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Le Pentagone planche sur un nouveau détecteur de mensonges pour traquer les taupes et éviter les fuites

polygraphe

Depuis la nomination de Pete Hegseth comme secrétaire à la Défense en janvier 2025, l'armée américaine est bousculée par les réformes imposées au pas de charge par ce proche de Donald Trump. Une transformation radicale, centrée sur la « létalité », la discipline physique et la suppression des politiques jugées « woke », qui franchit une nouvelle étape avec la généralisation... de détecteurs de mensonges. Le Pentagone veut désormais leur faire faire un bond technologique en les dopant à l'intelligence artificielle.

Le projet a un nom : « Polygraph+ », ou « Polygraph Next ». Selon les documents budgétaires du département américain de la Défense révélés par la MIT Technology Review, Washington veut lui consacrer 30,3 millions de dollars entre 2027 et 2031, dont 6,42 millions dès l'année prochaine. Une enveloppe qui doit encore recevoir le feu vert du Congrès. Aux commandes, la Defense Counterintelligence and Security Agency (DCSA), chargée notamment des enquêtes d'habilitation des personnels ayant accès aux informations sensibles. Sa mission : faire entrer le bon vieux détecteur de mensonge, inventé il y a un siècle, dans l'âge de l'IA.

Un détecteur à distance avec une simple caméra

Le principe du polygraphe n'a en effet guère changé. Pression artérielle, rythme cardiaque, respiration, transpiration : la machine enregistre les réactions physiologiques d'une personne interrogée en comparant ses réponses à différentes questions. Polygraph Next veut aller beaucoup plus loin. Des algorithmes d'intelligence artificielle et de machine learning devront croiser les signaux, les analyser automatiquement et produire une aide à la décision. S'y ajoutera le « standoff sensing », littéralement la détection à distance : plus besoin, à terme, de barder le suspect de capteurs. Une caméra pourrait mesurer son rythme cardiaque ou sa respiration et d'autres dispositifs surveiller les mouvements de sa tête, la température de son visage ou encore l'activité de ses pores.

Le Pentagone prépare le terrain depuis plusieurs années. En 2023, sa Defense Innovation Unit avait lancé un appel à projets auquel plus de 25 entreprises avaient répondu. Deux avaient été retenues pour réaliser des prototypes : Presage Technologies, qui travaille notamment sur la mesure à distance du rythme cardiaque et de la respiration à partir d'une caméra classique, et Altec Research, spécialiste des capteurs médicaux.

Lutter contre les fuites au Pentagone

L'enjeu ne relève pas seulement de la science-fiction militaire. Le polygraphe occupe déjà une place croissante dans la lutte contre les fuites au Pentagone. Début septembre, le New York Times révélait qu'environ 50 membres du Joint Staff, l'état-major interarmées américain, avaient dû passer au détecteur de mensonge après la publication dans la presse d'informations sur l'état des stocks de munitions américains pendant la guerre avec l'Iran. Les enquêteurs cherchaient notamment à identifier la taupe à l'origine de ces fuites. Polygraph Next doit ainsi servir à la sélection des personnels mais aussi, selon le document budgétaire, à la détection des « menaces internes ».

Reste un problème de taille : ajouter de l'intelligence artificielle à un polygraphe ne garantit pas qu'il deviendra intelligent pour autant. Car contrairement à ce que son surnom suggère, un détecteur de mensonge ne détecte pas... le mensonge. Il mesure des manifestations physiologiques censées lui être associées. Or stress, accélération du cœur ou transpiration peuvent avoir bien d'autres causes. 

Une efficacité contestée

Dès 2003, le National Research Council américain jugeait les preuves scientifiques de l'efficacité du polygraphe « faibles au mieux ». Et aucune technologie développée depuis - caméra thermique, suivi des pupilles, analyse de la voix ou scanner cérébral - n'a permis de découvrir le marqueur universel de la tromperie. « Il n'existe toujours pas de nez de Pinocchio », résume auprès de la MIT Technology Review Sophie van der Zee, chercheuse à l'université Erasmus de Rotterdam.

L'IA pourrait certes repérer dans des millions de données des corrélations invisibles à l'œil humain et combiner plusieurs indices pour rendre le système plus difficile à tromper, mais elle se heurte à une question fondamentale : sur quelles vérités entraîner l'algorithme ? Même avec des millions d'anciens tests, impossible de savoir avec certitude si les personnes considérées comme menteuses mentaient réellement. « Vous ne savez pas si ces tests sont corrects ou non », souligne la juriste britannique Marion Oswald.

C'est tout le paradoxe de Polygraph Next. Le Pentagone espère que l'IA permettra de rendre plus objectif et plus fiable un outil vieux d'un siècle, mais si la donnée de départ ne permet pas de distinguer avec certitude le mensonge de la vérité, le risque est de fabriquer non pas un détecteur infaillible, mais un polygraphe beaucoup plus sophistiqué, capable de produire avec une précision informatique... une incertitude toujours aussi humaine. 

Philippe Rioux

Pourquoi les data center soulèvent‑ils tant de débats ?

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Par Michel Robert, Université de Montpellier

Les centres de calcul et de données sont des infrastructures critiques dans notre monde numérique. Leurs tailles et leurs capacités de calcul explosent, en lien avec l’essor de l’intelligence artificielle générative. De nombreux projets de constructions sont en cours, en France et à l’étranger. Mais à l’heure où leur rentabilité est questionnée, et où certains peinent à être alimentés avec suffisamment d’électricité, se posent des questions simples et néanmoins cruciales : que sont ces centres de données et de calculs, au juste ? De quoi dépendent-ils ?

Le développement des usages du numérique s’appuie sur des centres de données ou data centers qui constituent le socle physique principal du monde numérique et de l’IA. Ils permettent, par exemple, le stockage sécurisé des transactions et des données des clients des banques, la diffusion de films et de séries en streaming, les jeux en ligne avec les questions de latence des temps de réponse, la gestion des interactions des réseaux sociaux en temps réel, l’archivage de photos ou de vidéos, les services numérisés de l’État et les enjeux de souveraineté, etc.

Le terme data center se traduit en français par « centre de données » ou « centre de traitement des données » ou encore historiquement « centre informatique ». Mais, avec l’essor de l’IA (intelligence artificielle) et des besoins croissants en calcul haute performance, les infrastructures modernes ne se limitent plus au stockage de données : elles peuvent aussi intégrer des capacités massives de traitement et de calculs intensifs.

À strictement parler, il faudrait donc appeler ces infrastructures critiques « centres de données et de calcul » (CDC), ou bien en anglais, Compute and Data Center. Celles-ci sont ancrées dans le réel, ce qui contraste avec une perception quelque peu « éthérée » du numérique, donnée en partie par son ubiquité, et aussi par le vocabulaire utilisés (cloud computing, fog computing).

Visite guidée d’un centre de données et de calcul

Un CDC est une installation industrielle conçue pour des opérations de stockage et de traitement de données qu’on peut décomposer en plusieurs zones :

  • salles des machines abritant des serveurs, c’est-à-dire des machines physiques ou virtuelles qui exécutent des applications et stockent des données, des baies de stockage de données (cartes mémoire, disques) et des équipements de réseaux de communications (routeurs, commutateurs, câbles et équipements pour interconnecter les serveurs et assurer la connectivité externe) ;

  • zones de refroidissement : climatisation, ventilation ou systèmes de refroidissement liquide pour maintenir une température optimale ;

  • infrastructures électriques : pour éviter les coupures et assurer un service sans interruption 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, des systèmes dits « redondants » assurent l’alimentation électrique (onduleurs, générateurs, batteries). La consommation d’énergie électrique s’explique par des serveurs informatiques énergivores, le refroidissement et le fonctionnement sans interruption avec des lignes électriques redondantes pour assurer une qualité de service qui peut être pondérée en fonction des usages ;

  • zones des systèmes d’information, sécurité informatique (cyberattaques, fuites de données, pannes), logiciels (systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring, sauvegardes et archivages…) ;

  • zones logistiques : sécurité physique, contrôle d’accès, caméras, détecteurs d’incendie, etc. (logiciels, systèmes d’exploitation, virtualisation, gestion des données, outils de monitoring…) ;

  • zones de vie et de travail.

Avant de pouvoir installer un CDC quelque part, tous ces sous-ensembles doivent être caractérisés avec précision, en fonction des spécificités des territoires les accueillant, car la nature des équipements, les techniques de calcul et celles de refroidissement auront un impact sur les ressources nécessaires (énergie électrique et eau) et les populations concernées.

Une taille en expansion explosive

Résumons le chemin parcouru. Notre point de départ est en 1946 : le premier ordinateur électronique, l’ENIAC, composé de relais et de tubes électroniques, d’une puissance électrique de 150 kilowatts, en gros l’équivalent de 150 aspirateurs allumés, d’un poids de 30 tonnes, pour une performance de calcul de 5 000 additions par seconde.

