Technomedia

Numérique · médias · sciences · intelligence artificielle

L'IA s'impose en entreprise : la confiance et la souveraineté deviennent les nouveaux enjeux

IA


L'intelligence artificielle poursuit son ancrage dans les entreprises françaises. Selon la deuxième étude annuelle de DeepL réalisée par Opinea, près de neuf actifs du tertiaire sur dix utilisent désormais l'IA dans leur activité professionnelle. Si les gains de productivité se confirment, les attentes évoluent : la protection des données, la fiabilité des outils et la souveraineté technologique s'imposent désormais comme des critères de choix.

L'intelligence artificielle n'est plus un outil réservé aux phases d'expérimentation.mais elle s'installe durablement dans les pratiques professionnelles. Tel est le principal enseignement de la deuxième enquête annuelle menée par DeepL avec l'institut Opinea auprès de 1 021 actifs français du secteur tertiaire. En 2026, 87 % des professionnels déclarent utiliser l'IA dans leur travail, contre 82 % un an plus tôt. À l'inverse, seuls 13 % affirment ne jamais y recourir, confirmant une progression continue vers une généralisation des usages.

Fréquence d'utilisation plus élevée

Cette montée en puissance se traduit également par une fréquence d'utilisation plus élevée. Plus d'un actif sur deux (54 %) utilise désormais l'IA au moins une fois par semaine, contre 49 % en 2025. Près d'un professionnel sur cinq y fait appel quotidiennement, une proportion qui atteint 26 % en Île-de-France. L'IA quitte ainsi le statut d'outil ponctuel pour devenir un véritable compagnon de travail intégré aux routines professionnelles.

Les usages demeurent largement orientés vers les tâches de production et d'assistance. La recherche d'information reste la première application, citée par 41 % des répondants. Viennent ensuite l'aide à la création de contenus (35 %, contre 30 % en 2025), l'automatisation des tâches répétitives (27 %), l'amélioration des échanges avec les clients (25 %), l'aide à la décision (23 %) et la génération d'idées créatives (22 %, contre 18 % l'an dernier). Sept utilisateurs sur dix déclarent par ailleurs utiliser des solutions directement mises à disposition par leur entreprise, signe d'une intégration croissante de ces technologies dans les processus internes.

Un impact désormais tangible sur la performance

L'étude met également en évidence un impact désormais tangible sur la performance. Huit utilisateurs sur dix jugent l'IA utile dans leur activité professionnelle et 65 % estiment qu'elle a permis d'améliorer leur productivité personnelle. Cette perception est également partagée par les managers, dont plus de six sur dix observent des gains de productivité au sein de leurs équipes.

Au-delà de l'efficacité opérationnelle, l'intelligence artificielle semble aussi peser sur les trajectoires professionnelles. Plus de la moitié des utilisateurs (56 %) considèrent qu'elle a favorisé leur évolution de carrière ou contribué à une promotion. Cette proportion atteint même 63 % chez les moins de 46 ans, traduisant une appropriation particulièrement forte des outils d'IA par les générations les plus jeunes.

L'étude souligne également la montée des usages liés aux échanges multilingues. Réunions internationales, relation client ou collaboration avec des partenaires étrangers renforcent le besoin d'outils capables de traduire les conversations en temps réel. C'est dans cette logique que DeepL met en avant le développement de DeepL Voice et l'intégration de la technologie Mixhalo afin de proposer des traductions vocales et des sous-titres à très faible latence.

Mais les inquiétudes persistent...

Si l'adoption progresse, les inquiétudes persistent. Chez les non-utilisateurs, l'inexactitude des réponses générées (31 %) et les questions de protection des données (29 %) restent les principaux freins. En revanche, la peur d'une dépendance excessive à l'IA recule nettement, passant de 19 % en 2025 à 10 % cette année.

Une nouvelle préoccupation émerge toutefois : celle de la souveraineté technologique. Douze pour cent des non-utilisateurs expriment une méfiance envers les solutions non européennes. Plus largement, 58 % des personnes interrogées estiment qu'une dépendance excessive aux IA développées hors d'Europe représente un risque. Le débat ne porte donc plus uniquement sur les bénéfices de l'intelligence artificielle, mais aussi sur l'origine des technologies, la maîtrise des données et la confiance accordée aux fournisseurs.

Pour DeepL, cette évolution confirme que les entreprises recherchent désormais des solutions capables de concilier performance, précision et garanties en matière de sécurité et de souveraineté. Après une première phase centrée sur la découverte des usages, le marché semble entrer dans une nouvelle étape où la confiance devient un facteur déterminant dans le choix des outils d'intelligence artificielle.

L'Arcep voit l'IA redessiner l'Internet : ce que révèle son rapport 2026

chatgpt

Au-delà des chiffres sur le trafic ou l'adoption d'IPv6, le rapport 2026 de l'Arcep, publié ce jeudi 16 juillet, marque un tournant. Pour le régulateur, l'essor des intelligences artificielles génératives transforme en profondeur l'architecture d'Internet. Les nouveaux enjeux ne concernent plus seulement les réseaux, mais aussi le contrôle de l'accès à l'information, la concurrence entre plateformes et l'avenir d'un web ouvert.

À première vue, le rapport annuel de l'Arcep sur l'état de l'Internet ressemble aux éditions précédentes. On y retrouve les indicateurs de trafic, le suivi de l'interconnexion entre opérateurs, l'avancée du protocole IPv6 ou encore les travaux menés sur le cloud et les plateformes numériques. Mais l'édition 2026 marque une rupture : Pour la première fois, le régulateur français place l'intelligence artificielle (IA) générative au cœur de son analyse de l'évolution d'Internet.

Pour l'Arcep, l'enjeu ne consiste plus uniquement à garantir le bon fonctionnement des réseaux. Il s'agit désormais de préserver un Internet ouvert dans un monde où les assistants conversationnels deviennent progressivement les nouveaux intermédiaires entre les internautes et les contenus.

L'IA devient une nouvelle porte d'entrée vers le Web

Pendant des décennies, rappelle l'Arcep, le fonctionnement du web reposait sur une mécanique relativement simple : un utilisateur recherchait une information via un moteur de recherche avant d'accéder directement au site qui l'hébergeait. Avec les IA génératives, cette architecture évolue. Les services comme ChatGPT (OpenAI), Gemini (Google), Claude (Anthropic) ou Copilot (Microsoft) ne se contentent plus d'orienter vers une page web mais sélectionnent, résument, hiérarchisent et reformulent les informations avant de les présenter à l'utilisateur.

Pour l'Arcep, cette évolution constitue un changement majeur. Ces services deviennent, en effet, de véritables « portes d'entrée » vers les contenus et les services en ligne et en influençant les réponses fournies aux internautes, ils acquièrent un pouvoir inédit sur la visibilité des contenus, la circulation de l'information et la capacité des nouveaux acteurs à émerger.

Du SEO au référencement dans les IA

Cette évolution déplace également les débats autour du référencement. Depuis vingt ans, les éditeurs, médias et entreprises optimisent leur présence dans les moteurs de recherche. Demain, l'enjeu pourrait être tout autant d'apparaître dans les réponses produites par les modèles d'IA. Sans employer le terme, le rapport ouvre ainsi la réflexion sur une nouvelle forme de référencement adaptée aux assistants conversationnels, avec des conséquences potentielles pour l'ensemble de l'économie numérique.

L'Arcep met également en garde contre un risque de recentralisation d'Internet. Le web s'est, en effet, historiquement développé autour de standards ouverts permettant à chacun de publier des contenus ou de créer de nouveaux services. Si quelques plateformes d'IA deviennent les principaux points d'accès à l'information, une partie de cette ouverture pourrait progressivement disparaître. C'est pourquoi le régulateur insiste sur l'importance de préserver l'interopérabilité, les protocoles ouverts et un accès équitable aux données.

Cette approche dépasse évidemment le seul cadre français. Le rapport rappelle que ces questions s'inscrivent dans les grands chantiers européens de régulation, qu'il s'agisse du Digital Markets Act (DMA), du Data Act ou encore du futur Digital Networks Act. L'Arcep plaide notamment pour adapter les règles de concurrence aux nouveaux services d'IA intégrés dans les grandes plateformes numériques.

Une croissance du trafic qui ralentit

Cette transformation profonde ne signifie pas pour autant que les réseaux soient déjà bouleversés. Les chiffres publiés cette année montrent au contraire une forme de stabilisation. Le trafic entrant sur les réseaux des principaux fournisseurs d'accès atteint 56 Tbit/s fin 2025, en hausse de 10,4 % sur un an. La progression reste soutenue mais demeure bien inférieure aux rythmes observés durant les années 2010, lorsque les usages vidéo faisaient exploser la consommation de données.

arcep


Autre enseignement, la concentration du trafic reste très élevée. À eux seuls, Akamai, Netflix, Amazon, Google et Meta représentent près de la moitié des flux à destination des internautes français. Malgré la diversification des usages numériques, quelques grands acteurs continuent donc de structurer l'essentiel du trafic mondial.

Contrairement à certaines anticipations, l'IA générative ne provoque pas encore d'explosion visible du trafic sur les réseaux d'accès. Les conversations textuelles échangées avec les assistants représentent des volumes relativement limités. Les principaux échanges de données liés à l'IA se situent aujourd'hui entre centres de données et infrastructures cloud, davantage qu'entre les utilisateurs et leur fournisseur d'accès.

