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Manipuler le climat ? De l’importance d’un débat de société sur la géo-ingénierie

climat


Par Xavier Landes, Sciences Po Lille

La géo-ingénierie fait débat : faut-il la déployer pour limiter l’ampleur du changement climatique ? Tout dépend de quelle géo-ingénierie on parle : les méthodes qui en relèvent sont nombreuses et sont loin d’avoir toutes les mêmes impacts et d’entraîner les mêmes risques. Or, en France, le débat est atone, pour ne pas dire inexistant.


Discutée dans le monde anglo-saxon depuis près de deux décennies, la géo-ingénierie peine à s’imposer dans la sphère francophone. Mais pour que ce débat existe, il faut d’abord que ses termes soient correctement définis et maîtrisés du grand public. De fait, les rares enquêtes d’opinion soulignent le manque de familiarité à l’égard du sujet.

Qu’est-ce que la géo-ingénierie ? Elle est définie par la Royal Society comme :

« La manipulation délibérée à grande échelle de l’environnement planétaire destinée à contrecarrer le changement climatique d’origine anthropique. »

À ce titre, elle comprend l’extraction du CO₂ ou carbon dioxide removal en anglais) et la gestion du rayonnement solaire (techniques de modification de la réflectivité terrestre ou albédo, ou solar radiation management en anglais). Sur la scène internationale, le sujet émerge peu à peu, en raison des réductions insuffisantes des émissions de gaz à effet de serre (« mitigation », également appelée atténuation en français) et des difficultés rencontrées par la diplomatie climatique lors des COP sur le climat.

Un débat prend donc forme quant à l’acceptabilité et à la place de ces technologies au sein de politiques du climat dites « hybrides » ou de « portfolio », combinant mitigation, adaptation et, potentiellement, géo-ingénierie.

Des géo-ingénieries au pluriel

Il faut insister sur la diversité des approches relevant de la géo-ingénierie et en préciser les différentes définitions de façon claire.

L’extraction du CO2 et la gestion du rayonnement solaire partagent grosso modo le même objectif : abaisser le forçage radiatif, c’est-à-dire la somme d’énergie conservée dans le système terrestre, mais elles le font différemment.

  • La première (extraction du CO2) s’attaque à l’origine du changement climatique, par la réduction des émissions ou des concentrations atmosphériques de CO2,

  • Tandis que la seconde (gestion du rayonnement solaire ) s’emploie à modérer un de ces effets (le réchauffement) au travers de la stimulation de la réflectivité terrestre (albédo). Dès lors, nombre d’effets allant au-delà du simple phénomène de réchauffement, comme l’acidification des océans, ne sont pas couverts par la gestion du rayonnement solaire.

Dans ces deux familles, toutes les méthodes ne se valent pas. De l’une à l’autre, les promesses, défis techniques, risques environnementaux et humains peuvent varier du tout au tout.

L’extraction du CO2 regroupe des interventions allant du reboisement jusqu’à la capture du CO2 dans l’air ambiant telle que mise en œuvre à petite échelle en Islande.

Elle inclut aussi la production de biochar (charbon biologique), la mise en place de pratiques agricoles limitant la perturbation des sols, la météorisation augmentée (enhanced weathering, en anglais, qui consiste à broyer des roches pour accélérer la capture du CO2 au travers de l’érosion) et la fertilisation des océans avec des nutriments comme le fer (ocean fertilization, qui permet de stimuler la croissance du phytoplancton et donc la photosynthèse menant à séquestrer le CO2).

Enfin, elle intègre la capture de CO2 depuis les installations industrielles (la capture et la séquestration du carbone, ou en anglais, carbon capture and sequestration, CCS), les centrales biomasse (la bioénergie avec capture et séquestration, ou en anglais, bioenergy with carbon capture and sequestration, BECCS) ou l’air ambiant (en anglais, direct air capture and sequestration, DACS).

Chaque technique présente des défis et promesses qui lui sont propres. Certaines sont bien maîtrisées, à l’instar de la reforestation et de l’afforestation, tandis que d’autres sont naissantes, comme la météorisation accélérée.

Certaines de ces technologies servent l’industrie et les énergies fossiles, à l’image de la capture et la séquestration du carbone qui permettent de maintenir en activité des installations utilisant des énergies fossiles, à l’instar des centrales thermiques recourant au charbon et au gaz naturel ou des cimenteries.

