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Réseaux sociaux : l’outil des maires, la cible des attaques

maires


À l’approche des municipales de mars 2026, l’AMF et le CEVIPOF viennent de publier une note qui décrit une présence numérique devenue quasi incontournable pour les maires… et un terrain de cybermalveillance en forte hausse contre les élus locaux.

Les réseaux sociaux ne sont plus un gadget pour les élus ni même un accessoire de campagne : ils sont désormais une part de la vie municipale… avec leurs bons et leurs mauvais côtés. Dans une note que vient de publier l’Observatoire de la démocratie de proximité (Association des maires de France, CEVIPOF/Sciences Po), Olivier Costa et Martial Foucault décrivent ainsi des plateformes devenues centrales pour informer les citoyens, les mobiliser et leur répondre, y compris dans des territoires où la communication traditionnelle reste limitée. En France, 50,7 millions d’utilisateurs fréquentent ces réseaux, soit 78 % de la population, avec 1 h 48 par jour en moyenne.

Pour les communes, l’intérêt est évident : diffuser des informations pratiques (travaux, services, événements, alertes…), faire vivre une communauté, recueillir doléances et signaux faibles. Dans les grandes villes, des community managers alimentent les comptes et modèrent les commentaires, mais dans beaucoup de communes, y compris rurales, la charge repose directement sur les élus, souvent sans formation spécifique et avec une maîtrise inégale des codes (formats courts, images, vidéos, humour, commentaires…).

Une zone de risque pour les élus

C’est aussi là que s’ouvre la zone de risque. Les auteurs insistent sur un espace « fortement dérégulé », propice aux emportements, aux attaques gratuites et au sentiment d’impunité. La mandature 2020-2026 a ainsi été marquée par une hausse des violences contre les maires, et le numérique y prend sa part. En 2025, 28 % des maires ont déclaré au moins une attaque sur les réseaux sociaux, contre 20 % en 2020. Les atteintes relèvent de l’injure, de la diffamation, du harcèlement, parfois de menaces, avec une crainte fréquente côté victimes : déposer plainte peut aggraver la situation, être perçu comme une volonté de « museler » l’opposition, ou finir classé sans suite.

La conflictualité locale s’y nourrit aussi de la concurrence politique. Faute d’accès équivalent aux supports municipaux, l’opposition investit comptes personnels, pages et groupes, parfois créés en campagne puis maintenus tout au long du mandat. Pour les majorités, l’équation est serrée : rester présentes pour ne pas abandonner l’espace de débat, tout en évitant la réaction à chaud, l’ironie mal comprise, ou la surenchère. Car le « mauvais buzz » se construit vite : une phrase, un commentaire, un échange capturé, puis relayé hors contexte, amplifié et parfois repris par des influenceurs ou des médias.

Les chercheurs plaident donc pour une doctrine municipale : stratégie claire (plateformes, publics, objectifs), vérification systématique des informations, ton neutre et factuel, modération des contenus illicites et des emballements, protection des comptes (mots de passe, double authentification). Et, à l’heure de la campagne des municipales, tracer une ligne rouge en distinguant strictement communication institutionnelle et communication de campagne, le code électoral s’appliquant aussi aux réseaux.

Comment Donald Trump a utilisé la désinformation pour s’imposer

 

Trump

Par Kübler Raoul, ESSEC

Quel est le rôle exact joué par la désinformation dans la victoire de Donald Trump ? À partir de l’analyse de 200 millions de données, une équipe de chercheurs a modélisé les facteurs déterminants du choix électoral lors des élections américaines en 2016 et 2020. Ce modèle éclaire la stratégie de Trump consistant à propager des « fake news » pour s’imposer sur les réseaux sociaux et dans les médias traditionnels.


La recherche sur la désinformation a signalé une augmentation de la diffusion de fausses nouvelles lors des deux dernières élections américaines. Il a été démontré que les « fake news » pénètrent les réseaux plus rapidement et plus profondément que les vraies informations.

Mais jusqu’à présent, l’impact des réseaux sociaux, des activités de marketing des candidats, de la couverture médiatique et de la désinformation sur le comportement électoral et le soutien politique n’étaient pas précisément mesurés. Notre étude tente de le faire en analysant de manière globale le rôle de ces différents facteurs sur le soutien politique et sur le vote.

Méthode d’analyse des données

Nous avons recueilli l’un des plus grands ensembles de données dans le domaine du marketing politique en analysant plus de 200 millions de messages sur les médias sociaux (Twitter, Facebook et Instagram) lors des élections présidentielles américaines de 2016 et de 2020.

En nous appuyant sur des outils de traitement du langage naturel (NLP), nous identifions les sujets communs dont les personnes parlent à propos des candidats, leurs sentiments à leur égard et les émotions exprimées. Nous utilisons les mêmes outils pour comprendre ce dont les candidats parlent dans leur communication et sur les médias sociaux. Nous combinons ces données avec celles relatives à la couverture médiatique et à la désinformation.

Pour analyser l’influence de chaque facteur sur le soutien politique, nous testons notre modèle en utilisant une approche économétrique qui nous permet de quantifier précisément l’impact de chaque facteur sur les autres éléments au fil du temps.

Nous avons ainsi étudié :

  • Le bouche à l’oreille (discussions en ligne et hors ligne). Les discussions en ligne sont mesurées par le montant de tweets positifs et négatifs à propos d’un candidat, les discussions hors-ligne sont mesurées par des enquêtes de type « études de marché ».

  • L’activité sur les réseaux sociaux (audience des candidats, contenus partagés par les candidats).

  • La publicité télévisée et le marketing.

  • La couverture médiatique (articles et contenus de la presse traditionnelle).

  • Les sondages mesurant les intentions de vote.

  • La désinformation (mesuré par le nombre de liens partagés vers des sites connus de désinformation).

Les pourcentages sur les flèches expliquent dans quelle mesure une composante influence une autre composante. CC BY

Ce graphique illustre les effets de l’ensemble des éléments de notre modèle. Les flèches et les pourcentages indiquent les relations directes et indirectes entre les éléments, saisissant comment chaque facteur influence et est influencé par les autres dans ce système dynamique aux multiples boucles de rétroaction.

Notre graphique montre l’ampleur de l’impact d’une augmentation de 1 point de chaque variable sur les autres variables.

Une augmentation de 1 point du bouche-à-oreille (positif ou négatif) – a un impact de 1 point (100 % dans le schéma) sur le soutien (mesuré par les sondages à travers les intentions de vote).

Une augmentation de 1 point de la désinformation entraîne une augmentation de 0,75 point sur le soutien (en faveur du candidat dont les partisans diffusent cette désinformation).

Une augmentation de 1 point de la désinformation entraîne une augmentation de 0,5 point (50 %) sur la couverture médiatique (presse et magazine).

Une augmentation de 1 point des discussions sur les réseaux sociaux a un impact de 0,75 point (75 %) sur la couverture de médiatique (presse magazine), de 0,75 point sur le bouche-à-oreille. Cette augmentation de 1 point des réseaux sociaux a un impact de 0,5 point sur le partage de la désinformation sur les plates-formes.

