment expliquer sa récurrence ?

Nous vous proposons aujourd’hui de lire un extrait de l’essai de Pascal Lardellier, le Nouvel Âge du complotisme. Post-vérité : quand le réel vacille (éditions de l’Aube, 2026).


Pendant une large partie du XXe siècle, l’hypothèse selon laquelle des groupes influents orientaient les destinées collectives ne relevait pas de la pensée marginale. Elle constituait au contraire une grille de lecture nourrie par l’observation de certaines structures de pouvoir. L’existence de cercles d’influence comme le Groupe Bilderberg, fondé en 1954, ou le Forum économique mondial de Davos, créé en 1971, a longtemps alimenté l’idée selon laquelle des élites transnationales se concertaient à l’abri des regards. Ces institutions fonctionnent entourées d’une certaine opacité, ce qui pouvait légitimer l’inquiétude citoyenne quant à leur rôle effectif dans l’orientation des politiques publiques.

De même, certaines organisations comme la franc-maçonnerie, par leur caractère initiatique et leur culture du secret ont historiquement suscité des interrogations sur leur influence politique et sociale. L’histoire politique française, notamment sous la IIIᵉ République, témoigne de l’imbrication entre appartenance maçonnique et exercice du pouvoir. Dans ce contexte, suspecter l’existence d’influences discrètes constituait une forme de vigilance politique. Mais vigilance ne signifie pas paranoïa. Entre s’interroger sur des réseaux d’influence et imaginer un complot mondial, il y a un fossé à ne pas franchir.

À cela s’ajoute une dimension antisémite récurrente qui transforme l’observation de réalités économiques en fantasme complotiste. La figure des Rothschild a ainsi été instrumentalisée pour alimenter le mythe d’une « finance juive mondiale » contrôlant les États. Ce glissement vers le fantasmatique illustre comment des schémas idéologiques antisémites préexistaient aux faits qu’ils prétendaient expliquer. L’antisémitisme n’est jamais une lecture de la réalité, c’est toujours une grille projective plaquée sur elle – ce qui est mis en scène dans le film Borat (2006) de Sacha Baron Cohen, un film « déjanté » édifiant pour comprendre les ressorts profonds des imaginaires antisémites.

Le fait est que l’évolution du capitalisme contemporain a validé certaines interrogations relatives à la concentration du pouvoir. Les travaux économiques ont documenté l’accroissement des inégalités et la constitution d’une « hyperclasse mondiale » disposant d’une influence considérable sur les orientations politiques. Le Monde diplomatique consacre de fréquents dossiers à ces institutions transnationales au pouvoir décisionnaire élargi, dont le FMI.

En France, la possession de la quasi-totalité des grands médias par une poignée de milliardaires ou de multimillionnaires – Vincent Bolloré, Xavier Niel, Patrick Drahi, Bernard Arnault, la famille Dassault et Mathieu Pigasse – interroge légitimement sur la pluralité de l’information. Et cette réalité tangible de la concentration médiatique nourrit un soupçon : si l’information est détenue par quelques-uns ayant des intérêts économiques et politiques convergents, comment garantir son objectivité ? Cette question n’est pas déraisonnable en soi.

Fantasme du complot orchestré

Le problème surgit lorsque ce constat factuel se transforme en la certitude d’une manipulation intentionnelle, glissant de la critique raisonnée vers le fantasme du complot orchestré. Entre dire « les médias appartiennent à des milliardaires » et affirmer « les médias mentent systématiquement sur ordre », il y a un pas que les complotistes franchissent allègrement.

L’avènement des réseaux sociaux a profondément reconfiguré la circulation de l’information et, avec elle, la diffusion des théories du complot. Les plateformes numériques, par leur modèle économique fondé sur la captation de l’attention, privilégient les contenus suscitant l’engagement émotionnel, parmi lesquels les récits complotistes occupent une place de choix.

