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Le foot, un sport disséqué par les sciences mais au résultat souvent imprévisible

football

Par Philippe Campillo, Université de Lille

Alors que le football compte le plus grand nombre de pratiquants dans le monde, 265 millions de joueurs (4,6 millions en France) selon la FIFA, il représente aussi le sport le plus étudié sur le plan scientifique. Dans Medline, l’une des bases de données bibliographiques biomédicale les plus importante, indexant des articles depuis 1946, le football avec plus de 14 000 références répertoriées dépasse de plus de 60 % le second sport le plus étudié (le tennis).

Comme le relève Donald Kirkendall, membre du Centre d’évaluation et de recherche médicale de la FIFA et du Comité américain de médecine sportive du football, ce corpus très quantitatif d’études exprime des tendances, des sujets prédictifs de recherche au cours du temps. En effet, des sujets spécifiques se dégagent dans la comparaison du football avec d’autres sports collectifs.

Les problématiques sur les blessures et leurs préventions, l’optimisation de l’entraînement pour de meilleures performances physiques, les niveaux de jeux lors des matches, se révèlent récurrentes. Les sollicitations du système cardio-vasculaire dans l’alternance des actions de jeux où les joueurs aux comportements hybrides marchent, courent, sprintent et récupèrent de manière passive ou active, intéressent particulièrement les auteurs pour les optimiser.

Enfin, la croissance exponentielle du nombre d’études recourant aux nouvelles technologies (GPS, cardiofréquencemètres et autres capteurs) et notamment à l’intelligence artificielle reste un constat de progression majeur.

Intégrer l’individuel dans le collectif

Sous cet aspect de mesures quantitatives, il existe depuis 2005 à Neuchâtel, en Suisse, l’Observatoire du football, un groupe de recherche spécialisé dans l’analyse statistique du football, intégré au Centre International d’Étude du Sport (CIES). À partir de 2010, l’Observatoire a développé un modèle d’analyse du footballeur où sa performance comme elle se doit, est intégrée dans son contexte de jeu collectif. C’est-à-dire que l’efficacité du joueur est perçue dans son milieu d’évolution, dépendant principalement de turbulences physiques collectives et spatio-temporelles (entre autres car les spectateurs, la météo, le lieu du match… influencent aussi cette performance).

Entouré de partenaires mais aussi d’adversaires, l’efficacité du joueur se déplace dans des zones de jeux spécifiques sur le terrain. Cela conditionne la nature de ses déplacements et réciproquement influence ses techniques. D’autre part, la perception de l’écoulement du temps fluctue en fonction du score du match et du différentiel positif ou négatif de l’équipe.

Il existe une réciprocité entre les caractéristiques dynamiques voulues du jeu et celles des joueurs, qui doivent posséder une morphologie adaptée pour exercer au plus haut niveau leurs qualités physiques de bases telles que : l’endurance, la résistance, la force, la vitesse, la coordination et la souplesse.

Dans ce contexte de jeu mouvant, des chercheurs caractérisent des profils techniques de joueurs selon une approche par rôle. Un modèle de performance du footballeur par l’intermédiaire de huit domaines eux-mêmes subdivisés en variables se dessine :

  • la défense aérienne (duels aériens gagnés – défense),

  • la défense au sol (duels au sol gagnés – défense),

  • la récupération (reprises de balles perdues/interceptions),

  • la distribution (passes),

  • la percussion (centres/dribbles réussis),

  • la mise en danger (passes pour occasions/passes de but),

  • la finition (tirs),

  • l’attaque aérienne (duels aériens gagnés – attaque).

Ces indicateurs permettent de dresser le profil technique spécifique des joueurs tout en facilitant leurs comparaisons tout au long d’une saison. Il est possible de tester ce profilage sur le site de l’Observatoire du football CIES, alimenté par les données de la société spécialisée dans les données sportives InStat avec des joueurs de renommée mondiale ayant par exemple obtenu entre autres le ballon d’or : Karim Benzema (2022), Lionel Messi (2021…), Luka Modric (2018), Cristiano Ronaldo (2017…).[]

Exemple du profil technique de Karim Benzema, ballon d’or 2022
Karim Benzema.

Dresser le profil sur l’efficacité d’un joueur de football reste difficile, d’autant plus qu’il dépend du potentiel de son équipe, des stratégies et tactiques envisagées par l’entraîneur, mais aussi du facteur chance, parfois « se trouver au bon moment et au bon endroit », du geste technique exceptionnel conditionné par un état momentané euphorique. Certains commentateurs parlent d’opportunisme ou d’exploit, d’autres plus modestes de circonstances favorables, sans doute des justifications et des explications complexes.

Des modèles, par nature, imparfaits

En effet, dans tout profil de sportif performatif s’entremêlent, entre autres des facteurs physiologiques et morphologiques comme énoncés précédemment mais aussi psychologiques et biomécaniques qui complètent les modèles. Cependant, comme toute proposition de modèle d’analyse, celui-ci a des vertus explicatives spécifiques tout en étant simplificatrices d’une réalité qui reste toujours difficile à maîtriser. Dans ces décompositions analytiques de la performance constituées de nombreuses variables qui interagissent aussi entre elles, les transcriptions demeurent délicates comme pour toute explication de systèmes vivants, fluides et mouvants.

