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Utiliser l’IA au travail… mais en secret : pourquoi tant de salariés se taisent‑ils ?

 

IA

Par George Kassar, Ascencia Business School et Mohamad Fadl Harake, Université de Poitiers

Beaucoup d’utilisateurs de l’IA en entreprise préfèrent ne rien dire à leur hiérarchie ni à leurs collègues. Crainte de perdre son emploi, de travailler trois fois plus, peur du syndrome de l’imposteur, les raisons de ce silence sont légion. Ce silence reste un révélateur de la santé des entreprises ; ces dernières disposent de leviers pour sortir de ce no man’s land de la dissimulation.

Un consultant qui rédige ses notes de synthèse avec l’aide de Claude, un juriste qui soumet ses premières ébauches à Gemini, un enseignant qui prépare le support de son cours avec Perplexity ou une chargée de marketing qui finalise ses communiqués grâce à ChatGPT… ces scènes sont désormais très banales. Ce qui l’est moins, c’est ce qu’elles ont souvent en commun : elles se déroulent dans la discrétion, voire dans le secret.

Les chiffres sont éloquents. Près d’un tiers des salariés utilisant des outils d’intelligence artificielle (IA) au travail gardent cette pratique secrète vis-à-vis de leur employeur. En outre, à l’échelle mondiale, une étude conjointe de l’Université de Melbourne (Australie) et du cabinet KPMG portant sur 48 000 personnes dans 47 pays confirme que 57 % des salariés évitent de révéler leur usage de l’IA et présentent des contenus générés par ces outils comme s’il s’agissait de leur propre travail.

Ce constat survient dans un contexte d’adoption explosive : la part des salariés déclarant utiliser l’IA au travail est passée de 26 % en 2024 à 42 % en 2025, rien qu’aux États-Unis, 62 % des adultes interagissent désormais avec l’IA plusieurs fois par semaine.

Ce paradoxe – adopter massivement une technologie tout en en dissimulant l’usage – mérite d’être examiné avec soin. Il ne relève pas d’une simple peur irrationnelle, mais de logiques organisationnelles, sociales et identitaires bien documentées par la recherche en comportement organisationnel.

Pour analyser ce nouveau phénomène, nous nous appuyons sur notre étude « Santé mentale au travail et intelligence artificielle : entre soutien psychologique et risque de dépendance » ainsi que sur les travaux majeurs de grands sociologues, psychologues et chercheurs en gestion.

Aveu de faiblesse ?

L’une des raisons le plus fréquemment citées pour expliquer ce silence tient à la manière dont les salariés gèrent leur image professionnelle. Les travaux fondateurs du sociologue et linguiste Erving Goffman sur la présentation de soi dans la vie sociale montrent que les individus gèrent en permanence les impressions qu’ils donnent à leurs interlocuteurs. Dans un contexte professionnel, cette gestion est particulièrement intense : on cherche à apparaître compétent, rigoureux et irremplaçable.

Recourir à une IA peut être interprété, à tort, comme une confession de limitation (traduction littérale de confession of limitation). Ce raisonnement, même implicite, alimente ce que les psychologues du travail nomment le « syndrome de l’imposteur ». Des sondages soulignent que 27 % des salariés qui cachent leur usage de l’IA le font précisément parce qu’ils « ne veulent pas que les autres remettent en question leurs capacités ». L’expression même d’« AI-fueled imposter syndrome » est désormais apparue dans le vocabulaire professionnel anglo-saxon pour désigner ce phénomène spécifique.

La recherche en management de la performance montre que les salariés sont très sensibles aux signaux d’évaluation envoyés de la part de leurs responsables et de leurs entreprises. Dès lors qu’ils perçoivent que recourir à un outil extérieur peut être interprété comme un déficit de capacités, le réflexe de dissimulation s’installe.

« Avantage secret » sur ses collègues

Une deuxième motivation, moins avouable mais bien réelle, est davantage compétitive. Les salariés gardent leur usage de l’IA secret parce qu’ils y voient un « avantage secret » sur leurs collègues. Dans des environnements professionnels compétitifs, la maîtrise d’un outil que les autres ignorent, ou du moins sous-utilisent, constitue une ressource rare que de nombreux collaborateurs ne voient souvent aucun intérêt de partager avec leurs collègues.

Cette logique trouve un solide ancrage dans la théorie de la « conservation des ressources » du professeur en psychologie Stevan Hobfoll. Selon ce cadre, les individus cherchent à accumuler et préserver leurs ressources (compétences, statut, emploi, etc.). La connaissance constitue une ressource professionnelle centrale.

En outre, une étude récente met en évidence que la conscience de la menace induite par l’IA est positivement corrélée au comportement de dissimulation du savoir. Dit autrement, plus un salarié perçoit l’IA comme une menace pour son emploi ou sa valeur professionnelle, plus il est enclin à cacher ses connaissances et, par extension, ses pratiques à ses collègues ou sa hiérarchie.

Cette dissimulation prend trois formes typiques :

  • le mensonge évasif, en promettant de partager ses connaissances plus tard ;
  • la fausse ignorance, à savoir prétendre ne pas savoir ;
  • le refus rationalisé, en invoquant la confidentialité.

L’IA secrète apparaît comme une déclinaison particulière de ce comportement de knowledge hiding, ou dissimulation de ses connaissances, qui peut affecter la performance collective des équipes.

Crainte de perdre son emploi

Une dimension plus existentielle explique également cette discrétion. Si je montre à mon employeur que l’IA peut faire en dix minutes ce qui me prenait une journée, est-ce que je ne signe pas moi-même mon propre arrêt de travail ?

Les salariés cachent leur usage de l’IA précisément par crainte que leur employeur réalise que l’IA peut effectuer une partie de leur travail et, éventuellement, pourrait remplacer des emplois dans leur secteur.

Garder l’IA secrète, c’est alors une stratégie de protection identitaire et professionnelle.

Produire trois fois plus vite avec trois fois plus de travail

Un autre ressort psychologique mérite l’attention : la crainte de voir les attentes de la hiérarchie s’emballer.

Si je révèle que je produis trois fois plus vite grâce à l’IA, vais-je me retrouver avec trois fois plus de travail, pour le même salaire ? Cette mécanique crée une structure d’incitation perverse : les gains de productivité, loin d’être récompensés, sont réappropriés par l’organisation sans contrepartie pour le salarié.

Cette logique est particulièrement bien documentée et s’inscrit dans la théorie classique de la « restriction volontaire des efforts ». Historiquement, cette théorie démontre que les travailleurs s’organisent de manière informelle pour limiter leur productivité apparente. Le but est d’éviter que le management n’augmente les cadences ou ne baisse les tarifs payés à la tâche s’il s’aperçoit qu’un travail peut être fait plus vite.

Que peuvent faire les managers ?

Comprendre ces mécanismes ne suffit pas : il faut agir. Plusieurs leviers permettent aux organisations de sortir de ce no man’s land de la dissimulation.

Définir des règles lisibles La première condition d’un usage transparent est l’existence de règles lisibles. Créer un cadre clair et bienveillant révèle la position de la direction concernant l’utilisation de l’IA. L’absence de règle ne signifie pas la liberté : elle signifie l’anxiété.

Reconnaître l’IA comme un outil légitime La deuxième condition est de reconnaître publiquement l’IA comme un outil légitime. Le signal le plus puissant vient du sommet : les managers qui mentionnent eux-mêmes qu’ils utilisent des outils d’IA dans leur propre travail déstigmatisent la pratique et ouvrent un espace de dialogue. À l’inverse, le silence des managers sur le sujet est souvent interprété comme une désapprobation implicite.

Partager les bénéfices de l’IA La crainte de voir ses gains de temps retournés contre soi ne peut être levée que par une gestion claire des attentes. Les entreprises peuvent s’engager à ce que les bénéfices de l’IA soient partagés sous forme de missions enrichies, de temps de formation ou de meilleure qualité de vie au travail.

Former à l’usage critique de l’IA La diffusion de compétences réelles sur les limites des IA (hallucinations, biais, risques de confidentialité) rassure les salariés et leur donne des arguments pour discuter sereinement de leurs pratiques. Un salarié formé est un salarié qui n’a pas honte de dire ce qu’il sait et ce qu’il fait. Former à l’usage critique des outils d’IA est l’un des soutiens les plus efficaces que les entreprises puissent apporter à leurs collaborateurs.

Révélateur de la santé des entreprises

Ce recours discret à l’IA au travail n’est pas une anecdote technologique mais un révélateur de la santé organisationnelle des entreprises : de leur capacité à créer de la confiance, à gérer l’incertitude, à reconnaître les pratiques réelles de leurs collaborateurs plutôt que de n’évaluer que les pratiques déclarées.

À l’heure où les organisations cherchent à tirer parti du potentiel de l’IA générative, il ne s’agit plus de savoir comment intégrer l’IA, mais de quelle manière créer les conditions pour que les gens aient envie d’en parler. Car une IA utilisée en secret est une IA partiellement gaspillée : ses usages ne sont ni partagés, ni régulés, ni améliorés collectivement.