IPv6, un succès français à consolider

Sur le plan technique, le rapport met également en avant une réussite française souvent méconnue. Avec près de 75 % d'utilisation d'IPv6, la France demeure le pays le plus avancé parmi les grands États connectés. Cette transition est essentielle pour préparer l'avenir d'Internet alors que les réserves d'adresses IPv4 sont désormais quasiment épuisées. L'Arcep souligne toutefois que l'effort doit désormais se poursuivre du côté des hébergeurs, des sites web et des services de messagerie afin d'achever cette migration.

L'impact environnemental de l'IA encore mal connu

Enfin, le régulateur insiste sur une autre conséquence de l'essor des IA génératives : leur impact environnemental, sujet à de régulières controverses. Les opérateurs de centres de données voient leur consommation électrique progresser de 12 % tandis que leurs émissions de gaz à effet de serre augmentent de 23 %. 

Pourtant, l'Arcep reconnaît qu'il demeure difficile d'évaluer précisément le coût écologique des modèles d'IA, faute de transparence suffisante de la part de leurs concepteurs. Elle appelle donc à renforcer la mesure des impacts environnementaux et à intégrer davantage de principes d'écoconception.

Un rapport qui dépasse les seules infrastructures

Au final, ce rapport explique moins l'évolution des réseaux que celle des rapports de force qui structurent désormais Internet avec l'émergence de l'IA. L'Arcep ne considère plus seulement les infrastructures comme le cœur du web et elle observe que la maîtrise de l'accès à l'information devient à son tour un enjeu stratégique. 

Après l'ère des moteurs de recherche, celle des assistants conversationnels pourrait ainsi ouvrir un nouveau chapitre de la régulation du numérique.

Philippe Rioux

Santé publique : la souveraineté numérique ne peut plus attendre

santé



Par Olivier Arous, CEO d’OGO Security

Le secteur santé n'a plus le luxe d'attendre pour sécuriser ses données. Entre cyberattaques en hausse et incertitudes sur l'hébergement, les administrations doivent trancher.


Le secteur de la santé est devenu le troisième secteur le plus exposé aux cybermenaces en France. Il concentre 10 % des interventions de l'ANSSI en 2025, derrière l'éducation et la recherche (34 %) et les ministères et collectivités territoriales (24 %), d'après le Panorama de la cybermenace 2025, publié par l'ANSSI. Un classement qui confirme une tendance de fond. Les organisations de santé manient des données parmi les plus sensibles, et restent des cibles de choix pour des attaquants aux motivations variées, du gain financier à la déstabilisation pure.

Des attaques qui touchent directement les patients

Derrière ces chiffres, une réalité concrète. En 2025, 288 signalements ont contraint des établissements de santé à passer en mode dégradé ou à interrompre la prise en charge de leurs patients. Cela représente 38 % des signalements reçus par le CERT Santé, une hausse de 24 % par rapport à 2024, d'après l'Observatoire des signalements d'incidents de sécurité des systèmes d'information, publié par l'Agence du numérique en santé (ANS). Une attaque informatique dans un hôpital n'est donc plus un simple incident technique. Elle a un impact direct sur des soins, avec des conséquences qui peuvent s'étendre sur plusieurs jours, voire plusieurs semaines pour les établissements les moins préparés.

Une architecture pensée pour ne jamais interrompre le service

Face à cette pression, la disponibilité des plateformes numériques de santé devient un enjeu aussi important que leur sécurité. Un site institutionnel ou une application de suivi patient qui tombe pendant une attaque, c'est un service public qui s'arrête. Les répercussions sont immédiates sur la prise de rendez-vous, la délivrance d'ordonnances ou l'accès à des campagnes de prévention. La continuité de service n'est plus une option technique parmi d'autres. C'est une condition de la mission de soin elle-même, au même titre que la sécurité elle-même.

La souveraineté, un chantier que l'État lui-même reconnaît inachevé

La Cour des comptes a rappelé en octobre 2025 que le caractère souverain des outils numériques de l'État n'a longtemps pas été garanti, notamment pour les applications métier les plus critiques. Elle recommande une stratégie de souveraineté numérique clairement définie, d'après son rapport sur les enjeux de souveraineté des systèmes d'information civils de l'État. Un constat qui vaut particulièrement pour la santé, où la sensibilité des données rend la question de l'hébergement d'autant plus critique.

Le débat n'a rien de théorique. Lors d'une audition au Sénat en juin 2025, un représentant de Microsoft France a confirmé que des données hébergées en France pouvaient être transmises aux autorités américaines si la justice des États-Unis l'exigeait. Cela vaut y compris pour des services utilisés par des administrations et des établissements de santé français, d'après le compte rendu officiel de la commission d'enquête du Sénat. Pour des acteurs publics qui manipulent des données médicales sensibles, cette confirmation montre que la localisation des serveurs en Europe ne suffit pas, à elle seule, à garantir une protection totale. Le choix du prestataire technique compte tout autant que celui du pays d'hébergement.

Un enjeu qui dépasse la seule santé

Les collectivités territoriales, les hôpitaux et les autres agences publiques françaises partagent le même dilemme. Comment moderniser leurs services sans exposer leurs données à des juridictions étrangères, ni sacrifier la disponibilité de leurs plateformes ? Ce choix doit se faire en amont des projets, et non après un incident. Revenir en arrière sur une infrastructure déjà déployée coûte toujours plus cher que de bien la construire dès le départ.

La souveraineté numérique n'est plus un argument secondaire. C'est devenu une condition de la confiance entre le secteur public et les citoyens qu'il sert. Les organisations qui l'intègrent dès la conception de leur architecture prennent une longueur d'avance sur celles qui la découvrent après une crise.

Numérique : pourquoi les députés alertent sur une France devenue dépendante des géants américains

Assemblée


Pendant des décennies, la question de la souveraineté numérique est restée cantonnée aux spécialistes de l'informatique, mais le rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les vulnérabilités numériques de la France, présenté mercredi 15 juillet, entend changer de dimension. 

Son message est que les dépendances technologiques de la France ne constituent plus seulement un problème industriel ou économique, mais dans un contexte marqué par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche et l'essor fulgurant de l'intelligence artificielle (IA), elles deviennent un enjeu de souveraineté nationale.

Après cinq mois de travaux, 112 personnes auditionnées et 61 contributions écrites, les députés Philippe Latombe (MoDem) et Cyrielle Chatelain (Les Écologistes) dressent un constat sévère : la France s'est progressivement enfermée dans une dépendance profonde vis-à-vis de quelques entreprises américaines qui contrôlent désormais les principaux maillons de la chaîne numérique.

Microsoft, Oracle, VMware : les trois piliers de la dépendance

Le rapport bouscule pourtant une idée reçue : les applications développées spécifiquement pour les ministères sont, dans leur majorité, bien conçues par des acteurs français. Mais les véritables fragilités se situent dans les logiciels qui constituent le socle de tous les systèmes d'information. Microsoft domine largement les systèmes d'exploitation et la bureautique, Oracle les bases de données, VMware la virtualisation. Trois entreprises américaines dont dépendent presque toutes les administrations françaises. La gendarmerie fait figure d'exception après avoir engagé dès le début des années 2000 une migration massive vers les logiciels libres.

dépendance

Cette dépendance se traduit également dans les finances publiques. Les parlementaires estiment que les administrations françaises consacrent chaque année au moins 1,5 milliard d'euros à des logiciels extra-européens. 

Selon leurs calculs, près d'un milliard pourrait être réorienté vers des solutions open source déjà disponibles. À elle seule, la gendarmerie aurait économisé plus de 530 millions d'euros depuis 2004 grâce à cette stratégie.

Les données publiques exposées au cloud américain

Mais l'aspect financier n'est qu'une partie du problème. Les auteurs considèrent que la véritable vulnérabilité concerne désormais les données. Malgré la doctrine « Cloud au centre », qui privilégie les infrastructures souveraines pour les informations sensibles, plusieurs administrations continuent d'utiliser Azure, AWS ou Salesforce pour certaines applications critiques. 

Les entreprises publiques suivent la même trajectoire, avec un recours massif aux hyperscalers américains.

L’intelligence artificielle, nouvelle dépendance en formation

L'intelligence artificielle vient encore renforcer cette dépendance. ChatGPT d'OpenAI, Claude d'Anthropic, Copilot de Microsoft ou Gemini de Google sont déjà utilisés dans plusieurs ministères, à l'AP-HP ou encore à France Travail. 

Les députés redoutent que ces outils deviennent les nouvelles portes d'entrée d'une captation des données publiques. Ils alertent également sur le développement d'un « shadow IA », ces usages informels d'assistants conversationnels par les agents publics en dehors de tout cadre de sécurité.

Le spectre d’un « kill switch » américain

Le rapport prend une dimension plus politique lorsqu'il aborde le contexte international. Selon ses auteurs, les dépendances numériques doivent désormais être analysées comme les dépendances énergétiques ou les matières premières stratégiques. Ils évoquent même l'hypothèse d'un « kill switch », c'est-à-dire la possibilité pour les autorités américaines de suspendre certains services numériques dans le cadre de contrôles à l'exportation.