Celles-ci pourraient mener à un « enfermement » technique dans l’industrie carbone pour plusieurs décennies au moins. À l’inverse, d’autres interventions, telle la captation directe depuis l’air ambiant ou la fertilisation des océans, ne requièrent pas le maintien d’une économie carbonée.

De la même façon, la gestion du rayonnement solaire regroupe des techniques diverses. Celles-ci vont de l’éclaircissement des surfaces urbaines à la mise en orbite de miroirs spatiaux. Une méthode, en particulier, accapare les discussions : la dispersion d’aérosols dans la stratosphère (stratospheric aerosol injection en anglais).

Il s’agit d’injecter des microparticules dans la stratosphère, par exemple des sulfates, à une altitude habituellement comprise entre 15 km et 25 km. Le refroidissement pourrait être immédiat, mais avec des risques massifs. En effet, un arrêt brutal et non préparé d’une telle intervention pourrait causer un emballement thermique nommé choc d’interruption (termination shock).

En outre, l’émergence de climats régionaux inédits pourrait mettre en danger les populations et écosystèmes. Il est aussi question d’éclaircir les nuages de basse altitude situés au-dessus des océans en dispersant des gouttelettes d’eau depuis des bateaux (marine cloud brightening en anglais), d’amincir les cirrus de haute altitude ce qui permet de laisser plus de radiations terrestres s’échapper dans l’espace (cirrus cloud thinning) ou encore d’enduire de couleurs claires les surfaces urbaines afin de réduire les îlots de chaleur urbains (urban surface brigthening).

Malgré cette diversité, les débats publics, en particulier dans l’espace francophone, tendent à se concentrer sur la seule dispersion stratosphérique d’aérosols. Le risque serait que cette polarisation conduise au rejet de méthodes bénignes du fait de leur association avec des initiatives plus controversées.

Un débat entravé

Dans ce contexte, il est essentiel que les médias grand public promeuvent un débat de qualité, qui respectent les principes de justice procédurale d’inclusivité et de participation, à l’égard tant des citoyens que des experts. Le but est de représenter, de manière fidèle, la complexité et la diversité des méthodes relevant de la géo-ingénierie.

Dans la pratique, l’information en langue française sur la géo-ingénierie est limitée et incomplète. D’abord parce que le manque de maîtrise de l’anglais du public francophone limite l’accès aux travaux de recherche consacrés à la géo-ingénierie, majoritairement publiés en anglais.

Les discussions sur le sujet en France sont généralement dominées par un rejet indiscriminé de toute forme de géo-ingénierie, depuis le stade de la recherche, ce qui handicape la possibilité même d’un encadrement légal de la recherche.

En particulier, certains médias identifient la géo-ingénierie à un avatar du capitalisme, ce qui est, au mieux, réducteur. Le fait que certaines initiatives puissent se placer au service de tels intérêts ne fait aucun doute, que toute géo-ingénierie soit pensée et déployée dans ce but constitue une généralisation abusive.

Ce risque entre en résonance avec de potentiels effets de cadrage (c’est-à-dire, quand la problématisation même d’un sujet va influencer directement la réponse apportée). Les rares études à ce sujet révèlent que les perceptions des diverses méthodes de géo-ingénierie sont contaminées par la manière dont les répondants y sont exposés la première fois.

La tonalité positive ou négative de la description fournie par les enquêteurs influence l’acceptation ou le rejet par les répondants. Par exemple, percevoir une intervention comme « naturelle » ou non constitue ainsi un facteur clé d’acceptation. Il en est donc de même pour la couverture médiatique de ces technologies : celle-ci va influencer leur perception par le grand public.

Enfin, le risque est que les voix des experts français et internationaux peinent à se faire entendre : les entretiens et les articles donnant la parole à toutes les disciplines scientifiques impliquées dans la géo-ingénierie, en particulier en sciences du climat, sont encore trop rares.

La couverture de la géo-ingénierie dépend, comme pour d’autres technologies controversées nourrissant un débat de société avant elle, du cycle de l’actualité, la publication d’un livre sur le sujet – jusqu’à présent seulement une poignée –, une initiative au sein des Nations unies ou une expérience illégale.