Les réseaux sociaux, facteur clé aux États-Unis

Au regard de ces résultats, nous pouvons conclure qu’aux États-Unis, l’usage des réseaux sociaux et la désinformation qui lui est associée ont une influence majeure sur la couverture médiatique et sur le soutien apporté aux candidats.

De nombreux exemples illustrent ce schéma général mesurant l’impact en cascade des différents facteurs.

Ainsi, nous avons mesuré l’impact des tweets de Donald Trump en 2016 lorsque ce dernier a écrit à plusieurs reprises au sujet de ses bonnes relations avec Vladimir Poutine et de la Russie. Nous avons constaté qu’à chaque tweet de Trump mentionnant Poutine, le nombre de publications de fausses informations concernant Hillary Clinton augmentait de manière significative.

CC BY

Cet effet est visible non seulement immédiatement après le tweet de Trump, mais il persiste également sur une période prolongée, illustrant le rôle catalyseur de ces tweets dans l’amplification de la désinformation.

Nous avons ensuite constaté que cette amplification de la désinformation entraîne une plus forte couverture médiatique. Chaque pic de désinformation génère une hausse du nombre d’articles de presse consacrés à Trump, atteignant un sommet au quatrième jour, avant de décroître progressivement mais en conservant un effet notable sur dix jours. Ainsi, les tweets de Trump stimulent le partage de désinformation, mais contribuent également indirectement à renforcer sa visibilité médiatique.

Notre modèle empirique montre que l’augmentation de la couverture médiatique centrée sur Trump, déclenchée par la désinformation, entraîne également une hausse du bouche-à-oreille positif à son sujet, en ligne et hors ligne.

Ce phénomène suggère que l’attention médiatique, bien que résultant initialement de la propagation de la désinformation, contribue finalement à améliorer l’image publique de Trump dans les discussions. En d’autres termes, plus Trump est au centre de l’attention médiatique, plus cela suscite des conversations positives à son sujet, renforçant ainsi son capital de sympathie et son influence.

L’équipe de Trump semble avoir parfaitement compris cette dynamique, et Donald Trump a tiré parti de cet effet également lors de sa campagne de 2024. C’est ce que souligne la célèbre déclaration « They are eating the dogs » (ils mangent les chiens) lors du débat télévisé avec Kamala Harris.

La citation a été immédiatement partagée sur les réseaux sociaux, où l’on a vu par la suite une augmentation de la désinformation sur les immigrés, « l’État profond » et le « grand remplacement ». Les médias traditionnels ont ensuite pris le relais et relayé ces histoires. Cela amplifie à nouveau l’impact de la désinformation, qui fait finalement monter les sondages en faveur de Trump.

Responsabilité des médias traditionnels

Les réseaux sociaux sont devenus une arme politique essentielle aux États-Unis : nul hasard si les candidats ont payé 650 millions de dollars à Google et à Meta en 2024. La désinformation a un statut à part dans cet environnement car c’est un élément clé permettant d’amplifier le volume des discussions en ligne et de les polariser.

Le fait que la désinformation alimente le discours en ligne et maintienne l’engagement des utilisateurs sur les réseaux sociaux peut expliquer pourquoi les opérateurs de réseaux sociaux contrôlent si peu les débats en ligne (ou réintègrent les utilisateurs bannis pour leurs pratiques, comme l’a fait Elon Musk sur X).

CC BY
CC BY

Les médias traditionnels américains, qui sont désormais concurrencés par les plates-formes, tentent de rester dans la course en commentant les débats en ligne. Il en résulte une surreprésentation médiatique du candidat le plus outrancier (les graphiques ci-dessus montrent que le nombre d’articles consacrés à Donald Trump est bien plus important que ceux consacrés à Hillary Clinton en 2016). À l’avenir, ces médias devraient se demander si chaque message d’un candidat populiste sur les réseaux sociaux mérite d’être couvert.

Alors que certains chercheurs vont jusqu’à se demander si la démocratie peut survivre à l’Internet, les décideurs politiques attachés à cette démocratie seraient bien avisés de sanctionner les réseaux responsables des fausses nouvelles qu’ils diffusent.


_ Cet article utilise les données de l’étude « I like, I share, I vote : Mapping the dynamic system of political marketing » de Raoul V. Kübler, Kai Manke et Koen Pauwels, publiée par le Journal of Business Research. _The Conversation

Kübler Raoul, Associate Professor of Marketing - Social Media, AI, and Digital Marketing Expert, ESSEC

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Réactionnaire ? Ce que l’intelligence artificielle dit des discours d’Emmanuel Macron

 

Macron

Par Damon Mayaffre, Université Côte d’Azur

Emmanuel Macron est-il devenu un président réactionnaire ? Faisant profession de foi de progressisme, son discours n’est-il pas en réalité empreinte de nostalgie et de conservatisme ? La « révolution » que le titre de son livre-programme promettait se rapproche-t-elle de 1789, 1848, 1917… ou plutôt de la révolution conservatrice qui a pu dominer l’Europe et le monde dans les années 1980. Plus lointainement, la révolution macronienne ne fait-elle pas quelques échos à la révolution nationale du régime de Vichy ? Ses discours semblent l’attester avec des propos natalistes (« réarmement démographique »), une restauration de l’autorité et l’affirmation de la triple priorité « l’ordre, l’ordre, l’ordre », l’idée d’un uniforme à l’école et d’une nécessaire préférence nationale face à l’immigration clandestine. Et la résonance lexicale entre la « Renaissance » que projette le nouveau parti du président et la « renaissance » que promettait Philippe Pétain dans ses messages aux Français après le Front populaire se révèle troublante.

Sensible dès l’été 2017 avec les Ordonnances travail ou la suppression de l’ISF, le tournant droitier d’Emmanuel Macron apparaît historiquement peu contestable au fil du temps avec le traitement des « gilets jaunes », la réforme des retraites, la loi sur l’immigration votée avec l’extrême droite ou la composition du nouveau gouvernement Attal. L’hyperprésidentialisme (refus du référendum d’initiative citoyenne, ajournement de la proportionnelle, usage répété du 49.3, leadership du président sur le gouvernement et le Parlement) illustre également une posture conservatrice sinon autoritaire, loin d’une VIe République ou d’une démocratie représentative parlementaire que d’autres réclament.

Mais au-delà de telle ou telle mesure de droite qu’il faudrait nuancer par telle ou telle mesure de gauche au nom du « en même temps », c’est l’analyse systématique des discours d’Emmanuel Macron depuis 2017, grâce à Hyperbase, un logiciel de statistique textuelle et d’intelligence artificielle produit par le CNRS et l’Université Côte d’Azur, qui atteste l’inclinaison réactionnaire du président.

Parler « le Macron »

Nos algorithmes ont appris – par comparaison – à parler le « de Gaulle », le « Pompidou », le « Giscard », le « Mitterrand », le « Chirac », le « Sarkozy », le « Hollande » et le « Macron ». Et ils sont susceptibles de dire, sans se tromper, les mots préférés des uns et les phrases favorites des autres, les expressions privilégiées par Charles de Gaulle ou par François Mitterrand, la composition grammaticale des discours de Valéry Giscard d’Estaing ou de François Hollande, la tonalité idéologique des discours de Nicolas Sarkozy ou de ceux d’Emmanuel Macron.

