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Élections américaines : quel est l’impact réel des réseaux sociaux ?

musk


Par Pascal Lardellier, Université de Bourgogne et Emmanuel Carré, Excelia

Les réseaux sociaux sont devenus incontournables dans les campagnes électorales. À la veille d’élections américaines cruciales, on peut se demander quelle est leur influence réelle sur le vote des électeurs. Cette question fait l’objet de débats et d’études scientifiques aux conclusions inattendues.


Les campagnes électorales américaines donnent souvent l’occasion d’imaginer sinon d’anticiper les tendances que nous pourrions vivre à notre tour lors d’une prochaine échéance électorale en France. En 2024, la campagne entre Trump et Harris semble largement rythmée par les posts relayés sur « les réseaux sociaux » et en particulier sur Twitter devenu X. Comment analyser ce phénomène à quelques jours du scrutin américain ? Peut-on prédire que cela aura un impact sur le vote ?

Depuis la campagne américaine de 2008, date à laquelle ils ont commencé à être fortement sollicités, les « réseaux sociaux » font l’objet de spéculations, d’anathèmes et de fantasmes. Ils sont censés être les vecteurs de la propagation d’arguments fondés ou fallacieux auprès de larges communautés, d’être potentiellement manipulés par des puissances étrangères ou des robots artificiellement intelligents ou encore de démultiplier de façon virale des images ou caricatures des candidats et de leur discours. Si l’on peut observer des traces réelles et concrètes de phénomènes qui ponctuent les mises en scène de la campagne, leur impact réel paraît toutefois nuancé sinon incertain.

Des plates-formes devenues centrales dans le débat politique

La mutation des pratiques informationnelles constitue l’un des changements majeurs de notre époque. Selon les dernières données du Reuters Institute Digital News Report, plus de la moitié des 18-24 ans s’informent désormais principalement via les réseaux sociaux, délaissant progressivement les médias traditionnels. Les travaux de Pablo Barberá démontrent que cette transformation affecte non seulement l’accès à l’information mais également la nature même du débat démocratique, créant des espaces de discussion parallèles aux forums traditionnels.

Les analystes, qu’ils soient journalistes ou chercheurs, s’accordent sur l’existence d’un phénomène, depuis une vingtaine d’années, sur la façon dont les électeurs s’informent : le passage du mass media au my media. Le citoyen choisit désormais de s’abonner non plus à un titre de la presse généraliste ou partisane mais à des comptes des personnalités ou de communautés organisées sur les réseaux sociaux.

Le concept de « filter bubbles » (bulles de filtres), théorisé initialement par Eli Pariser, s’est enrichi ces dernières années grâce à de nombreux travaux empiriques. Les études menées par Dominique Cardon à Sciences Po Paris révèlent les mécanismes par lesquels les algorithmes des réseaux sociaux créent ces espaces numériques homogènes. Ces chambres d’écho idéologiques se trouvent renforcées par le phénomène de « biais de confirmation », dont les manifestations en ligne ont été minutieusement documentées par les travaux de Eytan Bakshy de Meta Research. Bien connu en psychologie sociale, ce biais coïncide avec notre tendance à rechercher, interpréter et mémoriser les informations qui confirment nos croyances préexistantes, tout en ignorant ou minimisant celles qui les contredisent.

Les chercheurs Cass Sunstein et Walter Quattrociocchi ont approfondi cette analyse en démontrant comment la polarisation algorithmique conduit à une radicalisation progressive des positions politiques. Leurs recherches mettent en lumière un processus d’auto-renforcement où les opinions extrêmes se trouvent validées et amplifiées au sein de communautés numériques fermées. Ce phénomène facilite également la propagation de désinformation, comme l’ont établi les travaux de David Lazer de la Northeastern University.

Des études empiriques qui nuancent l’impact direct sur le vote

Une étude majeure du CEVIPOF, dirigée par Luc Rouban en 2024, apporte un éclairage nuancé sur ces dynamiques. En explorant les impacts de l’utilisation des réseaux sociaux à travers des enquêtes menées en France et dans trois autres pays européens, les auteurs montrent que l’intensité d’utilisation des réseaux sociaux n’a pas d’impact significatif sur la confiance dans les institutions politiques (gouvernement, parlement). En revanche, l’usage intensif est associé à une critique plus forte du personnel politique. L’étude ne montre pas de lien direct entre l’utilisation intensive des réseaux sociaux et un vote particulier. Les utilisateurs intensifs sont plus susceptibles de s’abstenir que les utilisateurs occasionnels, mais cela ne se traduit pas par un soutien accru aux candidats des extrêmes.

Plus surprenant encore, les utilisateurs intensifs ne présentent pas de tendance de vote particulière, même si leur propension à l’abstention s’avère plus élevée. La radicalisation observée sur ces plates-formes apparaît davantage corrélée aux conditions socio-économiques des utilisateurs qu’à leur exposition aux contenus politiques en ligne.

Ces conclusions trouvent un écho dans les recherches de Thomas Fujiwara de l’Université de Princeton. Son analyse économétrique approfondie des données électorales américaines ne permet pas d’établir de lien causal direct entre l’exposition aux réseaux sociaux et les choix électoraux. Ces résultats sont corroborés par les travaux de Deen Freelon de l’Université de Pennsylvanie, qui suggèrent une influence plus complexe et indirecte des plates-formes numériques sur le comportement politique.

Un rôle de caisse de résonance plutôt que d’influence directe

Une méta-analyse conduite par Jennifer Allen de Stanford montre que les réseaux sociaux fonctionnent principalement comme des amplificateurs de tendances socio-politiques déjà existantes. Ces travaux mettent en évidence une personnalisation accrue du débat politique et une accélération des cycles médiatiques. Les recherches de Daniel Kreiss soulignent que cette dynamique contribue à la cristallisation des opinions déjà formées plutôt qu’à leur transformation.

