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Rajeunissement numérique : les stars hollywoodiennes à l’épreuve de leur propre mythe


Dans Indiana Jones et le cadran de la destinée, comme dans d’autres récents opus de Terminator ou de Tron, Hollywood semble faire la guerre au temps. Walt Disney Company
Par Jules Lasbleiz, Université Rennes 2

De Tron : l’héritage (2010) à Indiana Jones et le cadran de la destinée (2023), en passant par Terminator Genisys (2015), les franchises hollywoodiennes utilisent régulièrement les images de synthèse pour rajeunir des stars vieillissantes. Or, plus qu’un simple outil narratif ou attractionnel, le de-aging interroge également le statut de ces stars au crépuscule de leur carrière.


Le vieillissement inéluctable de la star hollywoodienne est une thématique qui, depuis les années 1950 et la désuétude des premières stars des années 1920-1930, intéresse le cinéma. Des films comme Boulevard du crépuscule (Billy Wilder, 1950) ou Une étoile est née (George Cukor, 1954) abordent, à ce titre, très frontalement, cette idée de dépérissement de la star dans une industrie ne voulant plus d’elle, et ce, en mettant justement en scène des vedettes vieillissantes voire des vedettes, qui, à ce moment de leur carrière, sont sur le déclin.

Si ces films ont pu traiter de la question de l’obsolescence de la star de façon métatextuelle, c’est-à-dire en représentant la star en tant que star au sein même de leur diégèse, d’autres ont pu le faire de manière plus sous-jacente, en mettant en parallèle l’âge des personnages représentés et celui de leurs interprètes.

Ainsi, depuis une quinzaine d’années, cette thématique du vieillissement des personnages/stars semble notamment s’incarner au sein d’un certain nombre de films issus de franchises développées initialement dans les années 1980-1990. Or, une partie de ces films a régulièrement recours à la technique dite de « de-aging » (rajeunissement par les images de synthèse) pour conférer à certains personnages iconiques une apparence juvénile – similaire à celle précédemment représentée au sein de la saga correspondante. Cette technique semble dès lors interroger le vieillissement de ces personnages, mais surtout de leurs interprètes, de manière tout à fait inédite.

« Je suis vieux, pas obsolète »

À l’image de certains héros vieillissants de westerns dits « crépusculaires » qui, comme leurs interprètes, reprennent du service pour accomplir une ultime mission qui viendra asseoir leur statut de légende, les icônes des franchises cinématographiques apparues à la fin du siècle dernier se sont vues, depuis quelque temps, réinvesties dans l’optique de réaffirmer leur importance culturelle dans un contexte contemporain. C’est en tout cas le projet porté par un film comme Terminator Genisys (Alan Taylor, 2015), dans lequel la star bodybuildée des années 1980-1990 Arnold Schwarzenegger réinterprète son personnage iconique de T-800, alors littéralement usé et rouillé par le temps, mais – et comme il ne cesse de le rappeler tout au long du film, n’est « pas obsolète » pour autant.

Plus que cela, le film donne même à voir une image de l’acteur embrassant pleinement sa vieillesse, en lui faisant notamment affronter (et surtout vaincre) une version rajeunie de lui-même, ayant l’apparence du T-800 du Terminator de 1984 réalisé par James Cameron. Ici, le rajeunissement numérique de la star lui permet d’assumer et affirmer son âge avec force – le Schwarzenegger de 2015 supplantant le Schwarzenegger de 1984. La fin du film tend d’ailleurs à vouloir démontrer une bonne fois pour toutes cette idée de vieillesse comme forme de modernité (plutôt que de décrépitude), en conférant au robot T-800 usé les capacités protéiformes d’un modèle T-1000 plus récent.

Le film Tron : l’héritage (Joseph Kosinski, 2010) repose sur des motifs narratif et discursif similaires à ceux de_ Terminator Genisys_. Durant son dernier acte, le long métrage fait par exemple s’affronter le personnage de Kevin Flynn, alors (ré)interprété par un Jeff Bridges d’une soixantaine d’années, et son clone virtuel, ayant l’apparence de l’acteur lorsqu’il incarnait le personnage pour la première fois en 1982 dans le film Tron (Steven Lisberger). L’intérêt de cette séquence réside dans le fait que le vieux Kevin Flynn triomphe de son double virtuel en l’absorbant pour ne (re)faire qu’un avec lui. Plus encore que la victoire de l’humain sur la machine, le personnage réaffirme ainsi l’idée selon laquelle le « corps réel » de la star serait unique et – il le souligne au cours de cette séquence – que sa perfection résiderait dans ses imperfections, signes du passage du temps.

Selon la professeure en études sur le genre Sally Chivers, cette vision positive de la vieillesse des personnages/stars – qui n’auraient rien à envier à leurs Moi d’antan – se serait particulièrement développée dans les films issus de franchises, sortis après les années 2000 et 2010.

On retrouve à nouveau cette idée dans Indiana Jones et le cadran de la destinée (James Mangold, 2023), au sein duquel Harrison Ford réincarne le célèbre archéologue et où, dans une séquence introductive d’une vingtaine de minutes, celui-ci est rajeuni numériquement afin que son apparence corresponde à celle que l’on retrouve dans les films de la franchise Indiana Jones réalisés durant les années 1980.

Le de-aging (rajeunissement par image de synthèse) en interview de Harrison Ford.

Le reste du film consiste à nous prouver que le personnage d’Indy – malgré son pessimisme sur la question – est, comme son interprète, encore capable d’assurer des missions pour le moins aventureuses, semblables à celles qu’il accomplissait dans sa jeunesse. De ce point de vue, le film pourrait presque servir d’illustration à la thèse énoncée par le sociologue Edgar Morin selon laquelle stars et personnages se contamineraient réciproquement.

Quoi qu’il en soit, le de-aging du début du film sert une fois de plus à renforcer, par une mise en parallèle avec le reste du récit, cette idée d’une vieillesse qui ne serait pas synonyme d’obsolescence.

Rajeunissement factice versus vieillesse assumée : les paradoxes d’un discours

Comme l’explique la professeure en études cinématographiques Philippa Gates, ce type de discours sur le « bien vieillir » des stars tend en réalité à faire croire au spectateur que « vieillir dépendrait davantage de choix personnels que de conditions matérielles et d’inégalités sociales ».

Son ambiguïté réside également – et logiquement – dans le fait d’utiliser une technique comme le de-aging pour tenter d’en développer la portée symbolique. Un paradoxe évident se dessine : étant donné le rajeunissement par le numérique de la star, sa vieillesse est-elle véritablement assumée ? D’autant plus que, malgré le discours porté par le film le mettant en scène, ce rajeunissement donne à voir une image fantasmée de la star.

Le de-aging est en effet – et de façon évidente – utilisé pour que la star vieillissante réponde à des critères de beauté et/ou de jeunisme qui autrefois pouvaient la caractériser. Comme dans la plupart des œuvres cinématographiques faisant usage des technologies numériques pour porter un discours – souvent critique – sur les nouvelles technologies (fictives ou réelles), une contradiction apparaît ainsi entre le fond (le discours sur le « bien vieillir ») et la forme (le recours au de-aging) des films.

Pour un historien du cinéma comme Richard Dyer, ce type de contradiction est à la base de ce qui caractérise la star. Celle-ci mène à la fois une existence réelle, soumise comme tout un chacun aux affres du temps, et artificielle, liée au monde de l’image, de la fiction. Qu’il soit assumé ou non, l’âge de la star serait donc en partie illusoire notamment parce que sa représentation est presque nécessairement standardisée.

Cette ambiguïté résulte également d’une mise en tension entre l’image « actuelle » de la star et celle de ses rôles passés. Ainsi, plutôt que d’opérer un changement radical dans la manière de représenter la star vieillissante, le de-aging permet en fait de réactualiser des enjeux thématiques anciens, similaires à ceux de certains films des années 1950, au sein desquels l’ancienne et la nouvelle stars s’opposent. Le rajeunissement numérique ne fait finalement que pousser ces enjeux au bout de leur logique (via, entre autres, une forme nouvelle de capitalisation de la nostalgie).

Mais au-delà de cela, n’y a-t-il pas également dans les films étudiés ici une volonté de faire coïncider cette technique avec le modèle narratif, et économique, des franchises, si présentes aujourd’hui, et auxquelles ces films sont rattachés ? Les logiques de variation (par l’utilisation de l’imagerie numérique en tant que telle) et de répétition (par l’utilisation de l’imagerie numérique afin de reproduire quelque chose du passé) du de-aging semblent en effet, à ce titre, bien proches de celles propres aux franchises cinématographiques.The Conversation

Jules Lasbleiz, Doctorant en études cinématographiques, Université Rennes 2

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

IA agentique : seules 2 % des entreprises sont prêtes face aux risques, selon Infosys

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Alors que l’IA agentique se déploie à grande vitesse, 86 % des entreprises redoutent une hausse des risques, mais seules 2 % atteignent les standards de l’IA responsable. Un retard qui expose à des pertes financières, des atteintes à la réputation et des défis réglementaires majeurs, selon une étude d’Infosys.