Dans les années 1970, les ordinateurs IBM dépassent le million d’opérations par seconde grâce aux progrès technologiques (les transistors, puis les circuits intégrés qui possèdent quelques dizaines puis quelques milliers de transistors sur un substrat de silicium).

Aujourd’hui, les progrès spectaculaires en microélectronique permettent de fabriquer des processeurs intégrant plus de 100 milliards de transistors sur des surfaces de silicium de quelques centimètres carrés, et de produire industriellement des supercalculateurs dont la complexité dépasse aujourd’hui un milliard de milliards (10¹⁸) d’opérations par seconde pour moins de 20 mégawatts de puissance électrique (soit 20 000 aspirateurs !).

Autrement dit, en huit décennies, les performances d’un supercalculateur ont été multipliées par un facteur de l’ordre de 200 000 milliards ! Ceci a permis la miniaturisation des fonctions de calcul (apparition du premier PC, des ordinateurs portables avec batteries intégrées, des tablettes, des smartphones…) et la naissance d’un monde numérique interconnecté.

Les architectures informatiques

Il est à noter que les principes d’architectures des Central Processing Unit (CPU), énoncés au siècle dernier par John von Neumann et inspirés des travaux d’Alan Turing, s’appliquent toujours.

Ils reposent sur une unité arithmétique et logique, une unité de contrôle, une zone mémoire pour stocker les données et les instructions, et enfin les entrées/sorties pour assurer la communication avec le monde extérieur. Bien entendu, les technologies et les fonctionnalités sont aujourd’hui plus performantes et conduisent à cinq niveaux superposés : les circuits intégrés englobant des unités de traitement indépendantes (les « cœurs ») ; les MCM (pour Multi Chips Module ou intégration 3D de puces silicium CPU, GPU, mémoire) ; les calculateurs et serveurs ; et, enfin, les CDC.

Les goulots d’étranglement et les limites physiques sont les mêmes pour ces différents niveaux d’intégration : gestion des espaces mémoire, communications – en particulier calculs et mémoires, parallélisme, performances en vitesse et consommation d’énergie…

Il existe plusieurs modèles de CDC, adaptés aux différents besoins en matière de sécurité, de souveraineté et de sobriété :

  • les CDC gérés en interne pour ses propres besoins ;

  • les CDC externalisés, en louant de l’espace dans un data center tiers pour y installer ses propres équipements ;

  • les CDC cloud d’opérateurs, où les ressources sont virtualisées et accessibles à la demande ;

  • les CDC dits « hyperscale » pour gérer des volumes de données massifs et, plus récemment, des baies de calculs GPU adaptés aux intelligences artificielles génératives.

Le développement massif des IA génératives bouleverse ces organisations

Les accélérateurs GPU distribuent les calculs matriciels sur des milliers d’unités (cœurs), contrairement aux CPU, limités à quelques cœurs plus complexes et aux traitements séquentiels. Dotés de mémoires intégrées très rapides, mais limitées en capacité, ils offrent ainsi un gain de performance pour les apprentissages et les inférences des IA génératives, au prix de puissances électriques de plus en plus élevées de plusieurs centaines de watts.

La dimension des matrices (ou des paramètres) dans les modèles de langage joue un rôle clé dans leurs performances et dans leurs besoins en ressources. Pour un LLM (Large Language Models) conçu pour traiter des tâches complexes de compréhension et de génération de langage, la taille est généralement mesurée en milliards de paramètres sollicitant plusieurs dizaines de milliers de GPU. Pour donner un ordre de grandeur, la multiplication de deux matrices de dimension 4096×4096, nécessite un nombre d’opérations arithmétiques de l’ordre de 68 milliards (sans optimisation).

Cette augmentation rapide du nombre de GPU pour les apprentissages et les inférences, liée à une augmentation de la densité et de la puissance électrique des circuits intégrés a pour conséquence la multiplication de projets de CDC dépassant aujourd’hui un milliard de watts de puissance électrique.

Les impacts environnementaux et sociétaux des centres de données et de calculs

Les CDC s’ajoutent ainsi aux centrales électriques, aux réseaux de transport et de communications, aux chaînes de production, et ils en dépendent.

Leur fonctionnement a des impacts environnementaux et sociétaux : ressources nécessaires pour les équipements et le fonctionnement (énergie électrique, eau), artificialisation des sols, émissions (bruit, îlots de chaleur) et rejets (groupes électrogènes diesel, gaz réfrigérants), enfin, gestion de l’obsolescence des matériels…

Les défis sont donc nombreux (sobriété énergétique, sécurité, suivi des impacts) et nécessiteront des efforts d’adaptation, de créativité, de régulation et de transparence.

Cette expansion fulgurante se heurte ainsi à des limites économiques et physiques. Comme le soulignent les actualités récentes, l’infrastructure IA progresse à un rythme que le marché peine à suivre. Selon le PDG d’IBM, équiper plus de 100 gigwatts (GW) de capacité des CDC pourrait coûter entre 6 000 milliards et 8 000 milliards de dollars. Pour rentabiliser un tel investissement, il faudrait générer des revenus à une échelle sans précédent.

À Loughton, à moins de 30 kilomètres de Londres, un autre défi se pose : trouver suffisamment d’électricité pour alimenter le méga data center IA de Nscale, d’une puissance de 90 mégawatts (MW). Le projet, déjà retardé, bute sur une contrainte simple mais critique : l’insuffisance des capacités du réseau électrique local !The Conversation

Michel Robert, Professeur des Universités, Université de Montpellier

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cyberattaque contre les impôts : comment des failles ordinaires ont permis le vol de centaines de milliers de données

 

Bercy

Dans un rapport rendu public le 29 septembre, l'Anssi revient sur la cyberattaque qui a frappé la Direction générale des finances publiques entre mai et août 2026. Loin d'une opération d'une sophistication exceptionnelle, l'intrusion repose surtout sur une accumulation de faiblesses : mots de passe compromis, authentification insuffisante, réseau trop ouvert et signaux d'alerte non corrélés.

Ce n’est pas une cyberattaque digne d’un film d’espionnage, menée à coups d’outils inconnus et de failles informatiques inédites et c’est peut-être justement ce qui rend l’affaire plus inquiétante. Telle est l'analyse que fait l'Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) du piratage qui a touché la Direction générale des finances publiques (DGFiP) entre mai et août 2026.

Dans un rapport de 20 pages du 23 septembre, commandé cet été par le Premier ministre, et rendu public mardi 29 septembre, le diagnostic de l'agence est sévère : les pirates ont surtout profité d’une succession de faiblesses relativement classiques qui, mises bout à bout, leur ont ouvert la porte des systèmes de Bercy.

Les pirates ont agi sept semaines sans être inquiétés

L’affaire éclate le 12 août lorsque l’acteur baptisé Zerobytes revendique sur un forum le vol de données provenant d’impots.gouv.fr. Le lendemain, il publie le détail d’informations concernant près de 353 000 particuliers et 252 000 professionnels. Mais les investigations montreront que les données avaient été exfiltrées près de sept semaines auparavant, après plusieurs semaines d’exploration des systèmes de la DGFiP.

Pour entrer, l’attaquant n’a pas eu besoin de forcer la porte car il disposait de plusieurs dizaines de couples identifiant-mot de passe appartenant à des agents ou partenaires légitimes. Selon l’Anssi, ils ont probablement été récupérés grâce à des logiciels espions de type « infostealer » installés sur des ordinateurs non administrés par la DGFiP, notamment des appareils personnels. Le problème est aggravé par l’absence d’authentification multifacteur sur certains portails. Une fois les identifiants volés, ils pouvaient donc être réutilisés immédiatement.

Des indices qui auraient dû déclencher l'alerte

Mais la véritable faiblesse apparaît ensuite. Plusieurs signaux auraient pu trahir l’intrusion : connexions nocturnes, adresses IP catégorisées comme malveillantes, connexions provenant d’Inde ou de VPN, très grand nombre de requêtes. Surtout, les volumes transférés étaient considérables : 11 Go entre le 22 et le 25 juin puis 3 Go entre le 21 et le 23 juillet. Aucun de ces éléments n’a pourtant déclenché d’alerte suffisamment efficace.

Pris séparément, ces indicateurs pouvaient générer des faux positifs. Corrélés entre eux, estime l’Anssi, ils auraient pu révéler le comportement anormal.

