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Manifestations du 17 octobre : comment le gouvernement est devenu aveugle sur TikTok

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Alors que TikTok a joué un rôle central dans la mobilisation du 17 octobre, une enquête du Canard enchaîné révèle que le ministère de l'Intérieur ne disposait plus d'un outil efficace pour surveiller le réseau social. En cause, un marché public attribué par Matignon à un prestataire moins cher mais moins performant, malgré plusieurs alertes.

En 2018, les Gilets jaunes s'étaient mobilisés sur Facebook, où les appels à manifester et les groupes de contestation avaient prospéré. Huit ans plus tard, c'est sur TikTok qu'une partie de la colère sociale s'est organisée, jusqu'aux manifestations du 17 octobre. Un changement de réseau social que le gouvernement semble avoir eu du mal à appréhender. Une enquête du Canard enchaîné, publiée le 27 octobre, révèle en effet que le ministère de l'Intérieur était largement privé de visibilité sur TikTok. La faute à un changement de prestataire décidé par Matignon en juin 2025.

Jusqu'alors, les services de communication de la police et de la gendarmerie utilisaient Visibrain, une solution française spécialisée dans l'analyse en temps réel des conversations sur les réseaux sociaux. Mais le Service d'information du gouvernement (SIG), placé sous l'autorité du Premier ministre, lui a préféré Talkwalker, entreprise luxembourgeoise rachetée en 2024 par le groupe canadien Hootsuite.

Un choix dicté par le prix

Le choix était d'abord financier. Dans une réponse écrite à l'Assemblée nationale, le 29 juillet 2025, le gouvernement reconnaissait que Visibrain était arrivée première de l'évaluation technique, devant Talkwalker. Pourtant, malgré une pondération accordant 60 % de la note à la technique et 40 % au prix, c'est l'offre financière de Talkwalker qui lui avait permis de remporter le marché.

Cette décision avait immédiatement provoqué une polémique. Dès le 25 juin 2025, la sénatrice Vanina Paoli-Gagin alertait le gouvernement : « L'offre concurrente retenue ne couvre même pas TikTok. » Plus surprenant, Clara Chappaz, alors ministre chargée du Numérique, avait elle-même dénoncé le choix de Matignon : « Ce type de décision est inadmissible. » Le gouvernement avait néanmoins défendu la régularité du marché, assurant que Talkwalker respectait toutes les exigences du cahier des charges, ce qu'un juge administratif n'avait pas remis en cause.

Des démentis avec deux jours de retard

Seize mois plus tard, les dysfonctionnements décrits par Le Canard enchaîné semblent donner du crédit aux inquiétudes exprimées à l'époque. Selon l'hebdomadaire, les communicants du ministère de l'Intérieur ne parviennent plus à identifier suffisamment vite les vidéos virales mettant en cause les forces de l'ordre.

Le 17 octobre, à Limoges, une vidéo montre deux policiers récupérant des chaussures dans un commerce vandalisé. Accusés sur les réseaux sociaux de participer au pillage, les agents intervenaient en réalité dans une enquête pour vol aggravé. Mais il faudra attendre le 19 octobre pour que la police démente officiellement cette fausse information.

Même scénario à Rennes, où une vidéo laisse croire qu'un gendarme insulte des manifestants au mégaphone. Il s'agit en réalité d'un individu imitant les sommations des forces de l'ordre. La gendarmerie mettra vingt-quatre heures à réagir.

Interrogé par Le Canard, le ministère de l'Intérieur renvoie la responsabilité au SIG, qui reconnaît avoir demandé à Talkwalker d'améliorer ses performances.

Des signaux pourtant visibles

L'affaire soulève une question plus large : le gouvernement aurait-il pu mieux anticiper la mobilisation du 17 octobre ? Dès le 8 septembre, des appels à manifester circulaient sur TikTok. À la veille du mouvement, les vidéos consacrées à cette journée avaient cumulé 132 millions de vues selon les données de Visibrain citées au Sénat.

De quoi mesurer l'ampleur de la mobilisation numérique, sans pour autant prédire celle des cortèges ni les violences. Et rien ne démontre à ce stade que les défaillances de Talkwalker expliquent directement les difficultés d'anticipation des services de renseignement.

Reste un paradoxe : alors que l'État cherche désormais à mieux contrôler les effets des réseaux sociaux sur les mobilisations, il avait été averti dès 2025 des limites de l'outil choisi pour les surveiller. Mercredi 28 octobre, Vanina Paoli-Gagin l'a rappelé au Sénat. Plus d'un an après sa première alerte, la question demeure : pourquoi avoir changé d'outil sans s'assurer de pouvoir suivre efficacement le réseau social devenu central dans la contestation ?