Quel bilan pour le premier Sommet international sur l’espace ?
Contrats industriels, préférence européenne, constellation IRIS², lanceurs, vol habité, régulation des orbites… Le premier Sommet international sur l’espace a posé à Paris les bases d’une Europe spatiale plus souveraine. Mais face aux États-Unis et à la Chine, le véritable test commence maintenant : financer, coordonner et surtout exécuter.
Il y avait les discours, il y a désormais une feuille de route. Le premier Sommet international sur l’espace, organisé les 9 et 10 septembre à Paris, n’a évidemment pas transformé en quarante-huit heures l’Europe en rivale de SpaceX ou de la Chine, mais il aura au moins permis de mesurer le changement de paradigme qui traverse désormais le Vieux Continent. L’espace n’est plus seulement une aventure scientifique ou industrielle, mais un instrument de souveraineté et de puissance.
Entre dépendance aux Etats-Unis et divergences entre Etats
Le constat de départ était pourtant peu flatteur. L’Europe dispose de Galileo, Copernicus, Ariane 6, d’une industrie satellitaire de premier plan et d’un savoir-faire scientifique reconnu, mais elle reste dépendante des États-Unis dans plusieurs domaines stratégiques. Elle ne possède ni constellation de télécommunications comparable à Starlink, ni lanceur réutilisable opérationnel à grande échelle, ni capacité autonome de vol habité. Et les divergences entre États, notamment entre Paris et Berlin, continuent de menacer la cohérence de l’ensemble.
Le sommet aura néanmoins donné une première réponse industrielle. 51 opérations représentant près de 20 milliards d’euros ont été annoncées, en incluant les 15,7 milliards d’euros de la concession IRIS². Eutelsat a commandé de nouveaux lancements à Ariane 6, Amazon Leo six missions supplémentaires, Airbus doit engager la production de centaines de satellites OneWeb, tandis que MaiaSpace a décroché son premier client international. Start-up et industriels historiques ont surtout montré que l’écosystème européen existe bel et bien.
La future constellation européenne
Le symbole le plus politique reste toutefois IRIS². La future constellation européenne de communications sécurisées doit compter 348 satellites et commencer à être déployée à partir de 2029. Longtemps contesté pour son coût et sa complexité, le projet a été réaffirmé à Paris par 22 pays européens. Airbus et Thales Alenia Space ont également obtenu leurs premiers grands contrats industriels. Après Galileo pour la navigation et Copernicus pour l’observation de la Terre, l’Europe veut ainsi ajouter une troisième infrastructure réellement souveraine.
Mais Paris aura surtout tenté de transformer cette accumulation de projets en doctrine européenne. Emmanuel Macron a appelé à « assumer pleinement la préférence européenne » dans la commande publique. L’idée est presque banale aux États-Unis ou en Chine alors l’argent public européen doit prioritairement servir à faire grandir des champions européens. Logique. Lanceurs, satellites, télécommunications, observation ou défense doivent désormais être pensés comme les éléments d’un même système.
Nous ne sommes qu'aux prémices d'une grande aventure collective. Dans dix ans, je veux que l'on puisse dire que l'Europe spatiale a tenu parole. pic.twitter.com/QI7ueuxV9q
— Emmanuel Macron (@EmmanuelMacron) September 10, 2026
Objectif : des vols habités
La même logique vaut pour l’exploration. L’objectif affiché est spectaculaire : une capsule cargo Nyx amarrée à la Station spatiale internationale dans deux ans, l’atterrisseur européen Argonaut sur la Lune dans cinq ans et, dans une décennie, des astronautes européens décollant depuis Kourou à bord d’un véhicule européen. L’Agence spatiale européenne évalue à environ 10 milliards d’euros sur dix ans l’effort supplémentaire nécessaire pour donner au continent une véritable capacité de vol habité.
Le sommet ne s’est pas limité à cette affirmation de puissance. Une cinquantaine de pays ont également soutenu des textes sur la protection des données scientifiques, la pérennité de Copernicus ou l’utilisation pacifique et durable de l’espace. Face à la multiplication des constellations, des débris et des besoins en fréquences, l’Europe entend aussi peser sur les règles du jeu plutôt que de les subir.
Un bilan paradoxal pour ce premier sommet
Le bilan de ce premier sommet reste donc paradoxal. L’Europe n’a sans doute jamais autant parlé de souveraineté spatiale au moment même où son retard sur les États-Unis paraît aussi considérable. SpaceX effectue à elle seule un nombre de lancements sans commune mesure avec l’ensemble des acteurs européens, tandis que Washington et Pékin disposent déjà de capacités que l’Europe promet encore pour la prochaine décennie. L’absence au Grand Palais de SpaceX et de plusieurs autres entreprises américaines, sur fond de tensions avec l’administration Trump - le président Américaib aurait fati presssion pour que les sociétés US ne viennent pas à Paris - a d'ailleurs brutalement rappelé cette dépendance.
Reste désormais l’essentiel : passer des paroles aux actes, des déclarations aux réalisations. Car IRIS² devra effectivement voler, Ariane 6 augmenter sa cadence, les futurs lanceurs réutilisables tenir leurs promesses et les États européens coordonner leurs programmes plutôt que les empiler. Josef Aschbacher, le directeur général de l’ESA, a d’ailleurs profité du sommet pour mettre en garde contre la fragmentation des constellations nationales.
À Paris, l’Europe spatiale s’est donc donné une ambition, des contrats et même les premiers éléments d’une doctrine. Ce n’est pas encore une puissance spatiale autonome, mais pour la première fois depuis longtemps, elle semble avoir clairement identifié ce qui lui manque pour le devenir.
Philippe Rioux