Or, au grand étonnement du linguiste, Hyperbase révèle qu’Emmanuel Macron a une lettre préférée. Une lettre, parmi toutes, dont l’intelligence artificielle s’empare pour classer, identifier ou reproduire à coup sûr les discours du président actuel. Cette lettre fétiche d’Emmanuel Macron, mille fois répétée, par laquelle il convainc son électorat et déroule son idéologie, est la 18e lettre de l’alphabet : la lettre R.

Le « re » tour en arrière, signature linguistique d’Emmanuel Macron ?

Selon la machine, le r- à l’initiale, c’est-à-dire en début de mots, est statistiquement caractéristique d’Emmanuel Macron. Le préfixe re- estampille ainsi le discours macroniste pour devenir une arme politique subtile.

REtrouver, REcouvrer, REdonner, REfaire, REconstruire, REstaurer, REinventer, REfonder… Les verbes en re- mettent constamment en marche arrière le discours d’Emmanuel Macron qui entend REproduire un passé idéalisé. REstauration, REarmement, REfondation, REvision, REnovation… Les noms en re- renvoient inlassablement les auditeurs à la grandeur éternelle d’une France passée qu’il s’agirait de REconquérir. L’approche quantitative est formelle, et elle chiffre précisément la lame de fond des re- dans la prose d’Emmanuel Macron à hauteur d’un écart réduit de +12,6.

L’approche qualitative des discours confirme quant à elle cette rhétorique passéiste. Autour de la campagne présidentielle 2022, en effet, Emmanuel Macron systématise son discours « en réaction ». Il débaptise En Marche pour renommer son parti REnaissance. Il envisage de réviser la Constitution en créant une quatrième Chambre : le Conseil national de la REfondation. Aussitôt réélu, il crée un nouveau ministère au nom significatif : le ministère du REnouveau démocratique. Le 31 décembre 2023 durant ses vœux, puis lors d’une conférence de presse pour relancer son mandat, il axe son discours sur le martèlement d’un seul mot « RÉ-armement » : RÉ-armement civique, RÉ-armement industriel, RÉ-armement de l’État, RÉ-armement économique, RÉ-armement des services publics, RÉ-armement démographique, etc.

Si le linguiste peut être étonné qu’un locuteur français puisse se singulariser d’autres par le surusage d’un préfixe – et vous, lecteurs, croyez-vous avoir une lettre préférée lorsque vous parlez ? –, l’historien et le politologue interprètent le phénomène sans difficulté.

Dans la langue politique, le préfixe re- est au service d’un discours REactionnaire, celui du « c’était mieux avant », depuis deux siècles (depuis la REstauration de 1814-1815).

Quelques mois avant la création par Emmanuel Macron de « REnaissance », le leader maurrassien Eric Zemmour n’avait-il pas intitulé son propre mouvement « REconquête » ? Avant que Macron ne l’exprime, Nicolas Sarkozy n’avait-il pas fait de la REstauration de l’autorité, notamment la « REstauration de l’autorité du maître à l’école », le fondement de son programme de « liquidation de l’héritage de mai 1968 » ?

Selon les études de sociologie électorale, Emmanuel Macron a été porté au pouvoir en 2017 et plus encore en 2022 par un électorat vieillissant et issu des classes sociales dominantes. Il s’adresse, de manière explicite ou subliminale, à un public pour qui la conservation de la hiérarchie sociale en place et le retour à une grandeur mythifiée sont une inclinaison naturelle.

Plus généralement, le discours réactionnaire d’Emmanuel Macron n’est-il pas simplement le reflet de la droitisation d’une France contemporaine inquiète pour son avenir et nostalgique de son passé ? L’étude systématique par l’intelligence artificielle des gros corpus de presse actuels ou des débats parlementaires récents, que nous entreprenons aujourd’hui au laboratoire, pourrait très vite nous renseigner en étudiant la popularité du préfixe re- bien sûr, mais également du préfixe de- que Gabriel Attal vient de surutiliser dans son discours de politique générale (déverrouiller, débureaucratiser, désmicardiser).The Conversation

Damon Mayaffre, Chercheur CNRS en linguistique informatique, Université Côte d’Azur

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Et si les réseaux sociaux devenaient une chance pour nos démocraties ?

 

réseaux

Par Anne Alombert, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Jean Cattan, Sciences Po

Alors que le président libertarien Javier Milei, récemment élu en Argentine, a largement profité des réseaux sociaux lors de sa campagne présidentielle, notamment pour séduire les plus jeunes générations, d’autres personnalités politiques envisagent au contraire de quitter ces mêmes réseaux. En France, c’est la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui a initié ce mouvement, déclarant en novembre dernier que X (ex-Twitter) constituait « une arme de destruction massive de nos démocraties ». Force est de constater que depuis de nombreuses années, les réseaux sociaux dominants, dont le modèle d’affaires repose sur l’économie de l’attention favorise structurellement le clash et la polarisation des opinions.

Selon ce modèle économique, il s’agit de « maximiser l’engagement » des utilisateurs afin de vendre leur « temps de cerveau » et leurs données personnelles à des entreprises susceptibles de les cibler avec leurs publicités. Dès lors, tout ce qui compte pour gagner en visibilité sur ce type de réseau, est de trouver la ligne de fracture – chez chaque utilisateur ou dans la société – et d’enfoncer le coin, afin d’obtenir plus de clics et plus de vues, alimentant ainsi le « business de la haine » des géants du numérique, qui tirent profit de cette cacophonie.

Le résultat, tel que décrypté par l’écrivain et politologue italien Giuliano da Empoli, est le suivant : tandis qu’hier la politique était « centripète » – il fallait rallier autour d’un point d’équilibre –, elle est devenue aujourd’hui centrifuge. L’expression d’« ingénieurs du chaos » trouve alors tout son sens : pour conquérir le pouvoir, la politique consiste désormais à exploiter au mieux les dynamiques d’infrastructures, ici de communication, pour éclater la société en tous points.

Faire évoluer le modèle économique et l’architecture des réseaux sociaux

Comment changer la donne ? Il parait difficile d’imaginer l’ensemble des démocrates pratiquer la politique de la terre brûlée et quitter les réseaux sociaux dominants tant que l’espoir est encore à leur régulation. De même, nous ne pouvons uniquement nous en remettre à la bonne volonté de quelques autres réseaux dominants faisant pour l’instant office de refuge, tant que leur modèle demeure fondé sur la captation de l’attention.

Si nous devons poursuivre nos efforts pour « trouver des réponses politiques à la colère », nous ne pouvons pas non plus nous aveugler sur les velléités autoritaires ou nationalistes exploitant les failles des réseaux sociaux les plus utilisés. Néanmoins, nous pouvons les priver de l’infrastructure qui les fait émerger comme forces politiques de premier plan partout dans le monde. Pour cela, nous devons faire évoluer le modèle économique et l’architecture des réseaux sociaux. Car il faut bien se rendre compte, dans la lignée de la pensée du professeur de droit Lawrence Lessig, que l’architecture numérique est normative : de même que l’architecture de nos rues détermine nos comportements, l’architecture des réseaux sociaux détermine la façon dont nous nous y exprimons et dont nous y interagissons.

