Nous parlons de moins en moins : comment enrayer le grand recul de la parole
Une étude américaine montre que nous prononçons chaque année moins de mots qu’auparavant. À mesure que les échanges du quotidien disparaissent, le langage public se simplifie lui aussi. Mais face à ce "glissement vers le silence", l’éloquence connaît un regain d’intérêt, notamment chez les jeunes.
"Fast-fashion", "manosphère", "narchomicide", "banger" : Le Petit Robert a dévoilé cette semaine 150 nouveaux mots appelés à entrer dans son édition 2027. Une langue qui s’enrichit, donc. Pourtant, dans le même temps, un autre phénomène se dessine : nous parlons de moins en moins. Car la parole se retire sans bruit. Non par disparition de la langue, ni par effondrement soudain du vocabulaire, mais par petites pertes quotidiennes : un mot non échangé à la caisse, une question évitée dans la rue, un voisin salué d’un signe, une commande passée sur une application. C’est ce glissement que décrivent Valeria Pfeifer, chercheuse en psychologie et linguistique à l’université du Missouri-Kansas City, et Matthias Mehl, professeur de psychologie à l’université d’Arizona, dans une étude publiée dans Perspectives on Psychological Science sous le titre "Sliding Into Silence ?"
Leur travail repose sur les données audio de 22 études, menées entre 2005 et 2019 auprès d’environ 2 200 participants âgés de 10 à 94 ans, principalement aux États-Unis, mais aussi en Europe et en Australie. Le constat est net : le volume quotidien de parole a reculé. Le nombre moyen de mots prononcés chaque jour est passé de 16 632 en 2005 à 11 900 en 2019. La tendance retenue par les chercheurs est celle d’une perte moyenne de 338 mots parlés par jour et par an, soit plus de 120 000 mots qui ne sont plus dits sur une année.
Lorsque la parole s’appauvrit, c’est aussi le lien ordinaire qui se fragilise
Ce recul touche tous les âges, mais plus fortement les moins de 25 ans, chez qui la baisse annuelle est estimée autour de 450 mots par jour, contre un peu plus de 300 chez les adultes plus âgés. Le smartphone, les textos, les réseaux sociaux, le télétravail, les caisses automatiques, les bornes de commande ou le GPS n’ont pas seulement modifié nos gestes, ils ont retiré des occasions de parler. Car une partie des mots n’a peut-être pas disparu : elle s’est déplacée vers l’écrit numérique. Or, la parole ne transporte pas seulement du sens mais une présence, un ton, une hésitation, un visage. Bref, une part essentielle de la relation humaine.
C’est là que l’enjeu devient social et cognitif. Parler suppose d’écouter, de répondre, de régler son tour de parole, d’interpréter les intonations et les gestes. La conversation est un exercice de coordination rapide, un apprentissage de l’autre. Lorsqu’elle s’appauvrit, c’est aussi le lien ordinaire qui se fragilise. Les chercheurs s’inquiètent ainsi notamment pour les enfants, dont le vocabulaire et les capacités scolaires se construisent aussi dans les échanges verbaux avec les adultes.
La simplification du langage notamment chez les politiques
Cette raréfaction de la parole s’accompagne d’un autre mouvement : la simplification du langage public. Les travaux de lisibilité appliqués aux discours politiques montrent des phrases plus courtes, un lexique plus fréquent, des slogans plus mémorisables. Donald Trump en est devenu l’exemple le plus commenté : une analyse de Carnegie Mellon, en 2016, plaçait ses discours parmi les plus bas en vocabulaire et en grammaire parmi les candidats étudiés. Mais cette simplicité n’est pas seulement un symptôme de déclin. Elle peut être une stratégie : parler court, répéter, polariser, frapper vite dans une économie de l’attention saturée.
Il faut toutefois distinguer la parole de la langue elle-même. Car celle-ci ne disparaît pas : elle circule autrement, notamment par l’écrit numérique. Mais les mots prononcés conservent une force particulière. Parler devant autrui, improviser, convaincre, nuancer, suppose une présence et une attention réciproque que l’écrit ne remplace pas totalement.
Le regain des concours d’éloquence
C’est sans doute ce qui explique le regain des concours d’éloquence auprès des jeunes. Partout en France, écoles, universités et institutions culturelles remettent en scène l’art oratoire. La Fondation du Groupe Dépêche organise ainsi depuis 2009 un concours régional d’éloquence dont la notoriété ne cesse de croître.
Dans un monde qui parle moins, ces concours rappellent que la parole n’est pas seulement un outil de communication. Elle demeure une manière d’entrer en relation avec les autres, et, au fond, une manière de faire société.