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Internet, réseaux mobiles : nos télécommunications sont‑elles à bout ?

5G

Par Pierre Dal Zotto, GEM

Au fil des décennies, nos réseaux de communications se sont toujours plus complexifiés afin de monter en puissance. Mais ce chemin ne sera pas viable éternellement. Allons-nous bientôt devoir changer d’approche ?


Pendant des décennies, ingénieurs et chercheurs en télécommunications ont poursuivi un seul objectif : transmettre plus d’information, plus vite et avec le moins d’erreurs possible. Qu’il s’agisse d’un appel vocal, d’une vidéo, d’un message ou même de la mesure d’un capteur, toutes ces données sont encodées numériquement en suites de 0 et de 1, qu’on appelle des bits. Cette suite est elle-même convertie en signaux électromagnétiques transmis par des ondes radio. Dit simplement, les réseaux actuels ne transportent pas le sens d’un message, mais une représentation binaire.

Cette logique a été extraordinairement efficace. Elle a permis l’avènement de la 2G et des SMS, de la 3G avec l’Internet mobile, de la 4G et la vidéo en ligne, puis de la 5G, qui améliore les débits, diminue la latence et permet de connecter de nombreux objets. Mais elle rencontre aujourd’hui une limite : continuer à gagner en performance exige toujours plus de bande passante, d’antennes, de calcul, d’énergie et d’infrastructures, dans un monde pourtant limité. Voyons-nous le bout de notre modèle ?

Optimiser, mais jusqu’à un certain point

À partir des années 1950, une grande partie de l’ingénierie des télécommunications s’est construite autour d’une question fondamentale : quelle quantité d’information peut-on transmettre par seconde et de manière fiable ? La principale difficulté est qu’une transmission subit toujours des perturbations extérieures, ce qu’on appelle le bruit. Ce bruit peut avoir de nombreuses causes : la chaleur des composants électroniques, les interférences avec d’autres communications, les réflexions sur les bâtiments, l’absorption par les murs, les obstacles…

Mis en équation, ce problème donne le théorème de Shannon–Hartley. Il a été formulé après à la fin des années 40 dans le prolongement des travaux de Claude Shannon, et donne une réponse fondamentale à cette question pour un cas idéal. Le débit maximal fiable dépend alors principalement de deux facteurs : la largeur de bande passante disponible, c’est-à-dire l’ensemble des fréquences que l’on peut exploiter pour communiquer, et le rapport entre le signal reçu et le bruit ambiant. Notons que, pour établir cette limite théorique, Shannon suppose un bruit « idéal » : il est aléatoire, indépendant du signal transmis et ses variations suivent une courbe statistique appelée loi normale (ou loi gaussienne). Cette hypothèse représente assez bien de nombreuses sources de bruit physique, sans rendre compte de toutes les perturbations observées dans les réseaux réels…

Pour bien comprendre ce théorème, on peut comparer la télétransmission des 0 et des 1 (les bits) au passage de véhicules. La bande passante peut se comprendre comme la largeur d’une route : plus elle est large, plus on peut faire circuler de véhicules en parallèle. Le rapport signal/bruit indique, lui, à quel point le récepteur distingue clairement le signal utile des perturbations. Il peut être comparé à la visibilité sur la route : avec une bonne visibilité, on peut mettre les véhicules plus proches et les faire circuler plus vite. Lorsque le signal est plus propre, on peut utiliser des codages plus efficaces et transmettre davantage de bits.

Mais ce gain n’est pas illimité ! Au-delà d’un certain point, améliorer encore la qualité du signal rapporte de moins en moins, tout en coûtant de plus en plus. On pourrait dire qu’une fois que la visibilité est bonne, il faudrait rajouter des radars et des instruments de télémétrie, ce qui est plus complexe et coûteux.

Plus de fréquences, plus d’antennes, plus de complexité

C’est cette stratégie qui a porté les générations successives de réseaux mobiles. Pour augmenter le débit, les chercheurs, les opérateurs et les industriels ont mobilisé davantage de fréquences, densifié les réseaux et utilisé des antennes et des algorithmes toujours plus sophistiqués. La 5G s’inscrit pleinement dans cette trajectoire.

Plusieurs technologies illustrent cela. Une onde radio ne suit pas toujours un trajet direct : elle peut rebondir sur une façade, contourner un obstacle, arriver avec un léger retard ou depuis plusieurs directions. Pour résoudre ce problème, une solution est d’utiliser plusieurs antennes à l’émission et à la réception, afin que le réseau puisse exploiter des trajets multiples. Il peut renforcer le signal vers un utilisateur, réduire certaines interférences ou transmettre plusieurs flux de données en parallèle lorsque l’environnement le permet.

Une autre technologie, qu’on appelle le beamforming, repose sur la même logique : coordonner plusieurs antennes pour concentrer l’énergie radio dans une direction donnée, plutôt que de l’émettre dans toutes les directions. Cela améliore la réception, mais suppose de mesurer l’état de la communication, de suivre les déplacements des utilisateurs, de choisir les bons faisceaux et d’adapter en permanence les paramètres de transmission. La performance augmente, mais la complexité matérielle et logicielle aussi.

Cette complexité devient encore plus visible lorsque l’on utilise des fréquences plus élevées, ce qui est pourtant intéressant. Monter en fréquence permet d’accéder à des bandes plus larges, donc potentiellement plus de débit. Cependant, plus la fréquence augmente, plus les pertes augmentent, la pénétration dans les bâtiments diminue et la sensibilité aux obstacles s’accroît. Pour regagner en qualité de signal et en robustesse, il devient alors nécessaire d’installer les antennes plus près des usagers et de diriger l’énergie radio avec des faisceaux plus intelligents.

Cela signifie, très concrètement, plus d’équipements réseau, plus de capacité de calcul, et donc des coûts plus importants et plus de consommation de ressources. On améliore certes les performances, mais au prix d’une complexité matérielle et logicielle croissante et d’un gain d’efficacité énergétique moindre.

Pour la 6G, une approche nouvelle et moins lourde ?

Est-ce pour autant la fin du théorème de Shannon-Hartley ? Non : les limites physiques de la transmission demeurent. Aucun réseau, même « intelligent », ne supprimera le bruit, l’atténuation ou les interférences. En revanche, la stratégie dominante consistant à chercher toujours plus de débit brut fait face à des rendements décroissants. On peut continuer à améliorer les réseaux, mais chaque amélioration devient plus coûteuse en énergie, en infrastructures et en coordination que les précédentes.

C’est dans ce contexte que les recherches sur la 6G posent une question différente. La 6G ne supprimera pas les 0 et les 1. Elle ne s’affranchira pas non plus des lois physiques de la transmission. Mais si l’on continue à raisonner uniquement en termes de bits transmis, ne risque-t-on pas de construire des réseaux toujours plus puissants, mais aussi toujours plus lourds ? L’enjeu n’est plus de se demander « combien peut-on transmettre ? », mais plutôt « qu’est-il réellement utile de transmettre pour atteindre l’objectif ? »

C’est justement le changement de paradigme proposé par ce que l’on nomme les communications sémantiques. Au lieu de chercher à transmettre fidèlement tous les bits d’un message, ces approches visent à transmettre uniquement le sens utile pour accomplir une tâche. Concrètement, l’émetteur et le récepteur partageraient des modèles leur permettant, grâce à de l’IA, de reconstruire l’information pertinente sans échanger toutes les données brutes.

L’objectif est de réduire les besoins en bande passante, en énergie et en calcul, tout en améliorant l’efficacité pour une grande diversité d’usages, comme les robots collaboratifs ou les véhicules connectés. Cette approche est aujourd’hui explorée dans plusieurs projets 6G, mais elle soulève encore des défis majeurs concernant la définition du « sens », la façon d’évaluer la qualité de la transmission, ainsi que le fait d’adapter les modèles d’IA nécessaires à cette technologie à l’ensemble des systèmes qui en auraient l’usage.


Cet article a été rédigé avec l’aide du Dr Quentin Lampin, chercheur senior et co-directeur du laboratoire commun Orange-CEA « AI-Native Communications ».The Conversation

Pierre Dal Zotto, Professeur Assistant en Systèmes d'Information, GEM

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cybersécurité : le facteur humain reste la première faille des entreprises selon une étude Kaspersky

 

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L’automatisation progresse, les outils de détection se perfectionnent et les entreprises renforcent leurs dispositifs de défense, mais une vulnérabilité demeure : l’humain. Selon une étude de Kaspersky menée auprès de 1 800 spécialistes de la sécurité informatique et décideurs en cybersécurité dans 18 pays, 80 % des organisations désignent le facteur humain comme le principal élément déclencheur des cyberattaques réussies. Les récentes cyberattaques de plusieurs administrations en France tendent à corroborer ce résultat...