Une perspective jugée peu probable à court terme, mais qui illustrerait la vulnérabilité créée par une concentration extrême des infrastructures numériques. Les députés rappellent également que les lois américaines permettent aux autorités de demander l'accès à certaines données hébergées par les grands fournisseurs de cloud.

Une richesse numérique qui échappe à la France

Au-delà de la géopolitique, la commission dénonce un modèle économique qui profite peu à la France. Les Gafam réalisent, en effet, une part importante de leur chiffre d'affaires sur le territoire... tout en créant relativement peu de valeur ajoutée locale et en acquittant un impôt sur les sociétés limité. 

Les plateformes américaines dominent également le marché publicitaire et réutilisent les données personnelles pour entraîner leurs modèles d'intelligence artificielle.

Lobbying, habitudes et verrouillage technologique

Pour expliquer cette situation, le rapport pointe plusieurs facteurs : une régulation européenne jugée trop lente, un lobbying massif des Big Tech à Bruxelles, un verrouillage technologique qui rend les migrations coûteuses, mais aussi une acculturation précoce aux outils américains dès l'école. 

Les auteurs estiment que le numérique est resté un angle mort des politiques publiques françaises alors même qu'il irrigue désormais l'ensemble de l'économie.

L’open source au cœur de la riposte

Les propositions sont à la hauteur du diagnostic. Les députés souhaitent faire de l'open source le pilier de la stratégie numérique française, avec des marchés publics de l'État entièrement orientés vers les logiciels libres à partir de 2030, un renforcement des compétences numériques internes, un fonds de soutien aux communs numériques et une fondation dédiée.

Ils proposent également de créer un véritable ministère du Numérique, de protéger les entreprises stratégiques comme Mistral AI ou ChapsVision (rivale de Palantir), de conditionner davantage les aides publiques et même d'instaurer un moratoire sur certains projets de data centers profitant essentiellement aux hyperscalers étrangers.

Une question devenue politique

Au fond, la commission ne se contente pas de dénoncer la domination des Gafam. Son message est plus large : l'Europe ne souffrirait pas d'une absence d'alternatives, mais d'un manque de volonté politique pour les privilégier.

La souveraineté numérique, concluent implicitement les rapporteurs, ne relève plus d'un débat entre ingénieurs. Elle devient une condition de l'autonomie économique, de la protection des données et, peut-être demain, de l'indépendance politique des États.

Philippe Rioux

Comment « dé‑IA‑iser » nos écrits pour éviter la disparition des particularités des langues ?

IA


Par Maria Mercanti-Guérin, IAE Paris – Sorbonne Business School

Les tics de langage de l’intelligence artificielle colonisent nos écrits. Derrière ces formules creuses se cache l’appauvrissement systématique de la langue. Les Russes parlent d’une IA « канцелярит » (kantselyarit) reprenant le jargon bureaucratique soviétique, les Chinois d’une IA stéréotypée, comme les dissertions impériales « 八股文 » (bāgǔwén), et les Québécois d’un manque de singularité de leur langue par rapport au français de l’Hexagone. Que faire ?


L’intelligence artificielle (IA) générative présente un certain nombre de tics de langage, des mots et tournures qu’elle suremploie par rapport aux rédacteurs humains.

Une étude estime qu’au moins 13,5 % des publications scientifiques de 2024 ont fait intervenir une IA dans leur rédaction, un chiffre qui grimpe à 40 % dans certaines revues.

Claude, ChatGPT ou Deepseek sont nourries des mêmes sources (Web, livres, Wikipédia, code…). Ces grands modèles de langage (LLM) reposent sur la prédiction statistique du prochain token (mot ou fragment de mot) le plus probable dans une séquence donnée.

L’IA sélectionne donc systématiquement les formulations les plus accessibles et conventionnelles disponibles dans ses données d’entraînement. Elle écrit en perdant l’originalité des styles humains, leur irrégularité, leur diversité. Elle perd également la causticité, le double sens, voire la faculté critique. Une expérience menée auprès de 293 participants (« writers ») invités à écrire une courte histoire a montré une augmentation de la similarité entre histoires conçues avec l’IA générative et donc une perte de créativité collective. Chacun écrit « mieux », mais tout le monde finit par écrire pareil.

Ces observations sont confirmées par mon dernier terrain de recherche. L’analyse des sites Web de 15 marques cosmétiques montre un décalage avec les 1 575 avis de consommateurs et les 1 611 brevets déposés par ces marques. Le style IA fait perdre la spécificité des positionnements et des singularités technologiques.

Modèles similaires

Au-delà de la génération de tokens, plusieurs éléments peuvent expliquer les tics de langage de l’IA.

La première cause tient à l’étape dite d’« alignement » : une fois entraîné sur des milliards de textes, le modèle est ajusté par des humains qui notent ses réponses, un procédé connu sous le nom de Reinforcement Learning from Human Feedback (RLHF), ou apprentissage par renforcement à partir de rétroaction humaine, en français.

Des annotateurs humains évaluent le caractère neutre et inoffensif des réponses du modèle. Ils retiennent les réponses polies, structurées présentant des phrases relativement courtes et des mots de liaison donnant le sentiment d’une pensée logique.

La deuxième tient au terrain d’entraînement des IA. Alimentées de contenus marketing tirés du Web ou de documents institutionnels, les IA sont soit emphatiques, soit terriblement ennuyeuses et reproduisent les tics langagiers présents dans ces corpus. Les recherches montrent une prédominance des domaines commerciaux (.com) largement présents dans l’un des grands jeux de données de référence pour entraîner les modèles de langage, le Colossal Clean Crawled Corpus ou C4. Il existe, également, une forte prévalence de contenus dupliqués, synthétiques ou de basse qualité. C’est ce matériau standardisé issu du Web marchand anglo-saxon que le modèle, statistiquement, apprend à imiter.

Mais que révèlent ces tics de langage ?

Si les tics sont en train de coloniser le Web, ils menacent les IA elles-mêmes par des phénomènes de contamination croisés.

Contaminations IA – humains

Dans une étude, le chercheur Hiromu Yakura a analysé plus de 360 000 vidéos YouTube et 771 000 épisodes de podcasts enregistrés avant et après la sortie de ChatGPT.

L’utilisation des « mots GPT » (comme « delve », « realm », « meticulous ») a connu une augmentation fulgurante dans les conversations spontanées humaines dans les dix-huit mois qui ont suivi son lancement.

C’est en récompensant certaines tournures lors du RLHF que l’on a, sans le vouloir, gravé dans le modèle ces préférences lexicales.

Contaminations IA-IA

Les grands corpus textuels (Common Crawl et ses dérivés) qui servent à la recherche linguistique sont saturés de textes générés par IA, ce qui complique l’observation de l’évolution naturelle de la langue.

À terme se profile le risque de l’ouroboros, le dragon ou le serpent qui se mord la queue : des modèles entraînés sur leurs propres productions, amplifiant leurs tics dans une boucle fermée.

Contaminations IA-humains-IA

Les IA servent aux humains des textes préformatés. Les rédacteurs Web utilisent les IA pour produire à un rythme effréné articles de blog ou fiches produit. Certains auteurs avouent leur utilisation régulière de Claude ou ChatGPT dans la production de leurs romans. Ce matériau semi-humain, semi-artificiel sert à l’entraînement des IA qui souffrent alors de consanguinité stylistique. Elles s’empoisonnent et deviennent de moins en moins performantes.

Meta, avant de reculer face à la fronde de son personnel et à des fuites de données, avait décidé pour pallier le problème de capter les dialogues humains de ses salariés pour nourrir son IA.

Des tics caractéristiques

Les tics de traduction qui sonnent faux viennent de l’anglais – langue de Claude ou de ChatGPT – car les grands modèles – GPT, Claude, Gemini – sont entraînés sur des corpus massivement anglophones.

Voici quelques exemples des tics les plus caractéristiques des IA génératives en français :

  • les formules d’ouverture grandiloquentes comme « dans le monde actuel en constante évolution » ;

  • les adjectifs creux et interchangeables comme « fascinant » ou « crucial » ;

  • les verbes abstraits comme « mettre en œuvre » ou « s’articuler » ;

  • les mots de liaison à chaque phrase comme « en outre » ou « par ailleurs » ;

  • les conclusions marquées comme « en somme » ou « au final ».

Vers la fin des langues régionales ?

À terme se profile la fin des langues régionales inconnues des IA, mais également la fin de l’apprentissage des langues. Au-delà des tics de langage, les IA imposent sur tous les réseaux sociaux des traductions automatisées dans la langue de l’utilisateur. Objectif : lui permettre de lire les contenus du monde entier sans barrières linguistiques, avec le risque de véhiculer une langue traduite pauvre et bourrée de tics.

Des chercheurs canadiens montrent que les modèles spécialisés sont capables de comprendre la grammaire d’une langue. En revanche, les modèles généralistes, comme ChatGPT, sont incapables d’être réellement multilingues et ne transfèrent pas bien les règles grammaticales entre les langues. Connaître l’anglais n’aide pas vraiment une IA à parler le français québécois.

