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Mémoire, attention : est-il plus difficile de lire sur écran ?

 

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Par Xavier Aparicio, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) et Ugo Ballenghein, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Du papyrus au papier, en passant par le parchemin et en arrivant aujourd’hui aux écrans, les supports de lecture ont évolué au fil des époques et continuent à se diversifier dans une société qui se digitalise toujours plus. Des smartphones aux tablettes ou aux liseuses, l’écrit est au cœur de nos activités quotidiennes et nos habitudes de lecture évoluent.

Les évolutions rapides de ces outils numériques invitent à s’interroger sur la manière dont on apprend à lire aujourd’hui et à se demander si l’utilisation de nouveaux supports modifie notre capacité de compréhension, qui peut se définir comme l’activité par laquelle les individus vont acquérir et utiliser des connaissances. Complexe et dynamique, elle fait intervenir différentes sources d’informations.

Les mécanismes de la compréhension de texte

Comprendre suppose d’élaborer une représentation basée sur une interprétation des informations textuelles mise en relation avec nos connaissances antérieures. Le modèle de compréhension de texte de Kintsch & van Dijk formalise trois niveaux de représentation :

  • le premier, niveau de surface, correspond à notre capacité à nous rappeler d’un mot lu dans le texte, sans que le sens ne soit pris en compte ;

  • le deuxième niveau correspond à l’intégration du sens des phrases de façon indépendante ;

  • enfin, le troisième niveau, appelé le modèle de situation, rend compte de la capacité du lecteur à élaborer une représentation qui est le produit de l’interaction entre ce qu’il lit et ses connaissances antérieures. C’est la capacité à produire des inférences.

Prenons un exemple pour comprendre ce que sont ces inférences. Imaginez que vous deviez répondre à la question « Où Anaïs et Julien se trouvent-ils ? » dans le texte qui suit : « Samedi, Anaïs et Julien ont vu des lions et des tigres ». La première inférence qui émerge à la lecture de cette phrase grâce à nos connaissances est très probablement le zoo. Ajoutons maintenant la phrase « Puis le clown les a beaucoup fait rire ». L’inférence produite suite à la lecture de la phrase initiale doit être inhibée, au profit d’une nouvelle inférence situant nos deux protagonistes probablement au cirque. Concluons à présent le texte avec la phrase « Maman leur a alors demandé d’éteindre la télévision pour aller se coucher ». Là encore, une nouvelle inférence est mise en place : ils étaient chez eux depuis le début.

Comprendre suppose donc la mise en place de différents traitements cognitifs en parallèle : mémoire, flexibilité mentale, mise à jour des informations, inhibition.

La fatigue du « scrolling »

D’une manière générale, nous pouvons intuitivement considérer que lire sur écran ou sur papier ne modifie pas notre capacité à comprendre un texte : indépendamment du support, il s’agit toujours de décoder des signes graphiques pour leur attribuer une signification. Toutefois, la lecture sur écran suppose de prendre en considération les caractéristiques ergonomiques des supports de lecture (taille, luminosité, contraste, etc.) et les caractéristiques du lecteur.

Une récente méta-analyse qui propose la compilation des résultats de 44 études menées auprès de plus de 170 000 participants portant sur les effets du numérique sur la lecture nous indique que, globalement, la compréhension est négativement impactée par la lecture sur support numérique comparé à la lecture sur papier. Les études ne permettent pas d’identifier de différence entre les deux supports en termes de compréhension dans le cas où on consulte des textes en pleine page (sans faire défiler le texte).

En effet, lorsque nous lisons sur écran, nous utilisons un procédé de « scrolling » qui consiste à faire défiler verticalement le texte, ce qui n’est pas sans conséquence sur notre capacité à comprendre les informations lues. Il est très difficile de retrouver une information, un mot ou une phrase, après avoir fait défiler le texte : les mots n’apparaissent plus à la même place alors que, sur papier, leur position spatiale ne change pas. Le « scrolling » perturbe le fonctionnement de notre mémoire spatiale. Le repérage de la position des mots dans le texte (codage spatial des mots) est notamment utile pour revenir rapidement sur les mots du texte, processus indispensable pour la compréhension.

D’autre part, le rétroéclairage des écrans sur lesquels nous lisons, qui implique la projection d’une source lumineuse vers l’utilisateur, n’est pas sans conséquence sur notre capacité à lire les informations. Plusieurs études ont mis en évidence son effet néfaste sur la lecture.