De manière générale et par définition, le principe des « followers », qui consiste à suivre des personnalités en particulier, ne favorise pas l’expression de points de vue diversifiés, mais plutôt les comportements mimétiques, la concurrence, la rivalité et in fine la dévalorisation de soi comme des autres.

Plus spécifiquement, X/Twitter et Thread sont construits pour faire se rencontrer absolument tous les sujets, points de vue et personnes d’opinions très diverses sur un flux unique et assurer des interactions directes au vu et au su de tous.

Autre architecture, autre ambiance, il en va autrement si l’on se rassemble autour d’un sujet, que ce soit pour en débattre ou seulement pour échanger. Sans qu’ils soient exempts de très nombreux défauts, TrustCafé, Reddit, Twitch, Discord donnent l’opportunité de créer des salons de discussion thématiques ou de regrouper des communautés en un espace et in fine d’avoir un débat plus approfondi. Mastodon repose quant à lui sur une structure décentralisée, c’est-à-dire que « chaque serveur Mastodon est totalement indépendant, mais capable d’interagir avec les autres pour former un réseau social mondial ». Cela permet d’éviter de cultiver l’animosité sociale. Des communautés irréconciliables n’ont pas à se côtoyer, ce qui permet d’éviter de propager le conflit de manière inopportune.

Reprendre la main sur les algorithmes

C’est pour orienter les réseaux sociaux vers des architectures permettant de créer des espaces de débat, d’apprentissage, d’échanges et de coopération que nous devons agir en premier lieu, avant même de nous intéresser à la modération des contenus qui y circulent. Le règlement européen sur les services numériques le permet en théorie, mais il faudra que la Commission européenne se mobilise en ce sens. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Jusqu’à présent, le débat a bien plus porté sur le nombre de modérateurs de tel ou tel réseau ou le nombre de contenus retirés que sur la structure des réseaux sociaux en elle-même. Ce qui risque surtout de nous épuiser pour un résultat très relatif.

Pour nous assurer que les réseaux servent une société démocratique où le débat, la construction collective et l’écoute sont privilégiés, nous devrions nous préoccuper de la manière dont les infrastructures numériques sont conçues, développées et financées. Comme les réseaux sociaux dominants sont structurellement fondés sur l’économie de l’attention, l’enfermement de leurs utilisateurs et l’amplification des contenus polémiques et choquants, nous devrions aussi décider de ne plus laisser aux mains du seul réseau social, c’est-à-dire d’une entreprise privée, le monopole de déterminer le flux algorithmique, soit le choix des contenus apparaissant sur nos fils d’actualités.

Une telle proposition est une exigence minimale pour tendre vers une plus grande réappropriation des réseaux sociaux par les utilisateurs. Elle a d’ailleurs déjà été faite sous diverses formes, que ce soit par des spécialistes du numérique, la Comission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), des journalistes ou des chercheurs. Ainsi, il s’agit non plus seulement de forcer la plate-forme à accentuer tel ou tel paramètre de leur algorithme mais de contester le fait que la recommandation soit le seul fait de la plate-forme.

Pour justifier ce principe, nous pouvons nous demander si une fois une taille critique et une certaine concentration du marché atteintes, il est bien légitime de laisser uniquement à des entreprises privées le soin de décider ce qui doit être vu ou ce qui doit être invisibilisé dans l’espace médiatique numérique. Quand bien même certains d’entre nous souhaiteraient s’abandonner aux algorithmes de TikTok ou de Twitter, pourquoi tout un chacun devrait-il s’y plier ? Est-ce à un acteur unique de déterminer les critères en fonction desquels les contenus apparaissent ou disparaissent de nos écrans ?

Reconnaître les réseaux sociaux comme des espaces publics

La chose doit encore être affirmée : oui les réseaux sociaux dominants sont des espaces publics. Ce ne sont plus seulement des cafés que l’on est libre ou non de fréquenter. L’analogie ne fonctionne plus. Ils ont un impact structurant sur nos sociétés, que l’on y soit ou non.

De plus, si tout le monde peut virtuellement s’exprimer sur les réseaux, ceux qui auront le plus de vues sont ceux qui joueront les codes du réseau et sponsoriseront leurs comptes ou publications. Ce qui laisse sur le bas-côté ceux qui ne peuvent pas ou refusent de jouer à ce jeu malsain de la mésestime de soi, des autres et du clash constant.

La prétendue liberté d’expression masque le sévère contrôle qui s’exerce sur la recommandation et la hiérarchie qu’elle recèle : l’apparence d’horizontalité (celle de tous les usagers exprimant leurs opinions ou leurs avis publiquement) masque une extrême verticalité (celle des entreprises décidant des critères de ce qui sera vu ou non).

Pour restaurer les libertés d’expression et de pensée, il nous faut donc décorréler l’intérêt du réseau social à voir promu tel ou tel contenu et l’intérêt social ou personnel à s’informer ou échanger sur tel ou tel sujet.

Œuvrer pour des infrastructures numériques démocratiques

Cela n’est désormais plus une seule affaire d’imagination ou de prospective. Regardons Bluesky (le réseau social alternatif créé par Jack Dorsey, l’un des fondateurs de Twitter) ou Mastodon : les flux algorithmiques y sont à la main des utilisateurs.

Sur Bluesky, les utilisateurs les plus chevronnés, des médias ou autres tiers de confiance peuvent proposer à l’ensemble des utilisateurs des algorithmes de leur cru. Et le choix est particulièrement simple à opérer pour un effet immédiat. Sur Mastodon, le classement chronologique reste la clef d’entrée vers les contenus publiés, mais le principe même du logiciel libre permet à l’administrateur comme à l’utilisateur de développer les fonctionnalités de curation de contenus qu’il souhaite. Cela ne veut pas dire que tout le monde doit savoir coder, mais que nous pouvons avoir le choix entre de nombreux algorithmes, paramètres ou critères de recommandations qui ne sont pas seulement le fait de la plate-forme.

Comment bien débuter sur Mastodon, le réseau social qui attire les déçus de Twitter (BFMTV).

Regardons aussi des projets comme Tournesol : cette plate-forme de recommandation collaborative de contenus permet à de nombreux citoyens de participer en évaluant les contenus en fonction de leur utilité publique (et non en fonction d’intérêts privés ou d’agendas politiques déterminés). Grâce à de telles initiatives, il devient possible de découvrir des vidéos pertinentes et pédagogiques que des réseaux sociaux dominants ou une plate-forme comme YouTube n’auraient probablement pas recommandées.

Toutes ces initiatives nous montrent qu’il est possible d’œuvrer pour des infrastructures numériques démocratiques. Nous ne sommes qu’à un pas politique de les valoriser. Et entendons-nous bien, l’objectif n’est pas de nous anesthésier en empêchant le désaccord. Bien au contraire ! Le but est de vivifier la démocratie et renforcer l’intelligence collective en exploitant tout le potentiel des réseaux sociaux.The Conversation

Anne Alombert, Chercheuse associée à l'IRePh (Institut de Recherches Philosophiques), Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières et Jean Cattan, Secrétaire général du Conseil national du numérique, Sciences Po

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Présidentielle : des millions de Français ciblés sans leur accord

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Plus de dix millions de Français ont reçu des SMS et des coups de téléphone de propagande politique lors de l’élection présidentielle de 2022 puis des élections législatives, de la part de candidats qui se sont affranchis des règles édictées par la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) pour cibler des millions d’électeurs. Cette pratique – envoie de SMS, de courriels, de message vocaux – était connue mais une enquête du Monde publiée cette semaine en démontre l’ampleur et en souligne les questions éthiques qu’elle pose quant au respect des données personnelles des Français et de leur consentement à recevoir ce type de message.

