Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

Rajeunissement numérique : les stars hollywoodiennes à l’épreuve de leur propre mythe


Dans Indiana Jones et le cadran de la destinée, comme dans d’autres récents opus de Terminator ou de Tron, Hollywood semble faire la guerre au temps. Walt Disney Company
Par Jules Lasbleiz, Université Rennes 2

De Tron : l’héritage (2010) à Indiana Jones et le cadran de la destinée (2023), en passant par Terminator Genisys (2015), les franchises hollywoodiennes utilisent régulièrement les images de synthèse pour rajeunir des stars vieillissantes. Or, plus qu’un simple outil narratif ou attractionnel, le de-aging interroge également le statut de ces stars au crépuscule de leur carrière.


Le vieillissement inéluctable de la star hollywoodienne est une thématique qui, depuis les années 1950 et la désuétude des premières stars des années 1920-1930, intéresse le cinéma. Des films comme Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950) ou Une étoile est née (George Cukor, 1954) abordent, à ce titre, très frontalement, cette idée de dépérissement de la star dans une industrie ne voulant plus d’elle, et ce, en mettant justement en scène des vedettes vieillissantes voire des vedettes, qui, à ce moment de leur carrière, sont sur le déclin.

Si ces films ont pu traiter de la question de l’obsolescence de la star de façon métatextuelle, c’est-à-dire en représentant la star en tant que star au sein même de leur diégèse, d’autres ont pu le faire de manière plus sous-jacente, en mettant en parallèle l’âge des personnages représentés et celui de leurs interprètes.

Ainsi, depuis une quinzaine d’années, cette thématique du vieillissement des personnages/stars semble notamment s’incarner au sein d’un certain nombre de films issus de franchises développées initialement dans les années 1980-1990. Or, une partie de ces films a régulièrement recours à la technique dite de « de-aging » (rajeunissement par les images de synthèse) pour conférer à certains personnages iconiques une apparence juvénile – similaire à celle précédemment représentée au sein de la saga correspondante. Cette technique semble dès lors interroger le vieillissement de ces personnages, mais surtout de leurs interprètes, de manière tout à fait inédite.

« Je suis vieux, pas obsolète »

À l’image de certains héros vieillissants de westerns dits « crépusculaires » qui, comme leurs interprètes, reprennent du service pour accomplir une ultime mission qui viendra asseoir leur statut de légende, les icônes des franchises cinématographiques apparues à la fin du siècle dernier se sont vues, depuis quelque temps, réinvesties dans l’optique de réaffirmer leur importance culturelle dans un contexte contemporain. C’est en tout cas le projet porté par un film comme Terminator Genisys (Alan Taylor, 2015), dans lequel la star bodybuildée des années 1980-1990 Arnold Schwarzenegger réinterprète son personnage iconique de T-800, alors littéralement usé et rouillé par le temps, mais – et comme il ne cesse de le rappeler tout au long du film, n’est « pas obsolète » pour autant.

Plus que cela, le film donne même à voir une image de l’acteur embrassant pleinement sa vieillesse, en lui faisant notamment affronter (et surtout vaincre) une version rajeunie de lui-même, ayant l’apparence du T-800 du Terminator de 1984 réalisé par James Cameron. Ici, le rajeunissement numérique de la star lui permet d’assumer et affirmer son âge avec force – le Schwarzenegger de 2015 supplantant le Schwarzenegger de 1984. La fin du film tend d’ailleurs à vouloir démontrer une bonne fois pour toutes cette idée de vieillesse comme forme de modernité (plutôt que de décrépitude), en conférant au robot T-800 usé les capacités protéiformes d’un modèle T-1000 plus récent.

Le film Tron : l’héritage (Joseph Kosinski, 2010) repose sur des motifs narratif et discursif similaires à ceux de_ Terminator Genisys_. Durant son dernier acte, le long métrage fait par exemple s’affronter le personnage de Kevin Flynn, alors (ré)interprété par un Jeff Bridges d’une soixantaine d’années, et son clone virtuel, ayant l’apparence de l’acteur lorsqu’il incarnait le personnage pour la première fois en 1982 dans le film Tron (Steven Lisberger). L’intérêt de cette séquence réside dans le fait que le vieux Kevin Flynn triomphe de son double virtuel en l’absorbant pour ne (re)faire qu’un avec lui. Plus encore que la victoire de l’humain sur la machine, le personnage réaffirme ainsi l’idée selon laquelle le « corps réel » de la star serait unique et – il le souligne au cours de cette séquence – que sa perfection résiderait dans ses imperfections, signes du passage du temps.

