Accéder au contenu principal

Quelles orientations numériques en France : un enjeu démocratique et citoyen

mac


Pierre-Antoine Chardel, Institut Mines-Télécom Business School

La numérisation est désormais un fait social quasiment total, même si beaucoup d’inégalités d’accès aux réseaux persistent : elle symbolise en tout cas des potentialités considérables d’un point de vue sociétal, politique et économique.

Sur ce plan, la France est un acteur important à l’échelle européenne. Le déploiement de la 5G sur son territoire devrait dans les prochaines années permettre des progrès importants. Par exemple, dans le domaine industriel, des systèmes de maintenance prédictive visent à suivre le comportement d’un équipement dans le temps et à anticiper les pannes avant qu’elles ne se produisent. En télémédecine, des applications font déjà l’objet d’expérimentations prometteuses, dans le cadre par exemple de la chaire de recherche et d’innovation sur le bloc opératoire augmenté.

Le numérique change nos vies privées et publiques

Les pratiques sociales sont elles-mêmes en métamorphose majeure : l’accès aux réseaux offre des capacités de décentrement dans la construction de soi, intervenant ainsi sur les imaginaires institués, et les expériences de socialité en ligne ont en ce sens une dimension existentielle à part entière. Les individus sont susceptibles d’être ouverts à des sources d’influence culturelles, intellectuelles, affectives ou idéologiques beaucoup plus variées qu’autrefois.

La variété des supports technologiques permet de créer des sensibilités plus ouvertes à des expressions culturelles hétérogènes, ainsi qu’à des causes transnationales.

Les pratiques politiques, par le biais des mobilisations sociales en ligne, évoluent en faveur de davantage de transparence dans l’organisation de la vie commune. Tour à tour émetteurs, récepteurs et relais d’information, les citoyens sont désormais en mesure de s’attaquer à la traditionnelle culture du secret du pouvoir étatique. De Wikileaks aux Panama Papers, l’ère numérique permet l’ouverture de brèches de contournement des ordres institués assez inédites.

Une culture de l’horizontalité

Une culture de l’horizontalité s’est imposée depuis que nous vivons en réseau et que nous sommes devenus hyperconnectés.

Lors du lancement de l’application StopCovid au printemps 2020, les multiples alertes formulées par de nombreux chercheurs et scientifiques – de toutes disciplines – ont contribué à créer d’importants débats dans la sphère publique, en sensibilisant les citoyens et les politiques aux problèmes que posaient initialement cette application en termes de vie privée et de traçabilité.

L’application fut ainsi revue dans sa conception et a intégré davantage de garanties juridiques. Un tel exemple souligne à quel point le contrôle démocratique des nouvelles technologies devient une demande sociétale de plus en plus forte. Elle s’intensifiera sûrement à l’avenir.

Contrôle des technologies numériques : enjeu démocratique, demande sociétale

Afin d’éviter des visions trop enchantées de l’innovation (à tout prix et qui serait nécessairement synonyme de « mieux »), une éducation plus transversale et appliquée à la complexité technologique apparaît comme un enjeu décisif sur le plan démocratique.

Cet enjeu s’exprime déjà par des dynamiques visant à proposer d’autres modèles économiques que ceux des GAFAM. Des initiatives comme celles de « Déclic » vont aujourd’hui dans cette direction, en vue de refaire d’Internet un bien commun, une source d’émancipation et de contribution (par la valorisation des logiciels libres ou du design éthique).

L’ambition d’allier responsabilité éthique et innovation technologique est désormais clairement identifiée comme socialement importante.

Par rapport à de telles exigences, des politiques publiques du numérique ne devraient-elles pas être conçues en assumant beaucoup plus ouvertement un certain pluralisme dans notre rapport à l’innovation ? C’est-à-dire en faisant intervenir divers réseaux d’acteurs au moment où les technologies se développent, fidèlement aux valeurs démocratiques qui ont historiquement orienté la construction de nos sociétés ?

Libérer les pratiques créatives et les imaginaires sociaux

Afin de répondre à de telles exigences éthiques, un défi sera de permettre à des formations transdisciplinaires de se déployer : afin que les technologies ne soient pas considérées que sous l’angle d’une pure rationalité qui répondrait essentiellement à des critères d’efficacité, et qu’elles puissent davantage s’adresser à la part émotionnelle des individus en proposant par exemple de se mettre dans la peau de créatures animales ou organiques, à l’instar de ce que certains artistes expérimentent aujourd’hui.

C’est, plus globalement, l’exercice du jugement critique (qui renvoie à une faculté de discernement) dans le contexte des sociétés technologiques qui devrait se voir développé.

Par exemple, si nous sommes accoutumés au fait de semer nos données par le biais des réseaux sociaux ou de nos activités en ligne, au fait donc d’être engagés dans une forme d’exposition numérique quasi permanente, les possibles effets générés par des applications intégrant des données de santé ne sont pas du même ordre.

