La menace d'un bug à 300 milliards : quand une seconde menace de dérégler l'économie mondiale
Une seule seconde pourrait-elle provoquer un bug informatique à 300 milliards de dollars ? Pour éviter ce scénario, près de 200 représentants du monde entier vont examiner, du 13 au 15 octobre, une réforme historique de la mesure du temps : la suppression des secondes intercalaires dès 2027.
Une seconde, ce n’est presque rien, à peine une respiration ou un coup d’œil. "Trois mille six cents fois par heure, la Seconde, Chuchote : Souviens-toi !", disait Baudelaire. Et pourtant du 13 au 15 octobre près de 200 diplomates du monde entier réunis pour la 28e réunion de la Conférence générale des poids et mesures (CGPM) vont se pencher sur une réforme de la seconde qui va bouleverser le rapport au temps de l’Humanité.
Derrière cette question qui pourrait sembler anecdotique se cache en réalité un enjeu technologique et économique considérable : éviter un gigantesque bug informatique dont le coût potentiel est évoqué à hauteur de 300 milliards de dollars. En cause, un phénomène méconnu : la seconde intercalaire.
Quand la Terre dérègle les horloges
Depuis 1967, la seconde est définie à partir des oscillations d’un atome de césium 133, permettant aux horloges atomiques de mesurer le temps avec une extraordinaire précision. Mais voilà, la Terre, elle, n’est pas aussi ponctuelle et sa vitesse de rotation fluctue sous l’effet de divers phénomènes géophysiques. Résultat : le temps atomique et celui fondé sur la rotation terrestre finissent par se décaler.
Pour les réconcilier, les scientifiques ont imaginé en 1972 un mécanisme original : ajouter ponctuellement une seconde au Temps universel coordonné (UTC), référence mondiale de nos horloges. Au lieu de passer directement de 23 heures 59 minutes 59 secondes à minuit, on intercale une seconde supplémentaire. L’opération a été réalisée 27 fois, la dernière en 2016.
Mais un phénomène inattendu complique désormais la situation : la rotation de la Terre s’est récemment accélérée. Les scientifiques pourraient donc devoir faire l’inverse, c’est-à-dire retirer une seconde ; une opération jamais réalisée et qui fait redouter le pire aux spécialistes de l’informatique.
Un bug comparable à celui de l'an 2000
Selon les experts réunis en mars 2025, la probabilité de devoir introduire cette seconde négative atteindrait 30 % d’ici 2035. Or, supprimer une seconde pourrait provoquer une cascade de dysfonctionnements dans des systèmes informatiques qui exigent une synchronisation parfaite. Télécommunications, transactions bancaires, réseaux électriques, transports, navigation satellitaire, centres de données : des pans entiers de l’économie mondiale dépendent d’horloges fonctionnant à la fraction de seconde près. Une seconde escamotée pourrait désorganiser l’horodatage des opérations financières, perturber les échanges entre serveurs ou provoquer des anomalies dans les infrastructures critiques.
Le Bureau international des poids et mesures (BIPM) tire ainsi la sonnette d’alarme. Dans son projet de résolution, il estime que préparer ces infrastructures à une seconde négative nécessiterait des investissements comparables à ceux engagés pour prévenir le fameux bug de l’an 2000. Un coût potentiel de 300 milliards de dollars est évoqué, même si ce montant ne constitue pas une estimation officielle du BIPM.
Une réforme avancée à 2027
Pour éviter ce scénario, la CGPM avait décidé dès 2022 de mettre progressivement fin aux secondes intercalaires d’ici 2035. Mais face à l’urgence, les scientifiques veulent accélérer le calendrier. Le projet soumis au vote cette semaine prévoit désormais de rendre l’UTC continu dès le 20 mai 2027. Concrètement, il ne serait plus nécessaire d’ajouter ou de retrancher des secondes pour compenser les irrégularités de la rotation terrestre. L’écart maximal autorisé entre l’heure atomique officielle et le temps astronomique passerait de 0,9 seconde à… une heure !
Une marge qui permettrait, selon le BIPM, de garantir la continuité de l’heure mondiale pendant plusieurs siècles. Pour le grand public, rien ne changerait immédiatement, nos montres conserveraient la même heure et nos journées continueraient de compter 24 heures.
Reste à faire adopter cette réforme internationale, alors que les infrastructures numériques ne sont pas toutes organisées autour des mêmes références temporelles.
Au fond, cette révolution silencieuse de la seconde illustre un paradoxe de notre civilisation : pour garantir la précision de nos machines, l’humanité s’apprête à détacher davantage son temps officiel de celui de la Terre, comme si, désormais, c’était à notre planète de s’adapter aux horloges et non l’inverse…
Philippe Rioux