Selon la professeure en études sur le genre Sally Chivers, cette vision positive de la vieillesse des personnages/stars – qui n’auraient rien à envier à leurs Moi d’antan – se serait particulièrement développée dans les films issus de franchises, sortis après les années 2000 et 2010.

On retrouve à nouveau cette idée dans Indiana Jones et le cadran de la destinée (James Mangold, 2023), au sein duquel Harrison Ford réincarne le célèbre archéologue et où, dans une séquence introductive d’une vingtaine de minutes, celui-ci est rajeuni numériquement afin que son apparence corresponde à celle que l’on retrouve dans les films de la franchise Indiana Jones réalisés durant les années 1980.

Le de-aging (rajeunissement par image de synthèse) en interview de Harrison Ford.

Le reste du film consiste à nous prouver que le personnage d’Indy – malgré son pessimisme sur la question – est, comme son interprète, encore capable d’assurer des missions pour le moins aventureuses, semblables à celles qu’il accomplissait dans sa jeunesse. De ce point de vue, le film pourrait presque servir d’illustration à la thèse énoncée par le sociologue Edgar Morin selon laquelle stars et personnages se contamineraient réciproquement.

Quoi qu’il en soit, le de-aging du début du film sert une fois de plus à renforcer, par une mise en parallèle avec le reste du récit, cette idée d’une vieillesse qui ne serait pas synonyme d’obsolescence.

Rajeunissement factice versus vieillesse assumée : les paradoxes d’un discours

Comme l’explique la professeure en études cinématographiques Philippa Gates, ce type de discours sur le « bien vieillir » des stars tend en réalité à faire croire au spectateur que « vieillir dépendrait davantage de choix personnels que de conditions matérielles et d’inégalités sociales ».

Son ambiguïté réside également – et logiquement – dans le fait d’utiliser une technique comme le de-aging pour tenter d’en développer la portée symbolique. Un paradoxe évident se dessine : étant donné le rajeunissement par le numérique de la star, sa vieillesse est-elle véritablement assumée ? D’autant plus que, malgré le discours porté par le film le mettant en scène, ce rajeunissement donne à voir une image fantasmée de la star.

Le de-aging est en effet – et de façon évidente – utilisé pour que la star vieillissante réponde à des critères de beauté et/ou de jeunisme qui autrefois pouvaient la caractériser. Comme dans la plupart des œuvres cinématographiques faisant usage des technologies numériques pour porter un discours – souvent critique – sur les nouvelles technologies (fictives ou réelles), une contradiction apparaît ainsi entre le fond (le discours sur le « bien vieillir ») et la forme (le recours au de-aging) des films.

Pour un historien du cinéma comme Richard Dyer, ce type de contradiction est à la base de ce qui caractérise la star. Celle-ci mène à la fois une existence réelle, soumise comme tout un chacun aux affres du temps, et artificielle, liée au monde de l’image, de la fiction. Qu’il soit assumé ou non, l’âge de la star serait donc en partie illusoire notamment parce que sa représentation est presque nécessairement standardisée.

Cette ambiguïté résulte également d’une mise en tension entre l’image « actuelle » de la star et celle de ses rôles passés. Ainsi, plutôt que d’opérer un changement radical dans la manière de représenter la star vieillissante, le de-aging permet en fait de réactualiser des enjeux thématiques anciens, similaires à ceux de certains films des années 1950, au sein desquels l’ancienne et la nouvelle stars s’opposent. Le rajeunissement numérique ne fait finalement que pousser ces enjeux au bout de leur logique (via, entre autres, une forme nouvelle de capitalisation de la nostalgie).

Mais au-delà de cela, n’y a-t-il pas également dans les films étudiés ici une volonté de faire coïncider cette technique avec le modèle narratif, et économique, des franchises, si présentes aujourd’hui, et auxquelles ces films sont rattachés ? Les logiques de variation (par l’utilisation de l’imagerie numérique en tant que telle) et de répétition (par l’utilisation de l’imagerie numérique afin de reproduire quelque chose du passé) du de-aging semblent en effet, à ce titre, bien proches de celles propres aux franchises cinématographiques.The Conversation

Jules Lasbleiz, Doctorant en études cinématographiques, Université Rennes 2

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

IA au cinéma : de « 2001 » à « Mission impossible », 60 ans d’angoisse technologique

 

Dans Mission Impossible : The Final Reckoning, comme souvent, le septième art façonne notre peur de l’intelligence artificielle. Paramount Pictures
Par Mehdi Achouche, Université Sorbonne Paris Nord

Depuis Alphaville (1965) jusqu’à Terminator (1984), le cinéma exorcise ses angoisses en prêtant aux cerveaux mécaniques un pouvoir froid et totalitaire. Mission Impossible : The Final Reckoning ravive aujourd’hui ce vieux mythe : une IA tentaculaire s’empare des réseaux militaires et menace l’ordre mondial. Retour sur soixante ans d’écrans hantés par la même question : que devient l’humain quand la machine pense à sa place ?