Le silence n’est jamais neutre. Il dit quelque chose sur nous, sur nos peurs et, surtout, sur les organisations que nous avons construites.The Conversation

George Kassar, Full-time Faculty, Research Associate, Ascencia Business School et Mohamad Fadl Harake, Docteur en Sciences de Gestion, Chercheur en Management Public Post-conflit, Université de Poitiers

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Sophie Adenot : "Mission ISS", l’escape game gratuit pour découvrir la vie à bord de la Station spatiale

Adenot

À l’occasion du retour sur Terre de Sophie Adenot, le CNES et Instant Science lancent "Mission ISS", un escape game pédagogique gratuit qui place les joueurs face à une fuite d’air à bord de la Station spatiale internationale.

En orbite depuis quasiment huit mois, l'astronaute française Sophie Adenot entrevoit son retour sur Terre ce jeudi, à la suite de l'accueil vendredi 2 octobre à bord de la Station spatiale internationale (ISS) de l'équipage venu la relever avec ses coéquipiers. Durant son séjour, pour expliquer son travail, ses expériences ou tout simplement la vie à bord, Sophie Adenot a multiplié les vidéos pédagogiques sur ses réseaux sociaux. C'est dans cette veine et à l'occasion de la Fête de la Science qui se tient en ce moment, que le CNES et l'association Instant Sciences ont décidé d'accompagner le retour sur Terre de l'astronaute avec une idée originale : un escape game gratuit baptisé "Mission ISS".

45 minutes pour localiser une fuite dans l'ISS

Le principe est simple : placer les participants dans la peau d'un équipage confronté à une urgence à bord de l'ISS. Une fuite d'air vient d'être détectée. Les joueurs disposent alors de 45 minutes pour la localiser et la colmater avant de devoir évacuer la Station. Un scénario inspiré d'un incident lié à une fuite d'air survenue dans l'ISS en juin 2026, selon la présentation du jeu.

Pour mener la mission à bien, il faut fouiller, résoudre des énigmes, expérimenter et coopérer. Au fil de la partie, les participants découvrent le quotidien des astronautes, la recherche scientifique menée dans l'espace, les contraintes imposées par les ressources disponibles à bord et le rôle de la coopération internationale. L'objectif est de donner envie d'en apprendre davantage sur l'espace et les sciences ; aucune culture scientifique préalable n'étant exigée.

Un kit à télécharger

Le kit, entièrement gratuit et téléchargeable, réunit les éléments nécessaires à l'organisation d'une séance : supports de jeu à imprimer, guide de préparation et d'animation, kit de communication et surtout une vidéo d'introduction enregistrée par Sophie Adenot depuis l'ISS.

kit

Chaque session peut accueillir de deux à six joueurs. Le jeu est destiné aux établissements scolaires, CDI, médiathèques, bibliothèques, laboratoires et lieux de culture scientifique. Il est accessible dès 12 ans, ou dès 8 ans avec l'accompagnement d'un adulte, et peut aussi être proposé aux familles.

"Mission ISS" a été conçu dans le cadre du programme éducatif européen ESERO et de la mission Epsilon de Sophie Adenot, avec le soutien du CNES et de l'Agence spatiale européenne. Le développement s'est appuyé sur l'expertise scientifique du CNES, celle du CADMOS, le Centre d'Aide au Développement des Activités en Micropesanteur et des Opérations Spatiales, ainsi que sur le savoir-faire d'Instant Science, qui conçoit des escape games pédagogiques depuis 2018 et anime la Fête de la Science en Occitanie.

Lancé justement à l'occasion de la Fête de la Science 2026, le dispositif n'est évidemment pas limité à l'événement. Réutilisable, le kit pourra servir toute l'année à différents groupes. Une manière de prolonger au sol l'aventure de Sophie Adenot en orbite.

Pour télécharger le kit gratuitement, envoyez un mail (même vide) à l’adresse automatique missioniss@instantscience.fr afin de recevoir le lien d’accès.

Intelligence artificielle : un collectif réclame une convention citoyenne sur l'IA

 

IA

Alors que patrons, entrepreneurs et investisseurs se retrouveront jeudi à Paris pour le grand rendez-vous Big de Bpifrance, plusieurs collectifs appellent à manifester devant l'Accor Arena. Leur revendication : organiser rapidement une Convention citoyenne sur l'intelligence artificielle afin que les choix technologiques ne soient pas abandonnés aux seuls industriels et experts.

D'un côté, les entrepreneurs, investisseurs et patrons réunis autour des promesses de l'intelligence artificielle (IA). De l'autre, des citoyens qui demandent simplement à pouvoir décider de la société dans laquelle cette même IA est en train de les faire entrer. L'image est évidemment soigneusement choisie. Ce jeudi 8 octobre, alors que Bpifrance, la Banque publique d'investissement qui accompagne les entreprises, organise à l'Accor Arena son grand rassemblement annuel Big, le collectif "IA : Réveillons-nous" installera son propre rendez-vous quelques mètres plus loin, sur l'esplanade Johnny-Hallyday, de 17 heures à 20 heures.

Big revendique plus de 1 000 intervenants et 500 ateliers ou conférences et consacre cette année encore une place importante à l'intelligence artificielle. Les manifestants veulent justement profiter de cette concentration de décideurs économiques pour faire entendre une autre question : au-delà de ce que l'IA permet de faire, qui décide de ce que nous voulons en faire ?

Une pétition sur le site du Conseil économique, social et environnemental (CESE)

Depuis mars, le collectif porte sur la plateforme du Conseil économique, social et environnemental (CESE) une pétition réclamant l'organisation d'une Convention citoyenne consacrée à l'IA, suivie, souhaite-t-il, d'un référendum. Au 7 octobre, elle approchait les 4 000 signatures. Elle reste donc très loin des 150 000 soutiens nécessaires pour déclencher la procédure formelle de saisine du CESE. Le rassemblement de ce jeudi espère donc donner un nouvel élan à cette démarche.

Pour ses initiateurs, l'urgence vient de la vitesse même à laquelle progresse l'intelligence artificielle, reconnue d'ailleurs par les géants américains de l'IA eux-mêmes. Dans leur pétition, les membres du collectif énumèrent les bouleversements qu'ils redoutent : destruction ou transformation d'emplois, désinformation, cyberattaques, usages militaires ou de surveillance, consommation énergétique des centres de données et, à plus long terme, perte de contrôle sur des systèmes toujours plus autonomes. Autant de sujets qui alimentent déjà le débat scientifique et politique mais que les militants estiment encore trop souvent traités séparément.

D'où leur idée de reproduire, pour l'IA, le principe des conventions citoyennes déjà expérimenté en France sur le climat ou la fin de vie : réunir des citoyens tirés au sort, les informer, auditionner chercheurs, industriels, salariés, artistes ou associations puis leur demander de formuler des propositions.

Le choix du CESE n'est pas anodin. Depuis la réforme de 2021, une pétition réunissant 150 000 signatures de personnes âgées d'au moins 16 ans peut conduire à sa saisine. Le seuil atteint, le Bureau du Conseil dispose d'un mois pour juger la pétition recevable ; s'il l'accepte, le CESE doit ensuite se prononcer dans les six mois. Même sans atteindre les 150 000 signatures, son Bureau peut également décider de s'autosaisir d'un sujet soulevé par une pétition.

Élargir le mouvement au-delà des seuls militants

Jeudi, le collectif veut surtout montrer que cette préoccupation dépasse désormais les seuls militants traditionnellement critiques envers la technologie. Médecins, artistes, écrivains, comédiens de doublage, syndicats et collectifs environnementaux doivent prendre la parole. Sont notamment annoncés le médecin urgentiste Patrick Pelloux, l'écrivain Gaspard Koenig ou encore plusieurs professionnels du doublage, une profession directement confrontée aux capacités croissantes des IA génératives.

Cette diversité constitue le message que veulent envoyer les organisateurs : l'intelligence artificielle n'est plus seulement une affaire d'informaticiens et touche désormais au travail, à la culture, à l'information, à l'éducation, à la médecine, à l'environnement et, finalement, au fonctionnement même de la démocratie.

Philippe Rioux

L’optogénétique récompensée par le Nobel : un siècle d’innovations pour cartographier et contrôler le cerveau


Illustration d’un cerveau traversé par plusieurs faisceaux de lumière.
L’optogénétique, l'une des découvertes majeures qui permet de mieux comprendre le cerveau. akinbostanci/iStock via Getty Images Plus
Par Kimberlee D'Ardenne, Arizona State University

Le Nobel de médecine 2026 récompense les travaux à l’origine de l’optogénétique, qui permet de contrôler l’activité des neurones grâce à la lumière. Cette avancée s’inscrit dans une longue histoire technologique : visualiser le cerveau, mesurer son activité, puis parvenir à la modifier avec toujours plus de précision. L’optogénétique et d’autres techniques pourraient à terme contribuer à traiter la perte de vision, Parkinson, l’épilepsie ou certaines maladies neurodégénératives.