Les algorithmes, en proposant des contenus similaires à ceux déjà consultés, créent des « bulles de filtres » qui enferment les utilisateurs dans des univers informationnels homogènes. Ces mécanismes algorithmiques amplifient des biais cognitifs bien documentés par la psychologie sociale : le biais de confirmation, qui nous conduit à privilégier les informations confortant nos croyances préexistantes, et le biais de conformité, qui nous pousse à aligner nos opinions sur celles de notre groupe d’appartenance. Les réseaux sociaux ne les créent pas, mais ils en démultiplient les effets en accélérant la circulation des rumeurs et en créant l’illusion d’un consensus autour d’interprétations marginales.

Les rumeurs et légendes urbaines, phénomènes anthropologiques anciens, trouvent dans cet environnement numérique un terrain propice à leur recyclage et à leur hybridation. Des narrations autrefois cantonnées à des cercles restreints accèdent désormais à une diffusion massive et peuvent se cristalliser en fake news, terme devenu omniprésent dans le débat public depuis une dizaine d’années. La pandémie de Covid-19 a constitué un moment paroxystique dans cette dynamique. L’incertitude scientifique initiale, inhérente à toute crise sanitaire émergente, a été interprétée par certains comme la preuve d’une dissimulation délibérée.

L’hypothèse controversée de l’origine du virus, notamment la théorie de l’accident de laboratoire à Wuhan initialement écartée puis partiellement réhabilitée dans le débat scientifique, a alimenté le soupçon d’un mensonge d’État. Précisons : que l’hypothèse ait été écartée prématurément par certains ne signifie pas qu’il y a eu complot, mais cela illustre comment l’absence de transparence et la gestion maladroite de l’incertitude scientifique nourrissent la défiance.

De même, l’affaire de l’étude frauduleuse sur l’hydroxychloroquine publiée dans The Lancet puis rétractée a semblé valider l’idée que les autorités scientifiques et sanitaires pouvaient manipuler les données. Ces épisodes, en dépit de leur résolution par les mécanismes habituels de la science (rétractation, débat contradictoire), ont durablement entamé la confiance d’une partie de la population. Ils ont également fourni un argumentaire à ceux qui dénonçaient une « vérité officielle » imposée contre l’évidence. Le sentiment diffus « qu’on nous cache des choses » s’est ainsi cristallisé, trouvant dans ces controverses scientifiques une apparente légitimation.

Le « fact-checking » comme nouvelle ligne de front

Face à cette prolifération des fausses informations, les médias traditionnels ont développé des cellules de fact-checking destinées à vérifier la véracité des énoncés circulant dans l’espace public. Ces dispositifs, inspirés notamment du modèle anglo-saxon, se sont multipliés en France avec des initiatives comme celles des Décodeurs du Monde, de Libération CheckNews, ou encore de l’Agence France Presse. Leur objectif affiché est de restaurer un rapport factuel à l’information en distinguant le vrai du faux par un travail méthodique de vérification. Cependant, cette entreprise de vérification s’est rapidement heurtée à une difficulté majeure : elle a été perçue par une partie du public comme une nouvelle forme de censure exercée par les élites médiatiques. Les nombreuses critiques exprimées à leur encontre sur les réseaux sociaux vont largement en ce sens. La figure du journaliste « vérificateur » s’est vue contestée dans son autorité même, accusée de servir les intérêts des puissants plutôt que la vérité. Cette contestation a trouvé une expression particulièrement virulente dans les milieux se revendiquant de la « réinformation », où le fact-checking est systématiquement interprété comme une tentative de contrôle de la pensée.

La création d’instances d’analyse du complotisme (cf. l’Observatoire Conspiracy Watch) a accentué cette polarisation. En établissant des listes de personnalités ou de contenus « complotistes », ces initiatives ont contribué, malgré leur intention louable, à créer une frontière binaire entre pensée légitime et pensée illégitime. Cette classification manichéenne a paradoxalement renforcé le sentiment d’être persécuté chez ceux qu’elle désignait, validant à leurs yeux la thèse d’un pouvoir occulte cherchant à faire taire les dissidents. Il faut le reconnaître : le fact-checking, pour nécessaire qu’il soit, ne suffit pas à restaurer la confiance. Pire, perçu comme partial, il peut l’éroder davantage.

