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Au Louvre, la radiologue qui révèle les mystères des chefs-d’œuvre

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Elisabeth Ravaud en train d’analyser une peinture au microscope dans son laboratoire. Antoine Merlet, Fourni par l'auteur

Par Elisabeth Ravaud, Ministère de la Culture

Vous l’ignorez peut-être, mais sous le Louvre, se cache un laboratoire un peu particulier, le Centre de recherche et de restauration des musées de France. Il a pour mission d’étudier, de documenter et d’aider à la restauration des œuvres des 1 200 musées de France. Benoît Tonson, chef de rubrique Science et Technologie, y a rencontré Elisabeth Ravaud. Elle est l’autrice d’un ouvrage de référence sur l’utilisation de la radiographie appliquée à l’étude des peintures « Radiography and Painting » et l’une des plus grandes spécialistes mondiales de cette discipline.


The Conversation : Vous êtes entrée au laboratoire du Louvre en 1993, pourtant à cette époque vous n’étiez ni historienne de l’art ni restauratrice…

Elisabeth Ravaud : À l’époque, je suis médecin, spécialisée en radiodiagnostic et imagerie médicale. J’ai fait mes études de médecine à Paris, à la Pitié-Salpêtrière, puis passé l’internat des hôpitaux de Paris. En parallèle de cette activité hospitalière, j’ai toujours cultivé un goût pour l’histoire de l’art. J’avais d’ailleurs entamé un cursus dans cette discipline, bénéficiant d’une équivalence en deuxième année grâce à ma thèse de doctorat : après sept ans de médecine, on y avait droit. Un jour, on m’a annoncé qu’il me fallait faire un stage. Et c’est comme ça, presque par hasard, que j’ai atterri ici.

Naturellement, je me suis intéressée à la radiographie, le seul point commun évident entre mes études médicales et l’examen des œuvres d’art. Dans le monde hospitalier, je pratiquais la radio conventionnelle, mais aussi l’échographie, l’écho-Doppler, la radiologie interventionnelle, le scanner, l’IRM… Tout un arsenal qui n’existe évidemment pas pour les œuvres. La radio, elle, constituait un vrai pont.

Quelles sont les grandes différences que vous avez pu remarquer entre l’hôpital et le laboratoire ?

E. R. : Très vite, un point m’a frappée : en lisant les rapports ou les articles produits à l’époque, j’ai eu l’impression que l’interprétation des radiographies d’œuvres se limitait aux signes les plus évidents. Par exemple, vous voyez trois personnages sur la radio, mais seulement deux sur le tableau, on en déduit qu’un personnage a été recouvert. Mais tout ce qui relevait d’une information plus subtile semblait laissé de côté. Or, je venais d’un milieu où l’image est examinée en long, en large et en travers. On n’aborde jamais l’examen d’un foie sans jeter un œil aux reins, aux poumons : l’interprétation est systématique, structurée. Cette différence méthodologique m’a immédiatement sauté aux yeux.

Autre surprise : dans les rapports, rien sur les supports, les essences de bois, la toile, les petits signes discrets… On se contentait des évidences. Et quand j’ai voulu me documenter, là où la médecine offre des bibliothèques entières, j’ai découvert qu’en imagerie d’œuvres d’art, il n’existait pratiquement aucun ouvrage. L’information était éparpillée : un peu ici, un peu là, un article isolé… rien de systématisé.

À la fin de mon stage, on m’a proposé de rester. Et si je n’avais pas perçu cette sous-exploitation de l’image, et cette absence d’outils méthodologiques, je ne suis pas sûre que j’aurais accepté : j’avais déjà un poste hospitalier. Mais je me suis dit que je pouvais peut-être apporter quelque chose, une forme d’expertise méthodologique, en faisant passer mes compétences de l’univers médical au monde du patrimoine. C’est ce sentiment qui m’a finalement convaincue.

Sur quels types d’œuvres avez-vous travaillé ?

E. R. : Avec mon parcours, tout portait à croire que je travaillerais sur des objets en volume, comme on travaille en imagerie 3D à l’hôpital, je travaillais sur des corps, donc ce qui aurait pu s’en rapprocher le plus étaient les statues. Mais non : on m’a mise sur… la peinture. Ça m’a surprise. Et en même temps, cela a eu un effet décisif : j’ai réalisé que les tableaux, que beaucoup considèrent comme des objets en deux dimensions (une hauteur et une largeur), possèdent en réalité une profondeur, essentielle à prendre en compte en radiographie. L’épaisseur de la couche picturale, les structures internes du support, l’accumulation des matériaux… tout cela forme une troisième dimension qui conditionne l’interprétation. Et c’est précisément cette profondeur, parfois réduite à quelques millimètres, qui rend l’analyse complexe. Chaque signe radiographique doit être rapporté à sa structure d’origine.

Radiographie de la Joconde. E. Ravaud/E. Lambert-C2RMF, Fourni par l'auteur

Finalement, ce retour à la radio conventionnelle, alors que je travaillais surtout en scanner et IRM, des techniques plus avancées, s’est révélé cohérent. Comme en médecine, la radiographie conventionnelle conserve son importance. Elle offre une première vision globale, oriente le diagnostic, et guide vers d’autres examens. Dans le domaine du patrimoine, elle joue ce même rôle fondamental.

Pouvez-vous nous rappeler le principe de la radiographie ?

E. R. : La radiographie est une technique d’imagerie fondée sur les rayons X, découverts en 1895 par Wilhelm Röntgen, physicien allemand travaillant à l’Université de Würzburg (Bavière). Elle consiste à produire, à partir d’un tube, un faisceau de rayons X qui traverse la matière en subissant une atténuation. Cette atténuation est décrite par la loi de Beer-Lambert. Il s’agit d’une décroissance exponentielle dépendant de l’épaisseur traversée, plus elle est grande, plus l’atténuation est forte, cette décroissance dépend également de la nature du matériau. Par exemple, un métal a un coefficient d’atténuation très élevé : en quelques dizaines de microns, il arrête presque totalement les rayons X. À l’inverse, l’air laisse passer les rayons X très facilement.

Voici le principe : un faisceau homogène traverse successivement le support, la préparation et la couche picturale. Chaque photon est atténué différemment selon les matériaux rencontrés, transformant le faisceau initialement homogène en un faisceau hétérogène. Cette hétérogénéité est ensuite enregistrée par les émulsions radiographiques ou les capteurs numériques.

Historiquement, sur film, plus l’énergie résiduelle est importante, plus l’émulsion devient noire ; à l’inverse, un matériau très absorbant, comme un clou, laisse très peu d’énergie au film, qui reste blanc. L’air apparaît donc noir, le métal blanc. La radio permet ainsi d’observer simultanément le support, la préparation et la couche picturale.

J’ai illustré cela avec la Belle Ferronnière, de Léonard de Vinci. On y voit les stries du bois de noyer, caractéristiques du support ; les stries transversales correspondant aux coups de pinceau de la préparation, destinée à régulariser la surface du support ; puis la couche picturale, reconnaissable par la forme du portrait et fortement influencée par la nature des pigments. Les carnations, en particulier, apparaissent très marquées en radiographie car elles contiennent un pigment utilisé depuis l’Antiquité jusqu’à la fin du XIXe ou le début XXe siècle : le blanc de plomb. Le plomb arrête fortement les rayons X, ce qui rend ces zones très lisibles.

C’est d’ailleurs parce que les peintres anciens utilisaient du blanc de plomb que la radiographie est si informative sur leurs œuvres. À l’inverse, les peintures acryliques contemporaines sont composées d’éléments organiques : elles se laissent traverser, ce qui rend la radiographie beaucoup moins performante.

Vous disiez qu’au moment de votre arrivée au laboratoire, on n’exploitait pas le plein potentiel de la radiographie, c’est-à-dire ?