Le cinéma s’intéresse aux créatures artificielles depuis ses débuts, mais ce qui peut plus rigoureusement être qualifié d’intelligence artificielle (IA) est un thème qui date des années 1960. Alors que robots et androïdes sont facilement utilisés comme la métaphore du prolétariat ou d’individus déshumanisés et objectifiés, les IA désincarnées sont plutôt représentées comme des entités inhumaines et mortifères. On peut rattacher cette vision à l’avènement de l’ordinateur et à la manière dont le grand public l’a peu à peu appréhendé.

Ce dernier découvre progressivement les ordinateurs au sortir de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle des machines comme Colossus ou l’Electronic Numerical Integrator And Computer (Eniac) ont été conçues pour aider à décrypter les communications allemandes ou calculer des trajectoires de missiles balistiques. La recherche s’accélère après 1945 et, très vite, la presse présente les premiers ordinateurs comme des « cerveaux géants », ainsi que le veut le titre d’un des tout premiers livres qui leur est consacré en 1949. L’année suivante Time Magazine pose en couverture une question à la fois excitante et inquiétante : « L’homme peut-il construire un surhomme ? »

Trois thématiques émergent ainsi peu à peu autour de la figure de l’ordinateur et bientôt de l’IA : l’automatisation du monde du travail et le chômage en résultant ; la technocratie et l’avènement d’une société vouant un culte démesuré aux machines ; et l’automatisation des armements militaires.

Le chômage technologique à l’écran

L’ordinateur est donc étroitement associé aux facultés mentales, à une époque où le terme « computer » (« calculateur » en français) est encore utilisé pour désigner des êtres humains qui réalisent des opérations mathématiques. Le magazine étatsunien Collier’s Weekly pose brutalement la question de l’automatisation dès 1953 en ces termes : « Un cerveau mécanique va-t-il vous remplacer ? »

La peur du chômage technologique est déjà au centre de la comédie romantique Une femme de tête (Desk Set, 1957), dans lequel un ordinateur menace de supprimer tous les postes de secrétaires et de documentalistes d’une grande entreprise. Mais le film est sponsorisé par IBM, alors leader du marché, et cherche en réalité à convaincre qu’il n’y a au contraire rien à craindre : l’inventeur (Spencer Tracy) finit même par épouser une des documentalistes (Katharine Hepburn). Le générique du film invite déjà littéralement le public à se rapprocher de l’intimidante machine et à constater qu’elle n’a rien de nocif.

En 1964, la série télévisée la Quatrième Dimension met en scène à son tour un patron d’usine qui installe un ordinateur afin de rationaliser les opérations de son entreprise. La machine licencie bientôt tous les ouvriers, les secrétaires (plus besoin de s’encombrer de congés maternité, comme le souligne le dirigeant) – jusqu’au patron lui-même, remplacé dans une ultime ironie par un robot dans la dernière scène de l’épisode.

L’homme face à la pensée technocratique

L’avènement des superordinateurs dans les années 1960 permet à l’idée de l’intelligence artificielle – terme inventé en 1956 – de se populariser au cinéma. Parce qu’ils sont souvent utilisés pour développer les programmes d’IA, les superordinateurs sont étroitement associés au phénomène. L’idée fait presque instantanément son chemin à l’écran : si l’ordinateur est un cerveau géant et ultracompétent, alors peut-être un esprit surgira-t-il de ce cerveau ?

S’ensuit une certaine ambiguïté, qui perdure jusqu’à nos jours : dans le terme « intelligence », la culture populaire entend surtout conscience, ou « sentience », c’est-à-dire l’existence d’une subjectivité, de la capacité non seulement à raisonner mais aussi à ressentir. Un être à part entière – mais aussi, paradoxalement, un pur cerveau, c’est-à-dire un être froid, asservi au calcul logique et ultrarationnel, et qui est souvent utilisé pour caricaturer la pensée scientifique.