Cette dynamique d’opposition entre « vérité officielle » et « vérité alternative » a produit un effet pervers : l’aplatissement des controverses. Dans l’espace numérique, des affirmations de nature radicalement différente se retrouvent placées sur un même plan, agrégées sous l’étiquette unificatrice de « complotisme ». Ainsi peut-on voir juxtaposées des théories aussi hétérogènes que le platisme (la Terre serait plate), des rumeurs sur l’identité de genre de Brigitte Macron, le mythe antisémite d’une domination juive mondiale, la contestation de la sécurité des vaccins ou l’exagération des dangers de l’hydroxychloroquine.

Disparition des nuances

Cette mise en équivalence pose un problème majeur. Ces différentes affirmations ne relèvent ni des mêmes régimes de vérité, ni des mêmes enjeux, ni des mêmes degrés de dangerosité sociale. Le platisme, pour absurde qu’il soit, ne menace directement personne ; l’antisémitisme structurel a produit des génocides ; la défiance vaccinale peut avoir des conséquences sanitaires mesurables. En les agrégeant sous une même catégorie accusatoire, on brouille les lignes et on prive le débat public des nuances nécessaires à une réponse appropriée.

Voilà précisément ce que l’on reproche ordinairement aux « anti-conspi » : leur tendance à mêler des choses disparates, par facilité ou par stratégie. Cette horizontalisation du complotisme est contre-productive. Elle empêche de distinguer les questions légitimes des délires pathologiques, les inquiétudes fondées des paranoïas collectives. Cette situation configure un cercle vicieux où chaque tentative de restaurer une autorité légitime produit, chez ceux qui s’en méfient, un renforcement de leur conviction d’être les victimes d’une manipulation.

Plus les institutions s’efforcent de « lutter contre les fake news, plus elles apparaissent suspectes aux yeux de ceux qui doutent déjà d’elles. Plus les scientifiques expliquent, plus ils semblent « faire de la propagande ». Plus les médias vérifient, plus ils paraissent « au service du Système ».

Cette dynamique s’autoentretient d’autant plus que certaines des inquiétudes exprimées par les complotistes ne sont pas entièrement dénuées de fondement factuel. Car il existe effectivement une concentration oligarchique du pouvoir économique et médiatique. Et puis les institutions ont effectivement menti par le passé (on pense à l’affaire du sang contaminé en France, aux armes de destruction massive irakiennes inventées, aux révélations Snowden sur la surveillance de masse). Et les scandales sanitaires sont une réalité récurrente (Mediator, Dépakine, glyphosate).

Dès lors, comment distinguer la vigilance légitime de la paranoïa ? C’est toute la difficulté. Et c’est précisément pour cela qu’il ne faut pas disqualifier d’emblée toute question, tout doute, toute remise en cause. Le complotisme prospère sur les zones d’ombre que nous refusons collectivement d’éclairer.

Une irrationalité hyperrationalisée

Le complotisme contemporain ne peut donc se comprendre comme une simple irrationalité cognitive ni comme un phénomène uniquement imputable aux « réseaux sociaux » ou à la « post-vérité ». Il s’enracine dans une crise plus profonde de l’autorité scientifique et politique, crise elle-même liée à des transformations structurelles du capitalisme, des médias et des modes de circulation de l’information.

Il se nourrit de faits réels – la concentration du pouvoir, les mensonges avérés, les scandales documentés – qu’il surdétermine et réinterprète selon une grille paranoïaque. Le complotisme est toujours un mixte de vrai et de faux, de légitime et de délirant. C’est ce qui le rend si difficile à combattre.

Paradoxalement, la lutte contre le complotisme, telle qu’elle s’est organisée ces dernières années, participe de cette même dynamique qu’elle prétend combattre. En traçant une frontière nette entre vérité et mensonge, entre raison et déraison, entre légitimité et illégitimité, elle produit les conditions de sa propre contestation. Elle oublie que la confiance ne se décrète pas, qu’elle se construit dans la transparence et la reconnaissance des erreurs passées, et qu’elle suppose de prendre au sérieux – sans les valider – les inquiétudes de ceux que l’on prétend « éclairer ».