De ce point de vue, les médias peuvent être pris dans des cycles courts d’information axés vers le sensationnel ou la prise de position éphémère. Les débats risquent donc de répéter un faux dilemme (pour ou contre la géo-ingénierie dans son ensemble, sans nuance sur le type de géo-ingénierie dont il est question), renforçant la polarisation apparente entre tenants d’une « techno solution » et opposants à une manipulation abominable du climat.

À nouveau, poser le débat en ces termes constitue une simplification abusive qui met en danger les politiques du climat. À l’heure actuelle, la couverture des différentes approches dé géo-ingénerie est biaisée, les risques des technologies de capture (directe et séquestration) du CO2 étant plus fréquemment soulignés que ceux inhérents à la capture du CO2 en mer (fertilisation des océans) et à la bioénergie avec capture du CO2 et séquestration (BECCS), notamment en matière de biodiversité.

Géo-ingénierie et crise de l’expertise

Depuis la crise sanitaire du Covid-19, les experts souffrent d’une méfiance accrue du grand public, qui amoindrit la légitimité des analyses scientifiques.

Ce travers participe à la longévité de toutes sortes de fantasmes, à l’image de la théorie complotiste des chemtrails (traînées blanches dans le ciel générées par les avions en vol, ndlr). Le phénomène commence à affecter de manière profonde les débats entourant la géo-ingénierie, notamment aux États-Unis.

Dès lors, juger, ou simplement suggérer, que les chercheurs en géo-ingénierie puissent être collectivement sous l’influence d’intérêts militaires ou économiques, comme c’est souvent le cas, sape tout échange informé. La figure de l’apprenti sorcier est, par exemple, convoquée de manière récurrente en référence aux chercheurs dont les travaux portent sur le sujet. Outre le fait de constituer une généralisation abusive, de tels jugements dégradent le débat public.

Il existe certes une filiation entre certains projets de recherche et les secteurs militaires ou celui des énergies fossiles. Mais les motivations diverses, souvent bienveillantes, de nombre de spécialistes sont souvent passées sous silence, par exemple lorsque la géo-ingénierie est considérée comme un simple instrument du capitalisme.

En résumé, la manière dont les gouvernements et les experts – tant en sciences naturelles que sociales – participent aux discussions publiques est cruciale.

Une double contrainte de fidélité aux données scientifiques (c’est-à-dire les éléments tangibles concernant les différentes méthodes) et de pondération dans les jugements portés sur les parties prenantes aux discussions doit guider les échanges.

La responsabilité de contribuer à un débat informé s’applique aussi aux médias, lesquels devraient favoriser le pluralisme afin d’éviter les phénomènes de consensus artificiel et de chambre d’écho. Les experts mis en avant doivent refléter la diversité des champs scientifiques et techniques impliqués, en sciences humaines et en sciences dures.

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) lui-même, dans son 6ᵉ rapport d’évaluation, n’écarte pas le recours aux technologies d’extraction du CO2, même s’il reconnaît que cela ne saurait se substituer à une réduction des émissions.

En effet, il se pourrait que le déploiement de certaines techniques d’extraction du CO2 (captation et séquestration du CO2 dans des équipements industriels ou depuis l’air ambiant) soit nécessaire afin d’éviter le franchissement de points de bascule climatique, y compris dans le cas d’une réduction agressive et immédiate des émissions de gaz à effet de serre.

Dans le cas contraire, l’impact sur les politiques publiques et internationales pourrait se révéler désastreux. L’adoption de stratégies climatiques sous optimales pourrait alors imposer des dommages irréversibles aux plus vulnérables, aux écosystèmes ainsi qu’aux générations futures.

Il est tout aussi possible que, collectivement, nous refusions toute forme de géo-ingénierie. Dans ce cas, et en l’absence d’une mitigation suffisante, les effets du réchauffement risquent d’être brutaux.

Vers une dépossession du débat démocratique ?

Que la géo-ingénierie ne soit pas davantage discutée constitue, en soi, une première instance de dépossession.