La CNIL a reçu 2 949 signalements

Parmi les douze candidats à la présidentielle, la moitié a envoyé plus d’un million d’e-mails de propagande électorale et beaucoup ne donnaient pas la possibilité aux destinataires de se désinscrire, ce qui est pourtant une obligation légale. Emmanuel Macron, Eric Zemmour, Valérie Pécresse et Jean-Luc Mélenchon ont envoyé plus d’un million de messages vocaux ou de SMS dans les derniers jours de la campagne, suscitant les interrogations de nombreux Français qui ne comprenaient pas comment les candidats avaient pu obtenir leur numéro de mobile.

Certains ont effectué des signalements auprès de la CNIL. Entre le 16 février 2022 (lancement de sa plateforme de signalements) et le second tour de l’élection présidentielle, la Commission a reçu 2 949 signalements dont 2 148 à la suite de la réception d’appels téléphoniques 577 de SMS 213 de courriels et 54 de courriers. Ces signalements ont abouti au traitement de 45 plaintes (8 dans le cadre des primaires, 24 dans le cadre de la campagne présidentielle et 13 dans le cadre des législatives) et la CNIL a procédé à l’ouverture de trois procédures de contrôle formelles.

Ces techniques de démarchage ont été fortement utilisées par les équipes des candidats pour leur permettre de cibler des publics précis (maires, Français de l’étranger, communauté juive, femmes issues des bureaux de votes prioritaires hors Île-de-France, plus de 65 ans, boulangers, taxis, etc.) afin d’espérer élargir leur socle électoral habituel.

Flou juridique

Les coordonnées (numéros de téléphone, adresses électroniques) des publics cibles ont souvent été obtenues largement par des data brokers, des sociétés spécialisées qui ont constitué d’immenses bases de données, mais sans que les intéressés n’aient formellement donné leur accord pour recevoir un jour des messages politiques. Les sociétés – et en suivant leurs clients candidats – jouent, en effet, sur un flou juridique puisque l’obligation de recueil du consentement (opt-in politique) ne figure pas formellement dans le Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui régit les envois de masse, même si la CNIL le recommande.

Interrogée par Le Monde, la Commission estime qu’une loi plus claire faciliterait les sanctions. À l’heure où la protection des données personnelles est un enjeu majeur et une préoccupation forte des Français, reste à savoir si une telle loi pourrait voir le jour avant les prochaines élections.

(Article publié dans La Dépêche du Midi du dimanche 28 mai 2023)


Désinformation politique : quelques clés pour se protéger

 

computer
Les auteurs de manipulations profitent d'un environnement informationnel dense dans lequel il est difficile de prendre du recul face aux flots de messages. Hippopx, CC BY-SA
Par Yannick Chatelain, Grenoble École de Management (GEM) et Jean-Marc Huissoud, Grenoble École de Management (GEM)

En Chine, le pouvoir dispose de plus de 280 000 « fonctionnaires » rémunérés pour « fabriquer » l’opinion publique. Leur appellation ? La « water army » (l’armée de l’eau) créée en 2010. Cette « armée » se compose d’utilisateurs et utilisatrices – qui peuvent faire partie de firmes privées – rémunérés pour publier des commentaires sur des sites web en chinois selon les directives gouvernementales. Ils opèrent généralement sur les plates-formes en ligne les plus prisées comme le site de microblogage Sina-Weibo, la messagerie WeChat ou encore Taobao, le principal site de vente en ligne du pays.

Cette « water army » s’adonne ainsi à la pratique de « l’astroturfing » des approches par saturation de messages notamment sur les réseaux sociaux : utilisation de bots, multiplication de faux comptes, etc. La démarche est analogiquement proche de certaines techniques de « black hat hackers », ou d’hacktivistes. Certains inondent des serveurs de requêtes pour les bloquer (attaque DDos), d’autres défacent un site pour donner à voir leur revendication sur la page d’accueil du site ciblé. Dans le cas qui nous préoccupe, la saturation fait penser à des mouvements de masse.

Si l’astroturfing n’est pas récent, il a pris ces dernières années une certaine ampleur. Ce terme que l’on peut traduire par « pelouse synthétique », désigne une opération qui vise à donner la fausse impression d’un comportement spontané ou d’une opinion populaire. Elle n’est pas l’apanage du monde politique, comme nous allons l’évoquer, des firmes y ont recours, cela peut être pour lancer un produit, tout comme pour redorer son image, contrer les critiques, voire même disqualifier par tous moyens la science à l’instar de la firme Monsanto ce qu’a révélé en 2017 les « Monsanto Papers », cette dernière a entre autres chargé une agence de consultant afin de fabriquer des e-mails et créer le « Center for Food and Agricultural Research », un faux institut dont la raison d’être était d’attaquer les critiques de Monsanto.

Cependant, penser que « l’astroturfing politique » serait réservée à des régimes autoritaires et/ou dictatoriaux, comme la Chine ou la Russie avec son usine à trolls aux ordres du Kremlin localisée à Saint-Pétersbourg, constituerait une erreur.

Ainsi en France, lors des dernières élections présidentielles de 2022, le journal Le Monde révélait comment « des militants d’Éric Zemmour gonflaient artificiellement la présence de leur candidat sur Twitter ». Les journalistes avaient collecté des centaines de milliers de tweets pro-Zemmour… peu en rapport avec sa réelle « force de frappe » sur les réseaux.

« Pourquoi est-ce que je reçois ce message ? »

Comment, dès lors, le citoyen peut-il se « protéger » de ces tentatives de manipulation et détecter une campagne d’astroturfing ? Voici quelques clés :

  • Le message est récurrent.

  • La campagne utilise de nombreux canaux de diffusion, et de nombreux identifiants sur une même plate-forme (Twitter par exemple, bien que les réseaux sociaux interdisent officiellement cette pratique).

  • Elle se caractérise par la répétition des mêmes séquences de vocabulaire via des messages plus ou moins simultanés qui émanent de sources diverses sans connexions visibles entre elles.

Parfois, le message cite comme source des messages similaires, renforçant l’idée que l’idée véhiculée est partagée par beaucoup de gens alors que les sources se renvoient les unes aux autres et sont similaires en contenu. Par ailleurs, la majorité des tentatives de réponse à l’émetteur se soldent par un échec à le joindre, dans des proportions bien plus importantes que la normale.

La temporalité des messages, très rapides, est aussi à prendre en considération, de même que les campagnes de retweets (qui durent plus longtemps que la moyenne), éléments difficiles à détecter sans des moyens informatiques conséquents. Dans l’exemple ci-dessous, le 20 avril 2022, comme le pointe l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) le compte de @Samuel_Lafont (Stratégie numérique et levée de fonds pour @Reconquete_off @ZemmourEric) qui compte à ce jour environ 54 000 abonnés a partagé une pétition 24 fois en moins de cinq minutes.