Le phénomène des « mèmes » constitue une bonne illustration de ces amplifications en vase clos. Ainsi, lors de la campagne américaine de 2024, des vidéos circulent pour mettre en musique la réplique de Trump sur les « migrants qui mangent des chiens et des chats » et démultiplient les pannes de prompteur, les lapsus et autres grimaces des deux candidats républicains (Biden puis Harris). Ils forment la trace caricaturale de ce qui amuse et conforte dans leur choix les communautés des militants des deux camps.

Des effets indirects significatifs sur le processus démocratique

Si l’impact direct sur le vote apparaît limité, les travaux de Pippa Norris de Harvard révèlent des effets indirects majeurs sur le processus démocratique. Ses recherches documentent par ailleurs une acceptabilité accrue de la violence politique chez les utilisateurs intensifs et une défiance croissante envers les médias traditionnels.

Loin de l’idée d’un débat démocratique fondé sur l’usage souverain de la raison et de l’échange contradictoire, il s’avère que les opinions politiques initiales sont renforcées, et polarisées plus encore par les réseaux sociaux. On le voit en ce moment aux États-Unis, où ces réseaux servent à confirmer le bien que l’on pense de « son » candidat et le mal que l’on pense de « l’autre », quel que soit le caractère outré ou la véracité douteuse des éléments mis en ligne…

En définitive, contrairement à ce que l’on peut lire régulièrement dans la presse, les études scientifiques convergent pour suggérer que l’influence des réseaux sociaux sur les comportements électoraux s’exerce davantage par des mécanismes indirects que par une manipulation directe des votes. Ces réseaux laissent, pour la petite ou la grande histoire, des marqueurs de leur temps par l’intermédiaire d’images ou de vidéos éphémères. Que les médias traditionnels (télévision, radio, presse…) commentent désormais en permanence les controverses et polémiques nées en ligne marque un changement de paradigme sur la manière de dire la politique.

Les réseaux sociaux sont the new place to be pour bien des candidats, avec l’assurance de renforcer leur base, et les opinions de celle-ci. L’usage des réseaux n’impacte pas directement les choix électoraux même si leur consultation assidue par les observateurs et les militants donnent à voir chaque campagne comme un véritable spectacle de « storytelling ». Celui-ci entretient l’illusion que tout s’y joue, en négligeant les mécanismes plus profonds et complexes qui induisent un comportement électoral.The Conversation

Pascal Lardellier, Professeur à l'Université de Bourgogne Franche-Comté, Chercheur au laboratoire CIMEOS, Université de Bourgogne et Emmanuel Carré, Professeur, directeur de Excelia Communication School, Excelia

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

IA, cryptomonnaies et vie privée : les positions de Harris et Trump sur la régulation du numérique

 

bitcoin

Par Anjana Susarla, Michigan State University

En cette « année électorale » 2024, où vote la moitié de la planète, la présidentielle américaine est cruciale pour l’avenir des nouvelles technologies. En particulier, nombre des géants du numérique sont américains.

Ainsi, le ou la prochain président américain aura une influence sur les lois qui chercheront, ou pas, à équilibrer les contributions des systèmes d’intelligence artificielle, à protéger la vie privée des citoyens, ou à ajuster les situations de monopoles commerciaux. Quels sont les bilans des deux candidats sur ces sujets ?


Il n’est pas surprenant que la réglementation des technologies soit un thème important de la campagne présidentielle américaine de 2024.

Les technologies numériques – des algorithmes des médias sociaux aux systèmes d’intelligence artificielle basés sur des grands modèles de langage – ont profondément affecté la société ces dix dernières années. Ces changements se sont étalés sur les administrations Trump et Biden-Harris et ont suscité une forte demande auprès du gouvernement fédéral pour qu’il réglemente les technologies et les puissantes entreprises qui les manient.

Je suis chercheuse en systèmes d’information et en IA et j’ai examiné le bilan des deux candidats à l’élection présidentielle américaine de ce 5 novembre en matière de réglementation des technologies.

Voici les principales différences.

Des algorithmes préjudiciables

Les outils d’intelligence artificielle étant désormais très répandus, les gouvernements du monde entier doivent aborder la difficile question de la régulation de ces technologies aux multiples facettes.

Les candidats à la présidentielle américaine proposent des visions différentes de la politique américaine en matière d’intelligence artificielle. Une des différences notables tient à la reconnaissance des risques liés à l’utilisation généralisée de l’IA.

En effet, l’IA affecte tous les pans de la société de façons qui passent parfois inaperçues mais peuvent avoir des conséquences importantes. Ainsi, les biais dans les algorithmes utilisés pour les prêts et les décisions d’embauche pourraient finir par renforcer un cercle vicieux de discrimination. Par exemple, un étudiant qui ne peut pas obtenir de prêt pour l’université aurait moins de chances d’obtenir l’éducation nécessaire pour sortir de la pauvreté.

Lors du sommet sur la sécurité de l’IA (AI Safety Summit) qui s’est tenu au Royaume-Uni en novembre 2023, Kamala Harris a évoqué les promesses de l’IA, mais aussi les dangers que représentent les biais algorithmiques, les « deepfakes » et les arrestations abusives.

Joe Biden assis à un bureau écrit sur une feuille de papier sous le regard de Kamala Harris
Le président Joe Biden signe un décret sur les risques de l’intelligence artificielle le 30 octobre 2023, la vice-présidente Kamala Harris à ses côtés. AP Photo/Evan Vucci

Joe Biden a signé un décret sur l’IA le 30 octobre 2023, qui reconnaît que les systèmes d’IA peuvent présenter des risques inacceptables d’atteinte aux droits civils et humains et au bien-être des individus. Parallèlement, des agences fédérales telles que la Federal Trade Commission ont pris des mesures d’applications de lois existantes pour protéger les utilisateurs contre les préjudices algorithmiques.

