Violences attisées sur TikTok : une étude met à mal les arguments du gouvernement
Alors que Matignon avait envisagé une suspension des réseaux sociaux en amont des manifestations du 24 octobre, estimant qu'ils encourageaient les violences, des chercheurs trouvent peu d’éléments étayant leur rôle dans les violences de l’automne. Leur enquête souligne aussi la place des médias dans la diffusion des images.
Couper les réseaux sociaux pour empêcher les violences ? L’hypothèse avait été sérieusement envisagée par Matignon avant les manifestations du 24 octobre, selon une enquête de Blast. Mais une étude publiée le 3 novembre par l’Observatoire du bien-être du Cepremap en fragilise aujourd’hui les justifications, en confrontant le discours gouvernemental aux contenus publics de TikTok.
Selon les révélations du média en ligne Blast, Sébastien Lecornu avait, en effet, demandé le 22 octobre à Orange, SFR, Free et Bouygues Telecom de se tenir prêts à suspendre l’accès à plusieurs plateformes (Snapchat, TikTok et Instagram). Le Premier ministre leur attribuait notamment un rôle de « coordination opérationnelle des violences ». La coupure n’a finalement pas eu lieu, sur fond de difficultés techniques à en limiter la portée.
16 milliards de vues et 4,5 millions de commentaires
Pour éprouver l'analyse du gouvernement sur le rôle des réseaux sociaux, Benjamin Guinaudeau, Isabelle Guinaudeau et Hugo Subtil ont donc étudié la circulation des contenus entre le 1er septembre et le 29 octobre. Les vidéos consacrées aux mobilisations représentent un ensemble de 964 000 publications, cumulant 16 milliards de vues et 4,5 millions de commentaires. Leur constat distingue deux réalités que le débat public tend à confondre : faire circuler un appel à manifester et organiser des actes violents.
TikTok a bien contribué à diffuser les mots d’ordre, relèvent les chercheurs, mais avant le 17 octobre, les appels explicites à la violence ne totalisaient qu’environ 100 000 vues, contre 7,5 millions pour les consignes de rassemblement. Les lieux où des incidents allaient se produire n’étaient de plus pas davantage mentionnés à l’avance que d’autres lieux comparables.
Pas de contagion
L’hypothèse d’une contagion par l’image, en raison du puissant algorithme de recommandation en temps réel de TikTok, trouve également peu d’appui, selon l'étude. Ainsi, les vidéos montrant des violences concentrent 14 % des vues, contre 32 % pour les revendications et 31 % pour l’humour, des catégories qui peuvent se recouper. Surtout, sous les images violentes, 20,6 % des commentaires condamnent les actes, contre 2,2 % qui les célèbrent. L’indignation face aux violences et dégradations domine donc largement leur approbation.
Selon les chercheurs, la place et le rôle des médias éclaire ce décalage. Avec seulement 1,6 % des vidéos, ils concentrent 56 % des vues montrant des violences. Les particuliers donnent, eux, davantage à voir les mobilisations de l’intérieur. Montrer des violences est associé à 40 % de vues supplémentaires pour les médias, mais à 34 % de moins pour les petits créateurs. Aucune prime générale à la violence ne se dégage.
Ni recours à l'IA massif, ni ingérence étrangère
Les chercheurs ne détectent pas davantage d’amplification artificielle majeure : les contenus étiquetés IA représentent moins de 3 % des vues et leurs indicateurs ne révèlent pas d’ingérence étrangère d’ampleur.
Ces résultats ne valent toutefois pas certificat d’innocuité, car l’étude s'est basée sur des vidéos publiques et ignore donc les échanges privés, les recommandations individuelles et les autres plateformes utilisées pendant le mouvement, notamment Snapchat. Elle ne mesure pas non plus les effets potentiels des images sur les comportements.
"Pour approfondir ces résultats, nous appelons à un meilleur accès des chercheurs aux données des plateformes et invitons les utilisateurs à faire don de leur historique TikTok", indiquent par ailleurs les chercheurs.
Mais leur étude pose néanmoins une question politique précise : quelle efficacité attendre d’une coupure qui entraverait aussi l’information et l’expression, lorsque le rôle décisif prêté à TikTok dans les violences reste à démontrer ?
Philippe Rioux