Le recueil d’information de santé – et la production de critères de bonne santé – implique le risque d’instituer des politiques de discrimination de certaines populations, que l’on empêcherait d’aller et venir, d’accéder à tel ou tel lieu, ouvrant la voie à une gestion biopolitique des populations – une gouvernance qui reposerait avant tout sur le contrôle de la santé des corps au détriment de la qualité de la vie sociale elle-même.

Un autre risque serait sans doute de favoriser une accoutumance au fait d’être tracé sur des critères de santé – critères qui pourraient être toujours redéfinis de manière arbitraire.

Décider ensemble des évolutions technologiques de notre société

Si l’accentuation des réseaux numériques tend à créer des phénomènes majeurs dans l’évolution de nos existences individuelles et collectives, l’idéal qu’ils portent ne doit pas nous empêcher de les interroger en fonction du sens que nous souhaitons conférer à nos coexistences.

Sur ce plan, d’un point de vue éducatif, la France est en retard par rapport aux pays d’Europe du Nord, étant donné les frontières disciplinaires qui persistent encore massivement entre sciences de l’ingénieur et sciences humaines et sociales, compte tenu également de la difficulté qu’il y a à engager autour des technologies des perspectives éducatives qui soient capables d’intégrer des dimensions à la fois artistiques, scientifiques, techniques et philosophiques. Des initiatives naissent depuis ces dernières années, par exemple au sein du Master « Inventivités digitales – Designers, Ingénieurs, Managers ».

La marge de progression est loin d’être négligeable, car les environnements numériques appellent le développement de nouvelles capacités d’agir des citoyens eux-mêmes, qui sont encore trop massivement tenus à l’écart de décisions touchant au développement du numérique dans leurs vies.

Le déploiement de la 5G est à cet égard en France un bon exemple d’un déploiement technologique qui s’affirme de manière très unilatérale, en s’imposant comme une technologie totale, se répercutant dans une multitude de sphères (industrie, transport, commerce, loisir, santé, etc.), ne donnant lieu à aucune concertation ni débat, à l’opposé ce qui est par exemple en vigueur au Danemark où les dynamiques de concertation citoyenne à propos de certaines grandes orientations technologiques sont historiquement plus ancrées. Au niveau local, les communes danoises mettent en place des procédures de démocratie participative visant la consultation régulière et l’implication constante des citoyens dans certaines prises de décision.

Maturité critique sur les impacts sociétaux du numérique

Dans un tel horizon, le déploiement d’universités populaires du numérique serait sans nul doute une manière de faciliter des appropriations plus éclairées et contributives des innovations technologiques, à l’image de ce qui existe déjà sur certains territoires en France.

Le déploiement de tels projets au sein des nombreuses écoles d’ingénieurs que nous avons sur le territoire national serait une manière de créer des synergies fructueuses entre les visions du progrès portées par la culture des élèves-ingénieurs et les visions du futur désirées par les citoyens. C’est au travers de telles interactions que nos sociétés technologiques seront les plus à même de gagner en maturité critique, qui sera essentielle au niveau européen pour faire face à certains modèles d’innovation hégémoniques, qui s’incarnent notamment aujourd’hui par l’autoritarisme numérique, tel qu’il s’affirme par exemple en Chine.

Sur le plan intellectuel, la France dispose d’atouts pour faire entendre la voix d’une culture numérique éthiquement soutenable, par exemple avec les travaux menés à l’Institut de Recherche et d’Innovation ou plus amplement avec le courant des études digitales. Mais, pour les faire valoir, elle doit réaffirmer, dans les processus d’innovation eux-mêmes, les valeurs auxquelles elle est démocratiquement attachée.The Conversation

Pierre-Antoine Chardel, Professeur de sciences sociales et d'éthique, Institut Mines-Télécom Business School

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Posts les plus consultés de ce blog

Le bipeur des années 80 plus efficace que le smartphone ?

Par André Spicer, professeur en comportement organisationnel à la Cass Business School (City University of London) : Vous vous souvenez des bipeurs ? Ces appareils étaient utilisés largement avant l'arrivée massive des téléphones portables et des SMS. Si vous aviez un bipeur, vous pouviez recevoir des messages simples, mais vous ne pouviez pas répondre. Un des rares endroits où on peut encore en trouver aujourd’hui sont les hôpitaux. Le Service National de Santé au Royaume-Uni (National Health Service) en utilise plus de 130 000. Cela représente environ 10 % du nombre total de bipeurs présents dans le monde. Une récente enquête menée au sein des hôpitaux américains a révélé que malgré la disponibilité de nombreuses solutions de rechange, les bipeurs demeurent le moyen de communication le plus couramment utilisée par les médecins américains. La fin du bipeur dans les hôpitaux britanniques ? Néanmoins, les jours du bipeur dans les hôpitaux britanniques pourraient être compté