En revanche, l’administration Trump n’a pas pris position publiquement sur la limitation de ces mêmes risques algorithmiques, et Donald Trump a déclaré qu’il voulait abroger le décret sur l’IA du président Biden. Toutefois, il a récemment évoqué lors d’interviews les dangers liés à des technologies telles que les deepfakes, ainsi que les défis posés par les systèmes d’IA en termes de sécurité, suggérant une volonté de s’attaquer aux risques croissants liés à l’IA.

Normes et standards technologiques

L’administration Trump a signé le décret sur l’initiative américaine en matière d’IA (American AI Initiative) le 11 février 2019. Ce décret promet de doubler les investissements dans la recherche sur l’IA et établit la première série d’instituts nationaux américains de recherche sur l’IA. Le décret comprend également un plan pour standardiser et établir des normes techniques pour l’IA et établit des orientations pour l’utilisation de l’IA par le gouvernement fédéral.

Le 3 décembre 2020, M. Trump a également signé un décret promouvant l’utilisation d’une IA digne de confiance au sein du gouvernement fédéral.

Donald Trump salue depuis l’escalier menant à un avion
Donald Trump quitte Washington D.C. le 11 février 2019, peu après avoir signé un décret sur l’intelligence artificielle, qui demande de créer des standards et normes techniques. Nicholas Kamm/AFP

L’administration Biden-Harris a tenté d’aller plus loin. Harris a convoqué les dirigeants de Google, de Microsoft et d’autres entreprises technologiques à la Maison Blanche le 4 mai 2023, pour prendre une série d’engagements volontaires afin de protéger les droits des individus.

De plus, le décret de l’administration Biden contient une initiative importante visant à sonder la vulnérabilité de modèles d’IA de très grande taille et à usage général entraînés sur des quantités massives de données : le but est de déterminer les risques que des modèles comme ChatGPT d’OpenAi ou DALL-E se fassent pirater par des hackers.

Droit de la concurrence

L’application de la législation antitrust – qui restreint ou conditionne les fusions et acquisitions d’entreprises pour limiter les monopoles – est un autre moyen pour le gouvernement fédéral de réglementer l’industrie technologique.

En termes de droit de la concurrence, l’administration Trump a tenté de bloquer l’acquisition de Time Warner par AT&T – mais la fusion a finalement été autorisée par un juge fédéral après que la FTC, sous l’égide de l’administration Trump, a intenté une action en justice pour bloquer l’opération. L’administration Trump a également intenté une action antitrust contre Google en raison de sa position dominante dans le domaine de la recherche sur Internet.

Côté démocrate, le 9 juillet 2021, Joe Biden a signé un décret visant à faire appliquer les lois antitrust découlant des effets anticoncurrentiels des plates-formes Internet dominantes. Le décret vise également l’acquisition de concurrents naissants, l’agrégation de données, la concurrence déloyale sur les marchés de l’attention et la surveillance des utilisateurs. L’administration Biden-Harris a engagé des procédures antitrust contre Apple et Google. Les lignes directrices sur les fusions en 2023 de l’administration Biden-Harris ont défini des règles pour déterminer quand les fusions peuvent être considérées comme anticoncurrentielles.

Ainsi, bien que les deux administrations aient engagé des procédures antitrust, la pression de l’administration Biden semble plus forte en termes d’impact sur la réorganisation potentielle ou même l’orchestration d’un démantèlement d’entreprises dominantes telles que Google.

Crypto-monnaies

Les candidats ont des approches différentes de la réglementation des crypto-monnaies.

Vers la fin de du mandat de l’administration Trump, ce dernier a tweeté en faveur d’une réglementation des crypto-monnaies et le réseau fédéral Financial Crimes Enforcement Network a proposé une réglementation qui aurait obligé les sociétés financières à collecter l’identité de tout portefeuille de crypto-monnaie auquel un utilisateur a envoyé des fonds. Cette réglementation n’a pas été promulguée.

Depuis, Trump a modifié sa position sur les crypto-monnaies. Il a critiqué les lois américaines existantes et appelé les États-Unis à devenir une superpuissance du bitcoin. La campagne de Trump est la première campagne présidentielle à accepter des paiements en crypto-monnaies.

L’administration Biden-Harris, en revanche, a défini des restrictions réglementaires sur les crypto-monnaies avec la Securities and Exchange Commission, ce qui a donné lieu à une série de mesures d’application. La Maison Blanche a opposé son veto à la loi sur l’innovation financière et la technologie pour le XXIe siècle (Financial Innovation and Technology for the 21st Century Act) qui visait à clarifier la comptabilité des crypto-monnaies, un projet de loi favorisé par le secteur des crypto-monnaies.

Confidentialité des données et vie privée

Le décret sur l’IA de Joe Biden invite le Congrès à adopter une législation sur la protection de la vie privée, mais ne fournit pas de cadre législatif à cet effet.

L’initiative américaine sur l’IA de la Maison Blanche de Trump ne mentionne la protection de la vie privée qu’en termes généraux, appelant les technologies d’IA à respecter « les libertés civiles, la vie privée et les valeurs américaines ». Le décret ne mentionne pas la manière dont les protections existantes de la vie privée seront mises en œuvre.

Aux États-Unis, plusieurs États ont tenté d’adopter une législation portant sur certains aspects de la confidentialité des données : à l’heure actuelle, il existe une mosaïque d’initiatives au niveau des États et une absence de législation globale sur la confidentialité des données au niveau fédéral.