La capacité de prise d’information visuelle est réduite sur écran et nécessite davantage de fixations oculaires lors de lecture des textes. Il en résulte une fatigue visuelle accrue, associée à différents symptômes (maux de tête, migraines chroniques, etc.), notamment lorsque l’activité de lecture est prolongée ou effectuée sur des interfaces de mauvaise qualité (avec un mauvais contraste entre fond et couleur, des interlignes réduits renforçant l’encombrement visuel). Ces effets délétères ne sont pas répertoriés sur les liseuses, qui ne sont pas rétroéclairées mais disposent d’une encre électronique.

Sur Internet, une lecture superficielle ?

Pour le lecteur adulte, la lecture est une activité automatique et rapide car l’apprentissage systématique de la correspondance entre les graphèmes (lettres, groupes de lettres) et les phonèmes (sons) et le développement du lexique mental permettent notamment de libérer des ressources cognitives nécessaires à la mise en place du processus de compréhension. Notre vitesse de lecture varie en fonction de l’objectif de lecture que nous nous sommes fixé.

D’après les travaux de Thierry Baccino. Fourni par l'auteur

Lorsque l’on navigue sur des pages web, notre lisons des pages riches en informations, véhiculant des messages parfois très courts et dynamiques destinés à être plus accessibles en termes de quantité de contenu et donc de rapidité de lecture. Cela donne un côté superficiel à la lecture, qui devient un écrémage.

Cette lecture superficielle correspond davantage à une recherche d’information qu’à une lecture approfondie visant à comprendre un concept par exemple. L’attention est notamment perturbée par la présence de fenêtres multiples, l’apparition de notifications, la présence de liens hypertextes qui vont nous permettre de naviguer mais vont aussi contribuer à nous désorienter face au flux conséquent d’informations présentes.

Une grande quantité d’informations accessibles ne facilite pas l’extraction des informations nécessaires à la prise de décision, et peut même conduire à une surcharge cognitive conduisant le lecteur à ne plus être capable de traiter efficacement les informations. C’est le principe de la loi de Hick : le temps qu’il faut à un utilisateur pour prendre une décision augmente en fonction du nombre de choix à sa disposition.

Une étude réalisée par Gary W.Small et ses co-auteurs s’est intéressée aux modifications cérébrales associées à l’usage d’internet. L’objectif était de comparer les zones cérébrales activées chez des utilisateurs experts et novices d’internet, en leur demandant d’effectuer des activités de lecture ou de recherche d’information.

Les données issues de l’imagerie cérébrale montrent que lors de la lecture de texte, les zones cérébrales activées (contrôlant le langage, la mémoire et la vision) sont similaires quel que soit le niveau d’expertise Internet. Par contre, lors de la recherche d’information, des zones supplémentaires sont activées chez les experts : celles des régions contrôlant la prise de décision et le raisonnement complexe.

Comparer les zones cérébrales activées chez des utilisateurs experts et novices d’internet, d’après l’étude de Small et coll., 2009. Fourni par l'auteur

En conclusion, si l’utilisation des outils numériques présente des avantages indéniables, des améliorations ergonomiques semblent nécessaires pour optimiser les supports de lecture et les rendre plus compatibles avec les aptitudes cognitives des lecteurs. À titre d’exemple, les filtres anti-lumière bleue, supposés diminuer les effets de fatigue associés à l’utilisation des écrans, ont une efficacité contrastée. Nul doute que les recherches, nombreuses, sur une technologie en évolution rapide, nous apporteront ces prochaines années de nouvelles données sur l’influence des écrans sur notre capacité de lecture.The Conversation

Xavier Aparicio, Maître de conférences HDR en psychologie cognitive, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC) et Ugo Ballenghein, Maître de conférences en psychologie cognitive, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L'opération Vivendi-Hachette : une illustration de la globalisation de l’édition

386 millions d'euros de livres sont vendus par Amazon chaque année. ymgerman /Shutterstock

 


Par François Lévêque, Mines Paris

Finalement, la fusion annoncée entre le groupe d'édition Editis, propriété de Vivendi, et Hachette, filiale de Lagardère, ne devrait pas avoir lieu.

