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De l’or noir aux jeux vidéo : le pari à plusieurs milliards de Mohammed ben Salmane pour transformer l’Arabie saoudite

 

Esports

Reçu dimanche 23 et lundi 24 août par Emmanuel Macron, Mohammed ben Salmane, prince héritier d'Arabie saoudite, assistera à la clôture de l’Esports World Cup à Paris. Un rendez-vous qui illustre les investissements colossaux engagés par Riyad dans le jeu vidéo, pièce d’une stratégie plus vaste destinée à préparer l’après-pétrole et à transformer l’image du royaume.

Le prince héritier et Premier ministre d’Arabie saoudite, Mohammed ben Salmane, sera reçu ce dimanche et lundi par Emmanuel Macron. Non pas pour parler pétrole mais… jeux vidéo. Les deux hommes assisteront d’ailleurs à la cérémonie de clôture de l’Esports World Cup, organisée pour la première fois hors d’Arabie saoudite depuis sa création. C’est que le royaume, dans sa volonté de diversifier ses sources de revenus mais aussi de conforter son soft power pour jouer un rôle diplomatique sur la scène internationale, a massivement investi dans le jeu vidéo, au point de participer récemment au rachat du mythique studio Electronic Arts.

Une facette du vaste plan Vision 2030

La présence des deux dirigeants à la clôture de l’Esports World Cup va donner à voir l’une des facettes les plus spectaculaires de Vision 2030, le vaste programme de transformation lancé par Riyad pour réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Tourisme, infrastructures, sport, culture, divertissement et nouvelles technologies sont devenus autant de terrains d’investissement pour le royaume.

MBS

Le jeu vidéo, lui, occupe une place particulière dans cette offensive. En 2022, l’Arabie saoudite a lancé une stratégie nationale consacrée au gaming et à l’esport avec des objectifs précis : créer 250 entreprises, générer 39 000 emplois directs et indirects et porter la contribution du secteur à 50 milliards de riyals, soit environ 13,3 milliards de dollars, d’ici 2030. Le bras armé de cette politique est le Public Investment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien, notamment à travers sa filiale Savvy Games Group. Studios, plateformes, compétitions, infrastructures : Riyad tente de constituer une filière entière plutôt que d’accumuler les seules participations financières.

Electronic Arts racheté pour 55 milliards de dollars

Le rachat d’Electronic Arts par un consortium mené par le PIF, aux côtés de Silver Lake et d’Affinity Partners, pour 55 milliards de dollars, donne une autre dimension à cette stratégie. Avec EA, ce sont des franchises mondiales comme EA Sports FC, Madden NFL, The Sims, Battlefield ou Apex Legends qui entrent dans le périmètre d’un investissement auquel participe le fonds saoudien. L’enjeu est économique, avec des revenus moins dépendants des cours du brut, mais aussi industriel : attirer des compétences, former des développeurs et installer progressivement en Arabie saoudite un écosystème du divertissement numérique.

Mais l’enjeu est aussi politique. En investissant dans le football, le golf, la boxe ou désormais massivement dans le jeu vidéo, Riyad cherche à toucher un public international et souvent jeune. L’Esports World Cup participe de cette diplomatie d’influence. Sa délocalisation à Paris, associée à une visite officielle au cours de laquelle Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane doivent inaugurer le Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien, donne à cette politique une traduction diplomatique directe. L’Élysée insiste d’ailleurs sur le sport et la culture comme vecteurs du rapprochement entre les deux pays.

Le revers sombre de la modernisation

Cette modernisation affichée conserve pourtant un envers beaucoup plus sombre. Dans son rapport consacré à l’Arabie saoudite, Amnesty International relève un niveau record d’exécutions, y compris pour des infractions liées aux stupéfiants, et indique qu’au moins deux hommes ont été exécutés pour des faits qu’ils auraient commis alors qu’ils étaient mineurs. L’organisation décrit également des restrictions sévères de la liberté d’expression, des procès manifestement iniques, des interdictions de voyager imposées à des opposants et défenseurs des droits humains, ainsi que la persistance des discriminations envers les femmes.

« Les autorités saoudiennes veulent envoyer des messages positifs à destination de la communauté internationale et des investisseurs, à coups de pétrodollars et d’agences de communication, mais la réalité est que les femmes sont toutes soumises à l’autorité masculine et, en matière de justice, leur parole vaut la moitié de celle d’un homme… », expliquait à La Dépêche Clarence Rodriguez, qui a vécu douze ans à Riyad comme correspondante pour plusieurs médias.

Les millions de travailleurs migrants restent, selon Amnesty, exposés aux abus et à l’exploitation dans le cadre du système de parrainage de la kafala. C’est toute l’ambivalence de Vision 2030 : projeter l’image d’un royaume ouvert, connecté, capable d’accueillir les plus grands événements mondiaux et de peser dans les industries du futur, sans que cette ouverture économique et culturelle se traduise, au même rythme, par une amélioration des libertés fondamentales.

Philippe Rioux