Désinformation : la démocratie à l’épreuve des informations toxiques, alerte un rapport de l’Académie des technologies
Manipulations étrangères, théories complotistes, deepfakes, contenus générés par l’intelligence artificielle... Dans un rapport de référence publié en juin, l’Académie des technologies alerte sur la prolifération des "informations toxiques" qui fragilisent le débat public et alimentent la défiance envers les institutions. Face à une menace devenue structurelle, les auteurs appellent à bâtir une véritable stratégie de "résilience démocratique" fondée sur l’éducation, le pluralisme et une régulation renforcée des plateformes numériques.
Il fut un temps où la propagande nécessitait des imprimeries, des radios clandestines ou des appareils d'État. Aujourd'hui, quelques clics, une armée de faux comptes et des algorithmes bien réglés suffisent à diffuser une rumeur à l'échelle mondiale - on l'a vu avec le pizzagate aux États-Unis ou la rumeur ciblant Brigitte Macron. Dans un rapport publié ce mois-ci, l'Académie des technologies tire la sonnette d'alarme : les « informations toxiques » sont devenues une menace structurelle pour les démocraties contemporaines.
Les auteurs ne se limitent pas aux seules « fake news » mais regroupent sous l'expression d'informations toxiques l'ensemble des contenus qui altèrent la capacité des citoyens à comprendre leur environnement et à agir dans leur intérêt ou dans celui de la collectivité. Cela inclut aussi bien la désinformation délibérée que les erreurs diffusées de bonne foi ou les présentations biaisées de faits réels.
Les technologies ne créent pas à elles seules le problème
Le constat est sévère. Avec les réseaux sociaux, le microciblage publicitaire et désormais l'intelligence artificielle générative, la manipulation de l'information a changé de dimension. Là où les campagnes d'influence reposaient autrefois sur quelques canaux identifiables, elles bénéficient désormais d'une diffusion massive, instantanée et personnalisée. Les deepfakes, les contenus générés automatiquement et les opérations coordonnées menées par des réseaux de faux comptes permettent d'inonder l'espace public de récits concurrents, au point de brouiller la frontière entre le vrai et le faux.
Mais le rapport refuse toute lecture simpliste. Les technologies ne créent pas à elles seules le problème. Elles exploitent des fragilités déjà présentes dans la société. Défiance envers les institutions, sentiment de déclassement, besoin de reconnaissance ou recherche d'appartenance constituent autant de terrains favorables à la circulation des théories complotistes et des récits alternatifs. Lorsque les faits contredisent les convictions profondes d'un individu, le déni peut parfois l'emporter sur l'argumentation rationnelle.
Une fragmentation croissante de l'espace public
Cette dynamique nourrit une fragmentation croissante de l'espace public, largement documentée ces dernières années par le sondeur Jérôme Fourquet et son concept "d'archipellisation". Chacun évolue dans sa bulle informationnelle, alimentée par des algorithmes qui privilégient les contenus suscitant l'émotion, l'indignation ou la colère. Le débat démocratique se trouve alors privé de son socle commun : des faits partagés permettant la confrontation des opinions. Le danger n'est plus seulement la diffusion du mensonge, mais l'érosion progressive de la possibilité même du dialogue.
Les plateformes numériques occupent dans ce processus une place centrale, selon le rapport. Leur modèle économique repose sur la captation de l'attention, or les contenus polarisants, sensationnels ou trompeurs génèrent davantage d'engagement que les informations vérifiées. L'Académie souligne ainsi le paradoxe de ces entreprises qui revendiquent un statut de simples intermédiaires techniques tout en exerçant, à travers leurs algorithmes de recommandation, une influence déterminante sur la circulation des contenus comme on a pu le voir sur Twitter devenu X après son rachat par Elon Musk.
L'illusion d'une solution purement répressive
Pour autant, les auteurs mettent en garde contre l'illusion d'une solution purement répressive. Le fact-checking, la suppression de contenus ou la modération algorithmique demeurent nécessaires, mais ils ne suffiront pas. Une régulation excessive pourrait même renforcer le discours victimaire des acteurs de la désinformation et nourrir de nouvelles formes de défiance.
Le rapport plaide donc pour une stratégie de long terme fondée sur ce qu'il appelle la « résilience démocratique ». Éducation aux médias, développement de l'esprit critique, soutien au pluralisme de la presse, transparence des algorithmes, lutte contre les ingérences étrangères ou encore financement du journalisme d'investigation figurent parmi les pistes avancées.
Au fond, le rapport de l'Académie des technologies pose une question qui dépasse largement le seul univers numérique. Une démocratie peut-elle fonctionner durablement lorsque ses citoyens ne partagent plus une base minimale de réalité commune ? Derrière la lutte contre les infox se joue peut-être l'un des grands combats civiques du XXIe siècle : préserver les conditions mêmes du débat public dans un monde où la vérité est devenue un territoire disputé.