À l’heure où l’intelligence artificielle agentique s’installe dans les entreprises, la promesse d’efficacité et d’innovation se double d’un risque accru. Selon le dernier rapport de l’Infosys Knowledge Institute, 86 % des dirigeants anticipent une hausse des menaces, mais seules 2 % des organisations atteignent les standards d’excellence en matière d’IA responsable. Une fragilité qui, déjà, coûte cher : 95 % des entreprises ont connu un incident lié à l’IA au cours des deux dernières années, avec des pertes financières dans 77 % des cas et un impact réputationnel dans plus d’une sur deux.

Un décalage criant entre usage et encadrement

Basée sur une enquête menée auprès de plus de 1 500 cadres dirigeants dans six pays, l’étude met en lumière un paradoxe : si 78 % considèrent l’IA responsable comme un moteur de croissance, la majorité continue de la traiter comme une contrainte réglementaire. 

Les « leaders » identifiés par Infosys – à peine 2 % de l’échantillon – combinent gouvernance centralisée, explicabilité des modèles, gestion proactive des biais et plans de réponse aux incidents. Résultat : 39 % de pertes financières en moins lors d’incidents et une exposition réduite aux dommages réputationnels.

Des risques multiples et sous-estimés

L’IA mal encadrée n’expose pas seulement aux sanctions : elle peut générer des prévisions erronées, renforcer des discriminations ou compromettre la conformité réglementaire. L’essor de l’IA agentique, capable d’actions autonomes, accroît encore ces vulnérabilités. 86 % des décideurs familiers du sujet anticipent l’émergence de nouveaux risques et obligations de conformité.

Vers une stratégie proactive

Pour combler ce retard, Infosys préconise de s’inspirer des organisations matures, d’allier innovation produit et supervision centralisée, d’intégrer l’IA responsable dans des environnements sécurisés et de créer des bureaux dédiés à la gouvernance. Une vision partagée par Balakrishna D.R., responsable mondial de l’IA chez Infosys : « Exploiter pleinement l’IA suppose de bâtir une base solide et responsable, fondée sur la confiance et la gestion des risques ».

Alors que de nouvelles réglementations sont en gestation, 83 % des dirigeants estiment qu’elles renforceront l’innovation plutôt que de la freiner. L’enjeu est désormais de transformer cette conviction en pratiques concrètes, pour que la révolution agentique ne se traduise pas par une addition salée, mais par un véritable dividende technologique.

Procès Meta : le démantèlement des entreprises pourrait-il devenir une « nouvelle » sanction dissuasive ?

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Par Chloé Djamdji, Université Côte d’Azur et Patrice Reis, Université Côte d’Azur

Le numérique était censé tout « disrupter ». Mais il pourrait remettre en selle une pratique qu’on croyait disparue : le démantèlement de groupes pour rétablir une concurrence réelle et non faussée. Il faut suivre de près ce que décidera la Federal Trade Commission états-unienne dans l’affaire qui concerne le groupe Meta.


Le 15 avril 2025 s’est ouvert aux États-Unis, le procès Meta (FTC v. Meta Platforms, Inc.). Cette affaire fait suite à l’action en justice intentée par la Federal Trade Commission (FTC) à l’encontre de Meta. L’autorité reproche à l’entreprise d’avoir procédé aux acquisitions d’Instagram (2012) et de WhatsApp (2014), pour renforcer sa position dominante sur les réseaux sociaux, notamment en imposant des conditions inégales à l’égard des développeurs de logiciel. Ces comportements auraient, selon la FTC, pour conséquence, une expérience fortement dégradée pour les utilisateurs avec plus de publicités subies et une confidentialité réduite.

Depuis quelques années, la pratique des acquisitions prédatrices ou killers acquisitions– visant à éliminer une menace concurrentielle avant qu’elle n’émerge – est devenue une pratique courante, notamment pour les entreprises spécialisées dans le numérique comme en témoignerait ici le rachat par Meta d’Instagram et de WhatsApp au cœur de ce procès.

La pile de technologie publicitaire

Selon la FTC, l’objectif de ces rachats semble être dès le départ de chercher à éliminer toute concurrence sur le marché des réseaux sociaux. Cette pratique s’apparente à la stratégie dite de « pile de technologie publicitaire ». Cette dernière vise à renforcer la position dominante d’une entreprise sur plusieurs produits technologiques de publicité numérique par une série d’acquisitions prédatrices. Pour ces raisons, l’autorité a demandé une injonction visant à prévenir la réitération de ces types de pratiques ainsi que la cession d’Instagram et de WhatsApp.

En matière de contrôle des concentrations, les entreprises parties aux dites opérations acceptent souvent de procéder à une telle cession – totale ou partielle – d’actifs. Cette dernière opération consiste le plus souvent à vendre à des tiers des points de vente, des établissements, une division, une gamme de produits voire l’intégralité d’une filiale.

Dans le cadre des procédures de contrôle des concentrations par les autorités de la concurrence (FTC ou encore Commission européenne), la cession d’actifs permet à l’entreprise menant l’opération de concentration via une acquisition ou une fusion de proposer et ou de négocier des ventes d’actifs avec les autorités afin que son opération soit validée. La cession est donc dans ce cadre un instrument de nature structurel utilisé ici dans le cadre d’un contrôle a priori des opérations de concentrations garant de l’ordre public économique.

De la cession d’actifs à la scission de l’entreprise

Ce type de cession d’actifs doit néanmoins être distingué du démantèlement qui est susceptible aussi d’être utilisé par lesdites autorités. Le démantèlement correspond en la scission d’une entreprise en de multiples sociétés indépendantes mais il s’agit ici d’une sanction a posteriori.

Les cas historiques les plus emblématiques étant le démantèlement de la Standard Oil (en 1911) en 34 sociétés et d’ATT (1982) qui donna naissance à sept opérateurs téléphoniques régionaux aux USA, les célèbres « babys bells ». Ces deux affaires peuvent être considérées comme des cas d’école qui viennent interroger la pertinence du démantèlement en tant que solution adaptée à la protection de la concurrence.

Peut-on considérer le démantèlement comme une solution efficace ? La réponse semble a priori négative dans la mesure où le démantèlement dans ces affaires emblématiques s’est finalement avéré avec le temps peu opérant face aux stratégies de restructuration des entreprises. Ainsi, par exemple, le démantèlement de la Standard Oil s’est traduit au fil du temps par une recombinaison partielle des 34 sociétés se traduisant in fine par une des plus grandes fusions de l’histoire entre supermajors sur le marché pétrolier en 1999 entre EXXON (ex Standard Oil of California) et Mobil (ex Standard Oil of NY).

Une sanction à l’efficacité provisoire

Le démantèlement a certes permis de relancer temporairement la concurrence dans ce secteur, mais l’efficacité de la sanction disparaît plus ou moins rapidement au regard des stratégies de fusions-acquisitions que mettent en place les entreprises. Le démantèlement ne fut d’ailleurs guère utilisé en dehors de ces deux cas d’école. Il n’a jamais été utilisé en droit européen ni en droit français de la concurrence pour sanctionner des positions dominantes absolues ou quasi absolues comme celle de la Standard Oil en son temps. Les débats sur son éventuelle utilisation avaient quasiment disparu jusqu’à l’avènement de l’économie numérique.

L’économie numérique marquée par la vitesse des évolutions techniques et technologiques a pu laisser croire dans un premier temps que les monopoles ou les quasi-monopoles n’étaient qu’une histoire relevant de la vieille économie. Néanmoins, l’apparition et le développement des géants du numérique (GAFAM) combiné à une puissance financière et technologique sans égale et des stratégies d’acquisitions prédatrices des concurrents a permis à ces grands groupes de capter et de contrôler le développement des innovations disruptives. Les concurrents innovants au stade de start-up sont acquis avant même de pouvoir remettre en cause les positions dominantes des GAFAM.

Un renouveau pour le démantèlement

L’intérêt théorique et pratique pour le démantèlement connaît un renouveau en droit et en économie de la concurrence, la cession pouvant être considérée comme une menace crédible : en quelque sorte l’arme nucléaire du droit antitrust destinée à n’être utilisée qu’en dernier recours. Cette nouvelle forme de stratégie de la terreur suppose que la menace devrait suffire en principe à obtenir des entreprises concernées des engagements comportementaux et structurels devant remédier aux préoccupations de concurrence identifiées par les autorités de concurrence.

Arte 2025.

Le procès Meta incarne probablement cette volonté de gagner en crédibilité au même titre que l’article 18 du Digital Market Act (DMA) européen de 2022 prévoyant cette possibilité. Aux États-Unis, en l’absence de texte équivalent au DMA, le procès devant le tribunal de Washington constitue pour la FTC en invoquant le droit antitrust classique, le monopolisation ou l’abus de position dominante, de demander la vente partielle d’Instagram et de WhatsApp.