La rareté de ces mesures fédérales visant à protéger les données et la vie privée indique clairement que, si les deux candidats à l’élection présidentielle américaine s’attaquent bien à certains des défis posés par l’évolution de l’IA et des technologies numériques plus généralement, il reste encore beaucoup à faire pour réguler ces secteurs dans l’intérêt du public.

Globalement, les efforts de l’administration Biden pour réguler les technologies et la concurrence afférente semblent alignés sur l’objectif de maîtriser les entreprises technologiques et de protéger les consommateurs. Il s’agit également de réimaginer les protections monopolistiques pour le XXIe siècle. Il semble que ce soit là la principale différence entre les deux administrations.The Conversation

Anjana Susarla, Professor of Information Systems, Michigan State University

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

De la démocratie en politique et sur les réseaux sociaux


L'espace de discussion en ligne auquel vous participez est-il féodal ou démocratique ? John Trumbull's painting, Declaration of Independence, plus emoticons
Par Nathan Schneider, University of Colorado Boulder

Les espaces de dialogue sur réseaux sociaux jouent désormais un rôle important de formation des citoyens à la vie en collectivité. Alors qu’une forme de « féodalisme » s’impose dans le monde des entreprises et en politique, ces espaces en ligne représentent un enjeu pour notre culture démocratique.


Quand ma mère a été élue présidente de son club de jardinage, il y a quelques années, je me suis inquiété de l’état de la démocratie.

Les conditions de son élection ne m’inquiétaient pas du tout mais, à l’époque, j’essayais de résoudre un conflit dans le grand groupe de messagerie par mail que j’avais créé, et où il y avait constamment des gens qui se comportaient mal. Je pouvais toujours les virer du groupe, mais en avais-je le droit ? Je me suis rendu compte qu’il y avait dans les statuts du club de jardinage de ma mère quelque chose que je n’avais jamais vu dans la plupart des communautés en ligne dont j’avais fait partie : des procédures simples pour contraindre les administrateurs à agir de manière transparente.

Je crains qu’Internet ait encore du chemin à faire avant d’être au niveau de ce club de jardinage.

Quand Alexis de Tocqueville s’est rendu aux États-Unis au début des années 1830, il a observé ce que les sociologues ont depuis constaté à maintes reprises : que ce soit au niveau fédéral ou national, la démocratie états-unienne repose sur de petites organisations, comme ce club de jardinage. Il les a qualifiées de « grandes écoles gratuites » où l’on apprenait « la théorie générale des associations ». Les membres de ces « minidémocraties » apprenaient à se comporter comme les citoyens d’un pays démocratique.

On peut se demander combien de nos contemporains ont fréquenté ce genre d’école.

De nos jours, les gens interagissent davantage en ligne que de visu. Au lieu de pratiquer la démocratie, ils se retrouvent un jour suspendus, sans raison ni possibilité de faire appel, d’un groupe Facebook auquel ils s’étaient inscrits. Ou bien ils font partie d’un groupe d’amis qui a créé un groupe de discussion commun, mais avec un seul administrateur. Ou alors ils voient les messages d’Elon Musk s’afficher dans leurs mentions sur X, plate-forme dont il est propriétaire. Toutes ces situations sont des exemples de ce que j’appelle le « féodalisme implicite ».

Le féodalisme implicite

Le « féodalisme » est un terme qui désigne ce que le Moyen-Âge n’a jamais vraiment été : un système rigide de fiefs dans lequel le seigneur exerce un pouvoir absolu. Mais, comme je l’écris dans mon livre, Governable Spaces, il s’applique assez bien à la vie sur Internet. Les administrateurs, les modérateurs et les influenceurs dirigent leurs communautés grâce aux pouvoirs que leur donne le logiciel. Ils mettent fin aux conflits par l’équivalent numérique de la censure et de l’exclusion. Les grandes entreprises et leurs PDG sont l’équivalent des rois et des papes mais, pour la plupart des gens, le féodalisme s’exerce le plus directement par le biais d’autres internautes qui occupent des fonctions de modérateur.

L’auteur parle de son nouveau livre, Governable Spaces : Democratic Design for Online Life.

Je qualifie ce féodalisme « d’implicite » dans la mesure où les gens le pratiquent inconsciemment. Ils se servent de leurs espaces en ligne pour parler de politique dans les régimes démocratiques, et les entreprises du secteur numérique disent souvent qu’elles « démocratisent » telle ou telle chose, qu’il s’agisse de la liberté d’expression ou de la livraison de nourriture. Mais, concrètement, la démocratie est généralement absente de ces espaces.

Je pense que le féodalisme implicite est en train de devenir un modèle politique au sens large. Le pouvoir des administrateurs est un pouvoir politique et, dans la conscience collective, ces deux notions sont interchangeables. Après les élections présidentielles états-uniennes de 2016, certains observateurs ont pensé que Mark Zuckerberg se présenterait quatre ans plus tard.

Donald Trump est arrivé au pouvoir non pas parce qu’il avait été précédemment élu à un poste quelconque, mais en tant qu’influenceur viral. À l’issue de son mandat, il s’est consolé en créant son propre fief, Truth Social. Le contrôle qu’il exerce sur son réseau social lui permet d’édicter ses propres règles en matière de bienséance, et de bénéficier du prestige lié aux propriétaires de telles plates-formes. Le dirigeant type n’est plus un fonctionnaire élu, qui se comporte de manière responsable parce qu’il est obligé de rendre des comptes, mais un PDG du secteur des nouvelles technologies, non élu, et peu soumis aux règles.

Diverses pathologies de la vie en ligne deviennent aussi plus faciles à cerner sous le prisme du féodalisme implicite. Prenons le phénomène de la « cancel culture », la culture de l’effacement. On critique souvent les meutes qui s’en prennent sur Internet aux personnalités publiques avec lesquelles elles sont en désaccord. Mais, du fait de ce féodalisme implicite, les gens ont-ils vraiment d’autres solutions ? Ils n’ont pas la possibilité d’élire un nouvel administrateur. S’ils signalent le comportement d’une personne, leur message est traité sans transparence aucune, et certainement pas dans un jury composé de leurs pairs ou selon tout autre processus clairement défini.