Il existe finalement peu d’études qui analysent la performance en sports collectifs sur la durée selon l’évolution de la structure ou de la tactique du jeu. Le football intègre des systèmes dynamiques complexes et non linéaires, dont les variations ne peuvent pas être représentées selon de simples relations proportionnelles entre causes et effets. Comparées à des systèmes dynamiques sensibles à de multiples conditions, il émerge cependant des équipes de football, des modèles de jeu cohérents qui conduisent au but.

Les images diffusées des finales de Coupe du monde entre 1966 et 2010 ont été analysées notamment pour suivre les changements dans la durée, les schémas de jeu, le type et la durée des arrêts de jeu, la vitesse de la balle, la densité des joueurs et les taux de réussite. Cela montre qu’au cours de cette période les variables ont changé de manière significative au fil du temps. Ces changements ne sont pas aléatoires, mais illustrent plutôt des modèles de jeu qui sont susceptibles de conférer des avantages aux joueurs.

D’une part, la durée de jeu a diminué tandis que la durée d’arrêt a augmenté ; les deux affectant les ratios travail/récupération. En effet, les résultats montrent que le nombre total d’arrêts de jeu est resté inchangé au fil du temps. Cependant il y a eu des augmentations constantes de la durée moyenne de quasiment tous les événements d’arrêts. Selon les auteurs, pour la période 1966-2010, cela correspondrait à une baisse de 10,6 % du temps de jeu.

La vitesse de la balle a augmenté de 15 % au cours de la période de 44 ans. La structure du jeu a évolué vers une densité de joueurs plus élevée. Finalement, l’augmentation de la vitesse de circulation du ballon et de la densité des joueurs peut être à l’origine des structures de jeu et de leur évolution. L’intensité accrue du jeu s’accompagne d’interruptions de jeu plus longues qui permettent une plus grande récupération du joueur. Cela amène à un jeu plus intense accompagné des stratégies défensives qui s’accentuent au fil du temps.

Depuis 1966, le Groupe d’étude technique de la FIFA publie un rapport depuis l’extraction de nombreuses données qui confirme des évolutions. Le rapport 2018 note que malgré la volonté des grands tacticiens à contrôler le jeu sans prendre de risques excessifs, la compétition rappelle que toute stratégie et tactique peut être réduite à néant par les aléas du jeu, les « caprices du ballon rond », le facteur chance.

La technologie intègre l’univers footballistique pour, dans un futur proche, générer avec un groupe de joueurs potentiel, la composition optimale d’une équipe pour confronter l’adversaire du moment. Des logiques algorithmiques deviennent nécessaires car le décideur se heurte à une quantité croissante d’information à traiter. L’entraîneur toujours responsable des choix stratégiques, tactiques et techniques de l’équipe décide pour le mieux selon l’opinion des multiples membres du staff. Des ingénieurs statisticiens spécialistes de modélisations intégreront progressivement le staff pour optimiser les prises de décision par le big data.

Pour augmenter la probabilité de succès lors des prochaines compétitions, il conviendra que les équipes s’entraînent à développer leur potentiel ainsi qu’à générer des plans d’auto-organisations collectives rapides pour maîtriser les fluctuations des systèmes dynamiques spatio-temporels lors des matches. Plus précisément, depuis une défense rigoureuse et stable, les équipes devront avoir la faculté de varier de manière dynamique leurs façons de s’adapter, mais surtout de contrer les stratégies et les tactiques de l’adversaire, tout en produisant de l’originalité dans leur jeu. De la cohésion de l’équipe émerge des potentialités de performances supérieures à la somme des potentiels de chaque joueur.

Les tendances constatées sur le long terme suggèrent que les professionnels s’améliorent dans ces domaines grâce aux processus d’autosélection, de conditionnement et de rétroaction positive lors des stratégies réussies.

Sur les bases de fondamentaux stratégiques et tactiques solides, les équipes devront faire preuve d’inventivité, de créativité et d’ingéniosité. C’est par l’intermédiaire, d’un ensemble de compétences développées autour d’une intensité soutenue, lors des vitesses d’exécution, dans les transmissions de balle afin de générer une possession active, précise mais aussi turbulente et déstabilisante, que s’effectueront les différences. La réversibilité des statuts des joueurs (défenseurs, milieux, attaquants) et des rôles (récupérateurs, stabilisateurs, créateurs) dans le jeu sera fondamentale pour atteindre un football total facilitant les opportunités de buts. Ces caractéristiques devraient permettre de générer des zones de rupture, des actions de basculement chez les équipes adverses. Depuis des techniques maîtrisées, une forme physique optimisée pour une perception du jeu facilitée, les équipes possédant ces caractéristiques devraient se rapprocher du podium.The Conversation

Philippe Campillo, Maitre de conférences STAPS, Université de Lille

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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