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Interdire les smartphones au lycée, est‑ce une bonne stratégie pour protéger les adolescents ?

  Par  Jean-François Cerisier , Université de Poitiers Le projet d’interdire les smartphones au lycée et les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans s’inscrit dans une politique de restrictions engagée depuis 2017. Mais bannir les smartphones peut-il vraiment écarter les dangers auxquels sont confrontés les adolescents ? En quoi cette stratégie ne peut-elle se substituer à l’action éducative ? Après le déploiement du dispositif « Portables en pause » dans tous les collèges en septembre 2025, le chef de l’État a annoncé lors de ses vœux à la nation, fin décembre, son projet d’interdire l’usage des smartphones au lycée ainsi que l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès la prochaine rentrée scolaire. Cette initiative présidentielle s’inscrit dans la continuité d’une politique engagée depuis 2017, fondée sur des restrictions d’accès aux services numériques susceptibles de présenter des dangers pour les jeunes. ...

Interdire les smartphones au lycée, est‑ce une bonne stratégie pour protéger les adolescents ?

 

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Par Jean-François Cerisier, Université de Poitiers

Le projet d’interdire les smartphones au lycée et les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans s’inscrit dans une politique de restrictions engagée depuis 2017. Mais bannir les smartphones peut-il vraiment écarter les dangers auxquels sont confrontés les adolescents ? En quoi cette stratégie ne peut-elle se substituer à l’action éducative ?


Après le déploiement du dispositif « Portables en pause » dans tous les collèges en septembre 2025, le chef de l’État a annoncé lors de ses vœux à la nation, fin décembre, son projet d’interdire l’usage des smartphones au lycée ainsi que l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès la prochaine rentrée scolaire.

Cette initiative présidentielle s’inscrit dans la continuité d’une politique engagée depuis 2017, fondée sur des restrictions d’accès aux services numériques susceptibles de présenter des dangers pour les jeunes.

Cette stratégie, qui témoigne d’un véritable intérêt pour cette question au plus haut niveau de l’État, est fortement questionnée par les acteurs de terrain et les chercheurs. Quels en sont ses atouts et ses limites en termes de faisabilité et d’efficacité ?

Portables à l’école : une continuité politique d’interdictions

L’exposition des plus jeunes aux dangers des mésusages numériques est une préoccupation affichée de manière récurrente par le président de la République. L’interdiction de l’usage des portables à l’école primaire et au collège figurait déjà dans ses promesses de campagne présidentielle en 2017 et s’est concrétisée par une proposition de loi déposée par le gouvernement à l’Assemblée nationale dès le début de son premier quinquennat.

Adopté et intégré au Code de l’éducation, le texte législatif a été promulgué le 3 août 2018. Il repose sur une interdiction de principe de l’utilisation des smartphones à l’école et au collège, mais prévoit différentes exceptions, notamment pour des usages pédagogiques, sous réserve d’en inscrire la nature et les finalités dans le règlement intérieur de l’établissement. De fait, peu d’établissements se sont saisis de cette possibilité et la loi a été peu respectée, car difficile à faire appliquer.

Face aux inquiétudes relatives aux usages intensifs des réseaux sociaux et des intelligences artificielles génératives par les jeunes, Emmanuel Macron a repris l’initiative il y a deux ans. Le 16 janvier 2024, il a annoncé puis institué la commission dite « des écrans » dont les conclusions lui ont été remises le 30 avril 2024. De ce rapport, intitulé « Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu », l’exécutif n’a retenu qu’une seule mesure opérationnelle : l’interdiction stricte du smartphone au collège.

La « Pause numérique » au collège a alors fait l’objet d’une brève « expérimentation » fin 2024, à petite échelle, sans suivi scientifique ni publication de résultats ; les avis étaient mitigés quant à l’intérêt du dispositif. Celui-ci a pourtant été étendu à tous les collèges à la rentrée scolaire 2025 sous le nom de « Portable en pause », ce qui évite la confusion entre les enjeux de l’usage juvénile personnel des smartphones avec l’intérêt des usages pédagogiques des équipements et services numériques en classe.

Ce nouveau dispositif vient renforcer la loi de 2018. Il repose sur différentes stratégies de mise en œuvre possibles pour les chefs d’établissements : depuis la séquestration des smartphones dans des casiers spécifiques ou des pochettes scellées à l’entrée au collège au simple engagement des élèves à ne pas les utiliser. Bien qu’il n’existe pas d’études robustes à ce jour pour évaluer l’effectivité de cette disposition, différents témoignages soulignent les difficultés de son application.

Les coûts engagés peuvent être importants (acquisition des équipements de rétention, temps nécessaire au contrôle…). L’État, qui a décidé de la mesure, ne la finance pas, et la marge budgétaire des établissements est très limitée. Le report du financement des équipements vers les familles ou les collectivités territoriales n’est souvent pas possible. Nombre d’élèves contournent les mesures prises au moyen de différents stratagèmes. Certains recourent à d’anciens smartphones pour conserver l’usage des « vrais ». D’autres réalisent des incisions dans les pochettes permettant d’extraire les smartphones. Ainsi, les usages subsistent, hors de la vue des adultes (toilettes, recoins divers des établissements).

Différents témoignages d’enseignants et de chefs d’établissements ont pourtant été publiés qui accréditent, au contraire, l’effet positif de cette mesure, notamment sur le climat scolaire. La plupart d’entre eux rendent compte de l’inscription de la mesure d’interdiction dans un projet plus ambitieux d’éducation au numérique.

Au lycée, une interdiction des smartphones assouplie ?