Trois risques, trois faiblesses 

Trois risques arrivent au même niveau. La charge de travail élevée des équipes IT et sécurité est citée par 24 % des entreprises, tout comme le manque d’expertise et d’expérience des professionnels de l’IT et le faible niveau de sensibilisation des collaborateurs. Autant de faiblesses que les cybercriminels peuvent exploiter, directement par l’ingénierie sociale ou indirectement à travers des erreurs et des incidents insuffisamment détectés.

La surcharge des équipes constitue un point particulièrement sensible en France. Alors que 24 % des répondants la considèrent comme un facteur augmentant la probabilité d’une cyberattaque au niveau international, cette proportion atteint 30 % dans l’Hexagone. Le phénomène concerne également fortement les ETI (entreprises de taille intermédiaire) et les grands groupes, avec respectivement 27 % et 26 % des réponses. Plus les spécialistes doivent gérer de processus et de tâches, moins ils disposent de temps pour mener une défense proactive.

Le déficit de compétences représente une deuxième fragilité. Il est mentionné par 24 % des répondants dans l’ensemble de l’étude et par 26 % en France. Cette insuffisance d’expertise peut peser sur toute la chaîne de défense, depuis l’identification d’une menace jusqu’à son analyse et à la réponse apportée. Le Mexique atteint 30 %, devant notamment la Colombie à 29 %, la Turquie à 28 % et l’Allemagne à 27 %.

Renforcer régulièrement la formation des personnels

Reste la sensibilisation de l’ensemble des salariés. Là encore, 24 % des sondés la placent parmi les risques majeurs. La France se situe légèrement au-dessus, à 25 %, tandis que l’Allemagne atteint 32 %. Plusieurs marchés asiatiques affichent des niveaux encore supérieurs, jusqu’à 35 % au Vietnam et 33 % en Thaïlande.

Pour Kaspersky, la réponse ne peut donc se limiter au déploiement de technologies supplémentaires. L’éditeur recommande de renforcer régulièrement la formation des personnels, d’utiliser des simulations de cyberattaques et des exercices ludo-éducatifs afin d’entraîner les collaborateurs à identifier les menaces et à prendre les bonnes décisions sous pression.

L’enjeu concerne également l’organisation des équipes de sécurité. Kaspersky préconise le recours à des solutions centralisées et automatisées afin de réduire leur charge de travail et les risques d’erreur. Lorsque les compétences manquent en interne, l’entreprise recommande également le recours à des prestataires de services de sécurité gérés. Une approche qui replace finalement la technologie dans son rôle : épauler l’humain plutôt que prétendre supprimer sa vulnérabilité.

Intelligence artificielle : le Français Mistral AI s’allie au Saoudien Humain pour conquérir le Golfe

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Lors du Forum d'affaires franco-saoudien à Paris, Mistral AI a signé un accord stratégique avec Humain, société saoudienne, pour développer des modèles d'intelligence artificielle en langue arabe. Ce partenariat vise à renforcer la souveraineté technologique saoudienne et pourrait ouvrir à Mistral AI le marché du Moyen-Orient.

Les accords commerciaux signés lors du Forum d’affaires franco-saoudien, lundi à Paris dans le cadre de la visite officielle du prince Mohammed ben Salmane, ont été éclipsés par la spectaculaire annonce de la création de parcs à thèmes et de loisirs en région parisienne pour 6 milliards de dollars. Pourtant, l’un des accords ouvre une perspective à long terme très stratégique dans un domaine clé de l’économie mondiale : l’intelligence artificielle. Le Français Mistral AI a, en effet, signé un accord avec le Saoudien Humain qui pourrait lui permettre de s’implanter durablement au Moyen-Orient.

"Un cadre de coopération stratégique de long terme"

L’enjeu est considérable. L’Arabie saoudite a décidé de consacrer des moyens massifs à l’intelligence artificielle afin d’en faire l’un des piliers de la diversification de son économie et ses engagements souverains dépassent 40 milliards de dollars. Cette offensive passe notamment par Humain, société lancée en 2025 par le puissant fonds souverain saoudien PIF pour développer une chaîne complète allant des infrastructures de calcul et des centres de données aux modèles d’IA et à leurs applications.

C’est avec cet acteur que Mistral AI vient donc de nouer une alliance. Le mémorandum d’entente, signé par Arthur Mensch, directeur général de Mistral AI, et Tareq Amin, PDG de Humain, instaure, selon l’Élysée, "un cadre de coopération stratégique de long terme". Il porte sur les capacités de calcul, le développement conjoint de modèles et leur commercialisation. Prudence cependant : il s’agit à ce stade d’un accord-cadre destiné à organiser les travaux et les négociations devant précéder d’éventuels accords définitifs.

Une IA souveraine en langue arabe

Les deux entreprises donnent néanmoins une idée beaucoup plus précise de leurs ambitions. Elles évoquent une collaboration représentant "des centaines de millions d’euros" et veulent développer et adapter ensemble des modèles avancés, notamment dans la cybersécurité et la voix. Surtout, elles prévoient de travailler sur des modèles de pointe particulièrement performants en langue arabe. Mistral étudiera parallèlement l’utilisation des centres de données de Humain pour répondre à ses besoins locaux de puissance de calcul.

L’objectif dépasse donc largement la fourniture de modèles d’IA. Humain et Mistral veulent ainsi bâtir une stratégie commerciale commune en Arabie saoudite, en ciblant notamment les secteurs régulés. Leur argument central est celui de l’"IA souveraine" : permettre aux clients de conserver le contrôle de leurs données, de leurs modèles, de leurs infrastructures de calcul et de leurs opérations. Un positionnement particulièrement sensible dans la finance, les télécommunications, l’industrie, la cybersécurité ou le secteur public.

Un bon coup pour Mistral

Pour Mistral, l’intérêt de l’opération est double. Le champion français accède d’abord à des capacités de calcul et à un marché soutenu par les moyens financiers considérables de Riyad. Mais il se donne surtout la possibilité de construire une offre adaptée à l’ensemble du monde arabophone. Le communiqué des deux partenaires ne limite d’ailleurs pas leur ambition au royaume : il évoque explicitement le déploiement de solutions en Arabie saoudite « et dans la région ».

C’est sans doute là que Mistral vient de jouer un bon coup. Face aux géants américains de l’IA, la société française ne dispose pas des mêmes ressources financières ni des mêmes infrastructures. Elle peut en revanche miser sur son positionnement en faveur de modèles ouverts, personnalisables et contrôlables localement pour répondre aux ambitions de souveraineté technologique des États. En s’alliant à Humain plutôt qu’en tentant d’aborder seul le marché, Mistral bénéficie ainsi d’un partenaire disposant à la fois des infrastructures, des capitaux et de la connaissance du terrain.

Le pari reste à concrétiser. Le mémorandum n’est pas encore un ensemble de contrats définitifs et la compétition dans le Golfe est intense. Mais en associant modèles en arabe, infrastructures locales et souveraineté des données, Mistral se place au cœur de la stratégie saoudienne. Et transforme potentiellement Riyad en tête de pont pour une expansion beaucoup plus large au Moyen-Orient.

Qui est Bilibili, le nouveau rival chinois qui veut concurrencer YouTube ?

 

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Forte de 376 millions d’utilisateurs mensuels en Chine, Bilibili relance son offensive mondiale. La plateforme mise sur l’animation, le jeu vidéo, les communautés de fans et une relation plus directe entre créateurs et public pour se distinguer de YouTube comme de TikTok.

La Chine peut-elle réitérer le succès international de TikTok et concurrencer le géant américain historique de la vidéo YouTube ? Poser la question, c'est déjà souligner les ambitions de la plateforme Bilibili qui accélère son développement à l'international.

Encore largement inconnue du grand public occidental, Bilibili est pourtant un poids lourd du numérique chinois. Fondée en 2009, la plateforme compte environ 376 millions d’utilisateurs actifs mensuels, dont 115 millions chaque jour.

Une plateforme construite sur l'univers "Anime, Comics et Games"

Ces derniers y passent en moyenne près de deux heures quotidiennement. Un niveau d’engagement qui s’explique notamment par ses racines : Bilibili ne s’est pas construite comme une plateforme généraliste mais autour de l’univers ACG, pour Anime, Comics et Games, avant d’élargir progressivement son offre aux tutoriels, aux technologies, aux vlogs, à l’éducation ou au direct.

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Cette histoire constitue aujourd’hui le cœur de son offensive internationale. Bilibili vient de relancer son application destinée aux marchés étrangers et prépare un site entièrement anglophone. La société recrute parallèlement dans plusieurs grandes villes, notamment Los Angeles, Londres, São Paulo, Mexico, Istanbul et Tokyo. Objectif : convaincre des créateurs non chinois de publier sur la plateforme et constituer progressivement des communautés locales.

Une stratégie différente de celle de TikTok

La stratégie diffère ainsi profondément de celle qui a fait le succès de TikTok. L’application de ByteDance s’est imposée grâce aux vidéos courtes, au défilement continu et à la puissance de son système de recommandation.