Autre faille majeure : le portail ADER, utilisé par l’attaquant pour accéder à certaines applications de la DGFiP à travers le Réseau interministériel de l’État (RIE), n’était pas supervisé par le centre opérationnel de sécurité de Bercy. Résultat : un compte pouvait être identifié comme compromis et son mot de passe réinitialisé sans que l’activité menée parallèlement sur ADER soit repérée. Le 24 juin, le changement d’un mot de passe n’a ainsi même pas interrompu une session déjà ouverte et l’exfiltration s’est poursuivie.

Les faiblesses du Réseau interministériel de l’État

L’attaque révèle aussi un risque plus large pour les systèmes de l’État. L’assaillant a pu atteindre la DGFiP après la compromission d’infrastructures du ministère de l’Éducation nationale, elles aussi raccordées au Réseau interministériel de l’État. L’Anssi juge la segmentation de ce réseau trop permissive et estime que le partage de certains marqueurs techniques entre administrations aurait dû être accéléré.

Une seconde attaque a par ailleurs touché les données cadastrales. Cette fois, le poste informatique d’un géomètre-expert dans un cabinet privé aurait été compromis. L’attaquant aurait alors pu contourner le système de double authentification et accéder aux données via le portail réservé aux partenaires. Il a revendiqué des informations concernant deux millions de Français, un chiffre que le rapport attribue à l’attaquant sans le confirmer.

Les recommandations de l'Anssi

Pour éviter qu’un tel scénario se reproduise, l’Anssi recommande désormais de généraliser l’authentification forte, d’interdire l’accès aux systèmes professionnels depuis des appareils personnels, de mieux cloisonner les réseaux, d’imposer des quotas sur les volumes de données consultables et de placer l’ensemble des applications sous supervision.

Car la principale leçon du rapport montre que les pirates n’ont pas eu besoin de casser les défenses de Bercy... mais simplement de circuler entre leurs failles.

Léon XIV en France : ce qui a vraiment dominé les conversations sur les réseaux sociaux

 

pape

Liturgie, jeunesse, foules, politique, fin de vie… L'étude menée par Onclusive sur la visite de Léon XIV révèle les sujets qui ont le plus mobilisé médias et réseaux sociaux. Avec 1,66 million de mentions sociales dans le monde, l'événement a largement dépassé les frontières françaises.

La visite du pape Léon XIV en France a bénéficié d'une couverture médiatique exceptionnelle. Mais au-delà des images qui ont saturé nos écrans, quels sont les thèmes qui ont alimenté les citations et les conversations ? C'est ce qu'a voulu savoir la société de veille Onclusive.

La liturgie et les temps forts religieux en tête

Le premier enseignement montre que malgré la puissance des images et l'inévitable lecture politique de cette visite, le religieux est resté au cœur des conversations. Du 25 au 28 septembre, Onclusive a recensé 576 600 mentions sur les réseaux sociaux en France, et 1,66 million dans le monde. Dans les médias traditionnels – presse, numérique, podcasts, radio et télévision –, le volume dépasse 23 630 mentions en France et atteint 155 200 dans le monde.

Dans ce flot, la liturgie et les temps forts religieux arrivent en tête des thématiques, avec 16,1 % des mentions du corpus analysé. La jeunesse et la foi suivent avec 13,4 %, devant l'affluence et les foules, à 12,6 %. La relation entre Emmanuel Macron et Léon XIV n'arrive qu'en quatrième position, même si elle représente encore 10,2 % des thèmes recensés.

La messe place de la Concorde et la traversée des Champs-Élysées concentrent à elles seules 35,1 % des mentions rattachées à un temps fort identifiable. La veillée des jeunes au Stade de France suit, avec 13,1 %, puis la rencontre à l'Élysée avec Emmanuel Macron, à 11,7 %. Plus loin viennent le rosaire et la procession aux flambeaux de Lourdes, à 7,1 %, puis le discours de Metz consacré à l'Europe et à la paix, à 5 %.

Fin de vie : premier sujet de fond abordé

Le spectaculaire a donc largement porté la conversation. Mais il n'a pas étouffé les sujets de fond. La fin de vie, avec 7,3 % des mentions thématiques, s'impose comme le premier dossier de société. Elle devance largement la laïcité et le rapport à l'État, à 3,7 %, les attentes des victimes d'abus, à seulement 1,7 %, ou encore l'intelligence artificielle et l'éthique, à 0,7 %. Le coût et le financement de la visite, avec 0,9 %, comme les transports et fermetures, à 1,1 %, sont restés très secondaires.

Même constat pour la politique. La rencontre avec Emmanuel Macron a évidemment nourri commentaires et analyses, mais elle n'a pas renversé la hiérarchie des sujets. Selon Onclusive, la politique s'est, en effet, davantage greffée au récit de la visite qu'elle ne l'a dominé. Le « cadre présidentiel / 2027 » ne représente ainsi que 0,8 % du corpus thématique.

L'événement a dépassé le seul cadre français

L'étude montre aussi combien l'événement a dépassé le seul cadre français. Sur les réseaux sociaux, la France représente un peu plus du tiers des 1,66 million de mentions mondiales. Dans les médias traditionnels, son poids tombe à environ 15 % du volume mondial. L'image du pape sur les Champs-Élysées, les foules et les messages délivrés pendant ces quatre journées, notamment à Lourdes, ont donc circulé bien au-delà des débats hexagonaux.

La présence de Léon XIV dans le cockpit de l'Airbus entre Tarbes et Metz représente 1,4 % des mentions liées aux séquences identifiables. La photo de Marie-Garance, l'enfant polyhandicapée bénie sur les Champs-Élysées, en pèse 0,7 %. Deux épisodes hors programme qui illustrent, selon Onclusive, la capacité des réseaux sociaux à prolonger l'événement par des images immédiatement partageables.

Enfin, les données d'Onclusive dessinent une visite à trois dimensions : spectaculaire par ses foules et ses images, spirituelle par la place prise par la liturgie et la jeunesse croyante, et politique sans que cette dernière dimension ne prenne le dessus.

Philippe Rioux

(Photo

Quand l'intelligence artificielle cible "l’économie de l’inertie"

IA


Commentaire de Lale Akoner, analyste de marchés chez etoro

L’inertie des consommateurs constitue depuis longtemps une source de profits discrète. Les gens laissent leurs abonnements se renouveler, acceptent des primes d’assurance plus élevées et réservent sur le même site de voyage parce que trouver une meilleure offre demande du temps.

Meta a mis ce modèle économique en lumière avec son nouvel agent Muse, et les marchés l’ont remarqué. Son lancement a déclenché une vague de ventes sur un ensemble d’entreprises exposées à l’inertie des consommateurs, parmi lesquelles Planet Fitness, Charles Schwab, Allstate, Booking Holdings et Charter Communications.

Le thème est donc bien plus large que Muse lui-même. Les investisseurs s’interrogent désormais sur ce qui se passera lorsque l’IA pourra comparer les offres, négocier et changer de fournisseur au nom d’un client.

Nous pensons que les agents d’IA pourraient transformer « l’économie de l’inertie » en rendant les comparaisons très faciles et en déplaçant le pouvoir de négociation, et potentiellement les profits, des entreprises vers les consommateurs.

Les intermédiaires font face à une pression sur leurs marges

Les agents d’IA pourraient rendre les changements de fournisseur presque sans friction et faciliter considérablement la comparaison des prix, la résiliation de services/abonnements et le changement de prestataire, sans obliger le client à passer un après-midi entier au téléphone.

Cela pourrait exercer une pression sur :
  • Assurance : Allstate, Progressive et Travelers
  • Télécoms : AT&T, T-Mobile, Charter, BT et Orange
  • Abonnements : Netflix, SiriusXM, The New York Times et Planet Fitness
  • Services fiscaux et financiers : Intuit, H&R Block, Charles Schwab et Ameriprise

Ces entreprises ne sont pas près de disparaître. Mais faciliter les changements de fournisseur pourrait entraîner :
  • Davantage de rotation des clients
  • Un moindre pouvoir de fixation des prix
  • Des dépenses plus élevées pour fidéliser les clients
  • Une pression sur les frais et les options supplémentaires

Les plateformes de voyage pourraient faire face à un défi encore plus important. Si Muse peut comparer et réserver un voyage entier, Booking Holdings, Expedia, Tripadvisor et Airbnb pourraient perdre du trafic client direct.

Elles pourraient toujours fournir les chambres d’hôtel et les vols, mais Meta, ou une autre plateforme d’IA, pourrait détenir la relation avec le client et réclamer une part de la transaction.

Cela dit, les récentes ventes massives provoquées par Muse semblent trop indiscriminées dans certains cas. Une banque comme JPMorgan ne dépend pas de la passivité des consommateurs de la même manière qu’un abonnement à une salle de sport ou qu’un renouvellement d’assurance hors de prix. Ses bénéfices proviennent également des prêts, du trading et de la banque d’investissement. Les investisseurs devraient donc examiner la manière dont chaque entreprise gagne de l’argent plutôt que de vendre tout un secteur sous prétexte qu’il serait un « perdant de l’IA ».