L’objectif est de rendre à ces filiales leur autonomie afin qu’elles puissent à nouveau concurrencer Meta sur le marché des réseaux sociaux. Ainsi, si finalement le tribunal suit le raisonnement de la FTC et que la cession se traduit par un démantèlement de Meta, cette mesure structurelle devient alors une menace crédible pour l’ensemble des GAFAM. Leur situation de position dominante serait alors menacée et les autorités et les tribunaux de la concurrence rétabliront la concurrence là où elle était absente ou quasi absente. Reste à savoir si l’histoire se répétera comme pour le pétrole ou les télécoms et si, à terme, les groupes finiront par se reconstituer…The Conversation

Chloé Djamdji, Doctorante en droit privé spécialisée en droit de la concurrence et droit du numérique, Université Côte d’Azur et Patrice Reis, Professeur des Universités de Droit privé et sciences criminelles, Université Côte d’Azur

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Ariane 6 place en orbite le satellite météorologique MetOp-SG-A1, atout stratégique pour la veille climatique européenne

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Ariane 6 place en orbite le satellite météorologique MetOp-SG-A1 © ESA-CNES-Arianespace/S. Martin, 2025    


Le 12 août, Ariane 6 a réalisé depuis Kourou son troisième vol, plaçant en orbite héliosynchrone à 800 km le satellite MetOp-SG-A1 d’EUMETSAT. Premier exemplaire de la nouvelle génération d’observateurs météo européens, il promet des données inédites pour la prévision et le suivi climatique. Ce succès intervient alors qu’aux États-Unis, la Maison-Blanche envisage de mettre fin à deux missions de mesure du CO₂ en orbite, suscitant l’inquiétude des climatologues.


À 21 h 37, heure locale, le 12 août 2025, Ariane 6 a quitté le pas de tir d’Eumetsat au Centre spatial guyanais, emportant MetOp-SG-A1 vers une orbite héliosynchrone d’environ 800 kilomètres. Ce troisième vol du nouveau lanceur européen, et son deuxième succès commercial, marque une nouvelle étape dans la reconquête de l’autonomie d’accès à l’espace par l’Europe.

MetOp-SG-A1 inaugure la seconde génération de satellites météorologiques polaires du programme MetOp. Construit par Airbus Defence and Space pour EUMETSAT, sous maîtrise d’ouvrage de l’ESA, il s’inscrit dans une série de six engins qui assureront, jusqu’au milieu des années 2040, la continuité des données météo-climatiques. Ses instruments — six capteurs d’imagerie et de sondage atmosphérique dans le visible, l’infrarouge et les hyperfréquences — fourniront des observations plus précises que jamais sur les paramètres essentiels : température, humidité, aérosols, nuages et composition de l’air.

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Le satellite MetOp-SG A1 : Optique video du CSG S Martin - Copyright 2025 ESA-CNES-ARIANESPACE


Parmi eux, IASI-NG, développé avec une forte contribution française et sous responsabilité technique du CNES, doublera la précision de son prédécesseur pour le profilage atmosphérique et la mesure de seize variables climatiques clés, dont les gaz à effet de serre. Sentinel-5, instrument du programme Copernicus, surveillera quant à lui les principaux polluants et l’ozone stratosphérique, complétant la veille environnementale globale.

Aux États-Unis, Trump demande à la NASA de désactiver deux satellites dédiés au climat

Ce progrès contraste avec les incertitudes qui pèsent outre-Atlantique : selon NPR, la Maison-Blanche a demandé à la NASA d’évaluer l’arrêt de deux missions « Orbiting Carbon Observatory » dédiées depuis plus d’une décennie à la mesure du CO₂ atmosphérique. L’une, lancée en 2014, est autonome ; l’autre est installée sur la Station spatiale internationale. Leur coût de fonctionnement est de seulement 15 millions de dollars par an. Leur disparition priverait la communauté scientifique de séries temporelles cruciales pour comprendre l’évolution du climat.

En renforçant la capacité européenne d’observation indépendante, MetOp-SG-A1 répond ainsi à un double enjeu : améliorer les prévisions météorologiques pour la sécurité des populations et préserver, face aux aléas politiques, un accès continu à des données fiables sur le système climatique mondial.

Argent : vers une France sans espèces ?

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Alors que les espèces disparaissent peu à peu au profit des cartes et des paiements mobiles, Gérald Darmanin propose de supprimer le cash pour lutter contre le trafic de drogue. La France est-elle prête pour cette mutation numérique déjà expérimentée par plusieurs pays d’Europe du Nord ?

Une France sans monnaie, sans pièces ni billets est-elle possible et souhaitable ? Cette vertigineuse question – qui se pose aussi pour les chèques – se fait de plus en plus insistante, mais n’est pas sans risques et soulève d’importantes questions sociétales.

En mai 2025, c’est le ministre de la Justice Gérald Darmanin qui relançait le débat sans y aller par quatre chemins : pour lutter contre le trafic de drogue, il a proposé de supprimer les espèces. L’idée, radicale en apparence, s’inscrit dans une transformation plus profonde, déjà à l’œuvre dans les usages comme dans les intentions politiques. Car en matière de monnaie, les lignes bougent. En France, comme dans une partie croissante du monde, le cash perd du terrain et avec lui c’est un pan entier de notre rapport à l’argent, à la liberté et à la vie privée qui vacille.

Accélération du paiement dématérialisé depuis le Covid

Depuis plusieurs années, la dématérialisation des paiements s’est, en effet, accélérée. Si en 2019, les espèces représentaient encore près de 60 % des transactions en points de vente, la crise du Covid a accéléré le déclin puisqu’en 2024, cette part est tombée à environ 43 %, selon la Banque de France. La carte bancaire, le paiement sans contact (augmenté à 50 €), les solutions mobiles comme Apple Pay ou Google Pay ont bouleversé les usages.

Même les achats de quelques euros, naguère apanage des pièces de monnaie, passent désormais par le numérique, y compris pour une baguette de pain. La carte bancaire représente aujourd’hui plus de 62 % des paiements du quotidien. Le cash n’est clairement plus la norme.

Cette transition s’accompagne aussi d’un changement de paysage bancaire. Entre 2018 et 2023, plus de 8 500 distributeurs automatiques de billets (DAB) ont disparu, soit une baisse de 4,6 % rien qu’en 2023. Et si 99,9 % de la population française vit encore à moins de 15 minutes d’un DAB, le recul est particulièrement visible dans les grandes villes, où le numérique est devenu un réflexe.

Le liquide est désormais associé à certaines catégories sociales ou géographiques, plus vulnérables, qui peuvent se sentir marginalisées : personnes âgées, zones rurales, ménages modestes ou ceux des Français – ils sont 13 millions – qui souffrent d’illectronisme.

Le recul du cash n’est pourtant pas qu’une question technologique. Le gouvernement, dans ses discours comme dans ses projets, accompagne et oriente cette mutation. Bruno Le Maire évoquait ainsi dès 2022 une « suppression progressive » du cash d’ici 2027. L’argument sécuritaire était déjà assumé : mieux vaut une transaction traçable qu’un échange anonyme, surtout dans un contexte de lutte contre le blanchiment et les économies parallèles. Gérald Darmanin pousse cette logique jusqu’à son terme : faire disparaître l’argent liquide, c’est selon lui priver les trafiquants de leur carburant.

L’Europe du Nord en pointe

La France ne fait d’ailleurs pas cavalier seul et plusieurs pays nordiques ont depuis longtemps franchi ce cap de la vie sans espèces. En Norvège, moins de 4 % des transactions s’effectuent en liquide ; en Suède et au Danemark, le cash représente à peine 8 % des paiements. Certaines banques n’acceptent même plus les espèces. Les Pays-Bas, la Finlande, l’Islande et les pays baltes, notamment l’Estonie, sont eux aussi très avancés, portés par une infrastructure numérique dense et une culture du paiement numérique.

Mais cette trajectoire sans cash n’est pas sans revers. En Suède, les autorités envisagent déjà une marche arrière partielle, alertées par les risques d’exclusion numérique, la vulnérabilité aux pannes et aux cyberattaques. Car une société sans espèces est aussi une société dépendante du réseau télécoms, des banques, des plateformes technologiques. Le paiement dématérialisé, s’il est évidemment plus pratique et plus sûr contre certains types de fraude, concentre aussi un pouvoir inédit entre les mains d’acteurs privés, notamment américains et d’institutions centralisées.

En octobre, un euro numérique

C’est d’ailleurs dans ce contexte où il est question de souveraineté que l’euro numérique fera son apparition en octobre prochain. Porté par la Banque centrale européenne, ce nouveau moyen de paiement digital – non bancaire et garanti par l’institution monétaire – cohabitera dans un premier temps avec les espèces.

Reste une question essentielle : une société sans cash est-elle plus moderne, ou simplement plus contrôlée ? En France, 60 % des citoyens se disent encore attachés à la possibilité de payer en espèces ; parce que le liquide garantit à leurs yeux une forme de liberté : celle de ne pas être suivi, de ne pas tout justifier, de pouvoir donner sans trace. Supprimer le cash est donc aussi une question politique qui demanderait un large consensus. Pour l’heure, il n’existe pas.

