Quand l’intelligence artificielle perce le secret d’un rouleau de la mer Morte

 

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Grand Rouleau d'Isaïe : exemples de modifications. Photo Jb344tul

Parce qu’elle est encore mal comprise et véhicule nombre de fantasmes, l’intelligence artificielle (IA) suscite parfois la méfiance, certains se demandant à quoi elle sert concrètement. Les applications de l’IA – notamment les algorithmes appliqués sur une masse importante de données – sont, il est vrai très nombreuses, mais il y a quelques jours, on a eu un exemple édifiant de ses possibilités appliquées à l’archéologie. L’IA a, en effet, permis de percer un mystère concernant les célèbres manuscrits de la mer Morte, des rouleaux, datant du IVe siècle avant J.-C. au IIIe siècle après J.-C., découverts entre 1947 et 1956 dans les grottes de Qumran, sur les rives nord-ouest de la mer Morte.

Mercredi 21 avril, des scientifiques de l’université de Groningen aux Pays-Bas ont publié dans la revue scientifique en ligne Plos One leurs travaux réalisés sur un rouleau des manuscrits de la mer Morte. Grâce à des algorithmes, de l’intelligence artificielle et de statistiques, les chercheurs ont conclu que le grand rouleau d’Isaïe, qui mesure plus de 7 mètres de long (54 colonnes sur 17 parchemins), possédait deux auteurs différents et non un seul ; des scribes "qui essayaient d’harmoniser leurs styles", selon le quotidien Times of Israël.

Pour arriver à cette conclusion, les chercheurs Mladen Popovic, Maruf A. Dhalinb et Lambert Schomaker sont partis d’une numérisation du rouleau réalisée par le Musée d’Israël et Google dans le cadre du Dead Sea Scrolls Digital Project. Après avoir créé un algorithme qui sépare le texte écrit à l’encre de son support, ils ont fait appel à une intelligence artificielle pour analyser l’écriture manuscrite et mettre en évidence d’infimes variations des traits d’encre, permettant de déduire la façon dont un scribe tenait son stylo. Cette technologie a permis de dépasser les capacités de l’œil humain qui se chargeait jusqu’à présent des analyses. "La paléographie traditionnelle, l’étude des méthodes d’écriture anciennes, est mise à mal par la difficulté d’identifier la différence entre les variations de l’écriture d’un seul scribe et celle d’un texte écrit par d’autres dans un style similaire", explique le quotidien israélien, qui précise que cette technologie pourrait parfaitement s’appliquer à d’autres textes anciens.

Reconstituer, classifier, localiser

Le recours à l’intelligence artificielle dans le domaine de l’archéologie se multiplie car il ouvre un champ de possibles important là où les recherches étaient bloquées. "La recherche en archéologie met progressivement à profit l’intelligence artificielle, surtout les outils de vision artificielle et de traitement automatique des langues. Le nombre de publications archéologiques faisant appel à l’IA explose depuis 2015, on en comptait plus de 65 en 2019", explique le site Data Analytics Post (DAP), média d’information et de réflexion autour des "data sciences" porté par le master MVA de l’École normale supérieure (ENS) Paris-Saclay.

Localiser des milliers de tombes d’anciens rois nomades en Russie via l’analyse d’images satellites, classifier des fragments de poterie grâce à une application mettant en jeu un réseau neuronal, reconstituer en 3D des objets gallo-romains à partir de fragments, restaurer des écrits cunéiformes babyloniens sur tablettes d’argile en identifiant les mots manquants sur les parties endommagées, ou encore localiser des vestiges jusqu’à présent ignorés. Les applications sont nombreuses et si l’IA intervient sur des points précis et ne sautait être généralisée, elle devient incontestablement un nouvel outil pour l’archéologie du XXIe siècle.