E. R. : Ce qui m’a surprise, c’est que personne ne s’était réellement intéressé au bois. Pourtant, l’essence du panneau est essentielle, car elle constitue un véritable témoin de provenance. En Italie, les peintres utilisent généralement le peuplier ou le noyer (en Lombardie, notamment) tandis que les panneaux flamands sont réalisés en chêne. Ainsi, si on vous présente un tableau prétendument italien et que la radiographie révèle un support en chêne, on peut avoir de sérieux doutes quant à l’authenticité. Ces indices concernant les supports (bois, toile, papier) ne sont pas aussi spectaculaires que les repentirs.

Dans les années 1920–1930, la radiographie était perçue comme une « lanterne magique » : on faisait une radio et l’on découvrait trois personnages au lieu de deux, ou un bras levé au lieu d’un bras baissé. Ce caractère spectaculaire a beaucoup impressionné, et il continue d’impressionner : chaque fois que je vois une radio riche en informations cachées, il y a toujours ce « Waouh ! » Mais paradoxalement, cette fascination pour l’effet spectaculaire a plutôt freiné l’intérêt pour des signes plus modestes.

Par exemple, je peux identifier qu’un panneau a été confectionné à partir de noyer. Je peux aussi déterminer le type de préparation utilisé pour préparer les panneaux avant de les peindre : à l’époque de Léonard de Vinci, par exemple, on utilisait surtout des préparations à base de calcium alors que Léonard, lui, utilisait des préparations au blanc de plomb. Ce sont ce type de signes, plus discrets, sur lesquels j’ai passé du temps.

L’examen lui-même est simple à réaliser : l’équipement nécessaire est accessible, et on pourrait même faire une radiographie en ville, chez un radiologue. Mais ce que j’ai surtout transféré de la médecine vers le patrimoine, c’est une méthodologie, une manière d’aborder l’image de façon systématique. Les techniques, elles, sont différentes. J’ai dû réapprendre l’anatomie du tableau : ses couches, comment il est fabriqué, avec quels pigments, quelles compositions. Et ensuite, comme en médecine, voir des cas, accumuler de l’expérience. Cela a été une aventure passionnante.

Au-delà de la radiographie, utilisez-vous d’autres techniques d’imagerie ?

E. R. : La radiographie ne se suffit pas à elle-même. On la croise avec de nombreuses autres techniques d’imagerie, que j’ai dû apprendre en arrivant ici, car elles diffèrent totalement de celles du milieu médical. On ne fait pas d’IRM ni de scanner, mais on utilise des infrarouges qui permettent de pénétrer la couche picturale et de révéler le dessin préparatoire. L’ultraviolet, lui, renseigne surtout sur les matériaux en surface, comme le vernis, ou sur les retouches qui apparaissent comme des taches noires sur la fluorescence du vernis ancien.

La micro-fluorescence X consiste à exciter la matière picturale avec un rayonnement X faible. La matière réémet alors un rayonnement qui est enregistré sous forme de spectre, révélant les éléments présents : calcium, plomb, fer, cuivre, étain, strontium, argent, or, etc. Chaque point fournit la composition de tous les éléments présents. Depuis les années 2010, grâce à l’informatique, on peut faire ces mesures en déplacement continu, générant une « image cube », c’est-à-dire une cartographie complète du tableau où, en chaque point, on peut lire le spectre et isoler la présence d’un élément particulier, par exemple le mercure du vermillon.

Cette technique permet de cartographier différents pigments, comme le plomb, le cuivre ou l’étain, de manière très précise sur la couche picturale.

L’usage combiné de ces techniques a profondément amélioré l’étude fine des couches picturales, permettant d’exploiter au maximum les informations disponibles, tout en gardant la radiographie pour ses informations complémentaires.

Et toutes ces techniques, vous les avez appliquées pour étudier des tableaux de Léonard de Vinci ?

E. R. : Il faut savoir que les collections françaises possèdent cinq œuvres de Léonard de Vinci sur une quinzaine existantes dans le monde. Avoir accès à ce corpus a été une occasion exceptionnelle pour comparer sa manière de travailler au fil du temps. En radiographie, je le rappelle, l’opacité de l’image est proportionnelle à la quantité de matière présente : beaucoup de matière rend l’image opaque, peu de matière la rend transparente.

En comparant la Belle Ferronnière, la Joconde et Saint Jean-Baptiste, on observe une transparence croissante dans les radios : au fil du temps, Léonard utilise la préparation comme réflecteur de lumière, plaçant la matière avec une économie croissante mais précise pour créer des modulations subtiles. Cette information sur la quantité de matière est spécifique à la radio.

Concernant les liants (les matières qui servent à donner de la cohésion et une tenue dans le temps au dépôt de pigments sur un support), il faut savoir que jusqu’au XVe siècle, la peinture se faisait principalement à la tempera à l’œuf (on se servait de jaune d’œuf en guise de liant), liant rapide à sécher, qui obligeait à poser des coups de pinceau courts et qui produisait des couleurs opaques.

L’apparition de la peinture à l’huile a permis de poser des touches plus longues, de moduler la couleur et de créer des transparences impossibles avec la tempera. Elle est documentée dès le XIIIe siècle dans le nord de l’Europe, car dans ces régions la tempera avait tendance à moisir à cause de l’humidité.

En Italie, où le climat était plus clément, l’huile s’est imposée plus tardivement, offrant aux artistes de nouvelles possibilités expressives. Léonard de Vinci, autour de 1472-1473, figure parmi les premiers peintres florentins à utiliser l’huile, marquant ainsi un tournant dans la peinture italienne et la manière de travailler les couches et les effets de lumière.

À l’époque de Léonard, les peintres ne maîtrisaient pas encore très bien le liant et les siccatifs (substances qui jouent un rôle de catalyseur en accélérant le séchage). Ils risquaient soit d’en mettre trop, soit pas assez, et le séchage pouvait devenir problématique : trop rapide, cela provoquait des craquelures prématurées et trop lent, il fallait attendre longtemps avant de poser la couche suivante.

Les écrits de Léonard témoignent de cette inventivité constante : ses recettes de peinture montrent un véritable inventaire de techniques et d’astuces, qu’il mélangeait à des notes sur d’autres domaines. En consultant ses manuscrits pour le travail sur Léonard que nous avons effectué en 2019, on découvre à quel point ces documents sont dispersés : certaines pages contiennent beaucoup d’informations sur la peinture, d’autres seulement trois lignes sur une recette, mêlées à des calculs mathématiques, des études d’hydraulique ou des croquis divers.

Sur une même feuille, il pouvait noter une ébauche pour une Vierge à l’Enfant, un calcul algébrique, un projet hydraulique, et bien d’autres idées, ce qui donne l’impression qu’il avait cent idées à la minute qu’il couchait toutes en vrac.

Grâce à toutes ces lectures, vous êtes capable de reproduire la peinture utilisée par Léonard ?

E. R. : Je me suis particulièrement intéressée à un aspect très spécifique des peintures de Léonard, les grains de verre. On savait déjà que certains peintres, notamment au XVIe siècle, en ajoutaient dans leurs peintures, mais les publications existantes se contentaient de constater leur présence sans vraiment l’expliquer.

Cela m’a amené à me poser la question : à quoi servaient réellement ces grains de verre ? Pour y répondre, j’ai monté un projet de recherche visant à comprendre leur rôle, en testant trois hypothèses principales. La première était que les grains de verre pouvaient modifier la rhéologie de la peinture, c’est-à-dire la manière dont elle se comporte sous le pinceau. La deuxième supposait qu’ils favorisaient le séchage, ce qui était une problématique importante avec le nouveau liant à l’huile utilisé à l’époque. La troisième portait sur la transparence, car le verre est un matériau naturellement transparent et pourrait influencer l’effet visuel.