Après des mois de bruits divers, Vincent Bolloré, le patron du géant des médias Vivendi, a décidé de céder le très franco-français Editis à un repreneur étranger pour ne pas avoir à faire face à des problèmes de concentration que lui promettaient déjà les régulateurs européens.

Une façon pour lui et Vivendi de mieux garder le contrôle d'Hachette et de réaliser ses ambitions d'envergure mondiale.

La plus grande librairie du monde

Cet échange croisé illustre l’internationalisation de l’industrie de l’édition et témoigne de la foi du secteur en son avenir.

Amazon offre, par exemple, un parfait cas d’école pour analyser la mondialisation du secteur du livre.

L’entreprise de Jeff Bezos n’est-elle pas devenue la première librairie globale ? Première à offrir une plate-forme de revente de livres dans de nombreux pays ; première par l’étendue du choix de langue écrite ; première par sa domination dans la commercialisation des livres imprimés, qu’ils soient neufs ou d’occasion. Première naturellement dans la vente de livres numériques. Première aussi, c’est moins attendu, dans le livre audio.

En un clic, des centaines de millions de lecteurs un peu partout sur la planète bénéficient désormais d’un accès immédiat ou après une attente de quelques jours au livre de leur choix parmi des millions de références disponibles.

Faut-il encore savoir quel livre choisir ! À l’image d’un Umberto Eco se dirigeant d’un pas tranquille, mais décidé, dans sa bibliothèque labyrinthique pour trouver celui qu’il cherche.

La librairie personnelle d’Umberto Ecco.

Amazon est aussi la première plate-forme d’auto-édition. Elle propose plus d’un million de nouveaux titres chaque année dans plusieurs langues. Si vous faites partie des quelques 100 000 écrivains français du dimanche, vous avez sans doute déjà regardé, sinon utilisé, les nombreux outils offerts par Kindle Direct Publishing, pour créer et publier un livre électronique, broché ou relié. Vous avez sans doute aussi été déçu par les ventes de votre œuvre. À en croire un écrivain humoriste américain, comptez en moyenne 14 exemplaires vendus dont plus de la moitié acquis par les membres de la famille.

Cette puissance de feu tous azimuts d’Amazon n’est pas sans inquiéter les entreprises de l’édition, d’autant qu’elle est progressivement devenue leur premier client. Leur besoin de mieux négocier leurs conditions de vente avec l’ogre de Seattle est d’ailleurs une motivation, affirmée avec force, de leurs projets de fusion et acquisition.

Des fusions transfrontalières

Une bonne illustration de ce phénomène est le rapprochement entre Penguin Random House (Bertelsman) et Simon & Schuster (Paramount Global). Cette opération, non encore finalisée, car en cours de jugement antitrust, fait suite à une vague de 30 ans de fusions et acquisitions internationales.

Trop nombreuses à lister ici, citons-en seulement quelques-unes : l’absorption de Collins (Royaume-Uni) ­– rappelez-vous de votre premier dictionnaire d’anglais ! – par Harper (États-Unis) ; celle d’Harlequin (Canada), connu pour ses romans sentimentaux publiés dans le monde entier, par Harper Collins ; le rachat de Random House (États-Unis) aux choix chanceux de publication, à l’instar de l’Ulysse de Joyce, par Bertelsmann (Allemagne) ; celui de Penguin House (Royaume-Uni) au célèbre et inoxydable logo par Bertelsman toujours.

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Et donc aujourd’hui aussi le projet d’acquisition de Simon & Schuster, la maison d’édition de Stephen King, et John Grisham, entre autres ; sans oublier le projet de rapprochement désormais caduc entre Editis (Vivendi) et Hachette Livre (Largardère).

La constitution de géants de l’édition est la conséquence immédiate des fusions et acquisitions, en particulier transfrontalières. Six groupes occupent aujourd’hui le quart du marché mondial. L’industrie de l’édition n’a pas échappé au mouvement planétaire de l’ascension commerciale d’entreprises multinationales devenant des géants.

Innovations technologiques et des modèles d’affaires

Comme dans les autres industries, l’innovation joue un rôle clef dans l’évolution du secteur. À commencer par l’innovation technologique. Le numérique a inondé la planète du livre, que ce soit à travers l’édition électronique, la logistique de la distribution, le marketing des succès, la vente de livres audio et de bandes dessinées ou encore le segment du livre professionnel. Or le numérique se caractérise par des coûts unitaires plus faibles, mais aussi par des coûts fixes plus élevés qui doivent donc être amortis sur de plus vastes marchés. Ce sont aussi des économies de réseaux qui favorisent quelques-uns par un effet boule de neige. Un seul ou une poignée de gagnants sont sélectionnés.