La polarisation des débats par des positions hostiles à toute forme d’ingénierie du climat, souvent au terme de généralisations abusives, au détriment d’une pluralité de vues basée sur la diversité des travaux scientifiques représente une seconde forme de dépossession. Celle-ci est plus insidieuse puisque la distorsion et l’appauvrissement de questions complexes pourraient influencer de manière définitive l’opinion publique.

Le temps presse. Les techniques d’extraction du CO2 sont d’ores et déjà incorporées dans la plupart des scénarios qui respectent l’accord de Paris, notamment ceux du GIEC. Des villes comme New York ou Los Angeles pratiquent déjà l’éclaircissement des surfaces et un projet d’injection d’aérosols dans la stratosphère pourrait voir le jour d’ici une ou deux décennies selon le Programme des Nations-Unies pour l’environnement (PNUE). Un débat de société large et inclusif doit avoir lieu, dès à présent, mais pas n’importe comment.The Conversation

Xavier Landes, Professeur associé, éthique et philosophie politique (Stockholm School of Economics in Riga), professeur invité (Sciences Po Lille), Sciences Po Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Ariane 6 place en orbite le satellite météorologique MetOp-SG-A1, atout stratégique pour la veille climatique européenne

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Ariane 6 place en orbite le satellite météorologique MetOp-SG-A1 © ESA-CNES-Arianespace/S. Martin, 2025    


Le 12 août, Ariane 6 a réalisé depuis Kourou son troisième vol, plaçant en orbite héliosynchrone à 800 km le satellite MetOp-SG-A1 d’EUMETSAT. Premier exemplaire de la nouvelle génération d’observateurs météo européens, il promet des données inédites pour la prévision et le suivi climatique. Ce succès intervient alors qu’aux États-Unis, la Maison-Blanche envisage de mettre fin à deux missions de mesure du CO₂ en orbite, suscitant l’inquiétude des climatologues.


À 21 h 37, heure locale, le 12 août 2025, Ariane 6 a quitté le pas de tir d’Eumetsat au Centre spatial guyanais, emportant MetOp-SG-A1 vers une orbite héliosynchrone d’environ 800 kilomètres. Ce troisième vol du nouveau lanceur européen, et son deuxième succès commercial, marque une nouvelle étape dans la reconquête de l’autonomie d’accès à l’espace par l’Europe.

MetOp-SG-A1 inaugure la seconde génération de satellites météorologiques polaires du programme MetOp. Construit par Airbus Defence and Space pour EUMETSAT, sous maîtrise d’ouvrage de l’ESA, il s’inscrit dans une série de six engins qui assureront, jusqu’au milieu des années 2040, la continuité des données météo-climatiques. Ses instruments — six capteurs d’imagerie et de sondage atmosphérique dans le visible, l’infrarouge et les hyperfréquences — fourniront des observations plus précises que jamais sur les paramètres essentiels : température, humidité, aérosols, nuages et composition de l’air.

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Le satellite MetOp-SG A1 : Optique video du CSG S Martin - Copyright 2025 ESA-CNES-ARIANESPACE


Parmi eux, IASI-NG, développé avec une forte contribution française et sous responsabilité technique du CNES, doublera la précision de son prédécesseur pour le profilage atmosphérique et la mesure de seize variables climatiques clés, dont les gaz à effet de serre. Sentinel-5, instrument du programme Copernicus, surveillera quant à lui les principaux polluants et l’ozone stratosphérique, complétant la veille environnementale globale.

Aux États-Unis, Trump demande à la NASA de désactiver deux satellites dédiés au climat

Ce progrès contraste avec les incertitudes qui pèsent outre-Atlantique : selon NPR, la Maison-Blanche a demandé à la NASA d’évaluer l’arrêt de deux missions « Orbiting Carbon Observatory » dédiées depuis plus d’une décennie à la mesure du CO₂ atmosphérique. L’une, lancée en 2014, est autonome ; l’autre est installée sur la Station spatiale internationale. Leur coût de fonctionnement est de seulement 15 millions de dollars par an. Leur disparition priverait la communauté scientifique de séries temporelles cruciales pour comprendre l’évolution du climat.

En renforçant la capacité européenne d’observation indépendante, MetOp-SG-A1 répond ainsi à un double enjeu : améliorer les prévisions météorologiques pour la sécurité des populations et préserver, face aux aléas politiques, un accès continu à des données fiables sur le système climatique mondial.