Les résultats ont montré que les grains de verre n’altèrent pas la texture de la peinture, ce qui est un avantage. Le peintre peut les incorporer sans modifier son geste ou son « écriture ». En revanche, ils favorisent un séchage doux, moins rapide et moins problématique que celui produit par d’autres siccatifs. Sur le plan de la transparence, les analyses optiques ont confirmé que l’ajout de verre fonctionne comme l’ajout d’huile, mais sans entraîner les complications de séchage : l’indice de réfraction du verre et de l’huile étant similaire, la peinture gagne en transparence tout en restant stable. Étant donné l’intérêt constant de Léonard pour la lumière et les effets optiques, je suis convaincue que cette transparence jouait un rôle central et constituait un argument important dans ses choix techniques.The Conversation

Elisabeth Ravaud, Ingénieur de recherche, Ministère de la Culture

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Le Pic du Midi inaugure ses nouveaux espaces scientifiques et prolonge cent cinquante ans d’histoire astronomique

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Le Pic du Midi © Matthieu Pinaud

Après quatre années de travaux menés dans des conditions extrêmes, le Pic du Midi de Bigorre a inauguré, jeudi 30 octobre 2025, deux nouvelles structures dédiées à la recherche. Financé à hauteur de 7,66 millions d’euros, ce double chantier renforce l’excellence scientifique du site et la présence de l’Université de Toulouse au sommet.

Suspendu au-dessus des nuages, le Pic du Midi de Bigorre continue d’écrire l’une des plus hautes pages de la science française. Jeudi 30 octobre 2025, ses nouveaux espaces scientifiques ont été inaugurés par Pierre-André Durand, préfet de la région Occitanie, Carole Delga, présidente de la Région, et Odile Rauzy, présidente de l’Université de Toulouse. Cette cérémonie marque l’aboutissement de quatre années de travaux menés dans des conditions extrêmes, au cœur d’un site à la fois mythique et vivant.

Lancé en 2021, le double chantier visait à renforcer la capacité d’accueil et d’expérimentation de l’Observatoire du Pic du Midi, tout en modernisant ses infrastructures techniques. Sous la maîtrise d’ouvrage de l’Université de Toulouse et avec le soutien de l’Observatoire Midi-Pyrénées (OMP), le projet a mobilisé 7,66 millions d’euros de financement. L’État a apporté 2,02 millions, dont 1,52 million issus du FNADT, et la Région Occitanie 3,5 millions, incluant 3 millions d’euros de fonds européens FEDER. Au total, la Région a consacré 7,5 millions d’euros au site, en comptant les 4 millions dédiés aux équipements scientifiques.

bâtiment Dauzère-Soler
Le clos couvert de la structure "Dauzère-Soler" © Université de Toulouse

Le nouveau bâtiment Dauzère-Soler, extension de la structure existante, en constitue le pivot. Sur trois niveaux, il accueille une salle de pilotage centralisée pour les coupoles d’observation, une salle de travail en groupe et une trentaine de couchages destinés aux chercheurs. Sa terrasse accueille désormais une plateforme environnementale dédiée aux mesures atmosphériques, prolongeant les travaux de recherche sur le climat. Adaptée aux séminaires et à la médiation scientifique, cette extension porte une double mémoire : Camille Dauzère, responsable du site de 1920 à 1937, et Pierre Soler, directeur de l’OMP jusqu’à son décès en 2017.

Le télescope Bernard Lyot (TBL), inauguré en 1980 et pilier de l’astronomie optique française, bénéficie lui aussi d’un espace rénové. Son bâtiment a été agrandi pour accueillir une salle de ré-aluminure du miroir principal de deux mètres, une opération essentielle à la précision des observations. Le rez-de-chaussée a été libéré pour l’installation du spectropolarimètre infrarouge SPIP, livré en octobre 2025. Cet instrument de dernière génération ouvrira de nouvelles perspectives dans la recherche d’exoplanètes, un domaine d’excellence pour les équipes du Pic du Midi.

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Ce chantier, conduit dans un environnement d’altitude extrême, a représenté un défi technique et humain. Les équipes ont dû composer avec des saisons de travaux limitées à quelques mois, des températures négatives, des vents violents et une logistique entièrement dépendante du téléphérique pour les personnels et de l’héliportage pour les matériaux, parfois par Super Puma. À ces contraintes s’ajoutaient la préservation des observations nocturnes et des flux touristiques, dans un site qui accueille chaque année plusieurs dizaines de milliers de visiteurs.

Pour Carole Delga et Pierre-André Durand, cette modernisation incarne la convergence des ambitions régionales, nationales et européennes. « Grâce à une coopération étroite entre l’Université de Toulouse, la Région Occitanie et l’Union européenne, ce projet illustre notre engagement collectif en faveur de l’excellence scientifique et de l’innovation », a souligné Hugo Sobral, directeur général adjoint à la Commission européenne, rappelant la contribution du FEDER à hauteur de 3 millions d’euros.

Inauguration des bâtiments Dauzère-Soler et TBL-SPIP au pic du Midi par Pierre-André Durand, préfet de la région Occitanie, préfet de la Haute-Garonne, Carole Delga, présidente de la Région Occitanie et Odile Rauzy, Présidente de l’Université de Toulouse. © Université de Toulouse

Mais cette inauguration ne vaut pas seulement comme un aboutissement. Elle s’inscrit dans une histoire scientifique plus que centenaire. L’observatoire du Pic du Midi trouve son origine en 1873, lorsque Charles du Bois de Nansouty et Célestin-Xavier Vaussenat conçoivent une station météorologique sur les pentes du Bigorre. Le véritable observatoire voit le jour en 1882, à une époque où la conquête scientifique du ciel se mêle encore à l’exploration géographique. Très vite, la pureté de son atmosphère en fait un haut lieu de l’astronomie.

Au XXᵉ siècle, le Pic du Midi s’impose comme un laboratoire de référence. Dès 1907, il abrite l’un des plus grands télescopes d’Europe. Dans les années 1930, Bernard Lyot y met au point le coronographe, outil révolutionnaire pour l’étude de la couronne solaire. Trois décennies plus tard, le site contribue à la cartographie lunaire commandée par la NASA pour préparer les missions Apollo : plus de 60 000 photographies de la Lune y sont réalisées avec un télescope de 1,06 mètre installé en 1963.

Aujourd’hui, le Pic du Midi conjugue recherche, observation et valorisation du patrimoine scientifique. Labellisé Réserve internationale de ciel étoilé, il demeure un observatoire unique où science et territoire se répondent. L’inauguration de 2025, deux jours seulement après la dernière audition de sa candidature à l’UNESCO, prolonge cette ambition : faire reconnaître la science comme valeur universelle et inscrire le sommet pyrénéen dans le patrimoine mondial de l’humanité.

À travers ces nouveaux bâtiments, le Pic du Midi confirme sa double vocation : vigie du climat et fenêtre sur l’univers. Un lieu où l’exigence scientifique, la mémoire des pionniers et la beauté du ciel se rencontrent dans un même souffle.

Les start-ups « deep tech » : une réponse aux enjeux du XXIᵉ siècle ?

 

deeptech

Par Benjamin Cabanes, Mines Paris - PSL

Depuis quelques années, la « deep tech » a le vent en poupe. Mais que désigne ce terme ? Au-delà de la mode, le concept mobilise de vrais enjeux scientifiques, financiers mais aussi sociétaux.


Le terme « deep tech » s’impose aujourd’hui comme un concept central dans les domaines de l’innovation, de la recherche scientifique et des politiques publiques d’innovation. Popularisé en 2015 par Swati Chaturvedi, fondatrice de la plateforme Propel(x), il désigne des innovations fondées sur des découvertes scientifiques majeures, mobilisant des technologies de rupture pour répondre à des défis sociétaux fondamentaux.