C’est à partir de ce constat qu’il devient possible de penser autrement la question complotiste, non plus comme un problème de « désinformation » à éradiquer par des campagnes de fact-checking, mais comme un symptôme de transformations plus profondes, qui appellent une réponse citoyenne autant qu’intellectuelle.

Le complotisme est aussi le prix que nous payons collectivement pour nos mensonges passés, silences coupables et cécités volontaires (cf. l’affaire Epstein), et notre incapacité à créer un espace de débat où la critique légitime ne soit pas immédiatement assimilée à la déraison. Tant que nous n’aurons pas compris cela, nous continuerons à alimenter le monstre que nous prétendons combattre.


Pascal Lardellier vient de publier Le Nouvel Âge du complotisme. Post-vérité : quand le réel vacille (L’Aube, 2026).The Conversation

Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Journée de la francophonie : le français devient la quatrième langue la plus parlée au monde

 

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Avec 396 millions de locuteurs en 2025, la langue française confirme sa dynamique globale. Mais derrière la progression des chiffres, le rapport 2026 de l’Organisation internationale de la Francophonie dessine une recomposition profonde : démographique, géographique et stratégique.

Le français continue de gagner du terrain. Selon le rapport 2026 de l’Observatoire de la langue française, publiée tous les quatre ans et à l’occasion de la Journée internationale de la francophonie, ce vendredi 20 mars, 396 millions de personnes sont désormais capables de s’exprimer dans la langue de Molière.

Une progression notable, qui prolonge une tendance observée depuis plus d’une décennie. Pourtant, l’essentiel n’est peut-être pas là. Car ce que révèle ce document, au-delà de la croissance, c’est un basculement silencieux du centre de gravité de la francophonie.

590 millions de locuteurs en 2050

Ce basculement est d’abord démographique. Aujourd’hui, près de 65 % des francophones vivent en Afrique. Demain, ils seront encore plus nombreux : à l’horizon 2050, neuf locuteurs sur dix pourraient y résider. La francophonie n’est donc plus un espace structuré autour de l’Europe, mais un ensemble en expansion porté par la jeunesse africaine et par la progression des systèmes éducatifs. Une mutation majeure, qui redéfinit les équilibres culturels autant que politiques.

À l’horizon 2050, le français pourrait être parlé par près de 590 millions de personnes.

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Mais cette croissance appelle des nuances. Le rapport souligne que l’augmentation du nombre de francophones tient aussi à l’amélioration des méthodes de calcul et à l’élargissement des critères retenus. Compter les francophones, c’est en réalité définir ce qu’être francophone signifie. Et sur ce point, la conception a profondément évolué. Il ne s’agit plus seulement de maîtriser parfaitement la langue, mais de pouvoir l’utiliser, même partiellement, dans des contextes variés.

C’est là une autre transformation essentielle : la francophonie est devenue plurielle. Elle ne se réduit ni à une norme linguistique unique ni à une identité homogène. Elle est traversée par des usages multiples, des pratiques hybrides, des appartenances mouvantes. On peut parler français sans se dire francophone, comme on peut s’en réclamer sans le maîtriser pleinement. La langue devient alors un espace de circulation, mais aussi de tension, entre héritage, appropriation et représentation.

Le numérique : un enjeu majeur

Dans ce contexte, l’éducation apparaît comme le levier décisif. La maîtrise du français reste un facteur clé d’employabilité et de mobilité, notamment dans les pays du Sud. Mais elle suppose des investissements massifs dans la formation des enseignants, dans les systèmes scolaires et dans l’accès aux ressources. À défaut, la dynamique démographique pourrait se heurter à un plafond de qualité, fragilisant la promesse d’une francophonie inclusive.