Le cerveau est d’une complexité vertigineuse, ce qui est à la fois intimidant et fascinant pour les neuroscientifiques comme moi. Dans un seul millimètre cube – soit à peu près le volume d’une graine de pavot –, on trouve des dizaines de milliers de neurones et d’autres cellules assurant le bon fonctionnement du cerveau, qui s’influencent tous les uns les autres.

Comment les neuroscientifiques parviennent-ils à comprendre une telle complexité ? Et comment en sont-ils arrivés à pouvoir contrôler l’activité de neurones uniquement en projetant différentes couleurs de lumière sur le cerveau ?

La réponse tient en quelques mots : avancer étape par étape, en s’appuyant sur les progrès technologiques.

En revenant sur certaines des avancées qui ont permis aux chercheurs d’atteindre notre compréhension actuelle du fonctionnement du cerveau, on peut entrevoir les orientations que pourraient prendre les neurosciences à l’avenir. En effet, les progrès technologiques ayant permis le développement des neurosciences ont suivi, dans les grandes lignes, un même cheminement : il s’agissait d’abord de visualiser le cerveau, puis de mesurer son activité et, enfin, de la contrôler.

L’optogénétique utilise la lumière pour contrôler l’activité neuronale. Jonathan Nackstrand/AFP

L’optogénétique est une technique qui utilise la lumière pour influencer le fonctionnement des neurones et contrôler leur activité à l’échelle de la milliseconde. Les chercheurs dont les travaux ont conduit à cette technique ont reçu le prix Nobel de médecine 2026.

Le niveau de contrôle que permet l’optogénétique laisse entrevoir la possibilité d’agir à des fins thérapeutiques sur l’activité du cerveau d’une manière qui, il y a peu, aurait relevé de la science-fiction : restaurer la vision, réduire la douleur ou traiter certaines maladies, comme l’épilepsie ou certains troubles de santé mentale.

D’abord visualiser le cerveau

Les neuroscientifiques ont commencé à découvrir à quoi ressemblent les neurones et comment ils sont reliés entre eux grâce à des taches colorées et à des microscopes.

À la fin du XIXe siècle, le neuroscientifique et artiste espagnol Santiago Ramón y Cajal dessinait ce qu’il observait au microscope. Il examinait des échantillons de tissu cérébral colorés à l’aide de sels d’argent, afin de rendre visibles les neurones individuellement. Cette technique avait été mise au point par le neuroscientifique italien Camillo Golgi.

En dessinant ses observations, Cajal s’interrogeait sur la manière dont les neurones pouvaient s’influencer mutuellement par l’intermédiaire de leurs connexions. Les idées qu’il a alors élaborées constituent aujourd’hui l’un des fondements de notre compréhension des mécanismes d’apprentissage et de mémorisation. Ces travaux ont valu aux deux scientifiques le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1906.

Puis, dans les années 1970, les chercheurs commencent à colorer le cerveau un peu différemment, avec les traçages (ou marquages) antérograde et rétrograde. Ces méthodes leur permettent de cartographier les différents types de connexion entre les neurones du cerveau.

Aujourd’hui, on sait visualiser le cerveau avec un niveau de détail bien supérieur, par exemple avec la microscopie électronique, qui consiste à envoyer un faisceau d’électrons sur un objet afin d’en obtenir une image à l’échelle atomique, et la microscopie d’expansion, qui utilise le même type de gel que celui présent dans les couches pour bébés pour agrandir physiquement un échantillon de tissu et ainsi observer chaque cellule et ses connexions.

Associées à des algorithmes d’intelligence artificielle, ces techniques permettent aux scientifiques de révéler toute la complexité contenue dans un seul millimètre cube de tissu cérébral.

L’imagerie par résonance magnétique (IRM) a elle aussi profondément transformé notre compréhension du cerveau. L’IRM fonctionnelle permet aux neuroscientifiques d’observer de manière non invasive l’activité cérébrale en mesurant les variations du débit sanguin dans l’ensemble du cerveau. En 2003, le prix Nobel de physiologie ou médecine a récompensé la mise au point de techniques d’IRM qui ont rendu possible l’IRM fonctionnelle : les séquences d’imagerie rapide et le codage spatial.

L’ensemble de ces méthodes de visualisation et de grossissement a contribué à l’émergence d’un domaine appelé la « connectomique », qui vise à cartographier toutes les connexions entre les neurones.

Mesurer l’activité des neurones

Voici comment on peut visualiser la structure et l’organisation du cerveau. Pour comprendre comment les neurones communiquent entre eux, c’est du côté des signaux électriques qu’il faut se pencher.

Les neuroscientifiques Alan Hodgkin et Andrew Huxley ont reçu le prix Nobel de médecine en 1963 pour leurs travaux sur l’enregistrement et la mesure des impulsions électriques produites par les neurones. Pour communiquer entre eux, ceux-ci propagent ces signaux électriques, appelés potentiels d’action.

Aujourd’hui, les sondes utilisées par les neuroscientifiques pour mesurer l’activité électrique des neurones permettent d’enregistrer simultanément l’activité de centaines de neurones situés dans différentes régions du cerveau.

Les recherches exploitant ces méthodes d’enregistrement en simultané bouleversent notre compréhension du fonctionnement du cerveau. Une série d’études publiées en 2025 a ainsi montré que, lorsqu’un animal prend une décision, 95 % du cerveau participe activement au processus, et pas seulement les neurones des régions cérébrales habituellement associées à la prise de décision.

Contrôler l’activité des neurones

La possibilité de contrôler l’activité de neurones spécifiques existe depuis la fin des années 1980, lorsque le neurochirurgien français Alim-Louis Benabid a mis au point la technique de stimulation cérébrale profonde afin d’atténuer les symptômes de la maladie de Parkinson.

La stimulation cérébrale profonde agit un peu comme un pacemaker de l’activité cérébrale. Aujourd’hui, les chercheurs étudient la possibilité d’utiliser cette technique pour soulager les symptômes de certains troubles de santé mentale, notamment le trouble obsessionnel compulsif, la dépression majeure ou encore l’hyperphagie boulimique.

Si ses résultats peuvent être spectaculaires, la stimulation cérébrale profonde reste une méthode relativement peu précise pour contrôler l’activité neuronale, car l’électrode implantée agit sur toutes les cellules situées à proximité. Les chercheurs développent cependant des techniques plus précises, offrant une meilleure résolution, afin d’étudier le fonctionnement du cerveau mais aussi d’agir sur lui.

L’un des aspects les plus prometteurs de l’optogénétique est qu’elle pourrait également permettre de traiter certaines maladies. Les chercheurs évaluent actuellement sa capacité à atténuer les symptômes ou à améliorer le traitement de la perte de vision, la maladie d’Alzheimer et la maladie de Parkinson, l’épilepsie et la sclérose en plaques, le diabète et le cancer, entre autres.

Quand les neurosciences utilisent les virus

Les neurones ne réagissent pas naturellement aux lumières utilisées en optogénétique. Les neuroscientifiques doivent donc leur donner des instructions afin qu’ils modifient leur membrane cellulaire et produisent certaines protéines sensibles à la lumière. Pour cela, ils transmettent directement ces instructions aux neurones à l’aide d’un virus inoffensif.

L’optogénétique n’est pas la seule technique de neurosciences à utiliser des virus pour transmettre des instructions aux neurones. C’est également le cas d’une méthode appelée DREADD, pour « designer receptors exclusively activated by designer drugs » (« Récepteurs de synthèse activés exclusivement par des molécules de synthèse. », en français), qui repose sur des récepteurs spécialement conçus pour être activés par des molécules elles-mêmes spécifiquement conçues à cet effet.

Comme l’optogénétique, les DREADD permettent aux neuroscientifiques de contrôler l’activité des neurones. Mais alors que l’optogénétique utilise la lumière pour cibler un groupe précis de neurones et contrôler son activité, les DREADD agissent par voie chimique, selon un mécanisme comparable à celui d’une clé et d’une serrure qui ne fonctionneraient qu’avec certains types de neurones ou dans une région précise du cerveau.

Les DREADD utilisent le même type de virus inoffensif pour donner aux neurones l’instruction de modifier leurs récepteurs chimiques, afin qu’ils ne répondent plus qu’à des médicaments spécifiques. Plusieurs essais cliniques évaluent actuellement la possibilité d’utiliser cette technique pour traiter des maladies comme celle de Parkinson, l’épilepsie ou les douleurs neuropathiques.

À l’avenir, une intervention chirurgicale utilisant une lumière rouge ou bleue pourrait permettre de restaurer la vision ou d’enrayer la progression de maladies neurodégénératives. Une combinaison de médicaments pourrait, quant à elle, réduire l’anxiété ou traiter l’épilepsie. Ces traitements seraient l’aboutissement de décennies de travaux visant à identifier précisément les zones du cerveau qui dysfonctionnent, puis à modifier ou ajuster l’activité des neurones qui s’y trouvent.