Par contraste avec les start-ups du numérique reposant sur des modèles économiques innovants mais peu intensifs en R&D, les start-ups deep tech s’appuient sur des avancées issues des sciences fondamentales ou de l’ingénierie avancée, dans des secteurs tels que la biotechnologie, l’intelligence artificielle, l’énergie, les nanotechnologies ou encore la robotique.

En 2024, environ 9 milliards d’euros ont été investis dans des start-ups deep tech en Europe, à travers 454 levées de fonds. Ces investissements se sont concentrés sur plusieurs secteurs technologiques de pointe :

  • dans le domaine de l’intelligence artificielle, des entreprises comme Mistral AI ont levé 468 millions d’euros en série B, tandis qu’Aqemia a réuni 30 millions d’euros en série A ;

  • l’industrie spatiale a également attiré des capitaux importants, à l’image de The Exploration Company, qui a levé 150 millions d’euros en série B ;

  • le secteur des technologies quantiques a vu des opérations majeures, avec notamment Quantinuum (273 millions d’euros en série D) et Riverlane (70 millions d’euros en série C).

Une double définition : extension et compréhension

Le concept de deep tech peut être approché de deux manières complémentaires. La première, dite définition en extension, consiste à énumérer les secteurs technologiques concernés : intelligence artificielle, informatique quantique, cybersécurité, sciences des matériaux… Elle permet de cartographier les champs d’application de la deep tech et d’identifier les écosystèmes qui y sont associés. Des initiatives comme PariSante Campus en France ou le Climate Tech Super Cluster en Europe s’inscrivent dans cette logique sectorielle, soutenant des filières stratégiques dans une logique de compétitivité et de souveraineté.

La seconde approche, dite « en compréhension », s’intéresse aux caractéristiques fondamentales des projets deep tech. Ceux-ci se distinguent par une forte intensité en recherche et développement, un contenu scientifique poussé, une collaboration étroite avec des laboratoires publics, une protection de l’innovation par des brevets, ainsi qu’une vocation sociétale affirmée. L’objectif de ces projets est de transformer durablement nos modes de vie en répondant à des enjeux complexes, souvent liés à la transition énergétique, à la santé ou à l’agriculture durable. Par ces éléments, la deep tech se différencie nettement des innovations dites « shallow tech », qui reposent davantage sur l’usage de technologies existantes intégrées à des modèles économiques innovants – comme c’est le cas pour des entreprises telles qu’Uber, Airbnb ou Facebook.

Un profil de risque différent et un potentiel stratégique

Contrairement à une idée reçue, les projets deep tech ne se distinguent pas nécessairement par un niveau de risque plus élevé que les autres projets entrepreneuriaux, mais par un profil de risque spécifique, qui s’exprime à plusieurs niveaux : technologique, financier, commercial et organisationnel. Sur le plan technologique, ils s’appuient sur des technologies émergentes ou de rupture, issues de la recherche scientifique, dont la maturité reste souvent faible. Sur le plan financier, ils exigent des investissements en R&D particulièrement lourds, mobilisés sur le long terme. Commercialement, ces projets évoluent dans un environnement incertain, où les marchés sont encore inexistants ou en cours de structuration, rendant difficiles la validation des usages et l’élaboration d’un modèle économique pérenne. Sur le plan organisationnel, leur complexité tient à la nécessité de coordonner des acteurs issus d’univers variés – laboratoires, universités, investisseurs, industriels – autour de dynamiques collaboratives. Ce profil de risque différencié requiert des dispositifs d’accompagnement et de financement adaptés, distincts de ceux habituellement conçus pour les innovations numériques ou incrémentales.

Malgré ces contraintes, la deep tech constitue un levier stratégique majeur. Elle est de plus en plus perçue comme un instrument de souveraineté technologique, particulièrement dans un contexte géopolitique marqué par des tensions accrues. Les États cherchent à réduire leur dépendance vis-à-vis de puissances étrangères dans des secteurs critiques tels que les semi-conducteurs, l’intelligence artificielle ou la défense. Des initiatives telles que le CHIPS and Science Act aux États-Unis ou l’ European Chips Act en Europe illustrent cette volonté de réindustrialisation et de sécurisation des chaînes de valeur.

Ensuite, la deep tech représente un moteur potentiel de croissance économique, en contribuant à la création de nouveaux marchés, à l’émergence de filières industrielles et à la modernisation de l’appareil productif. En cela, elle s’inscrit dans la continuité des théories économiques de la croissance endogène, qui placent l’innovation technologique au cœur du développement économique. Toutefois, les promesses de transformation doivent être confrontées au « paradoxe de Solow » : les progrès technologiques récents ne se traduisent pas nécessairement par des gains significatifs de productivité.

Vers une innovation sociétale ?

La deep tech n’est pas uniquement un vecteur de performance économique : elle joue un rôle croissant dans les dynamiques de collaboration entre université, industrie et société. Elle incarne une transformation profonde du système d’innovation, marqué par une interdépendance accrue entre acteurs publics et privés. Cette évolution appelle à repenser les modalités du transfert de technologie, les rôles des universités et les modèles de soutien public.

Pôle Systématic Paris France, 2024.

Mais elle soulève aussi des questions critiques. Si la deep tech est souvent présentée comme une solution aux grands défis sociétaux (climat, santé, sécurité alimentaire), elle peut aussi véhiculer une vision « techno-solutionniste » réductrice. Miser exclusivement sur la technologie pour répondre à des problèmes complexes peut conduire à négliger leurs dimensions sociales, politiques ou culturelles, et générer des effets rebonds non anticipés.

Bien plus qu’un simple effet de mode, la deep tech est le symptôme d’une transformation profonde des régimes d’innovation, à la croisée de la science, de l’économie et des politiques publiques. Si elle offre un potentiel considérable pour répondre aux défis contemporains, elle doit être pensée dans une perspective systémique et critique, qui prenne en compte les limites planétaires, les inégalités sociales et les finalités collectives de l’innovation.The Conversation

Benjamin Cabanes, Enseignant-chercheur en sciences de gestion, Mines Paris - PSL

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

De Vichy à Trump : la science sous le feu du « modernisme réactionnaire »

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Nicolas Brisset, Université Côte d’Azur et Raphaël Fèvre, Université Côte d’Azur

Toute comparaison a bien sûr ses limites, mais alors que des parallèles sont effectués de plus en plus souvent entre la politique conduite par l’administration Trump et certains aspects des régimes des années 1930 et 1940, il est intéressant de souligner ce que l’actuelle administration de Washington a en commun avec le régime de Vichy, spécialement dans son rapport aux sciences sociales et dans sa vision de la modernisation technologique.


Cent jours après le début du second mandat de Donald Trump, de nombreux historiens estiment, au vu du comportement de la nouvelle administration et de certains de ses membres les plus influents, que nous assistons à une forme de retour des années 1930. Fait notable, les éminents historiens américains Robert Paxton et Timothy Snyder identifient dans le trumpisme un nouveau fascisme, dont certaines caractéristiques peuvent être autant rapprochées des pratiques de Benito Mussolini et d’Adolf Hitler. Sur ce même site, Johann Chapoutot souligne quant à lui combien le nazisme reste une « référence indépassable » pour les extrêmes droites à travers le monde, au premier titre desquelles figure celle qui gouverne les États-Unis.

À la recherche d’exemples passés susceptibles d’éclairer la situation présente, un autre cas historique – peut-être moins immédiat et moins spectaculaire – est mobilisé de façon croissante par les commentateurs anglophones : celui de la France de Vichy.

Cette analogie nous invite à examiner sérieusement les similitudes idéologiques entre l’administration Trump et le régime dirigé par Philippe Pétain de juillet 1940 à août 1944. Et, de fait, les points de convergence semblent abonder : les deux régimes alimentent le rejet qu’éprouvent des pans entiers de la population vis-à-vis de la démocratie parlementaire et des institutions républicaines ; tous deux désignent volontiers des ennemis intérieurs, définis par des caractéristiques ethniques ou idéologiques, qui mettraient en péril l’ordre social ; et l’un comme l’autre procèdent au renversement d’alliances géostratégiques, les anciens ennemis devenant les nouveaux alliés (l’Allemagne d’Hitler pour Pétain, la Russie de Poutine pour Trump).