Un autre front s’ouvre, plus récent mais tout aussi stratégique : celui du numérique. Les plateformes, les moteurs de recherche et les intelligences artificielles redessinent les hiérarchies linguistiques. Dans cet environnement, aucune langue n’est neutre. La visibilité du français dépend désormais de sa capacité à exister dans les flux numériques, à produire des contenus, à alimenter les modèles d’intelligence artificielle. À défaut, le risque est clair : celui d’une marginalisation progressive au profit de l’anglais.

Une langue sous pression

Car la compétition est mondiale. Avec plus de 1,5 milliard de locuteurs pour l’anglais et plus de 600 millions pour l’espagnol, le français reste une grande langue, mais une langue sous pression. Sa force ne réside plus seulement dans son héritage, mais dans sa capacité à s’inscrire dans les dynamiques contemporaines : économiques, scientifiques et technologiques.

Au fond, le rapport 2026 esquisse une équation simple et exigeante. Le français sera une langue d’avenir s’il parvient à conjuguer croissance démographique et utilité concrète, diversité culturelle et cohérence stratégique. Autrement dit, s’il cesse d’être seulement un patrimoine pour devenir pleinement un outil. Une langue vivante, ou une langue reléguée. Le choix, désormais, n’est plus théorique.

Les 10 chiffres clés du rapport

 

Voici 10 chiffres clés à retenir du rapport La langue française dans le monde 2026 :

  1. 396 millions : nombre de francophones dans le monde en 2025
  2. 590 millions : projection du nombre de francophones en 2050
  3. 65 % : part des francophones vivant en Afrique aujourd’hui
  4. 90 % : part des francophones qui vivront en Afrique en 2050
  5. 4ᵉ langue mondiale en nombre de locuteurs
  6. 2ᵉ langue la plus apprise dans le monde
  7. 3ᵉ langue de l’économie et des affaires
  8. 4ᵉ langue sur Internet
  9. 1,5 milliard : population des pays membres de la Francophonie (OIF)
  10. + 75 millions : hausse du nombre de francophones entre 2010 et 2025 (ordre de grandeur)

 

Médias : les atteintes à la liberté de la presse de plus en plus fréquentes en région

 

presse

Par Pauline Amiel, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse

Les menaces, les violences ou les entraves d’accès à l’information sont en hausse, empêchant parfois les journalistes de presse locale de couvrir correctement la campagne pour les élections municipales.


« On vire la presse et on évite de la lire ; comme ça, on vivra mieux ! » Ces propos, prononcés par Christian Poiret, président du conseil départemental du Nord, le 10 janvier 2026, à l’occasion des vœux du maire de Féchain, est un exemple des nombreuses atteintes à la liberté de la presse locale relevées ces derniers mois.

Procédures-bâillons, entraves d’accès à l’information, intimidations verbales ou menaces judiciaires, cyberharcèlements, dénonciations publiques, agressions au cours d’une manifestation, vols ou casses de matériel, violences physiques, retrait ou conditionnement des financements publics, pressions politiques… En 2024, l’Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse recensait 91 atteintes au niveau national. Entre 2018 et 2023, plus de 220 incidents liés à la sécurité des journalistes locaux ont été recensés par le Mapping Media Freedom.

Cette tendance est à la hausse, selon le rapport de Reporters sans frontières qui dénonce en outre des menaces de mort, des prises de position publique hostiles estimant que « l’information locale est de plus en plus cadenassée avec des interdictions d’accès à des événements d’intérêt général ou des restrictions d’accès par les forces de l’ordre ». Cette hausse n’est, pour l’heure, pas encore chiffrée précisément.

Des atteintes provenant de personnes ou de groupes détenteurs de l’autorité publique ou de mandats représentatifs

Les agressions récentes sont particulièrement marquantes, notamment parce qu’elles proviennent parfois de personnes détentrices de mandat représentatif ou de l’autorité publique. En octobre 2025, le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Fabrice Pannekoucke traitait Médiacités de « torchon » en plein hémicycle du conseil régional, car le média d’investigation locale avait révélé que son test d’un portail électronique à l’entrée des lycées était illégal.