On doit la première manifestation majeure de cette idée à Jean-Luc Godard, qui dans Alphaville popularise, dès 1965, des idées (il s'inspire pour cela de la science-fiction littéraire) que l’on retrouvera très souvent dans les années à venir : une société dystopique dirigée par un supercalculateur conscient et doué de la parole, l’Alpha 60. L’IA a créé une société ultrarationnelle qui est la satire des technocraties, de la planification et de la standardisation du quotidien. C’est ce qu’explicite Godard lui-même dans la fausse interview de scientifiques et « simulateurs de pensée » parue dans le Nouvel Obs à l’occasion de la sortie du film. Pour le réalisateur, l’IA est avant tout le symbole d’une société qui abandonne sa liberté de penser à des machines et aux technocrates qui se cachent derrière.

Alphaville
Wikimedia

Bientôt d’autres films et séries télévisées reprennent l’idée d’un héros individualiste et libre qui combat l’ordinateur ultrarationnel et parvient, comme chez Godard, à vaincre la machine en lui soumettant un dilemme ou une question insoluble qui provoque son autodestruction. Le capitaine Kirk fera – plusieurs fois – exactement la même chose dans plusieurs épisodes de Star Trek (1966-1969). Le héros de la série le Prisonnier (1967), captif d’une société qui nie l’individualité de tout un chacun, parvient de même à pousser l’IA à imploser en lui posant une simple question, insoluble pour elle : « Pourquoi? » Ce type de scène devient rapidement un cliché, au point qu’elle est parodiée, dès 1974, dans Dark Star, où le héros débat de phénoménologie et de Descartes avec… une bombe nucléaire sentiente.

L’apocalypse nucléaire

Enfin, une troisième thématique voit le jour en 1964 : celle d’un Armageddon atomique provoqué par un ordinateur ou une IA. Dans Point limite (Fail-Safe), de Sidney Lumet, l’automatisation des défenses nucléaires du pays par le biais d’un nouvel ordinateur est responsable d’une catastrophe nucléaire. L’idée fait référence à Sage (Semi-Automatic Ground Environment), un système informatique national utilisé pour la défense nucléaire des États-Unis dans le contexte de la guerre froide.

L’idée est reprise dès 1970 dans Colossus (dont le titre français, le Cerveau d’acier, montre que la même caractérisation des ordinateurs existe en France). Le film est tourné au printemps 1968, donc avant la sortie de 2001, l’odyssée de l’espace, de Kubrick, et imagine l’IA éponyme prendre le contrôle de l’arsenal nucléaire des États-Unis et de l’Union soviétique. L’idée sera reprise plusieurs fois par la suite, notamment dans les Terminator, dans lesquels l’IA militaire, Skynet, fait la même chose et provoque même l’apocalypse nucléaire.

Mission Impossible : The Final Reckoning suit les mêmes pas, rappelant même Point limite par plus d’un aspect. L’IA, dénommée ici « l’entité », utilise Internet pour prendre peu à peu le contrôle des arsenaux nucléaires du monde. Comme dans le film de 1964, un des personnages est le président des États-Unis (une présidente, ici), qui doit décider si elle doit lancer une attaque nucléaire préemptive voire, comme Henry Fonda autrefois, sacrifier une ville étatsunienne pour sauver le plus grand nombre. L’idée principale dans le film est, comme toujours, de contraster la froideur de la machine aux doutes, à l’éthique et à l’empathie des êtres humains (même celle des militaires, ce qui éloigne plutôt Mission impossible de ses prédécesseurs, plus critiques).

Enfin, classiquement, dans Mission impossible, l’IA est assimilée à une possible nouvelle divinité qui régnerait sur l’humanité et pourrait exercer son courroux si cette dernière lui désobéissait (on apprend même qu’une secte vient d’apparaître, vénérant l’entité). L’idée est, là aussi, présente sur les écrans dès les années 1960, appliquant à l’ordinateur et à l’IA une critique plus ancienne relative au culte des machines. Le mot ordinateur lui-même n’a-t-il pas été créé, dans les années 1960, en référence à l’ordre divin ?The Conversation

Mehdi Achouche, Maître de conférences en cinéma anglophone et études américaines, Université Sorbonne Paris Nord

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Mais où James Bond va-t-il chercher tous ces gadgets ?