Les gagnants pourraient se trouver derrière le paiement

Les agents d’IA peuvent trouver des produits et passer des commandes, mais ils ont toujours besoin d’un moyen sécurisé pour payer. Cela pourrait profiter aux entreprises qui gèrent les paiements, l’identité et la lutte contre la fraude.
  • Visa et Mastercard : Les agents devraient utiliser les réseaux de cartes existants. Des achats plus rapides et moins d’abandons de panier pourraient accroître le nombre de transactions, tandis que la sécurité devient plus précieuse lorsque des logiciels dépensent de l’argent pour les consommateurs.
  • PayPal et Adyen : Les commerçants ne voudront pas créer un système de paiement distinct pour chaque agent d’IA. Ces prestataires peuvent connecter les commerçants à différentes plateformes et traiter les achats de manière sécurisée.
  • Shopify : Shop Pay pourrait aider les agents à finaliser des achats auprès du réseau de commerçants de Shopify, permettant ainsi à l’entreprise de rester impliquée même lorsque l’achat commence via un assistant d’IA.
  • Meta : Muse pourrait devenir une nouvelle porte d’entrée vers le commerce en ligne. Meta pourrait à terme percevoir des revenus publicitaires, des commissions d’apport ou des frais de transaction, grâce à sa présence sur Facebook, Instagram et WhatsApp. Mais la monétisation ne devrait pas devenir significative avant 2027, tandis que l’utilisation gratuite entraîne des coûts informatiques importants. La décision d’Amazon de bloquer Muse montre également que les plateformes puissantes résisteront à l’idée d’abandonner leurs relations directes avec leurs clients.
  • Stripe : Muse peut utiliser le portefeuille Link de Stripe auprès de plus d’un million d’entreprises. Cela place Stripe au cœur des paiements et des informations d’identification des clients, mais l’entreprise reste détenue par des intérêts privés.

Présidentielle 2027 : l’intelligence artificielle devient déjà un nouveau média politique

IA

Une étude de la Fondation Jean-Jaurès et d’Onclusive décortique les réponses de ChatGPT et Perplexity sur la présidentielle de 2027. Elle révèle le poids considérable des médias et des agrégateurs dans leurs sources, une forte hiérarchie entre les candidats et, derrière une apparente neutralité, une réelle tolérance aux erreurs.

L’intelligence artificielle s’installe dans la campagne présidentielle de 2027. Dans une note publiée ce 28 septembre, la Fondation Jean-Jaurès et Onclusive ont observé la manière dont les agents conversationnnels d'intelligence artificielle ChatGPT et Perplexity répondent à cinquante questions consacrées au scrutin.

Réalisée le 2 septembre, cette enquête porte sur six thèmes, des enjeux généraux au pouvoir d’achat, en passant par le climat, la sécurité, l’emploi et les relations internationales. Plus de 500 000 caractères de réponses ont été analysés.

Les réseaux sociaux pas prioritaires

Premier constat : les deux modèles ne puisent pas prioritairement dans les réseaux sociaux, si prisés des politiques, mais dans les médias traditionnels et une nébuleuse de sites d’agrégation. Les articles de presse représentent 33 % des liens consultés, contre 31 % pour les comparateurs et agrégateurs. Les sites des candidats et partis ne pèsent, eux, que 10 %, et les réseaux sociaux... seulement 7 %. Ces derniers sont mobilisés uniquement par ChatGPT, principalement via YouTube et Reddit. La campagne vue par les IA diffère donc de celle des plateformes (notammetn X) où les candidats parlent directement à leurs électeurs.

L'IA alimente-t-elle l'IA ?

Chez ChatGPT, le quotidien Le Monde concentre 22 % des URL consultées. Perplexity s’appuie sur un panel de médias diversifié, mais fait d’elyseescope.com sa première source, avec 10 % de ses consultations. La Fondation relève que 56 comparateurs et agrégateurs différents alimentent les réponses.

Leur fraîcheur et leur structuration semblent favoriser leur reprise par les modèles, sans que leur identité éditoriale, leurs méthodes ou leurs auteurs soient clairement établis. Une question apparaît dès lors : une IA peut-elle finir par s’alimenter de contenus eux-mêmes produits, au moins partiellement, par d’autres IA ?

Hiérarchisation des candidats

Les modèles hiérarchisent ensuite fortement les personnalités politiques, selon l'étude. Jean-Luc Mélenchon apparaît dans 87 % des réponses, Marine Le Pen dans 86 % et Édouard Philippe dans 84 %. Gabriel Attal suit à 70 %, Raphaël Glucksmann à 68 % et Bruno Retailleau à 61 %.

Cette visibilité varie selon les thèmes : Marine Tondelier monte sur le climat, Gabriel Attal sur les relations internationales, Bruno Retailleau sur le travail et l’emploi. Cette hiérarchie s'explique aussi par le moment de l’expérience menée par la Fondation, quelques jours après le débat organisé par le Medef le 28 août.

Quelle fiabilité ?

La fiabilité reste évidemment le point le plus sensible. Les réponses adoptent une forme prudente, conditionnelle, apparemment pluraliste, mais elles donnent néanmoins une impression d’autorité que les erreurs viennent fragiliser. La Fondation relève notamment que les modèles ont présenté Jordan Bardella ou Gérald Darmanin comme des candidats en lice, sans intégrer certains changements intervenus dans la campagne. Elle souligne aussi l’ancienneté d’une partie des sources : parmi 102 liens du Monde mobilisés par ChatGPT, 28 % dataient de 2024 ou 2025, proportion portée à 38 % en intégrant le premier trimestre 2026.

Derrière l’apparence d’une synthèse neutre se dessine un nouveau média politique, personnalisé et difficile à observer collectivement. La Fondation parle d’une « boîte noire » : chaque utilisateur reçoit une réponse singulière, issue d’un assemblage de sources qu’il consulte rarement lui-même.

À mesure que les usages progressent, la question n’est plus seulement de savoir si l’IA entrera dans la campagne de 2027 car elle est déjà là à sept mois du scrutin. L’enjeu devient désormais de comprendre quelles sources elle privilégie, quelles erreurs elle reproduit et quelle représentation du débat public elle finit par imposer aux utilisateurs.

Philippe Rioux

Mistral AI et TotalEnergies : quand l’intelligence artificielle accélère aussi la course au pétrole

 

forage

TotalEnergies va investir plus de 100 millions d’euros dans un partenariat de trois ans avec Mistral AI pour développer des modèles dédiés à l’exploration pétrolière et gazière. Une alliance emblématique de l'usage croissant de l’intelligence artificielle par les majors, au risque d’accentuer la contradiction entre prouesse technologique et impératifs climatiques.

L’intelligence artificielle est-elle alliée ou adversaire de la lutte contre le réchauffement climatique ? Accusée de consommer beaucoup d’énergie et d’eau pour faire fonctionner ses centres de données, l’IA peut aussi accélérer la recherche sur la modélisation du climat. L’accord signé entre TotalEnergies et le champion tricolore de l’IA Mistral AI illustre cette dualité.

Un siècle de données sur les forages

Annoncé le 15 septembre, ce partenariat de trois ans représente un investissement de plus de 100 millions d’euros. Son objectif est de développer une nouvelle génération de modèles d’intelligence artificielle destinés aux géosciences de TotalEnergies, afin d’améliorer l’exploration, la caractérisation et le développement des réservoirs de pétrole et de gaz. Le groupe veut notamment mobiliser l’IA « agentique » pour traiter d’immenses volumes d’informations, générer plusieurs scénarios de développement et optimiser, voire prolonger, la durée de vie de projets existants.

Pour y parvenir, les deux entreprises vont mettre en commun leurs forces au sein d’un programme scientifique associant les capacités de Mistral AI au patrimoine de données accumulé par TotalEnergies. La compagnie évoque près de 10 pétas de données et presque un siècle de connaissances en géosciences et en ingénierie des réservoirs ! Derrière la sophistication technologique, l’enjeu, très concret, est d’arriver à mieux lire le sous-sol, réduire l’incertitude et sélectionner plus rapidement les opportunités d’exploration susceptibles d’être développées.

Toutes les majors se sont mises à l'IA

TotalEnergies est loin d’être seule à miser sur l’IA pour gagner en efficacité dans les hydrocarbures. ExxonMobil l’utilise pour accélérer l’analyse des données sismiques, notamment au Guyana ; Chevron a développé ses propres outils d’IA générative pour explorer le sous-sol et identifier les zones les plus prometteuses pour de futurs forages ; et Shell, de son côté, travaille depuis plusieurs années avec C3 AI.