Les chercheurs indiens notent que l’IA efface les particularités de l’anglais indien pour produire un anglais standardisé. Les tics de langage entretiennent également un vaste système de déculturation. Ainsi, une description de Diwali (la fête des lumières) assistée par l’IA se concentre souvent sur des éléments occidentalisés, comme l’échange de cadeaux, tout en omettant les rituels religieux spécifiques et leur vocabulaire particulier.

Les observateurs russes signalent que ChatGPT produit un style qualifié de « канцелярит » (kantselyarit) pour désigner le jargon bureaucratique soviétique pesant. L’IA ressuscite involontairement ce style que les Russes avaient mis des décennies à dépasser. Le projet humanizer-ru a répertorié 44 patterns stylistiques sur lesquels il faut se pencher pour « dé-IA-iser » un texte russe.

En mandarin, les utilisateurs signalent que les textes IA sont reconnaissables à leur style « 八股文 » (bāgǔwén), référence au style des dissertations impériales stéréotypées, très structurées et creuses.

Humanisation du style des IA

Les sociétés d’intelligence artificielle ont pris conscience du problème. Elles cherchent à humaniser le style des IA, ce qui permettrait la disparition des tics mais pourrait bien aggraver le problème.

Il sera bientôt impossible de distinguer une production IA d’une production humaine, à travers des techniques comme :

  • l’AntiSlop sampling, littéralement « anti-bouillie », agissent déjà comme un correcteur automatique. Les chercheurs listent les mots et tournures trop typiques de l’IA. Un filtre intégré au modèle (l’échantillonneur) écarte ces tournures à mesure que le texte s’écrit, forçant une reformulation ;

  • le fine-tuning, consistant à spécialiser un modèle d’IA pré-entraîné à l’accomplissement d’une tâche spécifique, va se faire sur des corpus stylistiquement riches ;

  • l’IA constitutionnelle d’Anthropic, méthode qui consiste à aligner les systèmes d’intelligence artificielle sur les valeurs humaines en leur fournissant des principes éthiques de haut niveau à intégrer la façon d’écrire dans ses prérequis ;

  • les entraîneurs humains vont être recrutés différemment. Écrivains, journalistes spécialisés ayant perdu leur travail à cause de l’IA vont en retrouver un grâce à elle. Véritables coachs d’écriture, ils peuvent enseigner à l’IA à s’affranchir des stéréotypes de style ;

  • les modèles vont tenter de s’ancrer dans la réalité des utilisateurs. Cette imprégnation devrait permettre de sortir d’une rédaction convenue pour exprimer de vrais sentiments ou émotions. L’ancrage ou grounding fait sortir l’IA de l’artificiel pour la rapprocher du quotidien humain.

Le choix collectif entre préserver la diversité des langues, ou continuer à alimenter la machine, se heurte à une monétisation croissante de l’écrit. Derrière les tics, la machine infernale du gain pour rentabiliser les géants de l’IA est enclenchée.


Cet article est publié en partenariat avec la Délégation générale à la langue française et aux langues de France du ministère de la Culture.The Conversation

Maria Mercanti-Guérin, Maître de conférences en marketing digital, IAE Paris – Sorbonne Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

La France désigne les services secrets russes comme responsables d'une campagne d'espionnage informatique de longue haleine

 

pirate

Pour la première fois, les autorités françaises attribuent officiellement au 16e Centre du FSB, le service de sécurité russe, une campagne d'espionnage informatique visant des intérêts français depuis plus d'une décennie. Un rapport conjoint des services de l'État détaille les méthodes employées par le groupe Turla et les secteurs touchés, tandis que Paris dénonce une menace durable contre ses intérêts stratégiques.

L'attribution est sans ambiguïté. Dans un rapport conjoint publié le 13 juillet par le Centre de coordination des crises cyber (C4),  les services français de renseignement et de cybersécurité (l’ANSSI, le COMCYBER, la DGA, la DGSE et la DGSI) désignent le 16e Centre du Service fédéral de sécurité russe (FSB) comme l'auteur d'une campagne d'espionnage visant des intérêts français au moyen du mode opératoire d'attaque (MOA) Turla. Une prise de position publique rare, qui s'accompagne d'une déclaration politique du ministère de l'Europe et des Affaires étrangères condamnant « avec la plus grande fermeté » ces activités.

Le document retrace des opérations menées depuis au moins 2010 contre des administrations, des organismes publics et des entreprises françaises. Les enquêteurs identifient plus particulièrement l'unité militaire 61240, basée près de Saint-Pétersbourg, comme chargée du ciblage de la France en matière de renseignement d'origine électromagnétique et d'opérations cyber offensives.

Le rapport décrit Turla comme un mode opératoire utilisé depuis au moins 2004 pour des missions de collecte de renseignement. Connu dans l'industrie sous plusieurs appellations – Snake, Uroburos, Venomous Bear ou Secret Blizzard –, cet ensemble de techniques s'appuie aussi bien sur des outils accessibles publiquement que sur des logiciels malveillants sophistiqués développés spécifiquement pour infiltrer des environnements Windows, Linux ou macOS, compromettre des serveurs de messagerie et exploiter des vulnérabilités, y compris de type « zero day ». Les opérateurs cherchent avant tout la discrétion et la persistance afin de conserver durablement l'accès aux systèmes compromis.

Un historique inédit des compromissions observées depuis 2014

Les autorités françaises dressent également un historique inédit des compromissions observées. Dès 2014, des entités ministérielles françaises sont ciblées au moyen du malware Uroburos. À partir de 2017, des comptes de messagerie du ministère des Armées sont compromis dans une campagne visant des cadres de l'administration. En 2018, le réseau de l'ambassade de France à Moscou est infiltré afin de procéder à des opérations de reconnaissance et d'exfiltration de données. L'année suivante, un serveur relevant du secteur de la justice est compromis après l'exploitation d'une vulnérabilité de SharePoint. Plus récemment, entre 2021 et 2025, plusieurs victimes intermédiaires françaises sont identifiées, avant qu'en 2025 une entité travaillant sur des technologies avancées ne soit à son tour visée.

Le ministère des Affaires étrangères élargit le constat. Selon lui, ces opérations s'inscrivent dans une stratégie russe plus vaste de déstabilisation, aux côtés des campagnes de désinformation, des actions hybrides et des cyberattaques menées contre l'Ukraine et les États qui la soutiennent. Paris souligne que plusieurs partenaires européens ont également été ciblés et rappelle que l'Union européenne attribue désormais officiellement une série d'attaques au 16e Centre du FSB.

La diplomatie française insiste enfin sur la dimension politique de cette attribution. Elle juge ces activités « inacceptables » pour un membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et affirme que la France mobilisera, avec ses partenaires, l'ensemble des moyens disponibles pour anticiper, décourager et répondre aux actions cyber malveillantes, notamment à l'approche des échéances électorales de 2027.

Philippe Rioux

Médias : qui décide de ce que vous lisez ? Dans les coulisses de la « mécanique de la donnée »

 

media

Par Cassandre Burnier, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Aujourd’hui, les médias en ligne peuvent suivre en temps réel les audiences de leurs articles et les réseaux sociaux analysent ce que vous lisez pour vous proposer d’autres contenus censés être plus en phase avec vos centres d’intérêt. Regard sur cette « mécanique de la donnée », à travers une enquête ethnographique au sein de deux groupes de presse belges.


Chaque matin, vous ouvrez l’infolettre de votre journal. Souvent, elle est la même pour tous les abonnés : une sélection et une hiérarchie d’articles décidées par la rédaction. Mais de plus en plus de journaux proposent des infolettres personnalisées, dont les articles semblent avoir été choisis à votre attention, en fonction de vos goûts et de vos habitudes.

Ce second type de sélection repose sur un algorithme qui analyse vos clics, votre temps de lecture et vos centres d’intérêt pour vous proposer les contenus jugés les plus « pertinents ».

Mais attention, cette personnalisation n’en est pas vraiment une. Un système de recommandation ne part pas de vous : il vous représente à travers des lecteurs jugés « similaires ». Vos clics et votre temps de lecture sont comparés à ceux d’autres milliers d’abonnés, puis l’algorithme vous range parmi des profils aux comportements proches.

Ce qu’il produit n’est pas le reflet de vos préférences singulières, mais une projection construite à partir de ces régularités collectives : ce que des lecteurs « comme vous » ont tendance à lire. Autrement dit, l’algorithme ne vous connaît pas : il vous classe.

C’est ce que j’appelle la « mécanique de la donnée ». Il ne s’agit pas seulement de la présence de chiffres dans les rédactions, déjà bien étudiée par des chercheuses comme Angèle Christin ou Caitlin Petre. Il s’agit de la manière dont la donnée se met à agir comme si elle parlait d’elle-même, telle une mécanique : elle automatise des tâches, quantifie ce qui ne l’était pas et fait converger des métiers longtemps tenus séparés : le marketing, la rédaction et la technique. Ce faisant, elle circule dans toute l’organisation et façonne, de proche en proche, l’information que vous recevez.

Mesurer l’audience n’est pas nouveau : la presse certifie sa diffusion depuis des décennies. Mais ses instruments restaient cantonnés à une opération bien délimitée : segmenter des profils de lecteurs pour vendre l’audience aux annonceurs.