L’innovation concerne également les formats, utilisons ici les termes anglais consacrés, et finalement plus parlants, à l’instar de webtoon, webnovel, graphic novel, serial fiction, etc. Elle concerne aussi les modèles d’affaires comme les formules par abonnements – sortes de club du livre du monde d’aujourd’hui – ou la déclinaison tous médias et tous azimuts des titres à succès : séries, films, podcasts, jeux, colifichets et autres babioles. Bref, une sorte d’universalisation des récits et de leurs héros.

Le Petit Prince lui-même, livre le plus traduit au monde après la Bible, n’a pas échappé à cette commercialisation effrénée. Il a bien sûr été adapté en film et en série et sa célèbre silhouette élancée a été reproduite sur tout et n’importe quoi, porte-clefs, médailles, casquettes, et même coquetiers, étuis à lunettes et gourdes. Il y a du bon, du moins bon et du très mauvais, mais ne levez pas les yeux au ciel en regrettant ce commerce hors du livre. Le personnage de Saint-Exupéry a ainsi connu de nombreuses vies nouvelles, prolongeant pour certains le bonheur de la lecture ou engageant d’autres à s’y plonger.

Les livres à succès

Joue également une certaine uniformisation des goûts et des modes dont témoignent de nombreux livres et genres à succès internationaux. L’anatomie des best-sellers a été étudiée en comparant les données des caractéristiques textuelles des ouvrages qui figurent dans les listes des meilleures ventes et ceux qui n’y figurent pas. Leur dissection fait apparaître, entre autres, que le succès réclame plutôt un langage simple, proche du parler, un nombre de thèmes principaux restreint à deux ou trois, et des montées et descentes d’émotion qui se succèdent. Trop d’adjectifs et de verbes sont à éviter. Idem pour les scènes de sexe ou la description des corps, sauf s’ils sont refroidis (les romans policiers sont légion parmi les livres à succès…).

Bien entendu, la connaissance complète des ingrédients à incorporer ou à éviter ne fournit pas pour autant la recette du succès. De la même façon que la liste des produits dans le garde-manger des cuisiniers de Top Chef ne suffit pas pour désigner à l’avance le vainqueur. Notez qu’il n’y a pas non plus de recette miracle pour deviner les genres et sous-genres à succès à l’instar du polar scandinave ou du manga d’action. C’est ici comme l’engouement mondial pour la pizza et le hamburger, ou plus récemment pour le poke bowl.

Terminons de filer la métaphore culinaire en rappelant que pour le livre comme pour la cuisine, les goûts et les préférences restent encore marqués par la culture locale. Ils diffèrent d’un endroit, d’un pays, d’un continent à l’autre. Les livres traduits ne représentent par exemple en France qu’un cinquième des ventes.

Même s’il fait rêver nombre d’auteurs, le livre à succès et ses déclinaisons restent une exception. En proportion du nombre d’exemplaires vendus et donc du chiffre d’affaires des éditeurs, c’est une autre affaire. Prenons l’exemple des États-Unis où le nombre moyen d’exemplaires par titre s’élève à quelques centaines : les 10 livres écoulés à plus d’un million d’exemplaires font autant de recettes que le million d’autres placés à moins de 100 exemplaires.

Un marché mondial qui perd du poids

Par ailleurs, le nombre de tirages par nouveau titre diminuant mécaniquement à mesure que le nombre de nouveaux titres gonfle – une tendance depuis de longues années – les livres à succès deviennent plus importants pour l’équilibre des comptes. En effet, à la différence notable d’autres secteurs qui se sont internationalisés, l’édition ne bénéficie pas d’un marché mondial qui explose. Celui-ci ne croît même pas plus vite que la population ou la richesse mesurée par le PIB. Dans les pays développés, le marché se rétrécit en euros ou en dollar constants et les pays d’économie émergente n’ont pas pris le relais, et ce malgré les progrès de l’éducation et le développement universitaire qu’ils connaissent. En tout cas pas encore.