Dans We Will Not Cancel Us, l’écrivaine et militante Adrienne Maree Brown observe que beaucoup d’internautes n’ont pas de meilleure solution que de faire un signalement ou d’exiger l’exclusion de telle ou telle personne, alors qu’en tant que conseillère dans des groupes hors ligne, elle aide les gens à résoudre leurs conflits. Or les plates-formes en ligne ne sont pas conçues pour cela. Avec elles, les problèmes disparaissent ou se propagent à la vitesse de l’éclair.

La démocratie numérique

Comme j’espère que la vie sur Internet pourra un jour rattraper son retard sur le club de jardinage de ma mère, j’ai cherché des espaces où les gens étudient les possibilités de démocratie sur, et grâce à, Internet.

Passé relativement inaperçu du fait des arnaques, l’avènement des blockchains a permis l’émergence d’un nouveau secteur, celui de la création d’outils de gestion en ligne, afin d’aider les utilisateurs à diriger de manière collégiale des systèmes détenant des milliards de dollars d’actifs numériques. Certains expérimentent ainsi le transfert de vote, le vote continu le vote fondé sur la réputation, les crypto-jurys et les crypto-confréries.

Si l’on revient un peu sur Terre, les gouvernements ont commencé à encourager les technologies qui encouragent la démocratie en ligne. La ville de Barcelone, par exemple, a soutenu la mise en œuvre de Decidim, une plateforme de gestion désormais utilisée par d’autres villes et associations citoyennes. Les gens y créent des modules pour gérer les versions numériques d’un large éventail de démarches démocratiques, des débats aux assemblées, en passant par les pétitions et les budgets participatifs.

La ville de Barcelone utilise des logiciels open source pour faciliter la participation des citoyens au gouvernement.

De mon point de vue, le sort des démocraties dépend d’expériences comme celles-ci.

Dans le monde entier, de plus en plus de gens pensent que la démocratie n’est plus en mesure de répondre à leurs besoins. Comme l’estime le technologue Bruce Schneier, « la démocratie représentative moderne était la meilleure forme de gouvernement dont la technologie du milieu du XVIIIe siècle était capable. Le XXIe siècle est radicalement différent, sur le plan scientifique, technique et social. »

Les communautés en ligne peuvent travailler à cette refondation de leur propre chef, en adoptant des textes qui encadrent la fonction d’administrateur. Les fondateurs peuvent planifier le transfert de leurs prérogatives à d’autres membres du groupe, ce que j’appelle « la sortie vers la communauté ». Différentes communautés peuvent avoir des règles communes, et apprendre les unes des autres.

La pratique de la démocratie

Cependant, les groupes d’utilisateurs ne peuvent pas vaincre à eux seuls le féodalisme implicite.

Le législateur a un rôle à jouer. Il peut simplifier la création de communautés en ligne d’intérêt public gérées par les utilisateurs. Il y a plusieurs dizaines d’années, le Congrès américain a comblé les lacunes de l’électrification rurale en autorisant le financement des coopératives détenues par les utilisateurs. Des succès comme celui-ci peuvent servir d’exemple pour l’avenir.

À mesure que les systèmes d’intelligence artificielle se généralisent, la démocratie peut contribuer à les rendre utiles et sécurisés. Le Collective Intelligence Project, un incubateur technologique destiné à orienter l’innovation au service du bien commun, a ainsi montré que les assemblées de citoyens ordinaires font parfois des suggestions utiles sur la gestion de l’IA auxquelles les experts n’avaient pas pensé. Quand le législateur réglemente ces nouvelles technologies, il peut d’abord écouter le point de vue de ceux qui ont le plus à perdre au niveau de l’emploi.

Dans son traité historique magistral sur les conséquences de la guerre de Sécession, Black Reconstruction in America, William Edward Burghardt Du Bois utilise une formule choc, celle d’« abolition de la démocratie ». L’idée est que l’abolition de l’esclavage et du racisme n’est pas un événement ponctuel : pour une société équitable, nous devons tous faire preuve de vigilance en matière de participation démocratique, où que nous soyons.

C’est pourquoi il s’est consacré non seulement à la défense juridique, par le biais de la National Association for the Advancement of Colored People (« L’Association nationale pour l’amélioration des conditions de vie des personnes de couleur »), mais aussi à l’accompagnement des coopératives dirigées par des Noirs, où la propriété et la gouvernance démocratiques étaient mises en œuvre au quotidien par les travailleurs.

Les espaces en ligne sont devenus les nouvelles « grandes écoles gratuites » du collectif. Si la démocratie en est absente, elle est en péril partout.


Traduit de l’anglais par Fast ForWord.The Conversation

Nathan Schneider, Assistant Professor of Media Studies, University of Colorado Boulder

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Les cryptomonnaies, un enjeu de la présidentielle aux États-Unis

 

bitcoin

Par Olivier Bossard, HEC Paris Business School

Donald Trump s’affiche en défenseur du bitcoin et des cryptomonnaies. Au-delà de la position du candidat des Républicains, la question des cryptomonnaies irrigue le débat présidentiel aux États-Unis.


À l’approche de l’élection présidentielle américaine de 2024, les cryptomonnaies s’imposent comme un sujet de débat essentiel. Leur impact va bien au-delà des simples transactions financières ; elles influencent les stratégies de financement de campagne, les discours de Trump et Harris, et la mobilisation de leurs électeurs.

