Le Classement mondial 2026 de Reporters sans frontières (RSF) dresse un constat inédit : jamais la liberté de la presse n’avait atteint un niveau aussi bas en 25 ans. Cadres légaux durcis, violences, pressions économiques et inertie politique fragilisent partout le droit à l’information.
Le signal envoyé par Reporters sans frontières (RSF) est d’une gravité rare. Pour la première fois depuis la création de son Classement mondial de la liberté de la presse, il y a vingt-cinq ans, plus de la moitié des pays étudiés se trouvent dans une situation jugée « difficile » ou « très grave ». Le score moyen mondial n’a jamais été aussi bas. Ce recul ne tient pas seulement aux guerres, aux dictatures ou aux violences directes contre les journalistes. Il traduit au contraire une évolution plus profonde : l’installation d’un environnement global où le droit d’informer se trouve progressivement encerclé.
Cinq indicateurs
RSF mesure cette liberté à partir de cinq indicateurs : politique, économique, légal, social et sécuritaire. En 2026, c’est l’indicateur légal qui baisse le plus fortement. Cette donnée est centrale, car elle montre que la pression sur la presse ne passe plus seulement par la censure frontale, l’emprisonnement ou l’intimidation physique. Elle s’exerce aussi par le droit, ou plutôt par son détournement.
Des lois de sécurité nationale, de lutte contre le terrorisme, de protection du secret ou contre la « désinformation » sont utilisées pour restreindre la couverture de sujets d’intérêt général, poursuivre des journalistes, affaiblir leurs sources ou décourager les enquêtes.
Cette criminalisation du journalisme touche les régimes autoritaires, mais aussi des démocraties. RSF souligne que le cadre légal s’est dégradé dans 110 pays sur 180 entre 2025 et 2026.
La Russie, le Bélarus, la Birmanie, le Nicaragua ou l’Égypte utilisent ces outils pour neutraliser les rédactions indépendantes. La Turquie recourt aux accusations de terrorisme, d’insulte au président ou de dénigrement des institutions. La Tunisie, avec le décret-loi 54 sur les fausses informations, illustre cette guerre juridique contre les voix critiques.
Mais le phénomène dépasse les espaces autoritaires : le Japon, les Philippines ou Hong Kong montrent combien la sécurité nationale peut devenir un instrument de restriction durable.
La Norvège reste en tête pour la dixième année consécutive
Le classement 2026 confirme aussi la persistance des zones de danger extrême. La Norvège reste en tête pour la dixième année consécutive. À l’autre bout du tableau, l’Érythrée demeure dernière, devant la Corée du Nord, la Chine, l’Iran et la Russie. Dans ces pays, l’exercice indépendant du journalisme relève de la survie ou de l’exil.
Les conflits armés aggravent encore cette situation : Irak, Soudan, Yémen, Palestine ou Soudan du Sud figurent parmi les terrains où l’accès à l’information est écrasé par la guerre. À Gaza, RSF indique que plus de 220 journalistes ont été tués par l’armée israélienne depuis octobre 2023, dont au moins 70 dans l’exercice de leur travail.
Le classement met aussi en évidence des bascules rapides. Le Niger enregistre la plus forte chute de l’année, perdant 37 places, dans un Sahel pris entre violences de groupes armés et répression des juntes. L’Équateur recule fortement après les assassinats de Darwin Baque et Patricio Aguilar. Le Pérou chute également après le meurtre de quatre journalistes en 2025.
À l’inverse, la Syrie connaît la remontée la plus spectaculaire, passant de la 177e à la 141e place après la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024. Cette progression reste toutefois celle d’un pays en transition, non celle d’un espace stabilisé.
Les États-Unis tombent à la 64e place, en recul de sept rangs.
Les Amériques constituent l’un des signaux les plus préoccupants de cette édition. Les États-Unis tombent à la 64e place, en recul de sept rangs. RSF attribue cette baisse au climat politique hostile à la presse sous Donald Trump, aux violences policières, à la détention puis à l’expulsion du journaliste salvadorien Mario Guevara, ainsi qu’à l’affaiblissement de l’audiovisuel extérieur américain.
En Amérique latine, l’Argentine et le Salvador reculent, tandis que le Venezuela, Cuba et le Nicaragua restent plongés dans des contextes de fortes restrictions. La violence du crime organisé et celle du pouvoir politique se combinent pour étouffer les journalistes.
Des inquiétudes aussi en Europe
En Europe, le tableau est moins sombre, mais il n’est pas rassurant. Le règlement européen sur la liberté des médias, entré en application en août 2025, devait protéger l’indépendance des rédactions, les médias publics et le droit à une information fiable. Son application demeure inégale.
L’Estonie perd sa première place dans l’Union européenne au profit des Pays-Bas. L’Allemagne est pointée pour des lois de sécurité nationale jugées insuffisamment protectrices des journalistes et de leurs sources. En Bulgarie, à Malte, en Italie, en Slovaquie, en France, en Lituanie ou en Tchéquie, les garanties d’indépendance des médias publics sont fragilisées par des cadres existants ou des projets de loi.
La Hongrie reste l’un des cas les plus préoccupants de l’Union européenne. Le gouvernement sortant de Viktor Orban a refusé d’appliquer l’EMFA, politisé la régulation des médias et utilisé le bureau pour la protection de la souveraineté comme outil de harcèlement institutionnel. Chypre et la Grèce ferment également la marche européenne, avec des situations marquées par l’oligarchisation des médias et des atteintes à la sécurité des journalistes. L’Europe apparaît ainsi comme un espace de protection relative, mais traversé par des fragilités structurelles.
La France est 25e et beaucoup attendent le projet de loi inspiré des États généraux de l’information
La France, classée 25e, reste dans une situation « plutôt bonne », mais elle n’est pas hors du champ des alertes. Les procédures-bâillons, les pressions sur les sources, l’indépendance des médias publics et l’équilibre économique des rédactions constituent des points de vigilance.
C’est dans ce contexte que le dossier des États généraux de l’information prend une dimension particulière. Le rapport remis en septembre 2024 contenait 15 propositions fortes. Leur traduction législative reste pourtant incomplète.
Le projet de loi inspiré des États généraux devait porter sur la confiance dans les médias, l’indépendance, le pluralisme et le modèle économique. Il a été préparé, relu par le Conseil d’État, puis annoncé en conseil des ministres. Mais au printemps 2026, sa trajectoire demeure incertaine.
La sénatrice Sylvie Robert alerte sur ce risque d’enterrement politique. Selon elle, l’absence de réforme fragilise les médias traditionnels, laisse les plateformes capter une part croissante des recettes publicitaires et maintient l’espace public numérique dans le désordre informationnel.