Dans les années 1960, la planète comptait 1,6 livre vendu par habitant, le chiffre est tombé à moins d’un dans les années 2000. En attendant, un retournement de tendance éventuel, on comprend pourquoi les géants de l’édition s’empressent de chercher de la croissance en dehors de leur marché géographique traditionnel et de rechercher des débouchés autres que la publication pour leurs titres imprimés ou électroniques à succès.

Le livre hors de ses frontières linguistiques grâce aux traductions, et textuelles grâce à ses adaptations en images, ne perd pas son âme. De même pour l’édition hors de ses bastions nationaux. Elle aide le livre à voyager. Le rapprochement entre Editis et Hachette faisait craindre à beaucoup la constitution d’un mastodonte français de l’édition écrasant tout le monde hexagonal sur son passage. Avec l’acquisition d’Hachette par Vivendi et celle future d’Editis vraisemblablement par un groupe étranger de l’édition, cette tentative va pousser finalement l’industrie française du livre à s’ouvrir encore un peu plus au monde.


François Lévêque a publié chez Odile Jacob « Les entreprises hyperpuissantes. Géants et Titans, la fin du modèle global ». Son ouvrage a reçu le prix lycéen du livre d’économie 2021.The Conversation

François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Livres papier et livres numériques, un avenir entremêlé ?

Le livre entame une révolution. pexels
Karen Cayrat, Université de Lorraine


La filière économique du livre constitue la première industrie culturelle de l’Hexagone. Si le marché du livre – papier et numérique – s’érode enregistrant une baisse de 3,5 % au premier trimestre d’après le tableau de bord du Livres Hebdo, les pratiques de lecture connaissent quant à elles un accroissement. Pour autant, l’apparition de l’Internet et des nouvelles technologies semble impacter et concurrencer l’imprimé. Comment expliquer la survie des livres à l’ère du numérique ?

Un héritage culturel

Si le papier renvoie à un long héritage culturel, riche de plusieurs siècles, il n’est cependant qu’un support parmi tant d’autres qui fait état de la lente évolution des usages, permet de fixer une écriture à un instant donné, et voué à s’adapter à une diffusion de plus en plus élargie.
L’imprimé s’est considérablement imposé au cours du XIXe siècle tandis que le XXe siècle lui fait connaître un certain essor grâce à l’émergence du format poche, l’attrait du public pour la littérature et l’internationalisation entreprise par les grandes maisons d’édition de l’époque.
Aujourd’hui le livre conserve un caractère symbolique ainsi qu’une autorité forte. C’est par sa publication que l’auteur advient. Son entrée dans un catalogue ou dans une collection spécifique l’inscrit dans le champ littéraire et sont pour le lecteur des marqueurs essentiels qui lui permettent d’identifier sa singularité ou d’éprouver sa notoriété et son prestige.

Le livre entame une (r)évolution

Selon Roger Chartier, spécialiste de l’histoire du livre, de l’édition et de la pratique de la lecture, le numérique constitue une révolution majeure d’une ampleur tout aussi importante que celle de l’imprimerie ou du passage du rouleau au codex.
Elle démultiplie les pratiques de lectures et ses bouleversements touchent autant la technique, le support que les usages et la perception des discours.
Alors que les Français consacrent près de 1h37 par jour à Internet et en dépit de la concurrence d’autres médias, la lecture, quel que soit son format séduirait de plus en plus. Sa pratique connaît aussi une progression notamment dans les transports en commun. Selon le baromètre sur les usages du livre numérique SOFIA/SNE/SGDL 2019, publié en mars dernier, 22 % des Français déclarent avoir lu un livre numérique, le taux le plus élevé observé au cours de ces 8 dernières années. Ce dernier favoriserait même le temps passé à lire, car 23 % des usagers liraient plus qu’avant. Le livre numérique n’est pas seulement l’apanage des jeunes, toutes les tranches d’âge sont concernées. Toujours d’après le baromètre sur les usages du livre numérique, les lecteurs ne se cantonnent pas au livre numérique.
Derrière l’ordinateur, les tablettes tactiles et les smartphones sont les supports privilégiés par les lecteurs interrogés, la liseuse quant à elle n’arrive qu’en quatrième place. Particulièrement adaptés à la mobilité, ces supports permettent d’emporter quantité d’ouvrages avec soi, pour une lecture studieuse ou de détente.
Toutefois les lecteurs ne se cantonnent pas au livre numérique, l’imprimé et les livres audio les intéressent tout autant. Il propose une lecture plus fragmentée, plus rapide qui intègre différents outils de recherche alors que le livre papier offre un confort oculaire et faciliterait la compréhension du texte.

