L’immortalité numérique, entre fantasme et business

Edu Lauton/ Unsplash, FAL
Par Anne-Blandine Caire, Université Clermont Auvergne


La conservation des données numériques après la mort pourrait bien nous assurer une sorte d’immortalité. Certains l’espèrent, d’autres le redoutent. Les spectateurs de l’anthologie d’anticipation britannique Black Mirror, actuellement diffusée par Netflix, ont quant à eux déjà dû se forger un avis sur le sujet en regardant le premier épisode de la deuxième saison.
Intitulé « Bientôt de retour », l’épisode relate la manière dont une jeune femme, endeuillée par la perte de son compagnon, recourt à un programme encore en phase de développement pour garder le contact avec un mort : un logiciel créant un simulacre de la personne défunte à partir de ses publications sur Internet.
Naturellement, plus le nombre de données appartenant au défunt (activités sur les réseaux sociaux, messages privés, etc.) auxquelles le logiciel a accès est important, plus il peut créer un personnage virtuel ressemblant à l’original. Et la jeune femme va peu à peu s’habituer à ces contacts virtuels avec une personnalité fictive élaborée à partir des traces numériques de son compagnon. En clair, cette fiction nous éclaire sur les bouleversements que l’intelligence artificielle et les moyens de communication contemporains, tels les réseaux sociaux, pourraient avoir sur la manière de faire face (ou de ne pas faire face ?) à un deuil.

L’immortalité numérique : scénario crédible ?

Pour l’heure, même si un processus de reconfiguration des rites funéraires à l’aune du numérique a pu être décrit par les sciences de l’information et de la communication, une telle éternité virtuelle grâce à un avatar numérique ne semble pas encore être d’actualité. Reste que le développement progressif de l’intelligence artificielle pourrait rendre crédible un tel scénario. Et il y aurait là une manne financière à exploiter pour les entreprises qui voudraient s’implanter sur ce nouveau marché du deuil numérique.
Certaines commencent d’ailleurs à s’en préoccuper. À titre d’exemple, l’application Replika, présentée comme un compagnon virtuel prêt à répondre 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à son utilisateur, vise également à créer une sorte de copie numérique de ce dernier au fil de leurs échanges. Le site Eterni.me promet pour sa part de préserver nos pensées, nos histoires et nos souvenirs les plus importants pour l’éternité, tandis que Nectome travaille sur l’extraction de la mémoire et le mind-uploading, envisageant entre autres le transfert du contenu cerveau sur un support numérique.

Le devenir des données numériques pris en compte

En France, la loi pour une République numérique de 2016 a commencé de prendre en compte le devenir des données numériques post-mortem, en organisant ce que l’on appelle parfois la « mort numérique ». Désormais, il appartient à l’individu de décider de son vivant ce qu’il adviendra après sa mort de ses données numériques. A cet égard, l’article 85-I de la loi Informatique et libertés indique que « toute personne peut définir des directives relatives à la conservation, à l’effacement et à la communication de ses données à caractère personnel après son décès ».
En théorie, deux hypothèses doivent être distinguées. Dans la première, le défunt a laissé des directives de son vivant et a peut-être même désigné une personne chargée de les mettre en œuvre. Dans ce cas, la situation est simple : la personne désignée ou, à défaut, les héritiers, doivent appliquer les directives. Dans la seconde hypothèse, le défunt n’a pas laissé d’indications. La loi autorise alors ses héritiers à exercer, si nécessaire, les droits relatifs aux données à caractères personnelles décrits aux articles 48 à 56 de la loi Informatique et libertés, droits qui sont respectivement relatifs à l’information, l’accès, la rectification, l’effacement, la limitation du traitement, la portabilité et à l’opposition.
En pratique, il arrive souvent que le défunt n’ait pas laissé de directives anticipées et que ses héritiers ne s’en préoccupent pas. Face à l’inertie des uns et des autres, les comptes des personnes décédées demeurent parfois longtemps actifs et se transforment parfois en mausolées numériques. Du reste, on voit maintenant se développer des comptes mémoriels. Facebook propose ainsi de transformer les comptes des défunts en comptes dit de commémoration, l’expression « En souvenir de » étant affichée à côté du nom de la personne sur son profil. Des start-up comme Grantwill se spécialisent désormais dans la gestion de l’identité digitale des défunts et proposent notamment un service d’envoi de messages personnalisés post-mortem.

Des messages post-mortem personnalisés

« Et si vous disiez tout ce que vous n’avez jamais osé dire ? Il n’est pas évident de dire tout ce qu’on pense ou de trouver le moment opportun pour le faire. Vous pouvez envoyer un message groupé ou personnel aux personnes de votre choix. Pour partager plus que des mots, vous pouvez ajouter des photos et vidéos à vos messages. Soyez tranquille, ils seront envoyés après votre disparition ou même des années après c’est vous qui décidez ! Surprenez vos proches pour leur anniversaire ou rappelez-leur les dates évènements qui ont marqué votre vie. »
C’est un fait. D’ores et déjà, des entreprises se proposent de faire parler les morts après leur décès. Insidieusement, les technologies numériques contribuent donc à façonner une nouvelle façon de concevoir la mort et d’aborder le deuil. Le corps du défunt continue certes à se désagréger. Mais son identité numérique est susceptible de persister, comme s’il n’avait pas tout à fait disparu, comme s’il conservait une sorte de vie sociale sur Internet. Et ce phénomène renforce la dichotomie entre monde réel et monde virtuel, tout en relativisant la frontière entre la vie et la mort.
Le droit reste très vague sur ces questions qui conduiront sans doute les juristes à aborder des questions inédites liées à la mémoire des morts et à la liberté d’expression post-mortem. Dans l’immédiat, il serait peut-être possible de trancher en tenant compte de l’impact environnemental du stockage de ces données post-mortem. Pour une entreprise comme Facebook, cet impact équivaut, pour une année, à celui d’un pays comme le Burkina Faso : dans ces conditions, comment envisager de stocker à long terme des données numériques post-mortem ? C’est peut-être du côté de la responsabilité sociale des entreprises qu’il faudrait se pencher pour encadrer juridiquement le devenir des données post-mortem.The Conversation

Anne-Blandine Caire, Professeur de droit privé et de sciences criminelles - École de Droit - Université d'Auvergne, Université Clermont Auvergne
Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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