L’intelligence artificielle risque de creuser les inégalités entre les femmes et les hommes
Alors que l’intelligence artificielle bouleverse le monde du travail, une étude de l’université Harvard révèle que les femmes utilisent moins ces technologies que les hommes, bénéficient de moins de formations et restent largement absentes de leur conception. Au risque d’accentuer les inégalités existantes.
L’intelligence artificielle promet de révolutionner notre quotidien, de transformer le monde du travail et de bouleverser nos sociétés. Mais cette révolution technologique pourrait aussi avoir un effet pervers : creuser les inégalités entre les femmes et les hommes. C’est ce que révèle une vaste étude publiée ce mois-ci par le Shorenstein Center de l’université Harvard, aux États-Unis. Pour comprendre la place des femmes dans cette révolution, les chercheurs ont interrogé plus de 5 400 Américains, analysé les comportements de navigation de plusieurs milliers d’internautes et passé au crible près de 79 000 articles de presse consacrés à l’IA. Le constat est préoccupant.
Un usage moins fréquent chez les femmes
Premier enseignement : les femmes utilisent nettement moins l’intelligence artificielle que les hommes. Selon cette enquête, seules 16 % des Américaines déclarent utiliser régulièrement des outils d’IA, contre 25 % des hommes. Elles sont également 29 % à n’en avoir jamais utilisé, contre 22 % des hommes. Un écart qui ne concerne pas seulement la découverte de ces technologies, mais surtout leur appropriation au quotidien. Les données de navigation montrent ainsi que les hommes consacrent 4,6 % de leur temps de navigation sur ordinateur aux outils d’IA, contre 2,9 % pour les femmes qui les utilisent.
Plus étonnant, ces différences sont particulièrement marquées parmi les personnes les plus diplômées et disposant des revenus les plus élevés. Autrement dit, un niveau d’études supérieur ne suffit pas à effacer les disparités entre les sexes.
Moins de formation, davantage de risques
Cette situation pourrait avoir de lourdes conséquences professionnelles. Les femmes interrogées déclarent en effet bénéficier de moins de formations, de mentorat et d'encouragements pour utiliser l’intelligence artificielle dans leur entreprise. Or les chercheurs montrent que ces dispositifs sont associés à une utilisation plus fréquente et à une meilleure maîtrise des outils.
Le paradoxe est d’autant plus frappant que les femmes occupent davantage d’emplois susceptibles d’être transformés par l’IA générative. Selon des travaux de l’Organisation internationale du travail cités dans le rapport, dans les pays à hauts revenus, 9,6 % des emplois féminins appartiennent aux catégories les plus exposées à cette technologie, contre 3,5 % des emplois masculins. Cela ne signifie pas nécessairement que ces postes disparaîtront, mais que leurs tâches pourraient être profondément modifiées. Les femmes risquent donc de subir davantage les transformations de l’emploi tout en disposant de moins de moyens pour en tirer parti.
Une méfiance qui interroge
L’étude révèle également une différence dans le regard porté sur ces technologies. Les femmes se montrent plus inquiètes et moins confiantes que les hommes. Parmi celles qui utilisent peu ou pas l’IA, 40 % invoquent des préoccupations concernant la protection de leur vie privée, contre 34 % des hommes. Elles sont aussi 34 % à douter de la fiabilité des informations produites, contre 30 % des hommes.
Faut-il pour autant considérer cette prudence comme un retard technologique ? Les chercheurs invitent à éviter ce raccourci. Une confiance accrue dans l’IA ne constitue pas nécessairement un progrès en soi. Les interrogations sur la confidentialité des données ou la fiabilité des réponses sont légitimes.
Une révolution pensée et racontée par les hommes
Mais l’étude met surtout en lumière une autre inégalité, moins visible : celle du pouvoir d’influence. Les femmes ne représentent qu’environ 29 % des professionnels déclarant des compétences en ingénierie de l’IA et restent très minoritaires aux postes de direction technologique.
Cette domination masculine se retrouve dans les médias. Sur les quelque 79 000 articles analysés, les hommes apparaissent 14,6 fois plus souvent que les femmes dans les titres et sont cités 4,3 fois plus fréquemment comme experts. Même en écartant les dirigeants d’entreprise, les femmes ne représentent qu’un quart environ des spécialistes cités dont le genre est identifié.
Cette sous-représentation soulève une question fondamentale : qui décide des besoins auxquels l’intelligence artificielle doit répondre, des applications à développer ou des risques à prévenir ? Si les hommes dominent sa conception, son utilisation et le débat public qui l’entoure, les inégalités existantes pourraient se retrouver inscrites jusque dans les technologies de demain.
Car le véritable enjeu n’est pas simplement que les femmes utilisent autant l’IA que les hommes. C’est qu’elles disposent des mêmes possibilités de la comprendre, d’en bénéficier et surtout d’en orienter le développement. Faute de quoi, une révolution censée ouvrir de nouvelles perspectives pourrait bien renforcer les rapports de pouvoir qu’elle promettait de transformer.