Le 5 janvier, une cinquantaine d’ostréiculteurs, dont des représentants syndicaux, encagoulés, ont brûlé des pneus, bloqué le portail d’accès aux locaux et insulté des journalistes de Midi libre pendant plusieurs heures, manifestant leur mécontentement à la suite des articles qu’ils jugeaient à charge. Quelques semaines avant, des agriculteurs avaient pris pour cible ce média et ces journalistes dans le cadre d’une manifestation.

Plusieurs élus choisissent délibérément de ne plus communiquer avec les journalistes et préfèrent utiliser les réseaux sociaux ou les outils de communication de leurs institutions. Reporters sans frontières assure qu’« empêcher les journalistes d’avoir accès à des événements ou à des documents d’intérêt public est désormais chose courante en France : une atteinte caractérisée à la liberté de la presse et in fine au droit du public à l’information ».

L’ONG pointe également l’augmentation des procédures-bâillons. Ces poursuites judiciaires disproportionnées, excessives ou déraisonnables, qui visent à faire taire des personnes physiques ou morales, touchent particulièrement les médias d’investigation locale indépendants, tels que Médiacités, Marsactu ou encore Splann !. Elles jouent alors sur le déséquilibre de pouvoir, financier ou politique, pour faire pression sur le média.

Une couverture locale des élections municipales entravée

Cette situation est particulièrement préoccupante dans le contexte des élections municipales où la presse locale demeure un vecteur d’information de premier plan. Alors que la défiance envers les médias progresse, la presse locale est toujours un repère : 63 % des sondés du baromètre de la Croix font confiance aux médias locaux. C’est notamment le rôle d’animateur de débats publics qui est utile en temps de municipales.

Ainsi, l’Est éclair a lancé une consultation citoyenne pour mettre en avant les souhaits des habitants et les faire valoir auprès des candidats. De son côté, le Télégramme a créé une plateforme pour aider le public à se repérer dans les propositions. La Provence, quant à elle, a envoyé une équipe spéciale de journalistes pendant deux mois sur les marchés pour « demander aux habitants ce qu’ils attendent de cette élection municipale ».

Les médias locaux, à l’image de la Provence toujours, travaillent à renforcer le dialogue entre les candidats et les habitants, notamment dans l’espoir de lutter contre l’abstention. Dans le Vaucluse, les Alpes-de-Haute-Provence et les Bouches-du-Rhône, le quotidien régional organise 30 débats pour permettre ce dialogue.

Par ailleurs, les médias indépendants ne cessent d’innover pour lutter contre la désinformation, proposer du « fact-checking » des annonces des candidats et autres formats de vulgarisation des fonctions des mairies, comme le montre un partenariat de Médiacités, Marsactu, le Poulpe, Splann ! et Rue89 Strasbourg.

Maillage du territoire qui s’amenuise : vers des déserts informationnels en France ?

En France, 7 000 journalistes produisent l’information locale (presse quotidienne régionale ou départementale et presse hebdomadaire régionale, télévision locale) alors que les effectifs de la presse départementale ont été réduits de 20 % et ceux de la presse quotidienne régionale (PQR) de 9 % entre 2013 et 2023, selon les chiffres du ministère de la culture et de l’Arcom de janvier 2026.

La presse locale est menacée par la diminution des abonnements, des revenus issus de la publicité, par la non-rémunération des droits voisins par les Gafam, alors que les coûts d’impression et de distribution ne cessent d’augmenter. La bascule numérique et la diversification des activités engagées depuis longtemps, avec plus ou moins de succès, par les médias locaux traditionnels, ne parviennent pas à compenser cette érosion.

La question des déserts informationnels, qui désignent des territoires dans lesquels l’accès à une information fiable et de qualité est insuffisant, commence aussi à se poser en France. Ces deux dernières années, les deux rapports du Centre pour le pluralisme et la liberté dans les médias et de la Fondation Jean-Jaurès sur le sujet ont été clairs : la situation des territoires est fragile mais, pour le moment, aucun désert médiatique n’est recensé.

Pour autant, le maillage territorial s’érode : depuis dix ans, une centaine d’agences locales a disparu, la plupart dans des zones rurales. Ces fermetures, qui se couplent à la diminution du nombre de journalistes ou à la disparition de médias locaux d’investigation, satiriques ou indépendants, sont liées à la forte concentration du secteur.