Bilibili se rapproche davantage de YouTube par la place accordée aux formats longs. Mais elle veut y ajouter une culture communautaire beaucoup plus marquée, héritée de ses origines dans l’animation et le jeu vidéo.

Sa fonctionnalité la plus emblématique résume cette différence. Les "danmu" permettent aux commentaires des internautes de défiler directement sur l’image dans des bulles, au moment précis où ils réagissent à une séquence. Le visionnage prend ainsi des airs de séance collective. Les créateurs, appelés "UP", peuvent également s’appuyer sur plusieurs formes de rémunération : publicité, abonnements de fans, cadeaux virtuels ou partenariats avec des marques. Plus de 10 millions d’utilisateurs ont déjà payé directement des créateurs, selon les éléments fournis.

Partir d'une niche avant d'élargir son offre

Bilibili ne cherche donc pas, dans un premier temps, à reproduire frontalement YouTube dans toute sa diversité. Son pari consiste plutôt à partir d’une niche internationale déjà immense : les amateurs d’anime, de jeux vidéo et de cultures web asiatiques. Sa bibliothèque de contenus, son ADN communautaire et ses usages sociaux doivent servir de porte d’entrée avant un éventuel élargissement vers des contenus plus généralistes. Une place de marché (marketplace) internationale doit également faciliter les relations entre créateurs étrangers et annonceurs.

Ce positionnement distingue aussi Bilibili de TikTok sur un point essentiel. TikTok a exporté un usage presque universel, celui de la vidéo courte consommée rapidement. Bilibili tente d’exporter un écosystème culturel forgé pendant plus de quinze ans en Chine. C’est à la fois sa force et sa limite : une communauté très engagée peut favoriser la fidélité, mais ses codes spécifiques peuvent rendre la conquête du grand public plus difficile.

La bataille sera d’autant plus délicate que YouTube occupe déjà massivement le terrain de la vidéo longue. À cela s’ajoutent les questions qui ont accompagné l’expansion de TikTok aux États-Unis : modération, censure et sécurité des données. Bilibili devra donc prouver qu’une plateforme façonnée par le marché chinois peut séduire durablement des créateurs et des utilisateurs internationaux. Pour l’heure, elle avance avec une méthode claire : conquérir d’abord les communautés qu’elle connaît le mieux avant d’essayer, peut-être, de transformer le « YouTube chinois » en rival mondial de YouTube.
 

Réseaux sociaux, algorithmes, prison : vers l’hypersurveillance ?

 

Gros plan sur une caméra de surveillance extérieure.
La loi Ripost prolonge jusqu’en 2030 le dispositif de vidéosurveillance algorithmique, initialement conçu pour la stricte durée des Jeux olympiques de Paris 2024. HJBC/Shutterstock (no reuse)

Par Tony Ferri, Institut catholique de Lille (ICL)

La loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans ( finalement censurée par le Conseil constitutionnel ) aurait imposé une vérification d’âge à tous les utilisateurs. La loi Ripost prolonge jusqu’en 2030 un dispositif de vidéosurveillance algorithmique initialement limité aux Jeux olympiques de Paris 2024. D’autres exemples (bracelet électronique, monétisation des données) illustrent les risques d’extension des outils de surveillance.

Le 21 et le 22 juillet 2026, le Parlement a adopté une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans, imposant de fait une vérification d’âge à l’ensemble des utilisateurs. Le même mois, une seconde loi passée avec beaucoup moins d’écho médiatique, la loi de « Réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens » (loi Ripost) prolongeait jusqu’en 2030, et étendait à l’intérieur des bâtiments, un dispositif de vidéosurveillance algorithmique conçu à l’origine comme strictement temporaire, pour la durée des Jeux olympiques de Paris 2024.

Deux lois, deux publics visés (les mineurs d’un côté, les foules dans l’espace public de l’autre), mais un même mécanisme : un dispositif de contrôle pensé pour une population ou une occasion restreinte qui finit par s’étendre bien au-delà de sa cible initiale.

C’est cette hypothèse, celle de ce que j’appelle l’hypersurveillance, qu’il s’agit de mettre à l’épreuve à travers quatre terrains très différents.

La prison, laboratoire historique du contrôle généralisé

Le premier terrain n’est pas le numérique, mais la prison. La surveillance électronique (au moyen d’un bracelet) a été introduite en France dans les années 1990 pour une population très circonscrite : des condamnés en fin de peine, jugés peu dangereux, à qui l’on épargnait l’incarcération. Trente ans plus tard, le dispositif s’est banalisé : longtemps stable autour de 10 000 bracelets actifs depuis 2013, leur nombre a bondi de 47 % en deux ans pour atteindre 16 200, selon les données de l’Observatoire international des prisons, sans que cette hausse s’accompagne d’une baisse équivalente de la population carcérale. Une tendance que confirment les statistiques officielles les plus récentes du ministère de la justice, qui recensent 17 600 personnes condamnées exécutant leur peine hors détention au 1er janvier 2026, en hausse de 9,8 % sur un an.

Le président de l’Association nationale des juges de l’application des peines observe lui-même un phénomène de banalisation de la surveillance électronique à tous les stades de l’exécution des peines. La criminologie anglo-saxonne nomme ce phénomène le net widening, l’extension du filet pénal : plutôt que de se substituer à l’emprisonnement, le bracelet est venu s’y ajouter, élargissant la population sous main de justice plutôt que de la restreindre.

Ce cheminement n’est pas propre à la prison. C’est l’hypothèse que je voudrais vérifier ici, sur trois autres terrains : celle d’une infrastructure technique qui, une fois posée pour un motif précis et consensuel, ne reste presque jamais cantonnée à cet objet.

Le numérique comme nouveau relais : vérifier l’âge de tous

La loi sur l’accès des mineurs aux réseaux sociaux en offre une première illustration. Pour interdire l’accès aux seuls moins de 15 ans, il faut nécessairement vérifier l’âge de l’ensemble des utilisateurs : on ne peut isoler une sous-population sans faire passer, par le même sas, la totalité de la population.

Le mécanisme retenu, recommandé par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil) et repris dans le référentiel de l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom), repose sur un « tiers de confiance » : une entité extérieure à la plateforme vérifie l’âge (par le biais d’une pièce d’identité, d’une estimation faciale ou d’un autre moyen) et ne transmet au service qu’une confirmation binaire, sans révéler l’identité, un principe que les pouvoirs publics ont nommé « double anonymat ».

L’association La Quadrature du Net a toutefois montré que ce terme est trompeur : le dispositif n’offre pas d’anonymat à proprement parler, seulement un cloisonnement des données entre la plateforme et le vérificateur. Ce cloisonnement suppose une architecture technique parfaitement conçue, déployée et auditée pour tenir sa promesse.

Le Conseil constitutionnel vient toutefois de censurer, le 14 août 2026, l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, en relevant notamment que le dispositif ne comportait pas les garanties propres à assurer le respect de la vie privée. Cette censure ne signifie pas pour autant que la question de la protection des mineurs ou celle de la vérification de leur âge soit abandonnée : elle souligne au contraire la tension que soulève la mise en place d’un tel mécanisme à l’échelle de l’ensemble des utilisateurs.

Ce que révèle cette analyse, au fond, c’est la généralisation d’un contrôle d’identité en ligne qui concernera des dizaines de millions d’utilisateurs majeurs que la loi ne visait pourtant pas. On ne punit personne, on protège ; mais on ne protège qu’en identifiant, et la littérature en Surveillance Studies a un nom pour ce que devient une infrastructure d’identification une fois posée : le function creep, ou dérive de finalité, à savoir la tendance, documentée notamment dans le cas du fichier européen Eurodac, d’un dispositif à s’étendre progressivement à des usages que sa justification initiale ne prévoyait pas.

Nos données, nouvelle matière première

Ce mouvement ne concerne pas seulement les lois. Il est aussi, plus silencieusement, à l’œuvre dans le modèle économique des grandes platesformes elles-mêmes, ce que la sociologue Shoshana Zuboff a nommé le « capitalisme de surveillance » : nos comportements en ligne, nos déplacements, nos émotions y sont traduits en données, puis en prédictions vendues sur un marché des comportements futurs.

Je ne prétends pas que la comparaison avec le geste législatif soit d’une intention identique : que des entreprises cherchent structurellement à tout monétiser relève d’un modèle d’affaires assumé, tandis que des parlementaires, aux sensibilités politiques diverses, ne votent évidemment pas une loi de protection des mineurs dans l’intention de contrôler la population entière. Mais structurellement, au niveau de l’effet plutôt que de l’intention, les deux dynamiques se rejoignent : dans un cas comme dans l’autre, une infrastructure conçue pour un motif circonscrit (protéger, améliorer un service) en vient à faire de la population entière la matière d’un contrôle qu’aucun acteur n’avait besoin de vouloir dès l’origine pour qu’il advienne.