La mécanique de la donnée, elle, ne procède plus par sondage : elle enregistre en continu le comportement de chaque lecteur et, surtout, elle change de place. La donnée circule. Elle ne se contente plus de compter les lecteurs une fois l’article publié, elle entre dans les réunions, les tableaux de bord, les décisions, et se met à peser sur ce qui sera produit, sur ce qui compte et ne compte pas. Mesure et production, longtemps distinctes, tendent à converger.

Pendant trois ans, j’ai mené une enquête ethnographique au sein de deux grands groupes de presse belges francophones. J’ai observé les réunions, suivi les professionnels de la donnée dans leur quotidien et écouté les tensions entre ceux qui fabriquent l’information et ceux qui la mettent en chiffres.

Ce que j’ai découvert, ce n’est ni le remplacement du journaliste par la machine ni un statu quo rassurant. C’est une redistribution des rôles, notamment en matière d’éditorial.

Quand un article reçoit une « note »

Lors de mon terrain, ces dispositifs n’étaient pas tous déployés : j’ai observé des mécanismes en train de s’installer. Et c’est précisément à ce stade qu’on voit affleurer les choix qui, plus tard, deviendront invisibles.

Dans l’un des groupes de presse que j’ai étudiés, un projet visait à attribuer un score à chaque article publié en ligne. Le principe (croiser la durée de consultation avec la taille de l’article) part de l’idée qu’un lecteur qui va au bout d’un long format est un lecteur engagé, donc plus susceptible de s’abonner et de rester exposé aux publicités. De cet engagement présumé, on tire une « valeur » chiffrée par article. Présenté comme un outil objectif, ce score devient un instrument de gestion.

Mais ce calcul repose sur des choix. Quelles variables retenir pour mesurer « l’engagement » ? L’équipe data et le marketing les définissent ensemble, au fil de réunions où l’on ajuste les « paramètres » : les mots du titre, sa longueur, la présence de chiffres, certains « mots forts ». Par exemple, le mot « coulisses » dans un titre appelle à cliquer ; celui-là même, vous l’aurez noté, qui ouvre cet article.

Le directeur du département data insiste pour que la rédaction soit, elle aussi, de la partie. Mais dans les faits, elle n’est représentée que par une personne, et de son propre aveu, ce qu’on lui présente reste trop abstrait pour qu’elle sache « quelles cartes [elle aurait] en main pour discuter avec les équipes ».

Reste l’usage qu’on en projette. Lors d’une réunion que j’ai observée, le directeur général reformule l’objectif : il ne s’agit plus seulement de mesurer, mais de pouvoir tenir aux rédactions un discours du type « Vous êtes censés faire autant d’articles engageants ; ce mois-ci vous en avez fait 35, vous deviez en faire 50, merci de rectifier le tir ». La donnée, censée décrire le réel, se met à prescrire ce que les journalistes doivent produire.

Au moment de mon enquête, le modèle n’était pas encore déployé : ce dialogue mensuel avec les chefs d’édition restait un horizon. Mais la mécanique était déjà inscrite dans les mots : c’est désormais au modèle de « déterminer les critères » d’un bon article, et aux rédactions de les valider.

L’infolettre de la machine et du journaliste

Un second projet, observé sur plusieurs années, portait sur l’automatisation d’une infolettre quotidienne. L’idée : remplacer la sélection manuelle des articles par un algorithme de recommandation, nourri par les traces de lecture de chaque abonné.

L’enjeu est considérable. Sélectionner et hiérarchiser l’information constitue historiquement le cœur du métier de journaliste. Confier cette tâche, ne serait-ce que partiellement, à une machine, c’est toucher à ce cœur de métier. Une analyste de la donnée résume la tension avec lucidité : « On automatise des choses qui normalement devraient être dans la main, dans le pouvoir des journalistes. Ça touche un peu à leur ligne éditoriale ».

Face à cette tension, les équipes cherchent des compromis. Le rédacteur en chef adjoint accepte l’algorithme, mais à une condition claire : la rédaction garde la main sur la hiérarchie de l’information. L’algorithme peut suggérer (« ceci devrait aussi vous intéresser »), mais ne décide pas de la structure d’ensemble. Le journaliste reste l’expert de l’actualité ; la machine gère le trafic.

Ce partage des rôles dessine deux registres de personnalisation : l’un « curatorial », fondé sur le jugement humain et la signature éditoriale ; l’autre « prédictif », fondé sur les données comportementales. Les deux coexistent, mais leur frontière est constamment négociée.

Dépossession ou redéfinition des rôles ?

Ce qui change en profondeur, c’est la nature de l’autorité éditoriale. Celle-ci ne réside plus seulement dans la personne du rédacteur en chef, mais se distribue entre des acteurs humains et des dispositifs techniques (algorithmes, métriques, tableaux de bord) qui participent tous, à leur manière, à décider de ce que vous lirez demain.

Il serait tentant de raconter cette histoire comme celle d’une dépossession, où les algorithmes remplaceraient les journalistes. La réalité est plus nuancée, sans être pour autant symétrique. Les journalistes ne disparaissent pas, mais ils négocient depuis une position de faiblesse : dans les dispositifs que j’ai observés, l’éditorial n’était souvent représenté que par une voix, face à des équipes de la donnée et marketing qui maîtrisent, elles, les paramètres du calcul.

Les professionnels de la donnée, de leur côté, ne sont pas des envahisseurs : ils se retrouvent dans un rôle de médiateur entre la rédaction et la machine, cherchant les bons réglages pour que le système fonctionne sans trahir l’esprit du journal.

Pour les travailleurs dont on automatise les tâches, l’enjeu dépasse la technique. L’un des scientifiques de la donnée que j’ai interrogés observe deux réactions chez ses collègues :

« Il y en a qui veulent se défaire des tâches monotones. Et il y en a d’autres qui avaient un peu leur fierté d’avoir ça à faire. Genre “C’est moi qui gère ça”. »

Perdre la tâche, c’est parfois perdre une part de soi dans l’organisation.

Ces transformations ne concernent pas que les rédactions. Elles touchent directement la qualité et la diversité de l’information que nous recevons. Si les algorithmes optimisent l’engagement (le clic, le temps passé), ils ne sont pas conçus pour garantir le pluralisme. Or certains sujets performent mal par construction : l’enquête locale au long cours, les matières arides mais nécessaires (un budget communal, une réforme administrative), certaines formes d’art, tout ce qui demande au lecteur un effort avant la récompense. Ce sont précisément ces angles-là qui risquent de glisser hors des radars dès lors qu’on hiérarchise l’information sur ce qui retient l’attention.

La question n’est donc pas tant de savoir si les données ont leur place dans les médias mais plutôt qui décide de ce qu’elles mesurent, valorisent et laissent dans l’ombre.The Conversation

Cassandre Burnier, Lecturer in Communication, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Lentilles intelligentes et connectées : du rêve à la réalité d’ici 2027 ?

xpanceo


Présentée à VivaTech 2026, la dernière génération de lentilles de contact intelligentes de Xpanceo marque une nouvelle étape dans une course technologique engagée depuis plus d’une décennie. Alors que plusieurs projets emblématiques ont été abandonnés, la société affirme avoir réuni les briques technologiques nécessaires à une démonstration publique en 2027.

La lentille de contact intelligente fait partie de ces promesses technologiques qui reviennent régulièrement depuis plus d’une décennie. Affichage d’informations directement dans le champ de vision, surveillance de paramètres biologiques ou encore remplacement partiel des écrans : les ambitions sont considérables. Pourtant, peu d’acteurs sont parvenus à dépasser le stade du prototype.

Lors du dernier salon VivaTech 2026, qui s’est tenu en juin à Paris, Xpanceo a présenté l’état d’avancement de ses travaux avec l’objectif affiché d’une première démonstration publique d’une lentille intégrée au début de l’année 2027. L’entreprise a exposé plusieurs briques technologiques destinées à fonctionner ensemble dans un futur produit.

Parmi elles figure un micro-afficheur associé à un système optique permettant de visualiser une image à très faible distance de l’œil. Xpanceo a également présenté un module de communication reliant la lentille à un appareil compagnon chargé d’une partie du calcul et de la gestion énergétique.

L’alimentation, défi majeur

L’alimentation d’une telle lentille connectée reste évidemment l’un des principaux défis du secteur. La société met en avant une microbatterie intégrée et rechargeable sans fil, conçue pour permettre un fonctionnement autonome lorsque nécessaire.

Une plateforme de surveillance de santé a également été dévoilée. Elle repose sur l’analyse de biomarqueurs présents dans les larmes, avec transmission des données vers un smartphone.
Au-delà de la démonstration technologique, Xpanceo insiste désormais sur les usages. L’un des prototypes vise le suivi de traitements médicaux. Après utilisation, la lentille est placée dans un conteneur capable d’analyser les traces de médicaments présentes dans les larmes afin d’aider au suivi thérapeutique sans prise de sang.


L’entreprise développe également une solution dédiée au glaucome. L’objectif est d’améliorer le dépistage et le suivi de cette maladie grâce à une surveillance plus régulière associée à des outils d’intelligence artificielle.