Des technologies du livre papier

Le codex n’a rien à envier au numérique, il développe un autre rapport avec le lecteur. Jeux de textures, animations, dispositifs sonores, les éditeurs rivalisent d’ingéniosité pour maintenir en éveil les lecteurs, en particulier les plus jeunes, grâce à l’imprimé. Les pop-up books, ces livres dont les éléments se déploient en volume ou en mouvement à l’ouverture des pages, sont de plus répandus. En 2017, ils représentaient près de 10 % des livres jeunesse écoulés. Quant aux beaux livres, ils séduisent en intégrant les fac-similés de documents rares, d’archives, de manuscrits ou d’album de photographies.
Si les lecteurs restent attachés au livre papier, celui-ci devient bien plus qu’un simple support, il dépasse son rôle utilitaire pour se transfigurer en objet d’art (en témoignent les livres d’artiste, les sculptures sur livre ou en objet de collection.
Si le livre s’adapte en adoptant un format numérique (eBook, Mobi, PDF) les évolutions technologiques et l’Internet offrent aux créateurs l’opportunité de repenser leurs pratiques et de s’essayer à d’autres gestes, donnant lieu à des expériences de lectures différentes.

Une littérature numérique

Sites personnels, blogs, plates-formes en ligne, réseaux sociaux, la présence numérique des auteurs va croissant. Nombre d’entre eux investissent la Toile à des fins communicationnelles, par exemple pour valoriser et promouvoir leurs productions, ou à des fins littéraires qui leur permettent de se livrer régulièrement à de nouvelles expérimentations.
La communauté scientifique observe ainsi progressivement la constitution d’un champ, celui de la littérature numérique qui propose notamment des œuvres interactives à l’image de Déprise de Serge Bouchardon et Vincent Volckaert. Ces œuvres quelque peu méconnues du grand public et pour beaucoup élaborées dans des perspectives de recherche-création, s’inspirent du jeu vidéo et reposent sur la participation de l’internaute. Ludiques et originales, elles offrent au lecteur différents modes d’interaction avec le contenu affiché qui lui permettant de faire progresser la narration.
Poésie animée, générateur de textes, twittérature et autres formes de microblogging, la littérature numérique embrasse une multitude de formes et d’écritures. De plus en plus d’auteurs fluctuent entre publications papier et numérique, c’est le cas par exemple de François Bon qui depuis 1997 développe une plate-forme d’écriture, Le Tiers Livre. Ce site personnel, apparaît comme un espace pluriel qui rassemble les différentes pratiques de cet artiste transmédia et convie le lecteur à se perdre dans les méandres d’un labyrinthe perpétuellement enrichi à la découverte de son œuvre mais aussi entre autres de textes inédits, d’articles, de critiques, ou d’ateliers. On peut y suivre l’avancée de certains projets d’écriture qui arrivés à leur terme seront publiés en format papier.

Hors du livre, de nombreuses interactions

Outre la littérature numérique, les publications papier bénéficient également d’autres formes de littérature hors du livre. Lectures musicales, performances, spectacles, pour ne citer que ces quelques exemples, contribuent largement à véhiculer une autre image des Lettres et à attirer un public toujours plus large. En ce sens, ces formes nouvelles qui mettent en contact autrement auteurs et lecteurs participent à la fois au rayonnement, à la valorisation et ce faisant à la survie de l’imprimé.
De même, la vie littéraire, qu’elle soit portée à travers des résidences d’auteurs, des festivals et autres manifestations littéraires, dynamise et favorise les interactions entre acteurs culturels et passionnés dans l’ensemble de l’Hexagone. En témoignent le succès et la pérennité de certains salons, comme le Livre Paris, dont la 39e édition rassemblait en mars dernier plus de 160 000 visiteurs venus à la rencontre d’auteurs et d’exposants d’une cinquantaine de pays différents. Les rencontres et échanges sont aussi encouragés par les bibliothèques, clubs de lectures, boîtes à livre ou encore les applications de partage comme Booksquare ou Livres de Proches ou d’achats de livres telles que Booxup.