À mes yeux, l’avenir des neurosciences s’annonce lumineux.The Conversation

Kimberlee D'Ardenne, Assistant Research Professor in Psychology, Arizona State University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Fin de la 2G : des milliers de téléphones et téléalarmes à remplacer

 

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Orange coupe ce 6 octobre son réseau 2G dans l'Aude, l'Aveyron, le Gard, l'Hérault, la Lozère, les Pyrénées-Orientales et le Tarn. Une transition technologique qui concerne encore de nombreux seniors et des milliers de dispositifs de téléassistance dépendants des anciens réseaux.

La 2G, c’est bientôt fini. Et pour des milliers d’utilisateurs, notamment les plus âgés, l’affaire est loin d’être seulement technique. Ce mardi 6 octobre, Orange a franchi une nouvelle étape majeure dans l’extinction de son ancien réseau mobile. En Occitanie, l’Aude, l’Aveyron, le Gard, l’Hérault, la Lozère, les Pyrénées-Orientales et le Tarn basculent à leur tour.

Ils rejoignent l’Ariège, la Haute-Garonne, le Gers, le Lot, les Hautes-Pyrénées et le Tarn-et-Garonne, où la 2G d’Orange avait déjà été coupée le 9 juin. Le mouvement avait commencé dès le printemps dans le Sud-Ouest avant de s’étendre progressivement à toute la France.

44 départements

Ce 6 octobre, ce sont au total 44 départements métropolitains qui sont concernés par cette nouvelle vague. Quarante-trois autres suivront le 20 octobre. À cette date, Orange prévoit d’avoir totalement arrêté son réseau 2G, à l’exception de certaines zones blanches réglementaires où l’extinction interviendra entre le 1er et le 15 décembre.

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Une page de l’histoire de la téléphonie mobile est donc en train de se tourner. Déployée dans les années 1990, la 2G a permis l’explosion du téléphone portable et des SMS. Mais alors que la 4G couvre désormais la quasi-totalité de la population et que la 5G poursuit son déploiement, maintenir simultanément plusieurs générations de réseaux n’a plus beaucoup de sens pour les opérateurs.

Des technologies plus performantes

Orange met en avant des technologies plus performantes, plus sûres et moins énergivores. L’Arcep rappelle de son côté que les opérateurs justifient également cette extinction par des enjeux de qualité de service, de sécurité et de consommation énergétique.

Reste que derrière cette modernisation se cachent encore des millions d’équipements. Fin décembre 2025, l’Arcep recensait 5,2 millions de cartes SIM utilisées dans des terminaux limités à la 2G ou à la 2G/3G. La migration s’est depuis accélérée : fin juin, ce parc était tombé à 3,9 millions, soit un tiers de moins en un an. Quelque 1,7 million de terminaux exclusivement 2G restaient cependant encore actifs.

Pour leurs propriétaires, la conséquence est simple : un téléphone limité à la 2G cessera de fonctionner lorsque le réseau correspondant sera coupé. Les appareils compatibles uniquement avec la 2G et la 3G devront également être remplacés avant l’extinction future de la 3G. Et même la présence du logo « 4G » ne suffit pas forcément : certains anciens mobiles 4G ne sont pas compatibles avec la VoLTE, qui permet de faire transiter les appels vocaux sur le réseau 4G. Ils pourront alors continuer à échanger des données mais plus nécessairement à passer des appels.

« Un sujet d’autonomie, de sécurité et d’inclusion numérique » pour Doro

C’est précisément ce qui inquiète Doro, fabricant spécialisé dans les téléphones pour seniors. « La fin de la 2G n’est pas seulement un sujet télécom. C’est un sujet d’autonomie, de sécurité et d’inclusion numérique », avertit Valérie Olek, sa directrice France.

Car changer de téléphone n’a rien d’anodin pour une personne âgée habituée depuis des années au même appareil, à ses grosses touches ou à son fonctionnement simplifié.

200 000 équipements de téléassistance concernés

Le problème dépasse d’ailleurs largement le seul téléphone. Selon les chiffres de l’Association française de téléassistance cités par Doro, environ 200 000 des quelque 750 000 équipements de téléassistance installés auprès de personnes âgées ou fragiles utiliseraient encore la 2G ou la 3G. Téléalarmes, bracelets anti-chute ou pendentifs d’urgence peuvent donc eux aussi être concernés par la disparition progressive des anciens réseaux. L’Arcep cite également parmi les équipements à migrer les alarmes, dispositifs de télésurveillance ou encore certaines téléalarmes d’ascenseur.

Vérifier sans attendre la compatibilité de ses équipements

La disparition de la 2G était annoncée depuis plusieurs années. Elle entre désormais dans sa phase concrète. Pour les particuliers, mais aussi pour les familles qui accompagnent un parent âgé, un réflexe s’impose donc : vérifier sans attendre la compatibilité du téléphone et des éventuels équipements de téléassistance. La modernisation du réseau, elle, n’attendra pas.

Philippe Rioux

IA et data centers : le scénario qui met le réseau électrique français sous tension

IA

Une analyse commandée par Montel estime qu’un scénario extrême pourrait faire apparaître jusqu’à 9,5 GW de déficit électrique pendant une canicule. Un chiffre spectaculaire qui décrit un stress test, pas une pénurie annoncée.

La ruée vers les data centers dopés à l’intelligence artificielle pourrait-elle fragiliser le système électrique français au cœur de l’été ? Une analyse commandée par Montel, spécialiste des marchés de l’énergie, pose la question en chiffres. Son scénario le plus sévère estime qu’en cas de canicule extrême, la France pourrait connaître un déficit d’approvisionnement allant jusqu’à 9,5 gigawatts si les 15 GW de capacité alors réservés pour des centres de données étaient effectivement consommés.

Stress test

Le chiffre est spectaculaire : 9,5 GW représentent grosso modo la puissance de huit à neuf réacteurs nucléaires. Mais il faut immédiatement préciser ce qu’il signifie : il ne s’agit pas d’une prévision de pénurie, encore moins de la situation actuelle. Alex de Vries Gao, chercheur à la Vrije Universiteit d’Amsterdam, a réalisé pour Montel un stress test à partir des épisodes de chaleur observés entre 2024 et 2026. La modélisation ajoute 15 GW de demande constante liée aux data centers et examine, heure par heure, ce qui se serait produit.

Résultat : dans cette hypothèse maximale, la France serait devenue importatrice nette pendant 1 338 heures, soit environ 70 % des heures de canicule étudiées. Pendant 61 heures, les capacités d’importation auraient atteint leur plafond et le déficit théorique aurait culminé à 9,5 GW. Le mécanisme est assez simple. Les fortes chaleurs augmentent la consommation, notamment pour la climatisation, tout en pouvant réduire simultanément plusieurs moyens de production : baisse de l’hydraulique en période de sécheresse, faible vent, mais aussi limitations de certains réacteurs nucléaires lorsque la température des cours d’eau compromet leur refroidissement. Et les data centers eux-mêmes consomment davantage d’électricité pour refroidir leurs serveurs.

80 projets de centres données

L’analyse intervient au moment où la France accélère fortement l’accueil de ces infrastructures, indispensables au cloud et surtout à l’essor de l’IA générative. RTE indique qu’en mai 2026 près de 18 GW de capacité avaient été réservés pour environ 80 projets, contre environ 5 GW fin 2024. Le gestionnaire du réseau rappelle cependant qu’une réservation de puissance n’est pas une consommation réelle : les centres raccordés depuis deux à trois ans n’utilisent pour l’instant qu’environ 20 % de la puissance demandée. Les opérateurs estiment qu’il faut dix à quinze ans pour atteindre leur régime de croisière.

C’est là toute la nuance du débat. Montel met en évidence un risque de pointe, lorsque plusieurs contraintes se cumulent au pire moment ; RTE raisonne, lui, sur la trajectoire globale du système électrique et estime que la France dispose d’une production bas-carbone suffisante pour absorber cette croissance. Selon ses projections, la consommation des data centers atteindrait en tout cas 23 à 28 TWh en 2035, soit environ 4 % de la consommation nationale.

À l’école, la génération Z voit l’intelligence artificielle s’installer à grande vitesse

IA

Une étude de Kaspersky montre que 68 % des jeunes de la génération Z ont constaté une accélération du numérique au cours de leurs cinq dernières années d’études. Tuteurs personnalisés, classes immersives, assistants IA : l’école change vite, au point de poser une nouvelle question centrale, celle de la préservation de l’esprit critique.

Pour la génération Z, l’intelligence artificielle n’est déjà plus vraiment une nouveauté. Elle est en train de devenir un élément ordinaire du paysage scolaire, au même titre que les plateformes numériques, les ressources en ligne ou les outils collaboratifs. Une étude publiée par Kaspersky à l’occasion de la Journée mondiale des enseignants montre à quel point cette transformation est désormais perceptible par les premiers concernés.

Selon cette enquête réalisée en mars 2026 auprès de 7 200 personnes dans 18 pays, 68 % des membres de la génération Z disent avoir constaté une accélération de l’usage des technologies numériques au cours de leurs cinq dernières années d’études. C’est nettement plus que la moyenne de l’ensemble des générations interrogées, qui s’établit à 55 %.

