Téléphonie. Cancer : le grand soupçon



Des experts réunis par l'Organisation mondiale de la Santé ont estimé mardi que l'utilisation des téléphones portables pouvait être cancérogène. Après de nombreuses études controversées, cette décision, que tempèrent les opérateurs, devrait modifier notre rapport au mobile.

L'utilisation d'un téléphone portable peut être cancérogène pour l'homme. La conclusion des experts du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), réunis mardi à Lyon sous l'égide de l'Organisation mondiale de la Santé (OMS), n'est certes pas une surprise, mais elle officialise, pour la première fois, le risque que l'on entrevoyait dans les très nombreuses études sur le sujet - souvent controversées - menées ces dernières années, notamment l'étude internationale Interphone. Ce sont d'ailleurs les résultats épidémiologiques de ces études sur les champs électromagnétiques de radiofréquence qui ont conduit les experts du CIRC à classifier l'ensemble des ondes radio comme « peut-être cancérogènes pour l'homme » (catégorie 2B). Jusqu'à présent, le classement se situait un cran en dessous. « Les preuves, qui continuent à s'accumuler, sont assez fortes pour justifier » le changement de classification, a indiqué Jonathan Samet, président du groupe d'experts. Les ondes sont ainsi rangées au même niveau que la laine de verre et les vapeurs d'essence et donc susceptibles d'avoir une influence sur le développement de cancers du gliome et du neurinome de l'acoustique. Pour les autres types de cancers, le CIRC a indiqué ne pas pouvoir se prononcer.
Les experts du CIRC, qui ont distingué les ondes des téléphones mobiles de celles émises par les antennes, préconisent « que des recherches complémentaires soient menées sur l'utilisation intensive, sur le long terme, des téléphones portables. » Car la décision de l'OMS ne va pas éteindre la polémique sur la dangerosité des ondes. D'une part, toutes les études menées jusqu'ici n'ont pas le recul nécessaire pour l'analyse scientifique incontestable d'une technologie encore jeune ; et d'autre part, la technologie des téléphones évolue sans cesse, ce qui rend d'autant plus complexes les études…
En tout cas, cette nouvelle classification impulsée au niveau mondial va sans doute modifier notre façon d'utiliser nos mobiles en y appliquant un sage principe de précaution, réclamé depuis longtemps par les associations écologistes, notamment pour les plus jeunes.
« Il est important de prendre des mesures pragmatiques afin de réduire l'exposition [aux ondes] » estime ainsi Christopher Wild, directeur du CIRC. Privilégier la communication par SMS ou utiliser un kit mains libres, qui éloigne l'appareil du cerveau pour les appels, sont deux attitudes qui permettent d'abaisser l'exposition de 10 fois selon les experts.
En France, plusieurs initiatives de sensibilisation ont d'ailleurs été menées ces dernières années, et notamment à la suite du Grenelle des ondes de mai 2009. Mardi, l'Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES) a d'ailleurs rappelé qu'elle a mis en place un groupe de travail permanent « Radiofréquences et santé », un programme de recherche doté de 2M€ par an et un comité de dialogue dont la première réunion aura lieu le 15 juin prochain.

Les opérateurs tempèrent
La décision de l'OMS est bien sûr un coup dur pour les opérateurs, qui tentent toutefois de tempérer. La Fédération Française des Télécoms a pris acte « que le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) a classifié l'ensemble des ondes radio comme peut-être cancérogènes pour l'homme (catégorie 2B). En choisissant 2B, catégorie qui concerne 266 autres agents dont le café et les légumes vinaigrés, le CIRC indique que le lien entre cancer et ondes radio n'est pas démontré en l'état des données scientifiques acquises », analyse la FFT. « Les ondes radio n'ont aujourd'hui pas la même classification que, par exemple, l'alcool, le tabac et l'amiante (catégorie 1 : cancérogène), ni que, par exemple, le trichloréthylène et les fumées des moteurs diesel (catégorie 2A : probablement cancérogène). »
Les opérateurs de téléphonie mobile rappellent qu'ils appliquent, depuis plusieurs années, l'approche de précaution de l'Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES). « Par exemple en incluant un kit oreillette dans chaque coffret de téléphone mobile ou en informant les utilisateurs sur les précautions d'usage. »
Mais les opérateurs, qui ont diffusé leur dépliant sur la santé à plus de 30 millions d'exemplaires, devront sans nul doute affiner leur communication auprès de leurs clients.