L’intelligence artificielle est ainsi devenue un nouvel outil de compétition pour les majors pétrolières, à la fois pour réduire les coûts, limiter les arrêts de production et extraire davantage de valeur de leurs gisements. Cette course à la performance n’est pas marginale : l’IA intervient désormais directement dans la sélection des prospects, la conception des puits et l’optimisation de production.

C’est là que la promesse technologique se heurte à l’équation climatique. Le Production Gap Report 2025 estime que les États prévoient, pour 2030, une production de pétrole supérieure de 31 % et une production de gaz supérieure de 92 % aux niveaux compatibles avec une trajectoire limitant le réchauffement à 1,5 °C. Tous combustibles fossiles confondus, l’écart atteint plus de 120 %.

L’IA peut donc aider les pétroliers à forer de manière plus ciblée, à exploiter plus efficacement les champs existants et à prolonger leur durée de vie, mais cette prouesse industrielle ne répond pas au problème central posé par les trajectoires climatiques. Celles-ci supposent, en effet, une baisse rapide et substantielle de la production d’énergies fossiles. Utilisée pour découvrir de nouveaux gisements ou augmenter la récupération de pétrole et de gaz, l’intelligence artificielle devient alors non plus un outil de transition, mais un moyen de rendre plus performante une activité dont l’expansion va précisément à l’encontre de ces préconisations.

La visite du pape, une communion médiatique unique en son genre

pape
Photo DDM Laurent Dard

Par Pascal Lardellier, Université Bourgogne Europe et Olivier Mathonat, Université Bourgogne Europe

La visite du pape en France du 25 au 28 septembre 2026 déplace les foules, et les fidèles souhaitant « voir » Léon XIV sont très nombreux. Mais le séjour papal va surtout rassembler des dizaines de millions de téléspectateurs, qui « communieront » derrière leurs écrans. Cette visite et sa retransmission sont l’occasion de se replonger dans un ouvrage devenu un classique des sciences sociales, la Télévision cérémonielle, de Daniel Dayan et Elihu Katz, paru au début des années 1990.

Dès sa parution en 1992, Media Events. The Livre Broadcasting of History (La Télévision cérémonielle. Anthropologie et histoire en direct, Presses universitaires de France, 1996), de Daniel Dayan et Elihu Katz, a ouvert un domaine de recherche fécond. Leur livre posait des concepts sur une dimension cruciale de la vie des communautés (nationales, religieuses, politiques, etc.) se rassemblant pour « communier » médiatiquement, autour d’un événement à portée historique. Or, « le pape en voyageur » relève bien de cet événement total, tout à la fois religieux, politique et médiatique.

D’ailleurs, les « médias cérémoniels » ne sont pas qu’audiovisuels : les deux instances (rites et médias) entretiennent depuis toujours un rapport mettant en jeu leurs effets symboliques, politiques et institutionnels. Et dans le contexte contemporain, les médias jouent un rôle de légitimation, mais aussi de « monumentalisation » des cérémonies qu’ils diffusent, en créant une image officielle et collective magnifiée.

« Mass-médias » et communauté émotionnelle

Événement majeur que la visite d’un pape, certes, mais Histoire en direct, aussi, et « avec un grand H », si on peut dire. Les historiens d’ailleurs, s’accordent à dater du couronnement de la reine Elizabeth II, le 2 juin 1953, la véritable naissance de la télévision comme « mass-média ».

Les « médias cérémoniels » sont moins les simples courroies de transmission technique que les cérémoniaires, véritablement, en permettant aux téléspectateurs de vivre une expérience rituelle à distance. Le fait que le rite soit médiatisé n’est pas une concession faite au monde contemporain qui dévaluerait la cérémonie par une désacralisation technique. Au contraire, le rite s’en trouve démultiplié, et fait advenir la possibilité d’une cérémonie universelle à laquelle participent « des spect-acteurs » : en effet, les témoins d’un rite communautaire en sont aussi les acteurs par leurs regards, nécessaires pour que la performance rituelle ait lieu par la légitimation qu’ils confèrent à la cérémonie.

Surtout, les téléspectateurs – catholiques prioritairement concernant cette visite de Léon XIV – se constituent en « communautés diasporiques », communiant devant l’événement, avec la personnalité historique qui en est l’acteur principal, et les valeurs partagées par ceux qui regardent, ensemble.

Cette notion de « communauté diasporique », dans le prolongement des travaux de Daniel Dayan, définit ces publics épars qui se trouvent réunis devant un événement historique télévisé. Et qui ont l’intuition et même la conscience de « vivre cela ensemble », même si pas rassemblés physiquement. Il s’agit d’une communauté en quelque sorte émotionnelle, ses membres sachant qu’ils vivent ceci en direct, et ensemble.

Un temps suspendu

Avec Media Events, D. Dayan et E. Katz se sont attachés aux rituels médiatisés, jusqu’à définir un genre télévisuel spécifique. Celui-ci est envisagé par les deux sociologues comme une sorte de « trêve médiatique », puisque ces émissions, et là est l’un de leurs traits définitoires, interrompent le cours habituel des programmes télévisés, par la retransmission en direct des moments historiques, en même temps qu’elles stoppent la routine de ceux qui les regardent.

Oui, le média rituel suspend le cours ordinaire des programmes, les bouleversent pour imposer son événement comme priorité, souvent pendant de longues heures, avec une temporalité lente qui est véritablement celle du rite in situ. Ainsi en va-t-il des investitures, couronnements, funérailles, ouvertures et clôtures de Jeux olympiques et de Coupes du monde… Disparité de ces événements (religieux, politiques, sportifs…), mais unité de leur caractère rituel.

Et puis ces cérémonies sont organisées en dehors des studios de télévision – cet « extérieur » pouvant être de nature très diverse : un stade, une cathédrale, un palais ou une place emblématique, voire plusieurs lieux simultanément, dans le cas d’une cérémonie intégrant un défilé (ce qui est le cas pour Léon XIV). Les journalistes sont alors « transformés en prêtres, en « photographes de noces », en convives », ce qui les conduit à adopter « une révérence qui touche à la componction ». Et, en règle générale, l’ironie ou les discours critiques ne sont pas de mise dans les commentaires de l’événement historique médiatisé.

D’ailleurs, autre événement papal, aux antipodes d’une visite officielle télévisée : le conclave. En aucun cas, les caméras ne peuvent entrer dans le Vatican (sauf celle, fictionnelle, d’un réalisateur, cf. le film du même nom, d’Edward Berger, en 2024). Et ce conclave est vécu depuis l’extérieur, de seconde source. C’est essentiellement un événement commenté, par experts et spécialistes. Et seul le moment « de la fumée blanche » – crescendo dramaturgique ! – lui permettra d’accéder au statut d’événement médiatique ritualisé : alors, bouleversement des programmes, constitution instantanée de la « communauté diasporique » des catholiques vivant, on y revient, « l’Histoire en direct » : Habemus papam…

Caractériser les « Media Events »

Dans un article publié dans le contexte des Jeux olympiques de Pékin, en 2008, Daniel Dayan reformulait quatre facteurs principaux (déjà présents dans la publication de 1992) et observait trois éléments distinctifs par rapport à la première proposition, imputés à des changements de contexte pendant les seize années qui séparent ces deux publications.

Les éléments qu’il relève comme essentiels et stables pour définir les Media Events sont :

  • « l’emphase », c’est-à-dire l’omniprésence de l’événement diffusé sur tous les écrans ; et désormais sur les tablettes, téléphones, ordinateurs. La dissémination numérique n’entrave en rien la participation médiatique en direct, pouvons-nous ajouter ;

  • « le caractère performatif » des cérémonies retransmises, qui ne sont pas des spectacles ou des reconstitutions, mais font l’histoire en direct ;

  • « la loyauté » de la part des diffuseurs à l’égard du récit proposé par les organisateurs ;

  • « l’expérience partagée », qui dépasse le simple fait pour une large audience de regarder le même programme de façon mais contribue à « la construction ou la reconstruction du “nous” ».

Une lecture possible en « fonctions » attribuées aux « médias rituels » nous a amené à en repérer cinq :

D’abord, une fonction testimoniale : les images des médias rituels témoignant de quelque chose qui est advenu, en le montrant, comme pour en assurer la véracité, l’authenticité.

De même, les médias rituels « monumentalisent » l’événement, en en construisant une image officielle que la mémoire collective gardera ; en le restituant, surtout, à travers le prisme idéalisé qui fonde le principe rituel. Et puis à travers, ensuite, les ouvrages de commémoration, les numéros spéciaux, etc.

Ensuite, les médias rituels légitiment les événements qu’ils retransmettent. Accéder à la médiatisation rituelle, c’est de facto, pour une personnalité, être reconnue comme légitime. Et déjà par les institutions organisant la réception, et co-actrices du rite. On perçoit autour de la visite de Léon XIV, les tensions ou « tractations » avec l’Élysée, qui concernaient le programme « officiel » souhaité par les uns, et accepté – ou pas – par les autres.