Des attentes très précises

Cette familiarité avec le numérique nourrit aussi des attentes très précises. Parmi les jeunes de la génération Z, 18 % considèrent les tuteurs personnalisés fonctionnant grâce à l’intelligence artificielle comme l’une des technologies d’avenir les plus importantes, contre 16 % dans l’ensemble de la population interrogée. Ils sont également 14 % à miser sur des salles de classe en réalité virtuelle ou augmentée intégrant des assistants IA, contre 12 % en moyenne.

Derrière ces chiffres se dessine une évolution profonde de la manière d’apprendre. L’intelligence artificielle promet en effet de proposer à chaque élève des explications adaptées à son niveau, de lui permettre d’avancer à son propre rythme ou de revenir instantanément sur une notion mal comprise. Associée à la réalité virtuelle ou augmentée, elle pourrait également transformer des enseignements encore très abstraits en expériences immersives.

Utiliser l’IA pour mieux comprendre ou l’utiliser pour ne plus avoir à comprendre

Mais cette école augmentée par l’IA comporte aussi son revers. Car plus ces outils deviennent performants et accessibles, plus grandit le risque que l’élève leur délègue une partie de son propre travail intellectuel. Résumer un texte, résoudre un problème, rechercher une information ou rédiger une dissertation peut désormais être confié en quelques secondes à un chatbot. La frontière est parfois ténue entre utiliser l’IA pour mieux comprendre et l’utiliser pour ne plus avoir à comprendre.

C’est pourquoi l’enjeu se déplace progressivement de la simple maîtrise des outils numériques vers ce que les spécialistes appellent désormais la « culture de l’IA ». Autrement dit, apprendre non seulement à utiliser ces systèmes, mais aussi à connaître leurs limites. Une réponse générée par une intelligence artificielle peut être fausse, approximative, obsolète ou dépourvue de contexte. Elle doit donc être vérifiée et confrontée à des sources fiables.

La protection des données personnelles

Kaspersky insiste également sur la protection des données personnelles. Les élèves doivent comprendre que les informations communiquées à une plateforme d’IA peuvent être conservées ou exploitées et qu’il convient donc d’éviter d’y verser des données sensibles.

Cette prudence rejoint les recommandations déjà formulées par l’OCDE et l’Unesco : l’arrivée de l’IA dans l’éducation ne peut se concevoir sans supervision humaine, règles éthiques et maintien des compétences fondamentales. « Une dépendance excessive aux algorithmes menace la pensée critique et la capacité à résoudre des problèmes de manière autonome », prévient Evgeniya Russkikh, responsable des affaires académiques chez Kaspersky.

Le paradoxe est là. Jamais les élèves n’auront disposé d’outils aussi puissants pour apprendre. Mais jamais il n’aura été aussi nécessaire de leur apprendre à ne pas leur faire aveuglément confiance. Dans la classe de demain, la compétence essentielle ne sera peut-être pas de savoir utiliser l’intelligence artificielle, mais de savoir quand il faut s’en passer.

Manger à l’ère des algorithmes : quelles vulnérabilités pour les jeunes ?

nourriture

Par Clémentine Hugol-Gential, Université Bourgogne Europe

Les données se multiplient quant aux risques que les réseaux sociaux font courir aux adolescent·es concernant leur rapport au corps et à l’alimentation. Une recherche étudie comment, loin d’être passives, certaines jeunes personnes développent des stratégies pour tenter d’échapper aux contenus problématiques On parle de « vulnérabilité informationnelle » quand les préoccupations personnelles croisent un environnement numérique qui va exacerber les fragilités.

What I Eat in a Day (en français, « Ce que je mange chaque jour »), recettes healthy, défis sportifs ou transformations physiques spectaculaires sur les réseaux socionumériques… les contenus liés à l’alimentation sont omniprésents.

Pour de nombreux adolescents et jeunes adultes, les réseaux sociaux sont devenus des espaces privilégiés pour s’informer sur la santé, le corps et les pratiques alimentaires. Selon le Credoc, 58 % des 12-17 ans consultent quotidiennement une plateforme numérique tandis que les réseaux sociaux figurent parmi les principales sources d’information des 15-24 ans sur ces sujets.

Réseaux sociaux : des utilisateurs influençables face à des contenus dangereux ?

Cette évolution suscite de nombreuses inquiétudes. Dans une étude récente, l’Arcom, le régulateur de la communication audiovisuelle et numérique, souligne que 49 % des 11-17 ans déclarent avoir déjà été exposés à des contenus liés aux troubles des conduites alimentaires.

De son côté, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) alerte sur les liens entre certains usages des réseaux sociaux et la santé mentale des adolescents, tout en rappelant que ces phénomènes relèvent de mécanismes complexes et multifactoriels. Mais comment ces contenus influencent-ils réellement les jeunes ?

À partir de l’analyse de publications TikTok consacrées au corps et à l’alimentation, complétée par des ateliers menés auprès de 14 jeunes femmes suivies pour anorexie mentale, nos travaux invitent à dépasser une vision opposant contenus dangereux et utilisateurs influençables.

(L’anorexie mentale est un trouble des conduites alimentaires, dont l’origine est multifactorielle, qui se caractérise par une perte de poids intentionnelle, ndlr).

Ils mettent en lumière ce que nous appelons une « vulnérabilité informationnelle ». Il s’agit d’une situation dans laquelle certaines personnes deviennent particulièrement réceptives à des contenus qui font écho à leurs préoccupations, à leurs fragilités ou à leurs questionnements personnels.

Les algorithmes façonnent nos environnements alimentaires

Les réseaux sociaux ne fonctionnent pas comme de simples espaces où chacun choisit librement les contenus qu’il consulte. Les plateformes sélectionnent, hiérarchisent et recommandent en permanence les publications susceptibles de retenir notre attention.

Pour comprendre ce qui est réellement proposé aux jeunes utilisateurs, nous avons créé plusieurs comptes avatars reproduisant les usages d’une adolescente de 16 ans s’interrogeant sur son alimentation et son image corporelle.

Pendant plusieurs mois, nous avons observé les contenus recommandés par TikTok et constitué un corpus représentatif de 313 publications.

L’analyse révèle plusieurs registres discursifs récurrents. Le premier concerne le contrôle alimentaire avec le comptage des calories, la surveillance des apports, les stratégies pour réduire la faim ou bien des formats populaires, tels que les What I Eat in a Day (« Ce que je mange chaque jour »).

Le second est celui de la transformation corporelle, à travers les récits de perte de poids ou les photographies « Avant/Après ». Enfin, de nombreux contenus associent explicitement minceur, bien-être, réussite ou confiance en soi.

Les troubles des conduites alimentaires apparaissent également dans cet environnement numérique, en s’inscrivant dans un ensemble plus large de discours valorisant la maîtrise de soi et l’optimisation personnelle et en gommant les questions de santé en lien avec la maladie.

Les contenus les plus visibles diffusent moins des connaissances sur l’alimentation qu’ils ne mettent en scène des modes de vie et des modèles corporels, faisant de l’alimentation un levier de transformation et de contrôle de soi.

Comprendre ce que les jeunes font des contenus

Pour compléter l’analyse des contenus recommandés par TikTok et travailler sur les enjeux de réception, nous avons mené une série de cinq ateliers auprès de 14 jeunes femmes âgées de 16 à 29 ans suivies pour anorexie mentale.

Organisés avec des structures de soin, ces ateliers avaient pour objectif de comprendre comment les contenus liés à l’alimentation, au corps et à la santé sont reçus, interprétés et intégrés dans les parcours individuels.

Chaque séance abordait une thématique spécifique : cartographie des usages numériques, analyse des contenus rencontrés, critères de crédibilité, représentations du corps et stratégies de protection face aux contenus perçus comme problématiques.

Les premiers résultats tendent à montrer que les participantes ne sont pas des utilisatrices passives. Elles connaissent très bien le fonctionnement des plateformes et évoquent spontanément les algorithmes, les bulles de recommandation ou encore les mécanismes destinés à capter leur attention.

Beaucoup d’entre elles identifient sans difficulté les contenus problématiques, les promesses irréalistes ou les discours nutritionnels simplificateurs.

Certaines ont d’ailleurs développé des stratégies de régulation telles que la suppression d’applications, le blocage de comptes, le désabonnement ou la limitation du temps passé en ligne. Pourtant, cette connaissance ne suffit pas toujours à se protéger.

Plusieurs participantes reconnaissent continuer à consulter des contenus qu’elles jugent pourtant nocifs :

« On sait que c’est toxique, mais on continue de regarder », résume l’une d’elles.

Les ateliers montrent également que les réseaux sociaux ne sont pas uniquement utilisés pour rechercher de l’information. Les participantes y cherchent aussi des formes de compréhension, de soutien ou de reconnaissance.

Plusieurs d’entre elles expliquent accorder une grande confiance à certaines créatrices de contenus parce qu’elles ont vécu des expériences similaires. La crédibilité se construit alors à partir de l’expérience vécue et de l’identification.