L’astroturfing joue aussi sur la crainte de déclassement informationnel de son auditoire, c’est-à-dire l’angoisse plus ou moins forte d’être passé à côté de quelque chose d’important, ou pire, d’avoir été jusque-là manipulé par une version propagandiste de l’information. Cela renforce le climat de défiance vis-à-vis des médias d’information et l’isolement des personnes, connectées au monde via les réseaux sociaux, mais déconnectés dans les faits de la vie sociale.

En se posant les bonnes questions, il est possible de comprendre les intentions des auteurs : imposer un agenda à l’opinion. Par ailleurs, l’astroturfing se caractérise par la présence d’un sponsor généralement identifiable ou que l’on peut déduire.

Une mesure de « bonne hygiène informationnelle » est donc de toujours se poser la question du : pourquoi est-ce que je reçois ce message, maintenant, par ce biais, de quelqu’un que je ne connais en principe pas ?

Fonctionnement par saturation

Certes, comme toute propagande, l’astroturfing ne peut pas convaincre ceux qui ne veulent pas l’être. Tout au plus peut-elle induire un doute chez des personnes déjà peu enclines à prendre position, ou chez la petite minorité qui chérit l’information hors système, autrement dit les personnes ayant un penchant pour le complotisme et l’entretien d’une bulle informationnelle personnelle déconnectée de la vie sociale réelle. Ce qui relève d’une des pathologies de l’information.

De façon analogique à la propagande, elle ne peut fonctionner que par saturation, dans un environnement informationnel dense dans lequel les personnes n’ont pas le temps ou la volonté de prendre du recul face aux messages qui leur parviennent. Isolée du flux informationnel, elle perd toute pertinence. D’où sa relative innocuité pour les personnes investit dans une recherche d’information focalisée et à fort investissement cognitif et d’attention“ Political Communication Volume 37, 2020)

Éviter le point critique

Toutefois, par-delà ses « faiblesses », son efficacité ne doit pas être sous-estimée, surtout dans les périodes de défiance généralisée, de doute sur l’avenir dans de multiples dimensions, ce qui est le contexte actuel et général de nos sociétés. Les auteurs de campagnes d’astroturfing bénéficient en outre d’un appauvrissement réel des cadres conceptuels et de la richesse de vocabulaire des populations, même à un niveau décent d’éducation, et de la tendance généralisée, du fait de la nature même des médias et de la masse d’information à disposition, à favoriser les réactions émotionnelles (la désormais omniprésente indignation) sur le rapport critique à l’information.

Le véritable risque survient lorsque la campagne d’astroturfing atteint le point critique à partir duquel elle s’entretient elle-même du fait de sa reprise par les récepteurs d’origine, indépendamment de l’action de ceux qui ont initié la campagne ; elle devient alors une rumeur, un élément de sens commun qu’il n’est plus possible d’endiguer ou de détecter facilement. Elle a alors atteint son but de transformation d’une partie de l’opinion publique.

Cependant, tenter de censurer ces pratiques n’est pas nécessairement une bonne idée. D’abord parce que comme cela a été dit, virtuellement tous les acteurs politiques et géopolitiques l’utilisent plus ou moins, pas toujours dans de « mauvaises » intentions, et que toute censure serait, par défaut, partielle et orientée vers les intérêts des groupes censeurs. Il en résulterait d’ailleurs un amoindrissement du nombre d’acteurs, renforçant le pouvoir de ceux restant, en effet, rappelons que l’une des faiblesses de l’astroturfing est que la multiplication des campagnes participe à l’affaiblissement de leur impact.

Pour conclure, il faut apprendre à vive avec, avoir conscience de ces techniques « asymétriques » d’information en espérant que, comme toutes les méthodes de marketing, politique ou non, elles produisent à la longue une courbe d’apprentissage des utilisateurs d’Internet qui les rendent de plus en plus inopérantes.


Les auteurs souhaitent au travers cet article rendre hommage à Jean-François Fiorina un homme engagé, passionné de géopolitique, longtemps directeur adjoint de GEM, nommé en septembre 2022 directeur général de l’Ipag qui nous a quittés brutalement le 16 novembre 2022, à Nice.The Conversation

Yannick Chatelain, Professeur Associé. Digital I IT. GEMinsights Content Manager, Grenoble École de Management (GEM) et Jean-Marc Huissoud, Professeur et chercheur, Relations Internationales Stratégies d'internationalisation, Grenoble École de Management (GEM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Les citoyens actifs sur Internet sont-ils politiquement plus radicaux ?

 

On sait que les citoyens politiquement actifs sur Internet présentent différentes caractéristiques : ils sont plus intéressés par la politique, plus diplômés, et plus jeunes que la moyenne. Sont-ils plus radicaux ? KristopherK/Pixabay, CC BY-NC-ND
Par Marie Neihouser, Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées; Felix-Christopher von Nostitz, Institut catholique de Lille (ICL); François Briatte, Institut catholique de Lille (ICL); Giulia Sandri, Institut catholique de Lille (ICL) et Tristan Haute, Université de Lille

Les usages électoraux d’Internet et des réseaux sociaux ont été particulièrement scrutés lors de la campagne d’avant premier tour. De nouvelles plates-formes, telles que TikTok ou Twitch, ont été fortement investies afin de toucher les plus jeunes, et certains candidats semblent y avoir été plus performants que d’autres – notamment Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour. À cet égard, des études montrent que l’activisme sur Internet se structure souvent sur des bases idéologiques et est plus élevé aux extrêmes de l’échiquier politique. D’où une question : les citoyens actifs sur Internet sont-ils politiquement plus radicaux que l’ensemble des électeurs ?

Les citoyens actifs sur Internet sont-ils plus radicaux ?

En France, les usages électoraux d’Internet et des réseaux sociaux se sont développés depuis la présidentielle de 2012. Ils restent cependant relativement minoritaires. En témoignent les chiffres présentés en Figure 1 ci-dessous et récoltés lors de la première semaine de janvier :

Figure 1. Nombre de likes et de commentaires sur les publications Twitter et Facebook des candidats durant la première semaine de janvier 2022. Parmi les candidats présents au premier tour, seul Jean Lassalle ne figure pas dans ce tableau. Données People2022

Les commentaires à la suite de messages de candidats restent relativement peu nombreux tant sur Twitter que sur Facebook. Ainsi, si Jean-Luc Mélenchon récolte respectivement 23 491 et 126 465 commentaires, ce qui en fait le candidat le plus commenté, ces chiffres restent relativement modestes si on les rapporte au nombre d’inscrits sur les listes électorales, ou même au nombre de personnes inscrites sur les réseaux sociaux en France (40 millions d’utilisateurs mensuels de Facebook, 8 sur Twitter, 22 sur Instagram, 50 sur YouTube).

Surtout, certains candidats ne récoltent que quelques centaines de commentaires – ou même moins. Même si l’on regarde le nombre de likes, pratique moins coûteuse pour les internautes que le commentaire, les réactions aux messages des candidats restent relativement rares, a fortiori lorsqu’on les compare à leurs nombres d’abonnés. Pour ne prendre que quelques exemples, les likes recueillis par Emmanuel Macron sur Twitter durant la première semaine de janvier ne représentent que 2,6 % de ses abonnés, ceux reçus par Jean-Luc Mélenchon 4,4 %, ceux reçus par Marine Le Pen 1,8 %, et ceux reçus par Anne Hidalgo 0,8 %.