Des supports hybrides

À la charnière du papier et du numérique, certains projets conduits par des artistes, des éditeurs ou des entreprises cherchent à penser l’hybridation des supports. Le livre embarque alors entre ses pages de technologies et brouille les frontières entre papier/numérique comme l’illustre les catalogues de certaines marques capables d’intégrer un accès wifi ou de recharger votre smartphone. Faire apparaître ou disparaître des mots devient possible grâce aux encres thermochromiques comme le prouve le savoir-faire des éditions volumiques ou l’originalité du livre infini conçu par l’artiste Albertine Meunier dont les pages entièrement blanches ne dévoilent leur contenu qu’en les tournant.
Quel que soit son futur, le livre a donc encore de beaux jours devant lui.The Conversation

Karen Cayrat, Doctorante au CREM |SIC, Langue et Littérature françaises|Traductrice -interprète, Université de Lorraine

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Lecture numérique : que font et veulent (vraiment) les Français ?

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Youboox, première application française de lecture en streaming, a voulu savoir comment les Français appréhendaient en 2019 l'accès à la lecture numérique. Un sondage mené auprès de plus de 16.050 personnes dévoile des informations nouvelles sur l'accès aux contenus, les acteurs possibles, les budgets et les raisons de cet engouement pour la lecture numérique.

Les lecteurs numériques grossissent les rangs

Avec l'avènement des technologies numériques, les Français sont de plus en plus nombreux à pouvoir accéder à la lecture. Ainsi, plus de 72% déclarent lire de plus en plus de contenus via des supports numériques. Dans le détail, il est intéressant de voir que les hommes sont en plus grand nombre (76%) que les femmes (68%).

Un accès payant ou gratuit ?

Si 47% des Français pensent que l'accès aux livres numérique doit être totalement gratuit, les 53% restant considèrent qu'il est tout de même nécessaire de payer. Ainsi, 28% préfèrent avant tout l'option d'un paiement à l'acte et 25% une solution d'abonnement.

Recherche lectures désespérément...

Malgré les nombreuses solutions physiques pour accéder à la lecture (librairie, bibliothèques, kiosques, etc.), 53% des Français avouent avoir des difficultés pour trouver facilement leur bonheur. Les hommes sont encore une fois plus nombreux (56%) à déclarer ne pas trouver facilement les lectures qui les intéressent ainsi que 51% des femmes.

Plus facile avec le numérique

Grâce au numérique, 55% des femmes et 59% des hommes déclarent pouvoir trouver beaucoup plus facilement les livres et les lectures qui les intéressent, soit au global plus de 57% des Français.

Le sauveur numérique

Presque 2 Français sur 3 pensent que l'accès aux livres numériques est une des solutions pour « sauver » la lecture. Un sentiment plus fort chez les hommes (66%) que chez la gent féminine (59%).

Quels acteurs pour le numérique ?

A la question, « quels sont les 3 acteurs les plus légitimes pour développer l'accès à des offres de contenus numériques ? », les Français sélectionnent clairement trois entités. A la première place arrivent les opérateurs et fournisseurs d'accès avec 58% des votes, juste devant les éditeurs avec 57% et suivis par les médias qui enregistrent 40%.

A quel prix ?

Côté budget, les Français ne sont pas prêts à dépenser toutes leurs économies pour lire. En effet, 31% seraient disposés à payer entre 2 et 5 euros par mois pour accéder à des contenus numériques. 27% pourraient aller jusqu'à 5 et 10 euros et 26% ne dépasseraient pas 2 euros.

Le fun d'abord !

Si les Français aiment lire, c'est avant tout pour le plaisir. En effet, plus de 59% des femmes et 51% des hommes se divertissent grâce à la lecture. Seulement, 42% des Français le font pour apprendre ou comprendre un sujet en particulier.

Livre numérique : marginal mais dynamique

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Lorsqu'en 2007, Amazon – qui n'était pas encore le géant du cybercommerce actuel mais qui avait déjà bousculé le marché du livre – lance sa liseuse Kindle, nombreux sont ceux qui pensent voir dans cet appareil le successeur du livre. Légère, avec un écran en niveaux de gris fonctionnant à l'encre électronique pour reproduire la sensation d'une page de livre, et avec une mémoire capable de contenir plusieurs centaines d'ouvrages numériques vendus moins cher que leur version traditionnelle : la liseuse ne manquait pas d'arguments. Mais depuis, le succès rouleau compresseur n'a pas eu lieu. La diversité de formats de livres électroniques incompatibles entre différentes marques de liseuses a été un handicap fort de départ. La qualité des écrans, devenus rétro-éclairés comme les tablettes, s'est sans cesse améliorée mais n'a jamais égalé celle du papier. Et le plaisir d'avoir un vrai livre est sans commune mesure avec la froideur d'une liseuse. «Les Français restent attachés à l'objet livre. La lecture de livres numériques évolue de manière marginale et ne cannibalise pas le format papier», note Vincent Monadé, président du Centre national du livre (CNL).

