Présidentielle 2027 : l’intelligence artificielle s’installe déjà dans le vote des Français
Utilisée pour comparer des programmes, hiérarchiser des informations ou confirmer un choix électoral, l’intelligence artificielle générative commence à modifier les comportements politiques des Français, selon une étude de Terra Nova qui a analysé le comportement des électeurs lors des dernières élections municipales.
L’intelligence artificielle va-t-elle bousculer la prochaine élection présidentielle ? La question se pose désormais clairement tant l’usage des outils d’IA a investi le champ politique à tous les étages : candidats, partis, Parlement, citoyens. On a vu lors des dernières élections municipales que nombre de candidats avaient eu recours à l’IA pour créer à moindre coût des affiches ou des sites web, parfois avec de gros bugs.
Une récente étude de la Fondation Jean-Jaurès et de l’Agora des collaborateurs a également montré que l’IA avait investi le Parlement ; un assistant parlementaire sur deux utilisant déjà l’IA quotidiennement, huit sur dix au moins de manière régulière.
Du côté des citoyens, l’inquiétude le dispute à la curiosité. Selon un sondage Odoxa-Backbone paru le 8 mai, les Français craignent massivement les manipulations liées aux IA génératives et reconnaissent leur difficulté à distinguer le vrai du faux, mais un quart d’entre eux envisagent déjà d’utiliser ChatGPT ou d’autres assistants pendant la prochaine campagne présidentielle.
Et l’usage de l’IA en matière politique est tout sauf neutre selon une note du think tank Terra Nova parue hier. Intitulée "IA et politique : vers un outil d’aide, voire d’influence sur la décision ?", celle-ci montre que l’usage de l’IA a un fort impact sur la formation de l’opinion… et son possible basculement.
16 % des électeurs ont utilisé l’IA pour faire leur choix
L’étude, signée par Jean-Daniel Lévy et réalisée avec Toluna Harris Interactive auprès de plus de 4 000 électeurs, montre que 11 % des Français ont utilisé une IA générative comme ChatGPT pendant la campagne des municipales de 2026 pour s’informer politiquement.
Le chiffre reste encore faible. Les tracts, professions de foi, échanges avec les proches ou réseaux sociaux demeurent largement dominants. Mais le véritable enseignement est ailleurs : 16 % des électeurs déclarent avoir utilisé l’IA pour les aider à faire leur choix électoral.
"Ces 16 % se découpent en trois segments : l’IA comme outil de confirmation (confortation), l’IA comme influence et enfin l’IA comme aide à la décision. Ainsi, 7 % des Français se retrouvent dans la première catégorie, 5 % la deuxième, 4 % la troisième", indique l’étude.
Le phénomène reste très générationnel. "Les hommes ont plus eu recours à l’IA que les femmes (20 % contre 10 %), les jeunes (35 % des moins de 25 ans) que les personnes âgées (1 % des plus seniors). Une première "surprise" cependant : la répartition des réponses se structure sensiblement de la même manière. Quel que soit le genre ou l’âge des répondants, entre 40 et 50 % indiquent qu’ils ont été confortés dans leur choix initial, entre 30 et 40 % qu’ils ont changé d’avis et entre 20 et 30 % que l’IA a constitué une aide à la décision."
Autre enseignement notable : l’usage de l’IA traverse désormais les clivages politiques traditionnels. Les électeurs de gauche radicale, les écologistes, les centristes ou les citoyens sans préférence partisane déclarent y recourir. Le rapport note toutefois une présence plus forte chez les sympathisants de La France insoumise et parmi les électeurs centristes. Surtout, l’outil progresse aussi dans des catégories populaires ou modestes, loin de l’image d’une technologie réservée aux cadres urbains diplômés.
L’IA : un nouvel intermédiaire qui va compter
Mais la note de Terra Nova va plus loin qu’une simple photographie sociologique. Elle décrit l’apparition progressive d’un nouvel intermédiaire cognitif entre le citoyen et la décision politique. Jusqu’ici, l’espace démocratique reposait sur des médiateurs humains identifiés : partis, médias, syndicats, élus locaux ou discussions familiales. L’IA introduit une rupture discrète mais profonde. Elle ne se contente pas de fournir de l’information brute mais elle hiérarchise, synthétise, compare et reformule. En clair, elle commence à structurer la manière même dont l’électeur raisonne.
L’étude montre ainsi que les utilisateurs de l’IA ne votent pas tout à fait selon les mêmes critères que les autres électeurs. Les non-utilisateurs restent principalement attachés aux enjeux locaux, au bilan du maire, aux services publics municipaux ou à la sécurité du quotidien. À l’inverse, les électeurs ayant recours à l’IA accordent davantage d’importance aux enjeux nationaux, à l’étiquette politique, à l’immigration, au logement ou encore aux questions numériques. Même dans le cadre d’un scrutin local, leur lecture devient plus idéologique et plus nationale. Terra Nova parle d’un "regard déplacé".
En filigrane, la note dessine donc déjà les enjeux de la présidentielle de 2027. Aujourd’hui encore, l’influence de l’IA reste limitée et sert surtout à confirmer des opinions préexistantes. Mais dans un scrutin serré, quelques points de bascule pourraient suffire à modifier une dynamique électorale.
La question centrale devient alors moins celle de l’usage de l’IA que celle de son architecture : qui conçoit les modèles ? Quels biais organisent les réponses ? Quels intérêts économiques ou géopolitiques contrôlent les infrastructures technologiques ? Derrière les assistants conversationnels se profile peut-être un nouvel arbitre invisible de la rationalité démocratique.
Philippe Rioux