Cette concentration n’est pas nouvelle, mais elle s’est renforcée ces dix dernières années. À tel point que le Centre pour le pluralisme et la liberté des médias indique dans son rapport de 2024 que le paysage médiatique français est considéré à « risque haut » pour son insuffisance d’infrastructures de médias locaux, la faiblesse de l’indépendance éditoriale et l’insuffisance de son inclusivité sociale. Là encore, les effets de cette concentration sont clairement identifiés : fragilisation de la crédibilité de l’information, biais idéologiques, risques d’autocensure, perte d’indépendance des journalistes et des rédactions, fragilisation économique, renforcement de la crise de confiance des publics.The Conversation

Pauline Amiel, Head of school EJCAM, Aix-Marseille Université (AMU); Université de Toulouse

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

En première ligne face à la guerre de l’information, la France est l’un des pays européens les plus attaqués

 

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Le dernier rapport du Service européen pour l’action extérieure confirme l’intensification des campagnes de manipulation informationnelle. Si l’Europe est globalement visée, la France apparaît désormais comme l’un des terrains privilégiés de ces offensives hybrides.

La guerre ne se limite plus aux champs de bataille et se joue désormais aussi dans les flux d’information. Le 4e rapport du Service européen pour l’action extérieure (EEAS) qui vient d’être publié montre que l’Union européenne est devenue une cible majeure d’opérations de manipulation et d’ingérence, menées principalement par des acteurs étatiques.

En 2025, plus de cent pays ont été touchés, et les États membres figurent parmi les cibles prioritaires. Dans ce paysage, les processus électoraux, les crises politiques et les fractures sociales constituent autant de points d’entrée pour des stratégies d’influence désormais industrialisées.

La France, cible stratégique

Mais au sein de cet ensemble, la France occupe une place singulière. Avec 107 incidents recensés, elle figure parmi les pays les plus ciblés du continent. Et ce nombre ne relève pas du hasard. Il traduit une réalité géopolitique : puissance diplomatique, moteur européen, soutien actif à l’Ukraine, la France incarne une cible stratégique dont la fragilisation peut produire des effets bien au-delà de ses frontières.

Les opérations observées suivent une logique désormais bien identifiée et visent d’abord les figures politiques, au premier rang desquelles le président de la République, mais aussi les institutions régaliennes et les médias. L’objectif est d’éroder la confiance, décrédibiliser les dirigeants, fragiliser la parole publique, nourrir la défiance envers les canaux d’information traditionnels. La mécanique, bien rodée, ne cherche pas tant à convaincre qu’à désorienter.

Le terrain français s’y prête car les tensions sociales, la polarisation du débat public et la défiance persistante envers les institutions offrent un écosystème propice à l’amplification de récits anxiogènes. Les campagnes exploitent ces failles, en mettant en scène une France instable, traversée de crises et incapable de répondre aux attentes de ses citoyens. À cela s’ajoute la montée en puissance des outils numériques, qui permettent une diffusion massive, rapide et souvent difficilement traçable.

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Car la transformation la plus marquante tient à l’évolution des méthodes. Près de 90 % des canaux utilisés sont dissimulés, reposant sur des réseaux de comptes inauthentiques ou des sites fabriqués de toutes pièces. L’intelligence artificielle accélère encore cette dynamique, en facilitant la production de contenus crédibles à grande échelle. L’enjeu n’est plus seulement la diffusion d’un message, mais la saturation de l’espace informationnel.

Face à cette pression, la réponse européenne s’organise, avec une volonté affichée de passer de la réaction à la dissuasion. Le compte X « French response » qui répond aux critiques et aux infox en est une bonne illustration. Il vient de franchir le capo des 200 000 abonnés cette semaine.

Fake news : 89 % des Français sont dépassés face à la désinformation selon une étude Ifop

 

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Avec une moyenne de 5,4/20 à un quiz dédié, les Français peinent à identifier les mécanismes de la désinformation. Une étude Ifop pour Cision met en évidence une vulnérabilité massive des Français aux fake news.