Pour les pays en surchauffe, la tentation de modifier le climat

 

La géo-ingénierie solaire entend réfléchir une partie des rayons du soleil vers l'espace. John Crouch/Moment via Getty Imgaes
Par Ben Kravitz, Indiana University et Tyler Felgenhauer, Duke University

L’emblématique accord de Paris sur le climat a donné naissance à un nouveau slogan dans les pays en développement : « 1,5 pour rester en vie ». Il se réfère à l’objectif international de maintenir le réchauffement climatique en dessous de 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle. Mais le monde dépassera probablement ce seuil d’ici une décennie, et le réchauffement climatique ne montre que peu de signes de ralentissement.

Le monde est déjà confronté à des catastrophes naturelles qui prennent des proportions épiques en raison de l’augmentation des températures. Les records de chaleur sont régulièrement battus. Les saisons des feux de forêt sont de plus en plus extrêmes. La violence des ouragans augmente. L’élévation du niveau de la mer, enfin, submerge lentement les petites nations insulaires et les zones côtières.

La seule méthode connue pour arrêter à court terme cette hausse des températures est l’ingénierie climatique. Elle recoupe des techniques appartenant à la géo-ingénierie. Certaines permettent de réduire artificiellement l’ensoleillement, ce qui est aussi connu sous le nom d’interventions solaires sur le climat. Il s’agit d’un ensemble d’actions visant à modifier délibérément le climat.

L’intention est d’imiter l’effet refroidissant des grandes éruptions volcaniques historiques, soit en plaçant dans l’atmosphère de grandes quantités de particules réfléchissantes, soit en éclaircissant les nuages bas au-dessus de l’océan. Ces deux stratégies permettraient de renvoyer une petite partie de la lumière du soleil vers l’espace afin de refroidir la planète.

De nombreuses questions restent toutefois sans réponse quant aux effets d’une modification délibérée du climat. Est-ce une bonne idée de seulement se poser la question ? Il n’y a pas de consensus scientifique.

Une illustration montrant comment l’énergie solaire est déviée par divers changements dans les aérosols et les nuages
Techniques potentielles d’ingénierie climatique. Chelsea Thompson/NOAACIRES

L’une des principales préoccupations de nombreux pays en matière de changement climatique est la sécurité nationale. Il ne s’agit pas seulement de guerres : les risques pour l’approvisionnement en nourriture, en énergie et en eau sont des questions de sécurité nationale, tout comme les migrations humaines provoquées par le climat.

L’ingénierie climatique pourrait-elle contribuer à réduire les risques du changement climatique pour la sécurité nationale, ou au contraire aggraverait-elle la situation ? Répondre à cette question n’est pas simple, mais les chercheurs qui, comme nous, étudient les liens entre changement climatique et sécurité nationale ont quelques idées sur les risques à venir.

Le changement climatique, un problème majeur

Pour comprendre à quoi pourrait ressembler l’ingénierie climatique à l’avenir, examinons d’abord les raisons pour lesquelles un pays pourrait vouloir l’essayer.

Depuis la révolution industrielle, l’homme a rejeté environ 1 740 milliards de tonnes de dioxyde de carbone (CO₂) dans l’atmosphère, principalement en brûlant des combustibles fossiles. Ce dioxyde de carbone emprisonne la chaleur et réchauffe la planète.

L’une des choses les plus importantes que nous puissions faire est de cesser de rejeter du carbone dans l’atmosphère. Mais la situation ne s’améliorera pas rapidement, car le CO2 met des siècles à être éliminé de l’atmosphère. La réduction des émissions ne fera qu’empêcher la situation de s’aggraver davantage.

Les pays pourraient extraire le dioxyde de carbone de l’atmosphère et le confiner quelque part, processus appelé élimination du dioxyde de carbone (en anglais, Carbon Dioxyde Removal, ou CDR). À l’heure actuelle, les projets d’élimination du dioxyde de carbone, notamment le fait de planter ou replanter des arbres et les dispositifs de capture directe du CO₂ de l’air, permettent de retirer de l’atmosphère environ 2 milliards de tonnes de CO₂ par an.