Depuis le lancement de Bitcoin en 2009, les cryptomonnaies ont gagné en notoriété, attirant des millions d’investisseurs. En 2024, une enquête de Pew Research révèle que près de 40 % des jeunes adultes américains détiennent des cryptomonnaies. Cette tendance croissante pousse les candidats à adapter leur message pour séduire cette frange de l’électorat.

De plus en plus de politiciens acceptent des dons en cryptomonnaies pour financer leurs campagnes. Par exemple, en 2020, le candidat libertarien Jo Jorgensen avait ouvert la voie en acceptant des dons en Bitcoin. En 2024, cette pratique s’est intensifiée avec des figures comme le sénateur Rand Paul, qui a fait campagne sur l’acceptation des cryptomonnaies. Les dons en cryptomonnaies permettent aux candidats d’atteindre une base d’électeurs plus jeune, souvent moins représentée dans les systèmes de financement traditionnels. Les transactions rapides et la possibilité de dons anonymes attirent également certains contributeurs.

Les cryptos pour financer les campagnes

Le candidat républicain Vivek Ramaswamy, entrepreneur et investisseur, a été l’un des premiers à accepter des dons en Bitcoin. Il a déclaré que cela faisait partie de sa vision pour une économie plus décentralisée. Son équipe utilise également des NFTs pour collecter des fonds, ce qui lui permet de se positionner comme un innovateur dans le domaine numérique.

Les candidats abordent le sujet des cryptomonnaies avec des perspectives variées, allant de la promotion d’une réglementation favorable à des critiques virulentes. L’ancien président Donald Trump a exprimé des opinions contrastées sur les cryptomonnaies. D’une part, il a qualifié Bitcoin de « fraude » et a critiqué son utilisation, arguant qu’il concurrençait le dollar américain et menaçait la souveraineté monétaire des États-Unis. Cependant, Trump a également montré un intérêt pour les technologies financières et a laissé entendre que, s’il revenait au pouvoir, il pourrait envisager des politiques qui pourraient, au moins indirectement, soutenir l’innovation dans le secteur. Quelle facette de Trump faut-il croire ?

De son côté, la vice-présidente Kamala Harris a adopté une position plus mesurée mais moins girouette. Elle a reconnu le potentiel des cryptomonnaies tout en mettant en avant la nécessité d’une régulation. Harris a exprimé des préoccupations concernant les risques liés à la sécurité et à la protection des consommateurs. En tant que vice-présidente, elle a été impliquée dans des discussions sur la manière de réguler le secteur des cryptomonnaies pour éviter les abus tout en encourageant l’innovation. Harris a plaidé pour un cadre réglementaire qui protège les consommateurs et prévient la criminalité financière.

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Des soutiens partisans

Pour éclairer la différence de positions entre républicains et démocrates, il faut souligner que parmi les soutiens de Trump, on dénombre des pro-cryptomonnaies notoires : Ron DeSantis, le gouverneur (républicain) de Floride a déclaré que les cryptomonnaies sont essentielles pour promouvoir la liberté économique. Il a promis de créer un environnement réglementaire favorable pour encourager l’innovation technologique en Floride, attirant ainsi des entreprises de la blockchain. De même, Ted Cruz, le sénateur (républicain lui aussi) du Texas est un fervent défenseur des cryptomonnaies. Il a récemment proposé des lois pour faciliter les dons en Bitcoin pour les campagnes électorales, arguant que cela renforce la transparence et l’engagement civique.

Quant à Elon Musk, sa position sur les cryptomonnaies est à la fois complexe et fluctuante. En tant que PDG de Tesla et SpaceX, Musk a exprimé un intérêt notable pour le Bitcoin et d’autres cryptomonnaies, influençant de manière significative les marchés avec ses tweets et déclarations. En 2021, Tesla a annoncé avoir acheté 1,5 milliard de dollars de Bitcoin et a temporairement accepté le Bitcoin comme moyen de paiement pour ses véhicules, avant de suspendre cette option en raison de préoccupations environnementales liées à l’impact énergétique du minage de Bitcoin. Musk a également montré un intérêt pour Dogecoin, une cryptomonnaie initialement créée comme une blague, en la promouvant régulièrement sur Twitter et en contribuant à sa volatilité. Cependant, il a souvent insisté sur la nécessité de rendre les cryptomonnaies plus durables et a exprimé des réserves sur leur consommation énergétique.

Du côté démocrate, de nombreux soutiens de Kamala Harras s’affichent comme sceptiques vis-à-vis des cryptos : Elizabeth Warren notamment, la sénatrice (démocrate) du Massachusetts est très critique à l’égard des cryptomonnaies. Elle les qualifie de « systèmes financiers dangereux » qui peuvent alimenter la criminalité et l’évasion fiscale. Warren prône des régulations strictes pour protéger les consommateurs, ce qui pourrait aliéner les électeurs plus jeunes. Quant à Joe Biden, bien que l’actuel président n’ait pas pris de position ferme sur les cryptomonnaies, son administration a mis en place des réglementations plus strictes sur le secteur. Cela a suscité des inquiétudes parmi les défenseurs de la cryptomonnaie, qui craignent une répression plus sévère.

Un outil de mobilisation des électeurs

Les campagnes utilisent les cryptomonnaies comme un outil pour mobiliser les électeurs, en particulier les jeunes. Des événements comme des meetups autour des cryptomonnaies ou des webinaires éducatifs sont organisés pour engager les électeurs.

Parmi les stratégies les plus innovantes, on peut mentionner les initiatives d’Andrew Yang (démocrate) : Yang a été un précurseur dans l’utilisation des cryptomonnaies en politique. Il a proposé d’explorer le potentiel d’un dollar numérique et a utilisé des plates-formes de cryptomonnaie pour financer ses campagnes. On peut également mentionner l’utilisation des réseaux sociaux : les candidats exploitent les plates-formes comme Twitter et TikTok pour atteindre les jeunes électeurs, en parlant de cryptomonnaies et en organisant des sessions de questions-réponses sur leur utilisation et leur potentiel.