La rue sous algorithme : la loi Ripost

Le troisième terrain, plus feutré encore, se joue dans la rue. La vidéosurveillance algorithmique – des caméras couplées à des logiciels d’intelligence artificielle capables de détecter des mouvements de foule ou des comportements jugés suspects – avait été autorisée par la loi du 19 mai 2023 comme une expérimentation strictement temporaire, cantonnée aux grands rassemblements des Jeux olympiques de Paris 2024, et censée s’achever le 31 mars 2025.

Le bilan de cette expérimentation, dressé par un rapport du Sénat, est resté modeste au regard de l’ambition affichée : le dispositif n’a été mis en œuvre, tous utilisateurs confondus, qu’à 47 reprises, pour une trentaine de manifestations couvertes et dans une soixantaine de lieux, pour un coût budgétaire global d’environ 0,9 million d’euros. Le Conseil constitutionnel a d’ailleurs censuré, le 24 avril 2025, une première tentative de prolongation du dispositif jusqu’en 2027 : les « sages » ont jugé que cette disposition, glissée dans une loi sur la sûreté dans les transports, constituait un « cavalier législatif » sans lien avec l’objet du texte – une censure de procédure, non un jugement sur le fond du dispositif lui-même.

Cela n’a pas empêché la relance du texte, sous un autre véhicule législatif : la loi Ripost, adoptée le 21 juillet 2026, prolonge désormais l’expérimentation jusqu’en 2030 et l’étend, pour la première fois, à l’intérieur des bâtiments accueillant du public, ouvrant du même coup, pour le secteur privé de la sécurité, un marché estimé à 6 milliards d’euros – un secteur déjà en forte croissance : le chiffre d’affaires des entreprises françaises de vidéosurveillance a progressé de 7,8 % en 2024.

D’un cadre pensé pour un événement sportif fini et un périmètre restreint, on est ainsi passé, en trois ans et malgré un bilan mitigé, à un dispositif permanent, élargi, et désormais porteur d’intérêts économiques qui rendent son retrait politiquement improbable.

Une même architecture, quatre visages

Prison, réseaux sociaux, plateformes numériques, espace urbain : quatre terrains qui n’ont, en apparence, rien en commun. Mais, dans chaque cas, une séquence comparable se dessine. Un dispositif de contrôle naît pour une cible précise, dans un contexte qui rend son acceptation facile : la réinsertion des condamnés, la protection des enfants, l’amélioration d’un service, la sécurité d’un grand événement. Puis, par la force de son infrastructure technique désormais disponible, il s’étend, se prolonge, se banalise, bien au-delà de sa justification initiale. Dès lors, la question n’est plus seulement : qui surveille ? Elle est devenue : que reste-t-il d’une liberté qui exige, pour s’exercer, d’être d’abord rendue visible (un bracelet pour sortir, une pièce d’identité pour se connecter, une caméra pour circuler) ?

L’hypersurveillance désigne précisément ce processus : le moment où l’exception du contrôle devient la condition ordinaire de la liberté.

Je ne conteste aucun de ces objectifs pris isolément : protéger des mineurs ou sécuriser des rassemblements sont des préoccupations légitimes. Ce que je crois utile de nommer, c’est ce qu’ils installent ensemble et durablement. La Cnil elle-même, dans un avis de 2022, mettait en relief que ces outils ne constituent pas une simple évolution technologique, mais une modification de la nature des dispositifs, un changement de nature, donc, et pas seulement de degré, dans le rapport qu’une société entretient avec ceux qu’elle observe. C’est cette normalisation silencieuse, plus que chacune de ces lois prises séparément, qu’il convient de continuer à interroger.The Conversation

Tony Ferri, Enseignant en criminologie et philosophie pénale, Institut catholique de Lille (ICL)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’IA ne tue pas la créativité en agence, elle la transforme

IA


Par Cécile Buzy-Cazaux, Université Bourgogne Europe

L'irruption des intelligences artificielles génératives interroge tous les métiers. Il était donc fatal que le métier des créatifs se pose la question. Que devient la créativité quand une IA peut inventer un concept ? Loin de disparaître, elle se redéploie. Découvrez de quelle manière.


En 2018, Shantanu Narayen, PDG d’Adobe de l’époque, décrivait l’intelligence artificielle (IA) comme un « assistant créatif » destiné à prendre en charge les tâches « fastidieuses » pour « libérer » le professionnel. L’IA ne remplacerait pas l’intelligence humaine, assurait-il ; elle aiderait simplement à « faire ce qu’on aime, mieux et plus vite ».

Ce récit de l’IA subordonnée au créateur humain n’aura pas survécu à l’irruption des grands modèles de langage. Avec ChatGPT ou Copilot, l’IA n’exécute plus seulement des tâches répétitives : elle génère des concepts, esquisse des directions artistiques, rédige des stratégies, avec toujours plus de pertinence et de fiabilité.

Brouillage entre l’humain et la machine

Le partage des rôles entre l’humain-créateur et la machine-exécutante ne correspond plus à la réalité des pratiques. L’anthropologue de la communication Fabienne Martin-Juchat (2020) interroge ce type de brouillage sous le terme de « nouvelles agentivités » : quand les dispositifs techniques proposent, orientent, infléchissent l’action, la capacité d’agir se redistribue entre humains et non-humains.

Les grandes organisations du secteur en ont pris acte. Le groupe Havas a investi dans la formation de ses collaborateurs à l’IA – non seulement les directeurs artistiques, mais aussi toutes les autres fonctions.

Nos observations auto-ethnographiques menées dans le cadre d’une thèse en agence le confirment : des prompts spécifiques sont recommandés pour stimuler la créativité des résultats. Ainsi, avec l’expression « shower thoughts » dans une requête, on demande à l’IA de penser comme on le ferait sous la douche, dans ce flux de conscience où les idées surgissent sans qu’on les ait cherchées.

RIP la créativité ?

Si l’on peut apprendre à tout le monde à obtenir des résultats créatifs grâce à l’IA avec les bons prompts, que devient la créativité comme compétence professionnelle ? Comme l’ont montré les chercheurs en communication Dany Baillargeon et Alexandre Coutant, celle-ci n’était déjà plus, bien avant l’IA, l’apanage des seuls métiers « créatifs », puisqu’exigée et parfois revendiquée par d’autres fonctions de l’organisation, bien au-delà des directions artistiques.

L’IA radicalise ce mouvement, en banalisant la génération d’idées surprenantes
– l’un des leviers centraux de performation de la créativité dans l’univers du conseil – et, par là même, fait de l’émission d’idées extraordinaires une activité ordinaire. Et si, du fait de cette banalisation, la définition, l’exercice et la reconnaissance de la créativité se jouaient de moins en moins dans cette dimension ?

Deux compétences centrales

Aujourd’hui, deux récits dominent le débat public :

  • celui d’une créativité phagocytée par l’IA,
  • celui d’une créativité « boostée » par la machine.

L’un comme l’autre traite la créativité comme un objet stable, qu’on pourrait détruire ou amplifier. Notre recherche en sciences de l’information et de la communication menée au laboratoire CIMEOS, adossée à notre pratique de planneuse stratégique en agence, suggère autre chose. En entrant dans le processus créatif, l’IA en transforme les conditions d’exercice. Deux compétences apparaissent alors centrales : le discernement et l’intuition.

Le discernement ne se réduit pas à juger si une proposition de l’IA est « bonne » ou « mauvaise ». Il engage la capacité à interroger les critères mêmes du jugement. À la question « qu’est-ce qui fait une expérience de marque réussie ? », un outil comme Copilot répond par une liste de critères dont la « fluidité », érigée en dogme par l’UX (User Experience) industrielle. Or, cette grille n’est pas neutre. Si la « marque » (comprendre ici, l’organisation commanditaire d’une prestation de conseil) accompagnée veut générer de la surprise, la « friction » pourrait être plus pertinente que la « fluidité ». Déranger, faire réagir, créer du décalage : voilà des stratégies créatives que l’IA ne proposera pas, parce qu’elle reflète pour le moment le consensus sédimenté dans ses données d’entraînement.

Ce discernement n’est pas inné. Dans leur ouvrage Mind Over Machine (1986), les philosophes Hubert et Stuart Dreyfus montraient que le passage de « compétent » à « expert » se caractérise par l’abandon des règles explicites au profit d’un jugement situationnel. Le novice suit les règles ; l’expert sait quand les transgresser. Face à une IA qui généralise à partir de patterns ou schèmes dominants, cette capacité de transgression informée est décisive.

Inimitable intuition

Dans les travaux des chercheurs en sciences de gestion Erik Dane et Michael G. Pratt (2007), l’intuition est définie comme un jugement affectivement chargé, rapide et holistique. Là où le raisonnement analytique procède étape par étape et peut être reproduit par une IA, elle opère par synthèse immédiate d’un ensemble de signaux corporels, émotionnels et contextuels.