À ces éléments vient s’ajouter une double dynamique particulièrement frappante : d’une part, l’hostilité à l’égard du savoir scientifique, notamment des sciences humaines et sociales ; et d’autre part, la tentative d’une alliance idéologique paradoxale entre tradition et modernité.

S’il est certain que les comparaisons historiques ont leurs limites, elles peuvent aussi avoir l’avantage de nous ouvrir les yeux sur des phénomènes à l’œuvre en nous offrant certaines grilles d’analyse à même d’interroger la période contemporaine.

Haro sur les sciences sociales !

Dès son accession au pouvoir, le régime de Vichy prit pour cible certaines disciplines scientifiques. La sociologie, dont la France fut l’un des berceaux, subit les foudres réactionnaires de la nouvelle administration qui l’accusait d’avoir contribué à la décadence morale du pays, ayant ainsi précipité sa défaite face à l’Allemagne nazie.

Cette jeune discipline, intimement liée à l’essor de la IIIe République, laïque et démocratique, avait aux yeux du régime de Vichy participé de la dissolution des fondements naturels de la société, notamment de la famille et de la religion catholique. La sociologie durkheimienne fut par exemple explicitement attaquée par François Perroux, professeur d’économie et idéologue influent sous Vichy, qui lui reprochait de dangereusement relativiser l’ordre social. En lieu et place d’une analyse des déterminations sociales, Perroux défendait une vision essentialiste où corporations professionnelles, famille et nation étaient perçues comme des réalités immuables dictées par un ordre divin.

La défiance de Vichy envers les sciences humaines et sociales s’inscrivait dans un anti-intellectualisme plus large, visant également les mouvements antifascistes, féministes, socialistes et marxistes. C’est à ces mouvements que le régime de Vichy associait alors la discipline sociologique. La dissolution de la Ligue des droits de l’homme, la persécution d’intellectuels antifascistes et l’épuration des universités en furent les conséquences.

En plus d’une censure sévère s’appliquant aux idées de la sociologie durkheimienne, ses lieux d’enseignement furent supprimés (la chaire de Sociologie en Sorbonne et le Centre de documentation sociale disparaissent dès 1940) et ses grandes figures persécutées. Plus fondamentalement encore, c’est à un véritable travail de « rééducation de la sociologie », pour reprendre les mots de l’historienne Francine Muel-Dreyfus, que s’est attaché le régime de Vichy.

Le trumpisme renoue avec cette hostilité envers certaines disciplines scientifiques, en particulier envers les savoirs critiques. Il mène aujourd’hui une attaque féroce contre la communauté académique en édictant des listes de mots interdits et en effectuant des coupes budgétaires massives dans des pans entiers de la recherche américaine.

Les études sur le changement climatique et la santé publique, ainsi que les travaux traitant des questions de diversité, d’égalité et d’inclusion sont clairement en première ligne, entrant dans cette grande catégorie fourre-tout du « wokisme » vilipendée ad nauseam par l’administration Trump.

Cette guerre faite aux sciences sociales est depuis quelques semaines déguisée en procès en antisémitisme. Le cas de l’Université de Columbia, qui a cédé sous la pression du républicain et annoncé une série de mesures destinées à revoir « sa gestion des mouvements étudiants » en embauchant un nouveau service de sécurité interne, est des plus emblématiques.

Mais Columbia, que Trump menace maintenant d’une mise sous surveillance fédérale, n’est pas la seule université attaquée. L’administration a ainsi gelé les subventions et lancé des enquêtes pour « antisémitisme » au sein d’une cinquantaine d’autres établissements d’enseignement supérieur.

Un nouveau modernisme réactionnaire ?

Comme d’autres régimes autoritaires, Vichy ne célébrait pas seulement un passé idéalisé par la tradition (le « retour à la terre ») ; il ambitionnait aussi de réinventer la modernité, jouant sur une alliance paradoxale entre réaction et révolution.

Son programme de « Révolution nationale » mêlait ainsi valeurs traditionalistes et ambitions modernisatrices, comme le met bien en scène cette affiche de propagande de 1942.

Affiche diffusée en France en 1942.

Le régime poursuivait un « modernisme réactionnaire » – terme par lequel l’historien américain Jeffrey Herf (1984) définit le nazisme, mais qui s’applique également à Vichy – qui ne cherchait pas seulement à détruire les savoirs existants, mais entendait restructurer les sciences autour d’une idéologie propre.

On en trouve un exemple paradigmatique avec le cas de la Fondation française pour l’étude des problèmes humains. Cet équivalent d’un CNRS pour le régime de Vichy – dirigé par le médecin eugéniste Alexis Carrel, appuyé par François Perroux, un temps secrétaire général – œuvrait à réorganiser les disciplines scientifiques (biologie, économie, psychologie et démographie) autour d’un projet eugéniste visant la régénération nationale. Il s’agissait à la fois de fortifier une population amollie par le libéralisme politique et de participer à la construction d’un système économique corporatiste en phase avec les inégalités « naturelles ».

Déjà en 1935 dans son best-seller l’Homme, cet inconnu, Alexis Carrel caressait le rêve de substituer à la démocratie un système fondé sur des qualités biologiques :

« Il faut que chacun occupe sa place naturelle. Les peuples modernes peuvent se sauver par le développement des forts. Non par la protection des faibles. »

Il est alors de la responsabilité des scientifiques du régime – au premier titre desquels les économistes, les statisticiens et les biologistes – de mettre en place ce système fidèle aux fondements de la société : le pouvoir des chefs et les hiérarchies clairement identifiées dans toutes les sphères de la vie sociale. En 1943, Perroux défendait l’idée qu’« avant d’être limité, le pouvoir doit être établi », fustigeant ainsi la « médiocrité » des « cœurs débiles » qui refusaient ces hiérarchies au nom de la lutte contre l’« oppression ».

Cette refondation de la science au nom d’un idéal réactionnaire trouve un écho troublant dans la figure d’Elon Musk. Sous couvert de champion du progrès technologique, Musk incarne surtout une vision autoritaire et intolérante, voire franchement eugéniste, où l’innovation est mise au service d’une concentration extrême du pouvoir économique et politique. Sur sa plateforme X, Musk a ainsi promu l’idée qu’une « République » fondée sur la liberté de pensée ne pourrait exister qu’à condition d’être dirigée par des « hommes de haut statut », les femmes et les « hommes à faible taux de testostérone » n’y ayant pas leur place.

Cette conception biologisante du pouvoir s’accompagne d’une rhétorique brutale qui voit Musk et Trump user régulièrement du terme « attardé » (retard) pour disqualifier leurs opposants.

De Vichy à Washington, l’objectif de remplacer une bureaucratie supposément indolente et boursouflée par une nouvelle élite dont l’expertise technique s’exercerait au-delà du politique a un goût de déjà-vu. En effet, après l’exemple du vieux maréchal Pétain qui avait placé à la tête de certains ministères de jeunes et brillants ingénieurs civils censés renforcer l’appareil d’État, il y a une forme d’ironie tragique à voir le septuagénaire magnat de l’immobilier Trump accorder une place éminente à Musk et à ses DOGE Kids, une fidèle équipe de très jeunes ingénieurs informatiques chargés officiellement de chasser le gaspillage dans les administrations et les agences fédérales – en réalité, de les affaiblir et de privatiser ce qui peut l’être.