Le projet iCRIME : recréer virtuellement une scène de crime pour aider les enquêteurs et les magistrats à établir la vérité

 

crime

Par David Brutin, Aix-Marseille Université (AMU)

Dans les enquêtes criminelles, chaque détail compte. Une trace de sang, l’angle d’un impact, la position d’un corps : tous ces éléments peuvent changer la compréhension d’une scène de crime. Pourtant, malgré les avancées technologiques en matière de criminalistique, les enquêteurs, les magistrats ou les jurés restent encore trop souvent confrontés à des difficultés majeures (difficile représentation d’une scène 3D pour les jurés, scène de crime originelle altérée, impossibilité de reconstitution) lorsqu’il s’agit de reconstituer des faits sanglants, par nature complexes. C’est ce constat qui a conduit à la naissance du projet iCRIME, que je porte, un programme de recherche pluridisciplinaire financé par l’Agence nationale de la recherche (ANR), visant à transformer notre manière d’aborder les scènes de crime sanglantes grâce aux outils de la simulation numérique et de la réalité virtuelle.


Dans le cadre d’une enquête judiciaire, la scène de crime joue un rôle fondamental. C’est là que débute la construction du récit des événements. Mais cette scène, par nature éphémère, est rapidement figée, nettoyée, voire détruite. La fixation de la scène, quand cela est considéré comme nécessaire par le magistrat, est réalisée par la prise de photographies éventuellement complétées par un nuage de points dans l’espace captés par une technologie de télédétection qui utilise un laser.

Lors des procès, les magistrats doivent alors se baser sur des plans en deux dimensions, des photos ou des témoignages, souvent incomplets, pour comprendre ce qui s’est passé. Ce manque de lisibilité nuit parfois à l’analyse objective des faits, en particulier dans les affaires complexes où plusieurs versions s’opposent.

De plus, les reconstitutions judiciaires sont coûteuses, difficiles à organiser et peuvent être biaisées par l’environnement dans lequel elles se déroulent (lieux différents, conditions lumineuses éloignées de la réalité, impossibilité de reproduire des gestes avec précision, etc.). Ces limites sont connues de longue date par les acteurs de la justice.

Mais comment faire évoluer les pratiques tout en garantissant la rigueur scientifique et le respect du droit ? C’est à cette question qu’a voulu répondre iCRIME.

Pouvoir évoluer virtuellement dans une scène de crime

Notre projet est né d’une collaboration entre chercheurs, magistrats et acteurs des forces de sécurité intérieure. L’objectif est simple : mettre au service de la justice des outils immersifs et interactifs permettant de mieux comprendre les scènes de crime et les dynamiques d’événements.

iCRIME repose sur le traitement automatisé de quantités de données massives issues de l’archivage des scènes de crimes puis de leur restitution en réalité virtuelle. La simulation physique et dynamique des scènes de crimes est également ajoutée à iCRIME, c’est-à-dire la modélisation des comportements des corps, des projectiles, des fluides et des interactions entre objets dans un espace 3D réaliste.

D’ores et déjà, iCRIME propose de s’immerger dans un environnement virtuel en présence d’un avatar qu’il est possible de poignarder. La trajectoire des gouttes de sang résultantes est visualisée en direct et les impacts de gouttes de sang sur le sol ou sur les murs sont fidèles aux équations de la mécanique des fluides. Notre outil permet également d’effectuer le calcul inverse du point d’origine sur la base de taches de sang permettant ainsi de confronter différentes hypothèses sur la position de l’avatar.

Rassembler tous les acteurs de l’enquête dans une même scène

À terme, iCRIME proposera une immersion en réalité virtuelle dans des scènes de crime ensanglantées fidèlement modélisées. Grâce à un casque de réalité virtuelle, les utilisateurs peuvent déjà se déplacer librement dans un environnement numérique qui reproduit les lieux à l’identique. Cette immersion permettra une exploration intuitive, une meilleure appropriation de l’espace et une interaction directe avec les éléments de preuve. iCRIME ne se contentera pas de montrer une scène figée : il permettra d’analyser les hypothèses, de comparer plusieurs versions des faits et d’en débattre dans un espace partagé, que l’on soit enquêteur, expert, avocat ou magistrat. iCRIME permettra de « faire parler » la scène de crime.

Notre apport majeur réside dans notre capacité à simuler numériquement les événements via des modèles physiques élaborés par des chercheurs. Qu’il s’agisse d’un mouvement de corps ou de la dispersion de gouttelettes de sang, iCRIME repose sur des modèles physiques issus de la recherche expérimentale. Ces modèles validés, par des protocoles expérimentaux, permettront de confronter les différentes versions des faits par une analyse objective. Concrètement, cela signifie que l’on peut déjà reproduire une projection de sang depuis un point donné, analyser la trajectoire de la goutte, sa vitesse, son interaction avec des obstacles ou des surfaces.

Quand iCRIME sera certifié, il sera ainsi possible de vérifier si une version des faits est compatible avec les traces observées.

Améliorer la transparence et la contradiction

Cette approche ne se substitue pas à l’enquête, mais elle enrichit l’analyse en objectivant certaines hypothèses. La robustesse scientifique est au cœur du projet. Chaque simulation peut être paramétrée, rejouée, comparée, et surtout, elle laisse une trace : on peut documenter ce qui a été testé, selon quelles hypothèses, et avec quels résultats. C’est un outil au service de la transparence et de la contradiction, deux piliers du procès équitable.

iCRIME est certes encore en cours de développement, mais plusieurs usages sont d’ores et déjà envisagés. Par exemple, son utilisation dans ce que l’on appelle les « Cold Case » pour immerger un témoin, un suspect ou un mis en cause dans une scène de crime ancienne qui existerait toujours et qui serait reconstituée fidèlement en réalité virtuelle. iCRIME permettra ainsi de plonger une personne dans l’environnement pour lui faire évoquer des souvenirs ou des ressentis. Des images ou des sons pourront être joués pour favoriser la remontée de souvenirs afin d’aider à faire avancer une ancienne enquête. Les magistrats et les professionnels du droit voient clairement dans ces outils un levier pour renforcer la compréhension des affaires complexes.

Mais l’introduction de ces technologies dans la justice ne va pas sans débats : quel statut juridique accorder à une simulation même ouverte au contradictoire ? Comment éviter l’effet de persuasion que peut produire une scène immersive ? Quelle formation pour les magistrats, les avocats et les jurés ?

Autant de questions auxquelles notre projet tente de répondre. Son ambition n’est pas de trancher à la place du juge, mais de donner des clés de lecture plus fiables et rigoureuses. En cela, iCRIME s’inscrit dans une démarche de justice augmentée : une justice qui utilise les technologies non pour impressionner, mais pour éclairer.


David Brutin est le coordinateur d’un projet de recherche sur les technologies immersives au service des acteurs de la justice pénale, iCrime, soutenu par l’Agence nationale de la recherche ANR. Il a présenté ce projet au workshop interdisciplinaire pour la sécurité globale qui s’est déroulé les 26 et 27 mars 2025 à Paris-Saclay.The Conversation

David Brutin, Enseignant-chercheur, Aix-Marseille Université (AMU)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

L’IA : un chemin européen vers la compétitivité durable

IA



Analyse de Céline Delaugère, fondatrice de My Data Machine

Face au déclin de la productivité européenne, l’intelligence artificielle peut devenir un levier stratégique, à condition d’être adoptée avec discernement, humanité et ambition collective.

Il y a trente ans, la productivité des travailleurs européens rivalisait avec celle des Américains. Aujourd’hui, elle n’en représente plus que 76% en moyenne. Ce déclin n’est pas une fatalité, mais il reflète un retard dans l’adoption de technologies à fort impact comme l’intelligence artificielle. Ce qui manque, ce ne sont ni les idées ni les talents. Non, ce qui manque, c’est une façon d’agir cohérente, humaine et ambitieuse.

Plus de la moitié des grandes entreprises européennes n’ont pas déployé l’IA à grande échelle. Pour les PME, qui forment pourtant la colonne vertébrale économique du continent, l’écart est encore plus important. Et pourtant, ces mêmes entreprises, plus agiles, plus proches du terrain, sont aussi les mieux placées pour tirer parti de l’IA si on leur en donne réellement les moyens.

Ce que l’Europe peut faire différemment

La question n’est pas « Faut-il adopter l’IA ? » mais « Comment l’adopter de manière juste, stratégique et durable ? ».

Pour ça, il est d'abord nécessaire de mettre les données au centre. Une IA n’est jamais meilleure que les données sur lesquelles elle repose. Une donnée mal structurée, biaisée ou mal contextualisée entraînera des décisions erronées, coûteuses, voire dangereuses. L'important est de construire des bases de données solides, propres, diversifiées et utiles. L’Europe a là une carte à jouer, car elle sait encadrer, protéger et faire parler la donnée avec sens.