Le planneur stratégique qui *sent*qu’une direction créative est juste avant de pouvoir l’expliquer ; le directeur artistique qui perçoit qu’une image « fonctionne » sans savoir dire précisément pourquoi ; le consultant qui pressent qu’un annonceur n’adhérera pas à une proposition en apparence adaptée : tous mobilisent un savoir incorporé, sédimenté par l’expérience, qui échappe à la formalisation algorithmique.

Ni mystique ni irrationnel, ce savoir est le produit d’années de pratique, de succès et d’échecs, d’interactions humaines, et conduit parfois à aller contre le consensus, à parier sur une idée fragile. Tandis que l’IA, par construction, tend vers le probable, l’intuition humaine peut tendre vers l’improbable. C’est peut-être là que se loge la créativité la plus féconde.

Arte, 2025.

Humain et l’IA : une altération mutuelle

Discernement et intuition ne sont pas des remparts contre l’IA. Ce sont les conditions d’une relation de qualité avec elle. Le professionnel, qui interroge l’IA, évalue ses propositions, les infléchit ou les rejette, ne fait pas qu’« utiliser un outil ». Il s’engage dans un processus qui le transforme autant qu’il transforme le résultat.

Le philosophe John Dewey appelait « transaction » ce type de processus dans Art as Experience (1934). Le sujet agit sur son environnement, rencontre des résistances, s’ajuste, et se transforme au fil de l’interaction. L’humain qui travaille avec l’IA n’est pas le même après qu’avant. Il a été affecté par les propositions de la machine, il y a répondu, et cette réponse a modifié la suite de l’échange.

Ainsi, il s’agit moins de remplacement ou d’augmentation que d’altération mutuelle. Le travail créatif en contexte d’IA n’est ni diminué ni amplifié : il est déplacé. La valeur ne réside plus dans le génie individuel ni dans la puissance de calcul, mais dans la qualité de l’interaction entre un professionnel doté de discernement et d’intuition et un outil doté de capacités de génération dont l’humain n’a plus le monopole.

Pour les professionnels de la communication, l’enjeu n’est donc pas seulement de « maîtriser l’IA » au sens technique. Il est de cultiver les compétences qui permettent d’en faire quelque chose : poser les bonnes questions plutôt qu’obtenir les bonnes réponses, juger les critères plutôt qu’appliquer les grilles, et faire confiance à ce qui résiste à la formalisation.The Conversation

Cécile Buzy-Cazaux, Chercheuse rattachée au laboratoire CIMEOS, Université Bourgogne Europe

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Réseaux sociaux avant 15 ans : la loi française face au mur de l’application

 

réseaux sociaux

Par Yaël Cohen-Hadria, avocate associée, EY Société d’avocats

La proposition de loi sur les mineurs et les réseaux sociaux fait l’objet de lutte politique au détriment de la protection des mineurs. Alors que le texte entrait dans sa phase décisive par son adoption définitivement par le Parlement le 21 juillet 2026, le Conseil Constitutionnel met en avant que cette loi "porte une atteinte disproportionnée à la liberté d'expression et de communication", par sa décision n° 2026-911 DC du 14 août 2026

En synthèse, cette loi prévoit d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Elle devait être appliquée dès le 1er septembre 2026, mais le gouvernement doit revoir sa copie et modifier la loi pour une entrée en vigueur au printemps 2027. La perspective d’une entrée en vigueur rapide est désormais écartée. La censure de l’article 1er oblige le législateur à revoir l’architecture du dispositif s’il souhaite maintenir une interdiction ou une limitation d’accès aux réseaux sociaux pour les mineurs.

La dentelle n’est pas le modèle économique des géants du numérique

Cette initiative s’ajoute à un environnement juridique déjà chargé, principalement construit autour de la responsabilité des plateformes et du contrôle des contenus : DSA et DMA, loi SREN, lignes directrices européennes de juillet 2025 sur la protection des mineurs en ligne.

Les jeunes publics restent aujourd’hui exposés à des contenus nocifs (une étude des équipes de psychiatrie de l’hôpital Corentin-Celton révélait qu’un usage excessif des réseaux sociaux serait associé à 590 000 cas supplémentaires de dépression chez les jeunes français…), à des mécaniques d’addiction, au ciblage publicitaire et à des recommandations algorithmiques dont les effets dépassent largement la seule modération. Les plateformes affirment depuis des années renforcer leurs dispositifs, notamment pour se conformer au DSA.

Force est de constater que les actions demeurent limitées voire inexistantes. Et pour cause : (1) la politique en France ne permet pas d’être unis pour protéger nos jeunes générations, (2) le conseil Constitutionnel semble ralentir le processus en rappelant que l’objectif de protection de l’intérêt supérieur de l’enfant peut justifier des restrictions. Mais il censure une interdiction trop générale, insuffisamment différenciée selon les services concernés, les risques effectivement établis et la situation du mineur.

Les GAFA sont structurés autour de modèles économiques globalisés, ainsi toute contrainte locale devient vite un grain de sable dans le rouage. Rares sont les géants qui font dans la dentelle lorsqu’une contrainte locale vient percuter leur modèle. Les réponses prennent souvent la forme d’ajustements limités, de paramétrages partiels ou de batailles juridiques. En Californie, les grandes plateformes ont aussi contesté en 2025 devant les tribunaux les textes visant à limiter les flux addictifs pour les mineurs. C’est le même dilemme depuis des années, et souvent les annonces d’amende annoncées en grande pompe par l’Union Européenne sont rarement exécutées. Dans ce rapport de force, les grandes plateformes restent portées par des architectures mondiales conçues pour maximiser l’usage et la recommandation. Les obligations nationales de protection des mineurs y sont rarement traitées avec la finesse qu’elles exigeraient.

L’identité numérique européenne comme arme pour l’application de la loi d’interdiction des moins de 15 ans

Passé presque sous le radar, le parlementaire a réduit la portée de ce texte de la loi supposé prendre effet au 1er septembre de cette année, sur le volet parental. L’idée de créer un délit en cas de défaut de contrôle ou de surveillance a été en effet retirée. C’est pourtant précisément dans la sphère familiale que se joueront une partie des contournements : VPN, faux âge déclaré, compte créé depuis un autre terminal, usage partagé ou absence de supervision effective. Le texte mise donc davantage sur les plateformes et les outils de vérification d’âge que sur une contrainte directe exercée sur les familles. La responsabilité pénale des parents aurait sans doute été excessive, mais sa disparition laisse un vide : d’autres leviers auraient pu être imaginés pour maintenir ce volet familial, sans basculer dans la sanction pénale.

Le sujet de sensibilisation des jeunes générations reste une clé de voûte à l’utilisation des réseaux sociaux et plus largement du smartphone.

Concernant la vérification de l’âge, et les craintes de partager nos données personnelles à des tiers ou aux GAFA, la solution pourrait venir de l’Europe elle-même, puisqu’elle devrait sortir à la fin de l’année son propre système d’identification généralisée, favorisé par le règlement eIDAS 2.0 (adopté en mai 2024).

Pourtant, ce point n’est pas assez travaillé. En effet, faute de garanties précises sur les conditions et limites de la vérification de l’âge, un dispositif applicable à l’ensemble des utilisateurs, y compris majeurs, peut faire peser un risque constitutionnel sur le droit au respect de la vie privée.

Alors, le gouvernement va devoir revoir sa copie si on veut avoir une chance qu’une loi française puisse devenir un laboratoire européen de la protection des mineurs en ligne. Mais son application restera un sacerdoce : limiter les contournements, rester compatible avec les textes européens déjà en vigueur et surtout…faire agir (enfin) les plateformes.

Avec la publicité dans ChatGPT, OpenAI veut ouvrir un nouveau front face à Google et Meta

 

OpenAI

OpenAI lance ce 24 août ChatGPT Ads dans 31 pays européens, dont la France. Derrière l’apparition de contenus sponsorisés dans son assistant se dessine un projet beaucoup plus vaste : transformer l’intention exprimée dans une conversation en nouveau marché publicitaire.

Le changement est discret dans l’interface mais beaucoup moins dans le modèle économique. Ce lundi 24 août, OpenAI étend son serrvice de publicité ChatGPT Ads à 31 pays européens, dont la France, l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie.

Six mois après le lancement de son projet pilote américain, le groupe de Sam Altman ne se contente plus de tester quelques annonces dans son chatbot, mais pose les fondations d’une plateforme publicitaire mondiale appelée à faire de la conversation un nouvel espace commercial.

Les offres payantes restent sans pubs

OpenAI entend toutefois préserver une frontière essentielle : les annonces doivent être clairement identifiées et rester distinctes des réponses produites par ChatGPT. Selon l’entreprise, elles n’influencent pas celles-ci et les conversations restent privées vis-à-vis des annonceurs. La publicité concerne les formules Free et Go, tandis que les offres payantes Plus, Pro et Enterprise demeurent sans publicité.