Mais l’humanité rejette actuellement dans l’atmosphère plus de 37 milliards de tonnes de CO₂ par an du fait de la consommation de combustibles fossiles et des activités industrielles. Tant que la quantité de CO2 ajoutée dans l’atmosphère sera supérieure à la quantité éliminée, les sécheresses, les inondations, les ouragans, les vagues de chaleur et l’élévation du niveau de la mer, parmi les nombreuses autres conséquences du changement climatique, continueront de s’aggraver.

Il faudra sans doute beaucoup de temps pour réduire à zéro nos émissions nettes de CO2, c’est-à-dire pour ne plus augmenter les concentrations de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. L’ingénierie climatique pourrait être utile dans cet intervalle.

Qui veut s’essayer à l’ingénierie climatique ?

Différents organismes de recherche gouvernementaux dans élaborent déjà des scénarios examinant qui pourrait décider de mettre en œuvre l’ingénierie climatique et comment.

L’ingénierie climatique devrait être peu onéreuse par rapport au coût que représente l’élimination des émissions de gaz à effet de serre. Mais il faudrait tout de même des milliards de dollars et des années de développement et de fabrication pour obtenir une flotte d’avions capable de transporter, chaque année, des mégatonnes de particules réfléchissantes dans la stratosphère. Tout milliardaire envisageant une telle entreprise se retrouverait rapidement à court d’argent, en dépit de ce que la science-fiction pourrait suggérer.

Malgré tout, un seul pays ou une coalition de pays constatant les effets néfastes du changement climatique pourrait faire un calcul géopolitique et financier. Et décider de mettre en place des pratiques d’ingénierie climatique de sa propre initiative.

C’est ce que l’on appelle le problème du « free driver », c’est-à-dire que si le coût de ces technologies n’est pas prohibitif, un pays moyennement riche pourrait décider unilatéralement de modifie le climat de la planète.

  • Par exemple, les pays confrontés à des vagues de chaleur de plus en plus dangereuses pourraient vouloir provoquer un refroidissement du climat.

  • Les pays qui dépendent des précipitations de la mousson pourraient vouloir rétablir une certaine fiabilité que le changement climatique a perturbée.

  • L’Australie étudie actuellement la possibilité de refroidir rapidement la Grande Barrière de Corail pour éviter sa disparition.

La création de risques pour les pays voisins

Sauf que le climat ne respecte pas les frontières nationales. Ainsi, un projet d’ingénierie climatique dans un pays serait susceptible d’affecter les températures et les précipitations dans les pays voisins. Cela pourrait être une bonne ou une mauvaise chose pour les cultures, l’approvisionnement en eau et les risques d’inondation. Cela pourrait également avoir des conséquences inattendues à large échelle.

Certaines études montrent qu’un niveau modéré d’ingénierie climatique aurait probablement des effets bénéfiques à grande échelle quant au changement climatique. Mais tous les pays ne seraient pas affectés de la même manière.

Une fois les mesures d’ingénierie climatique déployées, les pays pourraient également être plus enclins d’accuser la géo-ingénierie d’être à l’origine des événements extrêmes tels que les ouragans, les inondations et les sécheresses, quelles que soient les preuves.

L’ingénierie climatique peut déclencher des conflits entre les pays, conduisant à des sanctions et à des demandes de compensation. Le changement climatique peut rendre les régions les plus pauvres plus vulnérables encore, et l’ingénierie climatique ne devrait pas exacerber ces dommages. Certains pays, en bénéficiant de l’ingénierie climatique, seraient plus résilients face aux conflits géopolitiques, tandis que d’autres seraient lésés – et d’autant plus vulnérables.

La géo-ingénierie est-elle un risque à prendre ?

Certes, des expériences de faible échelle ont été menées, mais personne n’a encore pratiqué l’ingénierie climatique à vaste échelle. Cela signifie que beaucoup d’informations sur ses effets reposent sur des modèles climatiques. Or, si ces modèles sont d’excellents outils pour étudier le climat, ils ne permettent pas de répondre aux questions liées à la géopolitique et aux conflits. En outre, les effets physiques des mesures d’ingénierie climatique dépendraient aussi pour beaucoup de l’approche utilisée.

La prochaine étape

Pour l’instant, l’ingénierie climatique suscite plus de questions que de réponses. Il est difficile de dire si l’ingénierie climatique risque d’aggraver les conflits ou si elle pourrait désamorcer certaines tensions internationales en réduisant le changement climatique.