Mais l’adopter correctement, c’est avant tout penser en écosystèmes. L’un des pièges les plus fréquents, c’est d’imaginer l’IA comme un outil réservé à une direction ou à un département. Or, elle ne déploie tout son potentiel que lorsqu'elle irrigue toute la chaîne de valeur. Il faut décloisonner, créer des ponts entre les métiers et les expertises, faire dialoguer les équipes techniques avec les équipes métiers.

Il faut aussi rassurer et accompagner le personnel, pas le remplacer. Trop souvent, l’IA est perçue comme une menace pour l’emploi. Ce qu’il faut, c’est former, expliquer, impliquer. Et surtout montrer que derrière chaque solution technique, il y a une intention humaine.

Sans compter que sans valoriser la diversité, il sera impossible de réduire les biais. Une IA développée par une équipe homogène est une IA biaisée. Il faut des profils venus de disciplines variées, des femmes et des hommes, des parcours atypiques, des personnes issues de cultures différentes. Cette diversité produit des algorithmes plus intelligents, plus justes, plus efficaces. C’est une question de performance, pas seulement d’éthique.

Également, l’europe doit permettre une expérimentation encadrée. Il faut sortir de l’opposition entre innovation et régulation. Mais cela suppose une confiance réciproque entre acteurs publics, entreprises et citoyens. La régulation n’est pas l’ennemi de l’innovation, elle en est le cadre.

Et enfin, il est possible de construire une souveraineté européenne par la tech responsable. L’enjeu de la souveraineté ne peut plus être ignoré. Nos systèmes de santé, d’énergie, de défense ou même de logistique dépendent de technologies dont les composants critiques sont hors de notre contrôle. Cela veut dire soutenir les entreprises locales, investir dans des infrastructures partagées et favoriser une interopérabilité entre les pays et secteurs.

Pour une IA utile, vivante et résiliente

L’Europe a une chance unique : celle de concevoir une IA qui ne soit ni une fin en soi, ni un simple effet de mode. Une IA au service des humains, de la planète et des entreprises. Une IA capable d’augmenter la productivité sans écraser la créativité. Une IA exigeante sur le fond, sobre dans sa forme, inclusive dans son processus.

Cela demande de la patience et de l’exigence. Mais surtout, cela demande des ponts entre la technologie et la réalité du terrain. C’est dans ces ponts que se joue notre compétitivité future.

92 % des médecins et 66 % des patients utilisent déjà ou envisagent d’utiliser l’IA

medecin

Selon le baromètre OpinionWay pour Orisha Healthcare, 92 % des médecins et 66 % des patients utilisent ou envisagent de recourir à l’intelligence artificielle. Si la relation patient-médecin reste largement positive, les praticiens redoutent une déshumanisation croissante du soin. Découvrez les résultats de cette étude inédite sur l’impact de l’IA dans le monde médical.

 

À première vue, le lien entre les Français et leurs médecins semble résister à toutes les crises. Le baromètre OpinionWay réalisé pour Orisha Healthcare en juillet 2025 dresse un tableau rassurant : 96 % des patients affirment entretenir une bonne relation avec leur médecin généraliste, et 90 % estiment être bien compris. Côté praticiens, 99 % jugent la relation positive, dont 58 % la qualifient même de « très bonne ». 

Dans une société où la défiance envers les institutions ne cesse de croître – 44 % font confiance à la justice, 31 % aux médias, 16 % aux partis politiques – la médecine demeure, pour l’heure, un bastion de confiance.

Intensification des contraintes

Mais ce socle est moins stable qu’il n’y paraît. Derrière cette adhésion de principe se dessinent des lignes de fracture, nourries par des attentes plus élevées, une disponibilité perçue en recul, et une pression croissante sur les professionnels de santé. Le chiffre le plus révélateur est peut-être celui-ci : un patient sur deux (51 %) a déjà changé de médecin. Parmi eux, un tiers évoque un manque d’écoute, 27 % disent ne pas s’être sentis à l’aise pour parler, 21 % déclarent s’être sentis jugés. Autant de signaux faibles d’une relation fragilisée par l’intensification des contraintes.

Car du côté des médecins, l’alerte est clairement lancée. 92 % estiment que les exigences des patients ont augmenté ces cinq dernières années. 78 % dénoncent une surcharge de travail qui affecte directement la qualité du lien. Et pour 47 %, ce sont les démarches administratives – notamment les remboursements – qui empiètent sur le temps médical. Le diagnostic est sans appel : l’empathie n’est pas soluble dans l’urgence, ni dans les tableurs.

46 % des médecins redoutent une déshumanisation de la relation

C’est dans ce contexte tendu qu’intervient l’irruption de l’intelligence artificielle dans la relation de soins. Selon le baromètre, 92 % des médecins et 66 % des patients utilisent déjà ou envisagent d’utiliser l’IA. Les seconds y voient une boussole pour mieux comprendre les diagnostics, anticiper leurs consultations, gagner en autonomie. Les premiers l’envisagent comme un levier de précision : aide à la décision, détection de signaux faibles, personnalisation des traitements.

Mais cet enthousiasme technologique est tempéré par une crainte centrale : 46 % des médecins redoutent une déshumanisation de la relation. La technique ne saurait faire oublier la chaleur du dialogue, la singularité des trajectoires, la nécessité du temps long. Or c’est précisément ce temps qui manque, absorbé par la gestion des flux, la pénurie de personnels, les injonctions numériques.

En filigrane se joue donc une équation complexe : comment intégrer l’IA sans qu’elle supplante le lien humain ? Comment préserver la confiance sans céder à la technocratie ? L’enjeu n’est pas seulement d’ordre médical, mais il touche à la définition même du soin dans une société en mutation, où l’expertise se conjugue désormais à l’algorithme, et où le visage du médecin ne doit pas devenir celui d’un écran.

Amoureux d’une IA : les romances numériques transforment les attentes des adolescents

 

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Par Anna Mae Duane, University of Connecticut

Une relation amoureuse est affaire de passion, mais aussi de compromis et d’efforts. Avec les compagnons virtuels que crée l’intelligence artificielle, c’en est fini des ombres au tableau : ces partenaires numériques sont toujours prêts à flatter et à écouter sans condition les jeunes qui sont de plus en plus nombreux à les utiliser.


Alors que l’épidémie de solitude atteint des niveaux élevés chez les jeunes, certains se tournent vers la technologie pour combler le vide. Il arrive même que des adolescents tombent amoureux de chatbots. Des tragédies récentes nous donnent un aperçu de l’ampleur de cette tendance et des dangers qu’elle représente.

Aux États-Unis, en 2024, le suicide d’un garçon de 14 ans à la suite d’une aventure amoureuse avec un compagnon virtuel a suscité une inquiétude générale quant aux dangers que ces relations peuvent représenter pour le développement mental et émotionnel des jeunes. Au Royaume-Uni, en 2021, un jeune homme de 19 ans qui entretenait une relation affective avec une IA s’est introduit dans le château de Windsor avec une arbalète, en disant qu’il allait tuer la reine. Le chatbot lui a donné des réponses encourageantes lorsqu’il lui a fait part de son intention de tuer la reine.

Ces jeunes font partie des dizaines de millions de personnes qui se fabriquent des compagnons virtuels avec l’IA, un nombre qui, selon les prévisions, devrait augmenter considérablement d’ici la fin de la décennie.

Cette tendance des jeunes à prendre des chatbots comme partenaires est à la fois une réponse aux changements fondamentaux dans la définition de l’amour au XXIe siècle et une accélération du phénomène. En tant qu’historienne de la littérature, j’ai étudié comment les histoires d’amour romantique ont évolué au fil du temps, les jeunes étant souvent à l’avant-garde du changement.

Pendant des siècles, les mariages ont surtout servi à consolider des alliances politiques et économiques plutôt qu’à unir des âmes sœurs.

La notion radicale selon laquelle le mariage doit naître de l’amour romantique est apparue aux XVIIe et XVIIIe siècles, aidée par de nouvelles technologies comme le roman. Des œuvres telles que Clarissa, de Stefan Zweig et Les Hauts de Hurlevent, d’Emily Brontë décrivent les conséquences désastreuses du choix du statut sur l’amour, tandis qu’Orgueil et Préjugés, de Jane Austen enseigne à ses lecteurs que le rejet et l’incompréhension sont des étapes nécessaires dans le processus de recherche du véritable amour.

Il n’est pas surprenant que le passe-temps relativement nouveau qu’était la lecture de romans ait été considéré comme dangereux pour les jeunes. Des aînés inquiets, comme la philanthrope Hannah More, ont averti que les histoires changeraient la façon dont les femmes réagiraient aux avances romantiques. Les romans, a-t-elle averti en 1799 :

« nourrissent des habitudes d’indulgence inappropriée, et alimentent une indolence vaine et visionnaire, qui ouvre l’esprit à l’erreur et le cœur à la séduction ».