Dans le prolongement de cette politique concernant les écoliers et les collégiens, et dans le contexte de la publication de plusieurs rapports alarmants dont celui de la commission d’enquête parlementaire « sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs » le 4 septembre 2025, le chef de l’État a de nouveau pris l’initiative avec l’annonce, lors de ses vœux du 31 décembre 2025, d’une nouvelle loi sur l’interdiction des smartphones au lycée et de l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Celle-ci a été votée le 29 janvier 2026 par l’Assemblée nationale en première lecture selon une procédure accélérée décidée par l’exécutif.

Le texte, voté avec une majorité très nette, modère les propositions du texte initial. S’agissant des réseaux sociaux, l’interdiction intégrale initialement annoncée a été assouplie. Seul l’usage des réseaux sociaux appartenant à une liste noire qui sera définie à partir d’un avis de l’Arcom sera interdit aux moins de 15 ans. Pour les autres, dont WhatApps, très utilisé pour la communication familiale, l’utilisation sera possible sous réserve d’une autorisation parentale avec l’élaboration d’un cadre explicite (durée, horaires et contenus).

« Faut-il interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? » (France Inter, novembre 2025).

L’utilisation des smartphones, quant à elle, sera interdite pendant les cours et dans les couloirs, mais le règlement intérieur de l’établissement pourra décider de zones et de conditions d’usage. Ainsi voté, le texte de la loi a été transmis pour examen au Sénat et le gouvernement a annoncé qu’il espérait que le processus législatif puisse aboutir à une entrée en vigueur dès la rentrée scolaire de septembre 2026.

Enjeux et réalités de l’interdiction

L’observation des usages réels que les jeunes font du numérique dessine un paysage contrasté et peu visible des adultes. Bien réels, les dangers auxquels ils s’exposent sont documentés : sédentarité excessive ; isolement social, captation de l’attention limitant ou excluant l’engagement dans des activités éducatives ou culturelles ; confrontation à la violence, à la pornographie, à la désinformation, à la propagande, à la manipulation, au harcèlement ; délégation à la machine d’activités pourtant nécessaires aux apprentissages, triche scolaire…

A contrario, les usages émancipateurs et formateurs du numérique restent assez peu connus et souvent minorés. Pourtant, des travaux de recherche montrent l’importance et l’intérêt des pratiques numériques informelles des jeunes. Utiles pour leur développement personnel comme pour leur réussite scolaire, elles s’appuient beaucoup sur l’utilisation de réseaux sociaux, mais pas uniquement. Elles sont diversifiées avec des activités de communication, mais aussi un grand intérêt pour la recherche d’informations, les activités créatives ou ludiques.

L’enjeu de l’action éducative consiste donc à prémunir les jeunes de certains dangers tout en leur permettant de se construire par l’expérience numérique. Pour ce faire, la voie choisie par l’État au cours de ces huit ans privilégie l’interdiction pour répondre à ses obligations de protection des mineurs. Si ce choix politique peut rassurer certains publics, il n’a pas fait la preuve de son efficacité à ce jour.

Les difficultés d’application de la loi de 2018 puis du dispositif « Portables en pause » n’ont pas fait disparaître les risques parfois excessifs pris par les collégiens. Le cyberharcèlement, pour ne prendre que cet exemple, continue de se développer comme le montrent les signalements collectés par le dispositif « Phare de lutte contre le harcèlement à l’école ».

En revanche, ce cadrage institutionnel interdit ou rend très difficile la scolarisation des smartphones, c’est-à-dire l’utilisation à caractère pédagogique, au moment où le budget de l’État et ceux des collectivités territoriales ne laissent guère espérer le renouvellement du matériel obsolète des établissements et l’équipement individuel des élèves. Les proviseurs ne cessent de le répéter, l’extension de ce régime d’interdiction aux lycéens, dont une partie est majeure, semble encore plus difficile à appliquer.

Penser autrement la protection des mineurs

Cette politique d’interdiction pourra-t-elle, à elle seule, régler l’ensemble des problèmes ? De facto, elle ne pourra pas se substituer à d’autres stratégies, faiblement ou insuffisamment activées à ce jour, et dont l’articulation est nécessaire à la fois pour la protection des mineurs et leur émancipation personnelle et citoyenne. Citons-en quatre, sans qu’il soit possible de les hiérarchiser.

La première est celle de la régulation de l’activité de grands acteurs du numérique (Gafam et BATX) : réguler davantage afin de ne pas reporter sur les jeunes la responsabilité qui incombe à ces entreprises. Mais comment réguler alors que la tendance mondiale actuelle est plutôt à la dérégulation, comme l’illustre l’affaiblissement des procédures de modération de la plupart des plateformes de réseaux sociaux ?

La deuxième stratégie consiste à renforcer l’éducation au numérique à l’école, dans une perspective de co-éducation avec les parents. Les activités d’éducation aux médias et à l’information (EMI) organisées en établissement, le plus souvent avec l’appui du CLEMI et de son réseau, y contribuent déjà, mais les moyens qu’y alloue l’État ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Par ailleurs, de la même façon que l’on n’apprend pas à nager depuis le bord du bassin, cette éducation au numérique ne saurait se concevoir sans que les jeunes aient une véritable expérience du numérique et de la citoyenneté numérique.

Le troisième levier est celui de l’offre. Interdire les réseaux sociaux invite à proposer des activités numériques alternatives, avec des formats et des contenus convaincants. C’est la question du soutien à l’édition jeunesse au format numérique qui est soulevée.

Enfin, la quatrième stratégie consiste à reconnaître la légitimité des pratiques numériques juvéniles, à les valoriser autant que possible et à éviter de projeter sur les jeunes des normes d’utilité, de qualité et de bienséance qui correspondent aux attentes des adultes.The Conversation

Jean-François Cerisier, Professeur de sciences de l'information et de la communication, Université de Poitiers

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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