BFM.

Quant à l’impact sur le vote, les jeunes électeurs sont souvent plus ouverts aux candidats qui soutiennent les cryptomonnaies. Un sondage récent a montré que 65 % des électeurs de moins de 30 ans soutiennent les candidats qui acceptent des dons en cryptomonnaies. Cette dynamique pourrait avoir un impact significatif dans des États clés.

Des défis et enjeux réglementaires

Le paysage réglementaire des cryptomonnaies est en pleine évolution. Les candidats doivent naviguer dans un environnement complexe où les positions sur la réglementation peuvent influencer leur soutien.

Le Congrès débat actuellement de la nécessité d’un cadre réglementaire clair. Les propositions incluent la création d’une agence dédiée à la régulation des cryptomonnaies, ce qui pourrait avoir des répercussions profondes sur l’innovation dans le secteur.

Les résultats de l’élection de 2024 pourraient redéfinir le cadre réglementaire des cryptomonnaies. Un président favorable aux cryptomonnaies pourrait favoriser des lois libérales, tandis qu’un président plus sceptique pourrait imposer des restrictions plus sévères.

Les cryptomonnaies sont devenues un élément central de la campagne présidentielle américaine de 2024. Que ce soit à travers le financement de campagne, les positions des candidats ou la mobilisation des électeurs, leur impact est indéniable. Alors que les électeurs se préparent à voter en novembre 2024, il sera crucial de suivre l’évolution des positions de Trump et Harris et l’influence croissante des cryptomonnaies sur le paysage politique. Les décisions prises pendant cette campagne pourraient avoir des répercussions durables sur l’avenir de la réglementation des cryptomonnaies aux États-Unis, et par ricochet dans le monde entier.The Conversation

Olivier Bossard, Professeur de Finance, HEC Paris Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L'offensive de Free aux Etats-Unis : le point de vu de l'Idate


Iliad a déposé une offre à 15 milliards de dollars pour prendre le contrôle à 56,6% de T-Mobile US. Yves Gassot, Directeur général de l'IDATE, donne son point de vue.

Quel est le 'rationale' derrière une telle opération ?
On n'est pas dans le cas typique des synergies associées à une consolidation sur un même marché national. Difficile de tabler sur des synergies rapides et considérables entre un opérateur fixe-mobile en France et un opérateur aux Etats-Unis;
En revanche, le marché US apparaît comme nettement plus attractif que le marché français (sauf à réussir une opération de 'consolidation' en France, mais là le jeu apparaît dans la période bloqué) et même plus attractif que le marché européen (même si on ne peut pas totalement écarter qu'Iliad soit amené à se reporter sur une opportunité en Europe). Quoiqu'il en soit, le secteur est en Europe en net recul: -9% sur 5 ans pour les revenus mobiles sur les 5 principaux marchés européens, versus +29% aux Etats-Unis (cf. graphique). Au-delà du CA, le gap transatlantique existe aussi au niveau des marges (même si elles sont accaparées par les deux leaders aux US) du fait d'une concurrence plus intense en Europe et probablement des effets de taille: les 5 grands marchés européens ont également 4 opérateurs mobiles mais qui sont en moyenne en concurrence sur un marché de 63 millions d'habitants vs. 315 millions. L'opération projetée illustre donc d'abord l'échec actuel de l'Europe des télécommunications et le dynamisme du marché US des télécoms (mais qui se fait sans doute aussi pour une part au détriment du consommateur US)…
Il existe par ailleurs une certaine similitude de profil entre T-Mobile, le plus petit des 4 opérateurs US et Free le dernier arrivé sur le marché français: il faut rattraper un retard de déploiement et notamment de couverture LTE, renforcer son portefeuille de fréquences. Il faut avoir les coûts les plus bas pour garder le maximum d'agilité pour en permanence faire bouger les lignes des tarifs et du positionnement marketing. Sur ce plan la filiale US de Deutsche Telekom rejoint parfaitement le positionnement de Free.
Enfin, Free/Iliad étant plus petit que sa cible tant en taille ($1.6 milliard d'EBITDA vs. $5.7milliards selon les estimations de Bank of America pour 2014), qu'en terme de valorisation ($ 16 milliards vs. $25 milliards), l'opération confirme la disponibilité impressionnante de capitaux comme l'opération de Altice/Numéricable sur SFR l'avait déjà révélée.