Le pari repose sur une matière première différente de celle qui a fait la fortune de Google et Meta (Facebook, Intagram) : l’intention formulée en langage naturel. Sur un moteur de recherche, un internaute peut saisir quelques mots, par exemple "ordinateur portable étudiant". Dans ChatGPT, il peut préciser son budget, les logiciels qu’il utilise, le poids maximal recherché ou encore l’autonomie dont il a besoin. La conversation donne ainsi accès à un contexte beaucoup plus riche au moment même où une décision se prépare.

Capter une partie du parcours qui précède la décision

C’est précisément là qu’OpenAI veut installer son offre. L’entreprise présente ChatGPT comme un lieu où les utilisateurs explorent des solutions, comparent des options puis prennent une décision. Voyage, logiciel professionnel, mobilier ou nouveau loisir : autant de situations dans lesquelles une publicité peut apparaître durant une phase de réflexion potentiellement proche de l’achat. Face à Google, l’enjeu n’est donc pas seulement de capter une requête, mais bien une partie du parcours qui précède la décision.

OpenAI

La mécanique se rapproche déjà de celle des grandes régies. OpenAI a commencé avec des enchères au coût pour mille impressions, avant d’ajouter le coût par clic puis l’optimisation vers les conversions. La société propose aussi ciblage géographique, audiences personnalisées, OpenAI Pixel, API de conversions et intégrations avec des outils de mesure tiers. Elle affirme que des dizaines de milliers d’annonceurs ont déjà utilisé ChatGPT pour développer leur activité.

Se mesurer aux mastodontes Google et Meta

Cette infrastructure traduit une ambition : démontrer qu’une annonce dans ChatGPT ne produit pas seulement de la visibilité, mais un résultat commercial mesurable. C’est une condition indispensable pour attirer les budgets aujourd’hui consacrés à Google et Meta. Les deux groupes disposent cependant d’une avance considérable, bâtie sur des années de données publicitaires, des audiences massives et des systèmes de mesure déjà profondément intégrés aux stratégies des annonceurs.

100 milliards de recettes publicitaires en 2030

Les projections attribuées à OpenAI donnent la mesure du pari. Selon des chiffres présentés aux investisseurs, la société envisagerait 2,5 milliards de dollars de recettes publicitaires en 2026, puis 11 milliards en 2027 et 25 milliards en 2028. L’objectif atteindrait 100 milliards en 2030. Ces montants, qui ne constituent ni des résultats ni des engagements publics, sont des projections fondées notamment sur une très forte croissance attendue de l’utilisation des produits OpenAI.

Mais même atteints, ces premiers objectifs laisseraient OpenAI loin de Google et Meta. Le véritable enjeu est plutôt de faire émerger une troisième logique publicitaire. Google s’est développé autour de la requête, Meta autour des profils, des interactions et de la découverte sociale. OpenAI cherche, lui, à monétiser le moment où un utilisateur expose directement son problème, ses contraintes et ses critères de choix.

Cette stratégie porte cependant sa propre fragilité : ChatGPT est utilisé comme outil de conseil. Introduire un intérêt commercial dans cet environnement impose donc de maintenir une séparation perceptible entre ce que recommande l’intelligence artificielle et ce qu’un annonceur paie pour afficher son produit. OpenAI affirme que la publicité n’influence pas ses réponses. La capacité de l’entreprise à conserver cette confiance sera déterminante.

OpenAI doit désormais prouver qu’une conversation peut devenir un inventaire publicitaire performant sans transformer l’assistant en catalogue commercial. Si l’équilibre tient, la bataille de la publicité numérique pourrait s’étendre des moteurs de recherche et des réseaux sociaux jusqu’au dialogue avec l’intelligence artificielle.

De l’or noir aux jeux vidéo : le pari à plusieurs milliards de Mohammed ben Salmane pour transformer l’Arabie saoudite

 

Esports

Reçu dimanche 23 et lundi 24 août par Emmanuel Macron, Mohammed ben Salmane, prince héritier d'Arabie saoudite, assistera à la clôture de l’Esports World Cup à Paris. Un rendez-vous qui illustre les investissements colossaux engagés par Riyad dans le jeu vidéo, pièce d’une stratégie plus vaste destinée à préparer l’après-pétrole et à transformer l’image du royaume.

Le prince héritier et Premier ministre d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, sera reçu ce dimanche et lundi par Emmanuel Macron. Non pas pour parler pétrole mais… jeux vidéo. Les deux hommes assisteront d’ailleurs à la cérémonie de clôture de l’Esports World Cup, organisée pour la première fois hors d’Arabie saoudite depuis sa création. C’est que le royaume, dans sa volonté de diversifier ses sources de revenus mais aussi de conforter son soft power pour jouer un rôle diplomatique sur la scène internationale, a massivement investi dans le jeu vidéo, au point de participer récemment au rachat du mythique studio Electronic Arts.

Une facette du vaste plan Vision 2030

La présence des deux dirigeants à la clôture de l’Esports World Cup va donner à voir l’une des facettes les plus spectaculaires de Vision 2030, le vaste programme de transformation lancé par Riyad pour réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Tourisme, infrastructures, sport, culture, divertissement et nouvelles technologies sont devenus autant de terrains d’investissement pour le royaume.

MBS

Le jeu vidéo, lui, occupe une place particulière dans cette offensive. En 2022, l’Arabie saoudite a lancé une stratégie nationale consacrée au gaming et à l’esport avec des objectifs précis : créer 250 entreprises, générer 39 000 emplois directs et indirects et porter la contribution du secteur à 50 milliards de riyals, soit environ 13,3 milliards de dollars, d’ici 2030. Le bras armé de cette politique est le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien, notamment à travers sa filiale Savvy Games Group. Studios, plateformes, compétitions, infrastructures : Riyad tente de constituer une filière entière plutôt que d’accumuler les seules participations financières.

Electronic Arts racheté pour 55 milliards de dollars

Le rachat d’Electronic Arts par un consortium mené par le PIF, aux côtés de Silver Lake et d’Affinity Partners, pour 55 milliards de dollars, donne une autre dimension à cette stratégie. Avec EA, ce sont des franchises mondiales comme EA Sports FC, Madden NFL, The Sims, Battlefield ou Apex Legends qui entrent dans le périmètre d’un investissement auquel participe le fonds saoudien. L’enjeu est économique, avec des revenus moins dépendants des cours du brut, mais aussi industriel : attirer des compétences, former des développeurs et installer progressivement en Arabie saoudite un écosystème du divertissement numérique.

Mais l’enjeu est aussi politique. En investissant dans le football, le golf, la boxe ou désormais massivement dans le jeu vidéo, Riyad cherche à toucher un public international et souvent jeune. L’Esports World Cup participe de cette diplomatie d’influence. Sa délocalisation à Paris, associée à une visite officielle au cours de laquelle Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane doivent inaugurer le Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien, donne à cette politique une traduction diplomatique directe. L’Élysée insiste d’ailleurs sur le sport et la culture comme vecteurs du rapprochement entre les deux pays.

Le revers sombre de la modernisation

Cette modernisation affichée conserve pourtant un envers beaucoup plus sombre. Dans son rapport consacré à l’Arabie saoudite, Amnesty International relève un niveau record d’exécutions, y compris pour des infractions liées aux stupéfiants, et indique qu’au moins deux hommes ont été exécutés pour des faits qu’ils auraient commis alors qu’ils étaient mineurs. L’organisation décrit également des restrictions sévères de la liberté d’expression, des procès manifestement iniques, des interdictions de voyager imposées à des opposants et défenseurs des droits humains, ainsi que la persistance des discriminations envers les femmes.

« Les autorités saoudiennes veulent envoyer des messages positifs à destination de la communauté internationale et des investisseurs, à coups de pétrodollars et d’agences de communication, mais la réalité est que les femmes sont toutes soumises à l’autorité masculine et, en matière de justice, leur parole vaut la moitié de celle d’un homme… », expliquait à La Dépêche Clarence Rodriguez, qui a vécu douze ans à Riyad comme correspondante pour plusieurs médias.

Les millions de travailleurs migrants restent, selon Amnesty, exposés aux abus et à l’exploitation dans le cadre du système de parrainage de la kafala. C’est toute l’ambivalence de Vision 2030 : projeter l’image d’un royaume ouvert, connecté, capable d’accueillir les plus grands événements mondiaux et de peser dans les industries du futur, sans que cette ouverture économique et culturelle se traduise, au même rythme, par une amélioration des libertés fondamentales.

Philippe Rioux

Loi sur l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans : où mène la censure du Conseil constitutionnel ?

smartphone


Par Valère Ndior, Université de Bretagne occidentale

Le Conseil constitutionnel a censuré, mi-août, la loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans au motif d’atteinte à la liberté d’expression et à la vie privée.  Plutôt que d’interdire l’ensemble des réseaux sociaux, la loi, qui sera réécrite en septembre, devrait neutraliser les fonctionnalités toxiques en fonction de l’âge.  Une réponse européenne est indispensable pour contraindre les plateformes à appliquer ces règles de prévention des risques.