La vulnérabilité informationnelle : au-delà du vrai et du faux

Ces résultats nous conduisent à mobiliser la notion de vulnérabilité informationnelle. Contrairement à une idée répandue, les difficultés rencontrées sur les réseaux sociaux ne s’expliquent pas uniquement par un manque d’esprit critique ou par l’incapacité à distinguer une information fiable d’une information trompeuse. Les participantes rencontrées sont souvent parfaitement conscientes des limites des contenus qu’elles consultent.

La vulnérabilité informationnelle apparaît plutôt lorsque des préoccupations personnelles rencontrent un environnement numérique qui leur donne une visibilité particulière. Une adolescente préoccupée par son poids, une jeune femme confrontée à un trouble alimentaire ou un jeune en quête de reconnaissance ne rencontreront pas les mêmes contenus ni ne leur accorderont la même signification.

Les algorithmes renforcent cette dynamique. Plus un utilisateur interagit avec un type de contenu, plus celui-ci lui est recommandé. Peu à peu, certaines représentations du corps, de l’alimentation ou de la santé occupent une place croissante dans son environnement informationnel.

L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’exposition à des contenus problématiques. Il concerne aussi les conditions dans lesquelles ces contenus deviennent crédibles, désirables ou significatifs pour certains publics.

Cette réflexion invite à déplacer le regard porté sur les jeunes. Plutôt que de les considérer comme des utilisateurs passifs ou facilement manipulables, il semble plus pertinent de s’interroger sur les environnements informationnels dans lesquels ils évoluent. Car les réseaux sociaux ne se contentent pas de diffuser des informations, ils organisent la visibilité de certains récits, de certains corps et de certaines normes alimentaires.

À l’heure où une part croissante de la socialisation alimentaire se construit en ligne, le défi n’est donc pas seulement d’apprendre à vérifier les informations ou à repérer les contenus trompeurs. Il consiste également à comprendre comment les algorithmes orientent nos attentions, façonnent nos représentations et influencent ce que nous considérons comme désirable, normal ou souhaitable.

Ces résultats soulignent ainsi l’importance de renforcer les actions d’éducation aux médias et à l’information. Mais ils rappellent également que les usages numériques ne peuvent plus être pensés indépendamment des questions de santé. Lorsque les réseaux sociaux participent à la construction des rapports au corps, à l’alimentation ou à l’estime de soi, ils deviennent pleinement un enjeu de santé publique.

Comprendre les vulnérabilités informationnelles, c’est alors reconnaître que les risques ne résident pas uniquement dans les contenus eux-mêmes, mais dans la rencontre entre des dispositifs techniques, des normes sociales et des individus en quête de repères.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.The Conversation

Clémentine Hugol-Gential, Professeure des universités et membre de l’Institut universitaire de France, Université Bourgogne Europe

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Avec le Tesla Semi, Elon Musk veut révolutionner le camion électrique

 

Tesla Semi

Neuf ans après sa présentation, le Tesla Semi entre enfin dans sa phase industrielle. Avec une capacité annoncée de 50 000 véhicules par an, le constructeur américain se lance dans un marché mondial du camion électrique en forte croissance, largement dominé par la Chine. En Europe et surtout en France, le décollage reste plus lent, freiné notamment par la recharge et le coût d’acquisition.

La hausse des prix des carburants depuis le déclenchement de la guerre en Iran incite les automobilistes à regarder d’un œil nouveau les voitures électriques. Mais cette question se pose aussi aux professionnels du transport routier. Les camions électriques commencent à prendre leur essor et viennent de voir débarquer un acteur de poids longtemps attendu : Elon Musk qui vient de lancer la production de son Tesla Semi.

Un design étonnant pour ce camion attendu depuis neuf ans

Neuf ans après sa présentation, le Tesla Semi entre donc dans une nouvelle phase. Le constructeur américain a commencé les livraisons depuis son usine dédiée du Nevada et affiche une capacité cible de 50 000 camions par an. Les livraisons en Europe sont attendues en 2027. Tesla promet plus de 500 miles d’autonomie, soit environ 800 kilomètres, pour la version la plus endurante. Le prix définitif de ce camion très design et très original – le conducteur est au centre de la cabine – n’a pas été officiellement publié, mais il est annoncé juste sous les 300 000 dollars avant aides. Une équation encore lourde à l’achat, même si Tesla mise sur un coût d’exploitation inférieur à celui d’un diesel.

Tesla Semi
Une position de conduite centrale.

Cette arrivée de Tesla intervient surtout dans un marché qui accélère très vite, mais de manière spectaculairement inégale. Près de 158 000 poids lourds et véhicules moyens zéro émission ont été vendus dans le monde au premier semestre 2026, soit 75 % de plus sur un an. La Chine écrase le classement : environ 145 000 camions électriques y ont été écoulés en six mois, en hausse de 78 %, soit plus de neuf ventes mondiales sur dix. L’électrique devrait y approcher 30 % du marché des camions sur l’ensemble de 2026.

L'Europe et la France à la traîne

L’Europe, elle, avance à un rythme moins soutenu mais réel. Les ventes de camions électriques y ont progressé d’un peu plus de 50 % au premier semestre, à plus de 11 200 unités. La moyenne européenne reste toutefois limitée à 5,5 % des ventes. Surtout, l’infrastructure ne suit pas encore : en juin, moins de 2,5 % des aires de repos pour poids lourds se trouvaient à moins d’un kilomètre d’une station dédiée délivrant au moins 350 kW.

Aux États-Unis, le contraste est paradoxal car les ventes… ont chuté de 63 % au premier semestre 2026 et ne représentent que quelques centaines d’unités. C’est pourtant sur ce marché que Tesla doit désormais prouver que son Semi peut sortir du statut de produit attendu depuis 2017 pour devenir un véritable outil de flotte.

La recharge reste en tout cas un vrai verrou, même si le constructeur développe – comme il l’a fait pour ses voitures – ses propres stations à très forte puissance.

Tesla Semi

La France, elle, reste clairement en retrait sur ce marché pourtant essentiel pour la transition écologique. Sur les huit premiers mois de 2026, 646 poids lourds électriques ont été immatriculés, en hausse de 29,7 % sur un an, mais pour une part de marché de 2,5 %. Le mouvement est particulièrement net sur les tracteurs routiers, dont les immatriculations ont progressé de 60,4 %. Mais la marche à franchir reste considérable : la Direction générale des entreprises rappelle que la part des poids lourds neufs électriques devrait atteindre 50 % en 2030 pour respecter les objectifs climatiques nationaux. On en est loin.

Le Tesla Semi n’arrivera en tout cas pas sur un terrain vierge. Renault Trucks, Volvo, Mercedes-Benz ou Scania occupent déjà le marché européen, tandis que les constructeurs chinois disposent d’une avance industrielle et commerciale considérable. Pour Tesla, l’enjeu sera moins de démontrer qu’un poids lourd électrique peut rouler que de convaincre les transporteurs qu’il peut rouler beaucoup, se recharger vite et coûter moins cher sur la durée. C’est désormais sur cette équation que se jouera la prochaine bataille du camion électrique.

Intelligence artificielle et nouveau fascisme : quand l’IA devient un enjeu de pouvoir

 

IA

Dans son essai publié chez Agone, le philosophe et mathématicien Rainer Mühlhoff analyse l’intelligence artificielle non pas seulement comme une prouesse technique, mais comme un instrument de pouvoir. Son enquête se concentre notamment sur les passerelles idéologiques qu’il identifie entre une partie de la Silicon Valley et la nouvelle droite américaine.

L’intelligence artificielle bénéficie d’une couverture médiatique colossale tant elle est devenue omniprésente dans la vie des entreprises et dans notre vie quotidienne. Entre polémiques et promesses de nouveaux services, inquiétudes et annonces régulières de modèles toujours plus puissants. Mais qui orchestre son développement, avec quels objectifs et quelles conséquences socio-économiques sur nos sociétés démocratiques ? C’est ce que décortique l’essai de Rainer Mühlhoff, "Intelligence artificielle & nouveau fascisme", qui revient sur l’histoire de l’IA et regarde sous le capot pour en analyser les ressorts.


Philosophe et mathématicien, spécialiste de l’éthique des technologies, Rainer Mühlhoff ne cherche pas à proposer une nouvelle théorie générale du fascisme. Son objectif est plus ciblé : analyser l’IA comme une technologie de pouvoir, construite autour de la collecte de données et de la modélisation des comportements.

L’auteur insiste ainsi sur le décalage entre les récits technologiques et les effets sociaux observables. Selon lui, le terme d’« intelligence artificielle », forgé dans les années 1950, porte une promesse de dépassement de l’humain qui tend à masquer les rapports de pouvoir inscrits dans les infrastructures numériques.

Le cœur politique de l’essai se situe aux États-Unis. Mühlhoff décrit les passerelles entre une partie de la Silicon Valley et la nouvelle droite américaine (alt-right). Il s’attarde sur les courants regroupés sous l’acronyme TESCREAL (transhumanisme, extropianisme, singularitarisme, cosmisme, rationalisme, altruisme efficace, longtermisme), ainsi que sur la néo-réaction associée à Nick Land et Curtis Yarvin (le théoricien des Lumières sombres). Il y voit une critique de l’égalitarisme et de la démocratie, doublée d’une confiance radicale dans la technologie.