Reste que certains candidats suscitent plus de réactions que d’autres, et qu’à l’exception du cas particulier du président sortant, les candidats recueillant le plus d’interactions (likes et commentaires) sont les candidats d’extrême droite (Marine Le Pen, Eric Zemmour, Nicolas Dupont-Aignan) et Jean-Luc Mélenchon, ce qui tend à accréditer l’idée que les citoyens mobilisés sur Internet exprimeraient des choix électoraux plus radicaux et plus polarisés que la population électorale générale.

Pourquoi de telles différences d’activité sur Internet ?

On sait que les citoyens politiquement actifs sur Internet présentent différentes caractéristiques : ils sont plus intéressés par la politique, plus diplômés, et plus jeunes que la moyenne. Hormis en termes d’âge, ils ressemblent en réalité beaucoup aux citoyens actifs « hors ligne ». Ces pratiques politiques s’imbriquent d’ailleurs fortement : en 2012, par exemple, les électeurs ayant participé à un meeting étaient aussi parmi les plus actifs sur Internet.

Mais l’on sait aussi – et surtout – que, après avoir contrôlé par le sexe, l’âge, le niveau de diplôme, la situation professionnelle et l’intérêt pour la politique, les individus politiquement actifs sur Internet en 2012, ceux qui ont consulté le site ou la page Facebook d’un candidat lors des élections régionales de 2015, ou encore ceux qui ont suivi un candidat sur Internet lors de la campagne présidentielle de 2017, sont soit sensiblement plus à gauche, soit, pour une part plus faible, plus à droite, que le reste des citoyens. C’est en particulier le cas lorsque l’intensité de l’activisme sur Internet est plus faible, comme lors des régionales de 2015.

Le Tableau 1 ci-dessous complète ce portrait en montrant que, entre ceux qui se déclarent très à gauche et ceux qui se déclarent très à droite sur l’échiquier politique, des différences existent toutefois quant aux réseaux sur lesquelles ils choisissent d’être actifs :

Tableau 1. A consulté, partagé, « liké » ou commenté un contenu en lien avec la présidentielle 2022 sur les réseaux sociaux ces 7 derniers jours (en %) Champ : ensemble des répondants (N = 1619) Conseil de lecture : dans les 7 derniers jours avant la passation du questionnaire, 9,4 % des individus se déclarant au centre ont consulté, « liké » ou partagé un contenu en lien avec la présidentielle 2022 sur un réseau privé (WhatsApp, par exemple). French Election Study 2022, vague 1 (novembre-décembre 2021), CDSP, Fourni par l'auteur

Si Facebook semble autant mobilisé à l’extrême droite que par les individus se déclarant très à gauche, on note cependant des différences concernant tous les autres réseaux sociaux, qui sont bien plus utilisés à l’extrême droite.

L’écart est très important sur Twitter : seuls 2,5 % des individus se déclarant très à gauche affirment avoir consulté, partagé, « liké » ou commenté du contenu sur cette plate-forme dans les sept jours précédant l’enquête. Ce chiffre est quatre fois plus élevé chez ceux qui se positionnent très à droite (12 %), soulignant possiblement en miroir l’activisme intense des soutiens d’Éric Zemmour sur cette plate-forme.

Notons, enfin, que la sociologie des organisations partisanes offre une piste d’explication complémentaire à celle esquissée ci-dessus : contrairement aux partis structurés en courants ou tendances, les partis d’extrême droite, plus centralisés et constitués autour d’un leader charismatique, ont peut-être moins de difficulté à concevoir un discours unitaire et à le faire diffuser sur Internet par leurs bases militantes.

Sur la base de ces résultats, et bien qu’il faille relativiser l’influence des réseaux sociaux sur le résultat final d’une élection, on peut s’attendre à ce que les électeurs soutiens d’Emmanuel Macron se mobilisent moins fortement sur Internet que les électeurs d’extrême droite – alors même qu’il est le président sortant et que sa stratégie numérique tiendra compte de ce paramètre. De même, lors des élections législatives, on peut s’attendre à nouveau à un sur-investissement des réseaux sociaux par les citoyens exprimant des préférences politiques plus polarisées que l’électorat dans son ensemble.


Cet article a été co-publié dans le cadre du partenariat avec Poliverse qui propose des éclairages sur le fonctionnement et le déroulement de la présidentielle.The Conversation

Marie Neihouser, Chercheuse en science politique, Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées; Felix-Christopher von Nostitz, Research and Teaching Assistant in Political Science, Institut catholique de Lille (ICL); François Briatte, Assistant Lecturer in Political Science, Institut catholique de Lille (ICL); Giulia Sandri, Professeur en science politique, ESPOL, Université Catholique de Lille, Institut catholique de Lille (ICL) et Tristan Haute, Maître de conférences, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Comment l’« alt-right » à la française s’approprie les codes de TikTok, Instagram ou YouTube

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Navigation sur des chaines YouTube de l'Alt-Right française. J.G/The Conversation, CC BY-NC-ND

 


Par Nicolas Baygert, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Nul doute que les plates-formes en ligne constituent des espaces d’engagement civique et d’expression politique, plus particulièrement chez les jeunes. Les médias sociaux et les sous-cultures qu’elles renforcent remplissent une fonction non seulement d’organisation et de recrutement, mais aussi d’espace d’éducation et de socialisation politique pour adolescents et jeunes adultes.

Pour diffuser leurs idées, aux États-Unis comme en France, les influenceurs de la droite alternative « alt-right » se sont, sans surprise, approprié la grammaire et les gabarits prédéfinis de YouTube, Instagram ou TikTok.

Le terme alt-right est complexe à définir. Il peut être compris comme un terme générique désignant une coalition d’activistes en ligne opérant principalement dans les pays anglophones. Dans la recherche, l’alt-right est considérée comme une alliance englobant la culture de trolls en ligne, la mouvance masculiniste et les identitaires, avec des variations significatives des influences et des pratiques.

Sentiment de déclin civilisationnel

L’alt-right s’adresse spécifiquement aux jeunes générations partageant le sentiment d’un déclin civilisationnel corrélé aux poussées « immigrationnistes », « multiculturalistes » et plus récemment « wokistes ».

La fréquente convocation des termes de réacosphère ou de fachosphère dans le champ médiatique français atteste de l’importance accordée en France à ce phénomène. Pour Philippe-Joseph Salazar, professeur de rhétorique à l’université du Cap et auteur de « Suprémacistes. L’Enquête mondiale chez les gourous de la droite identitaire », le terme fachosphère désigne l’ensemble des acteurs ayant, depuis une dizaine d’années, appris à exploiter Internet et à redéployer le militantisme « grassroots », c’est-à-dire un activisme émanant de mobilisations spontanées et favorisant une organisation horizontale et participative.

En France, les médias témoignent d’un intérêt grandissant pour une nouvelle galaxie d’idéologues hexagonaux ayant dressé leur camp sur YouTube, Twitter, ou TikTok. Ceux-ci mènent une lutte métapolitique d’inspiration gramscienne – l’idée que le combat se mène d’abord sur le terrain culturel – avec pour objectif de développer un imaginaire alternatif, capable de rivaliser avec le « politiquement correct » véhiculé par les médias mainstream.