Par une décision du 14 août 2026, le Conseil constitutionnel a censuré l’article 1er de la loi qui devait interdire l’accès des mineurs de moins de 15 ans aux réseaux sociaux.

Adoptée le 21 juillet dans le sillage du rapport d’une commission d’enquête ayant documenté les effets du réseau social TikTok sur les mineurs, saluée par le chef de l’État qui avait aussitôt convoqué des représentants de plateformes à l’Élysée, elle ne pourra finalement pas s’appliquer en septembre 2026.

Une censure qui vise la méthode, non la finalité

Le texte avait été déféré par deux saisines parallèles de l’opposition : La France insoumise (LFI) le 23 juillet et les socialistes le lendemain. Fait notable, aucune ne contestait l’objectif de la loi. Toutes deux reconnaissaient la nécessité de protéger les mineurs des risques suscités par les réseaux sociaux, mais dénonçaient le dispositif envisagé.

Le Conseil constitutionnel lui-même a reconnu que le législateur mettait en œuvre l’exigence constitutionnelle de protection de l’intérêt supérieur de l’enfant et poursuivait l’objectif de valeur constitutionnelle de prévention des atteintes à l’ordre public. Il a néanmoins censuré l’article 1er de la loi pour deux motifs.

Le premier tient à ce que l’application de la loi engendrerait une atteinte disproportionnée à la liberté d’expression. En effet, l’interdiction est formulée en des termes généraux et frappe indistinctement tous les services visés (quels que soient leurs fonctionnalités, leurs contenus ou les risques qui leur sont associés, y compris ceux dont la dangerosité pour les mineurs n’est pas établie), et tous les mineurs, sans égard pour leur âge, leur maturité ou l’appréciation de leurs parents. Faute d’une « appréciation particulière du risque », le législateur estime que l’atteinte n’est « ni adaptée, ni nécessaire, ni proportionnée » à l’objectif poursuivi.

Le second motif tient à la vie privée : interdire l’accès aux moins de 15 ans oblige tout un chacun, adultes compris, à prouver son âge avant de pouvoir se connecter. Or, en s’abstenant de fixer les conditions et les limites de cette vérification généralisée, le législateur n’a prévu aucune des garanties légales qu’exige la protection de la vie privée. L’absence d’un tel verrou suffisait à entraîner la censure.

Une fragilité annoncée

Juridiquement, la censure était prévisible et résulte des impasses rencontrées tout au long de l’écriture de la loi. Dès son avis du 8 janvier 2026, le Conseil d’État avait pointé l’absence, dans une précédente version, de définition des notions de « plateforme » et de « réseau social », l’incompatibilité potentielle avec le droit de l’Union européenne (UE) et les risques d’atteinte aux exigences de proportionnalité. Les parlementaires ont tenté de colmater ces brèches au fil des amendements apportés au texte, qu’il s’agisse par exemple de passer d’une obligation pesant sur les plateformes à une interdiction visant le mineur, de s’appuyer sur les définitions empruntées au droit de l’UE ou de prévoir le recours à une approche par liste fixée par arrêté.

Le problème est que ces approches ont peiné à appréhender leur objet. La loi risquait d’englober aussi bien des jeux vidéo dotés de fonctionnalités sociales que des messageries privées dès lors qu’elles intègrent des fonctions de diffusion, à l’instar des « chaînes » WhatsApp. En cherchant à interdire l’utilisation d’un outil difficile à saisir juridiquement, le texte a fini par présenter une architecture instable. Une interdiction mal pensée manque sa cible et ne produit pas les effets escomptés.

Le risque d’empiètement sur le droit européen

La réglementation européenne a pesé de manière décisive sur le processus législatif. Le règlement européen sur les services numériques (DSA) procède à ce que l’on appelle une harmonisation maximale. Dans son champ, les États ne peuvent ajouter d’obligations nationales à la charge des plateformes. La protection des mineurs relève plus précisément de son article 28, précisé par des lignes directrices. Avant même la censure, la Commission européenne avait rendu, le 6 juillet 2026, un avis circonstancié : sans contester le principe d’un âge minimal, elle jugeait que la loi empiétait sur le cadre de coopération harmonisé du DSA.

Le législateur s’est donc exécuté : il a expurgé le texte des obligations qui pesaient sur les plateformes. À l’issue de ce toilettage, la loi se contentait d’interdire l’accès, sans organiser la moindre vérification ni prévoir de garanties. Ce qui rendait la loi compatible avec le droit de l’UE est donc précisément ce qui l’a rendue contraire à la Constitution : elle ne pouvait satisfaire les deux à la fois.

Cibler les fonctionnalités, non les services

C’est là que se joue l’avenir de la régulation des réseaux sociaux et des plateformes en général. Plutôt que d’interdire une catégorie instable et évolutive par essence, il convient d’identifier et de hiérarchiser les risques réels, qui ne sont ni de même nature ni de même intensité. Le Conseil d’État l’avait d’ailleurs souligné : une interdiction indistincte met sur le même plan des réseaux aux effets délétères documentés (exposition à des contenus nocifs, mécaniques de captation de l’attention, risques de harcèlement ou prédation) et des services sans danger avéré, tels des espaces collaboratifs éducatifs.

Le droit européen appréhende déjà en partie ces enjeux. Les lignes directrices de l’article 28 du DSA imposent une sécurité dès la conception et « par défaut », et considèrent que les fonctionnalités engendrant un usage excessif sont, en principe, déjà prohibées. La piste la plus solide n’est donc pas d’exclure les mineurs en bloc, mais de neutraliser les fonctionnalités toxiques pour tous les utilisateurs et d’en moduler l’accès selon l’âge.

C’est le sens du rapport d’experts remis à la Commission européenne en juillet 2026, qui recommande une interdiction avant 13 ans et un accès encadré, sur des services « sûrs » par défaut, jusqu’à 18 ans, ou de l’avis de l’Anses, pour qui seuls les réseaux respectant un cahier des charges technique devraient être accessibles aux mineurs. Une telle approche protège sans priver purement et simplement les adolescents d’un espace de socialisation et d’information.

Encore faut-il que les plateformes jouent le jeu, ce dont on peut douter. Aux États-Unis, Meta est impliqué dans plusieurs contentieux. Une coalition d’États fédérés accuse l’entreprise d’avoir conçu ses services pour rendre les adolescents captifs. Les documents internes versés aux débats dépeignent une entreprise qui, bien que consciente des dangers qu’elle suscite, n’a pas agi pour les prévenir. Confier la protection des plus vulnérables à ceux dont le modèle économique repose sur l’attention captée ne saurait suffire.

Une détermination politique intacte

La censure n’a pas refroidi les promoteurs de la loi. La députée d’Ensemble pour la République (EPR) Laure Miller a aussitôt annoncé vouloir relancer le processus législatif et rectifier le tir, au nom de la protection des enfants. Le chef de l’État a chargé le premier ministre Sébastien Lecornu de préparer un nouveau texte plus « robuste ». L’objectif semble être de faire aboutir le projet avant la fin de l’actuel mandat présidentiel, tout en rejetant la responsabilité d’un éventuel échec sur le juge constitutionnel ou sur l’Union européenne.

La France n’est pas seule à (tenter de) légiférer en la matière. L’Australie a instauré, depuis décembre 2025, une interdiction visant les utilisateurs de moins de 16 ans. Ainsi, 4,7 millions de comptes ont été restreints, mais des contournements massifs rappellent que la fermeture de comptes ne traite pas les problèmes de fond. L’Espagne, l’Autriche, le Danemark, le Royaume-Uni ou la Grèce légifèrent ou explorent cette possibilité. Du côté de la Commission européenne, la présidente Ursula von der Leyen plaide pour un approche concertée à l’échelle de l’UE.

C’est peut-être là que mène la décision rendue le 14 août par le Conseil constitutionnel. En rappelant qu’un État seul ne peut ni définir les réseaux sociaux ni organiser la vérification d’âge sans heurter le droit européen, elle conforte, en creux, ceux qui plaident pour une réponse européenne. La question n’est plus de savoir s’il faut protéger les enfants en ligne – le consensus existe –, mais de quelle manière et avec quelle effectivité.The Conversation

Valère Ndior, Professeur de droit public, Université de Bretagne occidentale

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Meta collecte trois fois plus de données sur vous qu’Apple ou Microsoft

 

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Localisation, recherches, achats, historique de navigation, identité… Nos applications mobiles en savent beaucoup sur nous. Mais toutes les Big Tech n’ont pas le même appétit. Une étude de Surfshark montre que les applications de Meta déclarent collecter en moyenne plus de trois fois plus de catégories de données personnelles que celles d’Apple ou Microsoft.