Est-ce que l'opération va réussir ?
C'est au premier abord une question qui se pose en termes financiers. Deutsche Telekom (qui contrôle aujourd'hui 66% de T-Mobile) est vendeur d'un opérateur acquis en 2001 et qui lui aura coûté très cher. Mais un vendeur qui peut être retors comme l'a appris AT&T et comme est en train de l'apprendre Sprint… T-Mobile avait conclu en 2011 une vente à AT&T qui avait été finalement refusée par la FCC et la FTC, ce qui avait permis à la filiale de Deutsche Telekom d'empocher 3 milliards USD (plus des fréquences) et de reprendre l'initiative en fusionnant avec MetroPCS, en accélérant le déploiement d' un réseau national LTE et en engageant une stratégie marketing agressive mais coûteuse. Sitôt bouclé la prise de contrôle de Sprint (N°3), le japonais Softbank (qui lui aussi est souvent présenté comme le Free japonais) a lancé son dévolu sur T-Mobile et semble être parvenu à un accord de principe avec Deutsche Telekom. La valorisation que fait Masayoshi Son de T-Mobile est plus élevée et donc plus attractive pour son propriétaire. C'est normal car il s'agit d'une consolidation (N°3 +N°4) avec des effets immédiats sur le degré de concurrence et des économies évidentes dans le déploiement de la 4G et le réseau commercial.
Les Etats-Unis dominent très largement le marché mondial du LTE avec plus de 100 Millions d’abonnés, soit 3 fois plus qu’au Japon, deuxième du classement. La France se place en 6ème position par le nombre d’abonnés.
Mais il ne peut y avoir que l'argument financier qui joue, il y a aussi un contexte qui relève de l'interprétation par les autorités américaines des limites de la consolidation du marché des mobiles. Jusqu'à aujourd'hui SoftBank/Sprint n'a pas réussi à convaincre la FCC et l'antitrust US que revenir à 3 opérateurs nationaux aux Etats-Unis serait à l'avantage des consommateurs. Et ce malgré les nombreuses interventions de Masayoshi Son qui défend l'idée d'un 3ème opérateur 'consolidé', beaucoup mieux armé pour déstabiliser les positions extrêmement fortes de Verizon et AT&T. Si les autorités maintiennent leur réticence, Free a donc une opportunité sérieuse. Toutefois, il pourrait alors devoir affronter d'autres investisseurs, tels Dish Network qui a acquis des fréquences et qui –maintenant que DirecTV semble devoir être intégré par AT&T- doit trouver d'autres solutions en terme de relais de croissance.

Enfin, si l'opération se fait, Free devra réussir ce que T-Mobile a amorcé ces derniers mois, supporter un flux de trésorerie négatif, des investissements de plus de 4.5 milliards par an et une concurrence plus dure. Ce n'est pas partie gagnée surtout vis-à-vis d'acteurs à plus de 100 millions d'abonnés comme Verizon et AT&T qui alignent avec une grande régularité des résultats financiers impressionnants. Jusqu'alors et malgré son agressivité, T-Mobile n'a réussi qu'à les égratigner. Ce qui est particulièrement cuisant pour Masayoshi Son, c'est que c'est Sprint qui dans cette phase ambiguë d'annonce de fusion avec T-Mobile a le plus souffert de l'agressivité de… T-Mobile ! Free/T-Mobile pourrait certes poursuivre sa croissance au détriment de Sprint. Mais, 1/ d'une part, Sprint qui n'a pas versé dans la "guerre des prix" ces derniers mois pourrait jouer son va-tout en réagissant brutalement ; 2/ On pourrait aussi voir à cette occasion se concrétiser l'hypothèse d'un investissement de Dish (N°2 de la DBS) dans les mobiles, cette fois sur Sprint, ou bien encore s'opérer un rapprochement du géant du câble Comcast (en cours de fusion avec Time Warner Cable) avec Sprint (à travers un accord MVNO complétant l'impressionnant parc Wifi des leaders du câble). L'attribution à l'automne de fréquences (bandes AWS3), puis les enchères sur celles du second dividende numérique (bande des 600MHz) prévues pour 2015 constituent aussi des occasions de transformation du marché sans que l'on sache encore définitivement si la FCC va donner clairement l'avantage dans la procédure aux plus petits des opérateurs.

Tensions autour de l'introduction des données personnelles dans le futur accord USA-UE



Après le scandale des écoutes à grande échelle des télécommunications des Européens par la NSA, l'agence nationale de sécurité des Etats-Unis, la protection de la vie privée et des données personnelles est devenue un enjeu majeur où les divergences de vues quant au prochain règlement européen sur les télécoms sont de plus en plus nombreuses.

Parmi ces divergences, la façon dont le règlement et la directve vont se mettre en place. Certains sont partisans d'un accord bilatéral UE-Etat-Unis, la plupart des sociétés internet traitant des données personnelles étant américaines. D'autres estiment au contraire que le règlement et la directive doivent être élaborés par l'Europe d'abord, et plus particulièrement par le Parlement Européen.

L'eurodéputée PS du Sud-Ouest Françoise Castex est naturellement de ceux-là, qui vient de demander "la suspension des négociations TTIP (Transatlantic Trade and Investment Partnership) tant que le paquet données personnelles voté par le Parlement européen n'aura pas été adopté par les 28". Les accords douaniers bilatéraux actuellement en cours de renégociation pourraient, en effet, comprendre un volet sur les données personnelles, potentiellement moins contraignant que ce qu'espèrent les défenseurs européens de la vie privée. Une inquiétude corroborée par les circonstances de la signature d'un accord douanier entre l'UE et le Canada le 18 octobre : une semaine après sa signature, cet accord n'a toujours pas été rendu public, laissant craindre que les positions européennes aient été édulcorées.

Pour l'eurodéputée socialiste,"ce sont les mêmes États qui freinent des deux pieds l'adoption d'une nouvelle législation sur les données personnelles et qui veulent par ailleurs accélérer les négociations avec les USA. Ce n'est pas avec les États-Unis que les 28 doivent négocier la protection des données personnelles des Européens, c'est avec le Parlement européen." Et Mme Castex de rappeler que la Commission Liberté civile du Parlement européen s'est exprimée le 21 octobre dernier à l'unanimité pour une législation plus protectrice en  matière de données à caractère personnel.

Pour l'heure les négociatons entre les Etats-Unis et l'Europe doivent reprendre à Bruxelles le 11 novembre et jusqu'au 15 novembre. Elles reprendront ensuite à Washington à la mi-décembre.

USA : l'élection présidentielle en direct








L'élection présidentielle aux Etats-Unis. Vivez ce grand moment historique en suivant les résultats sur ces cartes interactives.

Vous pouvez également vous rendre sur la page spéciale de la rédaction de La Dépêche en cliquant ici. Vous suivrez alors la soirée électorale mardi 4 novembre en partenariat avec Public Sénat et l'Institut d'études politiques de Toulouse.

La campagne en vidéos