Univers parallèles et mondes virtuels : la guerre des métavers est commencée

  Une partie de poker dans le métavers (capture d'écran de la vidéo “Le métavers et comment nous allons le construire ensemble” sur YouTube) Par  Oihab Allal-Chérif , Neoma Business School Le 17 octobre 2021, Mark Zuckerberg a lancé les hostilités de manière assez théâtrale, comme s’il défiait ses concurrents d’en faire autant. Afin de concrétiser son rêve d’enfant, le métavers, il a décidé de mettre en œuvre des moyens colossaux : 10 000 ingénieurs hautement qualifiés seront recrutés en Europe dans les 5 prochaines années. Cette annonce a été faite quelques jours avant celle du changement de nom du groupe Facebook en Meta , le 28 octobre, démontrant ainsi l’engagement total du fournisseur de réseaux sociaux dans la transition vers le métavers. Le 22 juillet 2021, dans une interview à The Verge , le créateur de Facebook racontait : « Je pense à certains de ces trucs depuis le collège quand je commençais tout juste à coder. […] J’écrivais du code

Sans Sauvegarde, pas de cyber-résilience

Par Alexandra Lemarigny, directrice commercial Europe du Sud Opentext Security Solutions Les études diverses sur les habitudes de sauvegarde des entreprises et leurs collaborateurs sont sans équivoque : très majoritairement, elles ne s’attardent vraiment sur ces questions de sauvegarde ou de récupération qu’en cas d’incidents. Pourtant la sauvegarde est l’élément majeur des dispositifs de cyber-résilience, à savoir la capacité à rester opérationnel, même face aux cyberattaques et à la perte de données. La sauvegarde n’est pas suffisamment considérée Dans les faits, force est de constater que la sauvegarde n’est pas envisagée dans son entièreté par les entreprises qui n’ont pas eu à subir d’accidents et il est fréquent qu’elles ne sauvegardent pas les éléments les plus pertinents. A titre d’exemples une entreprise peut ne sauvegarder qu’un ou deux serveurs, ou un élément qu’elle a identifié comme critique quelques années auparavant. Certaines ne tiennent pas compte de l’évolution de leu

Implants cérébraux : la délicate question de la responsabilité juridique des interfaces homme-machine

Dans le film Transcendance , de Wally Pfister, sorti en 2014, le héros mourant transfère son esprit dans un ordinateur quantique. Wally Pfister, 2014 Par  Elise Roumeau , Université Clermont Auvergne (UCA) Depuis quelques années, Elon Musk ne cesse de faire des annonces relatives à des avancées technologiques. Voitures autonomes , voyages interplanétaires , interface homme-machine , achat du réseau social Twitter… rien ne semble arrêter l’homme d’affaires. Aucun obstacle technique, géographique, physiologique ne lui semble infranchissable. Pourtant, ses projets pourraient, à court terme, poser de véritables difficultés du point de vue juridique. La recherche d’une fusion entre le cerveau et l’intelligence artificielle Avec Neuralink, l’un des objectifs visés par Elon Musk est de créer une interface entre l’humain et la machine . À plus ou moins court terme, le projet porte sur le développement d’implants cérébraux pour pallier des troubles neur

Sondage : quatre Français sur dix craignent le vol d'identité

Selon un sondage représentatif commandé par le fournisseur de messagerie GMX , de nombreux internautes français sont préoccupés (31%), voire très inquiets (9%), d'être victimes d'un vol d'identité. La majorité craint que des inconnus puissent faire des achats (52%) avec leur argent. Dans le cas d'une usurpation d'identité, les criminels accèdent aux comptes en ligne et agissent au nom de leurs victimes. De nombreuses personnes interrogées craignent que des inconnus signent des contrats en leur nom (37 %), que des escrocs utilisent l'identité volée pour ouvrir de nouveaux comptes (36 %) et que des informations les plus privées tombent entre des mains étrangères ou soient rendues publiques (28 %). Besoin de rattrapage en matière de sécurité des mots de passe Il est urgent de rattraper le retard en matière d'utilisation de mots de passe sûrs selon GMX : 34 % des utilisateurs d'Internet en France utilisent dans leurs mots de passe des informations personnell

Sources d’information et orientation politique : ce que nous apprend Twitter

  Par  Laura Hernandez , CY Cergy Paris Université et Rémi Perrier , CY Cergy Paris Université Plusieurs études du discours médiatique ont mis en lumière, par des analyses quantitatives et qualitatives, des soutiens à peine voilés de certains médias envers certains courants politiques . Et si l’on inversait la question ? Bien qu’on ait tendance à considérer, par exemple, qu’un lecteur régulier du Figaro s’oriente politiquement à droite, peut-on établir des corrélations à grande échelle entre choix de sources d’information et orientation politique ? Des études basées sur des enquêtes d’opinion ont montré notamment la part grandissante des réseaux sociaux dans la diffusion de l’information et le rôle qu’ils jouent dans la formation de l’opinion publique depuis une décennie, à l’image des évolutions observées lors de deux dernières élections aux États-Unis (voir ici et ici ). Les médias traditionnels ont intégré cette donnée et utilisent les réseaux sociaux en se faisant l’écho