Les médias rituels « vectorisent » de même les événements rituels, leur offrant une audience parfois planétaire.

Enfin, les médias rituels procèdent à une dramatisation des événements qu’ils retransmettent, par leur solennité, et les séquences historiques diffusées : discours, réceptions officielles, messes et bénédictions pour le pape.

La singulière inversion, de l’actualité à l’histoire

Les médias rituels inversent radicalement les critiques parfois faites aux médias, de diffuser un flot amnésique d’actualités, remplaçant chaque jour, chaque heure, celles de la veille. Avec la diffusion de rites télévisuels, ils font taire ces reproches. Car l’événement retransmis met les téléspectateurs en prise directe avec « l’Histoire en train de se faire ». Le premier adjectif caractérisant la visite de Léon XIV est précisément « historique ».

Plus largement, les changements politiques et institutionnels apportés par ces visites voient l’invité reçu rituellement – souverain, président, pape – venir donner du sens, clarifier des positions, rappeler des « choses importantes » (principes, valeurs…). Et souvent produire des transformations qui agissent par cette cérémonialité dramatisant des propos performatifs. Histoire déjà lointaine, on pense aux évocations historiques de Charles de Gaulle, « Vive le Québec libre ! », ou « Je vous ai compris » à propos de l’Algérie française.

Il est peu probable pour que le voyage de Léon XIV cette semaine en France échappe à cette règle de « l’Histoire produite en direct », à travers sa retransmission télévisuelle durant quatre jours. Et il est possible que ses propos officiels concernant l’actualité politique et législative française trouvent une résonance particulière, à portée historique, en rappelant aussi la position de l’Église.

Pour le reste, les millions de catholiques aussi rassemblés devant leurs postes de télévision contribueront à retremper leur foi, ainsi que leur sentiment d’appartenance à l’Église, par l’intensité de la séquence médiatique « vécue ensemble ». Miracle, sans doute, de la « télévision cérémonielle »…The Conversation

Pascal Lardellier, Professeur, chercheur au laboratoire CIMEOS et à IGENSIA-Education, Université Bourgogne Europe et Olivier Mathonat, Enseignant chercheur à l'Ircom - Docteur en communication, Université Bourgogne Europe

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Intelligence artificielle : ce qu'Emmanuel Macron a dit à la tribune de l'ONU

Emmanuel Macron


Face à un monde qu’il juge de plus en plus soumis à la force et à la concentration du pouvoir, Emmanuel Macron a appelé mardi 22 septembre à « ne rien céder ». À la tribune de la 81e Assemblée générale des Nations unies, le chef de l’État a décliné cinq combats : contre la guerre, les « doubles standards », la fracture entre le Nord et le Sud, le renoncement climatique et, enfin, contre une intelligence artificielle abandonnée aux seules mains de quelques puissances et entreprises.

C’est sur ce dernier terrain qu’Emmanuel Macron a livré la partie la plus prospective de son discours. Son constat est simple : l’IA ne peut pas devenir un face-à-face entre les États-Unis et la Chine, arbitré par une poignée de géants privés capables de décider seuls du rythme de l’innovation et, demain, d’une partie du fonctionnement de nos sociétés. « Quelques acteurs économiques » ne peuvent, selon lui, décider de tout, alors que les modèles d’intelligence artificielle peuvent aussi toucher directement la sécurité des États, de leurs banques à leurs hôpitaux.

La réponse française tient d’abord dans un mot : souveraineté. Macron veut que chaque grande région du monde puisse disposer de ses propres capacités de calcul, de ses modèles de langage et de son écosystème d’IA. Il revendique aussi la possibilité pour les États d’auditer ces modèles plutôt que de dépendre totalement de sociétés privées. L’Europe, souligne-t-il, a déjà ouvert cette voie avec l’AI Act.

Réguler ne suffit pas  : vers une troisième voie 

Mais réguler ne suffit pas. Il faut aussi rester dans la course. Le président assume ainsi très clairement la compétition mondiale autour des modèles les plus avancés. Et cite Mistral AI, le champion tricolore que la France entend continuer à soutenir afin de disposer d’un acteur capable de rivaliser dans cette bataille technologique. L’objectif n’est donc pas de ralentir l’intelligence artificielle mais d’éviter que l’Europe n’en devienne un simple marché de consommateurs.

Emmanuel Macron va surtout plus loin en proposant ce qui ressemble à l’ébauche d’une troisième voie mondiale. Il appelle les Européens, Canadiens, Brésiliens, Indiens, Indonésiens, Africains, États du Golfe ou encore Singapour à former une « coalition des indépendants », c’est-à-dire des pays qui ne veulent pas devenir, selon son expression, les « vassaux » de Washington ou Pékin. Ensemble, ils pourraient mutualiser capacités de calcul et investissements pour bâtir un grand modèle d’intelligence artificielle frontière en open source, partagé entre les participants.

Une idée qui prolonge en matière numérique le vieux rêve macronien d’autonomie stratégique : disposer de sa technologie plutôt que dépendre de celle des autres.

Autre priorité : les enfants  

Autre priorité : les enfants. Emmanuel Macron estime que les États ont réagi trop tard face aux effets des réseaux sociaux et ne doivent pas reproduire la même erreur avec les chatbots et l’intelligence artificielle. La France, l’Espagne, le Kenya et l’Australie coprésident désormais une coalition internationale consacrée à la protection des mineurs à l’ère de l’IA. Elle rassemble 23 États et huit entités du système des Nations unies et doit travailler notamment sur la sécurité des systèmes, les deepfakes, les contenus pédopornographiques générés par IA ou encore l’éducation à ces nouveaux outils.

Enfin, Emmanuel Macron veut ouvrir un autre chantier : celui de l’IA militaire et stratégique. Spatial, défense, cybersécurité : ces technologies peuvent désormais toucher directement à la sécurité nationale. Le président français plaide donc pour de nouvelles règles internationales, comme les États avaient su en construire autrefois face à d’autres risques majeurs.

Derrière l’intelligence artificielle se dessine ainsi la même idée que dans l’ensemble du discours du président français à l’ONU : empêcher que le XXIe siècle ne soit organisé par quelques empires, quelques grandes puissances et quelques géants technologiques. Et tenter de remettre entre leurs mains… celles des États.

Philippe Rioux

Les victimes de discrimination choisissent les recommandations basées sur l’IA plutôt que les conseils humains

IA

Par Arash Talebi, EDHEC Business School et Sylvain Riffe-Stern

Une étude souligne que les consommateurs discriminés sont plus enclins à se tourner vers des recommandations basées sur l’IA plutôt que vers des conseils humains. La peur d’être jugé ou de vivre un sentiment de gêne peut conduire à utiliser l’IA Si les systèmes d’IA sont eux-mêmes biaisés, ils risquent d’amplifier la discrimination à laquelle les consommateurs tentaient d’échapper.

Que préparer pour le dîner avec un budget de 20 euros et un invité intolérant au gluten ? Un consommateur peut demander conseil à un employé de magasin ou interroger, par exemple, Hopla, l’assistant d’achat basé sur l’intelligence artificielle lancé par Carrefour. Derrière ce choix très quotidien se pose une question plus large : face à une recommandation, faisons-nous davantage confiance à un être humain ou à une IA ?

Des travaux récents – sur les processus de décision, l’impact des erreurs, etc. – ont mis en évidence une tendance claire et bien établie : les individus ont tendance à préférer les êtres humains. Ce phénomène, connu sous le nom d’« aversion pour les algorithmes », a été largement documenté, même lorsque les algorithmes affichent objectivement de meilleures performances.

Cependant, cette préférence n’est pas universelle. Nos recherches soulignent qu’elle peut s’inverser dans un contexte répandu : la discrimination sur les plateformes et marchés, c’est-à-dire lors d’un acte de consommation d’un produit ou d’un service. Plus précisément, les consommateurs victimes de discrimination – en particulier dans des lieux publics – sont nettement plus enclins à se tourner vers des recommandations basées sur l’IA plutôt que vers des conseils humains.

Le mécanisme émotionnel à l’origine de ce changement ? La gêne. Lorsque les personnes se sentent jugées socialement ou traitées injustement en raison d’un attribut personnel non pertinent, elles cherchent refuge dans des systèmes perçus comme neutres et exempts de préjugés.

Comment ce mécanisme fonctionne-t-il ? Qu’est-ce que cela signifie pour les organisations concernées ? Et que révèle-t-il sur les moteurs cachés de l’adoption de l’IA ?