 

Chez Q bien sûr ! Mais celui-ci ne les sort pas de sa manche. Dans Spectre (2015), Daniel Craig et Ben Whishaw incarnent le fameux espion et son fournisseur de gadgets. Spectre
Par Nicolas Charles, BRGM

Montre-laser, pistolet à empreintes digitales, explosifs et bien sûr voitures suréquipées… les gadgets sont un des symboles de James Bond. Leur inventeur génial s’appelle « Q ». Si certains de ces gadgets ont réellement existé (laser, reconnaissance d’empreintes digitales, réacteur dorsal), d’autres sont, comme on va le voir, plus fantaisistes.

Mais tous reposent sur un socle commun, les matières premières nécessaires à leur fabrication, et en particulier les ressources minérales, que les géologues contribuent à trouver dans la croûte terrestre. De tout temps, les humains ont utilisé les ressources minérales pour créer et utiliser des technologies, du silex préhistorique au lithium des batteries actuelles. Le plus célèbre agent secret de Sa Majesté ne fait pas exception.

Les voitures rapides et peu discrètes de l’agent secret le plus célèbre du monde

En 1964 dans Goldfinger, James Bond (Sean Connery) doit abandonner sa Bentley pour une Aston Martin DB5 modifiée par l’ingénieux Q (l’inoubliable Desmond Llewelyn). C’est la première des huit apparitions du bolide désormais indissociable de 007.

L’aston Martin DB5, voiture historique de James Bond
L’Aston Martin DB5, apparue pour la première fois dans Goldfinger en 1964. Ce bolide fait la part belle à l’aluminium extrait du minerai de bauxite. N. Charles, Fourni par l'auteur

L’automobile est un bon exemple de la complexification des produits et de l’augmentation de la diversité des matières premières utilisées au cours du temps.

zoom sur un minéral rose à taches rosées et blanchâtres
Bauxite : principal minerai d’aluminium, métal utilisé dans la DB5 de 007 qui tire son nom des Baux-de-Provence. N. Charles, Fourni par l'auteur

La DB5 recèle ainsi divers métaux et minéraux à commencer par l’aluminium, un métal permettant de gagner en légèreté. Il est extrait de la bauxite, un minerai notamment exploité en Jamaïque aux environs d’Ocho Rios… qui a servi de décor pour l’île Crab Key, repaire du Dr. No, en 1962.

La carrosserie de la DB5 est un ensemble de plaques en alliage d’aluminium et de magnésium reposant sur une structure en tubes d’acier. Le bloc-moteur est en aluminium à l’instar des pistons et de la culasse. Les bielles et le vilebrequin sont constitués d’un acier dopé au chrome et au molybdène qui assurent une meilleure résistance. Les jantes en aluminium reposent sur des moyeux en acier chromé tout comme les rayons.

Il ne faut bien entendu pas oublier la silice des vitrages, le cuivre du câblage électrique, le plomb de la batterie ou les carbonates et le kaolin dans la peinture, et le pétrole pour faire rouler l’ensemble à vive allure !

[Plus de 85 000 lecteurs font confiance aux newsletters de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui]

L’industrie automobile a largement évolué depuis 1964 et les innovations se succèdent, augmentant la diversité des ressources minérales utilisées. Plusieurs dizaines sont nécessaires aujourd’hui pour un véhicule standard – et que dire des derniers bolides pilotés par 007 depuis les années 2000 comme la BMW Z3 ou l’Aston Martin Valhalla.

Cela se poursuit avec les véhicules électriques qui voient intervenir lithium, cobalt, graphite, nickel et terres rares dans les batteries. D’ailleurs en 1971, dans Les diamants sont éternels, James Bond vole et conduit un module lunaire électrique ! Plus récemment dans Mourir peut attendre (2021), l’Aston Martin Valhalla est un bolide hybride rechargeable, mais James Bond n’est pas encore passé au tout électrique.

Des armes en or… trop mou ?

Autre objet culte, le Walther PPK, pistolet allemand qu’utilise 007 dans bon nombre d’opus de la saga. C’est une arme faite d’un alliage d’acier inoxydable. Bien que l’acier soit principalement constitué de fer, il contient aussi d’autres éléments en fonction de l’utilisation et des propriétés recherchées : chrome, molybdène, nickel, manganèse, carbone, silicium, cuivre, soufre, azote, phosphore, bore, titane, niobium, tungstène, vanadium, cérium.