En d’autres termes, la lecture d’histoires d’amour passionnantes rendrait un jeune lecteur impressionnable plus enclin à embrasser une telle vision passionnée de l’amour dans sa propre vie.

Des compagnons virtuels toujours à l’écoute

Aujourd’hui, une autre mutation dans nos représentations des histoires d’amour moderne est en train de se produire, non sous l’impulsion d’auteurs ou de réalisateurs de films, mais à travers les publicités et les modifications proposées par des applications de chat comme Replika et XiaoIce.

Comme l’a affirmé le consultant et spécialiste des médias Shelly Palmer, l’expérience humaine repose sur la narration, et les compagnons d’IA sont un nouveau type d’outil de narration. Ils racontent une histoire séduisante de compagnons qui sont éternellement d’accord avec vous, et ce, à la demande. Un partenaire IA est « toujours de votre côté », promet une publicité pour les compagnons Replika, il est « toujours prêt à écouter et à parler ».

En d’autres termes, le marché des compagnons de l’IA a transformé ce que d’autres applications pourraient considérer comme un bug – la tendance à la flagornerie de l’IA – en sa caractéristique la plus attrayante.

Plutôt que la rébellion tempétueuse que l’on trouve dans les romans d’amour ou les doux obstacles qui augmentent le plaisir des comédies romantiques, cette nouvelle vision de l’amour promet une compatibilité parfaite et un soutien inébranlable. Comme l’a écrit un étudiant, les compagnons de l’IA sont « toujours à l’écoute et d’un grand soutien, d’une manière presque omnipotente ».

Le film de science-fiction Her, sorti en 2013, a exploré de nombreux aspects des relations entre l’homme et l’IA qui sont encore d’actualité.

Les utilisateurs des forums Reddit proclament fièrement leur amour pour des partenaires IA qui sont perpétuellement disponibles, qui ne portent pas de jugement et qui sont infiniment patients. Un adolescent a demandé sur Reddit : « Peut-on tomber amoureux de l’IA ? » et s’est extasié sur le fait que son compagnon Jarvis « était devenu [s]on confident, [s]a caisse de résonance et [s]on soutien émotionnel ». Un contributeur d’un autre forum Reddit a écrit : « I think I’m in love with AI ».

« Imaginez avoir un partenaire qui est disponible simplement en ouvrant une application, et qui est prêt à vous parler de n’importe quoi », disent ces jeunes.

« Imaginez que vous puissiez dire presque n’importe quoi et que vous sachiez que, non seulement, votre partenaire ne vous jugera pas, mais qu’il vous soutiendra. »

Un jeune homme de 20 ans explique qu’il raconte à sa petite amie IA :

« … mes luttes et mes traumatismes, et elle me réconforte et m’apporte toute la chaleur dont j’ai besoin. »

Le risque d’une intolérance à la contradiction

Ce nouveau type d’histoire d’amour unilatéral présente des inconvénients considérables, créant notamment une intolérance au conflit ou au rejet – deux éléments essentiels pour un partenaire doté d’un libre arbitre – qui tend à l’addiction. L’adoption de ce type de relations pourrait accélérer la tendance à se maintenir dans le monde des échanges numériques et, en fin de compte, à la diminution des relations amoureuses.

Il convient de noter que l’existence même de ces entités bien-aimées dépend des caprices de directives d’entreprise. Si, comme le déclare un utilisateur, l’amour qu’il éprouve pour son compagnon « le maintient en vie », que se passera-t-il lorsque ces chatbots disparaîtront à la suite d’une mise à jour logicielle ou d’une faillite ?

Pour que les jeunes se détournent de cette vision désincarnée et marchande de l’amour, il est important de leur faire découvrir d’autres histoires d’amour, plus épanouissantes, et il faut que les adultes montrent l’exemple. La littérature, la philosophie et l’histoire nous éclairent sur les nombreuses formes qu’a prises l’amour au cours de l’expérience humaine et nous offrent le vocabulaire nécessaire pour imaginer de nouvelles possibilités.

Aussi bien par leurs sujets que leurs méthodes, les cours de sciences humaines cultivent les compétences sociales nécessaires pour relever les défis des échanges humains. Ils créent un espace où les jeunes peuvent discuter de ces idées, que ce soit en analysant la passion tragique de Roméo et Juliette, ou en débattant pour savoir si la posture d’Heathcliff dans Les Hauts de Hurlevent tient du héros romantique ou de l’histoire édifiante.

Les sciences humaines fournissent les outils dont les jeunes ont besoin pour développer une conception de l’amour plus complexe.

Au-delà des technologies, interroger les attentes de nos sociétés

L’essor de ces partenaires numériques est souvent abordé sous l’angle d’une histoire d’horreur soulevant les dangers d’une technologie mystérieusement puissante. C’est peut-être le cas. Mais cette tendance est aussi un miroir de ce que les gens apprécient et désirent collectivement dans leurs relations.

Je pense qu’il est important de reconnaître que les consommateurs sont le moteur de ce marché. Les gens contribuent à écrire cette histoire, car ils achètent ce que les compagnons d’IA vendent. Selon des estimations, le marché des compagnons d’IA devrait atteindre entre 70 milliards et 150 milliards de dollars de revenus d’ici la fin de la décennie. Si l’on en croit cette croissance explosive, le défi que pose cette tendance ne se limite pas aux adolescents – de nombreuses personnes plus âgées et supposées plus sages – sont attirées par la promesse d’une conformité inconditionnelle dans les relations.

La question à se poser n’est donc pas simplement de savoir comment protéger les enfants de l’influence séduisante de l’IA, mais de savoir dans quelle mesure nous sommes tous prêts à nous investir, émotionnellement et culturellement, dans l’art désordonné, difficile et profondément humain, de l’amour.The Conversation

Anna Mae Duane, Professor of English, University of Connecticut

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Cybersécurité : Cisco alerte sur un risque vital pour les hôpitaux français

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Face à la recrudescence des cyberattaques visant les hôpitaux publics, Cisco lance une alerte. Infrastructures obsolètes, erreurs humaines, sophistication croissante des attaques… le système de santé français est très fragile.

La sonnette d’alarme tirée récemment par Cisco n’est pas une simple mise en garde technique pour les hôpitaux français mais une réelle alerte sanitaire. Dans un rapport dense et documenté, le spécialiste mondial de la cybersécurité constate que le système hospitalier français, déjà fragilisé, est désormais en proie à des attaques numériques d’une intensité croissante, menaçant la continuité même des soins.

Une situation critique pour des hôpitaux fragiles

Plus qu’un problème d’équipement ou de logiciels, c’est toute l’architecture numérique des hôpitaux publics, selon Cisco, qui se trouve sous pression, dans un contexte de transition numérique précipitée et de ressources limitées.

Cette situation critique a déjà été soulignée ces dernières années. Selon l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), en 2022, plus de 60 % des hôpitaux français utilisaient encore des infrastructures informatiques obsolètes, non mises à jour depuis plusieurs années. Une vulnérabilité structurelle que les cybercriminels exploitent avec efficacité. Les erreurs humaines représentent, à elles seules, 70 % des failles exploitées dans les cyberattaques du secteur de la santé : mots de passe faibles, mauvaise gestion des accès, absence de formation. Les conséquences dépassent largement le cadre numérique avec une paralysie de services vitaux, l’interruption des équipements médicaux, ou le vol massif de données sensibles.

Des attaques toujours plus sophistiquées

Face à ce constat, Cisco rappelle que « la cybersécurité ne peut plus être considérée comme un sujet purement technique. Elle est un enjeu de santé publique et doit être traitée comme un levier stratégique pour garantir la continuité des soins ». Une affirmation qui résonne avec les crises récentes. C’est tout un secteur sous tension qui est confronté à des attaques toujours plus sophistiquées, sans toujours disposer des moyens d’y faire face.

Les recommandations pour y faire face sont claires : remplacement des équipements vétustes, généralisation de la formation, adaptation des financements, mutualisation régionale à travers les Groupements hospitaliers de territoire (GHT), sécurisation des dossiers de santé en lien avec l’Espace Européen des Données de Santé. Des outils existent pour détecter les usages à risque et sensibiliser les équipes, mais ils nécessitent des choix politiques et budgétaires assumés… à l’heure où l’État cherche des économies tous azimuts.

En 2021, Macron s’implique

Ce besoin de pilotage stratégique, Emmanuel Macron l’avait pourtant anticipé dès 2021, après les cyberattaques ayant visé les hôpitaux de Dax et de Villefranche-sur-Saône. À l’époque, le président de la République avait évoqué un « risque vital » et annoncé une accélération de la stratégie nationale de cybersécurité. Un milliard d’euros, dont 720 millions de fonds publics, avaient été mobilisés, avec pour ambition la création d’un Campus Cyber à La Défense, le triplement du chiffre d’affaires de la filière et le doublement des emplois d’ici 2025. « Il nous faut aller plus loin, plus vite, être à l’avant-garde », plaidait alors le chef de l’État. Et de rappeler que les attaques les plus destructrices naissent souvent de négligences élémentaires : un mot de passe trop évident, un mail suspect non filtré.