Le marché tiré par les 15-24 ans


Après une nette progression entre 2015 et 2017 (24 % de lecteurs de livres numériques en 2019 et 2017 contre 19 % en 2015), le taux de lecteurs de livres numériques marque un palier en 2018 : 4 livres lus au format numérique en 2018 contre 3 en 2017 et 2 en 2015, selon le dernier baromètre 2019 «Les Français et la lecture». Le taux de lecteurs de livres numériques est en revanche toujours plus élevé chez les 15-24 ans, qui plébiscitent notamment les BD. 47 % ont lu au moins un livre numérique au cours des 12 derniers mois, contre 13 % chez les 65 ans et plus. Cette classe d'âge consomme 8 livres numériques par an tandis que chez les 65 ans et plus, on est à 1 livre en moyenne. Les femmes lisent tendanciellement plus de livres : 5 contre 3 en 2017.

Le marché du livre numérique en France reste toutefois dynamique. La dernière enquête menée par OpinionWay en 2018 sur le livre numérique montre que les usages des lecteurs de livres numériques se diversifient et s'intensifient : lecture sur smartphone, tablette ou liseuse, prêt numérique en bibliothèque et adoption rapide du format audio. Seule ombre au tableau l'hégémonie d'acteurs américains : Amazon, Rakuten, Apple, Google s'accaparent 90 % du marché. En France, les libraires hexagonaux sont sous-représentés avec à peine 10 % de part de marché, ce qui, à terme, pourrait remettre en cause l'équilibre du marché du livre français.

Face à ce défi, des acteurs prennent des initiatives. Bookeen (spécialiste des liseuses depuis 2003) et Tite-Live (pionnier des logiciels de gestion de libraires et des bases de données culturelles depuis 1983) ont décidé de s'allier. En septembre prochain, ils entendent proposer une nouvelle gamme de liseuses, des applications mobiles de lecture et d'écoute, un nouveau standard de protection anti-copie, et une plateforme pour la distribution de livres numériques et audio. Cette solution technique disponible pour tous les libraires leur permettra de vendre des livres dématérialisés aux particuliers comme aux professionnels.

Tous les livres en un seul


Emporter en vacances non pas le best-seller du moment mais plusieurs ouvrages sans se surcharger ; aller en cours avec non pas plusieurs manuels qui alourdissent le cartable mais en avoir un seul qui les remplace tous. Beaucoup en ont rêvé et Sony l'a fait.

Le constructeur nippon va lancer le 23 octobre en France, en partenariat avec la Fnac et Hachette, son «Reader» ; un livre électronique de 260 g de la taille d'un livre de poche. Doté d'un écran de 15cm, il permet de stocker 160 ouvrages (parmi un choix de 2000 en téléchargement sur fnac.com). Certes, Sony n'a pas la paternité des e-books. À la fin des années 90, la société française Cytale proposait déjà le Cybook. Mais cette tablette électronique cumulait les inconvénients : lourde, peu autonome, avec un format de fichier fermé, un mode de commercialisation des e-livres perfectible et, surtout, un prix prohibitif. Ce fut un échec. Le concept du livre électronique attendait en fait la bonne technologie pour décoller : l'encre électronique, aujourd'hui parfaitement au point. Il s'agit de pigments blancs et noirs enfermés dans de minuscules capsules excitées électriquement. Les avantages : proposer des tablettes très économes en énergie (autonomie de lecture de 7000 pages) et avec une qualité d'affichage très proche de celle du papier imprimé. Dès lors les e-books sont revenus sur le devant de la scène, proposés notamment par des journaux ou des opérateurs télécoms. Amazon, la grande librairie sur internet, a lancé le sien, baptisé «Kindle», mais il n'est pas encore arrivé en Europe. Sony, la Fnac et Hachette prennent donc les devants avec le «Reader» qui sera vendu 299€. Les livres numérisés seront 15 à 20% moins chers que leur version papier.