Making of. Attentats de Bruxelles : comment la dame à la veste en jaune a fait notre Une



Mardi 22 mars, les attentats de Bruxelles mobilisent immédiatement notre rédaction. Avant même de savoir que des liens seront faits entre ces attaques en Belgique et les attentats de Paris, nous savons que l'impact est d'ores et déjà énorme. Nos réflexes acquis en novembre mais aussi depuis plusieurs années pour couvrir les grands événements font que notre dispositif est bien rôdé. Nous prévoyons de faire cinq puis six pages spéciales et dès la fin de matinée se pose la question de la Une du lendemain. Nous savons que nous ferons une Une "événementialisée" c'est-à-dire dans notre jargon qui occupe tout l'espace y compris la colonne de sommaire habituellement à droite. Reste à trouver LA photo qui symbolisera ce drame.

Lors des attentats de Paris survenu le 13 novembre 2015 en soirée, nous avions adopté un choix similaire. Dans l'urgence, nous nous étions concentrés sur les photos qui arrivaient depuis les terrasses endeuillées. Une photo était sortie du lot : une jeune fille en pleurs, soutenue par une personne, avec en fond dans la nuit, les camions de pompiers.

Cette fois-ci nous avons plus de temps pour trouver la photo. Les premiers clichés qui tombent sur notre fil AFP sont terribles mais leur format se prête mal à en faire une Une dont le titre sera incrusté dans la photo.

Plusieurs photos et vidéos sont postées sur les réseaux sociaux : une femme blessée le visage en sang sur un trottoir, l'évacuation dans le noir des passagers des rames de métro, une photo prise en hauteur d'un blessé sur un brancard emmené vers des ambulances jaunes. Je sélectionne celle-là pour la tester. Elle marche mais ne rend pas compte de l'ampleur du drame.

Une photo commence alors à circuler : celle qui deviendra la photo de la dame en jaune.


Deux femmes blessées assises sur un banc de l'aéroport de Zaventem quelques minutes vraisemblablement après l'attaque terroriste. L'une téléphone en main semble rassurer des proches. L'autre au caraco jaune est dans un état de sidération totale. Toutes deux sont recouvertes de poussière, choquées, blessées. La dame en jaune fixe l'objectif, le visage en sang. La violence de cette photo, sa force, son humanité aussi la rendent unique.

Lorsque je vois cette photo, je pense immédiatement à une autre photo : celle de la "Dusty lady", la "Dame poussière", photographiée pour l'AFP par Stan Honda le 11 septembre 2001 juste après l'effondrement d'une des tours du World Trade Center. Cette femme, Marcy Borders, avait trouvé refuge dans un immeuble voisin. Elle est morte d'un cancer de l'estomac à l'âge de 42 ans le 25 août 2015. Elle incarnait véritablement le visage des attentats.


La photo de Bruxelles me fait le même effet. Elle commence d'ailleurs à tourner sur les réseaux sociaux et le quotidien belge Le Soir en fait la Une de l'édition spéciale qu'il vient de réaliser.


En début d'après-midi il est évident que cette image va symboliser les attentats de Bruxelles. Vers 13 heures, nous recevons le Monde à la rédaction. Le quotidien du soir a choisi cette photo en page intérieure. 


La photo publiée dans Le Monde est créditée Ketevan Kardava, AP. Une première référence enfin. Comme nous ne sommes pas abonnés à Associated Press, nous ne disposons pas de la photo.

Lors de la réunion du titre de Une, à 18 heures, cette photo fait l'unanimité. José Biosca, directeur de l'information, Jean-Claude Souléry, rédacteur en chef, et Hervé Monzat, responsable des informations générales, sont d'accord pour la choisir. Le titre sera "Terreur sur la ville" qui j'incrusterai sur le haut de la photo.

Un débat anime la réunion avec l'équipe de nuit qui travaille jusqu'à 1 heure. Faut-il flouter les visages de ces deux femmes ? La rédaction est partagée. Je fais partie de ceux qui pensent que cette photo deviendra historique et que par conséquent on ne peut pas la flouter au risque d'amoindrir sa force. Le destin individuel de ces deux femmes est transcendé par un destin collectif. Le débat est tranché : on publiera la photo originale. 

A ce moment-là, on ignore que Le Soir est revenu sur la Une de sa première édition. Face aux critiques de ses lecteurs, il a changé la photo et présenté ses excuses. 

