Avec son collier connecté et dopé à l'intelligence artificielle, la start-up américaine Friend.com promet un compagnon émotionnel toujours disponible. Une promesse technologique qui interroge profondément notre rapport aux autres, à la solitude, à la vie privée et à la santé mentale.
Dans le film « Her », le personnage de Theodore Twombly, incarné par Joaquin Phœnix tombe amoureux de Samantha ; un système d’exploitation doté d’une voix, d’une personnalité et d’une capacité d’écoute infinie. Sorti en 2013, le film de Spike Jonze décrivait un futur proche où la frontière entre relation humaine et relation artificielle devenait floue. Douze ans plus tard, ce scénario de science-fiction sert de référence implicite à une start-up bien réelle : Friend.com (ami).
Un collier qui écoute tout
La start-up américaine commercialise un collier connecté présenté comme un « ami » numérique. L’objet, un petit disque rond porté autour du cou, noir ou blanc, ne possède qu’un bouton lumineux. À l’intérieur, un microphone activé en permanence capte l’environnement sonore. Les données sont ensuite traitées par une intelligence artificielle conversationnelle qui envoie des messages personnalisés à l’utilisateur via une application sur son iPhone, en Bluetooth basse consommation. Il est aussi possible d’appuyer sur le bouton pour lui parler directement, de lui donner un nom, et de recevoir en retour des notifications ou des SMS.
Contrairement aux assistants vocaux classiques, Friend ne se présente pas comme un outil de productivité. Le discours marketing insiste sur une présence émotionnelle continue : encouragements spontanés, commentaires sur la journée, phrases de soutien envoyées sans sollicitation. Les slogans, visibles dans le métro de New York puis à Paris au début de cette année, promettent un compagnon qui « ne laissera jamais de vaisselle dans l’évier », « prendra toujours le métro avec toi » ou « regardera tous les épisodes avec toi ». Le collier est vendu autour de 129 dollars (110 euros).
À l’origine du projet, on trouve Avi Schiffmann, surdoué de l'informatique, développeur autodidacte devenu célèbre à 17 ans pour avoir créé un site de suivi mondial du Covid-19. Né au début des années 2000, il a abandonné Harvard après un semestre et s’est illustré par plusieurs initiatives humanitaires en ligne.
Friend.com, fondée à San Francisco avec une équipe réduite, est née, selon lui, de sa propre expérience de la solitude. Il revendique d’avoir créé un « compagnon émotionnel », pensé pour l’ère post-AGI (intelligence artificielle générale), davantage qu’un simple gadget connecté. Le fondateur assume aussi sa stratégie marketing agressive : 1,8 million de dollars pour acquérir le nom de domaine friend.com, puis environ un million investi dans des campagnes d’affichage spectaculaires.
Des réactions hostiles à Paris et New York
Cette visibilité a rapidement suscité des réactions hostiles. À New York, de nombreuses affiches ont été arrachées ou taguées de slogans dénonçant une surveillance permanente. À Paris, le phénomène a été plus limité mais réel : certaines affiches ont été dégradées, signe d’un malaise autour de l’objet. Les critiques portent d’abord sur la vie privée. Un micro toujours allumé, porté au cou, capte nécessairement des conversations qui ne concernent pas uniquement l’utilisateur. Friend.com affirme chiffrer les données et les lier au matériel, mais les inquiétudes persistent, d’autant que le produit n’est pas officiellement commercialisé en France à ce stade.
Au-delà des données personnelles, c’est la dimension psychologique qui cristallise les craintes. Des spécialistes évoquent le risque de confusion entre relation humaine et relation artificielle, d’isolement social renforcé, voire de dépendance affective à une présence numérique conçue pour être disponible en permanence. Comme dans « Her », la promesse d’une écoute parfaite et sans conflit pose une question centrale : que devient le lien humain lorsque l’ami le plus attentif est une machine ?