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Le Pentagone planche sur un nouveau détecteur de mensonges pour traquer les taupes et éviter les fuites

polygraphe

Depuis la nomination de Pete Hegseth comme secrétaire à la Défense en janvier 2025, l'armée américaine est bousculée par les réformes imposées au pas de charge par ce proche de Donald Trump. Une transformation radicale, centrée sur la « létalité », la discipline physique et la suppression des politiques jugées « woke », qui franchit une nouvelle étape avec la généralisation... de détecteurs de mensonges. Le Pentagone veut désormais leur faire faire un bond technologique en les dopant à l'intelligence artificielle.

Le projet a un nom : « Polygraph+ », ou « Polygraph Next ». Selon les documents budgétaires du département américain de la Défense révélés par la MIT Technology Review, Washington veut lui consacrer 30,3 millions de dollars entre 2027 et 2031, dont 6,42 millions dès l'année prochaine. Une enveloppe qui doit encore recevoir le feu vert du Congrès. Aux commandes, la Defense Counterintelligence and Security Agency (DCSA), chargée notamment des enquêtes d'habilitation des personnels ayant accès aux informations sensibles. Sa mission : faire entrer le bon vieux détecteur de mensonge, inventé il y a un siècle, dans l'âge de l'IA.

Un détecteur à distance avec une simple caméra

Le principe du polygraphe n'a en effet guère changé. Pression artérielle, rythme cardiaque, respiration, transpiration : la machine enregistre les réactions physiologiques d'une personne interrogée en comparant ses réponses à différentes questions. Polygraph Next veut aller beaucoup plus loin. Des algorithmes d'intelligence artificielle et de machine learning devront croiser les signaux, les analyser automatiquement et produire une aide à la décision. S'y ajoutera le « standoff sensing », littéralement la détection à distance : plus besoin, à terme, de barder le suspect de capteurs. Une caméra pourrait mesurer son rythme cardiaque ou sa respiration et d'autres dispositifs surveiller les mouvements de sa tête, la température de son visage ou encore l'activité de ses pores.

Le Pentagone prépare le terrain depuis plusieurs années. En 2023, sa Defense Innovation Unit avait lancé un appel à projets auquel plus de 25 entreprises avaient répondu. Deux avaient été retenues pour réaliser des prototypes : Presage Technologies, qui travaille notamment sur la mesure à distance du rythme cardiaque et de la respiration à partir d'une caméra classique, et Altec Research, spécialiste des capteurs médicaux.

Lutter contre les fuites au Pentagone

L'enjeu ne relève pas seulement de la science-fiction militaire. Le polygraphe occupe déjà une place croissante dans la lutte contre les fuites au Pentagone. Début septembre, le New York Times révélait qu'environ 50 membres du Joint Staff, l'état-major interarmées américain, avaient dû passer au détecteur de mensonge après la publication dans la presse d'informations sur l'état des stocks de munitions américains pendant la guerre avec l'Iran. Les enquêteurs cherchaient notamment à identifier la taupe à l'origine de ces fuites. Polygraph Next doit ainsi servir à la sélection des personnels mais aussi, selon le document budgétaire, à la détection des « menaces internes ».

Reste un problème de taille : ajouter de l'intelligence artificielle à un polygraphe ne garantit pas qu'il deviendra intelligent pour autant. Car contrairement à ce que son surnom suggère, un détecteur de mensonge ne détecte pas... le mensonge. Il mesure des manifestations physiologiques censées lui être associées. Or stress, accélération du cœur ou transpiration peuvent avoir bien d'autres causes. 

Une efficacité contestée

Dès 2003, le National Research Council américain jugeait les preuves scientifiques de l'efficacité du polygraphe « faibles au mieux ». Et aucune technologie développée depuis - caméra thermique, suivi des pupilles, analyse de la voix ou scanner cérébral - n'a permis de découvrir le marqueur universel de la tromperie. « Il n'existe toujours pas de nez de Pinocchio », résume auprès de la MIT Technology Review Sophie van der Zee, chercheuse à l'université Erasmus de Rotterdam.

L'IA pourrait certes repérer dans des millions de données des corrélations invisibles à l'œil humain et combiner plusieurs indices pour rendre le système plus difficile à tromper, mais elle se heurte à une question fondamentale : sur quelles vérités entraîner l'algorithme ? Même avec des millions d'anciens tests, impossible de savoir avec certitude si les personnes considérées comme menteuses mentaient réellement. « Vous ne savez pas si ces tests sont corrects ou non », souligne la juriste britannique Marion Oswald.

C'est tout le paradoxe de Polygraph Next. Le Pentagone espère que l'IA permettra de rendre plus objectif et plus fiable un outil vieux d'un siècle, mais si la donnée de départ ne permet pas de distinguer avec certitude le mensonge de la vérité, le risque est de fabriquer non pas un détecteur infaillible, mais un polygraphe beaucoup plus sophistiqué, capable de produire avec une précision informatique... une incertitude toujours aussi humaine.