La discrimination implicite

La discrimination dans les contextes de consommation est loin d’être rare. Des études montrent que certains groupes bénéficient de conditions moins favorables que d’autres pour des services similaires, par exemple en matière d’accès au crédit ou à l’assurance. Au-delà de leurs conséquences économiques, ces expériences ont de fortes répercussions psychologiques. Elles augmentent le stress, sapent le sentiment d’équité et influencent les comportements futurs.

Il est important de clarifier ce que signifie la discrimination dans un contexte de marché. Un marché, au sens large, désigne tout espace où les consommateurs interagissent avec des prestataires de services, qu’il s’agisse d’un concessionnaire automobile, d’un restaurant, d’une banque ou d’une plateforme de santé. Au sein de ces espaces, un traitement différencié n’est pas intrinsèquement discriminatoire. Par exemple, un client VIP bénéficiant d’un service haut de gamme est traité différemment sur la base d’un critère commercial pertinent.

La discrimination survient lorsque le facteur de différenciation est non pertinent et illégitime, comme la couleur de peau, l’origine ethnique ou le genre. Ce qui la rend particulièrement insidieuse, c’est qu’elle peut être cachée, implicite, voire involontaire, tout en causant un préjudice psychologique réel à ceux qui en sont victimes.

Un système d’IA dépourvu d’émotions

Dans le cadre d’une étude de terrain que nous avons menée en conditions réelles, des « agents » – en réalité des personnes impliquées dans le dispositif de recherche – ont évalué des demandes de prêt sur un campus universitaire à l’aide de questionnaires quasi identiques, dont l’un comportait une question supplémentaire sur l’auto-évaluation de la couleur de peau.

Tous les candidats ont ensuite été refusés ; ceux qui avaient été confrontés à la question sur la couleur de peau ont déclaré s’être sentis victimes de discrimination (phase 1). Lors de la collecte de données de suivi, réalisée ultérieurement, tous les participants se sont vu proposer le choix entre un évaluateur humain et un évaluateur IA (phase 2).

Une proportion significativement plus élevée de ceux ayant eu l’impression d’avoir subi une discrimination lors de la première phase (par rapport à ceux n’ayant pas eu l’impression d’avoir subi de discrimination lors de cette même phase) a choisi, lors de la deuxième phase, d’être évaluée par le système d’IA décrit comme « dépourvu d’émotions ».

Sentiment de gêne

Les consommateurs discriminés semblent nettement plus enclins à se fier à des recommandations basées sur l’IA plutôt qu’à des conseils humains. En d’autres termes, l’aversion pour les algorithmes peut se transformer en préférence pour les algorithmes, également appelée « appréciation des algorithmes ».

Ce revirement s’explique par un mécanisme psychologique spécifique : la gêne. Cette émotion sociale survient lorsque les individus se sentent jugés négativement par les autres. Dans nos expériences, les participants exposés à des situations discriminatoires font état de niveaux de gêne plus élevés, et cette émotion influence directement leurs choix ultérieurs. Plus ils se sentent gênés, plus ils cherchent à limiter les interactions humaines.

Dans ce contexte, l’IA apparaît comme une alternative plus sûre.

L’IA perçue comme plus neutre

Par rapport aux êtres humains, les systèmes algorithmiques sont perçus comme plus neutres, plus objectifs et moins enclins aux biais ou aux préjugés.

La réalité est plus complexe. Les algorithmes peuvent être biaisés, en fonction des données et de l’entraînement dont ils bénéficient. Pourtant, nombreux sont ceux qui continuent à les considérer comme neutres et objectifs. Dans ce contexte, ce sont ces perceptions qui importent le plus. Opter pour l’IA permet aux consommateurs de réduire le risque d’avoir l’impression d’être à nouveau jugés ou traités de manière injuste.

Cet effet dépend du contexte dans lequel les décisions sont prises. Nous constatons qu’il est particulièrement marqué dans les situations publiques, lorsque les choix sont visibles par les autres. En revanche, lorsque les décisions sont privées, cet effet s’affaiblit considérablement.

Les expériences sociales antérieures

Ces résultats apportent un nouvel éclairage sur l’adoption de l’IA. Ils suggèrent que l’utilisation de systèmes automatisés n’est pas uniquement motivée par des considérations d’efficacité ou de performance, mais également par des besoins psychologiques façonnés par des expériences sociales antérieures.

Pour les entreprises, les implications sont considérables. Dans les secteurs où les interactions peuvent être perçues comme sensibles, telles que la banque, la santé ou les services client en général, proposer des alternatives basées sur l’IA peut aider certains consommateurs à se sentir plus à l’aise. Pour ces personnes, l’IA n’est pas seulement un outil technologique ; elle devient un moyen d’échapper au jugement social et de reprendre le contrôle après des expériences négatives.

Dans le même temps, ces résultats s’accompagnent d’une mise en garde importante : si les systèmes d’IA sont eux-mêmes biaisés – entraînés sur des données biaisées ou conçus sans tenir compte de l’équité –, ils risquent de reproduire, voire d’amplifier, la discrimination même à laquelle les consommateurs tentaient d’échapper. Plus grave encore, ce type de discrimination passe souvent inaperçu car il est caché et difficile à détecter. Le déploiement de l’IA en tant qu’alternative « sûre » n’a de sens que si cette sécurité est réelle, et non simplement perçue.

À mesure que l’IA s’intègre de plus en plus dans la vie quotidienne, la compréhension de ces mécanismes sera essentielle pour concevoir des expériences client plus inclusives et adaptatives.The Conversation

Arash Talebi, Professeur assistant, EDHEC Business School et Sylvain Riffe-Stern

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Gouvernance des identités numériques en santé : rattraper des années de retard sans paralyser un secteur déjà sous tension

 

sante

Par François Poulet chez Youzer

Les établissements de santé sont parmi les organisations les plus ciblées en matière de cyberattaques, et parmi les moins matures sur la gestion de leurs identités numériques. Ce n'est pas un hasard. Des années de priorité donnée au soin, à juste titre, des systèmes d'information construits par couches successives, des équipes IT en sous-effectif chronique : la dette s'est accumulée mécaniquement. Aujourd'hui, le constat est vertigineux.

Un retard structurel, pas un simple décalage

Sur le terrain, la réalité est connue de tous ceux qui travaillent avec les établissements de santé. Les comptes partagés entre professionnels restent une pratique courante, faute de mieux. Les applications fonctionnent en silos, sans communication entre elles, ce qui rend impossible toute vision consolidée des accès. Personne, dans beaucoup d'établissements, n'est en mesure de répondre simplement à la question : qui a accès à quoi ?

La gestion des intervenants extérieurs, vacataires, intérimaires, prestataires, est un angle mort. Ils entrent, ils accèdent, ils partent, et leurs comptes restent. Les accès ne sont pas sécurisés, les droits ne sont pas revus, les départs ne déclenchent pas de suppression automatique.

Le cas du RPPS illustre bien la profondeur du problème. Ce référentiel national, censé garantir l'identification fiable de chaque professionnel de santé, devrait être une brique élémentaire. Dans les faits, l'obtenir, le reporter correctement dans les systèmes RH et les outils métiers, traquer les erreurs de saisie et les doublons, représente une charge considérable pour des équipes IT déjà saturées. On parle de la donnée d'identification la plus basique, et elle n'est pas fiabilisée.

Ce n'est pas de la négligence. C'est le résultat d'un secteur qui n'a jamais eu les conditions pour industrialiser ce sujet.

L'État donne le cap et un calendrier

HOP'EN 2, sur la période 2026-2028, et le programme HospiConnect posent un cadre clair. Le volet 2 de HospiConnect porte explicitement sur la gouvernance des identités et la gestion du cycle de vie des accès. Les financements sont là. Les objectifs sont définis. Le message est limpide : la maîtrise des identités numériques n'est plus optionnelle, c'est une brique structurante de la transformation numérique en santé.

Le vrai défi : absorber le sujet sans s'enliser

Le risque maintenant, c'est que les établissements se retrouvent face à un mur. Des obligations à respecter, des financements à mobiliser dans des délais contraints, et toujours pas plus de bras. Le secteur santé n'absorbera pas un projet de gouvernance des identités classique, étalé sur 18 mois, piloté par un cabinet de conseil externe déconnecté des réalités opérationnelles.

Ce qu'il faut, c'est une approche calibrée pour cette réalité : un déploiement rapide, un accompagnement opérationnel qui peut aller jusqu'au service managé pour les structures qui n'ont pas les ressources en interne, et une logique de résultats concrets avant une logique de fonctionnalités. Pour ce secteur plus que pour tout autre, l'accompagnement n'est pas un bonus. C'est la condition de réussite.