Voilà un pourcentage qui a de quoi effrayer et donne une idée de l’ampleur du phénomène : 89 % des Français se disent démunis face à la désinformation, selon une étude réalisée par l’Ifop pour Cision. L’institut a utilisé un « Quiz anti-fake news » qui met ainsi en évidence une faiblesse généralisée des Français dans leur capacité à décrypter les contenus trompeurs. La moyenne nationale s’établit à 5,4 sur 20 et seuls 1 % des répondants dépassent la note de 15/20.

Aucun segment de la population n’échappe à cette vulnérabilité : ni les catégories sociales, ni les territoires, ni les orientations politiques. L’étude souligne ainsi le caractère systémique de la désinformation, alimentée par la multiplication des sources – réseaux sociaux, contenus produits par intelligence artificielle, influenceurs – et par une circulation accélérée de l’information.

Des écarts apparaissent toutefois selon les profils. Contrairement à certaines représentations, la Gen Z enregistre les résultats les moins faibles, avec une moyenne oscillant entre 6,3 et 6,7/20. À mesure que l’âge augmente, les scores diminuent, jusqu’à 4,8/20 pour les 65 ans et plus. Une performance relative qui ne doit pas masquer un niveau globalement insuffisant.

L’impact du temps passé sur les réseaux sociaux

Le temps passé sur les réseaux sociaux constitue un facteur déterminant. Les individus y consacrant moins de deux heures par jour obtiennent une moyenne de 5,6, contre 4,9 pour ceux dépassant cinq heures quotidiennes. L’exposition prolongée semble ainsi corrélée à une moindre capacité de discernement.

Le niveau d’étude renforce ces écarts. Les titulaires d’un diplôme de deuxième ou troisième cycle atteignent 7,6/20, contre 5,3 pour les bacheliers et 4,4 pour les non-diplômés. Les cadres et professions intermédiaires supérieures obtiennent également des scores plus élevés, à 7,3/20.

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La géographie sociale joue un rôle comparable. Les habitants de l’agglomération parisienne affichent une moyenne de 6,2/20, supérieure à celle des villes de province (5,3) et des zones rurales (5,1). Le niveau culmine dans les banlieues aisées (6,5), confirmant l’influence des environnements socio-économiques.

Sur le plan politique, les différences sont marquées. Les sympathisants écologistes obtiennent les meilleurs résultats (8,1/20), suivis par ceux de La France insoumise (6,3/20), tandis que les sympathisants du Rassemblement national se situent en bas de classement (4,3/20).

Les mieux notés lisent la presse

Les pratiques informationnelles apparaissent enfin comme un levier central. « S’informer sur internet et dans la presse quotidienne nationale synonyme de notes plus élevées ». Ceux qui obtiennent les meilleurs scores privilégient ces deux canaux, avec des moyennes respectives de 6,3/20 pour internet et 6/20 pour la presse écrite nationale.

L’étude met également en lumière une difficulté spécifique : l’identification des contenus générés par intelligence artificielle. Une des questions du quiz enregistre ainsi 97 % de réponses erronées ou incomplètes, révélant un niveau de confusion particulièrement élevé face aux images synthétiques.

« Ce que montre ce sondage, c’est que lutter contre la désinformation, ça s’apprend, et qu’on devrait tous s’y mettre. Personne n’est prémuni par avance », analyse Thomas Huchon, journaliste spécialiste des infox et des théories du complot. Il y a « urgence à élever les barrières de l’esprit critique pour se protéger du fléau de la désinformation », rajoute Cyndie Bettant, cheffe du projet Anti-fake news pour Cision, qui veut aussi alerte les entreprises sur le coût de la désinformation, 400 milliards dans le monde.

À quelques jours de la Semaine de la presse et des médias organisée par le CLEMI, ces résultats prennent une résonance particulière car ils soulignent l’écart persistant entre l’exposition à l’information et la capacité à l’évaluer, dans un environnement où les outils de désinformation gagnent en sophistication.