Beaucoup plus précieux, le pistolet de Francisco Scaramanga (Christopher Lee) est en or massif et se présente sous la forme d’un assemblage d’objets du quotidien afin de ne pas être repéré lors des contrôles : briquet, boutons de manchette, stylo-plume et étui à cigares. Limité à un coup, ce pistolet tire des balles d’un calibre de 4,2 mm, pesant 30 g, et surtout en or 23 carats avec des traces de nickel. Voilà pour la fiction…

pistolet d’or au musée
Le pistolet d’or de Francisco Scaramanga, l’or massif étant ici peu réaliste pour l’utilisation dédiée… La balle, en or elle aussi, est gravée « 007 ». Exposition au « International Spy Museum ». Gareth Milner, Flickr, CC BY

Il est difficile en effet d’imaginer un pistolet entièrement constitué d’or, un métal très dense et surtout très mou, qui ne résisterait pas longtemps à la puissance répétée d’un coup de feu. En bijouterie, l’or, pour pouvoir être porté, est souvent d’ailleurs allié à l’argent, au cuivre ou au zinc. Au 1er juillet 2023, un kilogramme d’or se négociait environ 56 500 euros. Pas étonnant, l’or est depuis l’Antiquité un métal précieux, inaltérable et brillant avec une couleur jaune soutenue qui suscite convoitise et sert de valeur refuge.

Ainsi, dans Bons baisers de Russie (1963), James Bond reçoit 50 souverains britanniques en or dissimulés dans une mallette truffée de gadgets. Attiré par les pièces d’or, l’ennemi Grant ouvre la mallette piégée alors qu’il tient en joue 007. Du gaz lacrymogène s’en échappe, ce qui sauvera la vie de Bond.

James Bond et ses ennemis équipés de technologies de pointe

La saga est aussi l’occasion de mettre en avant des technologies de pointe peu connues du grand public au moment de la sortie d’un film. Des technologies qui reposent sur des matières premières.

Quel meilleur exemple que le laser (de l’anglais « light amplification by stimulated emission of radiation » et signifiant « amplification de lumière par émission stimulée de rayonnement »). Pistolet, montre, voiture, satellite… Dans un scénario, tout est « mieux » équipé d’un laser !

pistolet laser en plastique
Des pistolets laser (en plastique !) de la base spatiale dans Moonraker, 1979. Nicolas Charles, Fourni par l'auteur

Dans Goldfinger (1964), James Bond est menacé par un laser – qui remplace la scie sauteuse imaginée dans le roman éponyme de Ian Flemming. Le laser sera également mis en avant dans d’autres épisodes : satellite dans Les diamants sont éternels (1971) et Meurs un autre jour (2002) ; pistolets-laser dans Moonraker (1979) ; montre-laser dans Jamais plus jamais (1983) ou Goldeneye (1995) ; voiture équipée d’un laser dans Tuer n’est pas jouer (1987)…

Au final, les applications réelles des lasers sont entre autres : télémétrie, découpe, projection lumineuse. Le premier laser opérationnel date de mai 1960 – le physicien Théodore Maiman l’introduit tout juste avant James Bond. Ce premier laser fonctionnait à l’aide d’un rubis, minéral de la famille du corindon (oxyde d’aluminium), comme le saphir. Mais il s’agit d’un rubis synthétique créé à partir d’oxyde d’aluminium (issu de la bauxite) mélangé à une infime quantité de chrome (principalement produit à partir de la chromite). Selon les applications, il existe différents types de lasers :

  • Lasers cristallins : constitués d’un verre siliceux (à partir de quartz très pur) ou de cristaux synthétiques de rubis ou de saphir (oxyde d’aluminium dopé au titane, au chrome ou aux terres rares : néodyme, ytterbium, praséodyme, erbium ou thulium) ;

  • Lasers à fibre : composés de fibre optique à base de silice (issue d’un quartz ultra-pur) et dopée aux terres rares (métaux principalement extraits de minéraux comme la bastnaésite, la monazite ou le xénotime) ;

  • Lasers à gaz : fonctionnant avec de l’hélium (extrait des gisements de gaz naturel) et du néon (extrait des gaz de l’air atmosphérique) ou du CO2 ;

  • Lasers à colorants organiques.

Le faisceau lumineux de couleur rouge dans Goldfinger a été émis à partir d’un laser (probablement à rubis) dont la luminosité a été amplifiée par effets spéciaux.

En revanche, le caractère destructeur du laser n’est que pure fiction. Lors du tournage, un opérateur a utilisé un chalumeau à acétylène sous la table prédécoupée alors même que Sean Connery y était allongé !