La réalité augmentée reste toutefois un axe stratégique. Xpanceo présente une lentille destinée à des environnements exigeants comme l’aviation, les missions spatiales ou le sport automobile, où des informations pourraient être affichées directement dans le champ de vision. Un vieux rêve nourri par des années de films de science-fiction et qui se fait toujours attendre…

Plusieurs revers pour de précédents projets

Car ces annonces interviennent dans un secteur marqué par plusieurs revers ces dernières années. Le projet de lentille connectée développé par Google, Verily et Novartis pour mesurer le glucose dans les larmes avait finalement été abandonné après des problèmes de fiabilité. D’autres initiatives, notamment chez Sony ou Samsung, sont restées au stade du concept ou du brevet.


Cette succession d’échecs rappelle les difficultés de la discipline : tous les composants doivent être miniaturisés dans un objet souple et transparent porté directement sur l’œil. Alimentation, connectivité, dissipation thermique, biocompatibilité et fiabilité des mesures restent des défis majeurs.

2027, un moment décisif

Xpanceo estime avoir franchi plusieurs étapes importantes avec plus de vingt-huit prototypes développés. En avril, l’entreprise annonçait également un démonstrateur intégrant une microbatterie à électrolyte solide développée avec ITEN, technologie présentée comme mieux adaptée aux contraintes de sécurité d’une lentille de contact.

La démonstration promise pour 2027 constituera à n’en pas douter un moment décisif. Alors que l’industrie numérique mise massivement sur la voix et l’intelligence artificielle pour communiquer avec des appareils, la lentille connectée continue de défendre une autre vision : celle d’une interface invisible capable de combiner affichage numérique et surveillance de la santé au plus près de l’utilisateur.

Midjourney crée la surprise avec un scanner capable de cartographier le corps humain entier en 60 secondes

 

scanner

Connu dans le monde entier pour son générateur d’images par intelligence artificielle, Midjourney se lance dans un domaine inattendu : l’imagerie médicale. Le laboratoire américain affirme développer un scanner à ultrasons capable de produire une cartographie complète du corps en une minute. Une annonce spectaculaire qui suscite autant d'enthousiasme que de scepticisme dans la communauté médicale.

Voilà une annonce qu’on n’attendait pas venant d’une société connue pour avoir développé un outil d’intelligence artificielle générative d’images. Mais c’est bien Midjourney, laboratoire de recherche indépendant, qui vient de faire une annonce spectaculaire dans le domaine de l’imagerie médicale.

L’entreprise américaine a dévoilé « Midjourney Medical », un projet ambitieux centré autour d’un scanner corporel capable, selon ses concepteurs, de réaliser une imagerie complète du corps humain en seulement 60 secondes ! Une promesse qui, si elle se concrétisait, pourrait bouleverser certains usages de l’imagerie médicale moderne.

Utilisation massive des ultrasons

Le principe présenté par Midjourney repose sur l’utilisation massive des ultrasons. Le patient prend place sur une plateforme qui descend lentement dans un bassin d’eau. Au cours de cette immersion, son corps traverse un anneau composé d’environ un demi-million de microcapteurs. Chacun de ces éléments agit à la fois comme émetteur et récepteur d’ondes ultrasonores. En analysant les modifications des ondes lorsqu’elles traversent les différents tissus du corps, le système reconstitue progressivement une image tridimensionnelle.

Selon Midjourney, cette technologie pourrait produire une cartographie anatomique avec une résolution inférieure au millimètre et à une vitesse près de cent fois supérieure à celle d’une IRM conventionnelle. Le laboratoire affirme également que son système génère plusieurs téraoctets de données par seconde, traitées par des grappes de milliers d’ordinateurs et analysées à l’aide d’algorithmes d’intelligence artificielle.

Un « Midjourney Spa » doit ouvrir à San Francisco en 2027

Au-delà de la performance technologique annoncée, l’entreprise présente une vision beaucoup plus large. Son premier centre, baptisé « Midjourney Spa », doit ouvrir à San Francisco en 2027. L’idée consiste à intégrer le scanner dans un environnement associant bains chauds, saunas et espaces de détente. Les examens deviendraient ainsi un geste de routine, permettant aux utilisateurs d’accumuler au fil du temps une vaste bibliothèque de données sur leur santé.

Midjourney voit même plus loin. L’entreprise évoque un déploiement mondial de plus de 50 000 scanners d’ici 2031 et estime qu’une généralisation de l’imagerie préventive pourrait contribuer à réduire significativement la mortalité et les dépenses de santé. Des projections qui restent, à ce stade, purement théoriques.

Un accueil prudent du monde médical

Car l’annonce est accueillie avec prudence dans le monde médical. Plusieurs spécialistes soulignent que les ultrasons ne remplacent pas les autres modalités d’imagerie comme l’IRM ou le scanner à rayons X, chacune répondant à des indications spécifiques. Le cardiologue américain Eric Topol juge la technologie potentiellement intéressante mais estime peu probable qu’elle puisse se substituer à l’IRM pour certaines explorations complexes, notamment du cerveau.

D’autres experts alertent également sur le risque de faux positifs. La multiplication de scanners réalisés chez des personnes en bonne santé pourrait conduire à la découverte d’anomalies sans conséquence clinique, générant anxiété et examens complémentaires inutiles. Plusieurs observateurs rappellent aussi que le dispositif ne bénéficie actuellement d’aucune autorisation de la FDA pour un usage diagnostique et que les données présentées n’ont pas encore fait l’objet d’une validation clinique indépendante à grande échelle.

Pour l’heure, Midjourney ne présente donc pas un nouvel outil médical prêt à être utilisé, mais plutôt une vision technologique ambitieuse. Reste désormais à démontrer que cette promesse spectaculaire peut se traduire en bénéfices cliniques réels. C’est sur ce terrain, celui des preuves scientifiques, que se jouera la crédibilité du projet.

Philippe Rioux

Comment nous pouvons reprendre le contrôle face aux algorithmes

 

IA

Dans "L’intelligence de se transformer. Face aux algorithmes", Michaël Raimon explore les effets profonds du numérique sur l’attention, la liberté individuelle et la capacité de décision. Un essai qui invite à une reconquête de l’autonomie à l’heure où les recommandations automatisées façonnent toujours davantage les comportements.

Les algorithmes ne se contentent plus d’organiser nos recherches, de sélectionner nos contenus ou de hiérarchiser l’information. Pour Michaël Raimon, ancien avocat qui explore l’impact de la technologie, ils participent désormais à une transformation beaucoup plus profonde de nos comportements. C’est la thèse centrale de son ouvrage "L’intelligence de se transformer. Face aux algorithmes", présenté comme une réflexion sur la place de l’individu dans un environnement numérique devenu omniprésent.

IA

L’auteur s’éloigne d’une approche strictement technique pour s’interroger sur les conséquences humaines de la révolution numérique. Son constat est qu’à mesure que les outils numériques gagnent en efficacité, les utilisateurs sont tentés de déléguer une part croissante de leurs choix. Recommandations personnalisées, automatisation des décisions, sollicitations permanentes de l’attention : autant de mécanismes qui, selon lui, influencent les comportements bien avant que l’individu ait pleinement conscience de ses décisions.

L’essai défend ainsi l’idée que le principal enjeu n’est pas technologique mais intérieur. Derrière les innovations se joue, en effet, une question plus fondamentale : celle de la maîtrise de soi. Michaël Raimon décrit un mouvement progressif par lequel les habitudes numériques peuvent modifier la manière de penser, d’agir et de percevoir le monde. La problématique dépasse donc largement celle du temps passé devant les écrans. Elle touche à la volonté, à l’autonomie et à la capacité de conserver un libre arbitre dans un univers façonné par les calculs prédictifs.

Relier plusieurs champs de réflexion

L’un des intérêts du livre réside dans son ambition de relier plusieurs champs de réflexion. L’auteur mobilise ainsi des références issues des sciences cognitives, de son expérience personnelle et de la philosophie afin de proposer une lecture globale du rapport contemporain aux technologies. Cette approche permet de replacer les débats sur l’économie de l’attention dans une perspective plus large, où la liberté individuelle devient le véritable sujet.

Le livre pose une interrogation simple mais essentielle : que reste-t-il de notre liberté lorsque des systèmes automatisés orientent une partie croissante de nos comportements ? Cette démarche engagée donne de la force au propos, même si l’ampleur du sujet peut parfois laisser ouvertes certaines questions d’analyse.

Accessible et volontairement tourné vers l’action, l’ouvrage se présente finalement comme une invitation à redevenir acteur de ses choix à l’heure où l’intelligence artificielle est omniprésente... Pour prolonger cette démarche, le livre met à disposition l’ensemble des liens internet évoqués sous la forme de QR Codes. Les écrans, décidément, ne sont jamais bien loin.

Philippe Rioux

 

Commodore relance la guerre contre l’addiction numérique avec un téléphone à clapet sans réseaux sociaux

Commodore

La marque historique de l’informatique Commodore fait son retour avec le Callback 8020, un téléphone à clapet conçu pour limiter les distractions numériques. Réseaux sociaux bloqués, navigateur absent et notifications réduites au strict minimum : l’appareil revendique une approche radicale du "digital minimalism".