Il est toutefois probable que des décisions internationales sur l’ingénierie climatique seront bientôt prises. Lors de l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement de mars 2024, les pays africains ont demandé un moratoire sur l’ingénierie climatique, appelant à la prudence. D’autres nations, dont les États-Unis, ont insisté pour qu’un groupe formel de scientifiques étudie les risques et les avantages de ces technologies avant de prendre toute décision.

L’ingénierie climatique pourrait faire partie d’une solution équitable au changement climatique. Mais elle comporte aussi des risques. En résumé, l’ingénierie climatique ne saurait être ignorée, mais des recherches supplémentaires sont nécessaires pour que les décideurs politiques puissent prendre des décisions en connaissance de cause.The Conversation

Ben Kravitz, Assistant Professor of Earth and Atmospheric Sciences, Indiana University et Tyler Felgenhauer, Research Scientist in Civil and Environmental Engineering, Duke University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Qui parle du climat en France ? Ce que nous apprennent les réseaux sociaux

 

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Par Albin Wagener, Université Rennes 2

Depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron, en 2017, l’urgence climatique a fini par s’imposer comme un sujet majeur en France.

Rythmée par les rapports du GIEC, par les marches climat et par la Convention citoyenne pour le climat proposée par le président de la République, cette thématique à la fois écologique et environnementale a fini par colorer bon nombre de sujets de la vie quotidienne des Français : logement, énergie, transports, agriculture et biodiversité font ainsi parte des thématiques majeures.

Mais au-delà des sujets, il est important de comprendre qui parle, et la manière dont les opinions ont fini par se structurer lors de ces cinq dernières années.

Les mots du climat en ligne

Dans un rapport d’analyse de narratifs sur les réseaux sociaux que j’ai eu l’opportunité de conduire sous l’égide d’Impakt Faktor, l’étude a porté notamment sur les conversations en ligne, les commentaires produits sur les réseaux sociaux et les galaxies d’interactions sur Twitter.

Ainsi, en utilisant l’analyse de corpus appliquée aux discours sur les réseaux sociaux, il devient possible d’isoler les grands ensembles discursifs qui animent ce qui se dit à propos du climat, de l’écologie et de l’environnement, comme cela a déjà été démontré, entre autres, par les travaux de Kjerst Fløtum ou Béatrice Fracchiolla.

Par ailleurs, de nombreux groupes de recherche se sont récemment structurés pour mieux comprendre les liens entre discours, communication et environnement, comme le GER « Communication, environnement, science et société ».

Représentation du réseau conversationnel sur Twitter entre le 7 mai 2017 et le 1ᵉʳ février 2022. Rapport Impakt Faktor, CC BY-NC-ND

Quatre familles politiques bien distinctes

Que nous apprend ce rapport ? D’abord, il montre qu’il existe plusieurs réseaux d’opinions politiques qui proposent une vision particulièrement des questions environnementales et climatiques. En d’autres termes, il indique qu’il ne peut y avoir de solution écologique sans proposition politique structurée et ancrée dans une philosophie économique et sociale bien particulière.

Ainsi, quatre familles politiques délimitées ont pu se positionner quant à la vision du climat au cours de ces cinq dernières années :

  • Une écologie libérale, compatible avec le système politique et économique actuel, qui propose une adaptation des mesures écologiques nécessaires à la réalité du capitalisme et de ses effets économiques, financiers et commerciaux. Ce positionnement est notamment porté par le gouvernement actuel, et constitue l’axe directionnel de la politique climatique d’Emmanuel Macron.

  • Une écologie réformiste, qui propose de modifier certains aspects du système politique et économique afin de le rendre apte à intégrer les nécessaires réformes écologiques. Du point de vue de la galaxie politique, on trouve ici plutôt le Parti socialiste ainsi qu’Europe Écologie Les Verts, ainsi que certains activistes qui souhaitent sensibiliser le grand public, comme Cyril Dion, le Réseau Action Climat ou encore des personnalités politiques comme Benoît Hamon ou Pierre Larrouturou.

