Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Données volées aux impôts, au cadastre... : la série noire des cyberattaques contre l’État continue

 

Bercy

Bercy fait face à deux cyberattaques successives ayant permis l’extraction de données fiscales et cadastrales potentiellement liées à des centaines de milliers de contribuables et à plus de 2 millions de propriétaires. Ces nouvelles intrusions, qui s’ajoutent à une longue série de fuites de données en France, relancent le débat sur la cybersécurité des administrations.

La série noire des cyberattaques contre des administrations ou des entreprises publiques françaises n’en finit plus. En moins de deux jours, les données des impôts et du cadastre de milliers de Français ont été volées après des intrusions qui interrogent sur la capacité de l’État à sécuriser ses infrastructures. La dernière affaire touche directement la Direction générale des Finances publiques (DGFiP), déjà confrontée à un premier accès frauduleux à son système d’information.

Bercy a confirmé jeudi qu’un acteur malveillant avait obtenu, fin juin, un "accès illégitime" au système d’information du fisc après une usurpation d’identité. L’accès avait été coupé à l’époque dans le cadre d’un contrôle, mais les premières investigations ont établi qu’il avait permis la consultation et l’extraction de données concernant des particuliers et des professionnels. Le ministère n’a communiqué ni la nature précise des informations compromises ni le nombre de contribuables touchés.

Selon French Breaches, site spécialisé dans le suivi des cyberattaques en France, 678 437 personnes seraient concernées, dont 392 867 particuliers et 285 570 professionnels. Le fichier serait proposé à la vente pour plusieurs milliers d’euros. Ces chiffres n’ont pas été confirmés par Bercy. La DGFiP prévoit d’informer individuellement les usagers concernés et a annoncé qu’elle notifierait l’incident à la Cnil, déposerait plainte et poursuivrait ses investigations avec l’Anssi et les services spécialisés de Bercy.

2 millions de propriétaires potentiellement concernés

Mais à peine cette intrusion reconnue, une seconde revendication est apparue. Le même cybercriminel, utilisant le pseudonyme ZeroBytes selon French Breaches, affirme avoir cette fois accédé au Serveur Professionnel de Données Cadastrales de la DGFiP. Il dit avoir extrait 252 149 lignes qui correspondraient, en raison de la présence possible de plusieurs titulaires pour une même parcelle, à 2 041 778 personnes.

Les informations revendiquées sont particulièrement sensibles : noms et prénoms, sexe, dates et lieux de naissance, noms d’usage, adresses, identifiants fonciers, droits associés aux biens et références cadastrales. L’attaquant prétend également avoir contourné l’authentification multifacteur et conservé un accès au portail. Il affirme enfin que le système accessible contiendrait des informations sur environ 20 millions de personnes. Ce dernier chiffre, comme l’étendue de l’accès revendiqué, reste à ce stade une affirmation du pirate.

La France 2e pays le plus touché par les fuites de données

Ces deux affaires s’inscrivent dans une succession d’incidents ayant frappé les administrations françaises en 2026. En janvier, 12 millions de salariés avaient été concernés par un vol de coordonnées à l’Urssaf. La plateforme interministérielle HubEE avait vu 70 000 dossiers et 160 000 documents exfiltrés. Deux millions de lignes de données attribuées à l’Office français de l’immigration et de l’intégration avaient également été mises en vente. En avril, France Titres avait confirmé l’exposition de 11,7 millions de comptes. Plus récemment, Santé publique France a annoncé qu’environ 80 000 personnes étaient concernées par une attaque. Et 3 millions de numéros de téléphone, dont 600 000 inscrits sur Bloctel, ont été compromis le 11 août, jour de la fermeture du service...

Cette accumulation nourrit une inquiétude plus large. La France se classe régulièrement au deuxième rang mondial des pays les plus touchés par les fuites de données, derrière les États-Unis. En 2025, 6 167 violations de données ont été notifiées à la Cnil, soit 10 % de plus qu’en 2024. Les attaques profitent notamment de la valeur des bases administratives, qui concentrent des informations d’identité, de fiscalité ou de santé, tandis que l’industrialisation du cybercrime multiplie les campagnes visant aussi bien les grandes administrations que les collectivités et les entreprises.

Urgence pour la loi Resilience

La répétition des intrusions relance surtout le débat sur les moyens de contrôle de l’État. Le député Eric Bothorel estime que cette nouvelle fuite de données sensibles doit « sonner l’alarme » pour l’examen du projet de loi Résilience. Déjà adopté par le Sénat, ce texte doit désormais être examiné par l’Assemblée nationale. Il transpose notamment la directive européenne NIS 2 et élargirait fortement le champ des organismes soumis aux règles de cybersécurité, de quelque 500 à près de 15 000 entités.

null

Le projet confierait aussi à l’Anssi des pouvoirs renforcés de mise en œuvre et de contrôle de la politique de sécurité des systèmes d’information, avec des obligations de déclaration des incidents et des sanctions pouvant atteindre 10 millions d’euros ou 2 % du chiffre d’affaires mondial pour certaines entités. Il n’empêchera pas les activités criminelles, reconnaît Eric Bothorel, mais doit au moins donner à l’agence des capacités accrues de contrôle et de sanction.

Vols de données : les bons réflexes pour se protéger

 

Face à la multiplication des vols de données, administratives ou non, quelques précautions simples permettent de limiter les risques. Première règle : renforcer l’accès à ses comptes sensibles. Il faut activer la double authentification lorsqu’elle est proposée, notamment sur les services publics, et utiliser des mots de passe différents pour chaque compte, idéalement générés par un gestionnaire de mots de passe. Autre réflexe utile : séparer autant que possible l’adresse électronique utilisée pour les démarches administratives de celle employée pour les achats, forums ou inscriptions en ligne. Des services comme Have I Been Pwned, FrenchBreaches ou FuitesInfos permettent également de vérifier si votre adresse e-mail apparaît dans une fuite connue.
Si vos données ont effectivement été compromises, changez immédiatement le mot de passe du service concerné, mais aussi de tous les comptes sur lesquels vous auriez utilisé le même. Surveillez également vos comptes bancaires. Surtout, redoublez de vigilance face aux mails, SMS ou appels très personnalisés : après une fuite, les pirates disposent souvent d’informations suffisamment précises pour rendre leurs tentatives d’hameçonnage beaucoup plus crédibles.