Qu’il s’agisse de Vichy hier, du trumpisme ou du techno-autoritarisme aujourd’hui, les mouvements réactionnaires ne cherchent pas seulement à censurer ou à discréditer les savoirs scientifiques. Leur ambition dépasse la simple suppression puisqu’ils visent à imposer leur propre vision du monde en restructurant la science et l’innovation selon des cadres idéologiques propres, faisant peser une menace inédite sur les institutions et les pratiques démocratiques.

Clairement, l’administration Trump est dans sa phase destructive, mais le précédent Vichy nous invite à suivre avec une grande attention si et comment vont s’amorcer des réagencements dans les programmes de recherches états-uniens. L’appel à une renaissance de la nation autour de valeurs chrétiennes particulièrement rigoristes et dont Trump s’affirme le premier défenseur, dans le cadre d’une véritable « guerre sainte », laisse penser que nous nous dirigeons vers une mise au pas religieuse de la science américaine.

Attentisme, défaitisme ou sursaut ?

Face à cette incroyable percée autoritaire et aux pressions exercées sur les contre-pouvoirs, l’Amérique pourra-t-elle se contenter de faire le dos rond pour les quatre prochaines années (deux, si la majorité bascule lors des prochaines élections du Congrès) ? Certains, à l’image de John Ganz, voient dans ce moment Vichy de l’Amérique un test pour les différentes strates de la société civile, et avant tout pour le personnel politique lui-même, républicain comme démocrate.

Il est d’ailleurs significatif de voir que l’épithète « Vichy » affublé à la situation états-unienne est apparu avant même la première prise de fonctions de Trump. Dès juin 2016, l’historien et documentariste Ken Burns avait parlé de « Vichy Republicans » pour fustiger ceux qui avaient abandonné à Trump le Grand Old Party ; ceux qui, par opportunisme ou par résignation, avaient trahi l’intérêt supérieur de la nation, tout comme trahirent l’écrasante majorité de députés et des sénateurs français lorsqu’ils accordèrent les pleins pouvoirs constituants à Pétain, le 10 juillet 1940.

Il y eut, ne les oublions pas, les Vincent Auriol, les Léon Blum et les Paul Ramadier. Ils furent 80 (contre 569) à dire non à Pétain. Où sont, aujourd’hui, les figures démocrates qui résistent ouvertement à l’administration Trump ? Cette question travaille déjà l’opinion américaine, et c’est au tour du Parti démocrate et de ses représentants de se voir ramenés à la France des années noires : ces « Vichy Democrats » sont accusés d’abandonner trop vite la lutte face aux prises de décisions de la nouvelle administration Trump, offrant la vision lénifiante d’un parti d’opposition qui semble atone et aphone.

Pour autant, certains démocrates tentent de se faire entendre. Le 12 mars dernier, le représentant John Larson s’est vivement emporté contre ses collègues républicains qui étaient intervenus pour bloquer l’audition d’Elon Musk, dispensant ce dernier de devoir rendre des comptes devant la principale Commission fiscale du Congrès. À mesure que les élections de mi-mandat approchent, on peut s’attendre à ce que les prises de parole protestataires se multiplient.

En réalité, alors que le régime de Vichy n’avait suscité qu’une résistance tardive de la population et de ses élites, les États-Unis de Trump voient déjà se structurer d’importants mouvements de contestation. Les coupes budgétaires tous azimuts dans le financement de la recherche universitaire trouvent sur leur chemin des contre-pouvoirs, notamment à l’échelon des États fédéraux tels que la Californie et New York, qui saisissent la justice et assurent des financements d’urgence.

Le 7 mars 2025, de larges manifestations à l’appel du collectif Stand Up For Science ont eu lieu dans une trentaine de villes américaines, trouvant d’ailleurs un réel écho international (en France notamment). À l’inverse de Columbia, Harvard vient d’annoncer qu’elle n’entendait pas se plier aux injonctions de l’administration Trump, renonçant ainsi à quelque 2,2 milliards de dollars de financement.

Ce refus, le tout premier auquel l’administration Trump est confrontée, a provoqué l’ire du président qui engage désormais un véritable bras de fer pour faire plier Harvard. La résistance de la plus ancienne et la plus prestigieuse des universités américaines annonce-t-elle un réveil des institutions académiques dans leur ensemble ? Plus largement, l’opinion publique américaine se rangera-t-elle derrière ses scientifiques ? Se retournera-t-elle contre l’homme qu’elle vient tout juste d’installer une seconde fois à la Maison Blanche ? Les prochains mois diront si la mobilisation du monde académique préfigure un sursaut de l’opinion publique dans le même sens.The Conversation

Nicolas Brisset, Maître de conférences en sciences économiques (HDR), Université Côte d’Azur et Raphaël Fèvre, Maître de conférences en Sciences économiques, Université Côte d’Azur

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

70 ans après la mort d’Einstein, une horloge atomique sur la station spatiale internationale pour tester la relativité générale

 

L’horloge atomique Pharao sera accrochée sur la station spatiale internationale pour mesurer précisément comment le temps s’écoule quand elle est un peu plus lointaine de la Terre, donc soumise à une gravité plus faible. Programme Aces-Pharao de l’ESA, CC BY
Par Didier Massonnet, Centre national d’études spatiales (CNES) et Martin Boutelier, Centre national d’études spatiales (CNES)

Soixante-dix ans après la mort d’Albert Einstein, les scientifiques travaillent toujours activement à vérifier les prédictions de la relativité générale, toujours aussi puissante, et toujours en conflit avec la mécanique quantique.

La mission spatiale Pharao, qui doit décoller le 21 avril 2025, fait partie de ces efforts. Son horloge atomique va mesurer le temps très précisément, pour comparer comment il s’écoule à la surface de la Terre et à l’altitude de la station spatial internationale.


Soixante-dix ans après la disparition d’Albert Einstein, sa théorie de la relativité générale est l’un des deux piliers fondamentaux sur lequel s’appuie la science pour expliquer l’Univers. Les succès de cette théorie sont nombreux et elle a été largement vérifiée, en particulier appliquée à l’infiniment grand.

Son grand défaut ? Elle n’est pas compatible en l’état avec l’autre pilier fondamental sur lequel s’appuie la physique, la théorie quantique des champs, autrement appelée mécanique quantique. Alors, comment réconcilier ces deux théories ? Quelles modifications faut-il faire pour les rendre compatibles ? Y a-t-il une nouvelle physique encore inconnue qui pourrait surgir de cette incompatibilité ?

Pour progresser sur ces questions, il est essentiel de vérifier les deux théories actuelles à des niveaux toujours plus précis, afin d’identifier d’éventuelles déviations qui pourraient conduire à les retoucher à la marge, avec l’espoir que ces retouches ouvrent la voie vers une compatibilité entre elles, voire vers une théorie englobant les deux.


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Une horloge atomique dans l’espace pour vérifier la relativité générale

Une telle expérience de vérification sera lancée vers la station spatiale internationale (ISS) le 21 avril prochain. Cette expérience, appelée ACES (Atomic Clock Ensemble in Space), est conduite sous l’égide de l’ESA, l’agence spatiale européenne. L’élément principal est une horloge atomique d’une précision exceptionnelle, appelée Pharao et développée par l’agence spatiale française, le CNES.

L’objectif est de mesurer avec une précision inégalée une prédiction étrange de la relativité générale : la masse d’un objet modifie l’écoulement du temps dans son entourage. Plus vous êtes proche de cette masse ou plus la masse est grande, plus le temps s’écoule lentement. Cette prédiction atteint son paroxysme à la limite des trous noirs, où le temps… s’arrête !

Pour notre petite Terre, cet effet est moins spectaculaire : à 400 kilomètres d’altitude, soit l’altitude de l’ISS, un astronaute vieillit plus vite que son jumeau resté sur Terre d’une seconde tous les 300 ans. À l’altitude des systèmes de positionnement par satellite (Galileo, GPS, Beidou et Glonass volent à plus de 20 000 kilomètres d’altitude), cet effet est plus important. S’il n’était pas corrigé, la précision de positionnement de ces systèmes serait dégradée.