Pour caractériser ce qu’il appelle le « nouveau fascisme », Mühlhoff retient trois critères : rejet de la démocratie et de l’égalité, disposition à la violence et usage de la technologie comme instrument de pouvoir. Cette définition resserrée rend sa démonstration lisible, mais constitue aussi une limite : elle laisse de côté la littérature historique sur le fascisme.

L’intérêt du livre tient moins à une définition définitive du phénomène qu’à la question qu’il impose : que devient la démocratie lorsque les infrastructures numériques, les modèles d’IA et les données sont concentrés entre les mains de quelques acteurs privés qui veulent s’affranchir des règles de nos démocraties et sont capables d’influencer l’action publique ?

OneWeb : Airbus livre les premiers satellites et relance la bataille des constellations


airbus
Jean-François Fallacher, CEO d'Eutelsat, et Alain Fauré, Head of Space Systems at Airbus.

Airbus a livré à Eutelsat les 32 premiers satellites de nouvelle génération destinés à renouveler OneWeb. Fabriqués à Toulouse avant un prochain lancement aux États-Unis, ils marquent une nouvelle étape pour la seule constellation européenne déjà opérationnelle à grande échelle, alors que Starlink domine l’orbite basse, qu’Amazon accélère et que l’Europe prépare IRIS².

Dans les salles blanches d’Airbus Defence and Space à Toulouse, la nouvelle génération de OneWeb commence à prendre corps. Le constructeur européen a livré à Eutelsat un premier lot de 32 satellites en orbite basse, prêts à être expédiés aux États-Unis pour leur prochain lancement. Une étape industrielle qui ouvre le renouvellement de la constellation de l’opérateur européen et intervient au moment où la compétition pour l’orbite basse change d’échelle.

669 nouveaux satellites OneWeb

Eutelsat prévoit 669 nouveaux satellites OneWeb. Ils doivent remplacer progressivement les appareils les plus anciens de la flotte actuelle et renforcer les capacités du réseau. La constellation compte aujourd’hui plus de 600 satellites répartis sur douze plans orbitaux, à environ 1 200 kilomètres d’altitude. Son modèle diffère de celui de Starlink : OneWeb vise d’abord les entreprises, les gouvernements et les institutions, avec une offre de connectivité à haut débit et faible latence sur terre, en mer ou dans les airs.

Pour Airbus, cette première livraison a aussi valeur de démonstration industrielle. La production en série des satellites a été rapatriée en Europe et installée à Toulouse. Le groupe doit maintenant tenir une cadence élevée pour livrer plusieurs centaines d’appareils. Le programme OneWeb devient ainsi l’un des principaux tests de la capacité européenne à fabriquer en volume des satellites de télécommunications, dans un secteur où la logique n’est plus celle de quelques plateformes complexes produites à l’unité, mais de constellations composées de centaines, voire de milliers d’engins.

La bataille mondiale se joue d’abord sur le nombre

Car la bataille se joue d’abord sur le nombre. En juin 2026, le baromètre spatial Look Up recensait 15 711 satellites actifs autour de la Terre. Starlink en représentait alors 10 365, soit près des deux tiers. SpaceX dispose d’un avantage considérable : l’entreprise maîtrise à la fois ses satellites, son réseau et ses lanceurs Falcon 9, ce qui lui permet d’entretenir un rythme de déploiement sans équivalent. Son ambition dépasse désormais l’accès à Internet fixe. Avec les communications directes vers les téléphones mobiles, Starlink cherche aussi à se positionner sur une partie du marché traditionnel des opérateurs télécoms.

Face à lui, Amazon accélère le déploiement de sa propre constellation, désormais appelée Leo. Le groupe américain vise plus de 3 000 satellites et multiplie les contrats de lancement, notamment avec Ariane 6. La Chine développe de son côté plusieurs projets de constellations, tandis que l’accumulation des demandes de fréquences et de positions orbitales ajoute un enjeu réglementaire à la compétition industrielle. L’orbite basse devient une ressource stratégique : il faut y accéder, y maintenir une flotte, disposer de spectre et garantir un service continu.

Eutelsat veut assurer la continuité d’un réseau opérationnel

Dans ce paysage, OneWeb occupe une place particulière. Eutelsat ne cherche pas à reproduire à l’identique le modèle de Starlink. L’enjeu immédiat est d’assurer la continuité d’un réseau opérationnel, tout en préparant son évolution technologique. Les nouveaux satellites doivent notamment améliorer les capacités de traitement à bord et permettre davantage de flexibilité. Leur renouvellement est aussi appelé à rapprocher progressivement OneWeb de l’architecture européenne IRIS².

Le calendrier européen d'ailleurs se précise. Lors du premier Sommet international sur l’espace, organisé à Paris les 9 et 10 septembre, le projet IRIS² a été réaffirmé comme l’un des piliers de la souveraineté spatiale européenne. La constellation doit compter 348 satellites, avec de premiers déploiements annoncés à partir de 2029. Eutelsat fait partie du consortium SpaceRISE chargé du programme, tandis qu’Airbus et Thales Alenia Space ont obtenu des travaux industriels sur ses premières composantes.

La livraison des 32 satellites toulousains dépasse donc le simple renouvellement d’une flotte. Elle relie trois enjeux désormais imbriqués : maintenir une constellation européenne déjà en service, préserver une capacité industrielle de production en série et préparer l’arrivée d’IRIS². 

Mais l’Europe reste très loin de la masse orbitale déployée par Starlink et doit encore transformer ses annonces en cadences industrielles et en lancements réguliers. Mais avec OneWeb elle dispose déjà d’un réseau opérationnel sur lequel construire. Dans la bataille des constellations, le prochain défi ne sera plus seulement de concevoir des satellites : il faudra les produire, les lancer et les remplacer assez vite pour rester dans la course.

Philippe Rioux

IA : Donald Trump confie aux géants de la tech le soin de se contrôler eux-mêmes

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À la Maison-Blanche, six poids lourds de l’intelligence artificielle ont signé un accord volontaire censé encadrer leurs modèles les plus puissants. Audits externes et supervision des conseils d’administration sont promis, mais sans obligation légale, sanction ni contrôle public.

À Washington, les géants de l’intelligence artificielle ont accepté quatre étages de contrôle. Mais ils garderont les clés de l’immeuble. Réunis mardi 29 septembre à la Maison-Blanche autour de Donald Trump, les dirigeants de Google, Anthropic, Meta, OpenAI, xAI et Nvidia ont signé un « accord sur la superintelligence » qui fait de l’autorégulation la réponse américaine aux risques croissants de l’IA. Le président des États-Unis l’a présenté comme « moralement contraignant », presque comme une Constitution. En droit, pourtant, ce texte reste un engagement volontaire.

Chaque entreprise déployant des modèles de pointe devra instaurer des contrôles internes sur leurs capacités et leur alignement, notamment face aux risques cyber, biologiques ou chimiques. Une équipe interne vérifiera ces garde-fous ; un auditeur extérieur évaluera le dispositif ; enfin, un comité indépendant du conseil d’administration recevra les rapports et veillera à la correction des failles.

Le problème commence là où le texte s’arrête. Aucun délai n’est fixé, aucun résultat d’audit ne doit être rendu public, aucune sanction n’est prévue et aucune autorité fédérale n’est chargée de vérifier les engagements. L’évaluateur dit indépendant sera, de surcroît, choisi par l’entreprise qu’il examinera.

Un audit privé peut améliorer la sécurité d’un modèle ; il ne devient pas pour autant une régulation. Celle-ci suppose une règle opposable, un contrôleur doté d’un droit d’accès et la possibilité de sanctionner. Ici, les signataires promettent de se réunir pour élaborer normes et bonnes pratiques. Les entreprises les plus puissantes du secteur participeront donc directement à la définition des règles.

Le paradoxe est d’autant plus visible que ces dirigeants alertent eux-mêmes sur les dangers de leurs technologies. Dario Amodei, le patron d’Anthropic, a reconnu à Washington que les risques étaient « très réels ». Mais le dispositif retenu par Donald Trump transforme ces avertissements en responsabilité privée : puisque les industriels connaissent le mieux leurs modèles, à eux de les surveiller. Leur expertise devient l’argument pour leur laisser la main.

Ce choix répond aussi à une priorité économique. Donald Trump présente l’IA comme un moteur de croissance et un terrain de rivalité mondiale où toute contrainte pourrait ralentir les entreprises américaines. Le Congrès, divisé, paraît peu enclin à légiférer rapidement. L’accord permet donc d’afficher une réponse sans ouvrir le chantier d’une police fédérale de l’IA. Il laisse seulement entendre que ces engagements pourront, un jour, être inscrits dans la loi.