  • Une écologie radicale, qui propose de changer complètement de système économique et politique afin de répondre à l’urgence climatique. Ce courant est notamment porté par des médias comme Mediapart et Reporterre, des mouvements activistes comme Greenpeace et Attac, des économistes comme Thomas Porcher et Maxime Combes, ou encore le parti de La France insoumise.

  • Enfin, une dernière frange produit des discours anti-écologistes particulièrement relayés au sein des sphères climatosceptiques, dans la mesure où elle estime que les exigences liées au climat sont incompatibles avec notre mode de vie, notre réalité économique et nos habitudes culturelles. On retrouve ici des personnalités comme Laurent Alexandre ou Gilles-William Goldnadel, des médias comme Valeurs Actuelles, des représentants du Rassemblement national – et, en embuscade dans une logique critique et conservatrice, la journaliste Emma Ducros ou encore l’animateur Mac Lesggy.

Pas qu’une affaire de communication

Cette répartition particulièrement intéressante offre ainsi aux Françaises et aux Français quatre débouchés politiques pour envisager l’action climatique du point de vue social et économique.

Qu’il s’agisse d’activistes, de personnalités médiatiques ou d’élu·e·s politiques, aucun camp n’est insensible à la question et tout le monde se positionne. Cela montre aussi, comme l’a déjà largement illustré Thierry Libaert, que l’écologie n’est pas qu’une affaire de communication ; au-delà des tentatives des entreprises et des associations, c’est bien une réforme politique structurelle qui est nécessaire pour répondre à l’urgence climatique.

Néanmoins, au-delà de ces quatre familles politiques, on remarque que d’autres causes émergent en marge des discours environnementaux, précisément grâce à la sensibilisation à l’urgence climatique.

Ainsi, pendant ces cinq dernières années, les vidéos de L214 et les prises de position de plusieurs acteurs médiatiques ont permis à la cause animale de s’inviter dans le débat public – entre questionnements éthiques et nécessités écologiques. Cette nouveauté politique n’a rien d’anodin : elle montre à quel point les discours politiques et les narratifs en émergence autour du climat questionnent un nombre important d’habitudes sociales que la société considère comme « normales » ou « allant de soi ».

Les scientifiques, inaudibles ?

Hélas, cette étude nous permet aussi un enseignement non négligeable : la difficulté des scientifiques à se faire entendre dans les conversations, afin d’imposer des discours à la fois pédagogiques et audibles pour le grand public, et dont la sphère politique pourrait s’emparer aisément.

Malgré les alertes incessantes et dramatiques du GIEC, malgré les engagements des milieux activistes pour vulgariser et communiquer sur ces réalités, les personnalités scientifiques ont véritablement peiné à structurer un narratif durable.

Si des personnalités comme Valérie Masson-Delmotte ont été particulièrement actives en France, notamment du fait de leur notoriété en lien avec le GIEC, il s’agit malheureusement d’exceptions qui confirment une règle particulièrement cruelle – règle régulièrement soulignée par les mouvements militants, et reprise jusqu’à la parodie par le film Don’t Look Up.

Leonardo DiCaprio et Jennifer Lawrence, les héros de Don’t look up. NIKO TAVERNISE/NETFLIX

Ainsi, malgré l’information ponctuellement animée par les grands médias à propos de l’écologie, de l’environnement et du changement climatique, on remarque que la prise en considération de ces thématiques reste d’abord largement cantonnée à une approche purement événementielle : manifestations pour le climat, catastrophe climatique ou sorte d’une étude permettent, de manière hélas trop sporadique, d’animer les discussions.

Mais au-delà de ces moments, l’imposition de narratifs réguliers et durables dans le débat public reste une gageure. Cela est également dû, comme nous le soulignons dans le rapport d’analyse, à un manque dans notre pays de figures capables d’incarner le climat.

Lorsque des figures étrangères comme Greta Thunberg sont représentées, elles sont souvent raillées et excitent le climatoscepticisme ; ainsi, le défi des prochaines années, au-delà même de ce à quoi les travaux du GIEC nous invitent à nous préparer, sera de faire monter des figures capables de captiver durablement les médias et l’opinion sur ces questions.The Conversation

Albin Wagener, Chercheur associé l'INALCO (PLIDAM) et au laboratoire PREFICS, Université Rennes 2

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.