Les dents de Requin (« L’espion qui m’aimait » de 1977 et « Moonraker » de 1979) sont en acier inoxydable de qualité chirurgicale. Exposées au « International Spy Museum ». Shaun Versey, Flickr, CC BY-SA

Pour finir, puisque les méchants ont toujours une dent contre James Bond, évoquons la mâchoire en acier chirurgical de l’impressionnant Requin (Richard Kiel) dans L’espion qui m’aimait (1977) et Moonraker (1979). C’est un acier inoxydable qui limite les risques de réactions allergiques lorsqu’il est en contact avec la peau (très pauvre en carbone, c’est un alliage fer-nickel-chrome-manganèse-molybdène résistant à la corrosion).The Conversation

Nicolas Charles, Géologue, PhD, BRGM

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cinéma : pourquoi les multiplexes doivent se réinventer

cinema

Par Laurent Aléonard, Pôle Léonard de Vinci

Dans un précédent article, nous avions esquissé deux scénarios pour le futur des salles de cinéma, confrontées en période post-Covid au dilemme de l’innovateur : quelles « innovations de rupture » pourraient faire revenir le public dans les salles sans pour autant dérégler leur modèle économique ? Notre hypothèse consistait à différencier le cas des multiplexes des circuits d’une part, de celui des exploitants indépendants d’autre part.

L’étude que le CNC a présentée lors du dernier festival de Cannes (Pourquoi les Français vont-ils moins souvent au cinéma, 23/05/22) confirme le besoin d’un « cinéma de proximité », lieu de convivialité et d’évènements autour du film. Mais certaines données et observations récentes indiquent que ce scénario, loin d’être spécifique à l’exploitation indépendante, pourrait aussi s’appliquer aux multiplexes.

Un quart du public manque à l’appel

Un quart du public manque à l’appel : c’est le constat de la Fédération Nationale des Cinémas Français. Les aides et prêts garantis par l’État, le succès renouvelé des Fêtes du cinéma, le rebond de la fréquentation pendant les vacances scolaires, enfin le succès de quelques blockbusters ont permis de maintenir quasiment intact le réseau de près de 6200 écrans hexagonaux. Mais ce parc, dimensionné pour 200 millions d’entrées annuelles, n’en a enregistré que 95,5 millions en 2021. Or la fréquentation est en baisse de 28 % par rapport à la moyenne des années de référence 2017-2019, et aucune prévision ne dépasse les 150 millions d’entrées annuelles en 2022-2023.

Le multiplexe à la reconquête du public

La reconversion des multiplexes, désertés par les studios hollywoodiens, en lieux d’expériences hybrides, délaissant le cinéma, ne semble finalement pas pour demain. Alors que le nombre de spectateurs dans les salles a globalement baissé de -51,4 % en 2021 par rapport à 2019, elle n’est que de -10,5 % pour les 15-24 ans. Selon l’enquête commandité par le CNC en mai 2022, parmi les 52 % de répondants qui vont au cinéma autant voire plus depuis le dernier confinement, 60 % sont dans cette même tranche d’âge. Ces chiffres peuvent augurer d’une reconquête possible d’un public particulièrement ciblé par les multiplexes, d’autant que les blockbusters américains ont eux aussi retrouvé le chemin des salles.

Mais de quel public ?

À l’inverse, comme pour l’ensemble de l’exploitation, les multiplexes ont lieu de s’inquiéter particulièrement du recul de fréquentation des 25-34 ans (-18,2 % en 2021 par rapport à 2019). D’autant que l’envie de manger de pop-corn et des confiseries en regardant un film ne rassemble que 10 % des répondants ! Autrement dit, il va bien falloir innover, mais à investissement minimal. En effet, la cherté du billet est le 2e motif, après la perte d’habitude, cité par les 48 % de répondants déclarant aller moins souvent ou plus du tout au cinéma depuis la pandémie. La fréquentation étant devenue plus occasionnelle, l’attractivité des formules d’abonnements des circuits se réduit : la carte UGC Illimité et le CinéPass Gaumont Pathé ne représentent que 6,9 % des entrées en 2021, contre 8,7 % en 2020, et 7,6 % en 2019. À l’inverse, la sortie au multiplexe, sans abonnement et même à tarif réduit, est de plus en plus onéreuse, ce qui ne pourrait que freiner davantage le retour du public.

Une programmation à réinventer ?