Le contraste avec l’Union européenne est net. L’AI Act comporte lui aussi des codes volontaires, mais ils servent à appliquer un cadre juridique opposable. Depuis le 2 août 2026, l’Office européen de l’IA peut demander des documents, faire évaluer des modèles, imposer des mesures correctrices et prononcer des amendes. Aux États-Unis, personne ne dispose encore de pouvoirs comparables.

Reste donc une question de confiance. Les entreprises qui conçoivent les modèles, choisissent leurs auditeurs et décident ce qu’elles publient pourront-elles convaincre le public qu’elles contrôlent réellement des systèmes qu’elles ont intérêt à lancer toujours plus vite ? Les quatre étages existent désormais. Il manque encore la porte par laquelle un véritable régulateur pourrait entrer.


Pourquoi Meta et Google investissent massivement dans les câbles de télécommunication sous‑marins

 

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Photo Gaya Nagarajan, Alex-Handrah Aimé

Par Olivier Chatain, HEC Paris Business School

Meta et Google investissent dans les câbles sous-marins. L’explication selon laquelle ce serait une diversification « normale » pour une entreprise de la tech ne tient pas vraiment.
Il faut décrypter de près les spécificités du modèle de ces deux entreprises. Les deux offrent des services pour lesquels le déni de service doit être évité quoi qu’il en coûte ou presque. D’où des investissements importants, Meta prévoyant de financer un câble qui fera le tour de la planète.

Les câbles de communication sous-marins ont fait irruption dans l’actualité avec des soupçons de sabotage dans les zones de tension (mer Baltique, détroit de Taïwan). Il y eut même récemment dans le détroit d’Ormuz des menaces explicites de destruction. Ces câbles sont un pilier essentiel des communications mondiales et appartiennent très souvent à des entités privées. Comprendre pourquoi est un impératif pour tous les utilisateurs, citoyens et États.

Le réseau mondial s’est développé de manière spectaculaire avec l’essor des communications et d’Internet. Google et Meta sont à eux seuls responsables de 23 % de la bande passante installée dans la période 2020-2025 et de 32 % de celle des projets en cours (calculs de l’auteur, basé sur les données du Submarine Cable Almanac). Le projet Waterworth, dévoilé par Meta en 2025, prévoit d’installer un câble de 50 000 kilomètres autour du monde.

Se posent donc deux questions : pourquoi Meta et Google font-ils le métier des acteurs traditionnels ? Et pourquoi les autres géants du numérique n’ont-ils pas suivi le même chemin ? En effet, ces stratégies différenciées battent en brèche l’idée faussement évidente, selon laquelle les « gros » consommateurs de bande passante seraient naturellement enclins à investir dans les « tuyaux » où passent leurs données.

Pourquoi contrôler (ou non) les « tuyaux » d’Internet ?

Cette dernière question renvoie à un sujet fondamental de la théorie de la firme : quand doit-elle produire pour elle-même (« intégration ») ou, au contraire, quand doit-elle recourir au marché ? C’est typiquement une affaire de rapport entre les coûts et les bénéfices. Du côté des coûts, intégrer, c’est utiliser des ressources qui pourraient être déployées ailleurs et introduire de la complexité dans l’organisation. Du côté des bénéfices, c’est pouvoir faire du sur-mesure et, surtout, se prémunir des comportements opportunistes de la part d’un fournisseur.

Quand l’offre est abondante et le besoin peu différencié, il n’y a pas d’intérêt à intégrer, car on peut facilement changer de fournisseur. La réponse classique à la question posée est que l’intégration verticale doit être l’exception, pas la règle. Elle survient quand le besoin de l’entreprise demande un investissement spécifique qui donnerait à un tiers un (trop) fort pouvoir de négociation. Pour s’en prémunir, il faut intégrer l’activité dans l’entreprise.

Mais alors, pourquoi Meta et Google n’utilisent-ils pas seulement les services des opérateurs de télécommunications classiques ou d’opérateurs indépendants ? Pour cela, nous devons trouver ce qui les différencie des autres membres de la Big Tech (Microsoft, Amazon…) ainsi que ce qui distingue leurs câbles de ceux des acteurs traditionnels.

Deux points communs significatifs

Qu’est-ce qui rend Meta et Google spéciaux du point de vue qui nous intéresse ? En étudiant ce qui les réunit et qui les différencie des autres entreprises (par exemple, Amazon, Netflix, Microsoft), on trouve deux points communs à Meta et à Google :

  • les contenus servis sont personnalisés en temps réel dans un fil spécifique pour chaque utilisateur en fonction des actualités et de ses recherches ;

  • leurs revenus proviennent d’une plateforme publicitaire en libre-service. Le fil vu par chaque utilisateur est personnalisé et renouvelé en permanence. En particulier, les informations peuvent provenir du monde entier, car les annonceurs ont potentiellement accès à tous les utilisateurs.

Cela fonctionne uniquement si la latence (durée de l’aller-retour des données) qui permet la fourniture de contenu est contrôlée étroitement. Toute lenteur ou déni de service ralentirait voire « tuerait » l’engagement. Et les bonnes publicités ciblées doivent être affichées dans le bon fil au bon moment, le tout à une échelle de milliards d’utilisateurs.

Dans le cas contraire, le chiffre d’affaires des deux groupes en pâtit directement. Pour une plateforme qui est fondamentalement un intermédiaire, il faut donc une combinaison unique de stabilité de la latence et de la résilience du réseau.

Des infrastructures informatiques avancées

Dans ce cas qu’apporterait la propriété des câbles ? Le bénéfice est de pouvoir être prioritaire en toute situation (en ne dépendant pas d’un fournisseur qui pourrait abuser en faisant monter les prix) et d’utiliser des protocoles propriétaires s’articulant avec le reste du réseau et des centres de données (investissements spécifiques pour la performance). Le fait que Meta et Google aient la réputation d’avoir les infrastructures informatiques les plus avancées conforte cette interprétation. Le besoin d’une telle solution chez les autres géants du numérique est plus faible.

Par exemple, Netflix peut garder des caches distribués de ses vidéos dans des centres de données situés à proximité de ses abonnés. De même, Amazon et Microsoft vendent leurs services à des utilisateurs à proximité de leurs centres de données, ce qui minimise la latence. Leurs besoins de communication mondiaux sont plus facilement satisfaits par des locations de longue durée de câbles offerts par des tiers.

De nouvelles routes résilientes ?

Les tracés de la dernière vague des projets de Meta et de Google laissent à penser qu’ils privilégient une forme de résilience. Une carte des câbles mondiaux de communication montre une vulnérabilité latente causée par leur passage dans des goulets d’étranglement qui sont les mêmes que ceux du commerce mondial.

Cela forme une ceinture dans l’hémisphère Nord : en partant de la Méditerranée, la dorsale centrale du réseau passe par l’isthme de Suez, la mer Rouge, le Bab-el-Mandeb, le détroit d’Ormuz pour les dérivations qui vont dans le golfe Persique, le détroit de Malacca, la mer de Chine méridionale et le détroit de Taïwan, avant de se diriger vers le Japon et la côte ouest nord-américaine.

Certains des derniers projets de Meta et de Google rompent avec ces tracés et évitent systématiquement tous ces goulets d’étranglement traditionnels. Le projet Waterworth de Meta relie les côtes est et ouest des États-Unis en passant par le Brésil, le cap de Bonne-Espérance (Afrique du Sud), l’Inde, le nord de l’Australie, avant de traverser l’océan Pacifique.

Les Échos, 2025.

En utilisant le réseau de Google, il est possible de faire le même trajet en sens inverse, en descendant de la Californie vers le Chili, puis de traverser le Pacifique Sud jusqu’en Australie, de rejoindre l’Afrique du Sud avant de remonter vers le Portugal et la côte est américaine. Il n’y a pas d’autre acteur qui construise un réseau créant une alternative intégrale à la dorsale traditionnelle. Ces projets sont corrélés à la géographie des centres de données de Meta et de Google et créent un maillage à l’échelle de la planète qui est moins tributaire de zones vulnérables aux aléas politiques.

Qui veut payer pour la résilience ?

Ce que révèlent ces projets, c’est une tendance à la privatisation et à la concentration de la résilience. Deux acteurs privés, de par leur taille et leur modèle d’affaires, sont plus enclins que les autres à lancer des projets qui ne seraient pas rentables pour des opérateurs traditionnels. Ces projets créent des routes alternatives qui peuvent bénéficier à tous les utilisateurs, car elles réduisent la vulnérabilité aux goulets d’étranglement.

Mais à la diversification géographique des routes répond un accroissement de la concentration de la propriété des chemins alternatifs. Cette concentration devient à son tour une source de vulnérabilité pour les utilisateurs finaux puisqu’elle crée une nouvelle dépendance qui remplace celle due à la géographie.

En l’absence de fournisseurs alternatifs, la question de la construction d’un marché de la résilience reste posée. À ce titre, le marché des câbles sous-marins représente un microcosme des questions posées par la menace de l’arsenalisation des infrastructures numériques et permet de comprendre en profondeur les mécanismes qui la rendent possible et les stratégies pour la contrer.The Conversation

Olivier Chatain, Professor, Strategy and Business Policy, HEC Paris Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.