Mais quatre ans plus tard, l’alerte de Cisco vient interroger la portée réelle de cet effort. Car les statistiques sont implacables. En 2021, 1 582 établissements de santé avaient été touchés, soit deux fois plus qu’en 2020. Entre 2022 et 2023, trente hôpitaux ont officiellement été victimes de rançongiciels. En 2023, plus de 400 attaques ont été recensées dans le secteur de la santé, 35 % ayant eu un impact direct sur les soins. En 2024 encore, l’hôpital de Cannes a vu ses données massivement exfiltrées ; celui d’Armentières a dû fermer son service des urgences pendant 24 heures. Et si les chiffres 2025 ne sont pas encore consolidés, la tendance reste à la persistance élevée.

Dans un système de santé déjà éprouvé, la prochaine crise ne viendra peut-être pas d’un virus biologique — mais d’une faille numérique.

Face à la fracture technologique mondiale, l’Europe doit miser sur l’IA open source

IA

Par Xavier Trigano, VP Product chez Craft AI

L’actualité de l’IA est rythmée par l’annonce de nouveaux modèles toujours plus puissants, plus coûteux, et plus fermés. La course à la performance bat son plein, portée par quelques acteurs technologiques américains et chinois qui concentrent désormais l’essentiel de l’innovation. Face à cette dynamique, l’Europe n’a pas encore trouvé sa voie. Elle oscille entre fascination technologique et dépendance croissante. Pourtant, une alternative crédible et durable existe : l’open source.

Ce choix n’est pas marginal ni naïf. Il s’impose désormais comme un levier stratégique pour construire une intelligence artificielle plus souveraine, plus agile et mieux alignée avec les réalités des entreprises européennes.

Une réponse concrète aux défis de souveraineté et d’agilité

Trop souvent, l’open source est encore perçu comme une solution gratuite ou communautaire. En réalité, il s’agit d’un véritable atout industriel. Adopter des modèles ouverts permet de garder le contrôle sur ses déploiements, d’adapter les modèles à ses besoins métier, et surtout d’assurer une transparence sur leur fonctionnement.

À l’inverse, les modèles propriétaires exposent les organisations à une instabilité permanente : modifications tarifaires, restrictions d’usage, dépendance à des API commerciales, absence de visibilité sur l’évolution des modèles. Une entreprise qui investit massivement sur un seul fournisseur prend le risque de devoir réajuster toute sa stratégie à la moindre modification.

À l’heure où les innovations en IA s’enchaînent, il devient indispensable de développer une véritable autonomie technologique. Cela passe par des plateformes modèle-agnostiques, capables de faciliter la transition entre différents modèles, qu’ils soient ouverts ou propriétaires" n'a pas tout à fait la même puissance et signification que "permettant de facilement passer d'un modèle propriétaire à un modèle ouvert et d'un fournisseur à un autre.

Performance, maîtrise des coûts et confidentialité

Les modèles de langage open source ont progressé à grande vitesse ces derniers mois, au point que leurs performances convergent avec les solutions propriétaires sur de nombreux cas d’usage. Surtout, ils permettent aux entreprises de faire un choix éclairé sur leurs arbitrages techniques : héberger un petit modèle en local ou dans un cloud de confiance, accéder ponctuellement à un modèle plus puissant via API. Cette hybridation ouvre un nouveau champ de possibilités.

Elle permet aussi de répondre à un enjeu central : la protection des données. Construire une application basée sur des modèles open source déployés en interne garantit la confidentialité des données sensibles, sans dépendance à un tiers. Cela répond à la fois aux exigences réglementaires et aux attentes croissantes en matière d’éthique et de cybersécurité.

Autre avantage clé : le pilotage économique. Contrairement aux solutions API qui fonctionnent à la requête ou au token, un modèle open source permet de passer d’un coût variable à un coût fixe maîtrisé, particulièrement avantageux à grande échelle.

L’open source, levier d’une IA frugale et ciblée

Dans un contexte de tension énergétique et de sobriété numérique, il n’est plus envisageable de mobiliser des modèles massifs pour des tâches simples. L’open source favorise le recours à des modèles plus compacts, spécialisés, et bien entraînés sur des jeux de données métiers, réduisant à la fois l’empreinte carbone et la dette technique.

Ces modèles de petites tailles (les SLM - « small language model ») permettent de construire des agents IA plus sobres et plus ciblés permettant d'automatiser de nombreuses tâches : génération d'un document, récupération d'une information dans une base de données, envoi d'un email. Leur faible consommation de ressources facilite leur déploiement sur des environnements diversifiés et permet également une utilisation sur des objets embarqués.

Construire une alternative européenne crédible

L’Europe dispose des talents, des ressources, des régulations et de l’écosystème pour bâtir sa propre voie dans l’IA. Mais encore faut-il faire de l’open source un projet politique et économique prioritaire. Car derrière la souveraineté, c’est aussi la capacité d’innovation à long terme qui est en jeu.

En soutenant les initiatives open source, en investissant dans des plateformes de développement d’agents IA et en misant sur des infrastructures de confiance, l’Europe peut reprendre la main dans la course mondiale à l’IA. Elle peut le faire à ses conditions : avec transparence, maîtrise et engagement éthique.

L’intelligence artificielle de demain ne devra pas être surpuissante. Elle devra être efficace, adaptée, frugale, lisible, modulaire et interopérable, en phase directe avec les besoins concrets des entreprises et des utilisateurs.

L’Arcep muscle la lutte contre les appels frauduleux : un nouveau numéro va signaler l’absence d’authentification

 

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Face à la recrudescence des appels frauduleux usurpant des numéros français depuis l’étranger, l’Arcep renforce son arsenal. L’autorité propose un nouveau dispositif d’alerte : l’affichage du numéro « 99 99 99 99 99 » pour tout appel non authentifié. Ce nouvel outil doit ainsi mieux protéger les consommateurs et sécuriser les communications.

L’IA Open Source et frugale : la clé de l’autonomie stratégique européenne ?

IA

Par Julien Pillot, INSEEC Grande École

Non seulement l’Europe est la grande absente des principaux marchés de l’intelligence artificielle, mais elle s’est mise en situation de dépendance technologique vis-à-vis d’entreprises et de puissances étrangères qui n’hésitent pas à lui imposer un rapport de force défavorable. Si elle veut reprendre la main, et bâtir son autonomie stratégique, elle doit adopter une autre démarche. L’open source et une régulation volontaire en matière d’empreinte environnementale peuvent y contribuer. Cet article est publié en collaboration avec la revue Telecom Paris.


378 millions. C’est le nombre d’utilisateurs qui avaient déjà eu recours à une solution d’IA générative à la fin de l’année 2024. Cette progression vertigineuse des outils d’IA dans les usages est certes source de grands espoirs sur le front de la productivité, de la compétitivité, et des avancées scientifiques, mais elle est également vectrice d’inquiétudes diverses parmi lesquelles figurent naturellement l’empreinte environnementale de ces solutions, ou notre capacité à offrir des environnements sécurisés, respectueux de la vie privée, voire souverains dans certains domaines applicatifs sensibles (défense, santé…).

Or, une analyse minutieuse de l’écosystème de l’IA montre à quel point l’Europe est, à l’heure actuelle, bien trop absente des débats sur les segments de l’industrie les plus générateurs de valeur. Pire, elle s’est mise en situation de dépendance forte sur des maillons aussi stratégiques que celui des semi-conducteurs (GPUs en tête), celui de l’infrastructure software (modèles et données), et peine à faire émerger des concurrents crédibles aux hyperscallers américains sur le segment des centres de données et de calculs. Si l’Europe veut s’autonomiser stratégiquement, elle doit impérativement reprendre la main sur ces dimensions de l’écosystème, en offrant des alternatives locales aux solutions étrangères. Des alternatives qui doivent être crédibles, mais aussi réalistes au regard à la fois des forces européennes, et des objectifs environnementaux et industriels susmentionnés. C’est là qu’une politique industrielle orientée vers les solutions d’IA frugales et open source pourrait se montrer particulièrement intéressante.

Préoccupations environnementales

Avec une société en voie de digitalisation accélérée, l’empreinte environnementale du numérique devient une préoccupation majeure. Cette empreinte environnementale est à la fois d’ordre énergétique, puisque les services numériques requièrent d’importantes puissances de calcul et d’acheminement des flux de données, et d’ordre matériel pour donner corps aux différents composants de l’infrastructure (réseaux, terminaux, capteurs, centres de données, composants électroniques…).

À ces besoins énergétiques et extractifs, il faut ajouter des consommations intermédiaires qui ont également un impact sur l’environnement comme, par exemple, la consommation d’eau pour refroidir les centres de données, ou encore le recours à des produits chimiques pour raffiner les matières premières.