L’objectif de Pharao est de mesurer ce ralentissement très faible avec une précision inégalée. Pour ce faire, il faut que notre horloge ne se trompe pas de plus d’une seconde en 300 millions d’années, soit une dérive de deux dixièmes de seconde depuis la disparition des dinosaures ; ou de façon équivalente, de moins d’une minute depuis le Big Bang, le début du temps ! Traduit en termes de distances, cela reviendrait à mesurer une année-lumière au mètre près…

Vue schématique du refroidissement des atomes dans l’horloge atomique Pharao qui décolle le 21 avril pour la station spatiale internationale. CNES/ill./VOUILLON Jean, 2005, Fourni par l'auteur

Pour pouvoir vérifier que Pharao bat le temps moins vite dans l’espace que sur Terre, il faut pouvoir la comparer de façon très précise à des horloges restées au sol. Pour cela, elle est accompagnée de deux systèmes chargés de cette comparaison : un lien microonde qui permet de communiquer le temps au sol lorsque l’ISS survole un laboratoire métrologique abritant une horloge atomique, ainsi qu’un lien laser permettant de définir des « tops » de synchronisation entre le sol et l’espace.

L’horloge Pharao est une horloge très exacte mais également très complexe et qui a besoin de temps pour obtenir sa précision ultime. Pour remplir cette mission, elle est épaulée par deux autres horloges, moins exactes mais permettant d’initier et de garder le temps. D’une part, un oscillateur à quartz ultra stable est intégré à Pharao et permet d’initialiser grossièrement son heure, lui permettant d’interroger les atomes avec une fréquence déjà proche de leur fréquence de référence.

D’autre part, un maser utilisant l’atome d’hydrogène (une horloge atomique d’un autre type), maintient la référence de temps pendant les phases de réglage. L’effet de ces réglages peut alors être mesuré par rapport à cette référence.

Une horloge atomique sur la station spatiale internationale

Pharao volera accrochée à l’extérieur de l’ISS, sur un balcon du module européen Colombus. Même si les années de l’ISS sont désormais comptées avec une mise hors service suivie d’une désorbitation envisagées pour 2030, Pharao aura largement le temps de remplir ses objectifs.

Installer cette horloge à bord de l’ISS présente des avantages et des inconvénients : parmi les avantages, on trouve des occasions de transports fréquents, des niveaux de radiation modérés, des services de commandes et de communication éprouvés ainsi que des moyens de positionnement, d’attitude, de chauffage/refroidissement et d’alimentation électrique.

Parmi les inconvénients, on trouve le fait que l’ISS vole au final assez bas… si Aces avait été placée sur une orbite géostationnaire (à 36 000 kilomètres de la surface de la Terre), l’effet de relativité générale serait douze fois plus marqué, améliorant d’autant la précision obtenue avec la même horloge. Par ailleurs, la proximité des astronautes peut perturber l’expérience, en particulier à cause des vibrations de leurs machines d’entraînement musculaire.

Des horloges atomiques toujours plus précises

Depuis leur invention dans les années 1950, les horloges atomiques ont connu un rythme d’amélioration comparable à celui des systèmes électroniques (la fameuse « loi de Moore »).

Leur principe est de se caler sur une des nombreuses fréquences propres à un atome et qui reflètent son état d’excitation, un signal universel. Selon l’énergie de la vibration choisie, l’horloge peut être dans le domaine radio (10 giga Hertz), optique (visible et infrarouge), voire « nucléaire » (ultra-violet lointain).

Les fréquences plus basses des horloges radio sont les plus faciles à maîtriser et la définition officielle de la seconde (1967) est basée sur une vibration des électrons de l’atome de césium dans le domaine radio. Depuis quelques années, des horloges dans le domaine optique, plus performantes, sont apparues et sont disponibles au sol. Leur complexité les rend encore difficiles à envoyer dans l’espace. Enfin, des résultats prometteurs ont été obtenus en interrogeant des vibrations du noyau d’un atome, préfigurant peut-être des « horloges nucléaires » encore plus performantes.

L’horloge Pharao est quant à elle basée sur une amélioration décisive des horloges radio, obtenue par l’utilisation d’atomes refroidis par laser. Cette technique de refroidissement par laser a notamment valu le prix Nobel au physicien français Claude Cohen-Tannoudji en 1997. Les atomes ainsi refroidis à un millionième de degré absolu ont des vitesses résiduelles très faibles. Couplé à un environnement de microgravité, on obtient des durées d’auscultation importantes, paramètre clé de la performance des horloges. Les horloges au sol qui mettent en œuvre ce principe sont appelées « fontaines atomiques ».

Afin de préserver les atomes froids de toute interaction avec d’autres atomes, un vide très poussé, dit « ultravide » doit régner au centre de l’horloge Pharao. Ce vide est 1000 fois meilleur que l’environnement spatial autour de l’ISS. Seuls des métaux ou des verres peuvent être utilisés pour les éléments de la cavité et les joints qui les lient entre eux, tout autre matériau comme du caoutchouc ou des plastiques s’évapore dans le vide (phénomène de dégazage) rendant impossible l’obtention d’un ultravide. La conception de la cavité ultravide a donc été particulièrement complexe, notamment à cause des joints entre hublots de silice et pièces en titane (deux matériaux dont le contact étanche est difficile) ou encore la tenue à l’étanchéité des joints en acier.

En mesurant l’effet de la gravitation sur l’écoulement du temps, Pharao est capable de détecter d’infimes variations du potentiel gravitationnel équivalent à un changement d’altitude de 1 mètre. Les dernières horloges optiques au sol, encore plus précises, peuvent détecter un changement dans le potentiel gravitationnel équivalent à une variation d’un centimètre.

À ce niveau de précision, de tels changements peuvent être liés non seulement à des variations d’altitude de l’horloge, mais aussi à des variations dans la répartition des masses à la surface et à l’intérieur de la Terre : mouvement des nappes phréatiques, mouvements internes de la Terre, mouvement des masses d’air… C’est le domaine de la « géodésie chronométrique ».

Gageons que, dans un avenir pas si lointain, des horloges encore plus performantes que Pharao, connectées et comparées à une horloge de référence placée dans l’espace, pourraient bien mesurer à peu près tout… sauf le temps !The Conversation

Didier Massonnet, Chef de projet Pharao, Centre national d’études spatiales (CNES) et Martin Boutelier, , Centre national d’études spatiales (CNES)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Comment retrouver les informations climatiques effacées par l’administration Trump

 

Les scientifiques de la NOAA recueillent et fournissent des informations publiques cruciales dont dépendent les entreprises, les particuliers et d’autres scientifiques. NOAA’s National Ocean Service
Par Eric Nost, University of Guelph et Alejandro Paz, Massachusetts Institute of Technology (MIT)

Alors que des informations importantes, notamment sur le changement climatique, disparaissent des sites Internet du gouvernement depuis l’investiture de Donald Trump, la résistance s’organise. Plusieurs groupes travaillent dans l’ombre à préserver outils et données.


Les informations sur Internet semblent être là pour toujours, mais elles ne sont permanentes que dans la mesure où certaines personnes choisissent de les rendre permanentes.

C’est ce que montre la deuxième administration Trump à travers ses efforts pour démanteler les agences scientifiques ainsi que les données et les sites Internet qu’elles utilisent pour communiquer avec le public. Les cibles vont de la santé publique à l’étude de la démographie en passant par les sciences du climat.

Nous sommes respectivement documentaliste de recherche et spécialiste des politiques, et nous appartenons à un réseau appelé Public Environmental Data Partners, une coalition d’organisations à but non lucratif, d’archivistes et de chercheurs. Celles-ci s’appuient, dans leur travail, sur des données fédérales et s’efforcent de faire en sorte que ces données restent à la disposition du public.