L’impact des réseaux sociaux sur les mineurs devient un enjeu majeur dans le monde entier et de plus en plus de pays souhaitent les interdire aux moins de 15 ou 16 ans ou l’ont déjà fait, comme l’Australie, la France, les Émirats arabes unis, le Canada, le Royaume-Uni, etc. Réunis à Évian ce mois-ci, les dirigeants du G7 ont d’ailleurs lancé un appel commun pour renforcer la protection des enfants et des adolescents dans l’espace numérique contre les risques croissants auxquels ils sont exposés : contenus inappropriés, atteintes à la santé mentale, mécanismes favorisant l’addiction, cyberharcèlement, exploitation sexuelle ou encore radicalisation.

Le G7 appelle à une coopération renforcée entre les gouvernements, les plateformes numériques, les chercheurs, les systèmes éducatifs et les forces de l’ordre, avec un suivi régulier des progrès réalisés d’ici la fin de l’année. Mais en attendant, des solutions existent et Commodore, l’une des marques historiques de l’informatique grand public avec le Commodore 64, vient d’en proposer une originale : un téléphone à clapet… qui bloque les réseaux sociaux.

Éliminer les mécanismes qui favorisent les usages compulsifs

Baptisé Callback 8020, l’appareil veut répondre à la lutte contre la dépendance numérique, avec un credo simple : conserver les fonctions utiles d’un smartphone moderne tout en éliminant les mécanismes qui favorisent les usages compulsifs.

Le Callback 8020 se présente comme une solution intermédiaire entre le smartphone classique et le "dumbphone", ces téléphones volontairement limités. Au programme : appels, SMS, GPS, musique en streaming, appareil photo, partage de connexion Wi-Fi ou encore applications de messagerie comme WhatsApp, Signal ou Telegram. En revanche, les réseaux sociaux sont bloqués nativement. Les navigateurs web disparaissent également, tout comme les applications de productivité ou les outils professionnels jugés susceptibles de détourner l’utilisateur de l’essentiel.

Commodore affirme que ces restrictions sont intégrées directement au système grâce à une technologie propriétaire. L’objectif est d’empêcher le défilement infini de contenus (le scroll) et les sollicitations permanentes qui caractérisent les grandes plateformes sociales. Même l’écran extérieur du téléphone a été pensé dans cette logique : il n’affiche que l’heure, la date et le niveau de batterie, sans aucune notification.

L'appareil n'est pourtant pas rudimentaire

Le constructeur n’a pourtant pas conçu un appareil rudimentaire. Le Callback 8020 fonctionne sous Sailfish OS, un système d’exploitation Linux développé avec le concours de l’entreprise finlandaise Jolla. Commodore assure qu’il est capable d’exécuter plus de 99 % des applications Android via une couche de compatibilité, tout en restant indépendant des services Google.

La fiche technique comprend 64 Go de stockage extensible par carte microSD, un capteur photo Sony de 48 mégapixels, une radio FM, une prise casque de 3,5 mm ainsi qu’une double carte SIM. Le téléphone se limite toutefois à la 4G LTE.

Avec son format à clapet, son clavier physique T9 et ses coloris inspirés de l’univers Commodore, l’appareil multiplie les références aux années 1980 et au début des années 2000. Sonneries, jeux rétro pré-installés et éditions spéciales viennent renforcer cette dimension nostalgique.

Derrière ce projet se trouve Christian Simpson, connu sur YouTube sous le pseudonyme Peri Fractic. Après avoir repris les actifs restants de Commodore en 2025 et commercialisé une reproduction du Commodore 64, il signe ici le premier produit inédit de la nouvelle ère Commodore. Les précommandes doivent ouvrir le 30 juin à partir de 499,99 dollars, pour des premières livraisons attendues durant l’hiver.

Philippe Rioux

Quand l’IA s’invite dans nos relations, la véritable intimité tend à disparaître


L’intimité suppose de la spontanéité. Alberto Menendez Cervero/Shutterstock
Par Luke Brunning, University of Leeds

À l’heure où les outils d’IA générative sont à portée de clic, il est tentant de les interroger autour de petits et grands problèmes de la vie. Mais les solliciter comme des coachs pour nos interactions sociales et amoureuses est-il sans risques ? Ce qui relève de l’intime ne nécessite-t-il pas justement de la curiosité et du lâcher-prise ?


Le PDG de l’application de rencontres Hinge a récemment laissé entendre que la génération Z, qui « peine à trouver la confiance nécessaire pour se mettre en avant », utilise des outils d’intelligence artificielle (IA) pour l’aider à trouver l’amour. Elle a expliqué que les suggestions de conversation générées par l'IA de Hinge visent à aider les utilisateurs à exprimer qui ils sont.

De l’essor fascinant des applications de rencontre basées sur l’IA et de leur impact social incertain jusqu’au battage médiatique autour des entreprises d’applications de rencontre promettant une révolution dans le domaine des rencontres en ligne, partout où l’intimité peut être encouragée par l’IA, il existe une entreprise qui encourage les gens à en tirer parti.

Des applications d’IA tierces sont utilisées pour rendre nos conversations plus drôles ou nos profils plus séduisants. Les gens utilisent des outils d’IA spécialement conçus pour les entraîner à mieux communiquer avec les autres, ou se contentent d’utiliser des chatbots existants comme ChatGPT pour gérer les conflits dans leurs relations ou gérer leur vie sociale.

Préjugés et failles de confidentialité

Comprendre comment l’IA façonne la vie intime fait partie de mon travail en tant que chercheur spécialiste de l’amour et des relations. Ce qui a commencé comme un exercice théorique, explorant la signification morale d’une utilisation possible de l’IA, a rapidement trouvé un prolongement dans une salle de classe.

Un étudiant en commerce m’a raconté un jour comment il avait utilisé un modèle d’IA pour l’aider à résoudre un désaccord avec sa petite amie. « C’était comme un ami », m’a-t-il dit, « et ça m’a aidé à mieux comprendre le point de vue de ma petite amie ». L’IA l’a aidé à exprimer ses propres sentiments avec plus de clarté et à s’entraîner à mener une conversation difficile. Qui ne serait pas tenté d’utiliser ces outils pour bénéficier d’un soutien lorsqu’il s’agit de sortir avec quelqu’un, de se faire des amis, de gérer des tensions familiales ou de prendre soin de sa santé mentale ?

Il existe des raisons évidentes d’inviter à la prudence face à ces tentations, du moins jusqu’à ce que nous ayons une meilleure compréhension de leurs effets à long terme. Les experts s’inquiètent de la précision de l’IA lorsqu’elle émet des conseils, ainsi que du fait que ces outils et modèles sont entraînés sur des données qui reflètent toute une série de préjugés sur les êtres humains, leurs interactions et ce à quoi ressemble une bonne intimité. Il existe également des préoccupations de longue date en matière de confidentialité concernant les risques liés au partage de nos vies les plus intimes avec des entreprises technologiques.

Une compréhension simpliste de l’intimité

Il existe des raisons moins évidentes, mais d’autant plus importantes, d’être prudent. Celles-ci sont liées à la nature même de l’intimité.

La normalisation du recours à l’IA pour servir d’intermédiaire et façonner l’intimité sape la curiosité de soi. Les tentatives visant à anticiper la vie intime, à modeler et à affiner les interactions, ainsi qu’à éviter les désaccords ou les frictions émotionnelles, risquent de remplacer le désir de découvrir ce que nous pensons, ressentons et voulons sur le moment.

L’attrait du contrôle prend le pas sur les bienfaits et le plaisir de la curiosité. Des recherches empiriques suggèrent que les personnes curieuses sont apparemment moins hostiles, plus ouvertes à l’inconnu et plus disposées à laisser les autres s’exprimer, et que la curiosité nous aide à éviter les excès liés aux déséquilibres de pouvoir – autant de facteurs importants dans l’intimité.

La facilité d’accès aux outils d’IA destinés à favoriser l’intimité peut conduire à se laisser tenter par une compréhension simpliste de la vie intime elle-même. Les rencontres amoureuses, par exemple, risquent d’être perçues comme un défi à relever, la conversation comme un domaine dans lequel il faut exceller, et les disputes comme des batailles à gagner. L’intimité est bien plus qu’un jeu dans lequel on échange des propos jusqu’à atteindre une satisfaction mutuelle. L’intimité est désordonnée, dynamique, incarnée et imprévisible. La véritable intimité, c’est l’improvisation, pas un récit scénarisé.

Lâcher prise et prendre des risques

Certains peuvent avancer que les outils d’IA nous aident à acquérir les compétences nécessaires pour tirer son épingle du jeu dans cette improvisation chaotique. Mais, de mon point de vue, c’est plutôt faux. Tout comme il a été démontré que l’IA pouvait nous appauvrir en compétences professionnelles, ou rendre les gens moins aptes à raisonner de manière critique, nous devrions craindre qu’elle n’entraîne une déqualification intime : l’érosion des capacités nécessaires pour imaginer, rechercher et entretenir l’intimité que nous désirons.

Ces compétences – que j’appelle « l’autonomie amoureuse » – se développent et se maintiennent dans la pratique. Aucun conseil ni aucun modèle de phrases de drague ne peuvent remplacer le pouvoir d’action que nous procure le fait de nous découvrir, en situation, en menant des conversations difficiles, en prenant des risques, en faisant le premier pas et en exprimant nos sentiments.