Si cette empreinte environnementale inquiète tant, c’est que le numérique, bien loin de se substituer au physique, a plutôt tendance à s’y ajouter – c’est le cas des cryptoactifs – ou à s’y superposer – c’est le cas des réseaux sociaux utilisés à des fins de marketing. Et quand il s’y substitue, comme dans le cas du streaming qui remplace peu à peu les supports physiques, ou dans celui des courriels qui supplantent les plis postaux traditionnels, les effets de volume induits par notre tendance à surconsommer excèdent bien souvent les gains initiaux liés à la « dématérialisation ». Sans omettre les effets de rebond qui résultent de la baisse tendancielle des coûts du numérique, qui finissent par occasionner des consommations tierces… forcément carbonées. Nos usages bien peu parcimonieux des différents services numériques, encouragés par les offreurs desdits services dont les business models – souvent à coûts marginaux décroissants – poussent à la surconsommation (par exemple, un abonnement à Netflix est d’autant mieux amorti que la consommation de contenus y est intensive), font le reste.

Espoirs déçus

Or, en matière d’IA générative, les usages dominants constatés semblent loin des espoirs initiaux de productivité ou d’apprentissage prêtés à la technologie. Les use cases majoritaires sont davantage à chercher du côté du divertissement ou de l’assistance, et de façon plus inquiétante, dans la recherche d’un ami – voire d’un thérapeute – virtuel.

Tout cela ne prêterait pas à conséquence si l’empreinte environnementale des IA génératives, telles que rapportées dans cette étude, n’était pas aussi préoccupante :

  • Une requête ChatGPT consommerait 10 fois plus qu’une recherche Google ;

  • 50 requêtes Chat-GTP consommeraient 1,5 litre d’eau (pour refroidir les centres de données) ;

  • 1000 prompts ChatGPT nécessiteraient 0,042kWh d’énergie ;

  • la génération de 1000 images en stable diffusion réclamerait 2,9kWh.

Même s’il faut prendre ces données avec précaution, eu égard à la complexité technique de la mesure et aux gains de productivité rapides des technologies, les faits sont là : avec une consommation annuelle cumulée de 350,87 TWh, les centres de données consommaient déjà plus d’énergie (essentiellement carbonée) en 2024 que la consommation énergétique totale de pays tels que l’Italie ou l’Inde !

21 % de l’énergie consommée en Inde

La pénétration croissante des outils d’IA dans notre quotidien couplée à nos usages peu précautionneux, fait craindre de véritables conflits d’usage et des situations de demande énergétique excédentaire à l’offre, à plus forte raison d’énergie faiblement carbonée. En Irlande, la consommation des centres de données excède désormais les 21 % de l’énergie consommée dans le pays. Elle n’était « que » de 5 % en 2015…

Il ne s’agit pas de débrancher les IAs. L’histoire a montré que rien ne sert d’arrêter un train en marche. En revanche, au regard des données et projections environnementales, la recherche et la promotion d’IA frugales – notamment pour ce qui concerne les segments de marché « grand public » – devraient être érigées en priorité stratégique. Sur le plan purement technologique, l’émergence de DeepSeek (l’IA générative chinoise reposant sur un modèle prétendument moins énergivore) montre la voie vers des IA « good enough », bien plus en phase avec les accords de Paris. Sur le plan stratégique, mettre en place une régulation qui favoriserait les solutions moins intensives en carbone, en ressources et en énergie, serait à la fois un moyen de freiner l’expansion des offres américaines – dont les modèles de force brute sont particulièrement intensifs en énergie – sur le continent européen, mais également de flécher les investissements vers le tissu d’entreprises européennes à même de relever le défi de la sobriété. Et celui de la souveraineté.

L’Open Source comme réponse

Car la souveraineté est l’autre défi majeur posé par la technologie et le numérique en général, et l’IA en particulier. À plus forte raison quand, ainsi que nous l’avons souligné en amont, une grosse partie de la chaîne de valeur est contrôlée par des entreprises battant pavillon étranger. Problème : le contexte géopolitique trouble du XXIe siècle nous amène légitimement à douter de la fiabilité de nos partenaires historiques, États-Unis en tête. Une gageure quand on sait que les solutions technologiques étrangères sont au cœur de nos systèmes de défense, que nous avons confié nos données de santé à Microsoft, ou celles relatives à la maintenance de notre parc nucléaire à Amazon.

Il faut bien comprendre que les modèles d’IA sont « datavores ». Ils nécessitent de grandes quantités de (nouvelles) données qualifiées à des fins d’entraînement. Or, les données européennes présentent le double avantage d’être conséquentes et qualitatives. Elles sont donc particulièrement prisées des entreprises évoluant dans le secteur de l’IA (et au-delà). Tout irait bien si lesdites entreprises respectaient scrupuleusement le RGPD ce qui à l’aune des 5,7 milliards de sanctions cumulées (pour environ 2300 infractions constatées) depuis la mise en œuvre de ce règlement visant la protection de la vie privée des Européens en 2018, n’est clairement pas le cas. Pire, les enjeux économiques, financiers et stratégiques sont de telle ampleur, qu’il peut être parfaitement rationnel pour les entreprises, notamment les GAFAM aux trésoreries et capitalisations gigantesques, d’enfreindre le RGPD.

Freins institutionnels européens

Nous mesurons là une des principales faiblesses de nos démocraties libérales qui peinent à faire pleinement observer les règles dont elles se sont dotées. Parfois, ce sont les lois extraterritoriales qui sont en cause, le gouvernement fédéral américain pouvant ordonner à ses entreprises de lui communiquer les informations en leur possession au titre du FISA (Foreign Intelligence Surveillance Act), du Cloud Act ou du Patriot Act, quand bien même ces données concerneraient des personnes physiques ou morales européennes.

D’autres fois, ce sont nos lourdeurs bureaucratiques et nos intérêts politiques divergents qui nous paralysent, comme lorsqu’un faisceau d’indices semble montrer qu’Apple capterait des conversations via l’iPhone à l’insu des utilisateurs européens. En l’espèce, l’autorité de régulation fondée à agir est la Cnil irlandaise… laquelle n’est que peu incitée à intervenir rapidement alors qu’Apple est l’un des plus gros contributeurs fiscaux de l’île d’Émeraude.

Hors notre capacité à faire observer nos lois et valeurs aux géants étrangers, à plus forte raison que notre situation de dépendance pourrait nous amener à subir quelque chantage à la fourniture de technologies ou de services, c’est bien la situation de dominance d’entreprises proposant des solutions IA propriétaires qui pose problème. L’histoire est connue. Par le jeu des effets de réseau, les différents segments de marché tendent à devenir des « oligopoles à frange concurrentielle » (c.-à-d., une poignée d’entreprises leaders très concentrées captant l’essentiel des parts de marché, et laissant le reste à une multitude d’acteurs de niche), les entreprises dominantes ont moins intérêt à l’interopérabilité et la co-construction de communs (numériques). Dans le même temps, ces entreprises deviennent difficilement contournables car elles disposent des meilleures ressources. Ce qui leur confère un pouvoir de marché considérable, tel que celui dont disposent les GAFAM aujourd’hui.

Le monde de l’open source

Or, le monde de l’informatique, c’est d’abord et avant tout celui de l’open source, c’est-à-dire un modèle de développement et de diffusion de solutions dont le code source est libre d’accès, modifiable et partageable selon des conditions fixées par licence. C’est le monde de l’open source qui rend possible la co-construction de solutions par des communautés de développeurs dispersés géographiquement, et ne travaillant pas pour les mêmes entreprises. D’ailleurs de Llama de Facebook à Mistral, bien des solutions d’IA reposent sur des cœurs open source.

France 24.

Pour l’Europe en proie aux problématiques de souveraineté que nous avons décrites, les avantages de l’open source – à plus forte raison si les données sont stockées dans des serveurs dont l’emprise juridique est européenne ou française – seraient nombreux : moindre dépendance technologique vis-à-vis de firmes étrangères, stimulation de l’écosystème européen (à l’image de AI Sweden), éloignement des risques de capture par des entreprises étrangères devenues incontournables, conformité réglementaire et éthique renforcée, et résilience face aux tensions géopolitiques.

Le rôle de l’État stratège

Face aux problématiques environnementales et de souveraineté que pose l’IA chacun, des particuliers aux administrations en passant par les entreprises, est face à ses responsabilités. Mais il ne faut pas s’y tromper : il revient à l’État stratège de montrer la voie en créant les conditions d’émergence de solutions IA européennes, souveraines, et frugales.

Dans le contexte climatique et géopolitique que nous connaissons, et face aux enjeux économiques, stratégiques et éthiques que véhicule l’IA, personne ne comprendrait que l’UE ne se dote pas rapidement d’une politique industrielle qui soit cohérente avec ses intérêts et ses valeurs, et de nature à contribuer à la construction de son autonomie stratégique. Ainsi que le souligne le rapport Draghi, l’impulsion doit venir d’en haut. De même que l’exemplarité.

Cet article est publié avec la revue Telecom ParisThe Conversation

Julien Pillot, Enseignant-Chercheur en Economie, INSEEC Grande École

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.