Faut-il interdire le portable aux adolescents ?
Plus que toute autre population parmi les 64,92 millions de lignes mobiles ouvertes en France, les adolescents constituent un public à part. Difficile, à l'heure de l'internet mobile et des réseaux sociaux, d'imaginer interdire aux moins de 15 ans le téléphone portable, comme le préconise Michèle Rivasi (lire par ailleurs), mais l'impact des ondes sur leurs jeunes cerveaux encore en formation mérite plus encore que pour les adultes d'appliquer le principe de précaution.
Dès 2008, l'Association française des opérateurs mobiles (AFOM, aujourd'hui intégrée à la Fédération française des télécoms) en partenariat avec le programme « Internet sans crainte » de la Délégation aux Usages de l'Internet a diffusé une plaquette « Mon mobile et moi » afin de sensibiliser les adolescents à une utilisation responsable de leur téléphone mobile.
Cette plaquette, que l'on retrouve sur le site internet www.internetsanscrainte.fr à la rubrique « s'informer », est aussi un outil précieux pour les parents s'ils choisissent d'équiper leurs enfants. Parmi les conseils « santé », les deux organismes préconisent plusieurs attitudes. équiper les enfants de moins de 12 ans de téléphone portable est déconseillé. Il est recommandé de choisir un appareil avec le Débit d'Absorption Spécifique (DAS) le plus bas possible (de préférence inférieur à 0,7 W/kg). Le DAS, qui mesure le niveau de radiofréquences absorbées par le corps, est obligatoirement mentionné sur les étiquettes des mobiles en magasin ou sur catalogue. éloigner le mobile de la tête, ne pas le porter dans sa poche près des parties génitales, ne pas dormir avec son téléphone sur son chevet… sont autant de conseils à suivre.

Expert : « Mieux vaut tard que jamais »

Quelle est votre réaction sur la décision de l'Organisation mondiale de la Santé de classer « possibles cancérogènes » les rayonnements des champs électromagnétiques de radiofréquence ?
Michèle Rivasi, députée européenne Europe-Ecologie Les Verts. - J'ai envie de dire mieux vaut tard que jamais. Cela fait plusieurs années qu'il existe des études menées dans différents pays. Il y a également l'étude Interphone, lancée en 1999 et financée notamment par l'Union européenne et les opérateurs, qui a conclu qu'il y avait un risque accru pour les gros utilisateurs. Enfin, une toute récente étude israélienne et chinoise a montré les risques sur les glandes salivaires. La décision de l'OMS, qui reconnaît enfin le risque cancérogène du téléphone mobile, est importante et doit rapidement être suivie d'effets, en particulier auprès des enfants et adolescents.

Comme ils ont récemment interdit les phtalates et les parabènes, les parlementaires doivent-ils légiférer sur les ondes ?
Les États membres de l'Union européenne doivent se saisir de ce problème et prendre des mesures car le téléphone mobile n'est pas un objet banal. Il faut d'une part abaisser la puissance des antennes. Sur ce point il y a urgence. Il faut diminuer les seuils actuels (de 41 m/V, 58 m/V et 61m/V à 0,6m/V) et multiplier les petites antennes. Les opérateurs ne veulent pas le faire parce que cela coûtera cher. À cet égard, la décision de l'OMS donne des arguments aux collectivités pour empêcher l'installation de ces grosses antennes près des écoles. Ensuite, il faut mieux informer les utilisateurs comme les vendeurs de téléphones portables, par exemple sur le Débit d'absorption spécifique (DAS) qui doit être le plus bas possible.

Faut-il aller jusqu'à une interdiction du téléphone portable pour les adolescents ?
Oui. On interdit bien l'alcool et plein d'autres choses. Pourquoi pas les mobiles aux moins de 15 ans ? Il faut aussi interdire la publicité qui cible les plus jeunes.

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