La gouvernance des identités est un sujet de confiance

Dans un secteur où la donnée patient est parmi les plus sensibles qui existent, savoir qui accède à quoi n'est pas un sujet IT périphérique. C'est un prérequis de confiance : confiance des patients dans la protection de leurs données, confiance des tutelles dans la conformité des établissements, confiance des équipes soignantes dans les outils numériques qu'elles utilisent au quotidien.

Les établissements qui réussiront cette transition sont ceux qui traiteront la gouvernance des identités non pas comme un projet technique de plus à absorber, mais comme le socle sur lequel repose leur transformation numérique.

Les publicités utilisant des visages générés par IA sont contre‑productives lorsqu’elles vous ressemblent trop

IA

Par Arno De Caigny, IÉSEG School of Management et Gudrun Roose, Ghent University

Les visages générés par IA offrent aux publicitaires un moyen de créer une impression de proximité avec le consommateur.Une étude souligne que, au-delà de 57 % de similarité faciale, de telles publicités seraient contre-productives. Jusqu’où personnaliser la publicité grâce à l’IA ?

En apparence, l’intelligence artificielle générative offre aux publicitaires un outil idéal : créer une annonce qui ressemble à chaque consommateur. Plus une publicité paraît personnelle, plus elle devrait convaincre.

La réalité est plus nuancée. Notre étude souligne que les visages générés par IA peuvent augmenter l’efficacité d’une publicité. Mais seulement jusqu’à un certain point. Lorsque le visage présenté ressemble trop à la personne qui regarde l’annonce, l’intention d’achat diminue.

Le résultat principal est simple : la ressemblance aide tant qu’elle reste modérée. Dans notre échantillon, l’effet positif est maximal autour de 57 % de similarité faciale. Au-delà, la publicité devient moins persuasive.

La personnalisation par IA fonctionne comme une arme à double tranchant : elle peut à la fois créer de la proximité et donner l’impression d’une intrusion.

Promesse d’une publicité sur mesure

Depuis l’essor de l’IA générative, les marques testent de nouvelles formes de personnalisation. Ces outils ne servent plus seulement à produire des textes ou des images plus vite. Ils adaptent également un contenu à une personne précise.

Dans la publicité, ce changement est important. Pendant longtemps, la personnalisation consistait surtout à cibler des groupes : jeunes parents, amateurs de sport, voyageurs fréquents ou cadres urbains. L’IA générative permet désormais d’aller plus loin. Elle peut modifier une image, un décor, un produit ou un visage pour un particulier. Cette évolution s’inscrit dans l’émergence de la « publicité synthétique », pour laquelle proposent un cadre théorique destiné à comprendre les réactions des consommateurs aux contenus publicitaires créés ou manipulés par l’IA.

Les entreprises Samsung et Glance ont par exemple annoncé une expérience où des publicités sur écran verrouillé peuvent intégrer la ressemblance de l’utilisateur. Concrètement, l’utilisateur peut volontairement fournir un selfie à partir duquel l’IA génère des images hyperréalistes de lui portant différentes tenues, qui peuvent ensuite être affichées sur son écran verrouillé. Dans le secteur de la mode, une publicité Guess utilisant des mannequins générés par IA dans Vogue a suscité un débat sur l’authenticité et les standards de beauté.

Ces exemples illustrent une évolution plus large. La publicité ne cherche plus seulement à parler à une cible. Elle cherche à se rapprocher du consommateur lui-même. Le visage rend cette évolution particulièrement sensible.

Tester la limite de la ressemblance

La question n’est pas seulement de savoir si la ressemblance fonctionne. Elle est de savoir jusqu’où elle peut aller.

Pour étudier cette question, nous avons d’abord mesuré automatiquement la similarité entre deux visages. Leur méthode utilise une technologie issue de la reconnaissance faciale. Chaque visage est transformé en représentation numérique. L’algorithme compare ensuite deux représentations et attribue un score compris entre 0 et 1.

Un score proche de 0 indique deux visages très différents. Un score proche de 1 indique deux visages très similaires.

Exemple d’un visage généré par l’IA utilisé dans notre première étude. Pour chaque participant, nous avons modifié ce visage afin qu’il ressemble plus ou moins à son propre visage, sur la base d’une photo provenant de ses réseaux sociaux. Le texte et la présentation de la publicité restaient identiques ; seule la ressemblance du visage changeait. Fourni par l'auteur

Dans une étude de validation, l’algorithme et les participants sont parvenus à des conclusions très similaires. Pour cent comparaisons, les participants devaient indiquer lequel de deux visages ressemblait le plus à un visage de référence. L’algorithme a ensuite effectué la même tâche. L’accord entre ses choix et ceux des participants était élevé (kappa de Cohen = 0,88).

L’algorithme peut donc évaluer la ressemblance faciale d’une manière largement comparable à la perception humaine, sans devoir solliciter de nouveaux participants pour chaque image.

Point optimal : 57,6 % de similarité faciale

Nous avons ensuite mené deux expériences.

Dans la première, les participants voyaient une publicité pour une assurance automobile. Cette publicité contenait un visage généré par IA. Ce visage était plus ou moins proche de la photo de profil du participant sur un réseau social, utilisée avec son accord.

Conclusion : la relation entre la similarité faciale et l’intention d’achat n’est pas linéaire. Lorsque la similarité part d’un niveau faible et augmente, l’intention d’achat progresse. Toutefois, lorsqu’elle devient très élevée, l’intention d’achat diminue.

Une seconde expérience, portant sur dix niveaux de ressemblance allant d’une similarité très faible à une similarité très élevée, confirme cette relation en forme de « U inversé ». Comme l’illustre le graphique ci-dessus, une ressemblance modérée améliore l’efficacité de la publicité, tandis qu’une ressemblance excessive la pénalise. Cela veut dire, lorsque le visage ne ressemble presque pas au consommateur, l’intention d’achat est relativement faible.

Cette ressemblance excessive peut paraître étrange, intrusive ou donner l’impression que la publicité cherche trop manifestement à manipuler le consommateur.

Le point optimal estimé est de 57,6 % de similarité faciale. L’intervalle de confiance se situe entre environ 52 % et 63 %.

Pourquoi un visage familier peut convaincre

La ressemblance joue un rôle connu dans la persuasion. Les individus sont souvent plus réceptifs aux personnes qu’ils perçoivent comme proches d’eux. En publicité, ce mécanisme est décrit comme un effet de similarité. Celui-ci s’inscrit notamment dans la théorie de la comparaison sociale du psychologue Leon Festinger, selon laquelle les individus tendent à se comparer à des personnes qu’ils perçoivent comme similaires.

Cette proximité peut venir de l’âge, du style, du genre ou du langage. Elle peut aussi venir du visage. Des travaux antérieurs montrent que la ressemblance faciale peut influencer la confiance ou l’attitude envers une marque.

L’IA générative change l’échelle de ce mécanisme. Il ne s’agit plus seulement de choisir un mannequin proche d’une catégorie de consommateurs. Il devient possible de générer un visage qui ressemble à une personne donnée.

Quand la proximité devient intrusion

Pourquoi une publicité trop ressemblante convainc-t-elle moins ? Une première explication tient au sentiment d’intrusion. Une publicité très personnalisée peut donner l’impression que la marque en sait trop sur le consommateur. Des recherches montrent que l’utilisation d’éléments personnels, comme le nom ou la photographie peut renforcer cette impression et réduire l’intention d’achat.

Une deuxième explication renvoie à la « vallée de l’étrange ». Cette théorie suggère qu’un visage presque humain, mais pas totalement naturel, peut provoquer un malaise. Dans une publicité, un visage qui ressemble beaucoup au consommateur sans le représenter exactement peut produire un effet similaire.

Une troisième explication concerne la persuasion elle-même. Lorsqu’un consommateur comprend trop clairement qu’une marque cherche à l’influencer, il peut devenir plus méfiant. Une personnalisation trop visible peut donc rendre la stratégie publicitaire trop évidente.

La vraie limite de l’IA publicitaire

Notre étude ne conclut pas que les visages générés par IA doivent être évités. Elle montre qu’ils doivent être calibrés.

Pour les annonceurs, l’objectif ne devrait pas être de créer le visage le plus ressemblant possible. Il devrait être de créer une impression de proximité sans franchir le seuil où cette proximité devient gênante.

La technologie permet d’aller très loin dans la personnalisation. Mais l’efficacité publicitaire dépend aussi de ce que les consommateurs acceptent.

La bonne question n’est donc pas seulement : jusqu’où peut-on personnaliser une publicité ? Elle est plutôt : à partir de quand la personnalisation cesse-t-elle d’être utile et commence-t-elle à devenir intrusive ?The Conversation

Arno De Caigny, Full Professor of Marketing Analytics, IÉSEG School of Management et Gudrun Roose, Assistant Professor in Marketing Communication and Digital Marketing, Ghent University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.