Si ce n’est sur la politique tarifaire, sur quelles autres attentes les multiplexes pourraient-ils innover ? En tête des films redonnant l’envie d’aller au cinéma, les réponses des sondés déclarant y aller moins souvent ou pas du tout citent ce qui compose déjà la programmation « traditionnelle » des multiplexes : de la comédie au film américain, en passant par les films de genre, mais aussi du cinéma français. On note au passage que les blockbusters en tant que tels ne sont cités que par seulement 14 % des répondants.

[Près de 70 000 lecteurs font confiance à la newsletter de The Conversation pour mieux comprendre les grands enjeux du monde. Abonnez-vous aujourd’hui]

À l’inverse, juste voir un film, qui plus est dans des conditions optimales de confort, passer un moment entre amis et sortir de chez soi et de son quotidien sont les principales raisons de l’assiduité des spectateurs déclarant aller autant voire plus souvent au cinéma.

L’offre actuelle des multiplexes répond à l’ensemble de ces attentes. Pour innover, il faudra donc créer de nouvelles attentes. On peut imaginer que la programmation d’évènements « non film » va s’intensifier, se diversifier et se sophistiquer, tout particulièrement à destination des 25-34 ans qu’il faut reconquérir, voire des 35-49 ans. UGC n’annonce-t-il pas une diffusion évènementielle des concerts du groupe Indochine à l’automne 2022 ? De même, la Ligue Française League of Legend « fait son cinéma » dans les circuits CGR et Gaumont-Pathé. Mais cette programmation n’a qu’un périmètre limité par les attentes du public, dont moins de 10 % citent la retransmission de spectacle vivant, l’e-gaming ou encore les retransmissions sportives, comme raisons de retourner en salle.

De nouveaux publics à conquérir ?

C’est peut-être sur un tout autre terrain que se joue, en partie, le futur des multiplexes. Le relatif rebond de fréquentation des 60 ans et plus, et leur moindre sensibilité à la cherté du billet, pourraient inciter les circuits à une programmation alternative. Les films d’art & essai « porteurs » y sont déjà très présents depuis de nombreuses années.

Mais la programmation de films de patrimoine, c’est-à-dire datant de 20 ans et plus, restaurés, y est très récente. Après le relatif insuccès du premier « miniplexe » flambant neuf et entièrement consacré au film de patrimoine ouvert en 2015 à Paris par Gaumont, ce même cinéma, sous l’enseigne Pathé Les Fauvettes, a repris depuis la réouverture des salles une programmation patrimoine soutenue par de nombreux évènements (séances cultes, présentation du film avec quiz, etc.) Mais plus intéressant encore, cette programmation, parfois exigeante, gagne des circuits dont elle était totalement absente, tandis que UGC semble relancer ses programmations « UGC Culte ».

Le multiplexe à l’heure du data management et du développement durable

Est-ce à dire que les multiplexes, du moins ceux d’entre eux implantés en milieu urbain, vont jouer la carte du « cinéma de proximité » que nous avions dévolu aux salles indépendantes dans notre précédente tribune ? L’hypothèse reste à confirmer. Mais l’enjeu est clairement annoncé lorsque Aurélien Bosc, PDG de Cinéma Pathé Gaumont, déclare à Cannes que le futur réside dans la performance du marketing digital des circuits : la priorité, c’est la gestion et le partage de la data collectée à la billetterie des salles, pour réellement individualiser le rapport de la salle avec chaque spectateur potentiel. Entre-temps, Pathé peaufine sa marque employeur et annonce sur son site mis à jour ce mois-ci vouloir « construire ensemble le cinéma de demain », et met à disposition du public son rapport RSE 2021. En attendant l’ouverture, en 2024, de son nouveau siège et vaisseau amiral boulevard des Capucines à Paris, qui proposera une offre hybride de cinéma, de restauration et de coworking pour les particuliers et les entreprises…

L’innovation de rupture sera donc peut-être là où on ne l’attendait pas, dans l’expérience collective, la low-tech et le développement durable, toutes tendances vers lesquelles convergent les aspirations sociétales actuelles. Peut-être verrons-nous un jour d’autres initiatives plus immersives encore quoi que d’inspirations plus « foraines » comme le fut le cinéma des origines, à l’instar de cette salle végétalisée « Cinéma et forêt » ouverte dans un multiplexes de Séoul ! Décidément, dans sa tentative de réinventer l’expérience hybride des premiers temps, celle réunissant l’artiste, l’industriel et le forain, le cinéma n’a jamais été aussi moderne !The Conversation

Laurent Aléonard, Directeur académique de l'EMLV, Pôle Léonard de Vinci

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.