Il y a là aussi des considérations esthétiques. Voulons-nous vraiment que notre vie intime prenne ce ton homogène, fade et dépourvu de nuances culturelles que privilégie l’IA générative ? Les choses sont meilleures et plus riches lorsque nous embrassons ce que le philosophe libéral John Stuart Mill appelait les « expériences de vie ». L’exploration, l’incohérence, l’esprit ludique et le plaisir de s’exprimer doivent être célébrés. L’humanité et l’attention se manifestent autant dans la manière dont nous communiquons que dans ce que nous communiquons.

Les entreprises qui cherchent à s’immiscer dans notre vie intime à l’aide de leurs outils d’IA nous promettent de nous rendre plus performants et de nous aider à réussir sur le « marché des rencontres ». Mais nous devrions refuser ce discours. On a un jour demandé à Daniel Arnold, photographe de rue influent, pourquoi il préférait encore photographier sur pellicule plutôt que d’utiliser des appareils numériques, plus faciles et plus immédiats. Sa réponse : « La photographie numérique est un dialogue avec le succès, tandis que la photographie argentique est un dialogue avec l’échec. » Photographier en argentique signifie ne pas « être précieux, calculateur », mais vivre l’instant présent, agir et voir comment les choses se déroulent.

C’est pour cette même raison que nous devrions embrasser l’intimité « à l’ancienne », sans l’intervention de l’IA. C’est en lâchant prise et en renonçant à la possibilité de s’entraîner, d’ajuster et de peaufiner notre approche avant d’aller vers quelqu’un que la véritable aventure de l’intimité peut commencer.The Conversation

Luke Brunning, Lecturer in Applied Ethics, University of Leeds

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Si l’IA générative favorise l’addiction, qui doit rendre des comptes ?

IA


Par Bernd Stahl, University of Nottingham

Les appels à la modération individuelle ne suffiront peut-être pas. Face aux risques d’usage compulsif de l’IA générative, chercheurs, régulateurs, entreprises et société civile pourraient devoir agir de concert.


Lorsque je discute avec mon fils, élève ingénieur, et qu’une question ou un désaccord surgit, son premier réflexe est de se tourner vers ChatGPT pour obtenir une information ou confirmer ce qu’il pense.

Il est loin d’être le seul. L’usage des outils d’IA générative s’est généralisé dans de nombreux groupes de population. Pour beaucoup, ces outils sont divertissants, instructifs et utiles. Mais ils ont aussi leur face sombre.

À ce jour, l’IA générative n’est pas officiellement reconnue comme une addiction : les preuves médicales sont encore en cours d’évaluation. Mais un nombre important d’études montre qu’un usage intensif des chatbots et d’autres systèmes capables de produire du texte, des images ou des vidéos entraîne des modifications de l’activité cérébrale et des comportements associés aux mécanismes de l’addiction.

À la lumière de la condamnation récente de Meta et de YouTube dans un procès historique portant sur l’addiction aux réseaux sociaux, il est légitime de se demander si un raisonnement similaire ne devrait pas s’appliquer à l’IA générative – et comment y répondre. La première étape consiste à déterminer qui porte la responsabilité de son usage excessif.

Le débat scientifique est loin d’être tranché et certains appellent à la prudence avant d’employer le terme d’« addiction ». Ils préfèrent parler d’« usage problématique ». Toutefois, dans un récent article scientifique, notre équipe de recherche montre que de nombreux éléments indiquent que l’IA générative possède des propriétés susceptibles de favoriser des comportements addictifs.

Parmi les exemples les plus souvent cités figurent la dépendance affective envers des compagnons conversationnels, l’engagement compulsif dans les échanges avec ces outils, ainsi que l’affaiblissement des relations et des amitiés dans le monde réel.

Un élément essentiel est que, comme pour toute addiction, ce comportement entraîne des conséquences négatives pour la personne concernée, susceptibles d’affecter aussi bien sa vie personnelle que sa vie professionnelle.

Si l’on considère que l’IA générative est susceptible de provoquer des comportements addictifs, il faut alors s’interroger sur les responsabilités. Face à un phénomène préjudiciable, les sociétés cherchent généralement à identifier les personnes ou les organisations chargées d’y répondre. Les acteurs susceptibles d’être tenus responsables sont notamment les législateurs, les autorités de régulation, les entreprises du secteur et les systèmes de santé.

Des précédents historiques

Des précédents historiques, comme celui du tabagisme, peuvent éclairer la manière dont la question de l’addiction à l’IA générative pourrait évoluer.

Les lecteurs les plus âgés se souviennent peut-être de l’époque où le cow-boy Marlboro apparaissait à l’écran avant les séances de cinéma. On a fini par découvrir que non seulement le tabac était addictif et nocif pour la santé, mais aussi que les fabricants de cigarettes en avaient connaissance. Pourtant, ils l’ont publiquement nié.

Cette situation a donné lieu à des procédures judiciaires longues et très médiatisées, qui se sont soldées par d’importantes indemnisations financières ainsi que par de profondes réformes du secteur. Parmi elles figurent l’introduction des paquets de cigarettes neutres et l’apposition de messages d’avertissement particulièrement explicites sur les produits du tabac.

Les jeux d’argent semblent aujourd’hui suivre une trajectoire comparable. Quant aux réseaux sociaux, ils pourraient être en train d’entrer, eux aussi, dans une phase similaire.

Une question centrale est de savoir si les fabricants d’un produit (qu’il s’agisse du tabac, des jeux d’argent ou des réseaux sociaux) ont connaissance de son potentiel addictif. Une autre interrogation importante est de déterminer si certaines entreprises exploitent délibérément les propriétés potentiellement addictives de leurs produits pour en tirer un avantage commercial. L’IA n’est évidemment pas le tabac, mais ces précédents offrent des parallèles qui méritent d’être étudiés.

Dans nos travaux, nous avons identifié quatre catégories d’acteurs aujourd’hui appelées à répondre aux défis que pose la possibilité d’une addiction à l’IA générative. Le premier groupe est celui des gouvernements et des autorités de régulation. Ils ont un rôle essentiel à jouer pour mettre en lumière les problèmes, définir les règles du jeu et créer des incitations afin que les autres acteurs s’emparent eux aussi de cette question.

Ils disposent pour cela de nombreux leviers : imposer un étiquetage, encadrer la publicité, engager la responsabilité juridique des entreprises, financer la recherche, ainsi que de nombreuses autres mesures. Mais les acteurs les plus déterminants pour répondre aux comportements potentiellement addictifs liés à l’IA générative sont sans doute les grandes entreprises technologiques qui développent et possèdent ces technologies – et qui en tirent des bénéfices financiers.

Ces entreprises détiennent et ont accès aux données des utilisateurs, indispensables pour identifier les fonctionnalités qui favorisent ou, au contraire, limitent les comportements addictifs. Ce sont également elles qui peuvent tirer un avantage financier d’une éventuelle addiction, en augmentant le nombre d’utilisateurs et le temps qu’ils consacrent à leurs services, deux ressources essentielles de l’économie numérique.

Aux côtés de ces deux premiers groupes, les chercheurs ont un rôle crucial à jouer. Ils sont chargés de recueillir et d’interpréter les données, ainsi que de produire les preuves scientifiques nécessaires pour identifier les phénomènes d’addiction et les caractéristiques qui les favorisent, afin d’alimenter un débat politique et juridique fondé sur des éléments factuels.

Enfin, les organisations de la société civile, comme les associations d’usagers ou de patients, peuvent contribuer en apportant un soutien aux personnes concernées, en défendant leurs intérêts et en mettant en place des dispositifs d’alerte précoce. L’enjeu est que nul ne peut relever ce défi seul. Tous ces acteurs devront travailler ensemble.

Le problème, c’est toujours celui des autres

Aujourd’hui, l’un des principaux obstacles est l’absence d’un véritable débat structuré sur les responsabilités : chacun considère que le problème relève de quelqu’un d’autre. Pourtant, de nombreux précédents montrent qu’il est possible d’obtenir une mobilisation plus forte de l’ensemble des acteurs concernés.

Dans le cas du tabac, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a mis en place la Convention-cadre pour la lutte antitabac, un traité international réunissant gouvernements, autorités de santé publique, chercheurs et organisations de la société civile afin d’évaluer les preuves scientifiques et d’élaborer des règles communes. De la même manière, l’International AI Safety Report montre que des initiatives internationales visant à construire un consensus existent déjà sur d’autres enjeux liés à l’IA.

Une part de responsabilité incombe également aux utilisateurs de l’IA, qui doivent s’efforcer d’éviter ou de maîtriser les comportements susceptibles de leur être préjudiciables. Mais l’expérience acquise avec d’autres formes d’addiction montre que les appels à la modération ou à la vigilance individuelle ne suffisent pas.

Si les effets nocifs du tabac ou de l’abus d’alcool sont aujourd’hui bien connus, nos sociétés continuent de s’appuyer sur des limites d’âge, des règles d’étiquetage et des restrictions publicitaires. L’IA générative est en train de s’intégrer au tissu même de notre quotidien. Les décisions que nous prenons aujourd’hui façonneront ce qui sera considéré comme un usage acceptable pour les années à venir.The Conversation

Bernd Stahl, Professor of Critical Research in Technology, School of Computer Science, University of Nottingham

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.