Michel Labonne, chef du Pôle image et du service photo à La Dépêche, contacte AP pour acheter le cliché. AP nous renvoie vers SIPA, une autre agence avec laquelle nous allons traiter. Finalement, l'AFP intègre la photo dans son fil.

Je réalise la Une et pour respecter le format, je crée trois sommaires en pied de page, un dispositif qui sera aussi adopté par Le Parisien. La Une est finalisée vers 20 heures après une validation de la compogravure qui vérifie que les couleurs passeront bien sur nos rotatives.


A 20h52 je poste la photo sur notre page Facebook et sur notre compte twitter :


Quelques instants plus tard, notre community manager Béatrice Dillies nous alerte sur les commentaires des internautes. Beaucoup sont choqués par le choix de cette photo et par le fait que les deux visages ne sont pas floutés. Nous expliquons notre choix.

Le lendemain, le médiateur de La Dépêche Henri Amar, devra également répondre aux interpellations de certains lecteurs et expliquer pourquoi la réaction a fait ce choix.

Un choix dans lequel nous sommes confortés, la photo a fait le tour du monde.









L'histoire derrière la photo

Ketevan Kardava photographiée par  G. Abdaladadze

Derrière chaque photo se trouve une histoire. Derrière cette photo historique se trouve aussi une histoire. Dès après sa publication, plusieurs médias dont le Time se sont mis en quête d'interroger l'auteur de la photo et aussi de mettre un nom sur les visages de ces deux femmes.

La journaliste qui a pris la photo (une série de photos en fait) s'appelle donc Ketevan Kardava, âgée de 36 ans. Elle est  journaliste de la télévision publique géorgienne et habite Bruxelles depuis huit ans. Elle a couvert les attentats de Paris. Le 22 mars, elle était présente dans l'aérogare, et se rendait à Genève.

"Je voulais courir pour me mettre à l'abri. Mais je voulais également prendre des photos. En tant que journaliste, je devais montrer ce qui se passait. Je savais que j'étais alors la seule sur place. Cette dame était en état de choc, elle ne parlait pas. A ce moment dans l'aérogare, il n'y avait aucun cri, aucune détonation. Cette dame regardait autour d'elle, pétrifiée par l'effroi", a raconté à Time la journaliste.

Dans une autre interview à USA Today, elle raconte encore "Que faites-vous dans cette situation quand vous êtes journaliste? Vous aidez? Vous appelez un médecin? Ou vous prenez une photo?  À ce moment-là, j'ai réalisé que pour montrer au monde ce qu'il était en train de se passer dans ce moment de terreur, une photo était plus importante. (...) Les gens que je photographiais n'étaient pas en mesure de courir, et je n'étais pas en mesure de les aider. Il était très difficile pour moi de les laisser. J'étais la seule personne sur pieds. Je voulais aider chacun d'eux, mais je ne pouvais pas. Je les ai laissés. Je le devais : nous nous attendions à une troisième explosion. Je ne sais pas comment je l'ai fait. Je ne sais pas comment j'ai pris cette photo. En tant que journaliste, c'était mon instinct. Je l'ai postée sur Facebook et j'ai écrit Explosion ... Aidez-nous." La photographe a présenté se excuses pour avoir pris ces clichés quelques jours plus tard dans le quotidien belge De Standaard

Dans la précipitation, Ketevan Kardava n'a en tout cas pas pu demander le nom des deux femmes. Ils sont désormais connus et leur histoire avec.

La dame à la veste en jaune a été identifiée par le Times of India qui a retrouvé sa famille. Nidhi Chaphekar, 40 ans, est hôtesse de la compagnie aérienne indienne Jet Airways. Elle est mère de deux enfants et habite Mumbai. Le 22 mars elle était arrivée plus tôt à l'aéroport pour retrouver des collègues. Elle devait effectuer un vol transatlantique Bruxelles- Newark. Elle va bien aujourd'hui.

La femme au téléphone est une belge. Elle s'appelle Stefanie De Loof et cette secouriste pour Médecins sans frontières a raconté le drame à une radio néerlandophone comme le rapporte le HuffingtonPost. "Visiblement, tout le monde peut reprendre la photo car elle tourne sur Twitter. Maintenant, je dois essayer de passer au-dessus de ça", a-t-elle expliqué.






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