Que sait vraiment votre smartphone sur vous ? La réponse est simple : énormément de choses. Où vous êtes, ce que vous recherchez, ce que vous achetez, les sites que vous consultez, les photos que vous prenez ou encore l’appareil que vous utilisez. Mais toutes les applications ne se montrent pas aussi gourmandes. Une étude publiée cette semaine par l’entreprise de cybersécurité Surfshark révèle même des écarts spectaculaires entre les cinq géants américains de la technologie.

Les chercheurs ont passé au crible 171 applications disponibles sur l’App Store d’Apple, appartenant à Google, Apple, Microsoft, Amazon et Meta, la maison mère de Facebook. Ils ont recensé 35 catégories de données personnelles que les applications déclarent pouvoir collecter : adresse électronique, identifiant de l’appareil, localisation précise, achats, historique de navigation, photos et vidéos, recherches ou encore données d’utilisation.


Et le verdict est sans appel. Les douze applications Meta étudiées déclarent collecter 25 catégories de données en moyenne, contre 17 pour Google, 12 pour Amazon, 8 pour Microsoft et seulement 7 pour Apple. Autrement dit, une application de Meta recueille potentiellement plus de trois fois plus de types de données personnelles qu’une application d’Apple ou de Microsoft.

Meta AI presque au maximum

Dans ce palmarès de l’indiscrétion numérique, Meta occupe les premières places. Les sept applications les plus gourmandes de toute l’étude appartiennent au groupe de Mark Zuckerberg. Meta AI arrive largement en tête avec 33 catégories de données sur les 35 recensées, soit presque la totalité. Derrière elle, Facebook, Messenger, Meta Horizon, Meta Business Suite ou encore Meta Ads Manager en déclarent 32. Et, précise Surfshark, les données concernées sont reliées directement à l’identité de l’utilisateur.

Parmi les informations en jeu figurent des éléments particulièrement sensibles. Neuf applications Meta déclarent ainsi collecter la localisation précise de leurs utilisateurs et sept leur historique de navigation, c’est-à-dire des informations sur des contenus consultés en dehors même de l’application. De quoi, une fois ces données croisées, dresser un portrait extrêmement détaillé des habitudes, des centres d’intérêt et des comportements d’un utilisateur.

Google se montre moins gourmand application par application, mais son emprise est beaucoup plus large. Sur les 40 applications collectant le plus de catégories de données, 29 appartiennent au géant de Mountain View. Google Maps en recueille 26. Chrome et Gemini font partie des huit applications Google déclarant collecter l’historique de navigation. Le groupe est aussi présent dans une multitude de domaines : vidéo, cartographie, messagerie, recherche, santé, photographie ou intelligence artificielle.

Apple beaucoup plus sobre

À l’autre bout du classement, Apple fait figure de bon élève avec une moyenne de sept catégories par application. Microsoft suit de près avec huit. Safari est par exemple la seule application Apple de l’échantillon déclarant collecter l’historique de navigation. Six applications Apple recueillent néanmoins la localisation précise, preuve que sobriété ne signifie pas absence de collecte.

Cette comparaison révèle surtout que la quantité de données aspirée par une application n’est pas une fatalité technique. Elle dépend aussi du modèle économique de l’entreprise qui la propose. Chez Meta et Google, dont une grande partie des revenus provient de la publicité et du ciblage, les données permettent d’affiner toujours davantage la connaissance de l’utilisateur. Apple tire au contraire l’essentiel de ses revenus de la vente de matériel et de services.

Une prudence s’impose toutefois. Surfshark n’a pas observé directement ce qui transite depuis les téléphones. L’étude repose sur les déclarations de confidentialité publiées par les développeurs eux-mêmes dans l’App Store. Elle mesure donc les catégories de données que les applications déclarent collecter, et non ce qui est effectivement recueilli sur chaque utilisateur. Instagram et WhatsApp sont par ailleurs absents de l’échantillon, car ils ne figuraient pas dans le compte développeur Meta retenu pour l’étude.

Reste une réalité difficile à ignorer : à services numériques comparables, les écarts sont immenses. Derrière une icône presque anodine sur l’écran d’un téléphone se cachent parfois des dizaines de portes ouvertes sur notre vie numérique.

Philippe Rioux

ChatGPT pour adolescents : OpenAI renforce ses garde-fous face aux risques de dépendance à l'IA

 

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OpenAI lance une version de ChatGPT réservée aux 13-17 ans, avec des restrictions renforcées, des outils pédagogiques et des contrôles parentaux. Une réponse aux inquiétudes croissantes sur les relations que les adolescents nouent avec les intelligences artificielles, sans régler pour autant la question de leur dépendance à ces nouveaux interlocuteurs numériques.

Alors que les réseaux sociaux sont de plus en plus accusés d'avoir exposé les mineurs à des contenus et des mécanismes addictifs - le procès de Meta aux États-Unis est là pour le rappeler - un autre terrain s'ouvre déjà : celui des intelligences artificielles (IA). OpenAI vient de lancer "ChatGPT for Teens", une déclinaison de son agent conversationnel destinée aux 13-17 ans, qui promet de laisser les adolescents utiliser son chatbot tout en renforçant considérablement les garde-fous. Le système s'active lorsque l'utilisateur déclare son âge... ou lorsque les outils d'estimation d'OpenAI considèrent qu'il a moins de 18 ans.

Limiter les échanges sur certains sujets

La première ligne de défense concerne les conversations elles-mêmes. ChatGPT doit limiter davantage les échanges autour de l'automutilation, des troubles alimentaires, de la violence ou des contenus sexuels et romantiques. L'IA ne doit pas non plus laisser croire qu'elle possède des sentiments ou une conscience. Ce dernier point n'est pas anodin : derrière la sécurité des contenus se dessine désormais une autre inquiétude, celle d'adolescents capables de nouer avec un chatbot une relation affective suffisamment forte pour qu'il devienne confident, ami ou substitut à une présence humaine.

ChatGPT

OpenAI insiste donc aussi sur l'apprentissage. Son "Study Mode" (mode d'apprentissage) doit conduire l'élève vers la réponse par étapes, à coups de questions, d'indices ou de quiz, plutôt que de réaliser immédiatement le travail demandé. Des plages d'étude peuvent être programmées et des rappels encouragent les jeunes à interrompre régulièrement leur utilisation. Le message est explicite : ChatGPT reste une machine et "peut attendre".

Le rôle actif des parents

Les parents disposent parallèlement de leviers supplémentaires. En reliant leur compte à celui de leur enfant, ils peuvent instaurer des périodes sans ChatGPT, couper la voix, la mémoire ou la génération d'images et recevoir une alerte dans certaines situations jugées particulièrement dangereuses. Ils n'ont en revanche pas accès au contenu des conversations. OpenAI dit vouloir préserver une forme de confidentialité, tout en transmettant le minimum d'informations nécessaire lorsqu'un risque grave et immédiat est identifié.

Ces précautions interviennent dans un contexte devenu beaucoup plus sensible pour l'industrie technologique. OpenAI fait, en effet, face à des procédures judiciaires mettant en cause certaines interactions avec de jeunes utilisateurs. Surtout, les chatbots ont déjà pris une place considérable dans leurs usages numériques. Aux États-Unis, 64 % des adolescents de 13 à 17 ans déclaraient en 2025 avoir utilisé un chatbot IA et près de trois sur dix en utilisaient quotidiennement. D'autres enquêtes montrent également une utilisation importante des compagnons IA, notamment pour discuter, chercher du réconfort ou obtenir des conseils.

Alerte sur les risques d'isolement

C'est précisément là que les garde-fous trouvent leurs limites. Des spécialistes de la santé mentale alertent sur les risques d'isolement, de dépendance émotionnelle ou d'appauvrissement des relations sociales lorsque ces outils deviennent des interlocuteurs permanents. Une IA est disponible jour et nuit, répond immédiatement et ne juge pas. Autant de qualités apparentes qui peuvent aussi pousser un utilisateur fragile à privilégier la machine au dialogue avec son entourage ou avec un professionnel.

"ChatGPT for Teens" réduit donc certains risques sans supprimer celui qui devient central : la place prise par l'IA dans la vie relationnelle des adolescents. L'estimation de l'âge n'est par ailleurs pas infaillible, les filtres peuvent être contournés et ChatGPT demeure un modèle généraliste susceptible de produire des erreurs. Surtout, aucune restriction technique ne peut résoudre à elle seule le besoin de soutien, d'écoute ou de confidentialité qui pousse certains jeunes vers ces outils.

Le paradoxe pourrait même s'accentuer à mesure que les États restreignent l'accès des mineurs aux réseaux sociaux. En fermant progressivement certaines portes numériques, celle des réseaux sociaux, sans proposer d'alternatives, ils pourraient contribuer à déplacer une partie des usages vers les chatbots. OpenAI tente donc d'anticiper et d'encadrer un mouvement qu'il ne peut plus considérer comme marginal.

Philippe Rioux