Au cours des trois premières semaines du second mandat de Trump, nous avons vu des agences supprimer l’accès à au moins une douzaine d’outils d’analyse du climat et de la justice environnementale. La nouvelle administration a également supprimé des termes comme « changement climatique » ou « résilience » des sites Internet gouvernementaux.

Voici comment nous procédons, au sein de Public Environmental Data Partners, pour que la science du climat, dont dépend le public, soit toujours disponible.

L’importance des sites gouvernementaux et de leurs données

La disponibilité des données et de l’information sur Internet est nécessaire à l’innovation, à la recherche et à la vie quotidienne.

Les observations des satellites de la Nasa sont par exemple utilisées par les climatologues de la Nasa, de même que les relevés météo de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), afin de comprendre les changements climatiques en cours et leurs causes.

D’autres chercheurs utilisent ces sources, ainsi que les données du bureau du recensement des États-Unis (Census Bureau) pour savoir qui est le plus touché par le changement climatique. Chaque jour, des personnes du monde entier se connectent au site Internet de l’Agence de protection de l’environnement (EPA) pour comprendre comment se protéger des risques climatiques et pour savoir ce que le gouvernement fait – ou ne fait pas – pour les aider.

Si les données et les outils utilisés pour comprendre des données complexes sont brusquement retirés du net, le travail des scientifiques, des organisations de la société civile et des fonctionnaires eux-mêmes peut s’arrêter.

La production de données et d’analyses scientifiques par les scientifiques du gouvernement est également cruciale. De nombreux gouvernements gèrent des programmes de protection de l’environnement et de santé publique qui dépendent de la science et des données collectées par les agences fédérales.

En supprimant des informations des sites Internet gouvernementaux, il est également plus difficile pour le public de participer au débat démocratique, en particulier en ce qui concerne l’évolution de la réglementation. Lorsqu’une agence propose d’abroger une loi, par exemple, elle est tenue de demander l’avis du public, qui dépend souvent des sites Internet gouvernementaux eux-mêmes pour trouver des informations relatives à celle-ci…

Lorsque les ressources internet sont modifiées ou mises hors ligne, la méfiance s’installe à l’égard du gouvernement et de la science. Depuis des années, les agences gouvernementales collectent des données sur le climat, effectuent des analyses complexes, fournissent des financements et hébergent des données accessibles au public. Les données fédérales américaines permettent à des personnes du monde entier de mieux comprendre le changement climatique. En les supprimant, on prive tout le monde d’informations importantes sur le monde dans lequel nous vivons.

Au revoir les données ?

La première administration Trump a supprimé des informations sur le changement climatique et les politiques climatiques à large échelle sur les sites Internet du gouvernement. Cependant, lors de nos recherches avec l’Environmental Data and Governance Initiative au cours de ces quatre premières années, nous n’avons pas trouvé de preuves que des ensembles de données avaient été définitivement supprimés.

La deuxième administration Trump semble différente, avec des suppressions d’informations plus rapides et plus généralisées.

En réponse à cette deuxième offensive, les groupes impliqués dans Public Environmental Data Partners ont archivé de nombreux jeux de données climatiques que notre communauté a classés par ordre de priorité. Nous les avons mis en ligne dans des dépôts publics, en renseignant où et comment les trouver s’ils disparaissaient des sites gouvernementaux.

La plupart des agences fédérales ont diminué leur recours à l’expression « changement climatique » sur leurs sites Internet au cours de la première administration Trump entre 2017 et 2020. Eric Nost, et coll., 2021, CC BY

Au 13 février 2025, nous n’avions pas encore assisté à la destruction de données scientifiques sur le climat. Nombre de ces programmes de collecte de données, tels que ceux de la NOAA ou le programme de déclaration des gaz à effet de serre de l’EPA, sont exigés par le Congrès. Cependant, l’administration a déjà limité ou supprimé l’accès à de nombreuses données.

Maintenir les outils qui permettent de comprendre le changement climatique

Nous avons observé un effort ciblé pour supprimer systématiquement les outils tels que les tableaux de bord qui résument et visualisent les dimensions sociales du changement climatique. Par exemple, le Climate and Economic Justice Screening Tool, qui a cartographié les communautés à faible revenu et autres communautés marginalisées qui devraient subir les plus graves effets du changement climatique, comme des pertes de récoltes et des incendies de forêt. L’outil de cartographie a été mis hors ligne peu après la première série de décrets de Trump.

La plupart des données originales sur lesquelles reposait l’outil de cartographie, comme les prévisions des risques d’incendies de forêt, sont toujours disponibles, mais il est désormais plus difficile de les trouver et d’y accéder. Mais comme l’outil de cartographie a été développé dans le cadre d’un projet open source et que son code source était disponible, nous avons pu le recréer.

Protéger les sites Internet sensibles

Dans certains cas, des pages web entières ont été mises hors ligne. Par exemple, la page du centre du changement climatique du ministère des transports, qui existait depuis 25 ans, n’existe plus. Le lien renvoie simplement les visiteurs vers la page d’accueil du ministère.

D’autres pages existent encore, mais sont difficiles d’accès. Par exemple, l’EPA n’a pas encore supprimé ses pages sur le changement climatique, mais elle a supprimé le terme « changement climatique » de son menu de navigation, ce qui rend ces pages plus difficiles à trouver.

Capture d’écran
Au cours de la première semaine de mandat de Donald Trump, le ministère des transports a supprimé la page Internet de son centre sur le changement climatique. Internet Archive Wayback Machine

Heureusement, nos partenaires de la End of Term Web Archive ont « capturé » des instantanés de millions de pages web gouvernementales et les ont rendus accessibles via la Wayback Machine d’Internet Archive. Le groupe procède à cette opération après chaque nouvelle administration présidentielle depuis 2008.

Si vous regardez une page web et que vous pensez qu’elle aurait auparavant dû inclure une discussion sur le changement climatique, vous pouvez utiliser l’outil « changements » de la Wayback Machine pour vérifier si le langage a été modifié au fil du temps, ou naviguer vers les instantanés du site de la page datant d’avant l’investiture de Trump

Ce qu’il est possible de faire

Vous pouvez également retrouver des ensembles de données et des outils archivés sur le climat et la justice environnementale sur le site web des Public Environmental Data Partners. D’autres groupes archivent les données du portail américain Data.gov et les rendent accessibles ailleurs.

Certains chercheurs mettent également en ligne des jeux de données dans des dépôts publics consultables comme OSF, géré par le Center for Open Science.

Si vous craignez que certaines données encore disponibles ne disparaissent, consultez cette checklist des bibliothèques du MIT. Elle indique les étapes à suivre pour contribuer à la sauvegarde des données fédérales.

Quand la sphère des connaissances rétrécit

Ce qui n’est pas clair, c’est de savoir jusqu’où l’administration Trump ira pour supprimer, bloquer ou dissimuler les données et la science du climat, et surtout dans quelle mesure elle y parviendra.

Le juge d’un tribunal fédéral a d’ores et déjà estimé que la suppression par les Centers for Disease Control and Prevention de ressources de santé publique sur lesquelles s’appuient les médecins était préjudiciable et arbitraire. Ces ressources ont été remises en ligne grâce à cette décision.

Nous craignons que d’autres suppressions ne réduisent la compréhension du public sur le changement climatique, laissant les personnes, les communautés et les économies non préparées exposées à des risques plus importants. Si les efforts d’archivage des données peuvent, dans une certaine mesure, endiguer la vague de suppressions, rien ne remplacera les infrastructures de recherche gouvernementales qui produisent et partagent les données sur le climat.The Conversation

Eric Nost, Associate Professor of Geography, University of Guelph et Alejandro Paz, Energy and Environment Librarian, Massachusetts Institute of Technology (MIT)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.