Faire un « contre Canal+ culturel »

Dans une interview datant de 2018, le youtubeur, pamphlétaire et influenceur d’extrême droite Papacito, évoquait déjà sa volonté de « faire un contre Canal+ culturel. Qui soit aussi fun, mais porteur d’idées patriotes et plus réactionnaires ».

À mille lieues du duo de youtubeurs stars Mcfly et Carlito, à l’humour potache dépolitisé (ce qui ne les a pas empêchés d’être reçus à l’Élysée), les influenceurs de l’alt-right française véhiculent des messages politiquement chargés : opération de « reconquista idéologique » à travers des tutoriels « lifestyle » masculinistes et volonté affichée de renouer avec un art de vivre enraciné, libéré de sa tutelle « woke ».

Proposant une socialisation politique alternative aux jeunes électeurs, les idéologues des réseaux oscillent entre parcours « en solo » et activisme coordonné. Le casque vissé sur les oreilles, le youtubeur Raptor, commente l’actualité dans ses « Raptor Talks » (capsules dépassant régulièrement les 600 000 vues) à grand renfort de mèmes. Son credo ? « Une revue d’actualité avec une bonne grosse dose de haine », comme il le dit lui-même.

Les codes de la dissidence s’américanisent

Comme le note le journaliste Paul Conge, auteur d’une enquête sur les « Les Grand-remplacés », ces figures se sont habilement fondues dans la LOL-culture, « gameuse », née sur les forums très fréquentés de jeuxvideo.com.

On remarquera au passage que les codes de la dissidence s’américanisent. Le discours « patriote » jadis francocentré s’efface régulièrement au profit d’un humour transgressif franchisé : ressorts humoristiques « netflixisés », icônes alt-right globalisées (à l’instar de « Pepe the frog »).

Aux États-Unis, cette mouvance alt-right a produit une sémantique propre au groupe avec des termes comme cuckservative (conservateur cocu, c’est-à-dire assujetti au « politiquement correct ») ou « SJW » (social justice warrior, « guerrier de la justice sociale », issu du camp progressiste).

TikTokeurs identitaires

Le pseudonyme d’Estelle RedPill, influenceuse d’extrême droite, renvoie également à la pilule rouge du film Matrix (1999), censée dévoiler le réel. Très médiatisée cette année, bien que récemment bannie de TikTok pour la neuvième fois, l’influenceuse (de son vrai nom Estelle Rodriguez) a longtemps incarné cette nouvelle génération de TikTokeurs « patriotes » ou identitaires, multipliant les formats courts caractéristiques de la plate-forme, depuis sa chambre.

L’influenceuse Estelle Redpill en compagnie de l’écrivain français d’extrême droite Renaud Camus, théoricien du « Grand remplacement ».

On notera que le processus de production de contenu simplifié et favorable aux mèmes, ainsi que l’extrême jeunesse des utilisateurs, font de TikTok un terrain particulièrement fertile pour l’observation des engagements des jeunes, comme l’indique cette étude récente.

Dans une autre recherche sur l’utilisation de TikTok par l’extrême droite [« Far-right »], Gabriel Weimann et Natalie Masri épinglent la page « For You » de ce réseau social.

Dans leur étude, les chercheurs ont constaté qu’après avoir visionné des vidéos d’extrême droite, la page « For You » commençait à recommander des vidéos similaires basées sur le contenu visionné, alors qu’ils n’interagissaient avec aucun de ces utilisateurs et ne les suivaient pas.

TikTok pourrait de ce fait amener les jeunes utilisateurs qui commencent à être exposés à ce type de contenu (parfois par accident) à visualiser quantité de ces mêmes vidéos dans le futur, offrant à cette plate-forme un haut potentiel métapolitique.

Convivialité gaillarde

D’autres acteurs choisissent de s’inscrire dans une dynamique collaborative. Papacito et l’ancien président du Front national de la jeunesse, l’essayiste Julien Rochedy, signent ainsi un ouvrage commun.

Ces deux figures sont régulièrement accueillies par Baptiste Marchais sur sa chaîne YouTube « Bench & Cigars », aux 234 000 abonnés, diffusant des idées de droite identitaire, sous couvert d’humour et de bonne chère.

Cette dynamique conversationnelle fonctionne sur le principe de l’hypertexte : des contenus renvoyant vers d’autres contenus, consolidant de la sorte un corpus référentiel (culturel, historique et spirituel) commun. Une convivialité gaillarde qui se distingue notamment par l’expression d’une grivoiserie fustigeant l’esprit de sérieux du camp d’en face.

Citons, à titre d’exemple, cette vidéo récente postée sur YouTube (dépassant les 700 000 vues) dans laquelle les protagonistes susmentionnés décortiquent l’émission « d’Arrêt sur images » consacrée à l’humour dans la fachosphère sur YouTube. Une performance ludique sous forme de mise en abyme.

L’interaction entre ces acteurs suit une logique « socio-sémiotique ». La « socio-sémiotique » conçoit les productions signifiantes d’un ensemble d’acteurs comme un processus réflexif plus complexe par lequel ils organisent le monde et s’organisent en son sein – une dynamique d’association se présentant ici sous l’aspect d’une camaraderie numérique.

Dans son article sur l’alt-right américaine, Philippe-Joseph Salazar démontre comment celle-ci parvient à rassembler une communauté d’acteurs et un collectif d’auteurs esquissant les contours d’une « communauté [fellowship] de discours » tournée vers l’avenir.

Dans son dernier « Entretien Choc », Papacito partage ainsi sa volonté de fédérer un ensemble de personnalités susceptibles de « parler à différentes strates de la société » – une ambition se matérialisant par le lancement prochain d’un trimestriel intitulé « La Furia » regroupant un collectif d’auteurs élargi. La revue se présente comme « occasion unique d’occuper l’espace, de réarmer les esprits. D’offrir à la reconquête un vaisseau amiral ».

Gettr, nouveau réseau de l’alt-right

Enfin, pour maintenir le lien avec son audience agrégée, l’objectif de cette nébuleuse en voie de consolidation est de s’immuniser contre toute possibilité de censure de la part des plates-formes.

Le risque – réel – a récemment convaincu certains acteurs à rejoindre Gettr (voir à ce sujet l’analyse de France Inter), un réseau social créé par un ex-conseiller de Donald Trump et présenté comme un lieu « indépendant des grands médias, indépendant de la “cancel culture” et embrassant la liberté d’expression ».

À côté de l’équipe de campagne d’Éric Zemmour, d’ores et déjà présente sur ce réseau, on y retrouve justement Baptiste Marchais et Papacito. Cette migration numérique d’une « diaspora alt-right » vers d’autres plates-formes est plus que jamais susceptible d’accroître le phénomène de sécession de la « réacosphère », à savoir la dislocation d’un espace public en ligne en chambres d’écho autoréférentielles ; d’écosystèmes médiatiques en vase clos soumis, de part et d’autre, aux biais de confirmation et au renforcement idéologique.The Conversation

Nicolas Baygert, Maître de conférences à l'Université libre de Bruxelles, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.